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Pour connaître ce qu’est le Désir, il ne suffit pas d’en faire simplement la cause cachée qui rendrait compte des actions d’un individu. La psychanalyse classique, par exemple, consacre tout son effort à l’élucidation de la signification des actions qui apparaissent d’abord comme obscures ou irrationnelles : rêves, lapsus, conduites aberrantes, délires ou symptômes; et cette élucidation consiste à rapporter ces actions à un désir sexuel « refoulé» ou « sublimé ». On s’aperçoit alors que ce désir, censé rendre compte de l’émergence et de la signification des actions, est réduit au simple fait d’une « pulsion ». Après avoir consacré un immense effort à la mise en évidence d’une sexualité dont l’action était, il est vrai, au début de notre siècle, méconnue ou niée dans l’ordre de la pathologie mentale, les psychanalystes classiques se satisfaisaient, pour définir le désir, d’une évocation sommaire de la pulsion sexuelle, réduite à la recherche d’un plaisir sexuel polymorphe d’abord, et génital ensuite. La psychanalyse contemporaine, certes, s’est dégagée de ce réalisme et de ce réductionnisme organiciste en décrivant les modifications du désir (qu’elles soient imaginaires et oniriques, organiques et symptomatiques, ou manifestées dans la conduite et l’action) comme le déploiement d’un discours et d’un langage. Et ces descriptions des transformations rhétoriques du « discours de l’inconscient » (chez un Lacan par exemple) ne sont pas dénuées d’intérêt. Il reste que le désir lui-même est, d’une part, toujours situé ou défini comme inconscient, et qu’il est toujours, en outre, réduit à n’être qu’une pulsion visant (illusoirement, pensent même certains analystes) à obtenir un plaisir sexuel.
C’est cette réduction du désir à la simple poursuite pulsionnelle d’un plaisir (qu’on se borne d’ailleurs à désigner comme « jouissance ») qui ne nous paraît pas rendre compte de la vérité du désir lui-même.
Il nous semble qu’à situer le désir dans l’inconscient, le psychanalyste propose surtout de n’en rien dire qui soit directement observable et intelligible. L’attention de l’analyste (praticien ou théoricien) est focalisée sur ce qu’il pense être les métamorphoses du désir ou les résistances opposées à son libre déploiement, ou à sa raisonnable maturation ; mais, par cette orientation, elle néglige une tâche appelée pourtant par le statut même du porteur du désir : il s’agit d’un corps-sujet qui est un individu et qui désire – en première personne. Cette tâche est la description phénoménologique du désir lui-même. Avant d’examiner les transformations morbides de ce désir (tâche légitime du thérapeute en tant que tel), il nous semble que le philosophe (qu’il soit par ailleurs enseignant, écrivain ou thérapeute) doit examiner et décrire le désir en lui-même. C’est dire qu’il convient de déployer une phénoménologie du désir tel qu’il s’apparaît à lui-même. Méconnaissance, dénégation, refoulement, sublimation ne sont que des opérations éventuelles de ce désir lui-même, opérations dont la signification approfondie ne saurait être élucidée qu’après la compréhension du désir en tant que tel. Mais ce désir ne saurait être situé comme le veut la psychanalyse avant les actions du sujet, pour en éclairer le sens : par une pétition de principe, le psychanalyste croit éclairer les actions par une pulsion antérieure (simplement abstraite et vide) alors qu’il éclaire cette pulsion par les actions elles-mêmes (discours, rêves et actes du sujet). Seuls les actions et le discours conscient éclairent la pseudo-pulsion antérieure. Ainsi, il y a en fait contemporanéité entre le désir et les actes : le désir est le dynamisme des actes, et les actes sont le sens (confus et enveloppé) du désir.
Notre tâche phénoménologique comportera deux moments ; indissociables dans la réalité, ils doivent être distingués méthodologiquement en raison du caractère successif et discursif du langage que nous utilisons forcément dans la description du désir.
Nous examinerons […] la signification du fait même de désirer, c’est-à-dire les implications logiques et existentielles de cette visée que constitue un désir. […]
[…] nous apercevrons que le désir n’est pas séparable des actions qu’il rend possibles. Mieux : nous nous apercevrons que, loin d’éclairer l’action (dont il serait la cause inconsciente mais distincte), le désir est au contraire éclairé par cette action : ce qu’on dit de lui est en réalité ce qu’on dit de l’action et ce qu’on lit dans l’action. Connaître le désir c’est interpréter l’action qu’il rend possible : non plus en dissociant les deux termes, mais en comprenant que l’action est toujours action d’un désir et que le désir est toujours désir en action.
Examinons donc ce premier aspect du désir qu’est le fait de désirer.
Constatons d’abord que nous avons à décrire une activité et non une entité. L’expression « le désir » est trompeuse par sa structure grammaticale. Ce nominatif risque de nous induire en erreur et de nous convaincre d’entrée de jeu qu’il existe en effet une puissance ou une instance qui serait distincte de notre conscience actuelle. Soyons plus critique et ne décrivons que cela dont nous sommes certains parce que nous l’éprouvons en première personne et pouvons le constater dans le geste global et le visage d’autrui : le désir est d’abord le fait ou l’acte de désirer, et cet acte se livre comme la signification actuelle et évidente des activités. L’acte de désirer se livre à lui-même à travers des activités qui sont à la fois spécifiques et significatives du désir lui-même comme acte de désirer.
Construire ou entreprendre, travailler, produire, créer, communiquer ou voyager, contempler, jouir ou se réjouir, sont des activités concrètes qui, distinctes ou assemblées, peuvent être présentes dans toutes les dimensions de l’action, que celle-ci soit individuelle ou politique, pragmatique ou esthétique, professionnelle ou indépendante. C’est à travers ces activités que se déploie le désir, et le désir n’est pas séparable de ces activités. Nous ne disons pas que le désir est un concept difficile à cerner, ni que l’examen de l’action où il se déploie est un détour méthodologique destiné à appréhender ce que serait le désir en lui-même, indépendamment de l’action. Ce serait une thèse para-psychanalytique. Nous disons au contraire que le désir est présent dans l’action à titre consubstantiel et que la connaissance véritable de l’action en est la lecture en termes de désirs. La réciproque est vraie : la connaissance du désir en est la lecture en termes d’action et d’activités spécifiques.
Il n’y a donc pas, ici, de pétition de principe mais enrichissement réciproque des concepts d’action et de désir : ils s’impliquent réciproquement.
Mais cette implication est un enrichissement dont nous saisirons l’importance ultérieurement, lorsque nous étudierons les contenus significatifs du désir. Auparavant, il est nécessaire et possible de décrire pour lui-même ce qui se déploie en général dans l’activité spécifique du désir et qui est, nous l’avons annoncé, l’acte même de désirer.
En utilisant le terme de « désir», fût-ce en l’écrivant « Désir », nous aurons toujours présente à l’esprit l’actualité effective de l’acte de désirer. Le concept substantif désigne seulement le fait que cet acte de désirer est permanent. Il est en effet la réitération indéfinie du « désirer », non pas comme report indéfini de la satisfaction, mais comme vécu constant de l’acte de désirer et des contenus qu’il implique et peut toujours impliquer : attente et satisfaction, ou déception. Qu’est-ce donc que le « désirer » ou, comme nous dirons plus simplement, le désir ?
Le désir est d’abord une conscience. Non pas une connaissance réflexive, ni une introspection réflexive qui se proposerait d’élucider (valablement ou non) les raisons de son propre mouvement ou les motifs de son dynamisme. Certes, le désir a le pouvoir constant de se transformer en réflexion sur soi et en connaissance, c’est-à-dire, si l’on veut, en interprétation de son propre déroulement ; mais cette potentialité pose précisément le problème de la connaissance et de la réflexion des actions, et nous ne pourrons en traiter qu’ultérieurement. Avant d’être une éventuelle connaissance de soi, le désir est une conscience.
C’est en tant que conscience que le désir est d’abord donné à lui-même. Là se situe le fait premier de l’intériorité, lorsqu’on se propose de dire l’individualité non plus seulement comme forme singulière, spatiale et universelle (son corps et son visage) mais comme acte vivant d’individuation. Cet acte ne peut être saisi que comme intériorité, et cette intériorité première est un désir qui est une conscience.
L’individu (vous, moi, un autre) est d’abord conscient de son désir, non pas en tant qu’il se comprendrait pleinement lui-même dans l’immédiateté de sa vie, mais en tant qu’il se saisit lui-même comme désirant l’accès à un objectif ou à la réalisation d’une fin, cet accès et cette réalisation valant à ses yeux comme promesse de jouissance et revêtus dès lors d’une double signification: ils sont à la fois, pour la conscience, valeur et désirabilité.
Dès l’abord, plusieurs significations sont ainsi liées : le désir est la conscience actuelle de désirer la réalisation d’une fin non actuellement donnée, réalisation destinée à procurer une jouissance ultérieure qui sera une jouissance actuelle. Le mouvement dynamique, l’intelligibilité de l’action éclairée par sa fin, et l’anticipation de la jouissance ou de la satisfaction qui accompagneront cette séquence de vie, sont simultanément présents dans le désir, c’est-à-dire dans l’acte effectif et conscient de désirer une fin et la jouissance qu’elle implique.
Cette conscience de désirer, ce désir permanent et dynamique, sont une conscience qualitative : ils sont de l’ordre de l’intuition affective ou de la sensibilité affective de la conscience. Mais cette intuition affective, sur laquelle nous devrons revenir dans un instant, ne saurait être éclairée si nous n’insistons pas auparavant sur sa dimension fondamentale : la conscience.
Celle-ci est la forme même de la donation du désir. Elle n’est pas une « lumière » contingente, différente du désir, et qui pourrait éclairer ou ne pas éclairer un désir qui serait distinct de cette lumière. La conscience du désir est la conscience de désirer, c’est-à-dire plus précisément encore la conscience en tant que mouvement dynamique orienté vers une fin et une jouissance.
Ce Désir-conscience peut être parfaitement clair, il peut poursuivre des buts clairement définis comme fins porteuses de satisfaction ou de jouissance. Il peut aussi être obscur et confus : la conscience des buts désirés n’implique pas la compréhension entière du sens de ces buts. Si une « causalité » du désir existe, la conscience de désirer n’implique pas la connaissance de cette « causalité», que celle-ci soit « historique », « sociologique » ou « psychologique ». Sans même se référer à l’hypothèse d’une causalité, il peut fort bien se faire que les contenus, les implications, les motifs et les raisons d’un désir ne soient ni répertoriés, ni distingués, ni saisis explicitement pour eux-mêmes. L’amour d’un être donné pour une personne donnée, la raison d’une « passion » artistique ou professionnelle peuvent fort bien rester obscurs ou confus pour la conscience spontanée: il n’en reste pas moins que, dans tous ces cas, le désir est conscient de lui-même comme acte de désirer des fins à travers des actions.
Le désir est précisément cet acte qui comporte la conscience de soi-même comme poursuite d’une fin et d’une satisfaction, c’est-à-dire d’une fin satisfaisante (comme sens, comme réjouissance, comme plaisir ou comme jouissance). Pour serrer la réalité au plus près, il faudrait dire que le Désir est l’individu lui-même comme conscience désirante.
Il convient de reconnaître aussi que la conscience ne peut pas ne pas être Désir, puisque celui-ci est le mouvement concret de la conscience comme temps qualifié, en tant qu’elle déploie sa vie en poursuivant et son présent et son avenir (parfois même son passé). Nous ne disons pas que la conscience est nécessairement sexualité. Nous disons tout autre chose : la conscience, « intellectuelle » ou « affective », est nécessairement Désir car elle est par essence, comme fait premier, le mouvement conscient de la vie individuelle comme déploiement qualitatif de sa temporalité active (ou de son activité temporelle) en tant qu’elle poursuit la satisfaction.
On peut donc dire que le Désir est l’essence de la conscience.
Mais cette formulation ne doit pas signifier seulement que la part la plus importante et la plus décisive de la conscience (comme individualité) est en effet le Désir, c’est-à-dire l’affectivité et non plus la raison.
La définition essentielle de la conscience comme Désir doit en outre signifier nettement la vérité réciproque : l’essence du Désir est la conscience. L’individu est par essence Désir, c’est-à-dire activité consciente et conscience active de désirer. Qu’il soit en même temps conscient des buts et des fins de l’action est impliqué par la signification même du Désir comme mouvement de la conscience affective vers un avenir non encore présent et source future de jouissance. Il n’y a donc pas à réduire le Désir à ses buts et à ses fins objectives, comme il n’y a pas à le séparer de ces buts ni de ces fins.
Nous pouvons rassembler les résultats de ces analyses dans un premier constat : le Désir est nécessairement une conscience de soi comme acte, mais il n’est pas nécessairement une connaissance de soi comme réflexion et compréhension.
Pour apporter un peu de clarté dans ces questions, nous distinguerons donc deux niveaux de la conscience de soi : nous appellerons réflexivité la présence de la conscience spontanée à elle-même, et nous réserverons le terme de réflexion au second niveau de la conscience, celui par lequel elle se fait connaissance rationnelle, compréhension et retour redoublé sur elle-même.
Dans cette perspective, une conclusion s’impose à nous : le Désir comporte par lui-même et en lui-même une structure de réflexivité. Et, parce qu’il n’est pas une connaissance, nous dirons que le Désir est une réflexivité non cognitive.
Insistons, dans cette première étape, sur le fait que l’individu concret est une réflexivité désirante ou, plus simplement dit, un Désir comme conscience de désirer ou une conscience de soi comme désir.
Robert Misrahi – la jouissance d’être – le sujet et son désir , pp 72-78
