a) L’action comme réalité du désir

Insistons tout d’abord sur le fait que action et désir sont indissolublement liés. La psychanalyse et la phénoménologie (nées à peu près à la même époque) ont suffisamment mis en évidence l’idée de sens pour que nous n’ayons pas à établir ce fait : toute action a un sens, et le sens de toute action lui vient par le désir.

Mais cette vérité comporte plusieurs implications qu’il importe de dégager soigneusement.

Même si l’on admet en première analyse que les idées qui s’expriment dans l’action peuvent être obscures ou refoulées, un fait au moins est certain : ces désirs (ce désir) masqués, travestis, déplacés, méconnaissables ou niés restent le sens d’une action. Le désir n’est pas une chose ou un mouvement ou un réceptacle qui seraient situés ailleurs que dans l’action ; bien au contraire le désir est le sens qu’on attribue à une conduite significative qui mérite d’être posée comme action. Car le concept d’action suppose de soi une conduite affective et pratique poursuivant la réalisation d’un but, la « possession » d’un « objet » ou la jouissance elle-même, et cela dans une certaine tonalité affective et au moyen d’une organisation même élémentaire de moyens et de fins, dans un système temporel particulier; l’action est donc toujours le déploiement même du désir, et celui-ci ne se comprend qu’en référence à une activité.

Que cette action soit ignorante d’elle-même, cela est le cas fréquent : mais c’est précisément le désir qui est censé en donner à la fois la source et le sens, que ceux-ci soient saisis directement par le sujet lui-même au terme d’une réflexion plus ou moins longue (Il s’agit de la réflexion philosophique sur soi-même.) ou bien qu’ils soient progressivement dégagés dans le discours de la cure analytique.

Ainsi, sans rien postuler quant à l’inconscient, sans théoriser celui-ci et sans résister à son usage, nous voyons qu’il implique de lui-même (ou plutôt que la psychanalyse implique d’elle-même) que le désir soit non une chose obscure hors de l’espace et du temps, mais le sens même d’une action (c’est-à-dire aussi de ses ambivalences, de ses obscurités, de ses déplacements ou de ses négations). Le concept de désir (désignant donc par l’objet bien ou mal poursuivi la signification intelligible, c’est-à-dire le sens de cette poursuite) comporte une autre détermination : il indique aussi l’énergie et la dynamique qui caractérisent toute action. Car celle-ci n’est pas pesanteur passive, changement de formes matérielles dans l’espace inerte et aveugle, mais au contraire dépassement (plus ou moins aisé), arrachement au passé immédiat et projection dans le futur proche (qu’il soit authentiquement neuf ou purement répétitif). Dépassement, arrachement, projection (ou encore, comme disent les phénoménologues : trans-cendance), tous ces mouvements sont précisément rassemblés et connotés par le concept de désir.

Mais c’est l’action qui doit bénéficier de l’enrichissement conceptuel que comporte l’idée de désir: à la fois signification et transcendance, énergie et tonalité affective, attachement et arra-chement, le désir éclaire les contenus de l’action, et ce sont ces contenus de l’action, c’est-à-dire cette action même, qu’il est important de comprendre si l’on s’interroge sur les finalités de l’exis-tence, c’est-à-dire sur l’existence concrète, sur ses buts et sur son sens. On commettrait un contresens si l’on voulait au contraire comprendre le désir par l’action, au-delà de l’action, et pour lui-même. Ce serait en effet privilégier le désir lui-même comme objet d’enquête et d’interrogation, c’est-à-dire à la limite chercher à connaître un lieu originel et obscur qui, au cœur de l’existant, au cœur de l’action, c’est-à-dire au cœur de la vie réelle concrète, serait plus intéressant et plus précieux que cette vie même.

Si donc le désir et l’action sont conceptuellement inséparables, il importe de préciser dans quelle direction et dans quel dessein se fera la meilleure implication, c’est-à-dire la plus utile a lélucidation des tâches pratiques : l’analyse théorique peut aller de l’action (conduite, rêves, etc.) vers le désir qui l’engendre, elle peut être régressive pour être éclairante, mais elle doit nécessairement (pour être utile et concrète) revenir du désir vers l’action, c’est-à-dire finalement comprendre le désir en termes de sens et d’actualité et non en termes de potentialités et d’inertie : l’analyse théorique doit donc également être progressive et aller du désir à l’activité, du présent à l’avenir.

Le désir n’est donc pour nous que le nom polysémique donné à l’action, la référence à toutes les stratifications imbriquées dans l’action : celle-ci se donne en effet à elle-même comme lumière et comme force, comme signification et comme énergie, comme poursuite et comme climat, comme saveur et comme élan.

Mais si le désir n’est que le nom de l’action pensée dans sa totalité, alors une analyse directe du concept d’action nous apportera d’autres lumières sur l’existant et son rapport à l’avenir, d’autres lumières qui s’ajouteront sans les nier aux lumières théoriques jetées sur l’action par l’analytique du désir.

Quelles sont donc les structures du désir, en tant qu’il est énergie affective et signification de l’action elle-même, ou encore : quelles sont les structures de l’action considérée comme totalité concrète, c’est-à-dire à la fois conduite et signification, poursuite et énergie, climat et affectivité, ces contenus étant commodément rassemblés dans le concept de désir ?

Robert Misrahi, les actes de la joie fonder, aimer, rêver, agir , introduction

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