LA JOIE D’AMOUR

a) Remarques préliminaires

Nous avons vu que l’autonomie active et réfléchie procure la première des grandes joies qui constituent le bonheur. Cette joie de se fonder soi-même est une satisfaction sereine, une satisfaction profonde qui rendra possible toutes les autres expériences. C’est à l’amour cependant que revient le privilège de procurer un sentiment qui mérite d’être nommé « joie» en son sens le plus strict. C’est pourquoi une éthique faisant l’économie de l’amour ne saurait être une éthique de l’accomplissement et du bonheur. Pour moi, le terme de bonheur ne se réfère pas à la vie privée du « couple » mais au déploiement et au sens de l’existence dans sa totalité. Et c’est précisément en ce sens que l’amour est l’une des composantes de l’accomplissement.


Avant de décrire pour elle-même cette joie d’amour, souvenons-nous que nous sommes situés après la conversion et que nous pouvons donc évoquer tout naturellement les richesses et les joies de l’amitié en général. L’autre étant reconnu comme sujet, il est l’égal du sujet de référence. Quels que soient son sexe, sa nation, sa religion, il est porteur des mêmes droits que le sujet et il est affirmé dans sa valeur, sa dignité, sa liberté. De là naît la réciprocité. De là naît la joie de la coopération et de l’amitié.
En celle-ci se réalise un lien tissé à la fois de liberté et de distance. L’amitié vraie est à la fois chaleureuse et ouverte, elle a toutes les perfections de la reconnaissance et du don réciproques sans risquer de tomber dans la servitude passionnelle. Politiquement, elle devient le respect des droits et le fondement de la démocratie; à cet égard, elle est précieuse. Mais elle est plus précieuse encore par sa dimension personnelle : c’est comme relation existentielle que l’amitié est source de joie, c’est à ce titre qu’elle est susceptible de conférer à l’existence humaine une part fondamentale de sa signification.
Cette vérité évidente à nos yeux ne reçoit pourtant pas l’assentiment universel qu’on pourrait attendre. Il existe des religions qui méprisent la femme, et des régimes politiques qui nient l’égalité juridique des citoyens. Mais ce qui est ici décrit, c’est ce que peut réaliser la réflexion lorsqu’elle est libre, et le sujet lorsqu’il est autonome et indépendant : « converti ».
Si l’amitié vraie est un élément indispensable d’une éthique de l’accomplissement, c’est-à-dire une valeur digne d’être poursuivie, il reste qu’elle confère joie, sens et satisfaction sur le seul plan de l’esprit. C’est seulement à propos de l’amour que l’on est en droit de parler d’accomplissement intégral. C’est cet accomplissement par l’amour qu’il convient maintenant de décrire.

b) Mais il ne saurait s’agir que de l’amour dans son excellence.

Il s’agira donc ici de l’amour lui-même : il n’est amour que lorsqu’il est parfait, ou lorsqu’il est situé en fait après la conversion réfléchie à la réciprocité.

C’est pourquoi je ne décrirai pas les formes courantes de ce que l’on appelle « la passion » et dont on trouve l’expression dans la littérature ou dans les analyses cliniques. Nous devons exclure les idéologies, les opinions courantes et les préjugés culturels ou théologiques. C’est ainsi que j’écarterai ces descriptions de l’amour qui sont en réalité des commentaires sur des faux-semblants de l’amour mais non pas des descriptions de l’amour même.
L’amour n’est pas la guerre. Le conflit amoureux est une lutte des libertés, un combat pour le prestige ou la domination du sexe, mais non pas une expression de l’amour de l’autre.
De même, l’amour n’est pas la mort. La « petite mort » de l’orgasme n’est qu’une métaphore archaïque puisque la bienheureuse fatigue ou le sommeil réparateur, ou la jouissance extrême sont des signes de vie et non des anéantissements. Et si l’un des amants recherche réellement la mort de l’autre, c’est qu’il se situe dans la perspective de la domination ou de l’angoisse, mais certainement pas dans celle de l’affirmation admirative de l’autre.
C’est pourquoi l’amour n’est pas la haine. Si une ambivalence survient c’est que l’amour n’est pas l’amour. Que les relations empiriques, spontanées, courantes mêlent en effet l’ « amour» et la haine, l’ « amour » et la mort, l’ « amour » et la guerre, signifie seulement que la conscience spontanée ne sait pas, le plus souvent, reconnaître pleinement la réalité et la valeur de l’autre conscience. La « passion », ambigue ou dominatrice, utilise la sexualité pour le service du « moi », mais l’ignorance où elle est à l’égard de l’autre devrait interdire d’employer le mot amour pour la désigner.

L’amour vrai ne saurait se situer dans le champ du conflit ni de l’aliénation mutuelle, comme il ne saurait se situer dans le champ de l’ambivalence ou de l’obscurité.

c) La rencontre

On pourrait dire aussi que son essence implique par elle-même la conversion réciproque. Quoi qu’il en soit, c’est ce qui se réalise dans le premier moment de l’amour, moment de la rencontre.
Elle est fulgurante car elle est à la fois savoir et intuition.
La rencontre est une « alchimie » plus riche que ne le laisse entendre l’opinion courante. Elle n’est pas la fascination immédiate et totale pour l’apparition et l’apparence de l’autre. Elle est bien plutôt la prise de conscience d’une possibilité. Elle est la conscience que le hasard d’une rencontre sociale peut être transformée en action commune eut égard aux personnalités respectives. L’action réciproque, le mouvement vers l’autre apparaissent comme possibles parce qu’ils se révèlent pertinents. Tous les éléments du réel entrent en jeu : le corps et son expression, la parole et son sens, la voix et sa qualité, l’attitude et l’existence.
J’ai longuement analysé la nature et le sens de la rencontre (Cf. Les Actes de la joie).
Je veux ici souligner son contenu volontariste et pour ainsi dire libertaire. La rencontre n’est pas la conscience d’une ressemblance ou d’une identité toute faite entre des personnalités déja constituées. La ressemblance n’est encore qu’une convergence des grandes lignes du Désir chez l’un et l’autre sujet. C’est une convergence des choix généraux non encore spécifiés dans les actions concrètes. C’est la forme générale de la personnalité qui, en chacun, est saisie par l’autre comme étant semblable à la sienne propre. Cette forme générale s’exprime dans les attitudes globales à l’égard du monde, donnant lieu à des personnalités ouvertes ou fermées, autoritaires ou libertaires, indépendantes ou conventionnelles. Ici interviennent les goûts, les choix, les conceptions. Mais ces éléments ne sont que des esquisses : ils expriment des possibilités de développement mais non pas des certitudes et des destins.
C’est sur la base de ces esquisses personnelles de choix et de désirs que peut éventuellement se construire une relation. La rencontre est alors la prise de conscience préliminaire d’une pertinence : c’est la conscience de la possibilité réelle d’établir une relation réciproque fondée sur une vision commune qui pourra devenir conversion commune à la réciprocité véritable.
C’est dire que la rencontre est à la fois une conscience et un travail, une évidence et une liberté. L’amour sera un cheminement. Mais il ne sera pas le déploiement végétatif et aveugle d’un processus, il sera le travail des libertés tournées respectivement vers l’autre et vers l’avenir commun. Ce cheminement de l’amour conduira plus loin que la rencontre initiale, mais il ne sera possible que sur la base de cette rencontre. Celle-ci n’est pas le croisement de deux réalités déjà constituées, mais la conscience commune d’une adéquation et d’une ressemblance globale des choix, adéquation et ressemblance préliminaires qui rendent possible le travail ultérieur, réciproque et commun des deux libertés.
La rencontre est donc un accord pour l’engagement. Non pas l’engagement juridique et social, mais l’expression évidente, face à l’autre, d’une prise de décision qui porte sur le présent et l’avenir. Et cette prise de décision (évidente pour l’autre) est l’engagement de chacun dans son propre Désir, l’investissement de chacun dans son propre désir d’affirmer l’autre et de construire avec l’autre une relation qui soit constamment vive, présente et durable. La rencontre est ainsi l’engagement des libertés non pas dans un devoir quelconque mais dans la libre joie d’une reconnaissance permanente, créatrice et réciproque. L’amour, dès le premier moment de la rencontre véritable, est donc, certes, une œuvre de la liberté active, mais cela dans la perspective de la joie.
De la rencontre au cheminement commun, cette joie ne fait que se renforcer et s’affirmer.
Cet engagement des libertés dans leur amour respectif pour l’autre n’est pas seulement le cheminement créateur de deux personnalités, cheminement fondé sur le choix originel et sélectif de la rencontre. Il est aussi l’invention commune de l’érotisme.


d) Le plaisir érotique


La joie de la rencontre est l’intensité explosive de l’évidence : avec cette autre conscience, le grand Acte temporel de l’amour réciproque semble devoir être possible. C’est avec l’expérience érotique que cette joie trouve son expression la plus entière.
Le terme « érotisme» prête à confusion. Parce qu’il s’agit, dans ma présente réflexion, de dire l’amour et d’analyser le sens et les contenus de la joie d’amour, je ne traiterai pas de l’érotisme en tant que système de cérémonies destinées à mettre en scène des « perversions » et à « transgresser » des « interdits ». Ces mises en scène produisent des « plaisirs » mais ceux-ci sont étrangers à l’amour. De plus, il n’est pas certain que ces plaisirs proviennent de la transgression, comme il n’est pas certain que les jeux érotiques ou les mises en scène soient toujours des pathologies. Il n’est pas suffisant non plus de mettre en évidence les enjeux économiques de l’industrie de la pornographie pour éclairer la nature de l’érotisme, au sens populaire du terme. La sociologie peut fournir des informations en extériorité, mais elle est muette, en réalité, lorsqu’il s’agit du sens. Je laisse donc de côté et l’économie et la psychanalyse puisque mon souci est de décrire les significations et les intentions de la conscience qui fondent les actions de l’amour.
À propos de l’érotisme, je prendrai donc ce terme dans son sens philosophique : activité amoureuse, en tant qu’elle concerne et le corps et l’esprit, c’est-à-dire le Désir dans son intégralité.
Ce qui apparaît alors comme essentiel est la joie inscrite dans la jubilation du plaisir, lorsque les corps amoureux sont ceux des amants qui s’aiment.
Qu’en est-il de ce plaisir érotique ? Il est évidemment une jouissance intuitive qu’il est difficile d’exprimer par des mots. II reste que cette jouissance n’est pas aveugle et qu’elle comporte des significations ouvertes à la conscience. Il est d’autant plus aisé de dire ces significations que nous sommes ici en présence de sujets réfléchis ayant opéré ensemble leur conversion. Le plaisir n’est plus ce relâchement de la tension nerveuse dont nous parlent les psychologues « réalistes », mais une expérience de la conscience et du corps-sujet. Le sens du vécu est alors tout autre. Le plaisir érotique, dans l’amour vrai, est à la fois jouissance et assentiment. Il est l’accord avec soi-même comme corps et comme décision, et il est en même temps accord avec l’autre comme corps et comme décision. C’est la présence de l’accord réfléchi avec leur expérience intuitive extrême qui porte les amants et enrichit leur jouissance d’un jugement de valeur. Le plaisir érotique met en présence l’intériorité charnelle du vécu de chacune des consciences, et cette mise en présence, vécue comme jubilation et exaltation de l’extrême, est en même temps consentement désiré et valorisé. Dans l’amour, le plaisir livre sa vérité qui est d’être non seulement l’unité synthétique du corps et de l’esprit mais encore l’unité concrète du vécu et du désirable, l’unité de l’accomplissement et de la valeur. Le désir accompli se saisit lui-même, par la présence du désir accompli de l’autre, comme désir légitimé, comme accomplissement valable et valorisant.
Tous les souvenirs et toutes les expériences que je puis avoir aujourd’hui de ce domaine de l’érotisme amoureux renforcent les analyses que j’ai pu en faire autrefois. Je suis de plus en plus persuadé que l’extrême du plaisir, c’est-à-dire l’accomplissement de son essence charnelle et réfléchie, intuitive et éthique, n’est possible que dans l’amour. Certes, des plaisirs sexuels sont réalisables hors de l’amour et dans la réciprocité non amoureuse : mais ces plaisirs sont limités à leur immédiateté intuitive. Sans être marqués par la culpabilité, ils n’en accèdent pas pour autant à la plénitude du sens que le Désir peut atteindre dans l’amour et qui est révélé par la joie.
Seul le plaisir érotique déployé dans l’amour peut élever la jouissance intuitive au niveau de la joie. C’est que celle-ci suppose non seulement le « partage » et la réciprocité de la jouissance mais encore le partage et la réciprocité de l’amour de l’autre. Joie pour l’autre et joie pour soi-même sont en même temps jugement favorable sur les corps et sur l’amour, jugement de valeur et joie de l’accomplissement quant à la relation intégrale avec l’autre et avec soi-même.
Par l’amour et la réciprocité réfléchie, le plaisir réalise donc son essence. Il incarne l’unité de l’esprit et du corps vécue à la lumière de l’autre et par la jouissance commune (qu’elle soit simultanée ou alternée). Cette unité de la jouissance érotique porte en elle sa propre justification éthique, loin de toute culpabilité et de toute institution, loin de tout dogme libertaire ou religieux.
La signification de l’érotisme, la signification du plaisir d’amour comporte alors une dimension pour ainsi dire métaphysique. L’érotisme amoureux révèle un des sens de l’existence : le pur plaisir d’être. Justifié, réfléchi et partagé, le plaisir d’amour se hausse au niveau du plaisir d’être.
Et l’être, ici, n’est pas seulement le consentement joyeux à l’existence et le désir d’exister porté à son comble. L’être, ici, est aussi la plénitude substantielle de l’expérience de soi. L’orgasme réfléchi et réciproque, sa joie désirée et voulue sont la révélation du substantiel. Le Désir n’est le manque que pendant un moment, puis il s’accomplit comme plénitude et devient l’accès au substantiel par le plaisir d’être.
Cette expérience du Haut Désir n’est possible, on l’a dit, que par l’amour. C’est donc maintenant l’amour même que nous devons décrire. Seules ses richesses nous permettront de saisir pleinement ce que signifie le substantiel, annoncé par l’érotisme.


e) L’amour même


Il s’agit maintenant d’exprimer l’amour tel qu’il est en lui-même lorsqu’il réalise pleinement l’essence de son être. Paradoxalement, c’est l’amour vécu par des sujets réfléchis (« convertis ») qui met en œuvre cette forme de l’amour que l’on dit spontané et vrai, sincère et véritable. C’est pour désigner cet amour à la fois parfait et réfléchi, paradoxal et naturel que j’emploie l’expression « tout autre ». L’amour réel, l’amour à la fois intelligent et spontané, n’est pas une « passion » aveugle, soumise à l’impulsion et a l’ambivalence, à la mort et à la captation. Je l’ai déjà noté. II n’est pas non plus une attitude « morale », une bonne œuvre ou l’accomplissement d’un devoir d’humanité. Il n’est pas non plus la solution universelle et charitable qui permettrait de résoudre tous les problèmes politiques que la société utilitariste ne parvient pas à résoudre. L’amour tout autre n’est ni une maladie, ni une passion, ni un devoir.
Il est en effet la joie vécue dans et par une triple reconnaissance réciproque. Je veux décrire cet enthousiasme en soulignant que s’il est plus émerveillé au temps de la jeunesse et plus serein au temps de la maturité, il n’en reste pas moins toujours le grand dynamisme d’une conscience qui rencontre la joie par la seule présence de l’autre et de son engagement réciproque.
Cette réciprocité est à l’œuvre dans les trois aspects de la reconnaissance.
Tout d’abord, chacun des sujets pose l’autre comme sujet dans l’acte même par lequel il le pose comme précieux. La reconnaissance est alors simultanément affirmation de l’autre en sa centralité et affirmation dans le sujet du besoin existentiel ou du désir qu’il a de cet autre. L’aimé devient sujet en lui-même, et détenteur du sort du premier sujet. Celui-ci, le sujet considéré, pose que l’existence et l’action de l’aimé sont désormais précieuses pour sa propre existence. Le désir de la réciprocité n’est pas une chute, une perversion ou un calcul, il est la signification libertaire de l’acte de reconnaissance et de choix opéré par le sujet aimant. Si celui-ci, que j’appellerai l’amant, ne désirait pas que l’aimé l’aime également, cela signifierait que l’amant conçoit l’amour comme une dépendance et qu’il consent à sa propre servitude.
C’est là (cette non-réciprocité) ce que refuse un sujet libre ayant fondé par la réflexion son indépendance et son autonomie.
Le désir de réciprocité en amour n’est pas un calcul de la vanité comme il peut s’en produire dans les « passions » et les névroses narcissiques ; il est la garantie de la liberté respective des sujets dans l’action qu’ils vont entreprendre ensemble et qui est leur relation d’amour. C’est pourquoi l’amour tout autre échappe aux souffrances de l’amour impossible ou refusé ou non partagé. Sans réciprocité, il n’est que servitude, et l’amour tout autre est refus de la servitude et joie de la liberté.
C’est dire que l’amour est exigeant. Il n’exige pas (en tant qu’amour tout autre) que l’aimé se soumette à l’amant, il exige que l’aimé soit capable du même amour de la liberté que l’amant. Dans cet amour vrai, chacun exige que l’autre, avec lui, ait accompli ou soit capable d’accomplir le travail de conversion qui conditionne tout accès à la joie.
Or cette capacité de l’autre est affirmée par le sujet dans le deuxième aspect de la reconnaissance. Le sujet ne pose pas seulement que l’autre aussi est un sujet central et désormais précieux, il pose en même temps que l’autre est une personnalité singulière et qu’il est précieux par cette personnalité même. Cela avait été pressenti dans la rencontre : par ses choix et son être, le sujet aimé s’avère capable et désireux d’engager une relation. Cette capacité est maintenant le pouvoir de la conversion. L’autre, qui devient l’aimé, est alors admiré et aimé pour et dans sa personnalité, et celle-ci implique le pouvoir libertaire de la conversion.
C’est cette reconnaissance d’une personnalité à la fois singulière et libertaire qui permet au sujet d’entrer dans la joie du tout-autre.
Les deux personnalités reconnaissent simultanément l’œuvre de la liberté dans les choix de l’autre et dans le choix commun d’une tout autre relation et d’une tout autre existence.
C’est ce contenu libertaire de l’amour (amour qui devient tout autre lorsqu’il est réciproque, véritable et réfléchi), c’est ce pouvoir de création hors norme que l’opinion courante reconnaît à l’amour lorsqu’elle souligne son action révolutionnaire et contestatrice, c’est-à-dire la puissance socialement « destructrice » de l’éros, et sa puissance existentiellement et génialement créatrice.
La reconnaissance de la spécificité intérieure de l’aimé, reconnaissance exprimée dans l’amour pour la personnalité et les pouvoirs de l’autre, s’accompagne d’une reconnaissance « charnelle ». Je veux dire que le sujet s’éprend de la beauté charnelle de l’autre. Dans l’aimé, la personnalité s’incarne aussi dans la beauté. Celle-ci est décidée par l’amant. Beauté, charme, grâce, sensualité sont pour et par l’amant les formes d’apparition de la personnalité aimée, les formes et la forme selon lesquelles le sujet aimé s’exprime et se déploie dans le monde visible. La reconnaissance de la spécificité de l’autre (son « caractère », c’est-à-dire ses choix et ses pouvoirs) devient admiration de son incarnation, adhésion à son être de chair, c’est-à-dire son corps-sujet, ses attitudes et ses gestes, sa vie et son mouvement. L’être charnel et existentiel de l’autre en son corps devient son choix et son œuvre.
C’est cette œuvre quasi métaphysique de création de son corps par son esprit que l’amant admire en l’aimé, en lui rendant grâce d’être lui-même et d’exister comme tel.
Ce mouvement admiratif de la conscience aimante est évidemment réciproque. Le sujet en est justifié. L’autre aussi est justifié d’être reconnu pour ce qu’il est, comme être et comme pouvoir.
Chacun, par l’amour qu’il ressent et par l’amour qu’il reçoit, est ainsi justifié. C’est dire qu’il est approuvé dans son être et dans ses manières d’être par le seul juge qu’il accepte en son autonomie et qui est l’être aimé.
Les formulations populaires rejoignent ces analyses : « Je t’aime comme tu es » ; « Aime-moi comme je suis ». Ces expressions disent la reconnaissance de la spécificité de l’autre : « Je veux qu’il me respecte » ; « respectez la femme ». Ces expressions disent la reconnaissance de l’autre comme sujet et comme corps-sujet.
Mais ce que ces formulations populaires ne parviennent pas à dire, c’est que la personnalité et les attitudes de chacun sont sa propre œuvre et que l’objet de l’amour de chacun est aussi en l’autre sa liberté. L’opinion populaire pose des « caractères » el des « fatalités », mais elle ignore alors la liberté et la responsabilité de chacun dans l’œuvre commune.
C’est de cette liberté (celle de l’autre et la sienne propre) que la conscience convertie prend fortement conscience. C’est à partir de cette affirmation selon laquelle chacun est sa propre œuvre, et selon laquelle le destin d’un amour dépend des sujets eux-mêmes, c’est à partir de là que l’on peut comprendre le troisième aspect de la reconnaissance : il s’agit en somme d’une gratitude.
Parce que la rencontre et l’amour ne sont pas des choses mais des actes, parce que, dans l’amour, c’est la liberté qui préside aux choix, aux engagements et aux attitudes, chacun reconnaîtra que l’action de l’autre est comme une contingence et un libre don. Don comme talent et belle construction de soi, et don comme offrande faite à l’autre. Parce que l’amour n’est pas une passivité mais un acte, chacun peut se sentir redevable à l’autre des actions qui lui sont destinées. Et chacun, s’il est lucide, peut reconnaître que l’expression populaire du lien d’amour comme appartenance à l’autre est en fait une métaphore qui désigne un libre don de l’existence à la relation réciproque. Un sentiment de gratitude peut naître là.
Cette gratitude et les formes précédentes de la reconnaissance sont vécues comme joie. C’est aussi le temps même du déploiement de l’amour qui est vécu comme certitude et comme joie.


Quelle que soit la durée effective d’une relation, celle-ci implique la certitude de l’authenticité tout au long de cette durée. Et la joie de l’amour substantiel est la joie de l’autonomie commune, c’est-à-dire du déploiement stable de la liberté fondée par elle-même. Parce qu’il s’agit ici de l’amour tout autre, la durée se fonde sur le dépassement des conflits opéré par la conversion.
L’amour peut n’être pas éternel mais il peut aussi bien l’être. Ce qui est remarquable c’est que, durant tout le temps de sa durée (si l’on peut s’exprimer ainsi), il repose sur le sentiment de sa permanence, elle-même due à l’intelligence réfléchie qui annule toutes les possibilités de conflit passionnel. De cette certitude provient la joie substantielle, c’est-à-dire le déploiement d’un amour sans angoisse.
L’expression populaire de cette substantialité et de cette permanence est la confiance. Celle-ci est la certitude vécue à bon droit par le sujet quant à la permanence du choix libertaire effectué par l’autre dans la reconnaissance réciproque. Le temps, la durée réelle de la relation ne font rien à l’affaire : le temps de l’amour vrai est celui de l’ « éternité », celle-ci pouvant fort bien s’achever pour céder la place à une autre éternite. Je dois souligner le fait que, dans la perspective du tout-autre, et abstraction faite de la relation charnelle, la « logique » de l’amour vrai est bien cependant une éternité durable et infinie.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas ici d’une éternité d’indifférence ou de sérénité insensible. L’éternité de l’amour est bien plutôt l’intemporalité d’un présent intense.
Ce présent intemporel de l’amour est intense parce qu’il revêt une signification singulière : il est un recommencement de la vie.
Par la rencontre, la conversion réciproque, la reconnaissance et l’engagement, les amants se sont en effet libérés de leurs passés respectifs et ont formé ensemble le désir d’entrer dans un nouveau domaine de l’être. Non pas seulement dans une vie différente, mais dans une vie qui, étant tout autre, aurait valeur d’être, en s’opposant au « non-être » de la vie antérieure.
L’enthousiasme de l’amour est précisément ce sentiment d’entrer dans une existence neuve qui sera libre, intense et heureuse, contrairement à la vie simplement autonome qui précédait la nouvelle ère. En fait, tout se passe comme si l’entrée dans l’amour tout autre et la sortie hors de la neutralité antérieure étaient une seconde naissance.
Cette métaphore n’est pas une naïveté. Mes analyses précédentes de la souffrance et de la modalité empirique de l’existence fondée principalement sur le conflit, la compétition et la volonté de puissance, montrent suffisamment que c’est bien une lucidité qui préside à l’instauration d’une vie nouvelle. C’est le désir d’une telle vie qui appelle l’entreprise réflexive de la conversion et le travail de la liberté : et c’est sur ce travail que repose la possibilité de l’amour tout autre.
L’expérience vécue confirme pour moi la pertinence de ces analyses. C’est bien à un nouveau monde, à une nouvelle vie que conduit l’entreprise commune de l’amour lorsqu’il est à la fois de l’ordre du Désir et de l’ordre de la réflexion. Par un tel amour, chacun des amants donne à l’autre un nouveau regard sur le monde et une nouvelle expérience de soi et de son autonomie. Le monde révèle de nouvelles significations et de nouvelles potentialités, tandis que les sujets, par la présence respective de l’autre et la conscience de leur projet commun, se perçoivent en effet, dans le for intérieur, comme animés d’une vie si nouvelle et si intense qu’elle peut bien s’inscrire dans l’être comme une nouvelle naissance à l’être.
La joie d’amour, en cette rencontre du Haut Désir et de la libre réflexion, est alors la joie extrême de la splendeur. Elle est stable et vive comme une grande lumière, intense et légère comme un cheminement sur les plages. La joie d’amour, ici, porte à son plus haut degré l’incandescence de la joie d’être.
Ces métaphores ne sont pas arbitraires. Elles expriment d’une façon imagée le contenu et les significations de cet amour rare que je suis en train de décrire en m’appuyant simultanément sur la conscience, la mémoire et la réflexion. Ce recours à la métaphore n’est pas un simple procédé, ni une facilité verbale. Il est l’expression volontaire du lien étroit qui existe entre l’amour et la poésie. En effet, dans l’expérience concrète, l’amour mobilise volontiers les puissances imaginatives du Désir et utilise alors la parole poétique.
Non seulement l’amour parle, mais encore il décrit. Pour souligner leur présence respective l’un à l’autre, les amants parlent. La parole est l’instauration concrète de l’esprit dans la relation charnelle des amants. Mais, parce que cette relation est intégrale, et parce qu’elle nourrit les amants de la plus haute joie (celle du sens et celle des sens), leur parole veut exprimer cet extrême et elle ne peut le faire que par la médiation du langage poétique.


On montrerait aisément (je l’ai tenté dans Les Actes de la joie) que c’est l’expérience et la pensée du bonheur qui unifient l’amour et la poésie ; le langage de la poésie et le langage de l’amour s’appellent l’un l’autre parce qu’ils se réfèrent tous deux à ce bonheur extrême qu’ils désirent et qu’en même temps ils incarnent.
Qu’il faille aussi penser au langage de la mystique lorsqu’il s’agit d’amour et de poésie n’est pas pour nous étonner. La mystique est l’expression humaine d’un rapport à l’indicible et celui-ci ne peut s’exprimer que par la métaphore. C’est le contenu des métaphores de la mystique qui peut nous en révéler la vérité : la mystique n’est que la relation d’amour extrême à une réalité tout autre qui ne peut être qu’une conscience. La destination transcendante des métaphores n’est rien d’autre que l’intensité extrême de l’amour, flamme et lumière, vie et mort, nuit et révélation. La mystique est un chant d’amour, et le Cantique des cantiques n’est rien d’autre que le chant de l’amour même, l’évocation du bonheur d’être.
Si les métaphores mystiques ou poétiques peuvent désigner l’amour devenu tout autre par son intensité et sa perfection, cet amour peut lui-même devenir paradoxalement une métaphore de la philosophie.
Dans ces deux activités, c’est bien en effet du Désir et de la réflexion qu’il s’agit. Ces deux activités, parce qu’elles reposent sur une conversion, opèrent une rupture radicale avec le passé, mais pour instaurer un recommencement radical de l’existence.
Et ces deux activités apparaissent dès lors comme l’exaltation du pouvoir des sujets qui seuls, par leur Désir et par leur réflexion, peuvent instaurer un nouveau monde de la pensée qui soit aussi un nouveau monde de l’existence : un recommencement qui est une nouvelle naissance.
C’est dire que, en fait, les amants intelligents font œuvre philosophique, tandis que les philosophes exigeants font œuvre d’amour. On comprendra aisément que, par suite, le Désir de l’amour tout autre ne puisse s’accomplir que par la médiation philosophique, la philosophie extrême devant, quant à elle, conduire à l’amour.
Les deux consciences philosophes engagées dans un amour tout autre ne sont pas nécessairement des « intellectuels » ou philosophes de métier. Mais elles sont nécessairement des esprits réfléchis, capables de parler et d’exprimer leurs désirs et leurs sentiments. C’est pourquoi les sujets engagés dans un tel amour reconnaîtront aisément la validité de cette autre métaphore globalisante : l’amour vrai est un voyage de l’être.
Il commence par la décision contingente prise dans la rencontre.
Il se veut comme un grand voyage exceptionnel, profond, radical et neuf. Les préparatifs du voyage, déployés dans l’enthousiasme et la joie, sont le choix de l’authenticité et de l’ouverture à l’autre sujet, et l’acte de conversion bouleversant les habitudes et les attitudes. Le voyage peut alors se déployer. Cet amour est la construction progressive de la relation, c’est-à-dire la construction du chemin qui mène progressivement à l’expérience de l’extrême : l’accès au sens est un accès à l’être et à l’expérience d’être parce que la relation développe comme certitude, jubilation, substantialité ces expériences charnelles de la justification d’exister et de la permanence de la joie. Cette expérience d’être, comme dans un voyage, est déjà vécue dans le cheminement même de la vie et dans l’accès à la joie d’aimer. Ce cheminement, c’est-à-dire les découvertes du voyage, sont à la fois l’approfondissement de la connaissance de sa singularité et de son universalité, et l’approfondissement de la joie dans la discrète « gratitude » à l’égard de l’autre.
Et, de même que le voyage profond nous révèle un nouveau monde, de même l’amour tout autre nous fait surgir dans une nouvelle naissance, dans une nouvelle existence. Tout devient intensité, et les choses prennent un « goût » fait de saveur et de douceur.
Ces contenus du voyage de l’être n’ont pas pour signification ou résultat d’opérer l’unification de deux sujets en un seul, mais de révéler à chacun des sujets que sa joie, sa vérité et son sens résident essentiellement dans la présence de l’autre et dans le mouvement de son être vers le sujet.
Par ce voyage temporel de l’être, et par cet accès à la joie substantielle de la présence de l’autre, un nouveau monde est créé. Ce nouveau monde est l’œuvre commune des amants ; il est l’intensité de la vie et l’unité du sens. Sans qu’ils se soient fondus et annihilés l’un dans l’autre, les amants ont créé par leur joie une nouvelle forme d’humanité. Et, parce que l’amour tout autre est la propre œuvre des amants et leur création commune, la création de l’humanité neuve par l’amour est la propre œuvre de cette humanité. Par l’amour vrai des sujets, l’humanité se recrée perpétuellement elle-même en anticipant son propre avenir d’intensité et de joie.
C’est parce que les politiques oublient cette vérité que l’humanité ne se recrée historiquement que d’une façon évidemment fort lente et fort chaotique.

(Robert Misrahi, « Le travail de la liberté », pp110-116)

[Illustration: Piccabia]

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