Le Désir et les affects chez Spinoza

L’entreprise qui consiste à parler bien du bonheur est une entreprise difficile. Je ne pense pas qu’on puisse aborder la question du bonheur directement. Il faut d’abord se demander qui est l’être qui désire le bonheur ? C’est-à-dire, qu’est-ce que le sujet ? Qu’est-ce qu’un sujet humain, qui désire le bonheur ? Et avant même de répondre, il faut s’interroger sur le Désir. Alors, j’ai envie plutôt que de répondre à la question du bonheur, de répondre à la question du désir. Mais la question du désir elle-même est vaste, immense, riche, compliquée. On pourrait, pour faciliter l’accès, commencer par évoquer ce qu’en pense Spinoza.

A mes yeux, et c’est pour ça que je me suis toujours intéressé à lui, Spinoza inaugure dans la pensée philosophique une sorte de révolution. Il décrit en premier lieu l’ensemble du monde, comme une nature. Cette nature qui est : infinie et unique — qu’on peut appeler Dieu de temps en temps si on veut — et qui est la nature. Une fois qu’il a traité de la nature, il va parler de l’homme. Il va parler des conditions de la connaissance. Et enfin, il va venir à l’essentiel. L’essentiel, c’est la troisième partie de son grand livre, l’Ethique. Cette troisième partie qui va parler des affects. Autrement dit, pour moi, l’importance de Spinoza est qu’il amène l’idée suivante : pour résoudre toutes les questions philosophiques, il faut d’abord bien connaître ce qu’est l’homme, l’esprit humain – et en lui – comprendre que l’essentiel est le Désir.

Ce Désir, il l’appelle le conatus — l’effort pour persévérer dans l’être. Ce désir est un mouvement global de l’individu. C’est l’individu entier, c’est-à-dire l’esprit humain entier, qui est effort pour exister. Il ne dit pas exactement effort pour exister. Il dit effort pour persévérer dans l’être, c’est-à-dire, effort pour continuer à être vivant, pour continuer à vivre, pour être dans l’être. Je vais simplifier en disant effort pour exister — pour exister encore — le plus longtemps possible. C’est-à-dire que Spinoza a l’avantage de mettre en évidence un élément principal dans l’être humain, dans l’esprit humain. Tout ce que nous appelons les désirs : se nourrir, se déplacer, etc. , tout ce que nous appelons les désirs sont pour Spinoza — et là je le suis entièrement, je suis tout à fait d’accord avec lui sur ce point, sur ces premiers points — les désirs ne sont que des formes concrètes, des applications, si on veut, de l’effort général pour vivre.

Cet effort général pour vivre, ce désir, nous dit Spinoza, est toujours conscient. Cela ne signifie pas qu’il est toujours raisonnable, cela signifie seulement qu’il est toujours conscient, conscient de lui-même, c’est important. Et ce désir, quelle que soit la forme de son application, la forme du désir particulier qui exprime le Désir de vivre et d’exister, quelle que soit cette forme, ce grand mouvement « d’énergie vitale » va se manifester dans l’individu par des affects.

Ici, je vais ouvrir toute petite parenthèse.

Dans les traductions traditionnelles de Spinoza, notamment celle qui est la plus connue, celle de Appuhn, il traduit par un seul terme — le terme de affection — les deux termes latins qu’emploie Spinoza et qui sont : affectus ou affectio. Je dois préciser cela. Moi, je traduis par deux termes différents : affectio, par affection — dont je donnerai le sens tout à l’heure — ce n’est pas l’affection au sens affectueuse, comme on dirait aujourd’hui — l’affection, c’est autre chose. Et affectus, je le traduis par affect. Pourquoi ?

Revenons au conatus. Résumons en simplifiant : je simplifie en disant ceci : L’être humain, ou comme dit Spinoza, le Déssir, le conatus, l’effort pour vivre, ce Désir est l’essence de l’homme. C’est formidable qu’il dise ça en plein 17ème siècle ! Oui, le désir est l’essence de l’homme, et il produit dans l’esprit, il s’exprime, il se manifeste, il est vécu comme, il est « ressenti » — comme on dit aujourd’hui — comme affect, comme sentiment. Un affect, chez Spinoza, est : la conscience … allons lentement … la conscience d’une affection du corps. Un affect, c’est un événement dans la conscience. Cet événement, nous dit Spinoza, est la conscience d’un mouvement dans le corps, d’un événement dans le corps, événement qu’il appelle, d’un terme traditionnel, une affection. On doit souligner ce détail — non par souci d’érudition — mais pour comprendre le monisme de Spinoza. Qu’est-ce que c’est le monisme ? Sur le plan métaphysique, c’est l’idée qu’il n’y a pas deux monde : notre monde et un monde qui serait Dieu. Il n’y a qu’un monde qui est la nature. Mais venons-en à l’homme. Pour l’homme, le monisme, c’est l’idée que l’être humain n’est pas, comme on le croit — depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle et plus tard — une âme et un corps. Une âme dans un corps. Non, dit Spinoza, non. Il n’y a pas d’âme séparée du corps. C’est ce qui fait la modernité de Spinoza pour moi. Il est capable de dire à la fois qu’il n’y a pas d’âme et que le Désir est l’essence de l’homme et que l’homme est toujours conscient de son désir. Il ajoute même quelque chose qu’on vient de nommer : c’est un événement dans le corps — un événement dans le corps, exemple : la production d’adrénaline, produit dans l’esprit une conscience affective, la conscience d’un affect. Par exemple, la surprise. J’entends une explosion qui est l’explosion d’une mine où on extrait du marbre. Par exemple, j’entends une explosion qui me surprend, je subis un choc. Il y a en même temps : adrénaline et surprise. Donc, je résume l’idée principale de Spinoza : l’être humain est une unité corps-esprit, et le centre de cet esprit, le centre de notre conscience, c’est le Désir. Le Désir qui va se traduire par ce que nous appellerions aujourd’hui, les passions. Ce que Descartes appelle les passions.

Mais maintenant, on doit préciser quelque chose qui est peut-être la chose la plus importante à propos de Spinoza. Comme il le dit dans la préface de Éthique III, dans la préface de cette partie qui s’occupe des affects : il remarque que la plupart des philosophes et des moralistes qui l’ont précédé — il a raison — condamnent les conduites qui sont issues de la passion. Ils condamnent, ils vont condamner par exemple l’avarice, la jalousie, ils condamnent des passions, mais ils ne savent pas, ils ne traitent pas, ils n’étudient pas, ce qu’elles sont. Ils les condamnent pour des raisons qu’ils croient bonnes, pour des raisons « morales », sans s’interroger sur leur nature. Il faut faire autrement, dit Spinoza, avant de construire une éthique, dit-il, avant de construire des règles pour la vie, avant de savoir, autrement dit dans notre vocabulaire contemporain, comment vivre, il nous faut savoir ce que sont les passions. Qu’est-ce que c’est que l’affectivité ? Spinoza étudie l’affectivité et il étudie l’être humain, et je résume tout ce qu’on vient de dire. L’être humain est une unité corps-esprit, indissociable, et le centre de cette unité, c’est le Désir, le Désir central de vivre, qui produit, qui est vécu comme affect. Donc, les affects, on va dire la vie affective, n’est pas, pour Spinoza, en elle-même, mauvaise. Ce n’est pas elle qui est la source de la servitude qu’il va combattre. La partie suivante, la partie 4, va être l’étude de la servitude. Oui, dit Spinoza : il y a à combattre la servitude, mais cette servitude n’est pas le fait de la seule affectivité comme telle. Ce n’est pas le désir qui fait la servitude, ce qui fait la servitude, c’est une manière de ce Désir quand elle n’est pas bien consciente, quand elle n’est pas pleinement consciente. Ce n’est pas l’affectivité qui nous asservi, c’est l’affectivité malencontreuse, l’affectivité méconnue, incomprise, mal dirigée. On va prendre un exemple dont je parlais tout à l’heure : la jalousie. La jalousie est une servitude, mais pas parce qu’elle serait un désir d’amour trahi. Non. C’est parce qu’elle est un désir mal conscient, mal conscient de la réalité de tous les personnages qui sont en jeu. Il s’agit d’un désir — on va employer maintenant une expression spinoziste — inadéquat. C’est inadéquat, inapproprié. À quoi ? Au désir, au conatus. Car en réalité, dans la jalousie, et toutes les passions de ce genre, la volonté de puissance par exemple, la volonté d’être le chef, ou le plus fort, ou le meilleur, ce qui est asservissant n’est pas l’affectivité en général, mais l’incompréhension, la méconnaissance de la non-valeur du but poursuivi. Pourquoi ? Par exemple, la volonté de puissance. Si un individu se livre à la volonté de puissance, il veut le pouvoir. Il oublie que les autres aussi veulent le pouvoir. Et que si les deux en restent là, ils entreront en conflit. Oui, mais le conflit va être une souffrance, un risque, un danger, une illusion, qui vont aller contre le but essentiel de l’individu, qui est le conatus, qui consiste à persévérer dans la Joie. Il faudra parler de la Joie. Persévérer dans l’existence, c’est persévérer dans la Joie. Et le but inapproprié, inadéquat — poursuivre le pouvoir — est un but inadéquat parce qu’il va se retourner contre le but le plus profond de l’individu humain. Et il y a actuellement dans le vocabulaire contemporain un mot qui est clair, qu’il faut éclairer mieux, le mot contre-productif , c’est un mot employé par les sociologues. Oui, la volonté puissance est contraire au vrai but du sujet. Spinoza ne dit pas « Les passions sont immorales ». Il ne dit pas ça du tout. Il dit « Les passions sont obscures et contradictoires ». Autrement dit, ce n’est pas parce qu’elles sont mauvaises qu’il faut les combattre. C’est parce qu’elles sont inutiles ou nocives. Il ne fait pas de la morale. Tout de suite, il ne fait pas une morale. Il étudie psychologiquement, ontologiquement, philosophiquement, ce que c’est qu’un désir humain.

Le désir humain est un désir d’exister, c’est-à-dire un désir qui, lorsqu’il sera satisfait, sera une conscience de Joie. Voilà le mot « Joie » prononcé là pour la première fois. Le désir de vivre cherche à s’accroître et chaque accroissement du désir de vivre est une Joie. Or, nous dit Spinoza, tout ce que vous combattez dans les passions en disant qu’elles sont immorales, en réalité, il faut en effet les combattre et les éviter, mais pas parce qu’elles sont immorales, parce qu’elles produisent de la tristesse et non de la Joie. Elles produisent le contraire de ce que vise l’individu. L’individu cherche un accroissement constant de sa joie. La passion aveugle, inadéquate selon le vocabulaire de Spinoza, c’est-à-dire qu’il n’a que des idées tronquées, partielles. Il a quelques idées sur son désir, mais ce n’est pas des idées complètes. Il a un peu quelques idées sur son désir, mais pas sur son désir tout entier.

Or, son désir tout entier, par exemple dans la volonté de pouvoir, son désir tout entier, ça va être non seulement d’avoir le pouvoir, mais de tout sacrifier à ce pouvoir, de combattre en soi-même et en l’autre tout ce qui n’est pas ce pouvoir. Ça va être la lutte constante, ça va être l’appauvrissement, ça va être l’illusion, ça va être le combat, la guerre. C’est le contraire de ce qu’on voulait. On veut l’accroissement de pouvoir pour être heureux, en le disant brièvement. Puis on s’aperçoit que c’est le contraire, on est malheureux. Donc ce n’est pas comme ça qu’il faut faire, dit Spinoza. Il faut d’abord comprendre ce qui se passe, connaître les affects, et savoir qu’il y a eu faute de raisonnement, faute de connaissance, dans le choix d’un but inapproprié. La passion est à combattre parce qu’elle nous rend, voici le mot, elle nous met dans la servitude. Par exemple, celui qui cherche le pouvoir, qui cherche à se faire élire, va, tout en croyant vouloir le pouvoir, va devenir l’esclave de ceux qui vont le reconnaître comme chef. L’exemple que je prends est un souvenir des analyses que faisait Hegel : le maître qui a des esclaves s’aperçoit pas qu’à la fin, à la longue, dit Hegel, c’est lui qui est dépendant des esclaves. Il est incapable de faire sa cuisine, incapable de cultiver son jardin ou ses oliviers. Ce sont les esclaves qui font tout et qui dominent le maître, dit Hegel. Spinoza avait vaguement prévu ça. Il ne dit pas la passion va devenir l’esclave de son objet, mais elle va devenir la source s d’une servitude, servitude à son objet, servitude à son illusion. Prenons un autre exemple plus banal, sans intérêt, qui n’est évidemment pas de Spinoza. Prenons l’exemple de la mode. Les gens qui veulent s’habiller à la mode vont avoir une passion, mais totalement inadéquate, car finalement, eux qui se croient libres et audacieux d’être à la mode, en fait, ils vont être dépendants. Dépendants de la mode, dépendants de la télévision, dépendants des journaux, dépendants de l’opinion, dépendants de tout. Ils vont être esclaves.

Par conséquent, pour résumer, on va dire ceci, ce ne sont pas les affects qui nous asservissent, les affects en tant que tels, ou, dans notre vocabulaire plus contemporain, la vie affective, ou l’existence concrète, ou l’existence sensible. Ce n’est pas la vie affective, la vie des désirs, qui nous asservissent, ce sont les désirs inadéquats, mal conçus, mal connus, pas compris, et qui sont contre-productifs, et qui entraînent des combats perpétuels avec l’extérieur, ou des déceptions perpétuelles.

Alors, évidemment, on se pose la question de savoir quels vont être les affects que nous allons recevoir, que nous allons accepter, que nous allons mettre en œuvre. Et là, chez Spinoza, apparaît un grand principe. Tous les affects, nous, nous dirions dans un vocabulaire moins précis, plus vague, mais, que tout le monde comprend, on dit les passions. Les passions. Mais, quand on emploie ce mot aujourd’hui, on ne pense pas au sens cartésien. Une passion est une servitude pour Descartes. Toute passion. Spinoza dit non, seules sont sources de servitude, les désirs et les passions mal comprises. Ce n’est pas la passion qui est mauvaise, c’est la passion mal comprise, inadéquate, inappropriée. Alors, comment choisir ? Et voici le principe spinoziste. Nous allons poursuivre tous les affects qui produisent de la joie et combattre tous les affects qui produisent de la tristesse. Tous les affects qui produisent une diminution d’être. Une diminution d’être, une dépression, une déprime, une rage, une colère, un déchirement, un affaissement, etc. Tout ça, on va l’écarter. On va ne chercher que les émotions ou les affects ou les passions qui nous enrichissent.

D’ailleurs, on peut ouvrir une toute petite parenthèse. Les gens appellent parfois passion un grand désir légitime. Quelqu’un qui aime la navigation à voile, qui fait le tour du monde à la voile, il a une passion, il a réussi à satisfaire sa passion, disent les gens et à bon droit. Il est libre parce qu’il sait, il a tout compris, il a tout examiné, il fait le tour du monde à la voile sans assistance. Mais il le sait, il réfléchit avant, il sait, ça le comblera, il en a de la joie, etc., il arrive, il gagne, c’est très bien. La passion, c’est-à-dire l’affect positif, a rempli sa mission : accroître la joie. Alors, la passion de la voile est bonne. Mais si c’est quelqu’un, un habitant d’un port qui a peu navigué, qui connaît rien à la voile, qui apprend ça en trois mois, et qui se lance et qui se noie, sa passion était mauvaise, évidemment. Il n’avait pas réfléchi. Ce n’est pas que la passion de la voile est mauvaise en elle-même. Ce qui est mauvais, c’est de ne pas réfléchir au déploiement de son affect. Car un affect bien réfléchi n’est pas une passion. C’est un affect. C’est un désir qui va s’accomplir.

Alors, là, on a la structure principale de ce que dit Spinoza de la base de la vie affective. Je crois que c’est cet essentiel qui peut nous suffire aujourd’hui.

Mais il faut savoir, si on est curieux, si on veut aller plus loin, que dans la partie suivante de l’éthique, la partie IV, Spinoza va étudier une à une un très grand nombre de passions qui nous asservissent, et il va montrer … alors, c’est là où je vais commencer à me séparer de lui. Il va montrer que toutes les servitudes produites par des affects inadéquats sont nécessaires. L’enchaînement des dépendances est nécessaire. On a atteint là dans notre analyse de l’affectivité chez Spinoza le point où je vais me séparer de lui, parce qu’il affirme la nécessité absolue de tout le déroulement d’une passion qui va nous asservir.

Je vais prendre un exemple. Un exemple qui n’est pas de Spinoza qui est celui que j’évoquais tout à l’heure, mais qui me paraît tellement simple que je vais le reprendre. L’exemple de la mode. Celui qui veut être à la mode va devenir donc, on a dit, dépendant de celui qui fait la mode. Il va être donc obligé d’acheter les articles que produit ce faiseur de mode. Des vêtements, des chaussures, des voitures, etc. Spinoza affirme : ce déroulement des passions — il va être entraîné de passion en passion, d’abord, il va vouloir être conforme de loin, après, il va vouloir être conforme très en détail et puis de plus en plus et puis, il va essayer de s’informer, il va passer beaucoup de temps à s’informer, à voyager, à être le premier, et être le plus ceci, le plus cela — tout ça, ça va s’enchaîner, nous dit Spinoza, d’une façon déterminée, inévitable. Alors, à ce moment, l’individu est dans la servitude la plus complète tout au long d’un long temps, mais nécessairement. Moi je dis non, et pourquoi je dis non ? En tant que — j’ouvre une petite parenthèse : tout simplement philosophe contemporain qui a été nourri par la philosophie contemporaine et toutes les philosophies de la liberté — donc moi, avec mes contemporains, je sais que nous sommes libres. À la différence de certains psychologues contemporains, les psychanalystes, qui penseraient plutôt du côté de Spinoza et du déterminisme, moi je pense, au contraire, que même dans le déploiement d’une affectivité, on est libre. Mais ça, Spinoza ne le pense pas. Il faut bien savoir ça.

Spinoza dit quelque part, les affects dans l’esprit humain s’enchaînent comme des causes et des effets nécessaires. Tous les affects ont une cause nécessaire. de la même façon que tous les événements de la nature. Ce sont des effets de causes préalables. Tous les événements qui se passent dans le corps humain ont une cause antérieure. Et donc, naturellement, puisque c’est l’autre face de ces événements, tous les affects, tous nos vécus intérieurs ont une cause antérieure. Nous ne sommes pas libres. Et il ajoute — parce qu’il l’avait déjà dit dans la préface générale de son livre — notre liberté, notre sentiment de liberté, n’est que l’ignorance des causes qui nous conduisent. Moi, petite parenthèse, je n’en crois rien, car c’est nous, chacun de nous, qui faisons la valeur, donc l’efficacité d’un motif. Si je suis attaché à la mode, si, par exemple, je veux avoir la dernière voiture à la mode, c’est moi qui fais la valeur de cette idée « être à la mode ». Être à la mode, ça me plaît, c’est parce que ça me plaît que je veux une belle voiture. Je ne suis pas obligé ni de chercher à avoir une belle voiture, ni non plus de donner une valeur à l’idée de mode. Je peux très bien considérer que la mode n’est qu’un snobisme, un conformisme superficiel. C’est moi qui décide du sens. Et là, nos contemporains sont capables de comprendre ça. Nos contemporains, c’est-à-dire tous les philosophes qui sont passés par la phénoménologie de Husserl, de Sartre, des autres. Mais au temps de Spinoza, c’est : le déterminisme ou la magie, et n’importe quoi pour connaître la nature. Il n’y avait pas vraiment, pas encore, des sciences chimiques, physiques élaborées comme eux aujourd’hui.

Alors, la quatrième partie de l’Ethique, ça va être au fond l’étude des déterminismes des passions. Vous avez telle passion, donc vous aurez telle conduite, donc etc. Alors, résultat, qu’est-ce qu’on fait ? Et là, Spinoza donne, et on comprend l’autre pôle essentiel de sa doctrine, c’est ceci : pour éviter d’être l’esclave du déterminisme, il faut le connaître. Choisissez une vie réflexive, réfléchissez bien sur vos actions, le conatus, la nature de l’être humain, le fait qu’il faut tout régler dans notre monde et pas en religion, etc. réfléchissez bien à tout et vous serez libre. La connaissance du déterminisme fait la liberté.

Petite parenthèse de ma part, je ne comprends pas comment la connaissance d’un déterminisme peut le supprimer. car s’il est un déterminisme, il reste un déterminisme. Si je ne connais pas l’effet du feu sur un métal, j’affirmerai peut-être un déterminisme. Est-ce que, en le connaissant, en comprenant ce qui se passe, du point de vue atomique, etc., comment la chaleur dilate les métaux, est-ce que en comprenant ce qui se passe, je vais rendre libre le passage de la chaleur à la fusion ? Est-ce que je vais rendre libre un passage qui serait déterminé ? Par exemple, je vois une publicité sur la dernière voiture. Est-ce que le passage a eu un autre événement : ma décision de la jeter, puisque je choisis la mode et que je suis esclave ? Est-ce que la connaissance de ce lien mécanique va supprimer ce lien mécanique ? Si la simple connaissance du vide et de la vanité de mon premier but, de mon premier désir, si la simple connaissance le change, c’est que ce but était déjà une liberté. C’était déjà un choix. Une motivation est un choix. Nous avons des motivations qui nous mènent vers certaines actions, c’est parce que nous tenons fort à nos motivations que nous lions très étroitement la motivation et l’action. Mais cette motivation, nous devons comprendre — Spinoza a oublié de s’en informer — nous devons comprendre que cette motivation est notre œuvre, notre propre œuvre. Alors je peux la changer, je peux la changer quand j’examine les conséquences néfastes.

C’est pourquoi de Spinoza, je retiens deux éléments principaux, deux ou trois éléments principaux. d’une part le monisme, l’unité dans l’être humain de l’esprit et du corps. L’esprit, dit-il, est la conscience du corps, c’est pareil. Et tout est déterminé – là je ne suis pas d’accord. Mais je retiendrai l’idée que esprit et corps, c’est une unité.

Deuxième idée que je retiens de Spinoza, c’est qu’au cœur de cette unité, il y a le Désir. Et que ce Désir qui est un désir de continuer à vivre est en même temps Désir de la joie. Puisque tout accroissement de la puissance intérieure, dit-il, est vécu comme une joie. Donc l’affect fondamental, le mouvement du désir, c’est la Joie. Je retiens cette idée. Je retiens l’idée que la poursuite de la Joie est inscrite dans la nature même de l’être humain, qui est un Désir, le Désir poursuivant — c’est sa définition — la satisfaction de ce désir. C’est-à-dire que c’est la définition même de l’être humain qui fait que il poursuit le bonheur, qui est la satisfaction du désir. Ça n’est pas une conviction possible parmi d’autres. C’est la seule conclusion logique d’une bonne connaissance de la nature humaine. L’être humain cherche le bonheur. Et puis tous nos contemporains l’ignorent. Ils ne savent pas. Si on discute avec eux en général on parlera de toutes les difficultés de l’existence aujourd’hui, mais pas du bonheur. Si on prononce le mot bonheur, aussitôt les objections sont : « ah oui mais regardez comment ça se passe dans ce pays c’est le chômage; dans cet autre pays c’est les massacres, ailleurs c’est la dictature comment osez-vous parler du bonheur ? ». Mais ceux-là qui ont fait cette objection, vont bien entendu bien organiser leurs vacances, ils vont bien organiser leurs voyages, ou leur succession. Pourquoi bien organiser sa succession ? On veut que la vie soit meilleure, pour les enfants, pour … tiens meilleure ? pourquoi pas meilleure déjà pour nous ? C’est ce que vous vouliez, c’est ce qu’on veut, que la vie soit toujours de plus en plus bonne … ? passons …

Qu’est-ce que je retiens de Spinoza donc : l’effort pour la joie et puis troisième idée : le fait qu’on ne satisfera pas notre grand désir de joie significative, simplement en respectant, en aménagement, en instaurant les conditions matérielles d’un confort matériel. Je retiens cette idée de Spinoza, qui en fait est l’idée d’un grand nombre de philosophes, l’idée simple suivante il faut passer par la philosophie avant, il faut il faut passer par la connaissance réfléchie de nos conduites, avant de pouvoir choisir celle des conduites qui nous comblera. C’est élémentaire : il faut passer par la philosophie, par la réflexion au fond pour conclure — on pourrait citer le premier paragraphe du petit livre de Spinoza qui s’appelle : traité de la réforme de l’entendement dans ce premier paragraphe, qui est un vrai programme, c’est un programme et un manifeste. Ce n’est pas très long c’est une page, je vais vous le résumer à peu près :

Spinoza dit ceci : lorsque je me suis aperçu, lorsque j’ai pris conscience que, toutes nos actions sont vaines et futiles, et que tous les buts que nous poursuivons n’ont leur valeur que par nous-mêmes — c’est nous qui donnons à nos buts notre valeur, c’est le désir qui fait la valeur du désirable, il l’a déjà dit dans l’Éthique — donc je reprends le manifeste — lorsque je me suis aperçu que tous les biens poursuivis : la fortune, les plaisirs, la richesse, les honneurs, les trois buts classiques au XVIIe siècle qu’il faut combattre : la fortune, les honneurs et la richesse. Les honneurs c’est la puissance, la fortune la richesse … lorsque je me suis aperçu que tout ça, d’une part est vain et que d’autre part la valeur de tout ça c’est nous qui la donnons, alors je me suis mis à rechercher un bien — un bien véritable, alors je me suis mis à rechercher philosophiquement — c’est le philosophe qui parle là dans ce texte de Spinoza — je me suis mis à rechercher philosophiquement s’il n’existait pas un bien, un but, qui soit à la fois : permanent, valable en lui-même, durable, permanent et communicable, un bien qui soit un bien en somme un bien absolu que je puisse communiquer à autrui. Mais pour répondre à cette question, dit-il — n’y a-t-il pas un bien etc — il faut d’abord que je sache ce que c’est que connaître, et tout le petit livre traité de la réforme de l’entendement ne dit pas ne dit plus le bien qu’il poursuit, il se borne à étudier ce que c’est qu’une connaissance vraie, et une vérité. En réalité il est en train de forger les instruments, mais il ne donne pas tout de suite la réponse de la première page. Cette réponse c’est le livre l’Éthique qui la donnera et il répond — alors là je le suis si on traduit bien sa phrase et je ne le suis pas si on la traduit mal, si on lit à la lettre — il dit le bien suprême c’est l’amour intellectuel de Dieu. Et là tout le monde croit que, petite remarque, que Spinoza est mystique. Il n’est pas mystique puisqu’il ne faut pas oublier la définition qu’il a donnée de Dieu. Dieu est la nature. Dieu n’est pas un être transcendant au-delà du monde. Dieu est la nature, ça veut dire l’amour intellectuel de la nature. C’est-à-dire du monde. C’est ça le bien futur, dit Spinoza. Voilà pourquoi je trouve que Spinoza est le philosophe qui pourrait servir d’introduction à une étude plus contemporaine.

Il y a deux philosophes qui pourraient servir d’introduction. Il y a Spinoza et puis il y a Sartre. Spinoza sait ce qu’il faut chercher, mais par le déterminisme, il nous prive des moyens de le chercher. Sartre connaît ce moyen — qui est la liberté — mais il a oublié de nous dire ce que c’est que le but. Spinoza a le but, mais pas le moyen. Sartre a le moyen, mais pas le but. Il faut arriver à, avec ce moyen qu’est la liberté, dire ce qu’est ce but, qui est ce que Saint-John Perse appelle : le bonheur d’être.

Robert Misrahi

(Une transcription réalisée à partir de : https://youtu.be/tt-0TYjoLGg par « La Septaine » https://youtube.com/@laseptaine )

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