La philosophie : un scandale ?

SI LA PHILOSOPHIE était simplement un savoir, si elle se déployait comme le système ordonné des connaissances qui définissent l’esprit en un certain temps et en un certain lieu, si elle n’était que l’état provisoire de la pensée avant que celle-ci ne se transforme en science objective, il n’y aurait jamais de crise de la philosophie. On assisterait seulement à la substitution perpétuelle de connaissances philosophiques neuves à des connaissances caduques, et le progrès de la philosophie serait la constitution d’un savoir par accumulation de connaissances en même temps que la purification de ce même système par l’élimination des erreurs. La philosophie serait dès lors la manifestation de l’esprit objectif en train de se constituer, elle serait le fruit objectif de l’activité non pas commune mais collective des individus anonymes engagés dans le déploiement de la pensée, comme les techniciens sont collectivement et anonymement engagés dans le déploiement de l’industrie, ou les savants dans celui de la science.
L’image véritable de l’évolution philosophique est en réalité tout autre, et c’est bien plus par la forme de la crise qu’on en put rendre compte que par la forme de l’accumulation. Le moment socratique de la pensée, mais aussi bien le moment cartésien, kantien, marxiste ou husserlien sont bien plus les moments critiques d’une conscience que les pliers d’une évolution cognitive.


C’est que l’idée de crise ne désigne pas seulement la contestation des connaissances à laquelle procéderait une intelligence discursive; elle désigne encore, on le sait, la contestation radicale de tout l’être, de toute la pensée et de toute l’existence. Si la crise, en philosophie, est cette contestation radicale et exhaustive qu’on sait bien qu’elle est, il en faut tirer la plus importante des conséquences c’est que, en effet, la connaissance philosophique ne procède pas et ne progresse pas comme une connaissance banale, par évolution et accumulation, ou même par généralisation et relativisation des systèmes passés, intégrés dans les systèmes récents.


Il faut concevoir au contraire l’historicité philosophique non comme l’histoire empiriquement mouvementée mais intellectuellement harmonieuse des idées philosophiques, mais comme l’histoire toujours mouvementée des crises mêmes de ‘intelligence philosophique. Cette forme de l’intelligence est une forme de la conscience, on le sait bien, mais elle est par conséquent, comme toute conscience qui dépasse le plan abstrait de l’intelligence scientifique, l’histoire toujours ouverte de ses effondrements catastrophiques et de ses perpétulles renaissances.
Mais ce n’est pas seulement parce que la philosophie est autre chose qu’un savoir étendu qu’elle peut se définir comme l’histoire de ses crises c’est parce qu’elle est aussi autre chose qu’une simple action. Réduite au système des procédés ou des moyens nécessaires à l’obtention d’une modification de l’état objectif de la société ou de la nature, la philosophie serait politique ou industrie, mais certainement pas philosophie; dans cette perspective elle ne connaîtrait pas de bouleversement et ne provoquerait pas de scandale, mais il serait seulement question pour elle d’essais, d’erreurs, de réussites ou d’échecs. Bien ajustée ou mal ajustée à ses fins pratiques, la philosophie connaîtrait une évolution semblable à celle des artisanats et des métiers privilégiant un certain temps tels procédés pratiques, pour changer les paysages, les âmes ou les gouvernements, elle laisserait peu à peu se fondre dans l’oubli et le passé ces mêmes procédés, remplacés insensiblement et inéluctablement par des procédés à la fois supérieurs, nouveaux et provisoires. On assisterait, ici encore, non àl’enchaînement mouvementé des moments de la conscience, mais à l’évolution patiente, sereine et indéfinie des outils pratiques de la pensée. Non certes que la philosophie n’ait pas à changer les « âmes» ou les « gouvernements », mais on ne peut la réduire à la recherche des moyens indispensable de ces entreprises, si l’on veut comprendre que son histoire et par suite, qu’on nous l’accorde, une partie importante de son essence, puissent être étroitement rapprochées de l’histoire de ses renouvellements. Nous ne dirons certes pas, dans une introduction, ce que peut être la philosophie, dès lors qu’on ne la définit plus ni comme le système des connaissances objectives ni comme l’ensemble des procédés de l’action. Nous souhaitons que, dans le cheminement même de nos questions, apparaisse lentement celui de ses visages qui compte le plus pour nous.


Mais nous ne pouvons pas non plus faire l’économie d’une question préjudicielle si l’histoire de la philosophie peut apparaître en un certain sens comme ‘histoire de ses crises, nous ne pourrions pas avancer dans la compréhension de la philosophie si nous ne tentions pas de définir au moins rapidement ce que peut être, pour elle, une « crise ».
On pourrait, à cet égard, parler d’abord de « scandale ». Il ne s’agit là que de l’aspect extérieur de l’événement que nous considérons. C’est pour autrui, pour la conscience commune ou pour la conscience scientifique, que la philosophie est par essence un scandale. Mais cet aspect d’extériorité ne laisse pas d’être important et l’on peut s’y attarder quelque peu. La philosophie est toujours objet ou d’étonnement ou d’indignation : dans le premier sens le terme de « scandale», un peu impropre, désigne l’aspect de fantaisie étrange, gratuite et injustifiable que revêt la philosophie aux yeux du sens commun; ce scandale qui étonne sera aussi bien source d’admiration et les habitants d’Athènes, de Kœnigsberg ou de La Haye devaient éprouver à l’égard de leurs philosophes, toutes choses égales d’ailleurs, des sentiments assez semblables d’admirative incompréhension.
Mais c’est plutôt en tant qu’elle indigne la conscience commune que la philosophie est à bon droit tenue pour scandaleuse. Ici encore on est en présence d’un trait permanent l’incidence extérieure de la vie relatif à philosophique. Toujours « renversement » du monde et des habitudes, toujours faite pour inquiéter, troubler, déranger, contester les choses et l’ordre des choses, c’est quasi par essence que l’œuvre philosophique est destinée, en réalité ou en effigie, à subir la haine, le tribunal, le feu, le pilon ou l’index.


D’incompréhensible, la philosophie devient dès lors dangereuse aux yeux du spectateur apparemment indifférent, et d’abord tenue pour plaisamment inutile, on la regarde à la fin comme suspecte et néfaste. Elle commence alors, vraiment, à scandaliser. On négligera ici les dimensions fréquentes mais banales et secondaires de la conscience affective, jalousie, peur ou inimitié. On retiendra les déterminations purement intellectuelles, morales et politiques par lesquelles la conscience vulgaire se scandalise de la philosophie c’est qu’évidemment il y est question de son être et de ses raisons d’être, c’est qu’évidemment elle y voit le plan où se réfléchit son injustification, son aveuglement ou sa complicité. Mais cette dialectique de la mauvaise conscience est bien connue, aujourd’hui. Qu’il nous suffise d’y lire le signe que la philosophie, avec courage et tenacité, accomplit bien sa tâche tout au long des siècles; le scandale, c’est en un certain sens la preuve que la réflexion philosophique provoque une crise dans la conscience des autres, et la fréquence de ce scandale dévoile là une des fonctions les plus essentielles de la philosophie elle est une provocation à la réflexion en l’autre.


Le pouvoir de scandale et d’étonnement que comporte la pensée dont nous parlons concerne donc le monde qui environne la réflexion, non pas encore la réflexion elle-même. Or l’idée de crise, pour être saisie dans tout son sens, doit se rapporter à la discipline même que nous considérons et non pas aux effets qu’elle entraîne hors de soi. C’est comme événement intérieur à la philosophie qu’il convient maintenant de traiter la « crise ».


Robert Misrahi , « Lumière, commencement, liberté » introduction pp7-11

[Illustration : Gustave Courbet]

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