La septaine : on est enfin venu pour que vous puissiez nous parler de la conversion qui est un thème majeur dans votre oeuvre. C’est à vous.
R.M. : Oui, je vous remercie d’être venu. J’aime toujours bien m’adresser à vous et parler de choses qui nous paraissent à tous importantes.
Alors, nous pouvons aller tout de suite au cœur du problème. Le problème, c’est que dans la société qui nous entoure, rien ne va plus. Et ça, c’est vrai pour notre temps, comme c’était vrai hier, comme peut-être ce sera vrai demain. Rien ne va plus. Et c’est vrai pour la société dans son ensemble. Et parfois, ça peut être vrai pour notre vie et pour la vie individuelle d’un individu. Rien ne va plus.
Que fait-on ? Je propose, allons tout de suite au cœur du problème, je propose de changer complètement de perspective dans notre vie. Dans notre pensée, c’est-à-dire l’appréciation que nous faisons, que nous donnons, le sens que nous donnons aux choses. Le sens que nous donnons aux choses, aux événements, significations que nous recevons ou croyons recevoir, il faut que toutes ces significations soient bouleversées. Nous devons commencer par une conversion générale de nos vues sur le monde.
Il n’est pas utile de réfléchir lorsqu’on est au cœur des problèmes, il n’est pas utile de réfléchir immédiatement sur les solutions. Elles seront mal venues. Elles ne seront pas appuyées sur du solide. Or, il faut que les solutions que nous allons proposer aux maux de la société ou des individus, il faut que ces solutions soient solides, pour mériter les efforts que nous allons consacrer à leur mise en œuvre.
Nous ferons appel, pour simplifier les choses donc, au mot « conversion ». Nous allons opérer une conversion. Mais, bien entendu, nous ne donnons pas au mot « conversion » un sens religieux. On peut passer très vite là-dessus. Il ne s’agit pas de conversion religieuse. Il ne s’agit ni d’entrer dans une nouvelle religion, ni d’entrer dans la religion en général. Il s’agit de tout autre chose. Il s’agit d’une conversion philosophique, c’est-à-dire, comme on l’entend parfois dans le langage populaire, qui vise là une vraie chose. Le langage populaire parle de « changer les mentalités ». Eh bien, c’est un peu ça que je propose. Mais changer les mentalités, c’est une expression trop vague et qui laisse croire que les mentalités sont comme des cadres, des cases présentes dans un cerveau avant même qu’il n’avise. Il y a des cases préliminaires. Alors, il faut changer de mentalité, c’est changer de cases, changer de tiroirs. Non, il ne s’agit pas de ça. Car nous avons affaire à un être humain, c’est-à-dire un être libre.
Je résume. Quand les choses ne vont pas et que nous voulons résoudre tous les problèmes, nous devons opérer une conversion, non pas audibieuse, mais philosophique. Cette conversion va consister dans un changement radical de notre rapport au monde, c’est-à-dire de ce que nous croyons, de ce que nous croyons du monde et de ce que nous croyons de nous. Car nos croyances ne sont pas, comme on le croit trop souvent, des idées toutes faites qui flottent dans l’air, et que quelqu’un met en nous ou enlève de nous. Les croyances ne sont pas des idées toutes faites sans personne pour les penser. Ce qui est premier, c’est l’individu humain. Il n’y a rien autour de lui. Il y a l’individu humain. Il est jeune, il apprend beaucoup de choses, c’est sûr, et il a une mémoire, c’est sûr. N’allons pas croire — ce serait un préjugé de départ qui nous bloquerait — n’allons pas croire que ce que nous allons apprendre va constituer des structures inamovibles en nous. N’allons pas croire que ce que nous apprenons, ce qu’on nous inculque, s’inscrit d’une façon définitive en nous, il n’en est rien.
Ouvrons une toute petite parenthèse qui va nous renvoyer à des choses que nous avons déjà dites jadis : On va faire une parenthèse courte. La voici : N’oublions pas que nous sommes des êtres libres, totalement libres. Je ferme ma parenthèse. Alors ne l’oublions pas. A partir de maintenant, nous nous adressons à un être libre.
La conversion dont il va s’agir, nous la désignons par un acte unique, nous disons l’acte de conversion. Car il est plus commode de présenter comme un acte unique, un acte qui a en réalité trois dimensions. On va examiner ces trois dimensions en souhaitant que tout soit clair parce que en réalité, tout est simple. C’est extrêmement simple ce que je propose. Ça paraît compliqué en vertu d’un préjugé hostile à la connaissance.
Première conversion, je vais l’appeler — une fois qu’on aura défini le mot, on verra que c’est tout simple — conversion gnoséologique. Ça veut dire tout simplement conversion relative à la connaissance. Vivre, c’est aussi connaître. Connaître, c’est se rendre compte que devant nous, il y a un monde, il y a un espace, il y a des objets, ils ont une signification. Les objets ont une signification. Les objets, les êtres humains ou vivants ont une signification. La conversion gnoséologique va consister dans le renversement de ce mouvement qui existe ou qui est censé exister, entre un objet et moi. Je suis spectateur. Je vois ici une cafetière. À 2 mètres de moi ou 1 mètre 50 et il y a une cafetière. Ou plus loin, là-bas, il y a un téléviseur. Je vais prendre le téléviseur pour ma démonstration. La conversion gnoséologique va consister dans le renversement de ce pseudo-mouvement des choses. Quel mouvement ? C’est que le téléviseur est en lui-même un téléviseur et que l’idée téléviseur s’impose à moi. Je regarde autour de moi, je tombe sur le téléviseur et je dis : « Il y a là un téléviseur. » Si je veux, j’essaie de découvrir de quelle marque il est etc. Comment il fonctionne ? Qu’est-ce qu’il me permet de le faire fonctionner ? Tout cela est la vie ordinaire, la vie pratique. Il y a donc — faisons attention — il est censé y avoir — on dit que, mais c’est pas sûr — on dit qu’il y a là un téléviseur, en lui-même. C’est pas moi qui créé le téléviseur. Le téléviseur est bien là devant nous. Et bien ça, c’est une croyance. Je crois qu’il y a là le téléviseur. En réalité, il n’y a pas de téléviseur. Il y a : un rectangle noir. Il y a un objet X qui est un rectangle noir. Si je ne fais pas une opération mentale, qui consiste à animer ce rectangle noir, alors il y a des fils, il y a des ondes, il y a une théorie de la physique, il y a mille choses, il y a des acteurs, il y a des gens qui parlent, etc. Il y a un spectacle, il y a des significations écrites. C’est moi qui fait tout ce travail. C’est moi, et non pas lui, le téléviseur, qui pose un téléviseur. Bref, pour aller vite, c’est moi qui invente le téléviseur. Avec un rectangle noir, je fais un téléviseur. La signification téléviseur, pour nous, modernes, est toute simple, le mot téléviseur, on comprend tout ce que ça veut dire. Mais, imaginons, un indigène de la forêt équatoriale ou d’Amazonie, qui n’aurait jamais vu de téléviseur, et qui en voit un pour la première fois, et qui voit une image, l’image d’un visage sur un écran noir. Comme un animal évolué, ou comme un homme primitif, il va tourner derrière l’appareil pour voir qui se cache derrière. Il ne sait pas ce que c’est qu’un téléviseur. Il ne peut pas, il ne peut ni le définir, ni le comprendre. C’est-à-dire que le téléviseur, même s’il est tout entier devant moi, même avec une batterie électrique, même avec tous les fils qu’il faut, même s’il est là tout entier devant moi, ce téléviseur tout seul posé là n’est pas un téléviseur. C’est une chose matérielle, rectangulaire et noire. On ne sait même pas ce que c’est. Autrement dit, voilà en quoi consiste la conversion. Situation de croyance, situation première de l’immédiateté sensible, la vie empirique de tout le monde, de nous tous. Il y a là un téléviseur. Là il y a une signification, c’est le téléviseur, et il vient s’imposer à moi. Quand je rentre dans la pièce, je ne sais pas si il y a là un téléviseur ou non. Je ne sais pas, je découvre et ça s’impose à moi. Or, après notre analyse, nous avons opéré un renversement. Ce qui est premier, ce n’est pas l’objet, c’est moi le sujet. C’est moi qui dit cette chose noire, c’est un téléviseur. La signification vient de moi vers l’objet et non pas de l’objet vers moi. Prenons un autre exemple, un tout petit peu plus compliqué. Là dans un combat, en temps de guerre, un combat aérien, on voit deux avions, l’un qui appartient aux bleus, l’autre qui appartient aux rouges, qui font un combat. Et à un moment, il y a un des avions qui est abattu. Au sol, toute une garnison crie de joie. On l’a eu ! Et puis pas loin, quelques kilomètres au-delà des tranchées, c’est un cri de lamentation « ils l’ont eu ». C’est-à-dire que l’objet n’a pas de signification absolue en lui même. L’objet est vu comme une catastrophe par les uns et vu comme une source de joie par les autres. Le même objet. Quelle est sa signification ? Positive ou négative ? L’événement nous mène vers la victoire ou vers la défaite ? Ça dépend. De qui ? Des sujets. Nous pensons qu’il nous mène vers la victoire. Les autres pensent que ça commence à mener vers la défaite. Les objets n’ont pas de sens en eux-mêmes. Non seulement l’objet qui est dans l’air et qui se déplace ne dit pas qu’il est un avion militaire. C’est une chose noire qui se déplace en l’air, c’est tout. C’est nous qui lui donnons le sens « d’avion militaire ». Et en plus, la signification de son activité, elle est flottante. Nous disons que c’est une victoire, ils disent que c’est une défaite. Pour le même événement physique. Autrement dit, maintenant je termine sur : conversion gnoséologique, conversion du point de vue intellectuel. La conversion intellectuelle va consister dans la prise de conscience que toutes les significations de tous les objets du monde leur sont données par l’esprit humain qui les contemple et non pas imposées à l’esprit par l’objet qu’il a devant l’esprit. C’est nous qui donnons du sens aux objets. C’est nous, on le voit d’après le deuxième exemple, qui donnons du sens aux situations, et qui donnons du sens aux actes. J’ai pris la bataille aérienne, je pourrais prendre un exemple littéraire, Robin des Bois. Robin des Bois qui vole les riches pour donner aux pauvres. Pour les riches, ce qu’il fait est catastrophique, c’est un crime, un vol. Et pour les pauvres, ce qu’il fait est généreux, c’est une bénédiction. Le même acte a des sens différents suivant l’observateur qui invente les significations. Alors ça veut dire que nous sommes, pour nous c’est la première conclusion, nous sommes libres devant les significations du monde. On ne pourra plus dire que le sens des choses impose à nous. C’est nous qui donnons du sens aux choses. Alors on est déjà plus souple dans l’espace. On est déjà plus libre de nos mouvements, libre de nos croyances. La beauté de la nature prouve bien — disent certains — la beauté de la nature prouve bien qu’il y a un créateur — les tulipes, c’est pas n’importe quoi — donc il y a bien un créateur de tulipes qui est : le bon Dieu. Qu’est-ce qui prouve toutes ces affirmations ? C’est moi qui donne du sens aux choses. Voilà que les choses, les montagnes, les falaises, les forêts, voilà que c’est devenu des créations ! Vous voyez, toute la beauté. Donc je crois qu’il suffit de regarder pour voir que j’ai un créateur. Un jour, on était dans un taxi, je parlais un peu avec le chauffeur. Puis on est arrivé à parler de Dieu. Parce que lui, il était musulman. Alors il voulait un peu poser une question, mais je n’ai pas voulu entrer dans le détail. Il était musulman. Et alors on parlait de Dieu. Moi je disais oui, oui, bien sûr, on ne va pas discuter. Mais à un moment, il me dit, par exemple, on parlait de la création. Et il fait un grand geste vers la rue. Et il dit, mais tout ça, qu’il l’a créé. Il était sûr de lui. Il avait le monde devant lui. C’était un monde créé. Parce que ça ne peut pas se créer tout seul. Comment ça ne peut pas se créer tout seul ? Qu’est-ce qu’il en sait ? Il sait que c’est Dieu qui a créé les collines et la venue de l’opéra, par exemple. Donc, devant cette première conversion, nous sommes rendus à notre liberté. Rendus à notre liberté parce que désormais nous savons que les significations ne s’imposent pas à nous. Mais rendus aussi à notre responsabilité. Car nous savons désormais que c’est nous qui faisons de tel ou tel événement, telle ou telle signification. C’est nous qui faisons de la victoire des uns une bénédiction et de la défaite des autres aussi une bénédiction. Et les autres, ils font le contraire. Ce sera une catastrophe pour eux, ce qui est bénédiction pour nous. La première prise de conscience de l’activité du sujet est une prise de conscience de cette liberté dont nous avons jadis parlé, et elle est l’instrument nouveau de la récupération par nous de cette liberté que nous oublions trop souvent. Trop souvent nous oublions tout ce que je viens de dire : que ce sont nous qui créons de sens des choses, des situations et des valeurs. C’est nous qui créons tout ça. La mort est une valeur précieuse pour certaines religions. La mort est l’horreur pour d’autres religions. Des religions qui sont créées par des hommes qui sont les mêmes hommes. qui font n’importe quoi, écrivent, inventent n’importe quoi. Les dieux, des saints, des bénédictions, des malédictions, etc. Donc nous sommes rendus à nous-mêmes. Alors c’est à nous de décider ce que nous allons croire. Vais-je croire et comprendre que ce carré noir est un téléviseur ? ou vais-je continuer à croire que c’est un écran qui cache des acteurs ? Vais-je croire que ce monde est une création, ou vais-je croire qu’il n’en est rien ? Et à partir des contenus de mes croyances, ma vie va être différente, ma vie va être totalement différente. Imaginons qu’un lundi je sois licencié de mon travail. Je me désespère, ou bien je me suicide, ou j’attends, et puis la semaine d’après, je trouve un emploi. Il ne fallait pas que je donne à mon licenciement une signification définitive et catastrophique. Licencié aujourd’hui, employé demain. Peut-être, peut-être pas, peut-être oui. On va voir. Donc, nous savons déjà que la première conversion va être une contribution à notre autonomie. C’est moi désormais qui vais décider, c’est à moi de le décider, je suis obligé de faire ça, si ces collines sont des créations divines, ou des faits de la nature. C’est moi qui vais décider de ma prise de position devant la nature. Ça ne m’engage pas beaucoup là, pour la création, mais ce qui m’engage un peu plus, c’est devant la signification d’un acte. Si on me demande mon avis devant l’acte de Robin Desbois, qu’est-ce que je vais dire ? Que c’est un voleur ou que c’est un bienfaiteur ? Là, je suis engagé et je vais avoir à me prononcer, à le juger, à le combattre, à l’aider, etc. Je constate que le premier stade de la conversion est en même temps le premier stade de mon autonomie. C’est moi qui pose la signification du monde. Mais c’est fabuleux de découvrir ça. Parce que la pensée courante, qui est une pensée paresseuse, la pensée courante consiste à dire : « je n’y peux rien, c’est comme ça, je n’y peux rien, j’attends ».
Mais, deuxième message : on n’est pas seul au monde. On n’est pas seul au monde, et la difficulté de vivre, c’est la difficulté du rapport à autrui. Comment vais-je me rapporter à quelqu’un qui est, reconnaissons-le, comme moi, un sujet comme moi — comment vais-je me rapporter à quelqu’un qui a des désirs, semblables aux miens, et donc parfois concurrentiels ? Il y a un employeur qui offre un poste nouveau, et il y a deux candidats. Qu’est-ce qu’ils vont faire les deux candidats ? Il n’y a qu’un poste, il y a deux candidats. Première idée, première solution, c’est le plus fort qui l’emporte, celui qui tuera l’autre aura le poste, et on a les guerres. Ou alors je ne bouge pas, on verra bien. C’est pas mieux, ou bien on agit: tiens, si je tuais l’autre? C’est pas si simple, parce qu’il peut survivre. C’est compliqué la vie quand même. Alors, deuxième conversion. Je vais l’appeler la conversion de la réciprocité. On va d’abord considérer la situation la plus fréquente. Je considère autrui comme un instrument utile, utilisable. L’employeur va employer celui qu’il croit être le plus rentable. Mais on oublie que puisqu’il est comme moi l’autre, il peut faire de moi ce que moi je fais de lui. Si je fais de lui un instrument, lui peut faire de moi un instrument. Et si tous les deux font l’un de l’autre des instruments, il est clair que l’issue de la situation reviendra au plus fort. Après un combat. La première situation de l’humanité, c’est une situation de guerre. Hobbes a raison : l’homme est un loup pour l’homme. L’homme a faim, il devait se nourrir, il rencontre un champ cultivable et il se l’approprie. Puis on a un autre qui vient, qui a faim, qui rencontre ce champ cultivable et il se l’approprie. Alors qu’est-ce qu’on fait ? La guerre. Ça c’est la vie spontanée. C’est sur le même niveau que moi et mon téléviseur. Le téléviseur est là, c’est un téléviseur. Maintenant je dis : « J’ai raison de vouloir m’approprier ce champ, j’ai besoin de blé pour nourrir tout le monde. » Oui mais l’autre, qui est le même que moi, fait le même raisonnement. Résultat : la guerre. Résultat, s’il y a une guerre, il y a l’un qui est vainqueur et l’autre qui est vaincu. C’est-à-dire que la situation reste la même parce qu’on rencontrera toujours un autre voyageur qui va désirer ce champ cultivable. Alors que fait l’humanité ? Elle passe à un niveau supérieur, pas le niveau du désir spontané. J’ai besoin de blé ou j’ai besoin de pâturage, j’accapare, je le prends, mais on va au contraire dire que, on ne va pas laisser les choses comme ça aller spontanément. On va réfléchir. S’apercevoir que l’autre est aussi habilité que moi à désirer ce pâturage. Moi j’ai raison de gérer un pâturage. Et lui aussi, puisqu’il est comme moi, un même homme. Une seule solution, on invente un plan supérieur. C’est le plan de l’invention des lois. L’invention du droit. Et on décide ensemble d’un partage des terres, par exemple, les uns ont ça, les autres ont ça. Et surtout, chacun reconnaît la validité du droit de l’autre. La validité de l’autre. Autrement dit, il faut opérer une conversion. Parce qu’on doit constater que cet exemple schématique que je viens de prendre sur les pâturages, en réalité, il est l’image de tout ce qui se passe dans la société. C’est-à-dire que la société est faite de prédateurs. Et comme les prédateurs sont les mêmes, à un moment, ils sont obligés d’inventer des lois et ils inventent des lois. Et naturellement, dans la plupart des cas, chacun essaie d’inventer des lois à son avantage, au lieu d’inventer avec l’autre, des lois identiquement utiles aux deux parties. Il faut qu’il y ait une conversion réciproque à l’autre pour que cette nouvelle voie soit ouverte. Première conversion : La signification des choses ne vient pas des choses, elle vient du sujet. Deuxième conversion : Autrui n’est pas pour moi un outil, mais un but. Avec autrui, j’ai comme but de créer des lois valables pour nous tous. Conversion à la réciprocité. Désormais, je ne ferai plus comme si j’étais seul au monde et que les autres n’ont aucune valeur — je prends le meilleur exemple : il faut une conversion laïque à la réciprocité. Alors ici, ça s’appelle la laïcité, qui est une invention géniale ! La laïcité qui consiste à dire : ce qui est vrai pour moi est vrai pour l’autre : je respecte ce qu’il croit, il respecte ce que je crois, et vice-versa, c’est qu’on est dans la réciprocité. D’ailleurs, c’est nous qui inventons des significations, ça devrait être facile pour des significations aussi flottantes. Quoi qu’il en soit, on passe du règne de la lutte des intérêts, au règne de la réciprocité, de l’action commune, de la coopération. Et on doit reconnaître quand même que si les sociétés existent, c’est parce qu’elles ont été capables de ça. Les sociétés sont capables, pour des temps plus ou moins long, les sociétés sont capables d’inventer la réciprocité. Imaginons un individu A avec un individu B, imaginons que B se conduise avec A d’une façon juste, que B s’amourage de C. En quoi va consister la réciprocité ? La réciprocité en A va consister dans la compréhension des gestes de B. Aussi douloureux soit-il, douleur qu’il ne devrait pas subir. Tous les êtres humains sont des êtres humains, forts et faibles de la même façon, et par conséquent libres. Tous les êtres humains sont libres, il faut qu’il y ait dans l’amour, et également de la liberté. S’il n’y a pas de liberté dans l’amour, on n’est plus dans l’amour, on est dans la domination, dans l’esclavage. Tout le monde sait ça. Ça veut dire que pour qu’une situation de crise entre deux individus soit résolue, il faut que les deux individus fassent leur conversion réciproque, qu’ils fassent de l’autre l’objet premier de leur intérêt. Ça doit être l’intérêt de l’autre que chacun doit viser. Si chacun vise l’intérêt de l’autre, chacun dira à l’autre, fais comme tu veux. et chacun fera comme il veut. Et l’amour restera, resterait, restera. Il faut qu’il y ait une conversion à la réciprocité, c’est-à-dire que les deux se mettent en tête de se mettre le plus souvent possible à la place de l’autre, dans une vie concrète, dans un conflit, dans une coopération, etc. deux individus déménagent un mobilier très lourd. Le plus fort ne va pas laisser le plus faible porter les poids les plus lourds. Le plus fort va se mettre à la place de l’autre, et va l’aider à déplacer les choses les plus lourdes que l’autre ne peut pas normalement déplacer seul. et ce qui est réconfortant, c’est que très souvent, c’est ça la réaction des gens, une réaction d’entraide. Cette réaction d’entraide a l’air d’être un mouvement un peu obscur, un peu spontané comme ça. En réalité, c’est un acte intellectuel d’une très grande richesse. Aider autrui, c’est comprendre que lui, autrui, il est un « je » qui est un centre, et que nous, autour, nous pouvons aider ce centre, au lieu seulement de considérer qu’il n’y a qu’un centre au monde, et que c’est nous. Et puis, n’importe quel citoyen du monde contemporain sait bien ce que c’est qu’un ordinateur. C’est-à-dire que tout le monde comprend vite que le sujet est créateur. C’est-à-dire qu’on a beaucoup plus de chances qu’on ne croit. Première conversion, conversion gnoséologique. C’est le sujet qui donne des sens. Deuxième conversion, conversion à la réciprocité. Ou si on veut, à la générosité. Parce qu’elle consiste à agir en miroir, à savoir en miroir que l’autre est un sujet comme moi. Et c’est quand je comprendrai qu’il est un sujet comme moi, que je me conduirai à son égard comme je voudrai que lui se conduise à mon égard. Il y a toute une opération intellectuelle de renversement que j’appelle conversion. C’est une conversion. Lui est aussi important que moi. Alors que d’habitude, les gens — enfin d’habitude dans la plupart des cas -— ne voient pas que l’autre est ma propre image dans le miroir. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On a plusieurs individus humains qui ont compris la puissance de la raison, la puissance créatrice des significations. Il y a ces mêmes humains qui ont compris qu’en miroir, ils sont tous semblables les uns aux autres. Ils vont avoir de bonnes significations à mettre en œuvre et ils vont avoir des relations pacifiques à mettre en œuvre. Oui, pourquoi faire ?
Troisième conversion. Conversion existentielle. La conversion existentielle consiste à renverser le préjugé qui court à propos du sens de la vie, et qui consiste à dire que cette vie est une catastrophe, ou que cette vie est destinée à la mort et ne vaut donc rien. Il y a des gens qui croient ça. Il y a même des philosophes qui croient ça, Heidegger – il pense que le meilleur but à se donner dans l’existence c’est d’être pour la mort, d’être conscient qu’on va mourir, ainsi de suite – il faut bien comprendre que cette vie est une catastrophe, une vallée des larmes et qu’il faut la traverser avec courage, mais attendre pieusement la fin. Il faut qu’il y ait une conversion là aussi. Il faut un renversement total. La vie n’est pas faite pour la mort, elle est faite pour la vie, donc la Joie et la réjouissance . Il faut une troisième conversion. Là on a ces trois conversions. Avec ces trois outils, on peut, si on reçoit ou si on se donne, parce qu’on peut se donner aussi une telle éducation, avec ces trois outils, l’humanité peut construire une société à la fois vivable et heureuse. Car le bonheur va consister dans la satisfaction équilibrée des désirs des uns et des autres, et dans la plénitude et l’épanouissement de chacun, dans la réciprocité, dans l’épanouissement des uns et des autres.
Alors, conclusion générale sur la conversion. Elle consiste à dire, en somme, que nous humains, nous avons les moyens capables de surmonter des difficultés fréquentes de l’existence et du rapport à autrui. Nous avons ces moyens. Ces moyens sont premièrement : notre liberté. Mais, on se souvient, à son premier niveau, où elle est capable de faire n’importe quoi, pas forcément travailler à son bonheur, il faut qu’elle atteigne un deuxième niveau. Or, ce deuxième niveau, nous venons de voir aujourd’hui qu’il peut en même temps être sur une conversion. Non seulement les individus peuvent ne pas agir n’importe comment, mais ils peuvent à la fois agir à un niveau réflexif et faire de ce niveau réflexif pas seulement une simple réflexion, mais une réflexion qui soit créatrice, c’est-à-dire une conversion. L’individu peut toujours passer et du premier niveau spontané où je fais n’importe quoi, même contre lui-même, il passe à un deuxième niveau plus intelligent, pas forcément bienheureux, mais en tout cas moins destructeur, et il peut aussi, dans ce deuxième niveau de la liberté, opérer de telles conversions, les trois conversions. Il va arriver à la capacité d’un vrai bonheur, c’est-à-dire d’un véritable épanouissement, d’un véritable accomplissement de son désir le plus profond.
Alors, ce qui serait bien, ce serait qu’on puisse en dire deux mots, deux ou trois mots, de tout ça ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
La septaine : on vient de vous écouter longuement, enfin longuement et en même temps, c’est passé vite. Moi, ce que je voudrais c’est être sûre de deux choses, la première — c’est pas quelque chose dont je veux être sûre — mais c’est ce que vous me ramenez toujours, que votre philosophie me ramène toujours : bon, d’accord, j’ai des bonnes idées, la conversion, mais pourquoi ? Pourquoi le faire ? Et à chaque fois que je me suis confrontée, entre guillemets, à vous, sur une discussion, vous me redemandez toujours, mais pourquoi ? Vous avez quand même vraiment une philosophie très concrète, c’est vraiment une philosophie vivante et pratique. A chaque fois, quand je vous écoute, je reviens au : pour quoi ? qu’est-ce qu’on en fait de tout ça ? On n’est pas là à philosopher dans les airs, pour planer — enfin, aussi, pourquoi pas, parce que c’est un plaisir, et à la limite, ce serait une bonne raison de le faire — mais on est là pourquoi ?
R.M. : Le pourquoi, c’est le bonheur même. Voilà. C’est le bonheur, mais le vrai bonheur. Mon prochain livre, vous le verrez, il va sortir en juin, s’appelle « Plaidoyer pour un autre bonheur ». C’est un vrai but. C’est le but et la motivation de toutes nos activités. Pourquoi essayer de dépasser la guerre, de créer la paix entre les nations, si ce n’est pour un but plus profond et lointain, qui sera le bonheur véritable ? Ce n’est pas par moralité, ce n’est pas parce que faire la guerre, c’est méchant, ou c’est cruel. Bien sûr qu’on va combattre la cruauté, la méchanceté, mais on va la combattre, pas par souci de moralité, mais par souci de bonheur, par souci de réalisation. Voilà le mot que je cherchais : d’accomplissement. On a un but, c’est de nous accomplir. On a tous un but dans la vie, c’est de nous accomplir, c’est-à-dire d’être en accord complet avec nos désirs et notre vie. que nous soyons en accord complet avec ce que nous avons et faisons et ce que nous désirons. Et s’il y a une distance entre ce que nous créons et ce que nous désirons, faire en sorte que cette distance soit productrice. J’écris, je ne suis pas content de ce que j’écris, et bien, il n’y a qu’à continuer à écrire. Ah oui, mais je ne suis jamais content. Eh bien, il n’y a qu’à arrêter, c’est tout simple. Mais ce n’est pas un exemple concret. C’est-à-dire que vous avez raison de tout rapporter au pourquoi. Et le pourquoi, finalement, c’est nous. Ce que je veux dans la vie, c’est mon accomplissement. Et le plus souvent, mon accomplissement ne peut se faire qu’avec quelqu’un d’autre. On s’accomplit ensemble. C’est ça l’accomplissement. Ou on s’accomplit ensemble parce qu’on accomplit ensemble des choses communes, qui nous renvoient à notre créativité commune. Alors là, c’est le sommet. C’est la jouissance d’être. C’est chouette quand même d’exister. C’est pas la peine de descendre tous les samedis au rond-point. On peut faire mieux. Pourquoi est-ce qu’on ne demanderait pas aux députés du coin de faire le boulot ? Allez, demain samedi, on va voir le député, par exemple – là, je plaisante. Mais il y a toujours une raison d’être. Et ce qui va nous combler, c’est d’être capable de nous créer pour nous-mêmes une raison d’être substantielle. Il est possible que j’atteigne, par exemple en écoutant Mozart ou en regardant Renoir, il est possible que j’atteigne un état de Joie exceptionnel, une émotion exceptionnelle ou quelque chose de rare. Et bien c’est ça que je vais viser, ou bien d’autres choses aussi fortes, aussi intenses. Il y a dans l’expérience humaine des possibilités immenses, et puis si elles ne sont pas suffisantes, il n’y a qu’à en inventer d’autres. Et il y a des gens qui s’inventent des possibilités incroyables. Ils s’inventent des voyages sur Mars. C’est fou quand on y pense. La moitié de l’humanité est dans la famine ou la misère ou la maladie, et eux, ils vont sur Mars. C’est incroyable. Ben, c’est à eux de dire. Oui, c’est à eux de dire, c’est un peu dommage quand même, tout l’argent. Tiens, tout l’argent développé dans des recherches inutiles. Voilà des idées qu’il faudrait creuser. Bon, enfin, la vie est faite pour être vécue dans la Joie. C’est ça la conclusion.
La septaine : Et cette joie, elle ne peut pas être atteinte tout seule, et c’est ça qui est très important, à mon sens, peut-être dans notre monde, de se dire que — je ne sais pas quel sera le contenu de votre prochain livre — mais un bonheur qui n’est pas vain, c’est un bonheur parce qu’il est à plusieurs. Enfin, il tient compte des autres autant que de soi.
R.M. : Mais naturellement. Alors, il faut dire pourquoi. Il faut faire l’analyse de l’amour. Et l’analyse de l’amour, ce que j’ai fait dans les actes de la joie. Il y a la reconnaissance d’autrui, il y a l’identité, il y a la rencontre, il y a la renaissance, il y a la créativité. Il y a mille choses dans l’amour. Mille choses qui ne peuvent survenir qu’à deux. Ou dans un groupe social, ou en tout cas à plusieurs. Oui, vous avez raison, entièrement. Sauf à donner la parole à un religieux ascétique qui dirait : non, non, moi c’est au monastère, je n’aime personne, Dieu me suffit, etc. C’est à eux de le dire. Mais enfin, il leur faut Dieu quand même, il leur faut quand même Dieu, c’est tout à fait étonnant.
La septaine : Et Dieu c’est une sacrée altérité, non ? Je ne sais pas. Comment ? Non, je me demandais si Dieu était une altérité ou pas.
R.M. : il est une altérité. Sauf, que de temps en temps, les plus grands mystiques finissent par reconnaître, ils ne diraient pas reconnaître, ils disent, c’est comme ça, qu’ils sont Dieu. Angelus Silesius dit : Dieu, c’est toi. Et chaque grand croyant a frôlé l’idée qu’il est Dieu, en fait. Ou une partie de Dieu, disons modestement. Mais c’est-à-dire qu’il faut quelqu’un, d’autre, même Dieu. Les vrais solitaires, je ne sais pas si elle en existe, mais de toute façon — ça doit être possible — mais c’est à eux de dire, c’est à eux de dire si leur vie les satisfait, si la vie du monde est assez belle pour eux comme elle est. Mais c’est mieux à plusieurs, bien sûr. D’ailleurs, très souvent, les gens font des révolutions pour être ensemble. Pour se retrouver, parce qu’ils sont seuls, qu’ils ne savent pas quoi faire. alors ils font la révolution. Ce qu’il faut, c’est extraire de ce désir de communauté, le noyau central, le désir de communauté. Et de faire, en effet, une révolution, mais supérieure. Passer au stade réfléchi de la révolution. La révolution doit être réfléchie. pensée.. Il faut dire aussi que l’idée de révolution est partie intégrante est partie intégrante des possibilités de l’être humain. La révolution est un fait, une pensée et une action toujours possible, en raison même du fait que l’individu humain est libre. Parce que la liberté, c’est à la fois le choix des buts, mais c’est en même temps la puissance d’arrachement et de création. l’acte de commencer. L’acte de commencer est révolutionnaire, par définition. On pourrait dire que l’être humain est révolutionnaire, par définition. Et que ceux qui font des révolutions sanglantes ou intéressés ou maladroites sont coupables de trahir l’idée de révolution. La révolution doit être au service de, on va dire, la conversion et la Joie.
Source : https://youtu.be/1qjaAvD1A2Y?si=RYTNIeMsJ2lpj0r_
