« Qu’est-ce que c’est cette relation de réciprocité ? C’est une extériorité non-objective, qui vive, qui donne, chacun, une présence – la présence de l’autre – non médiatisée. C’est l’une des causes, l’une des structures, des déterminations les plus importantes. Une présence non médiatisée, cela veut dire : la présence d’autrui nous est donnée sans intermédiaire, sans médiation, sans média. Par exemple, sans la médiation artificielle d’un langage socialisé, sans la médiation de la référence à une culture, comme on croit que c’est nécessaire. »
Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 6/23
https://maphilosophie.art.blog/2025/05/23/les-relations-a-autrui-6-3/
A : en fait c’est exactement comme lors d’une communication téléphonique. Quand l’autre décroche, une structure de réciprocité se met en place car je sais que l’autre est au bout du fil même si simplement je l’entends respirer et l’autre lui aussi c’est que c’est quelqu’un, une conscience, qui l’appelle. Mais bien entendu cela n’implique pas du tout que cette réciprocité soit authentique au sens sartrien c’est-à-dire que l’autre se donne vraiment comme ce qu’il est. Car bien entendu si l’autre est effectivement une conscience, il peut comme le dit bien Misrahi choisir une relation inauthentique, mensongère, violente etc. Il y a donc chez Misrahi deux niveaux de réciprocité, la première qui est une mise en relation de deux consciences, sans autre conséquences. La deuxième serait la réciprocité vive, profonde, authentique, comme dans l’amitié véritable et pas ses faux semblant et comme dans l’amour dont on sait bien cependant qu’il cache souvent des ambivalences.
B : Dans l’exemple du téléphone ne serions-nous pas plus pertinent avec le concept de réversibilité ? Si nous parlons avec Misrahi de réciprocité, celle-ci n’implique t’elle pas simultanément authenticité ? Misrahi parle-t-il vraiment de deux niveaux de réciprocité ? Dans quel ouvrage et quel passage précisément ?
« Comment se comporter à l’égard d’autrui, voilà la question : que faire face à autrui en compagnie d’autrui ? Je vais vous décrire d’abord, pour que le problème soit plus vif à vos yeux, je vais vous décrire d’abord la finalité ultime. Je vais vous décrire rapidement l’idéal auquel nous avons à parvenir. Cet idéal, par rapport à autrui, on peut établir mais vous pouvez aussi pressentir qu’il peut être défini décrit de la façon suivante : la relation idéale à autrui est une relation bien entendu de réciprocité. La réciprocité étant quelque chose qui va au-delà de la réversibilité. La réversibilité est le simple fait qu’une vérité vraie pour moi est vraie pour l’autre, et inversement. Si j’achète un billet de chemin de fer c’est un contrat que je passe avec la SNCF : je dois payer le prix du billet, elle doit me transporter, c’est réversible (c’est surtout réversible si je prends un aller-retour) . La réciprocité, c’est autre chose, elle n’est pas le fruit d’un calcul. Elle n’est pas : « je te donne si tu me donnes » ou « si tu me donnes, je te donne ». Je vous vole vos terres, je vous prends en otage, et puis maintenant vous ne bougez plus, et puis maintenant, si vous promettez de ne pas répondre, je vous libère les otages. Et il faudra que vous me remerciez. Non. Ça, c’est la réversibilité, le marchandage, le contrat commercial. Ce n’est pas la réciprocité. La réciprocité, c’est… Nous l’étudierons très en détail plus tard. C’est pourquoi j’ai mis le Je et le Tu au programme. Tout de suite, vous pouvez vous y reporter. La réciprocité, c’est la transparence totale des deux mouvements inverses et réciproques, des deux mouvements de donation gratuite, inverses et réciproques. La réciprocité, c’est la symétrie inverse de deux mouvements de donation. Pas matériel : spirituel. De deux mouvements. Bien. Nous creuserons plus tard. Nous creuserons plus tard les problèmes, les contenus. Pour le moment, j’esquisse. Il est clair que la relation idéale à autrui est d’abord une relation de réciprocité. Ensuite, elle est une relation de transparence. Pas de police secrète, pas de renseignements généraux, pas de répression. Vous pouvez transposer, il faut transposer sur le plan individuel. Il y a transparence. Mais transparence, pas comme devoir, comme fait. Comme fait de réciprocité. Évidence de l’échange et de la parole. Cette transparence et cette réciprocité, en outre, bien entendu, sont dynamiques et créateurs. C’est la vie même des consciences. Des consciences individuelles qui se vivent dans la transparence et la réciprocité en agissant ensemble. En politique, ça s’appelle la démocratie. Elle est à construire perpétuellement. Dans l’existence aussi, la relation réciproque à autrui. L’idéal de la relation à l’autre est donc cette harmonie dynamique de transparence et de réciprocité. C’est à ce moment que autrui cesse d’être un ennemi. »(Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 1/23)
https://maphilosophie.art.blog/2024/11/03/robert-misrahi-professeur-a-luniversite-pantheon-sorbonne-paris-1-les-relations-a-autrui-30-octobre-1990
A : Je ne sais pas et je n’ai pas vérifié, Mais peu importe pour moi, Car les experts savent bien qu’on peut distinguer différents « niveaux » sans y voir nécessairement une différence de nature, mais seulement de degré. Deux étages d’un immeuble sont bien des « niveaux », mais font partie du même bâtiment, Je n’interviens pas comme commentateur historien de Misrahi ou de Spinoza. Alors oui, la « réciprocité » n’a pas la même valeur dans le simple contrat juridique et dans une relation vive amicale ou amoureuse. Un universitaire ou un paysan allemand sont effectivement responsables d’avoir choisi le nazisme. Mais je lui ai dit que la responsabilité d’un universitaire (ou d’un scientifique) est bien plus « grande » (et donc aussi son niveau de complicité) que pour un paysan des annéees 1930. Cette nuance que j’introduis, un véritable historien de la philosophie (contrairement au disciple zélé, au dogmatique) est une critique « interne » et non pas « externe » du système misrahien. Autrement dit, mes critiques de certains aspects de la philosophie de Misrahi sont internes en ce sens qu’elles ne constituent pas une objection radicale. Au contraire, souvent, les amateurs ou débutants confondent critique interne ou externe et voient dans la moindre critique une remise en question radicale et insupportable de leur idole. C’est normal au début, et nous sommes tous passés par là dans notre jeunesse.
Maintenant, si vous tenez absolument à placer la réflexion en « histoire de la philosophie », c’est-à-dire ayant pour intérêt non pas un prolbème philosophique en soi, mais la doctrine d’un philosophe, je n’ai pas le temps de faire des recherches à ce sujet. J’ai l’impression que vous avez en tête l’opposition entre réciprocité et réversibilité qu’on trouve parfois chez Misrahi. Je remarque cependant que Misrahi parle de réciprocité à propos de la relation à autrui, reprenant Sartre et le critiquant pour aller plus loin, mais il l’évoque aussi dans le cadre des relations internationales, notamment à propos de l’immigration et sa solution originale. Le moins qu’on puisse dire est que le contexte est très différent dans les deux cas, même si le fondement anthropologique reste le même : la prise en compte du fait que tous les individus humains sont des sujets libres conscients et donc responsables. C’est aussi le sens de sa critique de l’humanisme absrait qui rejoint celle de Finkielkraut. Du reste, puisqu’il y a deux niveaux de liberté, la « réciprocité » n’est pas la même entre ceux qui ont atteint la liberté 2, liberté existentielle, et ceux qui n’ont que la liberté ontologique, qui donc ne s’en tienne qu’à la « réversibilité » qui, selon moi, est aussi une forme de ce que tout le monde appelle « réciprocité ».
B : Tout le monde d’accord, mais pas Misrahi n’est-ce pas ? Je repose donc ma question : trouve-t’on deux niveaux de réciprocité chez Misrahi ?
A : Je ne sais pas et je m’en moque. Pour les raisons que j’ai dites de manière apophantique, cela n’a aucune importance si on me lit avec attention.
B: Si on vous lit avec attention on trouve « … Il y a donc chez Misrahi deux niveaux de réciprocité, la première qui est une mise en relation de deux consciences, sans autre conséquences.… etc. », or il semble bien ce ne soit pas le cas. Misrahi ne réserve-t’il pas à dessein le terme de réciprocité pour désigner la réciprocité vive et authentique ? Si c’est bien le cas, votre intervention ne contribue-t’elle pas à troubler la compréhension de ce que nous dit Misrahi ?
A : Je viens de regarder dans le livre de Misrahi le travail de la liberté. Effectivement il oppose clairement réversibilité et réciprocité, mais à chaque fois qu’il emploie le terme réciprocité, il écrit toujours réciprocité vrai réciprocité véritable réciprocité vive etc. ce qui veut dire que pour lui il y a la vraie et la seule réciprocité qui est effectivement celle qu’il décrit au contraire le contrat juridique ordinaire et ce qu’il appelle lui simplement réversibilité. Cela dit le sens ordinaire du mot réciprocité tout comme d’ailleurs son emploi juridique concerne bien ce que Misrahi appelle réversibilité et à laquelle il semble en apparence refuser le terme de réciprocité. C’est normal dans son système car il durcit les oppositions et d’une certaine manière il a bien raison d’être réticent à l’idée d’employer le terme réciprocité pour les simples relations juridiques qui en termes sartrien ne sont pas des relations authentiques, ce qu’on pourrait d’ailleurs discuter dans la mesure où après tout comme Misrahi le reconnaît lui-même ailleurs cette réversibilité est un choix concordant des deux interlocuteurs ce qui finalement est quand même au bout du compte une réciprocité. Il faut bien comprendre en philosophie comme dans la vie normale que il y a un usage précis du langage et un usage plus souple. On peut dire que ce que Misrahi appelle réversibilité est quand même une forme de réciprocité, quoique moins vive peut-être moins parfaite. Ça peut d’ailleurs se discuter car s’agissant de la réciprocité juridique en matière diplomatique par exemple on a pas besoin de cette idée de relation vive et authentique à autrui pour avoir pleinement appliqué un principe de réciprocité qui est aussi réversibilité. Je suis désolé de rappeler ces quelques évidences, on ne fait pas de philosophie sérieuse sans une réflexion sur le langage. En conclusion oui peut-être qu’il n’y a pas deux réciprocités chez Misrahi mais on peut quand même reconnaître que le contrat juridique est déjà une forme de réciprocité, c’est pourquoi j’ai bien pris soin de préciser qu’il y a des critiques internes mineurs et des critiques externes majeures.
Mais vous avez probablement raison, Misrahi ne parle jamais de réciprocité pour désigner autre chose que la réciprocité vive, et peut-être n’ais-je pas été assez précis. J’ai dit « chez Misrahi » pour rappeler qu’il y a deux niveaux de liberté et d’authenticité. Il est donc clair que tout amour, amitié, et même idéologie, est déterminé par le niveau de liberté auquel on est ou non parvenu. C’est vrai pour la réciprocité comme pour le reste. Donc, je peux dire effectivement qu’au sens ordinaire et universel du mot « réciprocité », il y a bien deux réciprocités chez Misrahi dont la première, pour lui, n’est pas une vraie réciprocité. Et cela, tout le monde peut le comprendre. Quant à la différence entre réciprocité vraie et ordinaire, le premier imbécile venu comprend bien que la réciprocité d’un contrat de mariage n’est pas la même que celle d’un amour véritable.
B : Peut-être que ce qui est intéressant ici, n’est pas le débat de spécialistes, mais c’est de comprendre à quel point la réciprocité chez Misrahi est fondée comme chez Buber sur la rencontre, et que cette rencontre est authentiquement la certitude de la présence de l’autre comme sujet humain (réflexivité et spécularité) ? Pouvons-nous envisager une rencontre véritable hors de la réciprocité ? Ne sommes nous pas confronté à la possibilité permanente de la chosification de l’autre, si répandue, en confondant les concepts de réversibilité et de réciprocité ?
Dans cette perspective du caractère essentiel et fondateur de la rencontre, parler de deux niveaux de réciprocité a-t’il un sens chez Misrahi ? Ne paraît-il pas fallacieux de prêter de tels développements à Misrahi ?
« […] parmi tous ces obstacles plutôt, Buber n’en retient qu’un, que je n’ai pas encore nommé. C’est celui-là que l’on va étudier, c’est celui-là que Buber met en évidence : la chosification. Le premier rapport à autrui est un rapport de chosification. On connait autrui à travers des concepts scientifiques, à travers des concepts qui sont des classes conceptuelles – des concepts pseudo-scientifiques bien entendu, et de pseudo-classes bien entendu. C’est-à-dire que l’on réduit l’autre à être le résultat d’une série de causalité, d’une série de lignes causales. Autrui est un résultat, et comme résultat il est une chose. Il est chose à la fois comme résultat et comme détermination. Il est défini dans un cadre donné, justement par les causes qui l’ont produite. Il y a à la fois détermination dans la présence, et puis déterminisme dans le temps. Les deux termes signifient pas exactement la même chose, déterminisme et détermination. Mais de toute façon une perception extérieure de l’autre le chosifie, le transforme en chose, le réduit comme on dit. La réduction est le premier obstacle à la communication. Et cette réduction est une tentation permanente puisque autrui est toujours perçu de l’extérieur. Tout cela est désigné par l’ouverture par l’expression suivante : le règne du « Je-cela ». Il étudie deux mots-principes. Il s’appuie sur le langage. Il appelle « mots-principes », en réalité deux groupes de deux mots. Deux groupes de deux termes. C’est chacun des groupes qui est appelé par couvert un « mots-principe »: Le « Je cela » et le « Je Tu ». Lorsque nous vivons sous l’égide, pourrait-on dire, sous le principe, sous le mot principe, sous la loi du « Je cela », alors nous chosifions autrui. Nous chosifions autrui et nous n’entrons évidemment pas en relation avec lui. Nous réduisons autrui à ses déterminations externes. »
Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 6/23
https://maphilosophie.art.blog/2025/01/03/les-relations-a-autrui-6
Quand vous ecrivez : « J’ai dit « chez Misrahi » pour rappeler qu’il y a deux niveaux de liberté et d’authenticité. Il est donc clair que tout amour, amitié, et même idéologie, est déterminé par le niveau de liberté auquel on est ou non parvenu. C’est vrai pour la réciprocité comme pour le reste. », il apparaît plutôt que vous passez complètement à côté de la compréhension de l’événement fondateur de la réciprocité qui est : la rencontre. Nous pourrions dire que chez Misrahi, où commence la réciprocité commence la vraie liberté. Dans cette mesure n’est-ce donc pas un non-sens de parler de deux niveaux de réciprocité ?
« La rencontre avec l’autre est une activité. Il faut être en activité pour percevoir l’autre. C’est dans les moments où on est passif, au contraire, qu’on ne voit même pas les autres. Les autres ne peuvent pas s’imposer à nous quand nous sommes passifs. On ne les voit pas. On voit, en effet, des pauses, des ombres… Il faut être actif ou, si vous voulez, éveillé pour être conscient de la présence d’un autre qui va être également actif et éveillé. En outre, cette activité totale, il va un peu plus loin, il la décrit comme mouvement vers. C’est-à-dire que l’activité n’est pas le simple fait d’être conscient, vigilant, bien réveillé en pleine possession de ses moyens, mais là, non, l’activité c’est quelque chose de plus encore. L’activité c’est tout cela plus le mouvement vers. Pour rencontrer autrui, c’est-à-dire son mouvement vers nous, il faut déjà que nous soyons mouvement vers lui. Vous voyez, je généralise très vite. Très vite, je passe à une description que je reprendrai plus explicitement tout à l’heure qui devrait faire partie de la deuxième partie de cette analyse. Je vous dirai tout à l’heure ce qui est intéressant dans les analyses religieuses de Buber, c’est bien sûr l’effort pour renouveler la religion mais ça, bon, ça me concerne moins, mais surtout tout ce qu’il décrit peut avoir une portée non religieuse, une portée humaine. »
Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 4/23
https://maphilosophie.art.blog/2024/11/22/la-relation-a-autrui-4/
Enfin sous écrivez : « on ne fait pas de philosophie sérieuse sans une réflexion sur le langage ». Ne manquiez-vous pas de réflexion si le langage et de rigueur en prêtant à l’auteur des choses qu’il ne dit pas ?
A : Si vous prenez le mot réciprocité dans le sens spécial et extrêmement restrictif que lui donne Misrahi alors vous avez raison. Ma phrase il y a deux niveaux de réciprocité chez Mirsahi est effectivement fausse. Je voulais juste dire qu’il y a effectivement une réciprocité à partir du moment où une communication est établie. Si j’étais dogmatiquement Misrahien j’aurais dû employer le terme de réversibilité que seuls ceux qui ont travaillé Misrahi en détail peuvent comprendre. Personnellement je regrette que parfois Misrahi emploie des termes en dehors de leur usage ordinaire, alors même qu’il disait lui-même attaché à un usage le plus proche possible de l’usage courant. L’objet de cette discussion n’était pas de construire une hermétique ou une généalogie du système misrahien en historien de la philosophie, mais de traiter une question concernant la relation à autrui et la communication. Il faut être d’une particulière mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’on peut parfois dévier de l’usage obligé du jargon philosophique d’un auteur sans pour autant le trahir comme j’ai pris la peine de l’expliquer. Il est clair maintenant pour tout le monde que vous n’essayez pas de comprendre sincèrement ce qu’on vous explique avec un minimum d’honnêteté. Alors oui comme vous êtes un stalinien intolérant, je redis que oui vous avez raison j’ai eu tort de parler de deux réciprocités chez Misrahi mais tout le monde ici sauf vous aura compris ce que je voulais dire.
B : Non. Il aurait suffit de ne pas affirmer « Il y a donc chez Misrahi deux niveaux de réciprocité la première qui est une mise en relation de deux consciences, sans autre conséquences.… », c’est manifestement faux, et sans l’éclairage de notre échange cela s’imposait par votre seule affirmation.
Or Misrahi n’utilise jamais le mot réciprocité pour désigner autre chose que la réciprocité authentique, il y a de bonnes raisons, comme celles déjà citées plus haut. Un peu de rigueur ne nuit pas à la compréhension n’est-ce pas ? Notre but ici n’est ni de parler des mots, ni d’herméneutique du système Misrahien, mais de parler des choses mêmes. Au stade de la réversibilité il n’y a pas de rencontre véritable, l’autre peut-être une chose, pourquoi pas un robot ? Appeler cela une réciprocité de premier niveau en l’attribuant à Misrahi, n’est-ce pas se couper de toute possibilité de comprendre ?
A : Si vous voulez… Interdisons donc à la terre entière de parler de « réciprocité » juridique, diplomatique, comme du reste le fait Misrahi lui-même. D’ailleurs, il parle toujours de réciprocité vraie, vive, etc… ce qui suppose qu’il y en a une qui n’est ni vraie ni vive, etc… Je reconnais que j’ai peut-être eu tort d’employer cette expression comme ça, car j’aurais dû penser au gardien du temple sourcilleux à la moindre déviance… mais j’ai aussi donné mes raisons. Ou alors il faut prendre les juristes et les diplomates pour des imbéciles. D’ailleurs, si je négocie un contrat, par exemple avec un agent imobilier, lui n’est pas présent en tant qu’individu, intériorité, car il se cache derrière sa fonction et peut même faire semblant d’être d’accord avec moi. Si je négocie vraiment, il peut accepter mes demandes, etc… il y a bien là un vrai dialogue, une vraie présence, quoique fausse en fait, inauthentique. Et il y a en même temps deux intentionalité qui parient sur la valeur d’une négociation et d’un contrat, lui et moi sommes bien d’accord là-dessus. C’est donc bien une réciprocité au sens ordinaire et Misrahi a tort à moin avis de réserver l’exclusivité du mot « réciprocité » à la seule relation vive, forte amoureuse, etc… Ce d’autant plus qu’il emploie aussi le mot pour les relations internationales, où là il n’y a pas du tout de présence humaine vraie mais seulement des gens en représentation, mais qui savent bien l’effectivité de cette représentation et ne sont pas dupes. Si ce mot ne voulait dire que cela, les adjectifs seraient superflus. Il y a donc bien ici un problème de rigueur, mais pas de mon côté en fait. Mais en réalité notre débat est surréaliste et inutile car il n’y a aucun enjeu de fond dans cettte question de vocabulaire. En revanche, distinguer des niveaux de responsabilité ça c’est un enjeu fondamental car cela pointe la complicité coupable des élites dans les régimes fascistes.
B : Donc la rigueur, quand on commente un auteur, cela consisterait à lui conseiller de changer son vocabulaire, pour s’adapter à la rigueur du commentateur ? N’est-ce pas cela qui est surréaliste ?
Pour ma part je préfère comprendre ce que dit Misrahi, approfondir le vocabulaire dans son sens philosophique et ne pas confondre négociation et relation humaine, n’est-ce pas là un enjeu de fond ?
« Si je donne, tu me donnes, si tu me donnes, je te donne. Ça c’est la réversibilité, l’échange, le calcul, la ratio en tant que calcul, la rationalité, la base de l’harmonie fondée sur des calculs rationnels d’intérêt. C’est mieux que la guerre, mais c’est pas cela la réciprocité. La réciprocité et la mutualité gratuite de deux mouvements identiques et inverses. C’est-à-dire, le fait que chacun des mouvements n’est pas un calcul qui attend une réponse. Quand le mouvement attend une réponse, il est à la rigueur, il est dans la raison ou dans la politique ou dans le droit ou dans le commerce ou dans la guerre, il n’est pas dans la relation humaine. La relation humaine est une relation qui est un don sans attente de réciprocité au sens où, mettons les guillemets, au sens où on emploie le mot réciprocité en diplomatie. Nous accordons à vos ressortissants qui habitent sur notre territoire telles et telles prérogatives à charge de réciprocité. Ça veut dire à condition que de votre côté dans votre territoire vous accordiez à nos ressortissants les mêmes droits et avantages. C’est la base rationnelle des relations internationales et même des relations de droit à l’intérieur d’une société. Mais le mot réciprocité peut avoir plusieurs significations, n’oublions pas la richesse du langage. Ici, nous lui donnons le sens philosophique. Et c’est parce que le langage polysémique que j’essaie d’opposer réversibilité et réciprocité. Mais la réversibilité étant bien sûr la condition de base elle-même appuyée sur l’intelligence – sur l’intelligence imaginative qui est capable de former des opérations réversibles, ou de comprendre la réversibilité des opérations en faisant des opérations logiques ou mathématiques – ça, c’est la base logique de l’activité possible de réversibilité dans tous les domaines empiriques, eux-mêmes base de la conscience de réciprocité à un niveau supérieur : identité de deux mouvements inverses mais qui ne sont par tels par calcul. Alors là, on est vraiment en présence d’autrui, autrui au sens fort cette fois, pas autrui abstrait. »
Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 6/23
https://maphilosophie.art.blog/2025/01/03/les-relations-a-autrui-6/
A: Merci pour cette transcription de cours qui va enfin vous permettre de comprendre les enjeux. Car bien entendu, puisque nous discutons ici en « philosophes », j’imagine que votre attitude à vous envers moi n’est pas dans la réversibilité mais la réciprocité humaine et chaleureuse qui sied au philosophe existentialiste dont l’ambition est de répandre la joie.
« C’est la base rationnelle des relations internationales et même des relations de droit à l’intérieur d’une société. Mais le mot réciprocité peut avoir plusieurs significations, n’oublions pas la richesse du langage. Ici, nous lui donnons le sens philosophique. Et c’est parce que le langage polysémique que j’essaie d’opposer réversibilité et réciprocité. Mais la réversibilité étant bien sûr la condition de base elle-même appuyée sur l’intelligence – sur l’intelligence imaginative qui est capable de former des opérations réversibles » Misrahi
Ben oui,,,, c’est ce que je disais ! Mais soyons plus précis :
« Ici, nous lui donnons le sens philosophique » Misrahi
Cette phrase de Misrahi est fausse et trompeuse, surtout dans un cours de licence, La phrase correct serait « nous lui donnons UN sens philosophique PARTICULIER, au-delà de son usage philosophique le plus fréquent », Cette définition de la « réciprocité » est propre à Misrahi (et Buber) mais pas à la catégorie dite de réciprocité chez Kant ni dans l’usage juridique, ni même chez Lévinas cité dans l’étude suivante où le mot est employé là où Misrahi parle de « réversibilité », Notons au passage que Misrahi dit d’abord « nous », usage universitaire pour dire modestement « je ». Mais il est encore plus clair par la suite dans le passage suivant :
« Et c’est parce que le langage est polysémique que j’essaie d’opposer réversibilité et réciprocité »
Lisons bien : « je » et « essaie de », Il n’a pas informé clairement les étudiants du caractère particulier, inhabituel de sa définition, mais, sélectionnant ainsi entre les étudiants attentifs et les autres, il signifie clairement l’évidence de son originalité, surtout après avoir souligné la nécessité de lire les auteurs qu’il critique !
En somme, Misrahi ne joue pas sa tête sur cette distinction langagière, Au-delà du pointillisme rationnel dont se moquait Bachelard, Misrahi demande à être lu selon le troisième genre de connaissance et pas le deuxième, Ce qui compte chez lui, ce ne sont pas les mots mais les idées qu’il défend, à savoir qu’il y a une réciprocité « inauthentique » au sens sartrien, qu’il choisit, lui, d’appeler « réversibilité » mais qui est en réalité une « réciprocité » banale, au sens ordinaire, Et il a bien raison de l’opposer à la « réciprocité » vive, vraie, humaine, comme je l’ai dit hier, en « misrahisme » de stricte obédiance, vous avez raison de me corriger.
B : Pour ma part je comprends plutôt qu’il est essentiel de ne pas faire d’amalgame et de diminuer les enjeux et la portée de l’opposition entre réversibilité et réciprocité qu’introduit Misrahi à dessein. Dans le premier cas l’autre peut être une chose, dans le deuxième cas l’autre est indubitablement un alter ego , c’est-à-dire indubitablement un humain. Mais concluons : nous avons collectivement mieux compris Misrahi, la raison de fond et les enjeux pour lesquels il oppose réversibilité et réciprocité, cela est bien.
