Robert Misrahi, un itinéraire existentiel

Robert Misrahi fut un philosophe singulier. Penseur de la joie et de la construction du bonheur, il est l’auteur d’une œuvre singulière, qui fait le pont entre des pensées, des auteurs, que l’on oppose parfois – comme Spinoza et Sartre. Le Patronage laïque vous propose, aux cotés de la philosophe Véronique Verdier, de retracer l’itinéraire existentiel de Robert Misrahi le temps d’une conférence hommage.

https://www.eventbrite.fr/e/robert-misrahi-un-itineraire-existentiel-tickets-1236016170639?aff=ebdssbdestsearch

A : Faire le pont entre « des auteurs que l’on oppose parfois – comme Spinoza et Sartre. ». Misrahi a en effet voulu faire une telle synthèse, entre le nécessitarisme absolu de Spinoza, auquel l’homme ne fait pas exception, et la contingence à laquelle l’homme fait face à tout moment de sa vie sans jamais pouvoir s’y dérober. Pour Spinoza, la contingence est une illusion résultant de notre ignorance (le fruit de notre imagination). Pour Sartre, la nécessité est une invention par laquelle nous nions notre liberté (ce qu’il appelle la « mauvaise foi »), afin de refuser notre responsabilité. Pour Sartre, il n’y a rien qui arrive dans le monde dont nous ne soyons pas responsables. Alors que pour Spinoza, tout ce qui arrive ou peut arriver, ça n’est jamais moi, c’est Dieu (puisqu’ il n’y a pas en dehors de Dieu un quelconque « moi » qui pourrait être tenu responsable de quoi que ce soit). Pour Sartre, nous n’avons jamais la moindre excuse. Pour Spinoza dans le déterminisme des causes et des essences, nous sommes toujours hors de cause. Vouloir faire la synthèse entre ces deux philosophes, c’est ne pas avoir compris grand-chose à l’un ou à l’autre (ou n’avoir rien compris au deux).

B : à vérifier ?

« … Robert Misrahi nous laisse une œuvre immense et impressionnante qui met en scène les actes de création et de responsabilité du sujet, à savoir de l’individu libéré de la soumission et de la servitude qui sont en fait le déploiement même du Désir et de la Liberté. Née à l’entrecroisement de l’existentialisme sartrien et de la philosophie rationaliste de Spinoza, sa pensée, opposée au nietzschéisme, à toutes les éthiques du devoir, mais aussi à la « théologisation » de la phénoménologie par Lévinas, cette pensée est dans son fond même, une philosophie existentielle du bonheur, du « savoir vivre », du sujet et de la liberté défiant toutes les idéologies et tous les dogmatismes au nom du désir du sujet, de la vie et de la joie d’être. »

Arno Münster – Pour une éthique du désir et du bonheur ?
Un hommage à Robert Misrahi
(pp 167)

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/pour-une-ethique-du-desir-et-du-bonheur/77401

Mais le noeud gordien de vos difficultés se tient comme toujours autour du concept de Dieu, comme nous pouvons le voir illustré ici : https://vraiephilosophie.wordpress.com/2024/03/27/spinoza-lincroyant-philosophie-interactionnelle/

C’est difficultés ne concernent peut-être pas les incroyants ?

A : « Mes difficultés » ?! Pouvez-vous me dire quelle « difficulté » vous trouvez dans l’antinomie entre le spinozisme et l’existentialisme sartrien, telle que je l’expose ci-dessus ? Contesteriez-vous que le spinozisme soit un nécessitarisme absolu et qu’à l’inverse le sartrisme est une philosophie de la contingence ? Nous avons donc là deux philosophies dont les présupposés sont radicalement incompatibles. Si vous pensez que ça n’est pas le cas, merci d’avance pour les arguments qui montreraient le contraire.

B : Je ne conteste pas vos analyses, je constate vos difficultés à concevoir un dépassement de ces deux philosophes. Spinoza a en effet raison de dire que les hommes ne sont pas libres, puisqu’ils sont guidés la plupart du temps par leur imagination. Sartre n’a-t-il pas raison aussi de dire que nous ne sommes nullement contraints ? Spinoza lui-même ne le contredirait peut-être pas ?

« Maintenant que j’ai suffisamment expliqué, si je ne me trompe, mon sentiment véritable touchant la nécessité libre et la nécessité de contrainte, il m’est aisé de répondre aux objections de votre ami. Car, lorsqu’il dit avec Descartes que celui-là est libre qui n’est contraint par aucune cause extérieure, s’il entend par un homme contraint celui qui agit contre son gré, j’accorde alors qu’en plusieurs rencontres nous ne sommes contraints d’aucune façon, et sous ce point de vue nous avons le libre arbitre. » (Spinoza, lettre à Schuller)

Mais si ces deux philosophes ont raison, c’est peut-être bien qu’il existe une voie de réflexion ouverte précisément par Misrahi ?

Passer de la « nulle contrainte » à la vraie liberté, n’est-ce pas cela le but de notre réflexion ?

«…on verra aisément en quoi l’homme conduit par la seule affectivité, ou opinion, diffère de celui qui est conduit par la Raison. Le premier, qu’il le veuille ou non, accomplit ce qu’il comprend le moins, tandis que le second n’est contraint d’obéir à personne sinon à lui-même, et n’accomplit que ce qu’il sait être essentiel dans la vie et que, pour cette raison, il désire au plus haut point ; aussi dis-je de l’homme qu’il est serf (dans le premier cas et libre dans le second.. »
(Eth. IV 66 sc https://vraiephilosophie.wordpress.com/2021/04/12/eth-iv-66-scolie/)

A : Mais dans sa réponse à Schuller, si Spinoza lui accorde qu’il arrive que nous ne soyons pas contraints (c’est-à-dire déterminé par des causes extérieures), nous n’en sommes pas moins toujours et en toutes circonstances nécessité à à agir d’une manière bien déterminée. Ainsi, lorsqu’il arrive que nous agissions « sous la conduite de la Raison » (c’est-à-dire de notre plein gré), nous sommes encore déterminé à le faire (ça n’est pas un choix). La liberté pour Spinoza, ce qu’il appelle la « libre nécessité » (un oxymore pour Sartre), ne consiste jamais à NOUS (entendez par là un SUJET libre, qui n’existe pas pour Spinoza) déterminer à réaliser l’un ou l’autre possible (ça c’est la contingence), mais à être déterminé à réaliser le seul possible qui s’offre à nous, tout en comprenant (par la connaissance que nous pouvons acquérir de la nature) qu’il ne saurait y en avoir d’autre (ça c’est la nécessité), et par voie de conséquence à ne pouvoir que lui dire « OUI » (« l’acquiescence » dont parle Spinoza) ; puisqu’il n’y a en toute rigueur pour Spinoza aucun autre possible au nom duquel nous pourrions lui dire « NON ». Alors que la liberté sartrienne, (comme celle de Kant et de bien d’autres philosophies qui reconnaissent à l’homme un libre-arbitre), consiste à l’inverse à refuser la nécessité du monde. Votre « difficulté » consiste à ne pas voir que derrière le même mot (« liberté »), Spinoza comprend radicalement autre chose que ce que les philosophes de la liberté humaine entendent généralement, et qui suppose la condition métaphysique de la contingence (il y a toujours devant nous au moins deux possibles). Faire la synthèse entre Sartre et Spinoza implique de jouer sans cesse avec ses deux sens contradictoires du mot « liberté », en lui donnant une fois le sens de Spinoza, et une autre fois le sens de Sartre.

B : vous avez parfaitement raison, mais c’est peut-être d’une part ce fameux déterminisme quasi-mécanique chez Spinoza, et d’autre part la contradiction d’une liberté qui ne conduirait qu’à la mauvaise fois chez Sartre, que Misrahi entend dépasser par l’itinéraire de réflexion singulier qu’il propose ?


Véronique VERDIER qui interviendra lors de la conférence de mardi 25 mars prochain, considère à bon droit que Misrahi fait un apport historique à la philosophie concernant le concept de liberté.

En effet lorsque l’on a posé la possibilité de fonder la pensée (méthode de l’idée de l’idée ; idée vraie etc.) il conviendrait d’élucider la manière dont on passe concrètement de la vie ordinaire (vie à la « va comme je te pousse » et la servitude ) à la vie philosophique (vie valablement fondée et libre). Lire ici https://drive.google.com/file/d/1LHlih-Cpq6beApGDrHJpOQ1IL2hDV8cf/view?usp=drivesdk (« Lumière commencement liberté » 1 De la pensée du commencement à l’existence comme commencement)

Ensuite Misrahi explicite l’idée qu’il y ait lieu de parler en réalité de deux formes de liberté :

https://drive.google.com/file/d/1B79-gagTpX3dQsA2jvKK4a2CfRoDb31K

(« Lumière commencement liberté » 2: La liberté spontanée et la liberté réflexive.)

Dans la partie 3 on peut comprendre à quel point la liberté de premier niveau vécue comme une contrainte est en réalité une autodétermination de la conscience

https://drive.google.com/file/d/1XkWxpVJe-eqCB3fXCAWqRQCUNgDmApjI/

(« Lumière commencement liberté » 3 La liberté spontanée comme racine des déterminations anthropologiques.)

Enfin dans la partie 4 on comprend que c’est sur le même terreau de l’être que peut s’accomplir le passage d’une liberté qui n’est pas un épanouissement à la liberté qui est la vie philosophique

https://drive.google.com/file/d/1T-L0LI3vBQaK7qjNWr4iIPGbNvHmemrj

( « Lumière commencement liberté » 4 La liberté réflexive comme origine et comme fin de l’existence éthique.)

Misrahi approfondit des concepts qui n’ont pas été approfondis par Spinoza (et pour cause ils lui sont postérieurs): existentialisme inauguré par Kierkegaard, liberté montrée par Lequier, synthèse effectuée par Sartre , en utilisant et dépassant la phénoménologie de Husserl. Il éclaire et synthétise de manière cohérente la coexistence de ces concepts, comme le dit Arno Münster « à l’entrecroisement de l’existentialisme sartrien et de la philosophie rationaliste de Spinoza »

Contrairement à ce qui est affirmé plus haut il a très bien compris Spinoza, c’est pourquoi il s’en sépare, et il a très bien compris Sartre, c’est pourquoi il s’en sépare aussi. Il propose une autre réflexion, un dépassement des apories de la liberté, tout en reconnaissant l’immense dette qu’il a à l’égard de ces deux philosophes.

A : Dans ce que vous écrivez ci-dessus, on voit bien le malentendu que vous entretenez à propos de Spinoza et qui vous autorise à croire à la possibilité d’une synthèse entre sa philosophie et celle de Sartre. Vous parlez en effet, à propos du premier, d’un déterminisme « quasi mécanique ». Vous introduisez ainsi du vague et du confus (« quasi ») là où pour Spinoza les choses sont parfaitement claires et distinctes. Parler d’un « quasi mécanisme » revient à dire qu’il y aurait donc aussi chez Spinoza un « quasi finalisme » (le finalisme étant le contraire du mécanisme ). Or, il n’y a pas la moindre place pour le moindre finalisme dans le système spinoziste. Il le dit très clairement dans l’appendice du Livre I de l’Éthique où il fait du « préjugé finaliste » l’origine de tous les autres. Bref, comme beaucoup d’admirateurs contemporains de Spinoza, vous vous méprenez sur sa philosophie en cherchant à en arrondir les angles, à refuser la radicalité d’un système qui ne laisse aucune place pour ce que nous entendons communément par « liberté ». Ceci dit, je vous rejoins sur l’idée que Misrahi se « sépare » bien de Spinoza et de Sartre. Mais se séparer, c’est le contraire de « faire le pont ».

B ; remplaçons donc quasi-mécanique par mécanique et je vous laisse la responsabilité de vos propos sur le finalisme, qui relèvent plus de la rhétorique que de l’échange (voir stratagèmes 1 et 23 chez Schopenhauer).

Toutes les difficultés que vous évoquez ne sont pas chez Misrahi, puisque comme nous pouvons le voir plus haut, il introduit deux niveaux de liberté.

Misrahi reconnaît pleinement et explicitement sa dette envers ces deux philosophes : chez Spinoza il garde l’itinéraire conduisant à la Béatitude, c’est-à-dire à la vraie liberté. Chez Sartre, il retiens la démonstration de la liberté immédiate ontologique et absolue (qui est au passage n’implique pas du tout un finalisme, contrairement à ce que vous affirmez plus haut, voyez-vous un finalisme chez Sartre ?).

Contrairement donc à ce que vous affirmez plus haut (il est utile de ne pas confondre affirmation et argumentatation) Misrahi fait bien un pont entre la pensée de Spinoza d’une part (avec la place essentielle de la Joie) et d’autre part la pensée de Sartre (avec la place originaire de la liberté).Se faisant il se sépare aussi de ces deux philosophes en dépassant leurs contradictions internes.

A : Pour vous répondre, et en finir avec cet échange qui ne peut prendre fin que par la lecture des textes :

1 Relativement au finalisme, dont vous semblez penser que Spinoza lui donnerait une place dans son système, lisez ou relisez l’appendice du Livre I

2 Il y a peut-être deux niveaux de liberté chez Misrahi, mais il n’y en a qu’un seul chez Spinoza, et il est situé très très très haut. Alors je ne sais pas par quel tour de passe-passe, et tout en prétendant être fidèle à Spinoza, Misrahi parvient à dupliquer ce niveau de liberté. Ce faisant, il introduit du dualisme dans une doctrine qui est exclusivement moniste. Il me semble plus adéquat de penser que sa « philosophie de la joie » n’a plus grand chose à voir avec le pensée de Spinoza, pas plus qu’avec celle de Sartre, qui soit dit en passant – et bien qu’ils se connaissaient tous les deux – n’a jamais reconnu dans sa philosophie un « dépassement » de la sienne. Il s’est plutôt montré critique à l’égard d’une pensée qui prend assez peu en compte le tragique de l’existence humaine (cf. cette émission sur France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/le-bonheur-a-portee-de-main-avec-robert-misrahi-4885201 )

B : 1 non c’est seulement votre réthorique

2 non plus il n’y a pas de dualisme dans la philosophie de Misrahi, votre affirmation traduit avant tout votre ignorance. Savez-vous qu’il y a un monisme dans les phénoménologies de Husserl et Sartre ? https://books.openedition.org/enseditions/25633

3 Et enfin 3 sur le tragique il faut vraiment être ignorant pour croire que Misrahi aurait négligé le tragique. Toute sa philosophie est une réponse au tragique qu’il a lui même subi. Il n’y’a pas de séparation entre la philosophie et l’existence chez Misrahi , cette conférence de Véronique VERDIER sera une belle occasion de le montrer.

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