L’existence comme itinéraire – un hommage à Robert Misrahi.(Véronique VERDIER)

Cette conférence a été donnée le mardi 25 mars 2025 au Patronage laïque Jules Vallès, Centre culturel, 72 avenue Félix Faure, 75015 Paris.

Accessible en vidéo ici : conférence

Patronage Laïc : Nous avons l’honneur de recevoir Véronique Verdier, qui est philosophe, dans le cadre de cette conférence hommage sur Robert-Misrahi, qui s’appelle « Un itinéraire existentiel ». Nous aurons à l’issue de l’exposé de Madame Verdier un temps de questions, avec également la possibilité de pouvoir discuter des ouvrages qui sont à l’entrée sur une petite table.

Robert Misrahi fut un philosophe singulier, penseur de la joie et de la construction du bonheur. Il est l’auteur d’une œuvre qui fait le pont entre les pensées d’auteurs que l’on oppose parfois, comme Spinoza et Sartre. Le Patronage Laïc vous propose aux côtés de la philosophe Véronique Verdier de retracer l’itinéraire existentiel de Robert Misrahi, le temps d’une conférence-hommage. 

Véronique Verdier : Merci beaucoup. Bonsoir à tous et à toutes. Je vous remercie d’être présents parmi nous ce soir. Je remercie aussi le patronage Laïc Jules Vallès. Je suis philosophe, j’enseigne actuellement au lycée supérieur d’arts appliqués Duperré, à Paris. Ma spécialité est la création de façon générale. J’ai eu la chance de suivre les cours de Robert Misrahi pendant de nombreuses années à la Sorbonne, à Paris. Robert Misrahi est décédé en octobre 2023 à 97 ans. C’est une fort bonne idée de lui rendre hommage, puisque c’est un penseur qui est un peu occulté par d’autres contemporains, tels que Gilles Deleuze ou Jacques Derrida, qui sont de la même génération.

J’ai intitulé cette conférence « Un itinéraire existentiel ». Par ce titre, j’aimerais évoquer à la fois le parcours de l’homme et aussi le parcours de son œuvre, c’est-à-dire à la fois l’existence concrète d’un philosophe, et le fait que cette pensée ait pris l’existence comme objet de réflexion. Donc les deux sont assez imbriqués.

Pour ma part, j’ai découvert Misrahi lorsque j’étais étudiante en philosophie, à la Sorbonne, à la fin des années 80,un peu par hasard, je ne le connaissais pas. C’était le titre de ses cours qui m’attirait. Je vous en donne un petit panachage : le désir, le temps, autrui, la liberté, l’avenir, le commencement. Misrahi était un excellent pédagogue, il y en avait beaucoup, mais il était remarquable. Il avait une parole extrêmement vivante, très claire, très engagée, à la fois très précise et très rigoureuse. Quand il prenait un thème, ce prisme lui permettait sur une année – ce n’était pas semestriel à l’époque, c’était vraiment toute une année – de parcourir l’histoire de la philosophie sous l’éclairage de ce thème. Et il mettait en évidence des choses qui peuvent paraître évidentes, mais qui ne l’étaient pas tant que ça. C’est que le désir, chez Platon, ne désigne pas exactement la même chose que chez Épicure, chez Spinoza ou encore chez Schopenhauer. Ce n’était pas forcément l’angle d’approche de nombre d’autres universitaires qui, soit tendaient à lisser les aspérités, les différences entre les différents auteurs, entre les différents philosophes, ou bien, creusaient avec beaucoup d’excellence un auteur fétiche. Avec Misrahi la prise en charge de ce thème était éclairée par une pensée, mais avec beaucoup de discrétion. Il ne faisait pas cours sur sa philosophie, mais on sentait que ce fil de lecture et d’articulation entre les auteurs était animé par une vision des choses qui dépassait les qualités excellentes d’un spécialiste d’histoire des idées.

Robert Misrahi a publié plus d’une quarantaine de livres durant sa longue existence. Un certain nombre sont consacrés à Spinoza, et une majeure partie développe sa propre pensée. Alors, certains ne connaissent pas, peut-être ici, Misrahi, donc je dois dire en deux mots quelle est sa philosophie, qui nous réunit aujourd’hui. Pour le dire simplement, la philosophie de Misrahi est une philosophie du bonheur. Il se ressource quelque part à l’inspiration de nombre de philosophies de l’Antiquité, qui, malgré toutes leurs différences, avaient pour point commun de penser qu’un des buts de la philosophie était de permettre de construire une existence heureuse, même si chacun entendait par là des choses fort différentes – entre Platon et Épicure, on voit que le contenu de la vie heureuse peut être extrêmement différent. Cette philosophie du bonheur s’ancre aussi dans un itinéraire existentiel personnel difficile et semé d’embûches.

Pour la vie personnelle de Robert Misrahi on a un excellent document, puisqu’il a écrit son autobiographie en 2012, La nacre et le rocher, éditée chez Encre Marine. Évidemment, comme toute autobiographie, c’est rédigé et restructuré en fonction de ce qui rétrospectivement, lui paraît important, mais néanmoins, on a des aspects très factuels de son existence, qui sont des bons piliers pour voir comment on devient philosophe, en quelque sorte.

Robert Misrahi naît en janvier 1926, dans une famille d’immigrés juifs qui venaient de Turquie, dans un milieu extrêmement modeste. Son père était tailleur. Sa mère souffrait de troubles psychotiques, elle sera internée et finira sa vie internée en hôpital psychiatrique. Elle est internée lorsque Robert Misrahi était très jeune, à 8 ans. Il se retrouve dans une certaine solitude, dans un vide familial, puisque son père soit travaillait, soit cherchait du travail. Il avait un frère qui sera placé dans de la famille proche, puisque le père ne pouvait pas assumer à lui seul, la prise en charge de ses deux enfants en bas âge. On voit que les perspectives d’avenir, à ce moment-là, de Robert Misrahi, sont fort éloignées de la philosophie. Il raconte, dans son autobiographie, qu’en 1938 à l’âge de 12 ans, il rencontre un oncle qui lui offre une place d’apprenti dans son salon de coiffure. Et là, il est très enthousiaste. Il rentre chez lui et rapporte cette bonne nouvelle à son père, qui s’énerve et lui dit qu’il n’en est absolument pas question et qu’il « continuerait l’école ». Plusieurs fois, son père va être, malgré son absence, quelqu’un qui va dire ce qu’il faut à des moments importants de la vie de Robert Misrahi. 

En 1939, c’est la déclaration de guerre. À ce moment-là, la mairie du 13e arrondissement décide d’évacuer les enfants vers l’arrière, dans un château qui se situe au nord d’Angers. C’est un événement très important auquel Robert Misrahi accorde beaucoup de place dans son autobiographie, puisqu’il vit une sorte de contraste entre son milieu modeste, triste, avec peu d’entourage familial, et une ambiance dans une demeure qu’il décrit comme un château. Pour lui, avec ses yeux d’enfant, c’était une demeure magnifique dans une ambiance joyeuse de colonie de vacances, qui comblait en quelque sorte la solitude de sa vie quotidienne. Cette expérience, pourquoi je m’y arrête ? Parce qu’il s’y arrête, et on voit que germe en lui l’idée que le bonheur, il l’approche, un petit peu, de façon éphémère, et ce petit noyau, ce petit rien de lumière, comme parfois comme il l’écrit, lui montre qu’une existence heureuse est peut-être possible et envisageable. 

Après, en 1940, c’est le retour à Paris, le Paris de l’occupation, et en 42, il faut porter l’étoile jaune. Misrahi a 16 ans, et il prend conscience que cette étoile va le stigmatiser et le désigner pour la mort. Avec elle, il sait qu’il risque arrestation et déportation, et d’ailleurs, une grande partie de sa famille va mourir en déportation. Il prend une décision extrêmement courageuse ou folle, je ne sais pas comment il faut la qualifier, sur les quais de seine, il décide de découdre et d’enlever son étoile. Et c’est une décision importante pour comprendre que la place de l’acte libre dans sa philosophie, n’est pas une position de principe théorique et Misrahi aura beaucoup de chance, puisqu’il a échappé de nombreuses fois à différents contrôles. Il explique que par là, il ne souhaitait pas nier son judaïsme, mais qu’il souhaitait être juif à sa façon, et non pas comme les autres le décident. Un juif laïque, écrira-t-il plus tard, en 1963, dans un ouvrage qui n’est pas réédité, à ma connaissance, qui s’appelle La condition réflexive de l’homme juif. Il faut dire que la famille Misrahi n’était pas très pratiquante, son père ne lui imposera rien là non plus, et il lui en sera pour toujours, là aussi, très reconnaissant. 

Cela a une incidence, puisque sa philosophie va être marquée par un profond athéisme. Si on compare un autre grand philosophe, à savoir Emmanuel Lévinas on est vraiment dans un autre univers, on n’y trouve aucune trace de religiosité, ou d’appétence, ou d’attrait pour une forme de transcendance, ou de métaphysique. Si on cherche ça, on ne le trouvera pas dans cette philosophie, c’est clair, c’est quelque chose qui ne l’intéresse pas. 

En poursuivant les grandes étapes de sa vie, on va entrer dans les sources de sa pensée et de sa philosophie. Robert Misrahi est en terminale, et son professeur de philosophie, Raymond Polin, fait découvrir à sa classe deux auteurs fondamentaux, qui vont l’être pour lui en tout cas, il y en avait certainement d’autres, mais il retient ceux-là : l’un, c’est Spinoza, et l’autre, c’est Sartre. 

Spinoza sera son philosophe préféré, toute sa vie. Il commente ses œuvres, il éditera sa correspondance dès 1954 à la Pléiade. Il propose plus tard une nouvelle traduction de l’Ethique, qui est disponible en Livre de poche, et qui est très intéressante, déjà par la qualité de l’écriture et de la traduction, ainsi pour son appareil critique de notes, extrêmement précieux, pour entrer dans cette pensée qui n’est pas si simple d’accès, quand on n’a pas un passeur ou un cours, ou des tutos actuellement. 

En terminale, Misrahi découvre aussi Sartre. Son professeur avait donné à lire L’Imaginaire, qui était publié en 1940 et il signale à sa classe la parution à venir d’un ouvrage important qui est L’Être et le Néant , livre que Misrahi s’empresse de lire dès qu’il est publié en 1943, à 17 ans. Il est porté par l’enthousiasme de cette lecture, il veut rencontrer ce philosophe qui parle si bien de la liberté, et il lui écrit au Café de Flore. Sartre va lui répondre, et c’est le début de rencontres qui se dérouleront des années, à peu près tous les mois. Il y a aussi une information importante : Sartre sait que Misrahi vient d’un milieu modeste, et il va le soutenir financièrement jusqu’à ce qu’il obtienne son agrégation de philosophie. Ça, c’est l’aspect de Sartre qu’on ignore peut-être, Misrahi n’était pas le seul à être ainsi soutenu, quand il y avait des jeunes étudiants qui auraient pu renoncer, Sartre donnait sa petite enveloppe régulièrement pour les soutenir. Il lui permettra aussi de publier un grand nombre d’articles dans sa revue Les temps modernes.

Encore étudiant, Misrahi suit aussi les cours de quelqu’un que vous connaissez certainement, qui est Gaston Bachelard. Il est très sensible à la personnalité de Bachelard, une personnalité chaleureuse, et aussi à sa pensée qui savait articuler aussi bien une réflexion sur l’imagination créatrice que sur la rationalité scientifique. Les deux ne se jouaient pas l’une contre l’autre, même si ce n’est pas dans les mêmes ouvrages, c’était quelque chose qui était complémentaire. Misrahi sera particulièrement marqué par les ouvrages consacrés à la rêverie matérielle, autour des quatre éléments, l’eau, l’air, la terre, le feu. 

Quand il obtient son agrégation de philosophie, Misrahi enseigne plusieurs années au lycée, puis, il deviendra plus tard, en 1965, maître assistant auprès de Vladimir Jankélévitch dont il avait été l’étudiant, il admirait sa verve, son éloquence, son enthousiasme, son humour, sa joie de vivre. Ce penseur savait déployer une pensée très organisée, structurée, sous une allure à la fois inspirée, vous connaissez les titres, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Quelque part dans l’inachevé. Jankélévitch sera le directeur de sa thèse sur la liberté – puisqu’il ne se contente pas d’avoir l’agrégation, il continue, il fait de la recherche – qui est publiée en 1969 sous le titre Lumière, commencement, liberté. À cette époque, on faisait deux thèses, et la deuxième est consacrée à Spinoza, aussi sur la direction Jankélévitch, et elle sera publiée sous le titre Le désir et la réflexion dans la philosophie de Spinoza. Donc là aussi, on voit l’articulation de deux thèmes qui seront importants dans sa propre philosophie. Plus tard, il succédera à son maître, et il reprendra le cours de philosophie morale et politique à la Sorbonne, où il enseignera jusqu’en 1997. Je l’ai suivi une quinzaine d’années, par-delà l’obtention de mes diplômes, parce qu’il y avait quelque chose qui se renouvelait régulièrement dans ses cours, ce n’était pas la répétition de la même chose. On entrait dans des auteurs parfois difficiles d’accès, tel Spinoza, et ça c’était très précieux. 

Les sources philosophiques sont à présent identifiées.

J’aimerais m’arrêter sur le fait que, comme on l’a dit en présentation, le rapprochement entre Spinoza et Sartre n’est pas du tout évident. On a d’un côté un philosophe déterministe, Spinoza, et de l’autre côté un philosophe de la liberté, Sartre. Donc, a priori, ils sont plutôt inconciliables, incompatibles. Et c’est toujours le génie des créateurs et des penseurs, de savoir articuler des contraires et d’en faire quelque chose d’autre. Si Misrahi a toujours admiré Spinoza, il a aussi émis de sérieuses réserves envers son déterminisme. Bien sûr, on l’oublie parfois, il y a place pour la liberté chez Spinoza. Une liberté, par exemple, politique ou une défense de la liberté d’expression dans son Traité théologico-politique, et aussi une place à la liberté dans la dernière partie de l’Ethique qui s’intitule de la liberté humaine. Toutefois, cette liberté, se fonde essentiellement sur une connaissance lucide des déterminismes qui nous entourent et elle se définit, in fine, comme une forme d’auto-détermination. Tout ça n’était pas satisfaisant pour Robert Misrahi, il s’y sentait à l’étroit, tout en reconnaissant qu’au XVIIe siècle, bien évidemment, le déterminisme constituait une forme de force doctrinale face à la superstition, à la pensée magique, ou même au fatalisme. C’est vraiment un progrès de penser que la nature est animée par des lois, des déterminismes, et non pas par des forces occultes. Mais pour Misrahi, au XXème siècle, le déterminisme ne pouvait pas devenir un concept à usage permanent pour expliquer et comprendre les affaires humaines, pour comprendre l’existence. 

Et c’est là, justement, que Sartre va intervenir en tant que philosophe de la liberté, en tout cas le premier Sartre, que Misrahi rencontre, celui de L’être et le néant et non pas le Sartre de La critique de la raison dialectique. Sartre établit que l’homme est libre, mais à pas la façon de Descartes – pour qui l’homme est libre parce qu’il est par essence doté d’un libre-arbitre qui le distingue des animaux-machines, il a une dotation comme ça naturelle – pour Sartre, la liberté est l’autre nom de la contingence. C’est-à-dire qu’à chaque instant, nos actes, nos choix pourraient être autres que ceux qu’ils sont. C’est ce que désigne Sartre par contingence, c’est l’équivalent pour lui de la liberté. Dès qu’on a la possibilité de pouvoir faire autre chose, on est dans une situation de contingence et d’expression d’une forme de liberté. À chaque instant, pour Sartre, nos actes peuvent être différents de ce qu’ils étaient dans le passé immédiat, parce qu’ils se dirigent vers le futur selon un certain éventail de possibilités, plus ou moins large. C’est cette contingence qu’exprime la liberté, et c’est cette idée que reprend Misrahi. Et lorsqu’il parlait de cette liberté sartrienne en cours, Misrahi illustrait cette idée en remarquant qu’il pourrait fort bien, là, maintenant, s’arrêter et partir. Et S’il ne le faisait pas, c’est parce qu’il ne le souhaitait pas, disait-il, et non pas parce qu’il était déterminé à suivre inéluctablement des séries causales dont il serait le jouet. Agir, pour lui reposait, comme pour Sartre, sur des choix libres. Vivre, exister, pourrait-on ajouter, repose sur des choix posés dans un contexte toujours particulier. C’était le terme de Sartre aussi de dire en situation. Cette idée est un acquis pour Robert Misrahi.

Mais que fait-on cette liberté ? Quelque chose manque, ce quelque chose va être la tâche de Misrahi. Il nous dit : être libre, mais pour quoi faire chez Sartre ? Tout ? n’importe quoi ? La liberté semble être une fin en soi chez Sartre. Or, la liberté n’est pas une finalité pour Misrahi. Elle est juste un moyen en vue d’une finalité. Alors, laquelle ? C’est là que Spinoza revient et va compléter à son tour Sartre. J’espère ne pas que vous ennuyer avec cette jonglerie de références chez un philosophe, mais c’est intéressant de voir d’où vient une philosophie personnelle. Alors, Sartre va être complété par Spinoza puisque dans l’Ethique, le but de la philosophie est affirmé par Spinoza dès le début de la deuxième partie en disant qu’elle doit nous conduire, comme par la main, à la béatitude, ce qui va devenir pour Misrahi une existence heureuse ou à une joie stable, pour reprendre un concept qui est très présent chez Spinoza, autant qu’il est possible. C’est la précaution de Spinoza, autant qu’il est possible, pas dans l’absolu, pas totalement, parce que des objectifs inaccessibles bloquent toute action. 

L’éthique de la joie ou une philosophie du bonheur, vont enfin donner corps à cette finalité qui est délaissée par Sartre selon Misrahi. Pour lui, c’est un même mouvement qui porte un individu vers le bonheur, vers un accomplissement de soi et vers une plus grande liberté. 

On pourrait remarquer que déployer une philosophie du bonheur dans l’après-guerre, est peut-être osé. Un penseurs comme Adorno qui ne va sur ce terrain-là : désespoir, désillusion, pessimisme, dominent dans une société occidentale qui, quoique éclairée par les Lumières, a tout de même sombré dans l’horreur de deux guerres mondiales. Alors, est-ce que Misrahi, c’est ce qu’on lui reproche parfois quand on le lit un peu vite, se complaît dans un optimisme béat qui occulterait les violences, les destructions, les conflits, les massacres, les inégalités de situation, la pauvreté ? On peut se demander qu’est-ce que peut bien offrir à son temps une philosophie du bonheur ? Et j’ajouterais à notre temps, puisque l’un des objectifs de cette conférence hommage, c’est de vous donner peut-être envie de lire Robert Misrahi, à notre temps, donc si on ajoute à ce panorama la résurgence des autocraties, les régressions sociales, le désastre écologique. Bonheur, joie, accomplissement, on pourrait craindre que Misrahi soit le précurseur d’un courant très foisonnant à notre époque de techniques de développement personnel : le bonheur en 10 leçons, trouver son bonheur dans sa tête et dans son corps, etc. Ce serait aller un peu vite que de penser cela, et ça serait surtout oublier l’ancrage profond de cette quête du bonheur, dans une expérience intime et personnelle de la douleur, de la souffrance, en temps de crise dans sa jeunesse. Or, précisément, pour lui, la quête du bonheur va être une réponse à cette douleur et à cette souffrance.

J’aimerais rapprocher sa démarche d’un autre philosophe qu’on redécouvre actuellement, qui a aussi été longtemps oublié. Un auteur qu’admirait aussi Robert Misrahi, qui est le philosophe allemand Ernst Bloch, né en 1885, ce n’est pas tout à fait la même génération, décédé en 1977, philosophe allemand anti-nazi, déchu de sa nationalité par les nazis et exilé aux USA dans les années 40. Ernst Bloch rédige une grande fresque qui s’appelle Le principe espérance, écrite pendant son exil, qui sera publié dans les années 50, trois tomes sur l’espoir et l’utopie, et qui exprime que dans la pire des situations, la visée d’un avenir ouvert et le rêve d’un monde meilleur demeure salutaire. Et il y a là quelque chose qui me semble assez proche dans leur démarche. Pas quelque chose un peu hors sol et flottant, qui oublierait la réalité, mais qui justement, lorsque les choses sont tragiques, montre qu’il faut absolument ouvrir l’avenir et continuer à nourrir quelque chose qui soit de l’ordre de l’espoir.

Maintenant, on va entrer un peu plus dans la philosophie de Misrahi. J’ai fait des choix drastiques, évidemment. Quand une philosophie se déploie sur une soixantaine d’années, vous imaginez bien qu’on ne peut pas tout aborder. Il y a des lignes, il y a des résonances, il y a des concepts récurrents qu’on retrouve aussi bien dès le début dans Lumière, Commencement Liberté que dans un des grands ouvrages La Jouissance d’être, qui date des années 90. Donc j’ai fait des choix, il y a des choses dont je ne parlerai pas, mais vos questions m’amèneront peut-être à les aborder. Alors, les trois choix que j’ai faits, c’est d’une part la crise, c’est-à-dire d’où il part, puis sa conception du sujet : qu’est-ce qu’un individu pour lui ? Et enfin, qu’est-ce qu’il entend exactement par vie heureuse ? Et ainsi je vais tenter de donner les jalons d’une certaine dynamique. Parce que sa philosophie est très dynamique et un petit peu comme la lecture de Spinoza, lorsqu’on entre dedans, on est pris par ce dynamisme de la pensée. On se sent engagé dans ce dynamisme et ce sont des lectures pas forcément faciles, celle de Spinoza en particulier, et celle de certains ouvrages de Misrahi, mais il y a un dynamisme indéniable dans cette pensée qui mérite de s’y attarder.

Le premier point est la crise. Le concept de crise traverse un grand nombre de livres de Robert Misrahi, qu’il s’agisse de la crise de la philosophie, de celle de la démocratie, ou de celle que peut traverser un individu. Alors, qu’entend-il au juste par crise ? 

Des choses très simples, c’est presque la définition d’un dictionnaire. Une crise, nous dit-il, qu’elle soit personnelle ou politique, surgit comme l’éclatement d’une contradiction. On parle de crise quand il y a une contradiction. Une contradiction entre : ce qui existe, un état de fait, et une exigence, ce qui devrait être. L’état actuel de la vie d’un individu, d’une société qui souffre, et une certaine exigence existentielle ou politique. Cette contradiction n’est pas vécue de façon neutre, elle implique un affect fort, puisqu’elle est vécue essentiellement sous une modalité négative. Elle exprime une souffrance, un désarroi, un abattement. L’avenir semble alors bouché, sans issue, que l’on pense à la crise économique, à la crise écologique, à la crise des démocraties modernes. La crise, nous dit Misrahi, désigne un point culminant, un paroxysme. Avec elle, il semble qu’une limite extrême est atteinte, celle de l’intolérable, de l’inacceptable, une limite au-delà laquelle les choses ne peuvent plus continuer comme avant, voire continuer tout court, si on pense à l’échelle individuelle. La crise, quelle qu’elle soit, désigne une expérience où un sujet ou une société se trouvent au bord de la rupture, de la ruine, de la destruction. Or l’analyse courante des crises, en économie par exemple, tend à en dégager et en expliquer les mécanismes. Misrahi montre qu’une crise n’est pas un mécanisme dont l’engrenage s’affolerait, mais qu’elle résulte de la prise de position d’un sujet, ou d’une société, par rapport à leur situation particulière. 

Loin d’être pour lui un état de fait objectif, une crise exprime la prise de conscience d’une situation désastreuse. Prise de conscience d’une situation désastreuse. Elle révèle les positions et les jugements de sujets à l’égard de leur situation. La crise émane d’un regard, qui est une prise de conscience, c’est-à-dire qu’elle émane d’un regard lucide. C’est pour certains, à un moment donné, que les situations des femmes, des migrants, de l’environnement, deviennent intolérable. Alors que cette situation était acceptée auparavant, ou qu’elle l’est encore pour d’autres, au même moment. Tout le monde ne pense pas que la situation de certaines femmes soit désastreuse actuellement. 

Donc, cette lucidité est d’abord, nous dit-il, cruelle, et source de souffrance. Et cette souffrance pour Misrahi n’est jamais justifiée comme acceptable. On ne va pas s’adapter ou accepter la souffrance d’une crise. Il écrit dans un ouvrage qui s’appelle Le Bonheur qui date de 2011, je le cite : «  La crise se saisit elle-même non pas comme l’expression d’une structure permanente de la condition humaine, qui serait en son essence solitude ou échec, absurdité ou violence, mais comme le surgissement d’une détresse contingente. » Contingente ! Contingente, la crise ? Un paroxysme inacceptable, quand on est au bord de la destruction, contingente ? Alors, il faut comprendre pourquoi il écrit ça.

En effet, expérience limite, la crise est pourtant contingente dans la mesure où elle aurait pu ne pas être. C’est pour une société donnée, à un moment historique donné, que les inégalités, le racisme, l’homophobie deviennent inacceptables. Peu de personnes se scandalisaient – il faut remettre les choses dans une dimension historique. Peu de personnes, il y a encore quelques siècles, se scandalisaient de l’existence de l’esclavage, de la colonisation, du travail des enfants. Ce sont des choses qui, pour nous, sont inacceptables maintenant, mais pendant longtemps, elles étaient acceptables. Donc, une crise peut surgir ou ne pas surgir dans l’existence d’un individu ou dans l’histoire d’une société, c’est en ce sens qu’une crise est contingente. Alors, pourquoi c’est important ? Pourquoi c’est important de délaisser le terrain du mécanisme et aller sur ce terrain de la contingence ? Parce que cela ouvre sur deux axes d’analyses pour Misrahi. 

D’une part, ça veut dire que celui qui vit une crise quand il comprend qu’elle est contingente, commence par le vivre comme un scandale et comme un drame puisqu’il se dit que les difficultés, les souffrances réellement éprouvées pourraient tout aussi bien ne pas être, que d’autres dans une situation similaire comparable ne vivent pas de crise particulière. Donc, c’est d’abord quelque chose qui heurte et qui renforce la souffrance de cette crise.

Mais, c’est aussi dans cette contingence que le sujet va découvrir le fait que cette crise puisse ne plus être si et seulement si ce qui est désiré était vécu, si une situation préférable était vécue, que cette crise pourrait ne plus être elle non plus. Cet aspect-là, cette prise de conscience va être le moteur d’une action. Ce n’est pas un mécanisme. C’est une alchimie qui peut ou pas – encore la contingence – exister. Dans une crise, la situation est insupportable car dépassable, mais insupportable et aussi dépassable. Vous voyez, ce dynamisme qui se met là, peu à peu, en place.

Pour Misrahi, il n’existe aucune justification légitime d’une expérience destructrice de soi ou d’une partie de l’humanité ou de l’environnement. À propos de la crise de la démocratie, démocratie à laquelle il consacre un livre qui s’appelle Existence et démocratie, il écrit déjà en 1995 : « Cette crise est l’éclatement extrême de notre colère et de notre indignation devant la souffrance extrême de certains, face à la jouissance extrême de certains autres », et il poursuit : « les inégalités reposent sur un rapport de force brutaltout pouvoir non partagé, non contractuel est un abus de pouvoir et toute autorité exercée dans ces conditions et sans responsabilité est une usurpation » (page 92). Il faut reconnaître qu’un chômeur ne dispose pas d’une souveraineté équivalente à celui du PDG d’une multinationale. Et ce dernier, le PDG, ne se sent pas responsable des conséquences des décisions qu’il prend : licenciement, délocalisation, refus d’augmentation de salaire. Seul compte pour lui la bonne santé de son entreprise, son efficacité et ses performances économiques. « On voit mieux – poursuit Misrahi – ce qu’implique cette usurpation, c’est l’exercice exorbitant d’un pouvoir qui, pour défendre de simples intérêts matériels (le profit) devient capable d’agresser les autres hommes non seulement dans leurs intérêts, mais dans leur existence même. » (page 94) Vous voyez là une analyse critique de certaines politiques quand elles affirment que, par exemple, aucune alternative n’est possible. Eh bien, ces politiques nous dit Misrahi, ferment l’avenir et vont susciter plutôt de la colère voire un sentiment de révolte. Je laisse à présent de côté ce pan politique, j’y reviendrai en conclusion.

Pour revenir sur l’analyse générale de la crise, si l’émergence d’une crise ne ressort pas d’un mécanisme, la sortie de crise n’est pas non plus mécanique. Le négatif ne se transforme pas automatiquement, parce que du temps passe, parce qu’il suffirait d’attendre, en positif. Le ressort pour sortir de cette situation inacceptable se trouve dans une action qui est elle-même motivée par un désir. Un désir souffrant, bien sûr, un désir souffrant d’une absence d’égalité, d’une absence de paix, d’une absence de plaisir, mais un désir révolté par cette absence, et qui va tout mettre en œuvre pour sortir de cette crise. 

Car une crise, aussi douloureuse soit-elle, l’est précisément parce qu’elle manifeste en pleine lumière le désir d’une situation préférable. Un désir qui exprime d’abord le vif désir de sortir de la crise, de transformer une situation invivable en situation tout simplement vivable, avant que ce soit une existence heureuse. Déjà, il faut sortir de cette impasse. S’y joue en quelque sorte l’acte de survie d’un sujet ou d’une société, auxquels il s’agit de donner un avenir à leur existence. 

Pour autant, l’issue d’une crise n’est jamais certaine. C’est seulement, rétrospectivement, qu’on peut dire, je suis sortie de la crise, nous sommes sortis de la crise sanitaire. Car quand on y est, l’issue n’est pas certaine. Des démocraties périssent, des empires périclitent, des individus se suicident, des économies s’effondrent. Mais, une dynamique peut se mettre en œuvre et cette dynamique est plus porteuse que l’analyse en termes de mécanismes qui impliquent abattement, acceptation ou renoncement.

Qui sont ces individus qui seuls ou collectivement vivent et affrontent des crises ? La réponse de Misrahi va passer par l’élaboration d’une anthropologie, et c’est le deuxième point de sa pensée sur lequel j’aimerais m’arrêter. Robert Misrahi déploie une anthropologie philosophique : qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce qu’un individu ? Cette anthropologie prend la forme d’une philosophie du sujet. Mais une philosophie du sujet peut sembler dépassée que Nietzsche a porté un soupçon sévère sur ce concept au XIXe, donc ressortir ce vieux concept au XXe siècle, est-ce vraiment moderne, est-ce vraiment intéressant ? 

Misrahi ne l’ignore pas puisqu’il consacre deux livres à cette question qui examinent différentes philosophies du sujet le précédant, La problématique du sujet aujourd’hui, publié en 1994, et Les figures du moi et la question du sujet depuis la Renaissance en 1996. Par exemple, Descartes et Kant, y sont critiqués pour leur substantialisme. Mais, Misrahi fait remarquer que l’abandon du sujet pose d’autres difficultés, parce que quand il n’y a plus de sujets, ce sont des substituts qui vont prendre sa place, en particulier l’Être, ou bien des structures ou bien des processus qui, à ses yeux, vont acculer l’homme à la passivité. Et s’il y a bien quelque chose qu’il combat, à titre personnel et à titre philosophique, c’est l’acceptation d’une forme de passivité ou de renoncement. 

Dans La jouissance d’être publié en 1996, Misrahi part d’une théorie moderne du sujet qui s’ancre dans la phénoménologie de Husserl, qui est aussi une de ses sources. Et dans sa continuité, il va essayer de rendre compte de l’existence d’un sujet concret à la fois dans sa dimension réflexive, mais aussi affective et relationnelle. Ce sont les trois axes qui vont être développés. La réflexivité, l’affectivité et la relation aux autres. Alors, qu’est-ce que désigne le sujet chez Robert Misrahi ? 

Face au dualisme qui traverse conjointement l’idéalisme ou le matérialisme, Misrahi déploie une conception unitaire de l’individu qui s’inspire du monisme de Spinoza. L’individu est pour lui une unité, l’unité d’un corps et d’une conscience, et non pas – les mots pourraient sembler synonymes – mais non pas l’union temporaire d’un esprit et d’un corps. Parce que qui dit temporaire, dit séparation possible. Pour lui, c’est vraiment une conception unitaire de l’individu corps-conscience. Il prenait un exemple assez éclairant : je suis comme la feuille, voilà, recto-verso, corps-conscience. On ne peut pas séparer les deux. On détruit la feuille, mais on ne peut pas séparer les deux, je suis une conscience charnelle, indivisiblement. 

Le sujet est pour lui un individu qui se saisit et se perçoit comme un corps, puisqu’on fait chacun l’expérience de notre corps, en déployant des activités qui sont toutes simples, comme marcher, jouer, nager, dessiner, bricoler, etc., des activités dont on a aussi conscience. Je le cite, il écrit : « L’individu concret, dans son immédiateté, n’est pas un simple mécanisme ou un pur organisme qui serait l’origine aveugle d’un comportement. Sans conscience, aucune activité n’est possible. » (La Jouissance d’être, page 57). Je suis conscient de moi dans chacun de mes actes, les plus quotidiens et les plus simples soient-ils.

Robert Misrahi n’accorde d’abord pas trop à la conscience. Celle-ci n’est pas d’emblée identifiée à la rationalité, au savoir, à la réflexion. Elle n’assure pas non plus spontanément une fonction de contrôle, de maîtrise ou de connaissance, alors que c’est le cas pour beaucoup de philosophes, chez qui on trouve ce fil conducteur qui dit conscience, dit claire conscience de soi, connaissance, capacité de maîtrise. Misrahi nous dit : je peux être conscient de ma colère sans la comprendre et sans pouvoir la contrôler. C’est une expérience qu’on peut très souvent faire en réalité. Cette conscience pourra se développer comme réflexion, si on le désire, si on fait des efforts, si on mobilise une certaine activité intellectuelle. Mais la conscience désigne d’abord la simple présence à soi d’un individu. Alors, corps-conscience, un individu, fort bien, mais cette description est assez inerte et statique. 

Je parlais de la dynamique de la pensée de Misrahi, cette description est une sorte d’instantané pris sur une réalité bien plus mouvante. Un individu est porté par le dynamisme d’une existence qui est temporelle. Nous sommes des êtres temporels, nous vivons de façon temporelle. Et pour rendre compte de ce dynamisme, ce n’est pas tant la dimension temporelle qui va être explorée par Misrahi que le fait que ce dynamisme est porté – l’existence temporelle en est presque une conséquence – ce dynamisme est porté par un désir. Et c’est là l’autre point extrêmement important de sa philosophie du sujet, c’est que nous sommes des êtres de désir. 

Misrahi s’inscrit ainsi dans une longue histoire qui part d’Epicure, de Spinoza, qui passe par Schopenhauer, par Freud. Il remarque que pour eux, chacun à sa façon, le désir désigne la dynamique qui porte un individu. C’est cet aspect-là qu’il retient malgré les grandes différences conceptuelle entre chacun de ces auteurs. 

Misrahi montre que ce désir s’exprime de façon concrète et singulière sous la forme de multiples désirs particuliers. Il écrit par exemple : « Construire ou entreprendre, travailler, produire, créer, communiquer, voyager, contempler, jouir, se réjouir sont des activités concrètes qui peuvent être présentes dans toutes les dimensions de l’action individuelle ou collective. C’est à travers ces activités que se déploie le désir. » (La jouissance d’être, page 71). Mais qu’est-ce exactement le désir pour lui ?

On définit souvent le désir comme un manque. C’est une définition classique de dire que le désir est conçu comme un manque. Or, pour Misrahi, ce manque ne rend compte que d’un seul aspect du désir : le fait que l’objet désiré soit absent. Oui, je manque de quelque chose quand je désire quelque chose. Mais cette description est pour lui partielle parce que cet objet qui manque ne vaut pas seulement comme manque. Cet objet, et là c’est aussi une source spinoziste, est aussi et surtout posé comme désirable. On se dirige vers quelque chose que l’on anticipe comme désirable. Le désir pose lui-même la désirabilité et même la préférabilité de ce qu’il poursuit. Le désir est le mouvement d’un individu vers un objet, un but, un projet qui est posé par lui, à tort ou à raison, comme désirable. C’est-à-dire digne d’être poursuivi, d’être souhaité, voire aimé s’il s’agit de quelqu’un. Un objet posé comme désirable est anticipé comme source d’une satisfaction possible. Donc il y a plus que du manque derrière la définition du désir. On désire parce qu’on se projette dans quelque chose dont on pense qu’elle va être source d’une satisfaction réelle. Il y a là un dynamisme à la fois temporel et affectif. Et c’est ce que Misrahi met en évidence dans ces analyses nombreuses de la motivation du désir, et c’est en ce sens que le désir est une des sources de l’affectivité, de notre affectivité. A la fois ambivalent, puisque souffrant quand l’objet n’est pas atteint ou définitivement pas atteint, ou motivé par la recherche, ce dynamisme est excitant, et puis la rencontre parfois avec un objet du désir qui n’est pas toujours suivi de déceptions et de relances du désir, comme le pense Schopenhauer. L’individu vit, nous vivons une existence affective du fait même que nous sommes désirants. Et c’est dans le désir, un désir souvent souffrant, que s’ancrent aussi les possibilités de dépassement et de transformation de son existence par un sujet. 

A ce titre, je veux remarquer que la philosophie de Robert Misrahi est une philosophie du passage. Passage du négatif au positif. Passage du spontané-immédiat au construit-réfléchi. Passage d’une forme de passivité, d’abattement à une forme d’activité. Pour lui, un individu peut passer d’une certaine modalité existentielle en crise, comme on l’a décrit tout à l’heure, vécue sous le signe de la souffrance, de la négativité, à une modalité préférable qui serait satisfaisante. Et le moteur de ce passage est le désir de joie, d’une joie stable et durable. Pourquoi je dis joie stable et durable, pourquoi il l’écrit aussi ?

C’est parce que dans l’existence spontanée, les satisfactions que l’on peut éprouver sont souvent éphémères, sporadiques, ponctuelles. Et de façon générale, Misrahi nous dit que le sujet s’abandonne souvent au cours du temps qui l’emporte, il vit d’ailleurs un rapport versatile au temps qui oscille entre un instantanéisme à court terme, favorisé par notre société de consommation, la nostalgie d’un passé qui serait réconfortant, ou l’espérance en un avenir transcendant, qui apporterait enfin sérénité et consolation. L’articulation est souvent compliquée, et dans ces complications, l’angoisse va surgir, l’angoisse face à la vie qui glisse, qui passe, l’angoisse face à la mort qui approche inéluctablement. Alors, pour lui, il y a une sortie de crise possible, un dépassement d’une existence malheureuse, avec la construction d’une vie heureuse, qui passe d’une vie marquée par le saut de la passivité, vers celle d’une reprise en main de son existence. La mobilisation de tout ça, c’est un désir, un désir de joie, le désir de quelque chose de préférable.

Cette voie est difficile, Misrahi en a conscience, ce n’est pas la méthode Coué. Elle est difficile, non pas parce qu’elle serait difficile en soi, conceptuellement, elle est difficile parce qu’on a des ancrages psychologiques forts. On a peur. On a peur de changer, on a peur de s’engager dans son existence, on a peur d’affronter la construction de soi. Souvent, on s’ignore soi-même, on se méprise soi-même aussi, en pensant que ça ne vaut pas le coup. Misrahi analyse ces ressorts psychologiques qui font obstacle à la mise en oeuvre d’une dynamique qui soit constructive. Il écrit, par exemple dans Le travail de la liberté, que « la passivité peut se contenter du mimétisme, de la répétition de soi, des autres, des stéréotypes, alors que l’activité doit affronter l’inconnu, inventer le possible et assumer les risques de cette démarche. » On ne sait pas. On ne sait pas où on va. Mais ce qu’on sait, c’est que là où on est, c’est triste, c’est malheureux, c’est de la souffrance. Donc, il faudrait s’engager dans ces voies inconnues, non balisées, qui peuvent représenter un saut dans le vide, sans, encore une fois, aucune garantie de réussite quant à l’avenir. Pourtant, nous dit-il, opérer un changement d’attitude et commencer à vivre autrement en rompant avec des habitudes de vie passives, négatives, réactives, conflictuelles, permet de délaisser une forme de vanité existentielle, d’incohérence, de dispersion. Alors, je ne détaille pas toutes les analyses que Misrahi fait des éléments par lesquelles on peut se détacher du négatif et peu à peu entrer dans quelque chose de positif. Ce qu’il nous dit, c’est que cette nouvelle manière d’être ouvre sur une dynamique qui est orientée explicitement vers la construction d’une existence heureuse et substantielle.

C’est la dernière partie que je voulais aborder avec vous, parce que souvent, les philosophes décrivent peu la vie heureuse, or Misrahi décrit beaucoup, à différentes reprises, à différents moments de son écriture, l’existence heureuse. Vous-vous souvenez : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » et ça se termine. Mais non, c’est là que ça commence justement. C’est là que ça recommence. Comme si c’était inutile de décrire cette vie heureuse, comme si finalement c’était chacun sa recette, ou alors, on a des modèles très conformistes qui sont finalement peu mobilisateurs parce qu’on ne s’y reconnaît pas forcément, et pourtant, nous dit-il, la vie heureuse repose sur un travail de construction permanent qui mérite d’être analysé. 

Robert Misrahi va y consacrer de nombreux livres. Un traité du bonheur, un essai sur le bonheur, un essai sur la joie. Et je vous recommande Les actes de la joie, qui a été publié en 1987 – sous-titre : Fonder, aimer, rêver agir – décrit bien les aspects importants pour lui qui constituent une vie heureuse, fonder, c’est-à-dire arrêter d’être passif, d’attendre que les choses arrivent. L’amour, on va y revenir, c’est ce dont je vais beaucoup parler maintenant, et l’action, l’engagement.

La chose que j’aimerais mettre en évidence est que le bonheur n’est pas envisagé par lui comme un état auquel parviendrait, comme une sorte de récompense, un sujet suffisamment sage et philosophe. Non, pour lui, le bonheur est un acte, ou plutôt, une synthèse d’actes que chacun doit savoir poser. Il remarque que la quête d’exhaustivité n’est pas forcément une bonne idée, sinon à se risquer, comme le disait Sartre, à se définir en négatif, par tout ce qu’on n’a pas fait, plutôt que par ce qu’on fait. L’important est de se définir par ce qu’on fait, et non pas par tout ce qu’on n’a pas fait. Ah, je n’ai pas voyagé, je n’ai pas écrit de livres, je n’ai pas fait de cinéma, etc. Oui, mais qu’est-ce que tu as fait ? C’est ça qui est important et qui nous définit. Misrahi écrit dans La jouissance d’être : « Le sujet ne peut être à la fois philosophe, poète, médecin, ingénieur, juriste, politique et enseignant. Il ne réalise pleinement ses possibilités que s’il n’en déploie que quelques-unes à l’exclusion des autres. » (page 451) Oui, il faut choisir. « Un sujet est un individu fini et chaque acte mobilise une énergie et une temporalité. C’est pourquoi chacun doit définir ce qu’il préfère en tenant compte de ses possibilités, de ses désirs et de ses ambitions. » Alors, pour Misrahi, ça a été la réflexion philosophique, l’enseignement, l’action politique aussi et la contemplation esthétique. Il développait une admiration pour les arts, pour la musique, en particulier. La relation à l’autre est aussi un champ de réflexion qui est exploré par Misrahi, dans la tradition d’autres philosophes contemporains. Cette relation peut être un élément structurant d’une vie heureuse sous la forme – il y a plusieurs choses qui sont analysées, de la coopération, l’amitié et l’amour. 

Je vais m’arrêter sur l’amour pour terminer. Et on trouve des textes sur les autres aspects. En particulier sur l’amitié, mais l’amitié, pour lui, est limitée parce qu’il lui manque la sensualité que peut avoir une. dimension amoureuse.Alors, bien sûr, là encore, aucune naïveté de la part de cet auteur qui sait que la relation amoureuse ressemble souvent à un champ de bataille, miné de l’intérieur par la volonté de domination et par la jalousie. Dans La joie d’amour, qui est assez récent, 2014, il écrit que dans les situations de jalousie, de l’amour qui va mal : « Le sujet finit par exiger de l’autre des témoignages d’amour qui deviennent des dûs et font basculer l’autre dans l’obéissance et la dépendance. L’exigence s’instaure alors comme une relation dissymétrique et déséquilibrée. Cette jalousie est fondée sur le fait qu’un des partenaires considère l’autre comme sa possession personnelle et sa propriété. Dès que cet autre va manifester un petit désir d’émancipation, eh bien cette propriété lui échappe et dès lors, je cite Misrahi, « colère, humiliation et enfin violence prennent le pas ». » (page 43) A l’ère des procès pour féminicide, on voit exactement de quoi il est question. 

Mais une autre modalité de l’amour est possible, une relation qui se fonde sur la liberté et sur le respect de l’autonomie de l’autre, à l’exclusion de tout rapport de domination et de soumission. C’est lorsque l’amour se déploie dans une pleine réciprocité, nous dit-il, qu’il peut devenir un élément essentiel d’une vie heureuse. Chacun se considérant alors dans sa différence, dans sa particularité, mais comme étant l’égal de l’autre. Misrahi évoque aussi son amour pour Colette, sa compagne psychanalyste qu’il a rencontrée lorsqu’il était jeune, avec qui il a parcouru un long chemin. Elle est décédée quelques années avant lui, Misrahi écrit : « L’essentiel résidait dans le fait que c’est par le regard et la présence de chacun pour l’autre que les activités spécifiques de chacun étaient justifiées ou confortées. Nous étions deux courbes d’une même voûte. Et c’est ensemble que nous visitions Venise ou l’Écosse. C’est ensemble que nous écoutions Mozart à Vienne. » (Savoir-vivre, Manuel à l’usage des désespérés, page 101) Mozart est une de ses très grandes sources de satisfaction esthétique. C’est un grand Mozartien, à qui il a consacré un petit ouvrage.

Pour Misrahi, le déploiement de l’amour est l’invention d’une manière de vivre à deux, la construction avec l’autre d’une vie commune, d’une connivence, d’une complicité et aussi d’une intimité, puisque Misrahi décrit aussi la jubilation du plaisir érotique, du plaisir sensuel. 

De façon générale, on peut dire que Robert Misrahi flirte avec un certain hédonisme puisque le plaisir s’intègre à la vie heureuse et n’est pas réductible à une jouissance éphémère et consumériste. On peut laisser place aux plaisirs des sens, aux plaisirs esthétiques, au plaisir d’une écoute musicale, au plaisir d’une dégustation de mets agréable, au partage d’un environnement chaleureux et de rencontres amicales. 

Je vous donne quelques éléments de cette existence heureuse, toutefois, là encore, il y a beaucoup de lucidité chez Misrahi, puisque la vie ne se déploie pas pour autant selon une modalité toujours positive et affirmative. Il demeure toujours, puisqu’elles sont contingentes, des expériences douloureuses et négatives, quoi qu’il en soit. Il écrit dans un ouvrage qui date de 1983, Éthique, politique et bonheur : « Désolation des conflits auxquels les autres croient toujours et dans lesquels ils se jettent avec hâte et conviction ; expérience de la violence sociale et institutionnelle toujours plus pesante. Nous n’évoquerons le négatif qu’est la mort qu’à travers la maladie, l’oppression et la guerre, qui comportent toujours une part d’irréductible. C’est pourquoi la joie d’être n’est pas une béatitude permanente qui éclaterait aux yeux de tous, toujours, en toutes circonstances. C’est parce qu’on en a trop souvent cru que le bonheur désignait une telle modalité d’existence, où le sujet se complairait dans l’ignorance du réel et dans l’épaisseur de soi, que les philosophes modernes, (et notamment Nietzsche après Schopenhauer) ont tourné en dérision l’idée même que le bonheur puisse être digne d’être poursuivi. » (page 237) On en donne une définition tellement maximaliste qu’on s’en détourne Évidemment, vous l’avez compris, ça n’a pas été l’option choisie par Robert Misrahi, à la fois dans sa vie et dans sa philosophie, puisque le bonheur demeure pour lui un objectif existentiel, malgré ces expériences malheureuses, effectivement irréductibles.

En conclusion, j’aimerais ajouter un mot sur l’aspect politique de cette pensée, puisque l’accès à une vie heureuse ne repose pas uniquement sur les efforts individuels. Il ne suffit pas de positiver, ou comme on nous le dit, de vouloir pour pouvoir et puis, si tu ne peux pas, c’est parce que tu ne veux pas. Non, la philosophie de Misrahi comporte une part conséquente de réflexion politique dans plusieurs ouvrages. Et j’aimerais citer un auteur, Arno Münster, un philosophe allemand qui a travaillé sur Ernst Bloch, sur André Gorz, sur Günther Anders aussi, et qui a écrit un livre qui s’appelle Pour une éthique du désir et du bonheur, un ouvrage en hommage à Robert Misrahi, où il trace les influences et les sources de Misrahi. J’aimerais donc citer Arno Münster pour terminer. Il écrit : « La doctrine du bonheur défendue contre vents et marées par Robert Misrahi n’est pas la philosophie hédoniste d’un penseur narcissique replié sur l’ipséite de sa propre personne et fermant les yeux devant les réalités et les graves problèmes sociaux et politiques de notre temps. Car il a toujours été un témoin lucide de notre temps et un défenseur de l’autonomie, de la liberté des individus et de la démocratie. Sa pensée politique n’est pas récupérable par la droite conservatrice ou l’extrême droite. Ayant salué l’union de la gauche et de François Mitterrand en 1981, il était proche de ceux qui, dans la gauche démocratique et socialiste, défendaient l’égalité, le progrès social, les coopératives, les associations, tout en soulignant que la gauche victorieuse en 1981 avait un long chemin à faire pour réaliser ses objectifs majeurs. Il avait appartenu un temps au PSU, il était l’ami d’Edgar Morin et d’Olivier Revault d’Allonnes. » 

Dans sa philosophie, Misrahi tente de concilier cette démarche d’accroissement d’être et de refondation politique, sans jamais sacrifier l’individuel au collectif ou réciproquement.

Je vous remercie de votre attention.

Véronique Verdier https://veroniqueverdier.fr/

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