Les relations à autrui 1

Le thème que nous allons traiter est celui des relations à autrui. Je vous parlerai d’Épicure : Lettres, de Spinoza : Éthique, de Kant : Critique de la raison pratique, de Sartre : L’Être et le Néant et de Martin Buber : Le Je et le Tu. Ce sont les auteurs au programme ; l’idéal est d’avoir lu tous ces auteurs.

Comme il s’agit d’étudier la relation à autrui, c’est-à-dire un problème important qui va dépasser, comme tous les problèmes philosophiques, le seul cadre d’un examen, je vais indiquer quelques autres ouvrages qui peuvent faire partie d’une culture philosophique et littéraire, et d’une culture tout court. Les auteurs que je vais vous indiquer vont nous aider à traiter les questions tout au long du parcours que nous allons emprunter.

Je vais d’abord vous indiquer quelques auteurs indispensables, cinq ou six auteurs dont il est bon d’avoir eu l’ouvrage en main, d’avoir feuilleté, d’avoir vu, regardé de quoi il s’agit. Sinon, vous allez faire de la philosophie de façon abstraite et ça, c’est exclu. La philosophie n’est pas, pour moi, une science mathématique. Elle est une réflexion sur le concret, donc sur la vie. C’est élémentaire à dire, mais il faut le rappeler souvent.

Vous devez connaître Amers, le grand poème de Saint-John Perse. C’est un long poème de 130 pages ; vous pouvez repérer et lire la strophe qui commence par « une adresse aux amants », qui porte sur l’amour. Amers est, à mon avis, le plus grand poème de langue française.

Ensuite, il faut découvrir l’auteur que je vais vous nommer. Il y a un travail de défrichage à faire, entre l’ignorance absolue et la lecture approfondie. Oberman de Senancour, début du 19e siècle, est un roman triste qui vous fera découvrir le romantisme traditionnel, la nostalgie, les beaux paysages. C’est beau et c’est important. Lisez au moins une petite notice, une quatrième de couverture sur Oberman. Ensuite, passez à l’ouvrage principal qui nous concerne et qui est un essai : De l’amour. C’est un ouvrage qui traite notamment de la condition de la femme, et c’est un appel à la liberté réfléchie.

Ensuite, tout à fait différent : Simmel. C’est un philosophe allemand, sociologue, un peu phénoménologue, qui a écrit dans les années 1920, puis un peu avant la Première Guerre mondiale : Philosophie de l’amour. Cela a été traduit dans une petite collection.

Ensuite, les poèmes de Rilke. Lisez lentement Les Élégies de Duino, et puis tous ses poèmes. Lisez aussi Lettres à un jeune poète, ce n’est pas tout à fait sur l’amour, c’est sur le monde, une lecture indispensable.

Vous pouvez lire aussi, découvrir, savoir de qui il s’agit, un philosophe spiritualiste dont nous ne parlerons pas, mais qui est intéressant, sensible, sincère et parfois profond : Louis Lavelle, un idéaliste. Vous pouvez lire L’erreur de Narcisse.

Tout cela, ce sont des ouvrages hors programme, vous les lisez, vous ne les lisez pas, vous êtes totalement libre. Mais si vous voulez commencer à creuser la question en profondeur, il faut que vous ayez ces ouvrages à portée de main dans votre horizon mental.

Je poursuis la bibliographie plus détaillée maintenant, plus technique, mais toujours hors programme, nécessaire pour bien poser le problème et traiter le problème des relations à autrui.

D’abord, le texte fondamental de Husserl, Méditations cartésiennes – la cinquième méditation. Ensuite, Heidegger : L’Être et le Temps, Buber : Le Je et le Tu, Sartre : L’Être et le Néant, le chapitre sur les relations à autrui. Hegel, La Phénoménologie de l’esprit, notamment l’exposé de la dialectique du désir, dont je ferai la critique plus tard. Kierkegaard : Ou bien… ou bien, Merleau-Ponty : Phénoménologie de la perception. Ces auteurs, il est bon de se les rendre disponibles, qu’ils soient autour de vous, chez vous, pour pouvoir vous y reporter à telle ou telle occasion. Il est utile de les avoir tous en même temps, car quand nous étudierons un problème chez Husserl, peut-être que nous regarderons comment ce problème est posé chez tel autre auteur. Procurez-vous donc Hegel, Kierkegaard, Merleau-Ponty, et Jankélévitch, bien sûr : Le Traité des vertus. Vous regardez la table des matières, vous vous dirigerez bien. De Jankélévitch également : Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, dont la première partie s’appelle Le Malentendu. C’est très important.

Notre propos général, au fond, sera une critique du pessimisme. Mais pour faire une critique du pessimisme, il nous est utile de connaître toutes les pièces du dossier, donc il faut lire tous ces auteurs.

Procurez-vous aussi Lévinas : Totalité et Infini, Le Temps et l’Autre, De Dieu qui vient à l’idée, Lectures talmudiques, Difficile liberté. Il n’est pas vrai qu’il y ait deux Lévinas, il n’y en a qu’un, nous verrons cela plus tard.

Freud, bien sûr, j’ai à peine besoin de vous le nommer. Vous connaissez Freud par cœur, notamment Au-delà du principe du plaisir. Freud ne parle pas trop de l’amour en fait, mais lisez-le.

Ayez aussi Max Scheler, Nature et forme de la sympathie, c’est un phénoménologue allemand des années 20 également. Il y a Husserl, d’abord, et après Husserl : Buber, Heidegger, Scheler, Jaspers, et puis Sartre, Gabriel Marcel et Merleau-Ponty, les existentialistes.

Je vous indique aussi quelques autres ouvrages de philosophes importants. Vous devez savoir au moins que ces ouvrages portent sur notre question, celle de la relation à autrui. Je vous cite les ouvrages parce qu’ils peuvent être des instruments de travail pour vous, et pas parce que je serais en accord avec les auteurs. De Marx, il faut connaître Les manuscrits économico-philosophiques, et de Nietzsche, vous pouvez regarder : La généalogie de la morale. Vous pouvez aussi vous procurer Jean de la Croix : La Montée du Carmel, Thérèse d’Avila, son autobiographie : Vie écrite par elle-même, Norman O. Brown, Éros et Thanatos et Marcuse, à lire absolument : Éros et civilisation. Vous pouvez aussi lire René Girard, Mythes et violences qui traite d’autrui.

Maintenant, nous allons entrer dans le cours lui-même : le problème des relations à autrui. Si nous passons de la morale à l’éthique, nous comprendrons que le problème d’autrui est le problème central. La morale, telle qu’on peut la définir d’une façon un peu conventionnelle, consiste à s’interroger sur les normes et les prescriptions qui peuvent être utiles à la direction et à l’inspiration de l’action, en vue de la réalisation du bien. La morale s’interroge sur le bien, sa nature, son fondement, sa finalité. Par convention, nous allons opposer rapidement morale et éthique. L’éthique conteste, à mon sens, qu’on puisse poser les problèmes de l’action en ces termes. Le concept de bien ne peut pas être immédiat et premier, car c’est une pétition de principe. Poser la question morale en se demandant qu’est-ce que le bien, c’est déjà avoir répondu à la question du contenu de la morale : elle s’occupe du bien. Mais pour notre réflexion, nous n’allons pas d’emblée nous préoccuper de ce qu’est le bien, mais nous nous proposerons plutôt de définir ce qu’est une valeur, et c’est avec le concept de valeur qu’on posera mieux le problème de l’action. Il sera plus clair de remplacer l’idée de morale par l’idée d’éthique. L’éthique est définie d’une façon moins dogmatique, plus large et provisoire au départ : l’éthique est la réflexion et l’interrogation sur les principes et les valeurs susceptibles d’orienter notre action. Il s’agit de rechercher ce qui pourrait, en tant que valeur, être digne d’être proposé à l’action d’autrui ou à notre propre action. Le problème éthique consiste donc à s’interroger sur l’organisation de l’existence, et non pas sur la recherche du « bien ». L’organisation de l’existence, cette réflexion sur la vie et ses principes devant, à un certain moment, déboucher sur une définition de valeur. Les valeurs seront les nouveaux termes qui vont remplacer l’ancien terme, le bien. Mais, avec l’éthique, nous ne disons pas que les valeurs sont données, ni qu’elles sont premières. Nous disons qu’elles vont éventuellement être des réponses ou des résultats de notre réflexion.

La question de l’action, nous pouvons la poser à la façon de Kant, en disant que la morale répond à la question : que faire ? Kant donne comme réponse : son devoir. Nous, nous ne savons pas encore. La question éthique est bien celle-ci : que faire ? mais on va la modifier, car cette question sous-entend déjà : que faire pour être méritant ? Que faire pour mériter une place au paradis ? Que faire pour mériter une place dans la société ? Ce n’est pas la question que nous allons poser. La question à laquelle tentent de répondre différentes éthiques, Aristote, Spinoza, c’est : comment vivre ?

Je puis maintenant aller un peu plus loin et dire ceci : si nous décidons de remplacer la morale par l’éthique, nous allons voir très vite que le problème principal devient notre rapport à autrui. Comment allons-nous vivre ? Comment allons-nous agir à l’égard d’autrui ? Comment allons-nous vivre avec autrui ? Comment allons-nous poser la question de l’existence, par rapport à autrui ?

Pourquoi par rapport à autrui ? Parce qu’autrui est tout simplement la donnée première de l’existence, à tout point de vue. Du point de vue de la psychologie de l’enfant, je n’y reviens pas, et du point de vue phénoménologique. Si nous rejetons les faux problèmes, le bien et le mal, si nous ne retenons que les vrais problèmes : Comment vivre ? Qu’est-ce que la vie ? Comment construire la vie ? Comment construire la vie et la joie ? Comment échapper à la mort ? Si nous posons ces vrais problèmes, à ce moment nous comprenons que la question centrale n’est pas celle du bien, elle est celle d’autrui. C’est justement cette question centrale que nous allons traiter, mais elle est énorme, puisqu’elle est la question éthique.

La question éthique, c’est la question d’autrui, mais pas seulement. C’est aussi la question de ce que j’appellerais le préférable, à l’intérieur duquel se situe autrui. De toute façon, le problème est si vaste que nous devrons sérier les questions. Nous allons parler, d’une part, des relations générales à autrui, contester le pessimisme, mais bien examiner toutes les pièces du dossier puis répondre. Nous étudierons par la suite des relations à autrui, c’est-à-dire l’amour.

Pour bien comprendre maintenant, revenons à la question générale d’autrui, à la question éthique d’autrui. Au fond, cette question est : comment se comporter à l’égard d’autrui ? Je ne dis pas comment faut-il, sinon je résoudrais le problème avant de le poser. Comment se comporter à l’égard d’autrui ? Que faire face à autrui, en compagnie d’autrui ? Pour que le problème soit plus vif à vos yeux, je vais vous décrire d’abord la finalité ultime, l’idéal auquel nous avons à parvenir. Cet idéal, par rapport à autrui, peut être défini et décrit de la façon suivante : la relation idéale à autrui est une relation de réciprocité. La réciprocité étant quelque chose qui va au-delà de la réversibilité.

La réversibilité est le simple fait qu’une vérité vraie pour moi est vraie pour l’autre, et inversement. Si j’achète un billet de chemin de fer, c’est un contrat que je passe avec la SNCF : je dois payer le prix du billet, elle doit me transporter, c’est réversible. La réciprocité, c’est autre chose. Elle n’est pas le fruit d’un calcul. Elle n’est pas : « je te donne si tu me donnes » ou : « si tu me donnes, je te donne ». Je vous vole vos biens, je vous prends en otage, et puis maintenant vous ne bougez plus. Si vous promettez de ne pas répondre, je vous libère les otages, et il faudra que vous me remerciez. Ça, c’est la réversibilité, le marchandage, le contrat commercial. Ce n’est pas la réciprocité que nous étudierons très en détail plus tard. C’est la raison pour laquelle j’ai mis Le Je et le Tu de Buber au programme. Vous pouvez d’ores et déjà vous y reporter.

La réciprocité, c’est la transparence totale des deux mouvements de donations gratuites, inverses et réciproques, c’est la symétrie inverse de deux mouvements de donation, pas matérielle, spirituelle. Nous creuserons plus tard les problèmes, les contenus. Pour le moment, j’esquisse seulement le fait que la relation idéale à autrui soit d’abord une relation de réciprocité. Ensuite, elle est une relation de transparence. Pas de police secrète, pas de renseignements généraux, pas de répression. Vous pouvez transposer sur le plan individuel, il y a transparence, mais pas comme devoir, comme fait de réciprocité, évidence de l’échange et de la parole. Cette transparence et cette réciprocité, en outre, sont dynamiques et créatrices. C’est la vie même des consciences. Des consciences individuelles qui se vivent dans la transparence et la réciprocité, en agissant ensemble. En politique, cela s’appelle la démocratie, elle est à construire perpétuellement. L’idéal de la relation à l’autre est donc cette harmonie dynamique de transparence et de réciprocité. C’est à ce moment qu’autrui cesse d’être un ennemi.

Vous savez que pour certains sociologues, l’autre apparaît d’abord comme l’ennemi. C’est une catégorie sociologique. Dans l’idéal philosophique que nous décrivons, l’autre cesse d’être un ennemi. Et nous allons montrer aussi plus tard qu’il cesse d’être un concurrent. La relation de réciprocité et de transparence est en même temps une relation d’égalité sans revendication. Une relation d’évidente égalité. Alors que la relation de sujet à ennemi est une relation de conflit et une relation de supériorité, voulue ou effective. Quand l’autre cesse d’être un ennemi, il cesse par conséquent en même temps d’être un objet. Il cesse d’être un scandale. Il cesse d’être un objet d’envie. Au moment où vous allez considérer l’ennemi comme un sujet, vous allez le considérer de son point de vue. Peut-être que vous allez engager un dialogue. Peut-être que vous allez alors comprendre qu’il est simplement autre et pas ennemi. Il y a une tentation à faire de l’ennemi un objet. Bien sûr. Je ne dis pas qu’il est objet. Personne n’est objet. Mais lorsqu’on considère les autres comme des ennemis ou des concurrents, on les considère comme des forces ou des objets à combattre, à dominer. Parfois, il est vrai qu’on croit avoir pour ennemi quelqu’un qui est un sujet. Parfois, on passe de la relation positive à la relation négative, sans s’apercevoir qu’on est dans la relation passionnelle. Nous étudierons tout cela. En tout cas, je suis en train d’esquisser l’étape finale de la relation à autrui. Autrui n’est plus un objet, mais un sujet, n’est plus un ennemi. Nous pouvons être plus logiques dans les termes et dire qu’il s’agit alors d’un ami, c’est-à-dire, quelqu’un avec lequel se parcourt un chemin, un itinéraire, du commencement à la fin, une action commune, une création commune.

Que veut un enfant, un bébé ? Qu’on lui sourie. D’accord ; il y a la farine, la blédine, etc., mais pas seulement. Autrement dit, le désir de la relation à autrui est primitif et originel. Voilà pourquoi j’ose passer par-dessus toutes les démonstrations que nous allons faire cette année, anticiper et décrire déjà ce qui est de toute façon désiré à l’origine par tous : une relation heureuse avec autrui. Tous les violents ne veulent pas la violence d’abord, ils la veulent après n’avoir pas atteint cela qu’ils désiraient obscurément d’abord, et qui est la reconnaissance. Le but n’est pas une valeur morale. Le but n’est pas la morale de la transparence ou la morale de la réciprocité. Le but antérieur à toute chose, c’est la Joie. C’est la Joie, par soi et par les autres.

Je décris donc ce que l’on peut espérer. Quelles seront les conditions de possibilité d’accès à la joie en ce qui concerne les relations à autrui ? Pour accéder à la joie, il faut qu’il y ait réciprocité, reconnaissance réciproque, pleine et entière, sincérité, etc. Le but n’est pas d’être moral, le but est d’être dans le substantiel, la vraie substantialité, la Joie. Certains mystiques, peut-être, peuvent penser accéder à la joie, seuls. C’est pour ça que je vous ai donné des exemples comme Thérèse d’Avila, mais elle n’est peut-être pas aussi seule qu’elle semble le dire. D’abord, il y a le couvent, il y a les nonnes, ensuite il y a son confesseur, il y a toute l’Espagne, toute la culture, puis il y a le bon Dieu. Alors elle n’est pas seule. On ne peut pas accéder à la joie seul. Ça serait une erreur, lisez Lavelle : L’erreur de Narcisse.

Donc, il s’agit d’être avec autrui. Mais pour arriver à quoi ? Ensuite, nous étudierons les obstacles, mais sachons d’abord ce que nous pouvons souhaiter. Celui qui me dit que la transparence, la réciprocité, tout cela n’a aucun intérêt, il vaut mieux qu’il aille s’occuper des moutons. Mais ce n’est pas sûr que l’isolement soit le préférable, il s’agit pour nous au contraire d’entrer dans une certaine forme de vie sociale. Et au-delà de cette forme de vie sociale, il y a les deux buts qui sont d’une part la démocratie, d’autre part la vie heureuse, les deux étant indissociables. La vie heureuse s’inscrit dans une certaine forme de relation à autrui, une certaine forme de langage, une certaine forme de création commune, de dynamisme, de maîtrise du temps et de position par rapport à la mort, à la vie, à la naissance, aux enfants, que nous résumons par : réciprocité, transparence. Mais nous serions de simples moralistes si nous nous bornions à continuer le développement de cet idéal. Précisément, avant de poursuivre l’analyse de ce préférable, nous verrons aussi les conditions, les voies, les chemins, et par conséquent les difficultés. Nous allons creuser l’idée sociologique selon laquelle l’autre est un ennemi, ou bien l’idée qu’on trouve chez Spinoza, selon laquelle c’est l’envie et le mimétisme qui commandent la conscience des gens, leur relation à autrui et à la vie empirique. Mais avant même de développer tout cela et de faire une critique d’apparence morale, nous allons faire quelque chose pour pouvoir bien fonder une éthique. Nous allons répondre à une question préliminaire, qui est encore plus originelle que toutes celles que nous venons de poser.

Je résume d’abord notre raisonnement d’aujourd’hui. Nous renonçons à la morale, nous proposons de construire une éthique. Or, dans ce propos qui est de construire une vie, de construire réflexivement et explicitement sa vie, des principes pour sa vie, nous rencontrons le problème central : autrui. Ennemis, amis, objet de guerre, objet d’amour, quoi qu’il en soit, le problème central, c’est autrui. Nous en sommes là.

Première interrogation maintenant, plus critique : comment parvenir à l’idéal d’une relation vive et parfaite à autrui ? C’est cela que nous voulons, que tous veulent, et à quoi ils renoncent rapidement, suivant la société où ils sont. Quels sont les obstacles ? Éducation, conditions objectives, histoire, intérêts matériels ? Nous reviendrons à cette interrogation sur les obstacles, mais si nous poursuivons seulement sur les obstacles, on oublie de poser une question encore plus essentielle, la question fondamentale de possibilité, et qui est celle-ci : qui est l’autre ? Nous en avons parlé jusqu’ici, sans savoir de quoi nous parlions, au fond. Nous parlions déjà des résultats. La guerre, la paix, l’amour, la mort. Mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit de l’autre. Mais, qu’est-ce que c’est l’autre ? Nous allons commencer, maintenant, et la prochaine fois, les prochaines fois, pendant quelques séances, à réfléchir sur ce que je vais appeler, pour simplifier : le statut de l’autre. Parce que, avant d’affirmer des choses sur les obstacles, ou sur les possibilités, ou sur les contenus ultimes, possibles ou impossibles, d’abord, nous devons savoir qui est en présence. Quels sont les éléments en présence ? Les éléments, je vais parler comme un romancier, les éléments de la situation, ou les éléments du drame. Nous avons à construire une société libre et heureuse, c’est élémentaire, je vous mets au défi d’être en désaccord avec moi : nous voulons tous une société libre et heureuse. Il s’agit donc premièrement de savoir comment, c’est-à-dire, que faire avec le matériau concerné, c’est-à-dire les humains, la société. C’est quoi les humains ? Les humains, c’est les autres. Mais c’est quoi les autres ? Et c’est là que nous allons entrer dans des analyses un peu plus détaillées, un peu plus techniques, des analyses phénoménologiques. Des analyses indispensables si nous voulons fonder, solidement, sur des bases solides, indiscutables, la suite de nos analyses et de nos propositions.

Pour illustrer cette nécessité méthodologique, imaginez que nous pensions tous que les hommes sont des machines, comme La Mettrie au 18e siècle, l’homme-machine. Alors le problème, sa mise en œuvre en est toute différente : il va falloir ajuster les machines, les rouages, il va falloir télécommander, il va falloir programmer, etc. Utilisera-t-on l’électricité, des radars, des ondes magnétiques, des armes à feu, des armes blanches ? C’est différent si par contre nous pensons que l’homme est une âme. Son corps, c’est une apparence un peu pesante, mais l’homme est une âme qui a non pas les deux pieds sur terre, mais un pied au ciel, ou qui est un peu au ciel, par l’âme. Alors, la situation sera toute différente si l’homme est une âme. Mais si l’homme n’est ni une âme, ni une machine, ça va devenir complexe, et nous verrons que l’homme n’est ni une âme, ni une machine. C’est ainsi que les livres les plus difficiles sont ceux qui ne parlent ni de la machine humaine ni de l’âme humaine : ce sont les ouvrages de phénoménologie. Pour la suite, nous commencerons à réfléchir sur l’existence même de l’autre : qu’est-ce que l’existence d’un autre ? C’est à cette question que nous tenterons de répondre.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (30 octobre 1990)


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