Les relations à autrui 6

Après avoir étudié le fondement transcendant selon Buber, nous allons étudier sa conception de la relation humaine.

Auparavant, je vais faire quelques considérations extérieures à Buber.

Il y a des difficultés, des obstacles dans la relation à autrui. Par exemple, le langage est une difficulté. Pourquoi ? Il y a une polysémie du langage. Les mêmes mots peuvent avoir pour des individus différents des sens différents, et par conséquent, ce qui est dit par l’un peut être mal compris par l’autre, qui comprend inévitablement avec son système de référence. Or, le système de référence de celui qui écoute est rarement le même que le système de référence de celui qui parle. Il conviendrait qu’il y ait accord préalable, mais plus souvent, il n’y a pas de définition des concepts, des critères et des systèmes de référence. Alors qu’en mathématiques, il y a toujours une convention préalable (on définit les termes, les axiomes, les symboles. On appelle X ceci, on appelle cela Y, on dira que … etc.), ce n’est jamais le cas dans le langage courant. Ainsi, ce langage qu’on dit être un instrument de communication peut s’avérer être un instrument de séparation. Sur le langage repose ce que Jankélévitch appelle le malentendu. Jankélévitch décrit le malentendu en dehors du langage, mais c’est une occasion pour l’évoquer. Le malentendu est pour lui le fait que les gens, même quand ils s’accordent, ne veulent pas vraiment les mêmes choses. Quand ils veulent les mêmes choses, ils ne les veulent pas pour les mêmes raisons, et quand ils les veulent pour les mêmes raisons, ce n’est pas exactement les mêmes choses qu’ils veulent, dit Jankélévitch. Selon les pessimistes, selon Jankélévitch par exemple, ce malentendu est indépassable. Autre exemple chez Bergson, un philosophe qu’a bien étudié Jankélévitch. Pour Bergson, le langage présente une difficulté fondamentale qui est son abstraction. Le langage est forcément toujours abstrait, puisqu’il utilise des mots qui sont des concepts et qui, par conséquent, ont une signification universelle générale. Or, le langage entre des individus vivants devrait permettre d’éclairer les situations et les projets concrets, c’est-à-dire présents, actuels et singuliers. Or, le langage est abstrait, on emploie le même mot pour désigner des choses différentes dans des circonstances tout à fait particulières. Le langage étant abstrait et pauvre, il ne peut pas permettre de transmettre, par exemple, des sentiments. Tel prononce une phrase, ou tel prend une décision que l’autre ne comprend pas, mais croit comprendre parce qu’il interprète les mots dans leur signification générale, c’est-à-dire la plus vide, la plus abstraite. Nous pouvons donc dire que le langage est un obstacle.

Autre obstacle : l’altérité. L’autre est autre, évidemment, puisque c’est sa définition. L’autre n’est pas moi, l’autre est dans son système et dans son espace. C’est l’altérité, c’est-à-dire le fait que l’autre est autre – quos ego – qui constitue une des difficultés fondamentales, croit-on, de la communication.

Obstacle encore : les conflits. Ils semblent la forme la plus fréquente de la relation à autrui. Les conflits naissent partout, toujours. Non seulement les gens sont séparés par l’espace, le corps, mais aussi par leurs différences : différences de cultures, différences de personnalités.

Nous voyons donc qu’il existe de nombreux obstacles. Nous en avons tracé une première énumération qui est schématique : altérité, différence, langage, conflit, séparation.

Parmi tous les obstacles, Buber n’en retient qu’un, que je n’ai pas encore nommé. C’est cet obstacle mis en évidence par Buber que nous allons étudier : la chosification.

Le premier rapport à autrui est, selon Buber, un rapport de chosification. On connaît autrui à travers des concepts scientifiques, à travers des classes conceptuelles. C’est-à-dire que l’on réduit l’autre à être le résultat d’une série de causalités, d’une série de lignes causales. Autrui est un résultat, et comme résultat, il est une chose. Il est chose à la fois comme résultat et comme détermination. Il est défini dans un cadre donné, justement par les causes qui l’ont produit. Il y a à la fois détermination dans la présence, et déterminisme dans le temps. Une perception extérieure de l’autre le chosifie, le transforme en chose, le réduit. La réduction est le premier obstacle à la communication. Et cette réduction est une tentation permanente puisque autrui est toujours perçu de l’extérieur. Tout cela est désigné par Buber avec l’expression suivante : le règne du « Je-cela ».

Buber s’appuie sur le langage et introduit deux mots-principes. Il appelle « mots-principes », en réalité, deux groupes de deux termes. C’est chacun des groupes qui est appelé « mot-principe » : le « Je-cela » et le « Je-Tu ». Lorsque nous vivons sous l’égide, sous la loi ou le principe du « Je-cela », alors nous chosifions autrui. Nous chosifions autrui et nous n’entrons évidemment pas en relation avec lui. Nous réduisons autrui à ses déterminations externes.

Ces déterminations externes, en outre, nous n’affirmons pas qu’autrui en est la source. Non seulement nous le réduisons à ses déterminations externes, mais en plus, nous affirmons qu’il n’en est pas l’origine, puisqu’il est le résultat de causalités extérieures, sociales, sociologiques, psychologiques, biologiques. Sous le règne du « Je-cela », il n’y a pas de communication avec autrui et, par conséquent, en réalité, autrui est absent.

Si l’on opère ce que Buber appelle un revirement, que j’appellerais plus volontiers une conversion, un changement radical d’attitude, alors on peut entrer dans la relation avec autrui. À ce moment, nous dit Buber, nous vivons sous la loi du mot-principe « Je-Tu ». C’est-à-dire qu’autrui n’est plus une chose en troisième personne, mais une conscience en deuxième personne. Qu’on dise Vous, ou qu’on dise Tu, la signification est « Tu », c’est-à-dire toi-même. À ce moment, il y a prise de conscience d’autrui. Il faut qu’il y ait un mouvement vers autrui, après le revirement. À ce moment, on entre dans la réciprocité. La réciprocité ici est le fait que les deux mouvements de conscience sont symétriques et inverses. Plus précisément, chacune des deux consciences entre dans un mouvement vers l’autre symétrique et inverse, c’est-à-dire identique, mais dans le sens inverse, au mouvement opéré par l’autre. Le mouvement de A vers B est le même que le mouvement de B vers A. Il y a mutualité et réciprocité.

Petite parenthèse. Dans sa Psychologie de l’enfant, Piaget note que c’est seulement au moment où l’enfant est capable de faire des opérations intellectuelles réversibles, soit physiquement dans l’espace (un mouvement qui va de A vers B peut aller de B vers A), soit mentalement dans un raisonnement logique (2 plus 3 égale 3 plus 2), qu’il entre dans la vie conceptuelle et l’intelligence. L’impossibilité d’imaginer autrui est une sorte d’enfermement dans l’ego, ce que Piaget appelle l’égocentrisme. De l’égocentrisme va découler l’égoïsme, c’est autre chose. Mais l’égocentrisme est l’impossibilité d’imaginer autrui comme étant un autre nous-même.

Qui a décrit la théorie de cette prise de conscience de l’autre comme autre nous-même ? Qui a développé la théorie de cette prise de conscience d’autrui comme étant un autre « Je » ? Il s’agit de Husserl, bien entendu. Ce qui est remarquable, c’est que le travail de Husserl (1929) est postérieur au travail de Buber. Nous pouvons percevoir l’enchaînement logique des analyses et des tâches philosophiques. Après avoir mis en évidence le fait que la relation à autrui ne peut se fonder que sur une conscience de réciprocité – ce que dit et montre Buber – il restait à entrer dans le détail de l’analyse structurelle, phénoménologique plus poussée. C’est ce qu’a fait Husserl.

À présent, nous sommes en mesure de parler de la relation humaine proprement dite, parce que la première forme de relation humaine n’est pas réellement une relation humaine : il s’agit de la relation « Je-cela ». Qu’est-ce que désigne « cela » dans l’expression « Je-cela » ? L’autre, c’est « cela ». L’autre est réduit à une chose, à « ça ». Le « Je-cela » est utilisé par correction grammaticale, il signifie au fond « Je-ça », c’est-à-dire une chose, et il y a une relation. Il y a « Je » au centre, et puis il y a des choses. Il s’agit d’une relation d’hégémonie, d’absence d’imagination et d’utilisation de la choséité d’autrui.

Au contraire, dans la relation « Je-Tu », l’autre est posé comme le corrélat symétrique et identique à moi. S’il est un Toi, c’est qu’il est une conscience. Parce que Buber affirme constamment que la relation qui va de A à B, si elle est une relation Je-Tu, implique que la relation qui va de B à A est aussi une relation Je-Tu. Chacun est Je comme point de départ de l’affirmation d’autrui comme Toi, mais en même temps, chacun est le Toi de l’autre en tant que Je, affirmant ce mouvement de relation.

Pour bien comprendre, il est essentiel de creuser la question de la réversibilité constante de la relation. Je réserve le mot réversibilité à des attitudes de calcul : si je donne, tu me donnes, si tu me donnes, je te donne. C’est ce que j’appelle la réversibilité, l’échange, la ratio en tant que calcul, c’est-à-dire la rationalité. La base de la concorde est fondée sur des calculs rationnels d’intérêt. C’est mieux que la guerre, mais ce n’est pas cela la réciprocité. La réciprocité et la mutualité gratuite de deux mouvements identiques et inverses, c’est-à-dire le fait que chacun des mouvements n’est pas un calcul qui attend une réponse. Quand le mouvement vers l’autre attend une réponse, il est dans la raison, dans la politique, dans le droit, dans le commerce ou dans la guerre, mais il n’est pas dans la relation humaine. La relation humaine est une relation qui est un don sans attente de réciprocité.

Mais le mot réciprocité peut avoir plusieurs significations, n’oublions pas la richesse du langage. On emploie aussi le mot réciprocité en diplomatie. Par exemple, nous accordons à vos ressortissants qui habitent sur notre territoire telles et telles prérogatives à charge de réciprocité, ce qui signifie à condition que de votre côté, dans votre territoire, vous accordiez à nos ressortissants les mêmes droits et avantages. C’est la base rationnelle des relations internationales, et même des relations de droit à l’intérieur d’une société. Ici, pour nous, il ne s’agit pas de cela, nous donnons au mot réciprocité son sens philosophique. C’est parce que le langage est polysémique que j’oppose réversibilité et réciprocité. Pour autant, la réversibilité reste la condition de base, elle-même appuyée sur l’intelligence imaginative qui est capable de comprendre la réversibilité des opérations en faisant des opérations logiques ou mathématiques. Cette logique de l’activité possible de réversibilité dans tous les domaines empiriques est la base de la conscience de réciprocité à un niveau supérieur : identité de deux mouvements inverses mais qui ne le sont pas par calcul. Dans cette réciprocité, nous sommes vraiment en présence d’autrui, autrui au sens fort cette fois, pas autrui abstrait.

Petite parenthèse : il existe aussi un autrui abstrait qui est le corrélat d’une attitude rationnelle qui n’est pas condamnable. Il s’agit de la rationalité de justice et de respect des droits. La justice et le respect des droits reposent sur la réversibilité et la réciprocité : ce qui est vrai pour l’un est vrai pour l’autre. Ce respect des droits, qu’on les appelle naturels, qu’on les appelle droits de l’homme, qu’on les appelle positifs, s’appuie sur une réciprocité, c’est-à-dire sur une sorte de circulation possible entre tous les individus concernés. Mais ces droits n’ont pas à faire état de la personnalité individuelle de chacun. C’est même cela qu’on attend d’un texte juridique : les conditions de réciprocité d’un contrat ne doivent pas faire intervenir la personnalité des sujets de droit. Tous les citoyens ont le droit de voter, quelle que soit leur personnalité. Si pour voter il faut présenter sa carte d’identité, c’est une loi générale. Le scrutateur qui est au bureau de vote demande la carte d’identité, voyant la carte d’identité, l’âge de l’électeur, la correspondance entre la carte d’identité et la carte d’électeur, il accorde le droit, qui est celui de l’électeur. Le scrutateur lui reconnaît le droit qu’il a. Il qui ? L’autre en tant qu’abstraction, l’autre en tant qu’électeur, en tant que citoyen. Heureusement, le citoyen qui présente sa carte d’identité et sa carte d’électeur n’a pas le moins du monde l’intention de se présenter comme Jean-Paul Durand, revenant d’un voyage au Pôle Nord. Cela ne regarde pas le scrutateur, ni le bureau de vote. Autrement dit, il y a un niveau d’abstraction véridique pour l’établissement des droits et de la réciprocité juridique. Mais ce niveau d’abstraction est un obstacle lorsqu’il s’agit de la relation personnelle des consciences. Si on est en relation seulement avec des abstractions, alors il manque la relation à autrui. Par exemple, si vous avez un ami qui est général de réserve, un autre ami qui est gardien de prison, et un troisième qui est taulard, vos relations ne sont réelles qu’avec Pierre ou Paul ou Jean. Donc, vous ne demandez pas, pour avoir une relation directe, que votre ami soit général de brigade gardien de prison, ou taulard.

Dans la relation personnelle concrète, le domaine de l’abstraction a donc à être dépassé, c’est ce que Buber désigne par la relation « Je-Tu ». Je « moi-même » en relation avec un « toi-même ». C’est dans cette relation qu’une interprétation en troisième personne est toujours exclue. Par exemple, autrui agit, on veut interpréter son action, « … il a fait ça parce que ci et il a fait ceci parce que cela … ». Il s’agit d’une interprétation en troisième personne, elle a toutes les chances d’être fausse et elle est surtout une trahison. Elle est une méconnaissance du fait que l’autre est un sujet qui prend de libres décisions motivées, qui peuvent être complètement différentes de celles qu’on lui attribue.

Autrement dit, la relation pour être personnelle et authentique, doit être une relation individuée, complète, réciproque et transparente. À ce moment, Buber appelle la relation le sanctuaire du Je-Tu. Le choix de ce mot issu du vocabulaire religieux montre la valeur qu’il accorde à cette relation sous le principe du « Je-Tu ». En outre, bien que Buber ne fasse plus référence à la religion dans son étude de la relation à autrui, il ne souhaite pas faire de provocation antireligieuse.

La relation réciproque est donc le sanctuaire des « Je » et des « Toi ». Pourquoi sanctuaire ? D’une part, le choix du vocabulaire religieux peut faire le lien avec ce que Buber dit sur le nom de Dieu, qui désigne en fait la relation humaine parfaite. Buber conserve la métaphore du religieux, dont l’intérêt est de faire prendre conscience de l’importance de cette relation. Un sanctuaire est un domaine sacré, c’est-à-dire le plus précieux. Et en outre, un sanctuaire, comme tout domaine sacré, est un domaine à part. Un domaine qui est en dehors du monde empirique ordinaire et des relations sociales et sociologiques ordinaires. Ce monde à part, on peut l’appeler un sanctuaire parce que, dans un sanctuaire, que ce soit pour les sociétés antiques ou n’importe quelle religion monothéiste, l’absolu est présent, disent les fidèles. Le sanctuaire du « Je-Tu » est une métaphore qui reprend l’idée selon laquelle, dans la relation réciproque, se réalise quelque chose qui a une valeur absolue. La seule réalité qui ait une valeur absolue, c’est la relation « Je-Tu ».

Par la suite, Buber va s’efforcer de décrire plus précisément cette relation « Je-Tu » qui vaut comme le sanctuaire de la perfection.

La première observation qu’il fait est paradoxale : il dit que la relation « Je-Tu » est une extériorité non objective. Extériorité ne veut pas dire « choséité ». C’est pour cela qu’il dit « non objective ». L’extériorité dont il s’agit n’est pas matériellement palpable. Cette extériorité n’est pas faite de matériaux. Elle n’est pas faite d’un matériel ou d’un matériau spatial puisqu’il s’agit de la relation. Buber insiste : il ne s’agit pas de la conscience du sujet, car la relation se situe à l’extérieur de chacune des deux consciences. La relation avec l’autre n’est pas un phénomène psychique, monadologique, isolé, subjectif, qui se passerait en moi. La relation à autrui n’est pas un phénomène qui se passe à l’intérieur d’une conscience. Ni même à l’intérieur de chacune des deux consciences, comme dans la monadologie de Leibniz. Pour Leibniz, il se passe dans la monade tout ce qui se passe dans le monde extérieur, parce que le monde extérieur est l’ensemble des autres monades qui forment Dieu. Dieu et les autres monades ont des événements, et ces événements se situent également en moi, dans ma monade. Mais la monade chez Leibniz est sans porte ni fenêtre. Si je parle à autrui, autrui ne m’entend pas. Autrui est programmé pour avoir l’air de répondre à ce que je lui dis. Il s’agit de la théorie de l’harmonie préétablie qui signifie que les phénomènes sont isolés, ou monadologiques. La conscience humaine pour Leibniz est une monade fermée, sans porte ni fenêtre. Elle a l’air d’être ouverte sur le monde, mais ce qui se passe dans le monde, en réalité, ça se passe en elle. Quand elle a l’air de répondre au monde, c’est parce que Dieu l’a programmée comme tel. Il y a une harmonie préétablie par Dieu entre deux monades qui se parlent ou qui agissent l’une sur l’autre. Cette monadologie est un subjectivisme, sauvé seulement par l’existence d’un Dieu, d’un Dieu mécanicien. C’est complètement différent chez Buber. Les choses ne se passent pas du tout ainsi. La relation entre deux consciences est un événement qui se situe justement entre les deux consciences. Entre, c’est-à-dire au milieu d’elles. On pourrait presque dire dans l’espace, mais il ne s’agit pas d’un espace matériel, il s’agit du monde réel. La relation est une évidence objective, non-chosiste, ou plutôt un événement extérieur à chaque conscience, mais non-objectif. Quand deux individus se rencontrent et vivent l’expérience instantanée de la réciprocité, cette expérience est pour chacun d’eux l’évidence de la présence de l’autre, à l’extérieur de lui. L’évidence de la présence de B vécue par A, c’est l’évidence en effet de quelqu’un qui n’est pas A. Mais cette évidence comme événement vécu par A n’est pas un événement isolé vécu en B. Elle est l’autre face du même événement vécu par B, mais à l’extérieur. C’est-à-dire que Buber, en phénoménologue, comme Husserl, décrit réellement ce qui se passe, n’interprète pas avec des hypothèses pseudo-scientifiques.

Cette extériorité non-objective, que livre-t-elle ? Quelle est cette relation de réciprocité ? C’est une extériorité non-objective, qui donne à chacun une présence, la présence de l’autre, non médiatisée. C’est l’une des causes, l’une des structures, des déterminations les plus importantes. Une présence non médiatisée signifie que la présence d’autrui nous est donnée sans intermédiaire, sans médiation, sans médiat, par exemple, sans la médiation artificielle d’un langage socialisé, sans la médiation de la référence à une culture.

On a fait écouter à des sociétés d’Amérique du Sud sans écriture des enregistrements de Mozart et ceux d’autres musiciens. Les autres musiciens ont été complètement inaudibles, personne n’a jamais réagi. Au contraire, avec Mozart, tous les auditeurs réagissent. D’une part, les Européens, Mozart au XVIIe siècle, d’autre part, l’Amérique du Sud, c’est aux antipodes, et pourtant, il y a communication. Parce qu’il y a une seule espèce humaine, quand quelqu’un a quelque chose de vrai à dire à quelqu’un, n’importe qui entend. Autrement dit, la présence d’autrui, la présence de Tu, est une présence non médiatisée. Elle n’a pas à être médiatisée par le langage, par la culture ou par des intérêts politiques communs. Que les gens arrivent à ne tutoyer que ceux qui appartiennent au même parti, c’est quelque chose d’effrayant si l’on y songe. Cela veut dire que ne sont d’autres humains que ceux inscrits au même parti et que tous les autres sont des choses ou des adversaires ou des collaborateurs utilisables éventuellement pour des élections. Seul est un autre « Tu », le camarade du même parti. C’est effrayant. C’est l’un des exemples contre lesquels Buber fait la critique. La relation entre deux consciences doit être sans médiation, nous avons à prendre cette expression au sens le plus fort possible. Il y a Je et il y a Tu.

Par exemple, dans le film Hiroshima mon amour, une Française qui habite Nevers rencontre un Japonais. Ce n’est pas le drame d’Hiroshima qui fait médiation, il s’agit de la relation directe entre deux individus de cultures opposées. C’est ce qu’essaie de mettre en évidence Buber.

De même, la relation n’a pas à être médiatisée par de pseudo-connaissances scientifiques. Par exemple, un psychologue a un entretien avec quelqu’un en difficulté, il lui applique une doctrine. Il l’invite à parler de son angoisse, sa culpabilité, de son obligation d’assumer son désir, à oublier sa mère et son père, etc. Il applique un mécanisme, il n’y a pas de relation. L’autre se sent un peu pris en considération pendant un quart d’heure, le temps de sortir du bâtiment, puis ça passe très vite. Il y a eu une médiation pseudo-scientifique, mais pas de relation concrète. Les gens sans culture, mais exigeants, savent que ce qu’ils veulent au fond, ce n’est pas cette mécanique, c’est une relation.

Autre caractéristique : dans la relation, il y a quelque chose d’autre qui est évident, c’est la transcendance de la conscience de l’autre. Par la conscience de la transcendance de la conscience de l’autre, l’individu devient conscient de la transcendance de la conscience. Dans la relation « Je-Tu », ce qui est évident, c’est la présence non médiatisée d’autrui, immédiate et évidente. À ce moment, ego entre dans une relation avec Tu. Ego, c’est chacun de vous, ou moi, c’est ego en général, ego en première personne. Pour pouvoir parler, pour pouvoir organiser les phrases, il faut qu’il y ait un pronom personnel en première personne, « Je », c’est ce que nous appelons ego.

À ce moment, cette relation est absolue. Ego s’aperçoit que la conscience d’autrui, qu’autrui comme présence, est au-delà de son corps, de sa classe, de sa situation sociale. Ego prend conscience du fait que la conscience de l’autre est transcendante à sa présence sociale, à sa détermination, à sa choséité. De même, en nous, en même temps, ego prend conscience du fait que la conscience de l’autre est au-delà de la sienne. Elle est justement là-bas, dans le corps de l’autre, ou dans l’espace entre les deux, mais pas en moi. La conscience de l’autre n’est pas en moi, et ego le sait. Ego prend conscience de la transcendance de la conscience de l’autre, par rapport à lui-même.

Nous voyons, par toutes ces analyses, que lorsque nous sommes en présence du mot réciprocité, nous devons être exigeants du point de vue de l’analyse philosophique. Sur l’exemple de Husserl ou de Buber, il y a encore beaucoup de choses à dire, une analyse longue à développer sur l’idée de réciprocité. La réflexion philosophique ne peut pas se borner à évoquer un mot et à penser ainsi que tout est dit, tout est résolu. Un mot est une invitation à une analyse longue, non pas explicative, mais explicitative, phénoménologiquement. Je vous invite donc à la lecture du livre de Buber, Le Je et le Tu, et également à mon introduction des textes principaux de Buber éditée chez Seghers.

Je poursuis l’analyse.

Non seulement l’évidence de la relation donne l’évidence d’autrui, dans sa présence, et sa transcendance, mais elle donne aussi le fait suivant : pour Buber, c’est seulement dans la relation que ego se saisit comme un « Je », que chacun se saisit comme un « Je ». C’est un élément nouveau, Buber en fait un programme de réflexion, de construction sociale et philosophique. Il ne s’agit plus de l’autre ni de la relation. Buber est l’un des premiers qui l’affirme : il s’agit de montrer l’individu ne se constitue que dans la relation. C’est dans la relation réciproque, la vraie relation, sous le principe du « Je-Tu », dans cette relation conscience à conscience, que l’individu émerge comme conscience. Buber est le premier qui montre la chose suivante : la relation « Je-Tu » est antérieure à la constitution de ego, à la constitution du Je. D’abord, il y a la relation « Je-Tu », ensuite, il y a prise de conscience du « Je » par lui-même. Et cette prise de conscience du « Je » par lui-même, cela signifie constitution du « Je ».

Nous sommes maintenant en mesure de rassembler, de résumer toutes les structures de la relation. Nous évoquons ici la relation dans son caractère authentique. Buber dit relation réellement humaine ou réelle relation, ce qui signifie authentique.

Première caractéristique, la réciprocité. Je n’y reviens pas. Deuxième caractéristique, la présence. C’est autrui, lui-même, qui est présent. Buber insiste : lui-même en personne. Husserl dira en chair et en os, mais surtout, en personne. En fait, cette relation se caractérise par le fait qu’elle est une totalité active ou activité totalisante, et tant qu’il y a les deux consciences qui intègrent l’essentiel de la vie de chacun. C’est une totalité en acte, c’est-à-dire active, dynamique, marquée par un mouvement vers. Ce que Husserl appelle intentionnalité, dès 1913, dans Idées pour une philosophie phénoménologique. Mais Husserl décrit surtout l’acte de la raison connaissante. Ici, Buber va décrire l’attitude concrète de l’individu humain face à autrui : il s’agit aussi d’un mouvement vers.

En outre, cette relation se caractérise par la responsabilité. Nous sommes habitués maintenant, après Sartre, dont nous parlerons, et puis après Lévinas, dans l’ordre philologique, à évoquer la responsabilité. Elle a des significations d’ailleurs différentes que nous préciserons – la responsabilité apparaît comme phénomène concret à la fois existentiel, ontologique et éthique pour la première fois chez Buber. Il s’agit de responsabilité que chacun prend dans la relation. La relation est caractérisée par la responsabilité.

Ensuite, toute relation « Je-Tu « est une relation par « grâce ». Buber met des guillemets, mais il pourrait ne pas y en avoir, c’est une métaphore. Nous dirions plus techniquement gratuite et plus métaphoriquement miraculeuse. Cela signifie qu’elle ne découle pas d’un calcul d’anticipation, elle ne découle pas d’une technique, ni d’un savoir comme le savoir scientifique sur la nature et l’origine de l’autre. La relation est totalement gratuite. Elle vient en plus, au-delà du savoir, du calcul, de l’anticipation, elle est un don gratuit. Elle est, comme disent les religieux, une grâce. Mais cette grâce ne vient pas de Dieu. Nous sommes dans le domaine humain. Elle s’appuie sur l’activité dynamique de chacun.

En outre, cette relation est la prise de conscience de l’évidence de la présence de l’autre, qui se fait dans le présent. Cela ne signifie pas qu’elle ne transcende pas le temps, elle en est fort capable au contraire. Seule la vraie relation de Dieu transcende le temps, le passé et l’avenir. Elle entre dans la permanence parce que sa substance, c’est le présent, c’est-à-dire l’actualité.

Enfin, bien qu’elle soit gratuite, elle découle d’une décision. La relation véritable à autrui véritable, c’est-à-dire à lui-même, découle d’une décision. Il ne s’agit pas d’un calcul, mais d’une décision. C’est ici que se situe la responsabilité et le revirement. Revirement par rapport aux habitudes antérieures de chosification et d’attitude anthropologique, mécaniste, scientiste, abstraite. Cette décision est caractérisée par les termes suivants, qui sont ceux de Buber, les mêmes termes que pour la situation religieuse et le face-à-face. Ces termes qui définissent la décision sont : la percée, le revirement et la conversion. Revirement se reprend, conversion se repense en se détournant de tout l’empirique chosiste ancien passé, et percée signifie qu’on se détourne et qu’on va de l’avant. Il s’agit d’un acte, d’une décision responsable.

À partir de là, nous serons en mesure de parler des formes concrètes du dialogue et de dépasser tous les obstacles schématisés au début de ce cours.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (04 décembre 1990)

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