Les relations à autrui 7

Aujourd’hui, nous devrions pouvoir terminer l’analyse de la philosophie de Buber.

Dans la dernière partie de notre analyse, nous avons étudié ce qui pourrait s’appeler les relations personnelles, la relation « Je-Tu » concernant l’humain et la personnalité individuelle. Quelles conclusions Buber veut-il en tirer ? Nous pouvons, sur la base des analyses précédentes, distinguer différentes formes de dialogue. L’ouvrage de Buber qui rassemble plusieurs de ses textes s’appelle La vie dialogique. Par conséquent, la réflexion sur les différentes formes de dialogue est vraiment une conséquence des plus importantes de cette philosophie. Nous savons l’importance de l’idée de dialogue, que ce soit dans le langage quotidien ou dans le langage politique. Avec Buber, nous avons eu l’occasion de donner déjà un contenu philosophique à cette idée de dialogue. Le dialogue n’est pas seulement l’attitude la plus souhaitable. La morale de Buber n’est pas un simple appel au dialogue contre la fréquence ou l’universalité de la violence. C’est bien sûr un appel au dialogue, mais cet appel est la conséquence d’une analyse philosophique qui est essentielle. C’est l’analyse que nous avons faite au cours précédent qui fonde le dialogue comme valeur. Le dialogue devient une valeur, mais au terme d’analyses philosophiques distinguant le réel entre relation de chosification et relation de réciprocité. La conséquence est donc l’appel au dialogue posé comme valeur, mais toujours dans la perspective philosophique. Voilà pourquoi nous pouvons présenter cette dernière partie de l’analyse des conclusions pratiques de la philosophie de Buber.

Alors, qu’est-ce que le dialogue ? Il nous faut d’abord distinguer dialogue et dialectique. La dialectique est une méthode philosophique. Elle s’exprime d’abord chez Platon, chez qui il s’agit d’une certaine forme de mouvement de la réflexion, puis elle s’exprime surtout chez Hegel, pour qui il s’agit d’un mouvement. Pour éclairer les choses, je dirais plutôt un pseudo-mouvement du concept, le concept se manifestant d’abord dans des figures de civilisation. Mais, dans la dialectique, il y a autonomie d’une forme et de son passage par la contradiction à son contraire, et du passage à la synthèse. Il y a presque solipsisme de la dialectique. La dialectique est un terme général qui désigne ce que Hegel croit être le moteur de l’histoire, moteur unique qui ne dialogue avec personne qu’avec lui-même et qui est l’enchaînement des figures de l’esprit. Tout cela n’a rien à voir avec le dialogue bubérien. Le dialogue chez Buber n’est pas un concept métaphysique, ni une figure de l’esprit. C’est une attitude humaine, une attitude existentielle, une attitude individuelle ou plutôt interindividuelle.

Définissons d’abord le vrai dialogue comme conclusion de toutes les analyses précédentes. Le dialogue n’est pas seulement un échange. Si le dialogue était un simple échange, il pourrait être un calcul. Le dialogue est d’abord une attitude. Un mouvement vers et une attitude, c’est-à-dire une attitude d’ouverture, une attitude dynamique de chacun. Cela signifie que s’il y a dialogue, il y a déjà volonté de dialogue puisqu’il y a affirmation d’un mouvement vers autrui. Buber décrit et met au premier plan le mouvement vers autrui. Il ne le caractérise pas par un thème moral, comme pourrait le faire un Descartes qui parlerait de générosité, ou un Spinoza qui parlerait aussi de générosité, bien qu’il ne s’agisse plus tout à fait de morale chez Spinoza. Quoi qu’il en soit, Buber n’emploie pas le terme de générosité, il n’emploie pas le terme de charité. La description du dialogue est infiniment plus ontologique, fondamentale, et pourtant il s’agit bien de la valeur éthique privilégiée. Alors, ce qui le caractérise, ce dialogue, c’est la réciprocité de deux mouvements. Mouvements voulant dire attitudes dynamiques. J’aimerais presque employer un terme gnoséologique, un terme de la philosophie de la connaissance utilisé par Husserl et qui est l’intentionnalité. Mais chez Buber, le mouvement d’intentionnalité est plus concret et plus existentiel. Il s’agit d’un véritable mouvement de la personnalité entière. Si nous souhaitions employer des termes un peu poétiques, nous pourrions utiliser les termes d’offre ou de donation. Pour nous mettre sur la voie de la compréhension forte de ces concepts, il nous faut leur donner un sens concret et existentiel tiré de la philosophie de la connaissance de Husserl, chez qui on trouve le terme de donation. La conscience donne du sens. Ce qui caractérise l’intentionnalité, outre son mouvement, c’est son aspect, sa structure constituante. L’intentionnalité est constituante. En quoi ? En cela qu’elle donne le sens, elle crée l’idée même et le contenu du sens. C’est très important. On ne peut plus philosopher aujourd’hui sans se référer à l’intentionnalité et au sens.

Tout se passe comme si Buber avait tenté de transposer sur le plan existentiel les découvertes et les analyses de Husserl sur le champ de la conscience cognitive. Intentionnalité, donation de sens, mouvement vers autrui, ouverture à autrui, réciprocité. C’est-à-dire que si l’on envisage la philosophie de Husserl comme ne concernant que l’aspect gnoséologique de la conscience humaine, et non l’aspect total, alors, on peut très bien interpréter l’entreprise de Buber comme un effort pour ajouter du concret à cette description de la conscience intentionnelle. Je ne sais pas si Buber s’est explicitement dit, « chez Husserl, c’est abstrait, il nous faut aller plus loin », nous n’avons pas les moyens de savoir, il n’y a pas de document, mais nous pouvons en faire l’hypothèse pour nous aider à mettre en ordre les idées.

Ce mouvement vers autrui va aller plus loin qu’un simple mouvement d’ouverture vers autrui. Ce mouvement va être pour Buber « une prise intime de connaissance ». N’oublions pas que nous sommes en train de décrire les contenus du dialogue, il ne s’agit pas ici, par exemple, du calcul que font deux commerçants pour établir un prix sur une marchandise qu’ils ont échangée. Il ne s’agit pas de cela du tout. Il s’agit, au contraire, d’établir une relation humaine. Cette relation humaine, voici le fait nouveau, est une prise intime de connaissance de l’autre, une connaissance intime de l’autre. Qu’est-ce que cela signifie ? Ça veut dire : connaissance intérieure par ego, de l’autre. Un vrai dialogue est celui qui commence par poser la nécessité de la connaissance de l’autre. Mais pas d’une connaissance réductionniste qui nous ferait retomber dans les relations « Je-cela ». Il ne s’agit pas d’une sorte de psychologie pratique, pragmatique ou utilitaire qui tenterait de répondre comme fait le marketing à la question : que faire pour appâter l’autre ? Pour appâter l’autre, pour séduire l’autre, pour qu’il achète, il faut le connaître, il faut connaître ses besoins, etc. C’est ce que font les politiques, les publicistes, le marketing, toute notre société. Pour produire une réaction chez l’autre, celle que nous attendons, nous essayons de savoir quels sont les mécanismes qui meuvent l’autre. La société contemporaine essaie de faire cela, les sociologues, les publicistes et les politiques. Il ne s’agit évidemment pas de cette connaissance-là, qui serait en somme connaissance d’un mécanisme pour savoir comment agir sur lui. Que faut-il proposer aux gens pour qu’ils votent pour vous ? Voilà l’attitude des politiques. C’est une trahison de l’humain.

Parce que l’autre qui est en face est quelqu’un, un sujet, un individu, un vrai dialogue commence d’abord par prendre conscience de la personnalité de l’autre, nous dit Buber. Non pour l’utiliser, l’infléchir, ou la dominer, mais pour communiquer avec elle. Et la vraie connaissance intime de l’autre n’est pas la connaissance d’un caractère ou d’un cyclisme. Pourquoi ? Nous nous souvenons que Buber a rappelé que la connaissance par les instruments anthropologiques est réductrice. Elle réduit l’autre et le trahit. On ne connaît pas quelqu’un par la science, il n’est pas vrai que les individus se déterminent par causalité intérieure mécanique. Donc, quand on essaie de réduire l’autre à une psyché, un caractère, des instincts ou des forces pour se rapporter à lui, en fait, on ne se rapporte plus à lui, mais à une mécanique inventée, un personnage imaginaire. La connaissance intime d’autrui ne peut être évidemment que la connaissance d’autrui comme étant lui-même un « Je » infini et libre et pas un caractère déterminé. Alors, à ce moment, le dialogue peut s’établir. Il y a une expression étrange que je vais vous citer : Buber dit qu’alors se produit l’événement fatidique. L’événement fatidique, c’est la parole reçue, la réponse donnée. Pourquoi fatidique ? Non pas du tout maléfique, mais décisif. Le terme fatidique désigne l’événement qui décide définitivement. Si c’est un dialogue vrai qui est installé, alors est décidé quelque chose définitivement. Comme un fatum, mais pas en référence au destin, mais à une temporalité nouvelle qui désormais va découler de cet événement que moi j’appellerais événement fondateur, ou événement premier, et qui est l’entrée dans le dialogue véritable.

Le dialogue ici, comme événement fatidique, est le mouvement de la parole, quel que soit le sens qu’on donne à parole. Donnons un premier sens qui est celui de : parole parlée, langage, mais paroles précises, offerte à quelqu’un. Alors, le dialogue est, je cite Buber : parole reçue, réponse donnée. La réciprocité parole-réponse marque le vrai dialogue, hors de tout calcul bien sûr. Mais, « réponse donnée », c’est réponse donnée à autrui, à l’autre « Je » individuel, présent, c’est réponse donnée à l’autre. C’est de là que va découler la responsabilité, il prononcera le mot un peu plus loin.

La responsabilité est le fait que nous ayons à répondre – on dit couramment à répondre de l’autre – mais d’abord, à répondre à l’autre, qui nous a parlé et à qui nous avons répondu, qui doit nous répondre, donc qui doit répondre de nous, qui doit répondre à nous, et de nous. Il est clair, même si Buber n’insiste pas, que la responsabilité est réciproque, et que la responsabilité est le nom moral ou éthique, de la réciprocité.

Le dialogue, outre qu’il est un événement fatidique, est confirmation, terme et concept bubérien. Tout d’abord, il faut prendre ce terme en un sens existentiel. Cela signifie affirmation. Mais, puisqu’il n’utilise pas le mot affirmation, mais confirmation, il y a quelque chose de plus, qui n’est pas clairement dit, mais qui est impliqué, c’est l’affirmation réitérée. De qui ? Naturellement, de chacun par l’autre. L’entrée dans le dialogue vrai est : un mouvement vers autrui, une prise de conscience d’alter-ego, un événement fatidique, et une confirmation réciproque.

Entrons dans le détail bubérien de confirmation réciproque. Tout d’abord, le dialogue peut ne pas avoir lieu, il existe d’autres dialogues, des faux dialogues : les calculs, le commerce, la politique, etc. Il existe cependant, entre le vrai dialogue et le faux dialogue, un dialogue qui est réellement un dialogue, mais qui n’est pas le meilleur des dialogues, qui est rationnel, abstrait, utile, positif, qui est mieux que la guerre. Alors, dans ce deuxième dialogue, il peut y avoir universalité. L’idéal dans le dialogue rationnel avec quiconque est l’universel. Amitié, droit à une vie politique, droit apolitique, droit au singulier, droits au pluriel. Et puis amitié, amitié singulière, amitié générale, amitié politique, amitié humaine, amitié au travail, etc. Amitié, droit, sont des termes rationnels, des domaines rationnels. Ils forment le dialogue intermédiaire dont la vocation est l’universalité, la généralisation possible. Je précise cela pour qu’il n’y ait pas de mauvaise compréhension de la description qui va suivre du premier vrai dialogue.

Le premier vrai dialogue ne s’adresse qu’à un petit nombre seulement. Cela ne veut pas dire que Buber serait élitiste. C’est pourquoi j’ai évoqué par anticipation la deuxième forme de dialogue. Il souhaite la paix et la réciprocité universelle, ce sont les conséquences politiques de son œuvre. Buber est un utopiste moderne. Il souhaite reconstruire la société par le dialogue universel et la reconnaissance réciproque de tous par tous.

Si nous revenons au dialogue fondamental, le plus fort, le plus vrai, le plus authentique, ce dialogue ne peut concerner que quelques individus à la fois. Buber ne veut pas dire que seuls quelques individus en sont capables, pas du tout. Au contraire, tous en sont capables. Mais ce dialogue fort, chacun est capable de le produire avec quelques autres individus. Pas avec tous. Si ce doit être un dialogue positif avec tous, nous sommes seulement sur le plan rationnel. Cette confirmation ne peut donc se faire qu’en petit nombre. J’ajoute pour ma part que puisque les mouvements de réciprocité entre petits nombres peuvent être des mouvements tournants qui se répercutent de petits groupes en petits groupes, l’idéal est également universel et concret.

Dans ces petits groupes, le dialogue premier, fondamental, le vrai dialogue, implique la présence de l’autre. Sous-entendu, la présence effective, pas forcément physique, mais la présence morale, elle est essentielle, de l’un à l’autre. C’est la définition du dialogue : la présence est le mouvement de la réciprocité et de la donation réciproque du mouvement de prise de conscience. La présence est l’attribution de la réciprocité.

Prenons un contre-exemple avec les Lettres de la religieuse portugaise. La religieuse portugaise tombe amoureuse d’un officier français qui passait par là, puis elle lui écrit des lettres. L’officier est passé, il a fait connaissance, puis il est parti. Et à partir de son départ, la religieuse lui écrit. Ce sont les plus belles lettres d’amour connues au XVIIe siècle. Elles sont si belles que certains critiques ont osé affirmer qu’elles ne pouvaient pas être d’une religieuse, c’est-à-dire d’une paysanne portugaise cloîtrée, mais qu’elles étaient de Racine. C’est une hypothèse absurde, cette religieuse a vraiment existé, son couvent existe. Pourquoi je vous expose cet exemple ? Comme modèle d’attitude humaine tout à fait noble, tout à fait forte, mais monadologique. Elle déployait son amour toute seule, sans se demander quelles étaient les réponses et les attitudes de l’autre.

Le vrai dialogue, au contraire, suppose la réciprocité ; l’amour suppose la réciprocité. L’amitié n’est pas monadologique, elle suppose la réciprocité et le droit. L’amour, l’amitié, le droit, la démocratie, tout cela suppose la réciprocité.

Nous pourrions nous dire : mais qui a pu penser le contraire ? Lévinas. Ultramoraliste, il décrit une fausse conception de l’amour qui voudrait que, par exemple, l’amour puisse se déployer tout seul. Une conscience solitaire, toute seule, définitivement toute seule, pourrait déployer un amour. En fait, il s’agit là d’une attitude religieuse, c’est le cas de Thérèse d’Avila. Buber, au contraire, insiste sur l’idée que le dialogue suppose réciprocité, et que la réciprocité suppose la présence. Pas forcément présence physique comme je l’ai dit, mais présence, c’est-à-dire vraie réciprocité. Il faut qu’il y ait parole et réponse, réponse et parole. Chacun se faisant un tour à tour, celui qui parle et celui qui répond et inversement.

Dans cette présence complète, il y a naturellement une connaissance du mouvement vers l’autre. Buber ne le mentionne pas, mais nous pouvons le préciser : c’est la connaissance par chacun du mouvement qui l’ouvre à l’autre, mais aussi la connaissance par chacun du mouvement qui tourne l’autre vers soi. La réciprocité est aussi connaissance de la réciprocité. Elle est conscience de la réciprocité, de l’autre en l’autre. Buber insiste sur l’idée que toute cette description est la description d’un événement qui se passe entre les deux consciences, pas à l’intérieur de chaque conscience humaine. Quand il disait ça, il voulait montrer que la relation ne pouvait pas être une relation solipsiste, il avait raison. C’est entre les deux consciences que se situe une relation, pas à l’intérieur de chaque conscience isolée, évidemment. Le solipsisme étant critiqué, l’autre étant bien affirmé toujours présent, la relation à l’autre est la prise de conscience d’un mouvement de ego vers l’autre, et ça se passe en ego. C’est la prise de conscience par ego d’un mouvement de alter ego vers ego.

Voici deux autres termes propres à Buber. Il se peut fort bien que le dialogue vrai, c’est-à-dire l’attitude qui seule mérite vraiment le terme de dialogue, ait à être maintenu secret. Il y a une part importante donnée au secret dans cette relation entre deux consciences, car elle n’a pas à être un objet de connaissance scientifique ou universelle. Elle ne peut pas être réduite car la relation de deux consciences est toujours unique. Elle est tellement unique qu’elle ne peut pas être exprimée avec un vocabulaire commun donc général, ou un vocabulaire scientifique. À la limite, pour n’être pas trahie en elle-même, déformée, elle doit rester secrète, sinon elle est happée par autrui, et par ce qui en autrui est le plus superficiel : la rationalité scientifique, ou les attitudes d’agression, de méconnaissance, de jalousie courantes dans le monde empirique. La tentation générale de la simple rationalité abstraite des gens se référant à une relation particulière d’amour entre X et Y est la réduction, la pseudo-rationalisation, l’explication avec des motifs banals, faux. Autrement dit, le langage général, quand il porte une relation concrète, en est la trahison, forcément, voilà pourquoi il doit rester secret. Secret dans sa qualité, secret dans toutes les implications ou secret dans les conséquences concrètes des implications générales que nous avons étudiées. Secret parce qu’unique, secret parce que qualitatif, secret parce que extrêmement valable.

Peut-être que Buber se réfère à ce fait que je vais vous exposer. Buber a étudié Moïse, c’est-à-dire tous les textes dans la Bible se référant à Moïse. Nous savons que Moïse était en relation directe dans le face-à-face avec Dieu, dans des circonstances toujours exceptionnelles. Ce face-à-face avec Dieu se passait toujours en secret, et la Bible dit que Moïse vient deux ou trois fois, dans le livre intitulé L’Exode, en un lieu qui s’appelle l’attente du rendez-vous. Pour la tradition religieuse qui s’en est suivie, il y a du sacré, une sainteté dans ce lieu. C’est dans l’attente du rendez-vous que Moïse se rendait pour apercevoir Dieu. Quand Moïse sortait de l’attente du rendez-vous, Moïse, il ne pouvait en parler. Il brillait, il rayonnait même, mais il ne pouvait pas parler. La relation de Moïse à Dieu est secrète. Cela ne signifie pas ignorée de tous, au contraire, connue de tous, mais secrète quant à son contenu, à sa signification. Peut-être que Buber pense à cet épisode de la Bible, mais il n’y fait pas allusion, donc il pense aussi à des expériences humaines véritables, concrètes.

La confirmation est donc un secret, mais elle est aussi pour Buber une authenticité. Le dialogue vrai est un dialogue authentique, c’est-à-dire réel, véritable, transparent, réciproque. C’est-à-dire qu’il n’y a en somme qu’une seule forme de dialogue, le dialogue authentique. Tout le reste est soit rationalité positive sur le chemin du dialogue, soit échange et calcul, polémologie, calcul de guerre, calcul de politique, calcul de commerce. Même lorsqu’il y a relation rationnelle réciproque sur le plan du droit et de l’université, nous ne pouvons pas parler d’authenticité, car les personnes concrètes ne sont pas concernées.

Enfin, dernière caractéristique de cette confirmation, c’est-à-dire de cette vertu de confirmation que porte le dialogue : la transparence. Bien sûr, la transparence entre les deux consciences, ça c’est l’évidence, mais également la transparence entre le monde et chacune des consciences, ou entre le monde et les deux consciences, la signification du monde devient évidente. Le monde revêt enfin un sens. Le monde devient transparent et ouvert. On pourrait ajouter : le monde se constitue grâce à la relation réciproque de deux consciences, nous pourrions ajouter, en même temps, par là, se constitue le monde. Il se constitue aussi dans sa signification, dit Buber. Alors, les individus dans la relation et la transparence sont sensibles à la magie du monde, terme poétique utilisé par Buber. La beauté du monde n’est perceptible qu’à travers le dialogue personnel.

Nous le voyons, il s’agit de l’amour. En fait, ce que décrit Buber, c’est l’amour. Il distingue deux sortes d’amours, l’amour céleste, en opposition à l’amour terrestre en se référant à l’Aphrodite dont parle Platon. Buber souhaiterait naturellement réserver au seul amour céleste toutes les expressions qu’il a faites du dialogue authentique, du dialogue fort, et de la réciprocité, craignant que l’amour terrestre ne fasse chuter les consciences dans la matérialité, dans le scientifique, dans le cela, dans le calcul. Ce qui transparaît ici est peut-être un certain spiritualisme, pour que l’amour soit authentique et vrai, il doit être « céleste », mais tout de même concerner des consciences. Pour ma part, je pose la question suivante, indépendamment de ce que dit Buber : qu’est-ce qui prouve que l’amour terrestre se situerait en dehors de la réciprocité et du dialogue ? Si l’amour terrestre est en dehors de la réciprocité du dialogue, il n’est plus l’amour, pourquoi alors l’appeler l’amour ? Il est alors ce que Sartre décrit dans L’Être et le Néant. Au contraire, pour que les relations intégrales entre les consciences et les corps soient des relations d’amour, il faut que ce soit des relations réciproques.

D’ailleurs, quand Buber évoque le banquet et en parlant de « Aphrodite céleste », il parle d’Éros. Éros dans le banquet semble tout à fait spirituel, mais Buber l’appelle : Éros aux fortes ailes. Il s’agit de en fait de l’amour.

Nous comprenons que l’essentiel est que l’amour soit fondé sur le dialogue, qu’il soit fait de réciprocité. La question que nous pouvons poser n’est donc pas celle de savoir s’il est terrestre ou céleste, mais s’il est réciproque ou non. À ce moment-là, il sera authentique, c’est la thèse juste, de Buber. On pourrait dire que l’on est en présence de la perfection. Je ne suis pas certain que Buber utilise ce terme, mais ce n’est pas exclu. D’ailleurs, il dit que Dieu, c’est simplement le nom donné à la relation humaine quand elle est parfaite. Et la relation humaine quand elle est parfaite, c’est justement la confirmation dans le dialogue humain. Ce dialogue est en somme un fondement existentiel, et même pour Buber un fondement ontologique pour une éthique. C’est un fondement ontologique parce qu’il décrit une réalité appuyée d’abord sur les structures de l’existence humaine. Toute sa description s’appuie sur le réel et sur l’être, en prenant le mot être au sens traditionnel. Nous sommes donc en présence d’un fondement ontologique, mais il s’agit d’un fondement ontologique pour une éthique. La forme parfaite de dialogue qui est décrite est une expérience réelle, mais c’est une expérience rare. Il suffit d’en suivre les analyses pour s’apercevoir qu’elle est extrême et rare. Rare, en cela qu’elle est moins fréquente que les mouvements de foule. Si bien que la description de cette expérience-là, c’est une expérience extrême, et l’accès à la perfection, presque l’accès à Dieu, si on veut prendre la perspective de Buber. La description et l’accès à cette expérience finit par valoir comme idéal, tellement elle est rare, mais comme idéal possible, puisque la description s’appuie sur la réalité vécue, vécue par Buber, et par d’autres, par ceux qui comprennent ce qu’il écrit, ceux qui comprennent quelqu’un qui prononce le mot dialogue. Autrement dit, on a une éthique, et non plus une morale. On a une éthique lorsque l’on est en mesure d’extraire de l’expérience humaine des expériences privilégiées, dignes d’être considérées comme modèles et comme vues.

Pourquoi cette expérience est-elle meilleure que les autres ? Meilleure que la guerre, meilleure que les faux dialogues ? La réponse de Buber, implicite, et éparse : accès à Dieu comme condition de la constitution du Je et confirmation de l’existence. On part de l’abstraction universelle de Dieu pour aboutir à la valorisation absolue de la relation concrète entre deux consciences.

En fait, il y a une distance, il y a un abîme entre la réflexion sur Dieu et la justification de la relation des deux consciences par ce Dieu. Dans la réciprocité, dans le dialogue réciproque entre A et B, avec qui A parle ? Il parle à B ou il parle à Dieu ? Buber ne se prononce pas. Dans le chapitre sur le face-à-face, il s’agit de Dieu, puis dans le chapitre sur la relation humaine, il s’agit de l’homme. Oui, mais qu’est-ce qu’on appelle Dieu ? Nous sommes en présence d’une philosophie personnaliste à base religieuse, proposant un idéal humain utilisable. Mais, je crois que cet idéal n’est pas encore vraiment fondé. Si Dieu n’existe pas, que fait Buber ? Nous verrons par la suite que la difficulté est encore plus prégnante chez Lévinas.

Quelques mots maintenant sur les faux dialogues.

Les faux dialogues sont les échanges de paroles, qui ont l’air d’être des échanges de paroles, qui sont en réalité la juxtaposition de deux monologues. Vous savez que c’est le cas le plus fréquent, dans les discussions entre les gens, dans les échanges de vues, en politique, dans les débats, dans les échanges culturels, dans les interviews, ce qui se passe, c’est uniquement une juxtaposition de monologues. C’est-à-dire que chacun enchaîne sur ce qu’il a dit précédemment, pas sur ce que vient de dire l’autre. Les dialogues les plus courants ne sont pas des progressions authentiques allant de l’un à l’autre pour aller plus loin, mais des progressions linéaires de soi à soi, qui tentent de convaincre l’autre mais sans l’écouter et en sachant en fait que l’autre n’écoute pas.

Le vrai dialogue ne peut pas non plus être l’écoute charitable et généreuse de, par exemple, l’employé de l’armée du salut qui écoute ce qu’on vient lui expliquer pour donner de bonnes paroles et un lit pour la nuit. Il ne s’agit pas d’un vrai dialogue de conscience à conscience.

Buber appelle tout cela des monologues parallèles. Et il les décrit comme issus du mouvement du repli sur soi. Alors que dans le dialogue, il y a mouvement vers autrui, ouverture, débordement vers l’autre, si ce n’est pas un mot de Buber. Il est clair que le silence est préférable aux faux dialogues.

Il y a aussi ce que Buber appelle les dialogues techniques : ce sont les dialogues commerciaux, politiques, les dialogues qui ont lieu dans les arènes internationales, ou dans les arènes politiques. Ces dialogues techniques consistent simplement à préciser les conditions d’un échange matériel de biens ou de procédés. Ce sont des discussions techniques, contractuelles, qui heureusement existent dans les sociétés avancées. Dans les sociétés non avancées, il n’y a même pas de dialogue de relations contractuelles, il y a simplement la guerre. La guerre est la recherche du pouvoir. Au contraire, à un niveau supérieur, celui de la raison, il y a une recherche de relations contractuelles. Elles sont rationnelles, elles sont utiles, elles sont fécondes pour l’instauration de sociétés où les individus sont libres et protégés. Ces relations contractuelles sont importantes et déterminantes pour la création de la démocratie, mais n’allons pas croire qu’à cela se réduit le dialogue vrai, le dialogue existentiel.

Nous pourrions distinguer aussi des niveaux dans ces dialogues techniques. Il pourrait y avoir des dialogues techniques sincères. Il y a une réunion entre les délégués de deux États qui discutent du prix de futurs matériaux, du gaz naturel, du pétrole, etc. Nous pouvons très bien imaginer que ces échanges qui ne sont pas existentiels soient sincères, que chacun met en évidence tous les éléments de la situation réelles. Mais on peut aussi imaginer qu’ils soient mensongers. Donc, on peut distinguer plusieurs étapes, plusieurs formes, à l’intérieur même des dialogues techniques qui ne sont pas des dialogues existentiels. Et il est clair que l’idéal est encore de viser le dialogue technique le plus rationnel et le plus sincère, lui seul permettra le passage au dialogue existentiel, c’est-à-dire le passage de « l’amitié politique », qui entraîne les échanges commerciaux, à l’amitié sans guillemets, véritable, entre les gens, des différents pays, ou des différents groupes sociaux d’un pays donné.

Comment se fait le passage du dialogue vrai au dialogue technique ou au faux dialogue ? Buber rappelle qu’il y a un risque perpétuel de chute dans le cela. Il y a un risque perpétuel de chute dans la chosification d’autrui. On ne maintient pas toujours avec suffisamment de vigilance la présence de l’autre comme sujet. On est toujours tenté de réduire l’autre et ses actions à des résultats, de le réduire à une chose, à un élément, à un numéro, à une abstraction individuée. C’est pourquoi il y a chez Buber une nécessité de recommencer perpétuellement, de recommencer toujours la décision et le revirement. La conversion et la décision sont des activités à maintenir activement perpétuellement en actes. Une activité doit être réanimée perpétuellement si elle est une activité. Si on pouvait faire l’économie de réanimer, de réactualiser des décisions, c’est que ces décisions finiraient par avoir un effet mécanique sur nous, et nous pourrions nous appuyer confortablement sur la perpétuation des effets mécaniques. Au contraire, une décision, un mouvement vers autrui, un dialogue, n’est pas un événement mécanique. C’est pourquoi il doit toujours être réactualisé comme événement et comme acte. La menace, le risque perpétuel, c’est celui de la chute dans la passivité.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (11 décembre 1990)

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