Commencement de la philosophie ?

«       Il est clair qu’en ramenant toute l’histoire de la philosophie à celle de ses crises, toute crise à la recherche d’un fondement et tout fondement au commencement logique et existentiel de la pensée, nous nous jetons délibérément dans la plus éclatante des apories : Platon demandait comment rechercher la vérité si on ne la connaît d’abord, et nous nous mêlons de rechercher le commencement de la philosophie avec toute la philosophie derrière nous, et tout l’univers avant nous. 

      Hegel semblait plus prudent, qui voulait voir le commencement dans la fin, et la validation des processus de l’esprit par ces processus eux-mêmes. C’est de la très fameuse chouette de Minerve qu’il nous parle dans la préface de la Phénoménologie et nous ne semblons pas avoir entièrement entendu la leçon de cette image bien usée : la recherche d’un commencement n’est-elle pas toujours trop tardive? Les choses n’ont-elles pas toujours déjà commencé? Il semble bien que tel commencement radical, comme dans la phénoménologie de Husserl, n’est que la répétition du cogito et l’assomption d’une culture, mais il semble aussi que tels actes philosophiques principiels, comme une crise, une conversion ou une illumination, ne sont jamais ces commencements existentiels pour lesquels ils se donnent, mais les fruits très lentement mûris d’une existence bien antérieure et bien réelle.

      Si tout cela n’est pas inexact, on doit reconnaître au moins que la recherche d’un commencement de la philosophie n’est pas de tout repos, au cas d’ailleurs où elle aurait un sens. Car il se pourrait fort bien qu’elle repose simplement sur une pétition de principe qui mettrait au début ce qui n’est jamais donné qu’en cours de route ou à la fin; dans ces conditions cette recherche représenterait le paradoxe même puisqu’elle consisterait a poursuivre avec des mots un fait principiel qui devrait alors se trouver et au terme de la recherche et à son origine. Le paradoxe serait à son comble si l’on s’avisait que les commencements gnoséologiques ne sont que des résultats par rapport à un commencement ontologique forcément antérieur. Et il faudrait conclure, pour toutes ces raisons, qu’il n’est ni possible ni nécessaire de chercher à la philosophie un commencement qui la fonde : on serait toujours déjà en route, on aurait toujours déjà philosophé, et l’on ne pourrait jamais, comme le lièvre d’Achille, partir véritablement si l’on s’efforçait d’abord de commencer à partir. 

      Ces raisons ne pourraient à la rigueur nous convaincre que si nous avions auparavant fait l’épreuve d’une quête philosophique de la source de la philosophie; mais elles ne sauraient, dès le départ, interdire une telle quête puisque l’examen même de ces raisons et la pensée même du paradoxe du commencement sont déjà pour nous la mise en train de cette recherche et, par conséquent, l’effectuation même d’une certaine manière de commencer.

      Mais l’essentiel de l’aporie n’en reste pas moins vivace : ce n’est pas forcément dans un ouvrage sur le commencement qu’on commence en toute rigueur à philosopher, et la philosophie, nous le savons, est une histoire et non pas une traînée d’étincelles. Les commencements semblent bien toujours venir après d’autres commencements qui les on rendus possibles, et il n’y a peut-être pas, en effet, de commencement gnoséologique radical. 

      Notre aporie fait don éclater une évidence : la recherche d’un commencement radical est à la fois nécessaire et impossible. Impossible puisqu’on ne commence jamais vraiment, nécessaire puisque la philosophie ne peut être elle-même, c’est-à-dire recherche du fondement de toutes choses, que si elle est elle-même d’abord son propre fondement. C’est par essence, nous l’avons vu, que la philosophie se conteste soi-même dans l’événement critique, et c’est par nature qu’elle a toujours déjà été contestée. 

       Si l’on veut poursuivre le mouvement de la philosophie, c’est donc qu’il faut le fonder perpétuellement, l’éventuel progrès de cette forme de pensée résidant dès lors dans le progrès de la conscience de ses fondements. Il n’est pas possible, en effet, de renoncer à chercher à la philosophie un fondement de vérité qui soit un commencement véritable, si l’on souhaite effectivement garantir l’existence même de la philosophie; elle ne se satisfait pas des demi-mesures, et souhaite la vérité parfaitement fondée en soi-même ou la disparition pure et simple de la philosophie comme telle. Comme la vérité ne serait pas fondée Si elle l’était seulement à la fin, le critère ultime de validité n’étant rien d’autre que la validation effective et rétrospective, et l’expérience ou l’événement pouvant toujours infirmer des vérités antérieures garanties seulement par un ordre empirique, il sera toujours nécessaire de chercher à la philosophie un fondement qui se suffise à soi-même et qui soit « au commencement ».

       Il n’y a pas d’autre solution que d’assigner à la philosophie une première tâche préparatoire, qui serait d’ailleurs peut-être neuve en un certain sens, et qui consisterait dans la quête d’un commencement paradoxal. On pourrait alors poser la question de savoir s’il n’existe pas un commencement de la philosophie qui soit tout à la fois fondateur et second.

       A la problématique essentielle de la philosophie il n’y a pas d’autre solution en effet : il convient de trouver un fondement gnoséologique ultime au-delà duquel on ne pourrait remonter et qui serait référence de toute pensée sans avoir lui-même de référence, mais ce fondement à la fois ultime et principiel serait forcément précédé par un quelque chose qui serait assez distinct de lui pour lui être antérieur et assez semblable de lui pour n’être pas un autre terme et ne pas nous entraîner dans une régression à l’infini. C’est pourquoi, paradoxalement, seul un commencement second peut être fixé comme but d’une recherche sur le fondement même de la philosophie. Second, ce commencement doit être cependant créateur et fécond puisque sa fonction est par définition de rendre possible la philosophie et d’assumer son bon départ. Mais un commencement second, c’est, fort simplement, un re-commencement. Notre tâche est dès lors clairement fixée, elle n’est pas pour autant rendue plus facile nous cherchons à savoir s’il est possible de fonder la philosophie sur un élément premier, fait, idée ou expérience, qui serait un re-commencement, c’est-à-dire sur un élément qui serait paradoxalement l’origine féconde et fondatrice de la philosophie, mais non pas sa racine absolument première; ce serait la source, mais non pas le rocher. » 

Robert Misrahi « Lumière, commencement, liberté », introduction 

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