Qu’est-ce que j’entends par sujet?

Robert Misrahi

Tout individu human.

Je n’entends pas par sujet ce qu’on dit couramment. Qu’est le sujet couramment? C’est-à-dire pour Descartes ou Kant le sujet c’est la raison, la liberté maîtrisée. Le sujet est l’individu pleinement maître de lui-même.

Je dis non.

Cette affirmation, selon laquelle le sujet défini simplement en termes traditionnels est la raison en nous, comporte un danger et une erreur : un danger car en affirmant que le sujet est rationnel et en observant la vie autour de nous, nous nous apercevons que la vie n’est pas forcément raisonnable. Autour de nous, il y a guerre, violence, souffrance et aussi confusion, obscurité, illettrisme, ignorance. C’est le fait, un aspect – mais non le tout – de la réalité.

Devant cet aspect de la réalité, les philosophes contemporains, les psychologues, aussi bien Sartre que Lacan sont tentés de nier l’existence du sujet parce qu’ils constatent ou croient constater que l’action humaine n’est pas sa propre maîtresse, qu’elle ne découle pas d’une maîtrise de soi ou de la rationalité. Ils croient constater que la réalité humaine ne découle pas d’une liberté vraie et par conséquent ils nient l’existence du sujet.

Mais pourquoi font-ils cette négation? Parce qu’ils ont défini a priori le sujet par la raison, comme étant l’ensemble des facultés de l’esprit ainsi qu’on le disait au XVIIIe siècle comme on a commencé à le dire avec Descartes mais comme on l’a dit surtout avec Kant.

Dans l’esprit de nos contemporains le sujet est donc cette rationalité, inefficace dans la réalité et donc inexistant, disent-ils. Et voilà pourquoi ils peuvent affirmer soit que notre action est conduite par quelque chose qui n’est pas un sujet, l’inconscient, soit par un sujet inconscient mais c’est aussi l’inconscient, soit que notre action n’est pas conduite par la raison.

Mais alors si l’on est amené à nier le sujet face à ce que l’on va appeler l’incohérence du monde ou la violence, la déraison du monde, si devant cette déraison du monde on est amené à nier le sujet, quelles seront les forces, les recours, les moyens, les voies qui nous permettraient de reconquérir notre maîtrise sur le monde?

Si l’inconscient est radical, si les lois sociologiques ou économiques sont radicales, si un déterminisme extérieur ou intérieur s’impose a notre action comment peut-on espérer, comment veut-on faire croire que l’on pourra reconstruire une liberté, une harmonie, une société, un individu?

Il faut que le sujet existe déjà, dans la vie la plus immédiate pour que l’on ait une chance à un certain moment de l’approfondir, de le reconstruire, lui et la vie. Voilà pourquoi je vais vous proposer et c’est l’essentiel de ce que j’ai à vous dire, une autre théorie du sujet, une autre par rapport aux théories traditionnelles qui sont rationnelles ou aux théories contemporaines qui sont négatrices.

Alors qu’est-ce que je propose? Qu’est-ce que je vois? Je vais utiliser pour décrire cela que je vais nommer sujet une méthode qui s’appelle la phénoménologie. Je vais décrire ce qu’est un individu et en quoi et comment il est un sujet. J’appelle sujet tout d’abord un individu qui est conscient de lui-même, conscient de son existence.

Là, nous sommes conscients d’être ici. Nous sommes par conséquent dès le départ conscients d’être nous-mêmes et c’est ce que j’appellerais la première structure du sujet, nous sommes dans ce que j’appellerais la réflexivité. Nous sommes à une légère distance de nous-mêmes, même si nous sommes en activité, en train de conduire une voiture ou de construire un mur. Même si nous sommes dans l’action quotidienne, dans l’action dite immédiate, cet immédiat est un immédiat conscient en première personne.

Je sais que c’est moi qui construis ce mur, je sais que c’est moi qui conduis cette voiture ou qui écris cette phrase. Autrement dit, l’individu human est à la fois une identité (c’est moi) et une conscience de soi (je sais que c’est moi qui suis là). Il y a là une distance à soi. Je ne dis pas qu’elle est rationnelle car cette distance à soi peut être nourrie d’idées fausses je conduis une voiture et je lis mal un panneau. Je puis très bien être conscient de moi et être dans l’erreur, dans la confusion ou dans l’ignorance de mon passé par exemple et les psychologues ont attiré notre attention à bon droit sur la place du passé dans la construction de la personnalité, mais je puis l’ignorer.

Je puis préférer tel met, telle boisson sans savoir pourquoi, il faudrait que je creuse dans mon enfance, mais en tous les cas je suis conscient de préférer tel ou tel mets. Pourquoi est-ce que j’insiste? Parce que Si l’on supprime cette « légère conscience de soi », si on la nie, la méconnaît, on va être réduit à l’état de robot, on va faire que celui qui conduit une voiture ce n’est pas moi, ni quelqu’un, ce n’est pas un sujet en première personne, c’est X, n’importe qui, on ne sait pas trop qui conduit cette voiture. C’est ce que l’on est tenté de dire aujourd’hui : on parle de dépersonnalisation, du corps morcelé, de l’absence à soi-même; bref on prend pour la réalité normale et fréquente, des pathologies du sujet. 

Robert Misrahi « Le Sujet et son Désir »
(Editon pleins feux)

[Illustration: Paul Guaguin, autoportrait]

Laisser un commentaire