Le sujet n’est pas divisible en facultés ou en « instances ». Tel que je l’ai déjà décrit (comme réflexivité), il est aussi mouvement et action tournés vers l’avenir et poursuivant une jouissance. C’est là ce que j’entends par Désir. C’est le sujet lui-même, comme conscience, auquel nous reconnaissons maintenant une nouvelle dimension : le dynamisme du Désir.
C’est un grand mouvement vers un avenir qui sera source de satisfaction et de jouissance. La majuscule indique la globalité de ce mouvement qui concerne la conscience entière et englobe par conséquent tous les désirs particuliers. La distinction psychanalytique entre le Je et le Moi, entre le Moi et le sur-moi ou entre le ça et le moi empêche de comprendre l’unité dynamique de la conscience-sujet. C’est la même conscience (la réflexivité comme Désir) qui est capable de désirer un accomplissement sexuel ou une référence à l’opinion dominante, un plaisir esthétique ou une « victoire » psychologique. C’est la même conscience qui peut poursuivre le plaisir d’un voyage ou la joie d’une contemplation. Car c’est la même réflexivité, en tant qu’elle est Désir, qui poursuit (ou ne poursuit pas) aussi bien le plaisir sexuel que l’admiration amoureuse, aussi bien l’extase mystique que l’émerveillement dans l’art. Et c’est la même conscience qui poursuit aussi bien la « victoire » que l’ « échec », aussi bien le mépris que la gloire.
Cette unité de la conscience permet de reconnaître un fait généralement écarté : le Désir n’est pas une impulsion aveugle, il implique une activité de pensée qui éclaire et oriente la poursuite qualitative de la jouissance. Parce que le Désir est réflexivité, il définit des buts et il en affirme la valeur. Ils seront pour lui source de jouissance (physique ou mentale, « matérialiste » ou « spiritualiste », « autorisée » ou « interdite »).
L’activité du Désir est polyvalente. Il poursuit la jouissance intuitive et qualitative mais il définit consciemment une certaine forme de jouissance et choisit un certain objet ou un certain avenir pour les valoriser et les percevoir comme source future de cette jouissance-là. En même temps qu’il est un dynamisme du corps-sujet, le Désir met en œuvre une activité conceptuelle implicite. Il est « intelligent ». Plus précisément, il intègre dans sa poursuite qualitative le fruit des connaissances (vraies ou fausses) que la réflexivité acquiert au long de la vie. Le Désir peut bien être « conservateur » ou « avant-gardiste », imitateur ou inventif, adéquat à lui-même ou intérieurement déchiré, toujours est-il qu’il met en œuvre des idées, des concepts et des valeurs. Il peut se tromper et prendre l’armagnac pour un élixir de jeunesse, il n’en reste pas moins toujours intellectuellement actif et source ultime de la justification et de la valorisation de ses choix.
Le sujet, ou le Désir-sujet comme j’aimerais dire, choisit ses attitudes en même temps que ses buts. Il est un être qualitatif et affectif qui déploie une activité. Il se saisit lui-même comme « humeur », « sentiment», « vécu », « émotion». Toutes les riches nuances de l’affectivité sont aussi les manières d’être par lesquelles le sujet se perçoit lui-même.
Ce fait ne présente aucune difficulté, il est expérimenté chaque jour par tous.
Ce qui paraîtra moins évident est l’affirmation de la liberté de ces qualités affectives impliquant des actes intellectuels. Je dis qu’ elles sont leurs propres sources. L’allégresse ou l’angoisse, par exemple, sont des manières d’être que le sujet lui-même engendre et fait apparaître. On « se fait » triste ou joyeux, anxieux ou émerveillé, inquiet ou serein. Le Désir-sujet « adopte » les qualités affectives qui seront le contenu concret de sa prise de conscience. La réflexivité n’est pas un acte vide et abstrait de connaissance, elle est un Désir. Mais ce Désir, ce sujet vivant, n’est pas un dynamisme vide qui se dirigerait vers un avenir qui le comblera, vers un but qui le satisfera: ce dynamisme du Désir est lui-même affectivement qualifié et intellectuellement définissable, et cela, dans le présent, dans le mouvement même de son développement.
Cette qualification affective est sa propre source. Si je désire traverser à la nage un torrent impétueux (mon but), j’accomplirai ce geste dans l’anxiété, dans l’allégresse ou dans la sérénité selon que je sais que je suis ou non en danger et selon mon attitude intérieure face à ce danger, eu égard à la manière dont je l’évalue et à la façon dont je souhaite « réagir ».
En fait, ici, j’agis. C’est moi qui agis et qui me mets non seulement dans la situation objective d’affronter un danger, mais aussi dans le cas de me fixer à moi-même ce but, et de décider au fond par moi-même que je vivrai l’angoisse, ou l’allégresse, ou la sérénité.
Le Désir-sujet, dans la vie et l’action, est toujours doublement créateur. Il est doublement « constituant ». D’une part, il choisit ses buts en les préférant à d’autres buts possibles, en les définissant dans leur contenu et en créant leur désirabilité et leur valeur.
D’autre part, il se crée en même temps lui-même. Par le fait qu’il crée son but, sa valeur et l’action qui l’atteindra, le Désir-sujet crée sa propre personnalité : ferme ou pusillanime, irréfléchie ou maîtrisée, inventive ou passive. Un but, une action ne font pas une personnalité, mais la suite cohérente et indéfinie des actions, des choix et des attitudes constitue peu à peu cette personnalité.
Doublement créateur et constituant, source de ses buts en même temps que de lui-même, le Désir-sujet est bien un acte libre. Parce qu’il est réflexivité et conscience, il peut être cette distanciation qui l’arrache au passé immédiat et qui peut se faire, en effet, création de ses affects et création de ses buts. C’est parce qu’il est réflexivité et conscience que le Désir-sujet est simultanément créateur de ses valeurs et de ses motivations, et créateur de sa personnalité et de ses manières d’être. C’est une spontanéité qualitative qui caractérise le sujet comme Désir, c’est-à-dire l’individu comme vie. Cette spontanéité qualitative et créatrice est la liberté même.
Je ne dis pas que les libres choix du Désir sont toujours adéquats et mènent toujours à la jouissance désirée; je ne dis pas que le déploiement du Désir soit toujours spontanément heureux et accordé aussi bien à lui-même qu’à l’autre. J’ai assez souligné le rôle et la place de la souffrance ou du conflit dans la vie concrète pour qu’on ne voie pas ici un optimisme aveugle.
Il reste que, heureux ou malheureux, le Désir est l’acte d’un sujet et qu’à ce titre il est à la fois « pensant » et libre. Et l’affirmation de cette liberté (qui est la liberté spontanée, celle du premier niveau) n’est pas destinée à justifier l’hédonisme généralisé ni le « tout est permis » de l’anarchisme; elle est destinée à rendre possible le changement des contenus du Désir et des formes de la jouissance. Cette liberté du Désir, qui est la liberté même de la réflexivité et de la conscience, la liberté du sujet, est la condition de possibilité d’un travail de l’esprit qui pourra changer le Désir, modifier ses contenus et ses choix. De même que la présence constante de la conscience est la condition de possibilité du passage de l’aliénation à l’autonomie (le concept d’inconscient rendant ce passage incompréhensible et impossible), de même seule la liberté première du Désir peut rendre possible et intelligible le passage d’un Désir doloriste à un Désir de plénitude.
Le Désir est donc toujours intelligent et libre, fût-ce d’une façon « malheureuse ». Il est donc susceptible de recevoir telle ou telle transformation que la réflexion (et le Désir) auront jugé désirable.
C’est dire que la proposition bouddhiste d’éradiquer le Désir ne correspond pas à la réalité effective de l’homme. Spinoza exprime mieux cette réalité en affirmant (avant les psychanalystes et autrement) que « le Désir est l’essence de l’homme ».
Je reprends ma description. Le sujet de la réflexivité étant en même temps Désir, celui-ci étant d’ailleurs « intelligent » et libre, il convient de mieux le connaître pour être en mesure de répondre à la question posée plus haut : l’homme a-t-il le pouvoir d’opérer une conversion ? Celle-ci est-elle possible ? Pourquoi est-elle non seulement souhaitable mais aussi absolument indispensable ?
J’ai déjà montré que le Désir est libre : il choisit sa distanciation, ses motivations et ses valeurs, ses voies, ses attitudes et ses buts. Si une conversion s’avérait utile, elle serait possible.
Mais, en supposant par avance qu’une éthique repose sur une conversion (‘établirai ce fait plus loin), la question subsiste de savoir si la nature même du Désir ne lui interdit pas d’accéder à une satisfaction entière. S’il en était ainsi, la liberté et la capacité de changement du Désir ne lui seraient d’aucune utilité. Ne dit-on pas en effet, avec la philosophie de Schopenhauer, que le malheur humain provient exclusivement du désir parce que celui-ci est par essence un manque et que ce manque ne peut jamais être comblé ? Si l’essence du Désir est, comme pensent aussi Sartre et Lacan, de ne pouvoir jamais être comblé, s’il est l’ « impossible » ou le « manque à être », à quoi servirait l’acte de le changer, de le « libérer » ? Mais si l’accès à la satisfaction vraie est impossible, on ne comprend plus la poursuite d’une psychothérapie ou l’attachement à un travail philosophique. La pseudo-joie du tragique, dont nous entretiennent les contemporains, n’est que l’un des masques de la sociabilité. Si le Désir était l’impossible, le sujet se désespérerait et finirait par se suicider. Si Schopenhauer avait raison, l’humanité aurait disparu soit par mort lente soit par suicide, condamnant d’ailleurs du même coup la philosophie de Schopenhauer qui, bon vivant, condamnait le suicide.
Je poursuis donc l’analyse du Désir, et cela dans une nouvelle lumière.
Qu’en est-il du manque ?
Il n’est pas la définition du désir qui le condamnerait à l’insatisfaction permanente et indépassable. Le désir n’est pas par essence la poursuite sans fin et sans espoir d’aboutissement, poursuite qui désignerait à son horizon un infini sans repos et un but inaccessible. À mesure qu’on s’en approcherait, il s’éloignerait. Cette vision du désir comme recherche indéfinie d’une impossible satisfaction est paradoxalement partagée par les théologiens et par l’opinion non éclairée. Les uns disent que le désir, étant quête infinie qui ne peut être comblée, est en réalité l’expression d’un désir d’absolu ou désir de Dieu. Les autres affirment d’entrée de jeu que la perfection n’est pas de ce monde et que le bonheur, visé par le désir, est en soi inaccessible. Seule la poursuite du bonheur serait à notre portée, mais non pas le bonheur lui-même. Le désir ne pourrait être comblé. Le théologien et l’homme de la rue se rejoignent pour condamner ce qu’ils disent être les illusions du désir. Ils s’unissent alors aux psychanalystes qui affirment souvent que le sujet est manque à être et que le désir est l’impossible.
Dans le même temps, et dans une parfaite contradiction, le théologien et le sens commun reconnaissent que le désir recherche un absolu, et qu’il a une sorte de connaissance de cet absolu puisqu’ils le nomment « bonheur ». De son côté, le psychanalyste sait que le désir recherche la jouissance et qu’il l’atteint à travers de multiples formes : auto-accusation, goût de l’échec, répétitions, identifications, etc.
Il n’y a là qu’une vision que j’appellerai tendancieuse. Elle souligne la souffrance attachée au désir quotidien, aux difficultés de la relation, et de cette souffrance elle fait une essence. Mais en procédant ainsi, on fixe le désir sur le manque, on limite la description qu’on en fait au premier moment de son mouvement.
Et, parce que ce mouvement du désir ne s’interrompt jamais, on affirme qu’il est tout entier le mouvement et la présence du manque. La vie, l’action ne seraient qu’insatisfaction, frustration, nostalgie, déception, désillusion, échec et impuissance ; et tout cela pour un sujet enchaîné devant les biens inaccessibles qui lui seraient interdits mais dont il aurait la connaissance et le pressentiment : la perfection, le bonheur et la liberté.
Cette vision est borgne. Elle ne voit pas que le manque n’est que le moteur initial (et l’anticipation) du mouvement dynamique qui atteindra son but, celui-ci étant une forme de la jouissance : plaisir, satisfaction ou joie. Si le sujet n’était pas persuadé que son désir atteindra son but, ne serait-ce qu’en partie, il ne se mobiliserait pas. Le sujet ne « s’investit » dans un désir, c’est-à-dire une action orientée par son but et motivée par son espoir, que s’il est persuadé d’accéder à un résultat qui sera une satisfaction. Le désir agit. L’intelligence, en lui, comprend la distance entre le présent assoiffé et l’avenir plus ou moins comblé, plus ou moins satisfait. La spontanéité du sujet, la simplicité et la sincérité de la conscience ordinaire pleinement ouverte à sa propre expérience, sait reconnaître la satisfaction, son plaisir ou sa joie lorsque l’action du désir a atteint son but. Ces expériences sont innombrables.
Les témoignages ordinaires ou exceptionnels seraient en nombre incommensurable. L’humanité, les sujets ont toujours à un moment ou à un autre, fait l’expérience de la joie d’un amour partagé, d’une entreprise réussie, d’une victoire emportée. Nombreux sont ceux qui pourraient témoigner d’une vie heureuse, d’une ambition satisfaite ou d’un moment d’intensité exceptionnelle et inoubliable. Le désir n’est pas l’impossible, il est le possible et, souvent, le réel.
C’est dire que si le moment initial du Désir (tous les désirs) est le manque et, précisément, le sentiment d’un vide qui se dirige vers son propre avenir comblé, seule la référence à la durée du mouvement et à son stade final, qui est celui de la jouissance, permet de saisir en sa vérité la nature du Désir. Il est l’ensemble de son propre mouvement: manque qualifié, action créatrice, jouissance intuitive et réjouissance du résultat. On désire un lieu de réunion et de culture pour son village : c’est qu’il en manque. On entreprend cette construction : action continue et concertée des habitants, des élus, des banquiers et des artisans. Enfin, on inaugure la salle des fêtes, qui est aussi auditorium et bibliothèque ou médiathèque : on se réjouit. Puis on en jouit.
Cet exemple est paradigmatique : le désir est le manque imaginatif et créateur qui peut changer ou enrichir le monde et éprouver la grande joie de la création et de l’aboutissement. Les résultats du Désir se fêtent au champagne. Certes, il existe des échecs, des contretemps, des malheurs, de la souffrance : mais n’ai-je pas commencé ma réflexion par ces faits ? La souffrance et la crise (le manque…) n’ont-elles pas été le moteur de ma propre recherche ? C’est dire que le négatif, s’il est un problème sérieux, et s’il est pris au sérieux, ne doit pas nous aveugler et nous envahir au point de nous interdire l’accès à la vérité : c’est-à-dire à la nature entière du Désir.
De même, je sais bien que les psychothérapeutes sont confrontés aux nombreuses et fréquentes maladies de l’affectivité et du Désir. Mais la pathologie n’est pas la norme de l’être humain. Le sujet n’est pas seulement un horizon désirable que l’analyste pourrait se borner à évoquer pour la forme : il est la puissance active du Désir comme conscience et comme jouissance. C’est comme tel que nous devons en poursuivre et en approfondir la description.
Le Désir est aussi puissance imaginative. L’avenir qu’il anticipe, il l’imagine avant de le concevoir et de le construire pour s’en réjouir. Dans sa spontanéité, l’imagination, comme pouvoir du Désir, est donc une force créatrice. C’est cette puissance créatrice d’images qui est à la source de tout le symbolisme. Elle est aussi à la source du langage puisque la puissance imaginative, comme aspect du Désir, est aussi un aspect de la réflexivité. Il appartient à la conscience d’être à la fois puissance du Désir et puissance de l’imaginaire.
En effet, parce qu’elle est aussi son propre corps, la conscience est en mesure de projeter dans l’espace des images et des signes.
Mais cette projection peut être détachée du réel. L’image (ou la conception erronée, ou la croyance) devient alors une production immanente, une pure production de l’esprit désirant sans référence au réel qui est « transcendant », c’est-à-dire extérieur.
Le Désir se déploie alors selon sa propre logique, recherchant plaisir et puissance par son seul déploiement, et non par un travail et une attention au réel. Cette absence de médiation provient de l’impatience. Souhaitant sauter par-dessus le temps, le travail et la maturation, le Désir produit un monde imaginaire et un rapport imaginaire au monde.
De là proviennent les névroses, les psychoses et toutes les maladies du moi et de la réflexion. De là proviennent aussi toutes les croyances, les mythologies et les superstitions qui prétendent que la réalisation d’un désir peut s’obtenir par la seule formulation de ce désir.
S’il en est ainsi, on peut affirmer que le Désir est toujours libre, même lorsqu’il est dans la dépendance d’un objet imaginaire. Car l’objet ou la situation qui s’impose imaginairement au Désir aliéné est son propre ouvrage. Le Désir se jette lui-même dans ce que j’appellerai une libre dépendance. Le sujet est toujours complice de son aliénation parce que celle-ci n’a de signification interne et de consistance que par le regard du sujet, par l’action de son Désir. C’est un sujet A qui invente et pose l’autorité tyrannique d’un sujet B. C’est le même sujet qui construit, pose et respecte les normes coercitives d’une situation ou d’une législation.
______
Selon mon principe de cohérence, je reconnais ici ce que j’ai reconnu pour la réflexivité ou pour le Désir en général : c’est parce que le sujet est toujours libre qu’il peut désirer se libérer davantage et travailler à cette libération. De même c’est parce que la puissance imaginative du Désir est une puissance libre que ce Désir peut tenter de se libérer des aliénations qu’il a produites.
Le Désir, qui est toujours une liberté (plus ou moins heureuse) n’est pas seulement manque, il est aussi action et jouissance.
Insistons sur ce dernier terme. Il ne suffit pas de simplement l’évoquer ou d’en souligner la place, il n’est pas pertinent de rapporter toutes les actions à la jouissance en laissant croire que ce rapport est d’une part inconscient et d’autre part coupable.
Il y a une insupportable contradiction dans le fait d’affirmer d’un côté que le « désir » est l’ « impossible » et de l’autre côté que le sujet recherche toujours et peut éprouver de la jouissance.
Revenons au Désir lui-même, à sa réalité intégrale. Il est le manque qu’une action adéquate permet de combler : tel est le sens de la jouissance. Elle est l’accès à une plénitude visée par un manque. La soif entraîne l’action de boire qui rend elle-même possible et réel l’accès à la fraîche plénitude de la satiété (ou à la chaleureuse plénitude du réconfort). Qu’il y ait dans cet accès une vive tension, une exaltation qui peut être vécue comme un éclat, ou bien au contraire une détente, un élargissement du sentiment d’être, qu’il s’agisse de l’orgasme ou de la joie musicale, des cloches de la Libération ou du plaisir des gourmets, toujours est-il que le sujet parvient à une plénitude. Si le manque est en un sens la souffrance du vide, la satisfaction est alors le sentiment de la plénitude heureuse. C’est par la nature même du sujet, et donc du Désir qu’il est, que ce sujet pose toujours à son horizon l’accès à une plénitude heureuse. Nulle culpabilité n’est originellement inscrite dans ce mouvement. Le manque et la souffrance ne sont pas des vertus, la plénitude et la joie ne sont pas des perversions. La conscience, en sa simplicité, est tout naturellement le mouvement affectif et créateur d’un sujet qui passe de l’être incomplet à l’être comblé.
Ce sentiment de plénitude qu’est la jouissance est intuitif. Non pas mystique ou mystérieux mais qualitatif et direct. Ce sentiment, cette satisfaction, ce contentement, cette allégresse est la saisie qualitative du sujet par lui-même. La jouissance, quelle qu’en soit la forme, est le sentiment d’une densité intérieure qui est en même temps une intensité, c’est la conscience d’une cohérence qui est en même temps cohésion et accord avec soi-même. Mais la densité est ici une intensité, l’accord avec soi-même est un mouvement dans le temps. La jouissance est la plénitude du soi lorsque cette plenitude est dynamique, intense et temporelle.
Je dis alors que la joie est le concept et le terme qui exprimeront le mieux cette richesse de la jouissance. Le plaisir, le contentement, l’allégresse, la satisfaction sont des joies qui peuvent devenir la Joie. Ces affects sont plus que des affects. Ils sont le déploiement intuitif du sujet lui-même. La vie du Désir est la vie du sujet. Il devient clair que le sentiment de plénitude heureuse auquel un Désir peut parvenir est traduisible en termes d’être. La plénitude du Désir et le manque comblé du mouvement temporel sont l’expérience que fait le sujet de son accès à l’être.
L’être n’est pas une transcendance supérieure, ni une déchéance de l’Être. Je n’ai pas affaire à l’Être. J’ai affaire (comme tout sujet) à l’être. Celui-ci est l’expérience de soi lorsque le sujet atteint la densité par la cohérence, et l’intensité par la jouissance.
Loin qu’il soit « manque à être », le Désir-sujet est bien au contraire instauration de l’être, jouissance d’être, jouissance de se saisir comme réalité, plénitude et signification. Que l’expérience quotidienne atteste du renouvellement constant du désir et nous livre le mouvement intérieur du temps comme un rythme de tensions et de détentes, de manques et de plénitudes, ne signifie pas que le Désir ne peut être comblé. C’est le contraire qui est vrai : la dialectique de l’insatisfaction et de la satisfaction est le moteur du dynamisme existentiel. Elle est aussi la preuve que la plénitude est une expérience constamment renouvelable.
Robert Misrahi, Le travail de la liberté (pp 46-56), LE BORD DE L’EAU 2008
