La joie, par Robert Misrahi

Pourquoi parler de la joie ? Pourquoi se référer au bonheur à notre époque ? L’une des raisons fondamentales est précisément la situation catastrophique de notre temps. En réalité, c’est précisément parce que la condition humaine en général, notre condition aujourd’hui, notre condition historique en Europe, est catastrophique, qu’il est nécessaire, indispensable de réfléchir sur la joie. Pourquoi ? Parce que la joie est le symbole de tout ce au nom de quoi nous sommes capables de condamner la guerre, la violence, le malheur. La joie est ce qui éclaire tout le négatif : la guerre, le malheur, la catastrophe, c’est-à-dire ce contre quoi nous devons lutter. En réalité, nous ne pouvons être indignés par les injustices ou le malheur, par la guerre ou la famine, que si nous savons ce vers quoi nous devrions nous diriger, ce vers quoi l’humanité devrait se diriger, ce que nous avons envie de vivre, tout simplement.

En termes plus simples, on pourrait dire que c’est seulement en référence à l’expérience de la joie, à l’expérience d’une vie heureuse que chacun a pu faire, fût-elle élémentaire, schématique, sporadique, mais que nous voudrions approfondir, que nous pouvons comprendre que la guerre, la violence, la nuit sont justement condamnables, sont justement ce contre quoi il faut lutter. Il n’y aurait pas de raison de lutter pour la liberté, pour la démocratie, pour la paix, pour l’indépendance des individus et des peuples, s’il n’y avait pas cette justification profonde, à savoir la joie que tout homme désire et que tout homme est capable de vivre.

Devant leur inefficacité, le temps est venu de ne plus se limiter à des définitions a priori de la morale, à savoir le bien et le mal, et d’aller à l’essentiel. Et l’essentiel, en réalité, c’est : ou la joie ou le malheur. On peut, bien sûr, par commodité, désigner la joie comme étant le bien, puisque c’est ce que nous poursuivons, et désigner la guerre et la violence comme étant le mal, puisque c’est ce que nous condamnons. Mais l’essentiel est de ne pas faire de tout cela des questions de mots. Si nous nous situons au-delà de la morale, nous allons être plus libres pour construire quelque chose, car la joie n’aura plus à être poursuivie comme un devoir discutable en un temps de malheur.

La joie est, au contraire, tout ce que tous ont raison de poursuivre, pourvu, bien entendu, qu’elle n’entraîne pas le malheur d’autres gens, d’autres peuples. Dans ce cas, ce ne serait plus la joie, ce serait l’égoïsme ou le narcissisme. Or, la joie suppose naturellement une certaine forme de relation aux autres, c’est-à-dire de présence des autres et de tous les problèmes éthiques et politiques. Cela signifie qu’elle se situe forcément dans un désir de généralisation. La joie, ce n’est pas seulement le désir de la joie pour soi, ce serait non seulement égoïsme, mais surtout absurde et impossible. La joie, c’est surtout d’abord le désir de la joie pour quelques-uns et pour soi, puis ensuite, au-delà, pour un plus grand nombre et enfin pour le plus grand nombre.


C’est vraiment Spinoza qui est le premier philosophe moderne de la joie. Certes, il a été précédé d’une façon importante par Aristote, celui de l’Éthique à Nicomaque. Aristote intègre en effet déjà toutes ses réflexions sur le bonheur, sur le plaisir, à une réflexion politique. Mais son but fondamental reste moral et consiste, malgré tout, à créer un bon citoyen grec dans sa cité. D’autre part, la culture antique n’a plus d’impact réel sur notre culture et notre existence contemporaine. Au contraire, Spinoza est le philosophe moderne de la joie.

Il y a deux ou trois aspects importants chez Spinoza que nous pouvons évoquer et qui permettent, comme une source, de mieux comprendre toutes les études et les recherches sur la joie qu’aujourd’hui nous pouvons être amenés à faire.

La première idée sur laquelle il est important d’insister avec Spinoza, c’est l’idée de l’unicité du monde. Le monde est Un, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de Dieu qui serait personnel et transcendant, séparé du monde, comme un Dieu juif ou un Dieu chrétien, c’est-à-dire un dieu monothéiste créateur qui aurait aussi, selon la tradition des textes qui évoquent ce Dieu, créé les conditions qui font qu’il y a péché originel, chute et mal. Un tel Dieu, judéo-chrétien, n’existe pas chez Spinoza. On peut dire que l’essentiel, la première tâche que Spinoza s’est assignée, c’est de faire la critique de la religion et du dualisme pour les raisons suivantes : d’une part, philosophiquement et conceptuellement, le dualisme est difficilement défendable en dehors de la foi ; d’autre part, toutes ces religions monothéistes judéo-chrétiennes ont surtout pour vocation et pour but de réduire la plénitude de l’existence humaine, de réduire le mouvement vers la joie, vers l’expression totale de la personnalité. C’est-à-dire que ces religions tentent de soumettre et d’écraser les individus humains sous l’emprise de la loi.

On croit aujourd’hui trop souvent, précisément chez ceux qui partagent une vision tragique du monde, que la morale se réduit au respect, et qu’elle est essentiellement et fondamentalement le respect de la loi. Cet état d’esprit marque en fait l’influence de Kant, et est en réalité une espèce de régression par rapport à ce qu’a critiqué Spinoza. Spinoza nous dit que le vrai souci de liberté, qui doit être celui de l’éthique, ne peut pas se définir par une loi et par un appel à l’obéissance à la loi. Grâce à l’idée d’un monde unique et non religieux, Spinoza veut nous libérer de l’emprise de la loi. Cela lui permet ensuite de décrire la réalité humaine d’une façon tout à fait moderne et originale, totalement différente de celle qui est décrite par le christianisme et même par nos contemporains. En un mot, on peut dire que l’homme décrit par Spinoza est l’Homme-Désir. L’essence de l’homme, écrit Spinoza, c’est le Désir. De la même façon qu’il a refusé de séparer ce monde-ci et un Dieu transcendant, il refuse de séparer l’individu humain en un corps et une âme. L’individu humain est une totalité concrète, et cette totalité concrète est définie par le Désir. Ce Désir, c’est celui de persévérer dans l’existence, c’est-à-dire d’accroître perpétuellement son pouvoir d’exister, sa force de vie.

Pour autant, quand Spinoza définit l’homme comme Désir et comme Désir de la joie, il n’en conclut pas que l’éthique consiste à dire qu’on peut faire n’importe quoi. Il découvre, au contraire, que tous les désirs ordinaires peuvent entraîner les passions que l’on connaît, et il souhaite que, par la réflexion, l’individu reprenne la maîtrise de sa vie. Et c’est là l’originalité de Spinoza : la maîtrise de la vie d’un individu n’est pas du tout la lutte contre le plaisir, la joie, l’affectivité, mais c’est la lutte contre les passions aveugles. Bref, il est à la fois philosophe du Désir et philosophe de la réflexion, c’est pourquoi il peut se permettre de passer du terme joie au terme béatitude. Mais pour nous, c’est le terme joie qui sera maintenu.

Nous pourrions aussi nous référer à Nietzsche, dans certaines de ses affirmations, certains passages de ses œuvres, où l’on trouve une référence à la joie, ce qu’il appelle la vie ascendante. Nietzsche évoque aussi, dans Ainsi parlait Zarathoustra, le « Grand Midi », ce vers quoi doit se diriger l’humanité ou le « nouveau philosophe ». Certes, très importante aussi est l’idée nietzschéenne selon laquelle il y a lieu de renverser les valeurs anciennes, de les transmuer, de présenter des valeurs nouvelles. Mais si nous lisons Nietzsche de près, nous pouvons nous apercevoir que les valeurs nouvelles qu’il veut instaurer se réfèrent en général à la cruauté et à la violence. Ce qu’il annonce, il ne le réalise pas. On le voit dans Zarathoustra, où il affirme : « Je t’apprendrai la cruauté. » Nietzsche préconise, bien sûr, quelque chose de dionysiaque, mais il préconise en même temps la violence, le corps conçu comme mécanisme et instinct. Il privilégie les instincts sur la conscience, dont il dit qu’elle est toujours illusoire. En réalité, nous sommes, avec Nietzsche, en présence, curieusement, d’une philosophie qui a pressenti la joie, mais qui reste, à mes yeux, une philosophie de la violence.

À l’inverse, Ernst Bloch est peut-être, en nos temps contemporains, l’un des meilleurs représentants de ce que l’on pourrait appeler l’ouverture de l’avenir. Ernst Bloch a été marxiste, mais le mouvement généreux et rigoureux de sa pensée l’a amené à tenter d’aller au-delà du marxisme, vers quelque chose qui est l’utopie. Ce qui est important chez Ernst Bloch, c’est que ce mouvement utopique de toute l’histoire, ce mouvement vers un avenir de plénitude et de joie, n’est pas un mouvement appuyé sur la simple foi. La pensée de Ernst Bloch n’est pas le résultat de ce qu’on pourrait appeler un pari optimiste. Ernst Bloch va beaucoup plus loin : il étudie les textes littéraires, les textes philosophiques, en s’appuyant sur des données de la psychologie, sur une analyse de la culture. Il nous montre des réalités qu’il réunit sous le terme de catégorie. Ce qu’il dégage, c’est une sorte de structure de l’esprit humain, que nous dirions plutôt une disposition fondamentale de l’esprit humain, qui est justement l’ouverture vers l’avenir et qu’il appelle catégorie espérance. Ernst Bloch voit très bien que ce qui caractérise la conscience, c’est le mouvement actif et dynamique vers l’avenir. C’est quelque chose qui est à la fois extrêmement important, mais qui paraît très simple, et dont on peut s’étonner que les autres philosophes comme Heidegger, Sartre, Jaspers ou Gabriel Marcel n’aient pas vu à la fois l’immédiateté et l’importance. C’est que tous ces philosophes, bien que la plupart d’entre eux se soient voulus athées, sont en fait freinés par une conception religieuse de l’existence, pécheresse et condamnée. Au contraire, Bloch n’est pas limité par une telle doctrine. Il arrive en somme innocent devant l’analyse de l’existence humaine et il peut remarquer, sans difficulté philosophique, que le mouvement spontané et réel de tous les individus, et aussi d’une bonne partie de la culture à travers l’histoire, c’est justement l’affirmation dynamique du dynamisme en l’homme. L’humanité n’existerait pas si elle n’avait pas toujours eu le désir, confiant, de construire et de créer.


Je relie toutes mes analyses de la joie à une conception du bonheur. Mais comme le mot bonheur est un terme vague, je pense que nous pouvons lui donner tout son sens par l’analyse de la joie. La joie que je décris ne peut pas consister simplement dans la satisfaction du désir, ou, comme disent certains contemporains, dans la satisfaction des besoins. Les plaisirs et les satisfactions sont des éléments quasi corporels, alors que la joie intègre tous les éléments corporels à une dynamique consciente. Je ne dis pas que la joie serait spirituelle, je dis qu’elle est le sentiment de la satisfaction d’une conscience, en tant qu’elle éprouve tout le déroulement de sa vie comme satisfaisant, cohérent et significatif. À l’intérieur de la joie, bien entendu, nous pouvons trouver des éléments ponctuels qui seraient le plaisir, ou bien la satisfaction, ou bien l’allégresse, mais la joie, elle-même, est la synthèse repensée, retravaillée de tous ces éléments, un vécu un peu original et différent de tout cela. Je pense, par exemple, au contentement ou bien à la jubilation. Le mot joie doit intégrer ce que nous pourrions appeler, d’une façon symbolique mais réelle aussi, « la chair et la conscience ». Le mot joie désigne la conscience de soi d’un individu tout à fait concret, et en même temps intelligent, réfléchi et conscient de lui-même. C’est-à-dire que la joie désigne un haut niveau d’existence à la fois sereine, active et heureuse d’exister, une sorte d’adhésion complète de l’existence à tout son mouvement et à toutes ses satisfactions intégrées.

Je tente, avec mes moyens, de réfléchir et d’écrire non seulement après Heidegger et Sartre, mais également après Hegel. Je ne pense pas du tout que le désir ne recherche que lui-même. Le moment où le désir ne rechercherait que lui-même est celui où un individu n’a pas de visée, pas de véritables valeurs qui le satisfassent. Imaginons, par exemple, un peintre qui a un désir très important, très profond, qui est le désir de peindre. Pourquoi appeler, avec Hegel, « désir insatiable » le fait que ce peintre consacre sa vie entière à peindre ? Pourquoi ne pas voir, au contraire, que la succession infinie de tous les tableaux qu’il fait, depuis le moment où il se met à peindre jusqu’à sa mort, est précisément la réalisation de son désir ? Pourquoi se limiter à décrire le passage d’un désir à un autre, au lieu de la réalisation, toujours plus approfondie, du même Désir ? Ce que le peintre vise, un peintre authentique, ce n’est pas du tout l’activité perpétuelle et matérielle de peindre, mais la réalisation d’une œuvre peinte. Ce qu’il désire, ce n’est pas sa propre activité matérielle de peindre sur une toile, ce qu’il désire, c’est la réalisation d’un tableau. Or, à ce moment, on peut reconnaître que le désir atteint sa satisfaction, et c’est cela que Hegel ne veut pas reconnaître. Le désir crée des œuvres.

Si le Désir est perpétuellement renaissant, une fois une œuvre achevée, le peintre souhaite en faire une autre. Pourquoi penser ce désir comme malheureux ? Pourquoi le penser comme manifestation de l’échec ou du désir vide et de la béance, comme disent les contemporains après Hegel ? Quand le manque est rempli par l’œuvre, par le plaisir, par la satisfaction, pourquoi ne pas le voir ? Ce manque est rempli, mais heureusement, nous sommes des êtres vivants, c’est-à-dire infiniment dynamiques jusqu’à notre mort. Cela signifie qu’on ne peut comprendre le désir que par son but, et non pas comme le mouvement du manque. Il n’est manque que par rapport à un but, et c’est par une sorte de volonté d’abaisser l’humanité qu’on veut détourner notre attention de la réalisation des buts et concentrer notre attention sur l’activité perpétuelle de manque. Mais en réalité, il y a des réalisations : l’humanité réalise des choses, elle crée des œuvres artistiques, elle crée des institutions. Constamment, l’humanité crée ; constamment, notre peintre va poursuivre la création de ses tableaux. Pourquoi ne pas voir, dans ce mouvement infini, le mouvement du perfectionnement, le mouvement même de la perfection ? C’est-à-dire le mouvement qui tente de s’approcher, dans le cadre d’une certaine doctrine ou d’un certain but, d’une certaine valeur, le mouvement qui tente de s’approcher perpétuellement d’une perfection qui donnera de plus en plus de joie, de plus en plus de satisfaction ? Et la joie est précisément cela : la prise en compte de toute la dynamique du désir. C’est-à-dire que la joie va résulter d’un nouveau regard sur le désir. Au lieu de voir le désir comme une sorte de mouvement perpétuel du vide, il faut le voir comme le mouvement perpétuel de la création toujours mieux faite.


La joie suppose une certaine forme de retour sur soi, de réflexivité, c’est essentiel. Dans mon vocabulaire, j’essaie de dire que même dans le désir ordinaire, spontané, désordonné dont nous avons parlé, il y a de la réflexivité. Mais j’appelle réflexivité le degré le plus bas de la réflexion. Il y a un petit peu de pensée, un petit peu de conscience, mais tout cela est confus, obscur et violent, et entraîne justement toutes les difficultés que l’humanité connaît. Au contraire, la joie ne peut s’instaurer comme satisfaction durable et généralisable et comme signification, que si l’on passe de ce désir vaguement pensé, mais très obscur et violent, à un désir complètement transmué, c’est-à-dire à une sorte de maîtrise et de transformation du désir. Cette maîtrise qui ne consiste pas dans une répression, mais dans une transformation et dans un choix. Il s’agit non seulement de faire un choix parmi nos désirs mais aussi de faire le choix d’un effort de transformation de nos choix, c’est-à-dire de faire parcourir par la réflexion, par la conscience, par la culture, tout ce que nous désirons spontanément. Il s’agit finalement d’élever nos choix à un grand niveau de réflexion. Par exemple, dans les relations à autrui, dans la vie ordinaire, dans la vie politique, la vie quotidienne, très souvent naissent des malentendus. Alors, il y a des philosophes qui, comme Jankélévitch par exemple, font du malentendu une des structures de la conscience. Or, le malentendu manifeste seulement la difficulté des relations entre consciences, que moi j’appelle hâtives et obscures. Il s’agit simplement du fait que les individus n’ont pas encore assez parlé aux autres ou ensemble, ils n’ont pas encore assez compris ce que les autres souhaitent, et n’ont pas assez exprimé ce que eux-mêmes souhaitent et n’ont pas assez cherché ensemble ce qu’ils peuvent créer ensemble.

Comme tout cela n’est pas en réalité structurel, tout cela est dépassable. Il s’agit d’un manque de maturité dans le langage qui ne peut être combattu que par l’intervention de la réflexion. Cette réflexion ne consiste pas du tout dans une sorte d’attitude ascétique qui consisterait à dire que puisque la vie civile, la vie sociale est faite de malentendus, nous nous retirons dans notre tour d’ivoire. Ce serait justement l’attitude classique : je sors du monde. L’attitude que je préconise est plus courageuse, elle essaie de faire intervenir la réflexion pour précisément confirmer que cela était bien de souhaiter une vie sociale, mais que cette vie sociale n’est possible que si elle passe par la réflexion. Le désir reste le même, il est celui de la coopération, de la vie sociale, mais comme il est parcouru de la lumière de la réflexion, il réalise mieux ses propres fins, évite les faux problèmes et va à l’essentiel. Autrement dit, la réflexion réalisant mieux le désir permet le passage du désir à la joie.

Il va de soi que pour moi la joie est une activité. En termes philosophiques, mais ça veut dire la même chose, elle est un acte. La joie est un acte de la conscience. Elle est une activité de la conscience qui se hausse au meilleur d’elle-même et à sa propre plénitude. Mais, ce fait de se hausser au meilleur de soi et d’atteindre la plénitude, ne peut se faire qu’à travers des actes extrêmement concrets comme, par exemple, la joie de fonder.

En dehors peut-être de Bergson et Husserl dans certains passages, et hormis chez Spinoza et Aristote, les philosophes en général ne voient pas que la connaissance est plus que la connaissance. La connaissance produit sa propre joie. Pourquoi ? Parce que la connaissance consiste à fonder. Fonder quoi ? Fonder le sujet. Quelle est cette joie originale ? C’est une joie qui, évidemment, n’est pas la satisfaction d’un désir. C’est une joie de la conscience qui consiste à fonder l’existence du sujet dans son temps et dans son espace. Le mot fonder en philosophie, reprend très exactement l’activité de fondation qu’on trouve dans toutes les activités sociales, dans la fondation des villes, dans l’inauguration de certaines réalités, dans la création des œuvres, des institutions, etc. Ici, la fondation tente, par la connaissance et par l’activité de se donner un socle, c’est-à-dire deux choses : à la fois, une justification, c’est-à-dire une raison, une lumière, une compréhension, et une réponse au « pourquoi ? ». Autrement dit, fonder consiste à donner d’une part justification et signification, et d’autre part solidité et permanence. En accomplissant cet acte de fondation, les individus sentent cela. Pourquoi sont-ils heureux de comprendre et heureux de s’appuyer sur quelque chose qui sera permanent ? L’individu éprouve cette joie parce qu’à ce moment, il se rejoint lui-même comme la source de toutes ces choses. En fondant ses activités, il se fonde lui-même. Cela signifie qu’il se donne en construisant une raison d’être, un socle solide, une motivation profonde. L’individu, qui a décidé de consacrer sa vie à la peinture, sait pourquoi il existe, il fera de la peinture, quelles que soient par ailleurs les difficultés, les peines, les combats, les souffrances empiriques. Il a donc une motivation définitive, cela fait un socle et une motivation justifiée, cela fait une raison d’être.

Dans les philosophies contemporaines, je pense à Sartre notamment, on décrit toujours la conscience humaine comme étant justement l’être qui est incapable de se fonder. Mais cela provient d’une confusion sur les mots. Sartre croit que se fonder voudrait dire seulement se donner l’existence comme Dieu donne l’existence. L’individu humain ne se donne évidemment pas l’existence. Mais à mes yeux, c’est une conception erronée de la fondation, une conception religieuse. Fonder, c’est donner une base et une raison d’être, c’est-à-dire créer. En réalité, la fondation est une création. Mais quand un individu arrive ainsi à se créer en se donnant une fondation, alors il éprouve une joie qui est la joie même de l’auto-création. Et là, mais ce ne sera qu’une métaphore, on peut dire que l’individu accède à quelque chose de divin. Il y a l’expression aussi bien chez Aristote, qui n’est pas chrétien, que chez Schelling, qui est chrétien. Cette phrase « il y a en l’homme quelque chose de divin », je la prends dans un sens purement métaphorique et poétique. Au moment où l’individu, par la joie de fonder, se donne un socle et une raison d’être, alors il accède à la joie même de celui qui se crée lui-même. Et c’est cela que, métaphoriquement, la religion a essayé de dire poétiquement. Mais peut-être que le philosophe est capable de comprendre que ce dont il est question ici, c’est uniquement de l’autofondation des individus ou de l’humanité par eux-mêmes et, par elle-même. C’est cette autofondation qui manifeste dynamisme, pouvoir, créateur et qui suscite la joie.


Il y a un lien étroit entre la parole concrète de l’amour, et la poésie. Il s’agit d’une sorte de lien d’intériorité. Dans la parole concrète de l’amour, il se produit une mise en œuvre de la réflexion qui transmet des significations et de l’imagination. Cette imagination permet de saisir l’autre, mais surtout d’exprimer d’une façon originale ce que l’on a à dire de l’autre et à l’autre. Autrement dit, dans la parole de l’amour, par essence, et en raison justement de l’enthousiasme qui porte l’amour, la réflexion se fait en même temps imagination. Elle est imagination et réflexion. Elle est une imagination extrêmement consciente, parce que lorsque les amants utilisent des métaphores pour se décrire ou pour décrire l’autre, ils savent très bien que ce sont des métaphores. Ils sont donc très conscients, et en même temps, ils ont envie de dire ces métaphores. Or, c’est exactement cela, la structure de la poésie. C’est-à-dire que l’essence de la poésie, c’est d’utiliser du sens, d’utiliser un langage, d’utiliser la réflexion, une forme, une structure, mais d’animer tout cela par un désir qui est repris, qui est habité, qui est structuré, étoffé par l’imagination. La poésie, c’est la mise en œuvre par la réflexion du désir et de l’imagination. Autrement dit, quand on décrit l’essence de la poésie, on décrit aussi l’essence de l’amour. Voilà pourquoi, au fond, la meilleure voie pour connaître et comprendre ce que c’est que l’amour, c’est la lecture des poètes.

Le premier événement de l’amour, c’est la rencontre et c’est un véritable commencement. Nous avons à le décrire dans une perspective extrêmement exigeante, celle d’un amour ou d’une rencontre qui déjà ont décidé de se porter au meilleur de ce que l’humanité peut réaliser, c’est-à-dire d’un amour complètement pensé. Dans la rencontre s’opère une sorte de conversion réciproque, ce que les philosophes ont appelé la reconnaissance, mais qu’ils ont décrit trop rapidement.

Nous pouvons entrer dans le détail de cette reconnaissance. Dans l’amour, il y a une sorte de transmutation totale de l’individu qui va désormais tourner ses intérêts, ses préoccupations, ses joies autour de l’autre désormais. Naturellement, ce mouvement est réciproque et c’est ce mouvement mutuel et réciproque de se tourner vers l’autre qu’on peut appeler conversion. Il comporte d’autres significations, d’autres dimensions qui permettent un meilleur approfondissement du mot reconnaissance qu’ont souvent évoqué les philosophes contemporains, à la suite de Hegel.

La reconnaissance chez Hegel consiste dans une lutte pour la reconnaissance, et elle n’est rien d’autre que la reconnaissance du fait que l’autre est le maître. Mais cette lutte pour la reconnaissance, qui n’est qu’une lutte pour la suprématie, il est clair qu’elle n’est pas l’amour. Elle est le contraire de l’amour, elle se situe en dehors de l’amour, elle n’a rien à voir avec l’amour. Par conséquent, les philosophes pessimistes qui disent que, dans l’amour, il y a toujours des luttes pour la suprématie, parlent d’autre chose. Ils sont pessimistes et ils disent que l’amour échoue toujours parce qu’il ne peut pas y avoir deux maîtres. Ces philosophes pessimistes parlent de ces relations inter-individuelles de domination et de servitude qui, naturellement, ne peuvent qu’échouer, mais qui, justement, ne sont pas l’amour. Ils oublient de parler de l’amour.

Dans l’amour, au contraire, il y a cette reconnaissance réciproque, d’abord de ce que l’on peut appeler, pour simplifier, la spécificité de l’autre. La reconnaissance est l’affirmation par chacun de l’unicité de l’autre. Mais pas seulement l’affirmation intellectuelle de l’unicité de l’autre. C’est forcément une affirmation admirative. C’est-à-dire que dans l’amour, l’individu qui reconnaît la spécificité de l’autre, son unicité, son caractère unique, son caractère irremplaçable, en outre, trouve, affirme, ressent que ce caractère unique et irremplaçable est digne d’admiration, digne de son amour. L’amour ici est à la fois une activité intellectuelle qui reconnaît les qualités et la personnalité de l’autre comme étant ses qualités et sa personnalité, mais qui, en outre, reconnaît que ses qualités et cette personnalité sont dignes d’être aimées, c’est-à-dire dignes d’être défendues, admirées, partagées. Mais ce n’est là qu’un des aspects de la reconnaissance réciproque de l’existence de chacun par l’autre comme sujet. Si dans une relation entre deux individus, il y a relation de dépendance, celui qui domine ne reconnaît pas, en fait, que l’autre est un sujet. C’est pourquoi la reconnaissance dans l’amour est forcément réciproque. Dès lors, qu’il n’y a plus réciprocité, on n’est plus dans l’amour, mais on bascule au niveau inférieur de la relation sociale.

C’est d’ailleurs pourquoi la plus haute joie dans l’amour n’est possible que s’il y a l’autre maintenu dans cette altérité, même s’il est ramené à soi à travers l’amour. Parce que, l’amour ne peut pas être sans la reconnaissance de l’autre, il ne peut pas être la négation de l’autre. Il faut donc que cette réciprocité s’appuie sur deux pôles. La réciprocité est précisément l’affirmation de l’autonomie et de la spécificité de l’existence très forte de l’autre. Mais il y a cependant ici quelque chose de très riche comme signification, dans l’existence humaine et dans l’amour. Il s’agit du paradoxe suivant : dans l’amour, dans le même moment où l’on affirme et la spécificité de l’autre et son indépendance, sa valeur, autrement dit, ce moment où l’on admire et pose sa valeur, dans le même moment, il y a l’affirmation d’une sorte d’identité profonde. Il y a reconnaissance du même. Non, pas seulement reconnaissance de l’autre dans son altérité, c’est-à-dire dans sa spécificité de sujet, mais tourné vers nous. Il est lui-même, mais il n’est pas opposé à nous. Peut-être est-ce que dans l’amour, il y a la reconnaissance de soi en l’autre. Il ne s’agit pas la reconnaissance en miroir, c’est-à-dire l’idée que chaque individu se retrouverait lui-même dans l’autre, parce qu’à ce moment, il ne ferait de l’autre qu’un simple miroir, une sorte de faire-valoir. L’autre ne serait qu’un miroir de lui-même, et le sujet A se réjouirait de retrouver dans le sujet B exactement ses propres structures. Naturellement, il ne s’agit pas de cela. On a vu qu’il s’agit, au contraire, de la reconnaissance de la spécificité. Mais au-delà de cette reconnaissance de la spécificité, il peut se faire qu’en l’autre soient reconnues quelques valeurs fondamentales qui sont les mêmes visées fondamentales que les miennes. Et par exemple, dans ce qui se produit dans la rencontre : on reconnaît en l’autre la même décision qu’en nous-mêmes, qui consiste à s’engager dans cet amour-là. Alors on reconnaît en l’autre le même, c’est-à-dire non pas un caractère, une personnalité, mais un projet, un désir, une réflexion fondamentale, qui est la même que mon projet, mon désir et ma réflexion, mais dans l’autre sens, c’est-à-dire dans le sens réciproque et complémentaire. Les deux individus reconnaissent l’identité de leur projet. C’est pourquoi les individus qui s’aiment savent qu’ils sont unis. Ils sont déjà unis dans la rencontre, parce que la rencontre est la mise en œuvre de deux projets identiques et communs, mais qui sont mutuels et inversés, identiques, mais inversés, complémentaires. Chacun entre avec l’autre dans la décision commune, d’affirmer l’autre et de s’affirmer soi-même avec l’autre, dans cette rencontre.

Cet acte libre qui s’opère dans la rencontre est un acte de commencement, mais c’est un acte de commencement qui renouvelle l’existence et qui est opéré à deux. Ici dans la rencontre se met en évidence quelque chose d’essentiel à propos du pouvoir fondateur évoqué plus haut de la conscience humaine.

La vérité, c’est que la conscience humaine ne peut fonder à nouveau son existence totalement et ne peut entrer dans un univers neuf et une nouvelle existence que si ce mouvement est partagé par quelqu’un d’autre qui est entré avec lui dans la relation d’amour. Alors, à ce moment, il y a un événement radical, il est commencement absolu. Il est la reconnaissance réciproque de la valeur spécifique et en même temps de l’identité de chacun, et peut alors se libérer ce que nous appelions tout à l’heure, la parole de l’amour. L’amour peut libérer la parole poétique qui va être une sorte de commentaire heureux, poétique et imaginatif, de cette rencontre. Le commentaire heureux de cette rencontre va s’étoffer par l’intégration qui va être faite de l’univers entier. Je veux dire que l’éloge de l’amour ou l’éloge de l’autre auquel se livrent ceux qui s’aiment, va intégrer la nouvelle vision du monde et cette nouvelle vision du monde comporte deux éléments. D’abord, elle est tout à fait nouvelle, et deuxièmement, elle est cosmique.

Les amants, à ce moment, s’offrent et se donnent l’un à l’autre, dans un langage poétique et enthousiaste, on le voit bien exprimé chez Saint-John Perse. Il s’agit d’abord d’une nouvelle existence, mais il s’agit surtout d’une nouvelle intégration à la totalité du monde. C’est-à-dire que les amants intègrent à leur parole, la totalité du monde, c’est la totalité de l’amour. Ce monde, il est par exemple manifesté dans le poème tout à fait fondamental de Saint-John Perse, qui s’appelle Amers, et où le meilleur éloge que les amants peuvent faire de l’amour, c’est un éloge de l’océan, un éloge de la mer, un éloge des navires. Et à ce moment, ils entrent tous les deux ensemble dans une vaste vision cosmique d’un univers transmué, mais d’un univers aussi dynamique, perpétuellement créateur de lui-même, perpétuellement ouvert sur l’avenir. Ce que présente Ernst Bloch, d’une façon un peu conceptuelle et abstraite, Saint-John Perse l’exprime merveilleusement par sa poésie à la fois cosmique et concrète. Mais Saint-John Perse est celui qui a compris que, pour mieux exprimer la splendeur du monde, pour mieux l’instaurer, il faut être dans la relation d’amour. Seuls les êtres qui s’aiment peuvent découvrir ce qu’on pourrait appeler justement à bon droit la splendeur du monde.

L’une des structures, les plus simples, les plus évidentes, les plus quotidiennes de l’amour, c’est la conscience de la joie prise à la présence et à l’existence de l’autre. L’individu peut très bien ne pas se référer à toutes les dimensions que l’on a essayé de mettre en évidence. L’essentiel, pour lui, est la joie qu’il prend à l’existence et à la présence de l’autre. Nous pouvons creuser tous ces contenus de conscience, mais ce qui est au premier plan de la conscience, c’est justement la joie de la présence de l’autre. Et cette joie n’est pas une joie possessive. L’amour véritable est précisément celui qui se réjouit de l’existence de l’autre, et de sa présence, et aussi de sa vie.


Ce qui est remarquable, c’est que pour nous faire comprendre l’amour, le langage de l’amour et tous les contenus si riches de la relation amoureuse, nous pouvons non seulement nous référer aux poètes, mais aussi aux mystiques. Notamment, Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse, les mystiques espagnols, disent avec une force et une poésie tout à fait exceptionnelles, tout à fait uniques, les contenus de l’amour. Naturellement, il faut que le lecteur contemporain aborde tous ces textes avec un nouveau regard, avec un regard humaniste, qui consiste à se souvenir que Jean de la Croix et Thérèse d’Avila sont de grands poètes, de grands écrivains, des êtres humains qui ont vécu des expériences très fortes de l’amour.

Pourquoi se référer aux poètes mystiques, si nous ne nous intéressons pas forcément au contenu religieux de leur doctrine ? C’est que, dans leur perspective, les poètes mystiques, notamment les mystiques espagnols, parlent de l’amour à l’égard de Dieu, c’est-à-dire — je traduis — l’amour le plus fort et le plus extrême à l’égard de l’être le plus important, le plus valable, le plus décisif. En réalité, ce que ces écrivains décrivent, c’est une sorte de paroxysme de l’amour, l’amour décrit dans tous ses extrêmes. Ils font en somme une sorte de description phénoménologique. Ils décrivent les contenus vécus en eux-mêmes, par eux-mêmes, de l’amour, tel qu’ils pensent qu’il est lorsqu’il est porté à son extrême. Alors, bien entendu, ils n’ont pas besoin de se représenter matériellement le corrélat de leur amour, c’est-à-dire l’être aimé. Pourtant, Thérèse nomme l’être qu’elle aime. Elle le nomme Jésus, le Seigneur, elle le nomme parfois le Christ, plus souvent Jésus, c’est-à-dire qu’elle essaie de lui donner une connotation individuelle, personnelle, absolue. Alors, la question que l’on peut se poser est la suivante : est-ce que réellement l’amour peut se réaliser dans sa plénitude s’il ne porte pas sur un corrélat qui est réel ? Un corrélat réel, cela ne signifie pas l’humanité avec ses imperfections, mais l’humanité avec ses perfections. C’est-à-dire que dans l’amour, ce qui est en question, ce sont les êtres humains, dans leur mouvement vers la perfection, l’accroissement de leur conscience, de leur joie, de leur générosité, de leur oblativité, l’accroissement incessant de leur perfection.

L’intérêt des mystiques, c’est que, sous le couvert de ne parler que de Dieu, ils nous livrent sans pudeur l’intensité extrême de leur amour. Peu d’écrivains ont le courage de le faire. Je ne parle pas du tout de la sexualité, que l’époque contemporaine croit être vraiment l’objet le plus audacieux de la recherche humaine ; il ne s’agit pas de cela. J’appelle courage non pas l’évocation de la sexualité, mais l’évocation de l’intensité spirituelle de l’amour. Peu d’écrivains, craignant d’être naïfs ou dans l’illusion, osent décrire la totalité de cette intensité de l’amour, sauf les mystiques. Comme les mystiques se rapportent à Dieu, ils n’hésitent pas à tout dire. Ce qui est tout à fait passionnant à la lecture de Thérèse, c’est de voir le caractère concret de ses descriptions et leur courage. Elle n’hésite pas à dire que sa joie s’accroît perpétuellement. Et en effet, dans le texte, sa joie s’accroît au fur et à mesure de sa progression dans les différentes demeures. Il y a sept demeures dans le château métaphorique qu’elle parcourt, et à la septième demeure, elle est en effet à l’extrême de l’extase. Mais il est clair que Thérèse est capable de vivre toujours plus, avec toujours plus d’intensité, son amour pour l’être.

Nous pourrions reconnaître la dimension infinie de l’amour, mais paradoxalement, cette dimension infinie, je la situerais dans l’existence humaine, c’est-à-dire dans le mouvement infini de l’exigence, de l’effort de construction et de perfectionnement des états d’esprit. Mais s’agissant d’un objet infini, transcendant, je ne suis pas sûr que l’on puisse parler d’amour. Je ne suis pas sûr qu’une conscience individuelle humaine puisse s’adresser à une réalité réellement infinie en lui portant de l’amour, parce que ces deux mondes sont trop différents, ils sont incommensurables. D’ailleurs, en réalité, dans les textes des mystiques, est exprimée la chose suivante : le rapport à Dieu n’est un rapport concret que dans la mesure où Dieu est identifié à l’âme de celui qui aime Dieu, c’est-à-dire à l’âme du mystique. C’est tout à fait étonnant. Thérèse affirme explicitement qu’à un certain moment, au moment le plus intense de son extase d’amour — je pense à son extase spirituelle, bien entendu —, à ce moment, elle reconnaît que son âme, à elle, Thérèse, qu’elle désigne parfois comme étant la petite Thérèse, qui n’est pas très intelligente, qui n’est qu’un être humain sans culture, et bien, son âme, l’âme de la petite Thérèse, devient la demeure de Dieu. Dieu qui, par ailleurs, tout au début, était la demeure de l’âme, celle qui est visée par l’âme. La vérité, c’est qu’en réalité, Thérèse devient le Dieu de Dieu, et cela est normal dans l’amour. Elle n’ose pas le dire, mais c’est ce qu’elle dit, pratiquement entre les lignes ; il y a une sorte d’identification. Dieu est comme elle-même et Thérèse est comme Dieu. À ce moment d’identification extrême, se réalise la plus grande joie. Concrètement, pour le philosophe, cela veut dire qu’il y a en réalité, dans tout cela, une métaphore de l’amour entre deux consciences bien singulières. Certains d’ailleurs ont été jusqu’à dénoncer chez ces mystiques-là, notamment chez Angelus Silesius, en les accusant d’athéisme. Et je crois qu’ils ont raison. Je crois que ces mystiques sont sur la voie de l’athéisme, puisqu’ils intègrent Dieu à leur expérience.


Se livrer à la jouissance du monde, ou plutôt se construire soi-même comme, d’une part, désirant, et d’autre part, étant capable de ressentir et de se réjouir de la splendeur du monde et de la richesse du monde, tout cela se rapporte d’abord à la nature, ensuite à la société, mais à la société en tant qu’elle est repensée et restructurée, bien entendu, par la réflexion.

Dans un ouvrage précédent, qui était volontairement plus conceptuel, plus abstrait, et qui s’intitule Éthique, politique et bonheur, j’indiquais que politiquement, il y a à rejoindre le projet éthique, à savoir créer les conditions individuelles et sociales qui rendront l’individu capable de créer son propre bonheur. Je ne dis pas que la politique va créer les conditions du bonheur. Elle va créer les conditions indispensables, mais naturellement insuffisantes, de la joie. Autrement dit, c’est seulement dans le cadre de la démocratie, c’est-à-dire du respect de tous les individus par tous, et du respect des individus par les institutions, quitte à chacun de l’enrichir, de la préciser comme il l’entend dans le mouvement créateur de l’histoire, que tout l’itinéraire de la joie est concevable. L’itinéraire de la joie est un itinéraire actif et constructeur sur le plan individuel, mais également sur le plan social. C’est-à-dire que l’individu qui tente de construire sa joie dans la connaissance, dans la culture, puis dans l’amour, et ensuite dans la relation poétique au monde, cet individu doit être conscient du fait qu’il existe dans les institutions et dans la manière d’être de l’humanité, des moments, des attitudes, des activités et des institutions marquées par la violence, marquées par le désir de domination, marquées par l’exploitation, la servitude pour les uns, la domination et la violence, la suprématie pour les autres. Ce contre quoi je crois qu’il faudrait s’élever, c’est l’illusion selon laquelle de bonnes institutions, qui ne seraient bonnes que du point de vue économique et du point de vue juridique, suffiraient à la réalisation de la joie et du bonheur des individus et des citoyens. C’était l’idéal du XVIIIe siècle et c’est cela qui échoue. Cela n’échoue non pas parce que l’homme serait incapable de joie, comme on voudrait vraiment nous le faire croire aujourd’hui avec les philosophies tragiques. Cela n’échoue pas parce que les institutions sont forcément définies par la violence, cela échoue en raison du fait que la culture en général ne se préoccupe pas suffisamment de la reconstruction intérieure des individus. Il faut que les individus se reconstruisent intérieurement, opèrent un nouveau regard, une transformation culturelle, une transmutation, une conversion, si on veut le dire philosophiquement, en eux-mêmes et dans leurs relations interindividuelles. Il faut que les individus mettent en place différentes cellules ou noyaux d’activités, pour éclairer les institutions, ou éclairer le travail politique, éclairer la lutte politique, par une référence à un certain avenir. L’individu qui vise la joie n’est pas un individu aveugle, ce n’est pas un individu cynique, il n’est pas inconscient, mais c’est un individu qui a tout de même le sentiment que ce sont les transformations individuelles ou les transformations culturelles individuelles qui amènent aux transformations d’un plus grand nombre. Ces individus qui recherchent la joie sont conscients du fait que ce sont les progrès intérieurs et culturels de l’humanité qui peuvent amener les progrès politiques. Ainsi, nous ne sommes pas aveugles, nous sommes au contraire surconscients.


Dans cette perspective, qui est la nôtre, qui est une perspective eudémoniste, nous avons aussi à intégrer la jouissance des sens, c’est-à-dire le plaisir en général. Quel qu’il soit, le plaisir n’est pas quelque chose qui doive être laissé à part de la joie et du grand mouvement eudémoniste de libération et d’approche du bonheur que nous sommes en train de décrire. En effet, le plaisir est une sorte de manifestation synthétique de notre condition. Il est la manifestation synthétique de notre double condition qui est d’être charnel et d’être « spirituel », c’est-à-dire d’être chair et d’être conscience. N’importe quel plaisir, le plaisir de la musique, le plaisir de tous les autres sens, n’importe quel plaisir manifeste justement l’unité de l’individu. Mais cela va plus loin. Le plaisir, par sa propre définition, est une sorte de jubilation, c’est-à-dire que le plaisir est une sorte d’adhésion. C’est cela qui est, je crois, le plus important dans le plaisir. C’est une adhésion jubilatoire au fait même du plaisir, c’est-à-dire au fait même de la condition humaine. Si les plaisirs sont bien intégrés dans un mouvement culturel, réflexif, dans un mouvement de conscience, dans le désir de la joie, dans tout ce que nous avons dit — la connaissance, la réciprocité —, si les plaisirs sont bien intégrés à tout cela, alors les plaisirs sont une richesse. Les plaisirs manifestent justement l’ancrage concret, ils sont comme la résonance et l’écho concret de la joie qui est décrite et qui est atteinte par ailleurs.

On peut parler, par exemple, du plaisir de la musique. La musique représente quelque chose d’assez paradoxal. On pourrait presque dire qu’elle représente métaphoriquement toute la condition humaine lorsqu’elle est à la recherche de la joie. En effet, la musique est le symbole de notre matérialité, car matériel, cela peut vouloir dire sonore. Mais la musique réussit ce « miracle », ce paradoxe, de rendre la matérialité signifiante. La musique est donc à la fois matérialité et signification, mais en outre et toujours, elle est une joie. Même lorsque la musique dit le tragique, la mort, la souffrance, elle le dit sous une forme un peu distanciée en livrant tout de même quelque chose qui est comme une espèce de joie, comme une espèce de joie grave. Si la musique est tragique, la joie qu’elle donne est grave, ou nostalgique, ou riche de détermination affective dépassée. La musique représente bien donc la condition humaine, à la fois charnelle et spirituelle, grave et allègre, mais surtout capable d’accéder à la joie par sa propre création. Mieux, il y a une autre dimension de la musique et peut-être est-ce que nous pourrions trouver cette autre dimension dans les autres plaisirs, suivant les choix et les goûts de chacun naturellement : il y a une dimension d’éternité. L’audition d’une musique nous fait entrer dans un temps qui est le temps du concerto, ou de la symphonie donnée ou de la pièce musicale, il y a un certain moment en dehors de notre temps concret. Il existe donc une sorte d’intemporalité du temps. Le temps se déroule, mais sans les intérêts empiriques de la vie ordinaire, c’est-à-dire que le temps est purifié. Et même, à certains moments, la joie est telle qu’on accède à quelque chose d’absolu et d’intemporel, pas de métaphysique au sens traditionnel, mais d’absolu au sens de cela exprime ce qu’il y a de plus fort, de plus intense et de plus joyeux, de meilleur et de plus sensible et de plus charnel dans l’humanité, c’est la musique qui l’exprime. Moi, j’ai une préférence pour la musique et Mozart, par exemple, mais pour tout un chacun et suivant ses choix et ses goûts, il peut en aller de même pour d’autres plaisirs.


Si nous devions recommander des exercices spirituels ou une espèce de morale quotidienne de la joie, nous proposerions la lecture d’un peu de poésie, d’un peu de philosophie, l’écoute d’un peu de musique. Nous proposerions de commencer par le travail de conversion et de fondation, de commencer à prendre l’habitude de se distancier par rapport aux problèmes empiriques, quotidiens, de bien les mettre à leur place, de bien les réduire. On pourrait prendre de très nombreux exemples dans toute la vie quotidienne. Très souvent, la vie sociale est faite de conflits qui pourraient fort bien ne pas exister, de conflits secondaires, de conflits sur des objets, des objectifs, des buts qui ne sont pas très importants, qui sont moins importants que le maintien d’une relation positive avec autrui. Cela serait donc la première tâche, l’espèce de détachement par rapport aux conflits et aux servitudes qui nous enserrent quotidiennement. C’est pour cela qu’il y a à réfléchir sur la joie, c’est parce que les difficultés nous enserrent. Nous avons donc à nous détacher par rapport aux soucis empiriques par la découverte de valeurs plus importantes et plus positives.

La deuxième chose, ce serait, par exemple, de tout rapporter, nos réflexions, nos jugements, nos prises de position, à la quantité de joie que ces prises de position, ces décisions permettent de réaliser. C’est-à-dire qu’il faut commencer à être toujours plus partisan de cela qui, en nous ou chez les autres, affirme plutôt la vie que la mort, la violence, la domination. Il nous faut, sur le plan individuel et sur le plan politique, essayer de plutôt privilégier ce qui affirme la vie, la générosité, plutôt privilégier ce qui manifeste un courage à vivre, une confiance à vivre. Et cela, on le trouve bien plus souvent chez les gens qui ne sont pas des philosophes-techniciens. Les philosophes-techniciens, trop souvent, ont été marqués par ces réflexions tragiques des grands contemporains. Au contraire, on voit très souvent chez tout un chacun, dans la vie pratique, dans la vie professionnelle, dans la vie personnelle, affective, des manifestations de courage, des manifestations où les individus qui sont frappés, déchirés, bousculés par l’existence, se reprennent, repartent à zéro, reconstruisent, ne se laissent pas abattre, comme dit très bien le langage courant.

Mais nous avons à aller plus loin.

Non seulement il faut mettre en évidence et toujours privilégier ceux qui ont ce courage, mais leur montrer que cela est destiné à préparer quelque chose qui est de l’ordre de la joie et du plaisir de vivre, ou de la joie d’être, et non pas de l’ordre du mérite ou de la valeur morale ou de la dignité. C’est vrai que quelqu’un qui est courageux est plus sympathique, ou plus valable que quelqu’un qui ne l’est pas. Mais ce n’est pas cela qui importe, nous ne devons pas porter des jugements comme cela à tort et à travers sur nos contemporains. Ce qui importe, c’est que celui qui est courageux comprenne qu’il a raison de l’être parce qu’il doit viser quelque chose qui vaut en soi-même. Et ce quelque chose, c’est la joie. La joie d’exister, en assumant toutes les difficultés quotidiennes, cette joie d’exister est, je crois, le seul but moral, si on veut employer un langage traditionnel, ou le seul but éthique, si on veut employer ce langage qui est proposé ici. La joie est le seul but qui puisse être à la fois généralisé, c’est-à-dire proposé à tous, et qui ait sa propre fin. On ne vise pas la joie pour autre chose. On vise la joie pour elle-même, pour le propre plaisir qu’elle donne. Alors, à ce moment, l’humanité peut être maîtresse de son destin. Trop souvent, on cherche des réalisations et c’est cela qui fait la fuite indéfinie du manque et du désir. On cherche à réaliser des choses qui deviennent des moyens pour d’autres choses, qui deviennent encore des moyens pour d’autres choses, puis on n’en finit pas. Il faut arriver à trouver une fin qui se justifie elle-même, qui n’a pas à être dépassée, mais seulement approfondie. Et c’est la joie. La joie est cette fin qui est sa propre fin, sa propre suffisance, et qui, en même temps, tout en étant dans la joie, ou la satisfaction, le contentement, comprend qu’elle peut toujours être approfondie, perfectionnée, étendue. Il faut que la joie prenne de plus en plus de place dans l’existence sociale.


Robert Misrahi

Les relations à autrui 10

Nous avons étudié différents a priori dans la doctrine de Lévinas, nous avons vu qu’il a une certaine conception du sujet, et que derrière cette conception du sujet, il y a une certaine conception de l’être. C’est important à savoir pour comprendre le sens de sa doctrine. Il est des auteurs comme Kant ou Lévinas, qu’on ne peut pas comprendre si on ne relie leur métaphysique et leur morale. Nous savons que la métaphysique de Lévinas est introduite par une référence préférentielle aux textes talmudiques, plus même qu’à la Bible. Et nous avions montré que, au fond, la théorie était elle-même a priori, c’est à dire que, de manière archaïque et sans démonstration, elle procédait à une identification du moi et du sujet, puis du moi et de la vitalité. Tout cet enchaînement s’appuyait en réalité sur un choix préférentiel premier qui est : la sacralité des écritures. Maintenant nous allons voir que, derrière ce choix a priori de la sacralité des écritures, il y a un autre choix a priori qui est une certaine doctrine de l’être. C’est ce que nous allons mettre en évidence.

Remarquons-nous tout d’abord à propos de l’ontologie, qu’elle est partout présente, malgré une apparente négation initiale.

Au départ, Lévinas semble s’opposer à une philosophe qui consisterait à privilégier la connaissance, par conséquent la connaissance de l’être-conscient, puis qui ferait par suite dépendre la morale de l’ontologie. Lévinas l’appelle « philosophie occidentale », nous avons fait la critique de l’amalgame créé par ce pseudo-concept, que Lévinas combat. Pour lui la morale est un fait premier, qui ne peut pas dépendre d’une philosophie de l’être. Selon Lévinas, les éléments les plus importants sont au-delà de l’être. D’ores et déjà nous voyons une première contradiction, indépendamment des a priori : Lévinas propose une philosophie l’être, qui elle-même va être décrite comme étant au-delà de l’être, au delà de l’opposition de l’être et du non-être. Bref, nous sommes en présence d’une ontologie de la séparation selon les mots de Lévinas.

Insistons un peu.

Cette ontologie de la séparation est exprimée dans Totalité et infini dès la page 75. Sa philosophie est hostile à une conception du monde et de l’être qui procéderait par identification, qui identifierait le monde à soi, c’est-à-dire le même au même. La philosophie de Lévinas est une philosophie de l’autre, mais en un sens métaphysique. L’autre est vu en tant qu’altérité radicale : ce qui n’est pas moi, le « non-moi ». Il s’oppose à une philosophie de l’être qui procèderait par l’identification du monde à moi-même. Il s’oppose aussi à une philosophie de l’être qui serait fondée sur une nostalgie, c’est-à-dire sur le désir de retrouver une identification de l’individu avec la totalité, comme chez Platon.

Que cherche-t’il à mettre en œuvre ? Il s’agit de fonder une ontologie de la séparation. Qu’est-ce à dire ? Il souhaite que cette ontologie, cette philosophie insiste sur la différence radicale, et non pas sur l’identité. L’identité selon Lévinas empêche de connaître en réalité. Il souhaite plutôt qu’on insiste sur la différence radicale entre ce qui n’est pas moi et ce qui est moi. Sous la plume de Lévinas, la conscience est séparée de l’absolu. En effet, puisqu’elle elle relève du fini, elle est séparée de l’infini, mais radicalement, parce que l’infini ne peut pas être simplement une prolongation ou un prolongement du fini. L’infini doit être quelque chose de complètement différent, quelque chose de Tout-Autre , comme le nomme Lévinas un autre texte. Le Tout-Autre pour Lévinas, c’est l’absolu, l’infini, complètement différent de la finitude, finitude qui par conséquent est séparée.

Cette doctrine de la séparation est également à l’oeuvre sur le plan psychologique.

L’individu est séparé de l’autre. Lorsque l’individu perçoit l’autre, si vraiment il perçoit l’autre, il doit le percevoir comme autre, comme radicalement autre et pas comme même, pense Lévinas. La conscience est donc non seulement séparée de l’absolu, mais elle est aussi séparée de l’autre. Nous pourrions même dire que la conscience est séparée d’elle-même. La vraie conscience responsable, la conscience éthique, doit en effet être séparée du moi vital. Seule la séparation, pense Lévinas, permet de comprendre la liberté et la responsabilité. On ne voit pas trop comment, mais c’est l’affirmation de Lévinas. Qu’il s’agisse du Tout-Autre c’est-à-dire de l’absolu, ou qu’il s’agisse de l’autre conscience, seule la séparation permet la prise en considération d’autrui, la reconnaissance de sa liberté, autrement dit le respect d’autrui et toute la morale que nous avons évoquée. Donc toute la morale repose pour Lévinas sur une ontologie qui est celle de la séparation, et même sur une psychologie, sur une philosophie de l’existence qui est celle de la séparation.

Il nous faut insister.

Le concept de séparation doit être pris au sens fort, et non pas au sens quasiment métaphorique de distinction. Si Lévinas parlait de distinction de moi et de l’autre, là nous serions d’accord. Pour que l’individu puisse reconnaître l’autre et se porter responsable de cet autre, ou bien apporter une aide à cet autre, le reconnaître dans ses droits et sa liberté, il faut naturellement que cette autre soit lui-même et non pas moi, il faut qu’il soit distinct. Si on n’est pas précis sur le terme, on risque de dire : il faut que l’autre soit distinct de moi, séparé de moi, de la même façon que ce dossier là devant moi. En réalité il n’est pas séparé de moi, il est distinct de moi, mais j’ai bien un lien avec ce dossier. Pour autant Lévinas utilise le mot séparé. Il y a chez Lévinas dans ce mot une charge existentielle de négation. Et en effet, très souvent, Lévinas dit ceci : on doit être responsable de l’autre en tant que l’autre est un étranger. C’est parce que la Bible dans les textes nous dit que nous avons été étrangers, que nous avons à respecter l’étranger.

Poursuivons, en remarquant que la distinction est bien la condition de la relation positive à autrui, mais à une condition technique : c’est qu’il y ait réciprocité. Pour que je puisse commencer à reconnaitre l’autre dans sa personne et ses droits comme sujet, il faut premièrement qu’il ne soit pas moi. L’autre est autre moi, comme nous le dirait Husserl, mais c’est lui et non pas moi. Mais il y a une deuxième condition, c’est la réciprocité. Il faut qu’il y ait équivalence des deux mouvements inverses de moi vers l’autre et de l’autre vers moi. S’il n’y a pas équivalence, si il n’y a pas réciprocité, comment pouvons-nous penser l’autre ? En réalité, la réciprocité est la modalité évidente, existentielle de l’identité. Mais quand j’affirme l’identité des consciences, je n’affirme pas l’identité de leur personnalité singulière vivante, ni de leurs valeurs particulières, j’affirme l’identité de leur être-conscience humaine et de leur valeur en tant que toute conscience a une valeur. Il faut que je reconnaisse l’autre comme un même que moi, dans un mouvement de réciprocité. Or, chez Lévinas il y a négation de la réciprocité, au bénéfice de l’autre. Il combat l’égoïsme, et il croit qu’on combat l’égoïsme par l’aveuglement altruiste. Au bénéfice de l’autre, on doit se soumettre à l’autre et à sa force, qui vient en première analyse de l’autre, et en seconde analyse du Tout-Autre, c’est à dire de l’absolu en moi qui me donne force et commandement.

La séparation s’appuie donc sur une sorte de dissymétrie du consentement facile. Le sujet n’est plus constituant, il n’est plus qu’obéissance. Obéissance à quoi ? Au commandement venant de l’autre, mais tout cela en relation à l’absolu, duquel je suis séparé, mais qui m’inspire.

C’est l’absolu qui m’oblige à obéir, jusqu’à partir en guerre car nom de l’absolu, on part en guerre, voyez le XVIème siècle en France. Ainsi donc, la séparation humaine a, chez Lévinas, une signification ontologique. Il faut accepter cette séparation humaine parce qu’elle est en somme le reflet de la séparation d’avec l’absolu, et comme il s’agit de réaliser les ordres de l’absolu, il faut assumer cette séparation. D’ailleurs dans Totalité et infini nous pouvons lire page 276 : « Dans l’accueil de l’autre, j’accueille le Très-Haut ». C’est Lévinas qui parle, c’est la phrase d’un philosophe de la modernité ! Cette phrase est d’un archaïsme consternant, c’est le Moyen-Âge en marche. Nous pourrions y voir simplement une croyance, puisque chez Buber nous invoquions aussi une croyance, et pour autant je n’ai pas la même critique. Mais c’est très différent chez Buber : il pose en premier lieu la réciprocité. Certes il la considère dans la lumière de l’absolu, mais c’est son droit, puisque la conséquence reste la reconnaissance réciproque des réciprocités. Mais si la réponse à l’absolu doit m’obliger soit à me soumettre, soit à obéir, alors je ne suis pas d’accord, parce qu’il ne faut pas oublier une chose : pendant que moi je me soumets, c’est l’autre qui me domine, évidemment.

Cette ontologie de la séparation, d’où vient elle ? Pourquoi cette affirmation ? Ce qui est remarquable dans la doctrine de Lévinas c’est qu’à chacune de ses affirmations, nous sommes en droit de nous demander d’où provient-elle et sur quelle autre affirmation non justifiée s’appuie-t-elle ?

J’insiste ici parce que c’est une sorte d’occasion pédagogique pour moi d’en appeler à la rigueur et à l’exigence rationnelle en philosophie. Il y aura aussi un troisième terme avec l’exigence existentielle, c’est autre chose que nous verrons plus tard. La raison n’est en effet pas pour moi sa propre fin, elle est l’instrument de quelque chose d’autre. Quelle est donc la théorie soutenue derrière cette ontologie de la séparation ? Nous le savons, il y a un a priori qui est le judaïsme, je n’y reviens pas. Je veux plutôt insister sur la médiation logique sur laquelle nous sommes passés trop vite. J’essaie ici au passage de vous donner des instruments de lecture, ou de méthode : la médiation logique va consister à prendre conscience de la signification et de la portée d’une série d’autres remarques que Lévinas fait, non pas à propos de l’ontologie de la séparation, mais à propos de Spinoza.

Nous avons déjà dit, mais trop rapidement, que Lévinas était tout à fait hostile à Spinoza.

Spinoza est rarement nommé, jamais positivement. Il est toujours critiqué, et pour Lévinas, il représente la « philosophie occidentale ». Ce qu’il reproche à Spinoza, c’est le rationalisme, son hostilité à la religion juive, à la religion chrétienne, et à la religion judaïque. Spinoza est un philosophe athée qui fonde la laïcité dans le monde moderne, il est hostile à toutes les religions. Cela que Lévinas ne peut l’admettre. Quand on s’aperçoit de la place des références à Spinoza chez Lévinas, on voit que ce qu’il reproche à Spinoza, c’est sa critique de la religion, c’est à dire sa critique des conceptions religieuses de l’être. On découvre alors que ce qui importe à Lévinas, c’est de défendre une certaine conception religieuse de l’être. Il est tout à fait éloquent de constater que chez Buber, qui est religieux aussi et qui se réfère aussi au Judaïsme, il n’y a jamais une critique de Spinoza, bien qu’il soit pourtant philosophiquement aux antipodes. Donc, cela a attiré mon attention et m’a permis de voir qu’en réalité, il y avait chez Lévinas une sorte de volonté de fonder religieusement une philosophie.

Puisque Lévinas critique Spinoza, nous allons saisir l’occasion pour creuser le spinozisme. Je vais donner quelques indications sur Spinoza, sur les relations à autrui chez Spinoza. Nous reviendrons par la suite sur la métaphysique de Lévinas, mais pour l’heure nous allons parler de Spinoza, dans l’ordre de ses œuvres.

D’abord, nous allons parler du Traité théologico-politique. Il s’agit de la première entreprise dans la philosophie moderne, contemporaine, de critique rationnelle des Écritures. Cette critique concerne les Écritures, quelles qu’elles soient, la Bible, la Torah ou les évangiles, n’importe quelle écriture. Spinoza mets en oeuvre une démarche scientifique de critique du caractère sacré des Écritures. Je ne vais pas trop entrer dans le détail de cette critique faute de temps, mais je vous invite à y réfléchir et à en retenir l’essentiel.

Spinoza regrette toutes les persécutions religieuses et déplore qu’on ait détruit tous les instruments de sa civilisation. il n’y a plus de grammaire moderne, il n’y a plus de dictionnaire, plus de document historique, il n’y a plus aucun outils de connaissance susceptible à terme de nous donner des points d’appui pour éclairer la Bible. Spinoza en conclu il nous faut éclairer la Bible par la Bible elle-même. Mais comment ? En adoptant un point de vue qu’on pourrait qualifier de pré-scientifique, ou plus précisément de réflexif. Il va s’appuyer sur la langue de la Bible, c’est à dire l’hébreu, pour montrer qu’on fait dire à la Bible ce qu’elle ne dit pas. On croit dans toute la religion du XVIᵉ siècle que Dieu inspire la Bible. Spinoza va montrer que la Bible est une œuvre humaine, qui repose sur une certaine utilisation d’une certaine langue dont les auteurs ne sont évidemment pas ni l’absolu, ni Dieu. Quelle est selon Spinoza la signification de l’Ancien Testament ? Résumons schématiquement : il ne s’agit pas du tout la Parole de Dieu, mais d’un effort de législation pour constituer une nation. L’Ancien Testament est donc simplement un effort de législation dont l’acteur principal est Moïse. Moïse est un législateur qui, comme, tous les autres fondateurs qui ont construit des nations, a construit, fondé, rassemblé, structuré les peuples hébreux. Quel est donc in fine l’intérêt de l’Ancien Testament ? Il nous donne en réalité des informations politiques.

La première information politique concerne la ruine des Etats. Au lieu comme Machiavel d’étudier la ruine des Etats romains, Spinoza étudie la ruine des États Juifs. En se référant au royaume de Salomon (4000 ans avant JC) Spinoza montre qu’à un certain moment, les Etats se figent, se scindent. Une guerre les ruine puis les livre à l’envahisseur. Les envahisseurs, ce fut d’abord les Babyloniens qui rasaient tout sur leur passage et ont détruit Jérusalem en 588 avant Jésus-Christ, c’est la destruction du premier Temple. La ruine des États vient d’où ? D’une faiblesse offerte devant l’envahisseur, mais d’une faiblesse issue de l’intérieur et provenant de la répartition entre pouvoir civil et pouvoir religieux, c’est-à-dire de la division des pouvoirs entre les juges et les prêtres. Les juges ou les rois, c’est-à-dire les administrateurs ou encore les politiques, ne pouvaient pas décider n’importe quoi. Il fallait qu’ils fassent référence aux prêtres, qu’ils leur demandent si Dieu est d’accord, si leur décision est conforme à la religion. C’est de cette opposition que naît la ruine de l’Etat.

Le deuxième enseignement, bien plus important et tout aussi universel du Traité théologico-politique relève de la politique générale. La lecture de la Bible permet à Spinoza, qui réfléchit sur la signification de l’alliance, lui permet de formuler une nouvelle doctrine politique non religieuse, valable pour toute société humaine.

C’est la doctrine du pacte social.

Je vous invite vivement à lire le chapitre 16 du Traité Théologico-Politique. Ce qu’il dit dans ce chapitre est d’une importance absolument considérable, c’est le chapitre qui va bouleverser toute l’Europe. C’est par la médiation de Spinoza que peu à peu les théories du contrat vont se former en Europe. A l’inverse de Hobbes qui est un monarchique qui veut que les individus abandonnent leur droit au profit d’un Monarque, d’un chef, un dictateur, pour Spinoza l’abandon des droits doit se faire au bénéfice de la collectivité. Spinoza est le fondateur du pacte social, mais dans une perspective démocratique. Quel est le message de la doctrine dans ce chapitre 16 ? Cette doctrine, reprise en détail dans le traité politique, est évoquée brièvement dans l’Ethique, par exemple : L’homme qui est conduit par la Raison est plus libre dans la Cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même (Éth. IV 73). J’évoque cela pour vous montrer que l’Ethique entérine la doctrine du pacte. Quelle est donc cette doctrine entérinée par l’Ethique développée dans le Traité politique, mais exprimée pour la première fois dans le Traité théologico-politique ? Elle est d’autant plus intéressante que nous avons affaire à un philosophe qui ne se réfère plus à une morale traditionnelle, ni à un Dieu transcendant. Il ne se réfère pas à une morale de la crainte ou de l’obéissance. Il ne se réfère pas à une conscience religieuse et il ne se réfère pas à une conscience morale, ni à une « conscience consciente » comme dit Rousseau dans l’Emile se référant ainsi à l’instinct divin, la marche de Dieu en nous, etc. Spinoza critique tout cela en avance. D’où l’intérêt de lire Spinoza, qui a l’audace de proposer des fondations pour une morale qui ne soient plus ni traditionnelles, ni religieuses. Vous voyez que chez Spinoza nous sommes bien plus avancés que chez Lévinas.

Voici la doctrine à présent : l’essence de l’homme c’est le Désir, c’est à dire le conatus. Désir se dit cupiditas, et ce terme est égal à conatus qui signifie : effort pour vivre, effort et se maintenir dans l’être, effort pour persévérer dans l’existence. Cet effort pour persévérer dans l’existence est une manifestation de la puissance d’exister, et rien d’autre. Cette manifestation de la puissance d’exister n’est pas de la volonté de dominer, ni avec une volonté de puissance, il s’agit du déploiement de la puissance de vivre. C’est ce déploiement de la puissance de vivre est l’essence de l’homme, ce n’est ni un bien ni un mal. Dans la Nature, il n’y a pas de vice (cf. préface d’Ethique III). Tout homme est volonté d’exister, tout homme est Désir. Tout homme dans la nature est puissance d’exister.

Si nous réfléchissons sur le droit qu’allons nous dire ? Spinoza l’affirme clairement, et c’est vrai que tous les individus, sans aucune exception : la puissance de la nature ou la puissance naturelle de chacun définit son droit de nature.

Si on la prend en l’air comme ça, séparée de tout le reste, l’expression « droit naturel » convient à Rousseau. Le droit naturel chez Rousseau, c’est un certain nombre de droits qui, en réalité, sont des droits peu à peu élaborés par la société. Le droit de propriété, le droit à un salaire, le droit au travail, le droit de vote. On les appelle des droits naturels, ou droits de l’homme, ils proviennent en réalité de la théorie du XVIIIᵉ siècle, qui est moralisatrice. Pour Spinoza c’est tout à fait différent, les droits sont marqués par la puissance. Pour autant, s’agit-il d’une doctrine de la domination du plus fort ? Pas du tout, parce que Spinoza le précise : c’est à peine un droit, ce droit de nature.

Poursuivons.

Certes, l’homme dans la nature a le droit de faire tout ce qu’il peut. Autrement dit tout ce qu’il peut, il a le droit de faire, sa puissance lui confère le droit. Mais le mot « droit » ne va plus convenir, à cause de l’étape suivante du raisonnement. Dans l’état de nature, l’homme a donc le droit de sa force. Mais n’oublions pas une chose : c’est vrai pour tous. Il y a là un universel. Tous les hommes sont des êtres de désir et de puissance d’exister et tous veulent accroître leur puissance d’exister pour accroître leur joie. Il va y avoir des conséquences à cela, et les conséquences, c’est la guerre. Si chacun veut seulement déployer sa force, il ne doit pas oublier, pourvu qu’il soit un tout petit peu intelligent, qu’il en va de même pour l’autre. Admettons que le droit soit définissable par la force. Je vous vole votre montre et vous ne pouvez pas vous défendre, alors la montre est à moi. Mais il peut très bien se faire que 30 secondes après, vous me voliez mon portefeuille, qu’est ce que je peux faire ? Je ne peux pas me défendre, pas plus que vous tout à l’heure. Quelles sera la suite ? Ou bien je vous me rends ma montre et vous me rendez mon portefeuille, ou bien on se bat. Si nous ne sommes que deux, il y une sur deux restera sur le carreau, mais après ça va recommencer, c’est à dire que ça va se multiplier par des milliards d’individus. Nous pouvons alors reprendre la formule de Hobbes : c’est la guerre de tous contre tous.

Résumons: la première étape c’est droit de nature, mais alors c’est aussi la guerre, car le droit de nature n’est réservé aux les plus forts, il est à l’oeuvre pour tout le monde. Ici n’oublions pas que nous avons avec Spinoza affaire à la réalité humaine, nous sommes en train de décrire des hommes, pas des animaux. Or, les hommes ont le pouvoir de raisonner, et voilà l’origine du pacte social. Placés grâce à la raison devant les inconvénients, les impossibilités et les absurdités d’une telle situation, les hommes qui étaient dispersés décident de s’allier et de passer un pacte social. En quoi consiste il ? Le pacte est la décision rationnelle commune et libre au terme de laquelle chacun abandonne une partie de ses pouvoirs. On peut toujours voler les montres du voisin, mais il peut toujours voler les portefeuilles du voisin. Chacun abandonne une partie de ses pouvoirs, pourvu que l’autre reconnaisse rationnellement et socialement le respect absolu d’un certain nombre d’autres droits. Par le dialogue direct, ou comme dirait Buber dans une réciprocité directe, on précise lesquels on abandonne, lesquels on conserve etc. Et que se passe-t-il ? On crée un droit. La reconnaissance mutuelles de l’autre prend alors la forme dans un droit écrit, on crée une société. La société est le premier résultat rationnel de la fin de la guerre et du passage à la raison, et cette société est définie justement par le droit. C’est cette société qui définit ce qu’est une conscience morale universelle et non plus religieuse et superstitieuse. C’est cette société qui va définir le juste et l’injuste, la propriété, la non-propriété, etc. Par exemple, dans le Traité politique, il y a l’évocation d’une propriété collective de la terre, pourvu qu’elle soit décidée par tous, ensemble. Le droit est un cadre commun, un pacte social. C’est une doctrine d’une importance considérable, qui va avoir des répercussions sur tout les XVIIIᵉ siècle, qui peut nous éclairer sur l’origine de toute société.

Les commentateurs qui étudient Rousseau ont raison de dire la chose suivante : ce pacte peut être n’a-t-il jamais eu lieu explicitement, mais c’est bien ce pacte ainsi explicité qui éclaire la naissance de la société. Même s’il n’y a pas de pacte explicite, en fait, il y a un pacte implicite. Prenons l’origine préhistorique des sociétés et des groupes sociaux, les humains qui commencent par confronter leurs forces, un certain moment, renoncent à la guerre. Ils s’aperçoivent que ça serait mieux s’il y avait des conventions. Puis, peu à peu ils les font, car cela prend du temps, puis il y a des conventions qui peu à peu devient des coutumes puis peu à peu deviennent du droit strict. Autrement dit, ce qui fait l’humanité c’est le passage à la raison, qui se traduit dans la société par l’État de droit. Un État de droit, c’est un État qui s’est appuyé sur un certain nombre de droits constitutionnellement définis. Le droit commun a d’ailleurs pour contenu et pour tâche de rendre possible le respect des droits précis de chacun, tels qu’ils sont définis par les textes les plus récents sur lesquels il y a eu accord commun, comme par exemple une constitution, ou encore un traité de paix international.

Ce pacte social va en même temps définir les instances qui vont gouverner. Il y a le mot colegialiter dans le chapitre 16 du Traité théologico-politique de Spinoza, les pouvoirs vont être traités collégialement, c’est la base de la démocratie. Il ne fait pas seulement dans le Traité théologico-politique la critique de la monarchie, car Spinoza l’explique très bien : les monarchies sont des mystifications, parce qu’il n’y a pas réellement de monarchie. C’est toujours le groupe qui gouverne et qui se fait représenter par un individu qu’on appelle le Roi, le Chef, le Duché ou tout ce que vous voulez. Mais un homme seul ne peut pas gouverner des masses dit Spinoza, donc il s’agit en réalité une monarchie aristocratique. Ensuite il décrit des aristocraties qui seraient préférable à celle qu’on connaît au XVIᵉ siècle, puis peu à peu à la fin du Traité politique, il commence à décrire la démocratie.

C’est ainsi que sont garantis la concorde et la sécurité, qui sont les buts d’une société. Spinoza parle de paix, il s’agit de la concorde, de l’harmonie et de la sécurité. Les individus doivent être, et savoir qu’ils sont sous la protection des lois, et non pas l’objet d’agressions violentes venues du caprice d’un individu. Le but de la société n’est pas vraiment de définir le bonheur. Nous pouvons regarder mon introduction au Traité politique, que j’ai intitulée Ethique philosophique et théorie de l’État. Les textes de Spinoza permettent de dire ceci : sur la base de la doctrine du pacte que je viens de décrire, l’État est destinée à garantir la concorde et l’harmonie. La paix, la concorde, la sécurité, voilà les seuls buts de l’État. Si on va un tout petit peu plus loin, je me réfère à une phrase du Traité théologico-politique, l’Etat doit aussi garantir la possibilité de la vraie vie de l’esprit, c’est à dire l’exercice de la philosophie, l’exercice de la connaissance, l’exercice de la sagesse. La vraie vie de l’esprit, dont le meilleur représentant est selon Spinoza le roi Salomon, qui a des textes de sagesse et de réflexion, le Christ étant, pour Spinoza, le meilleur représentant de l’esprit de charité. Le Christ, c’est la charité, Salomon, c’est la vraie vie de l’Esprit, et tous les deux pour Spinosa des hommes qui sont des penseurs admirables.

Je reviens au pacte de l’État : il s’agit de rendre possible, mais pas de définir la vraie vie de l’esprit. En Spinoza a critiqué à l’avance tous les dogmes. Par exemple si nous pensons au petit livre rouge de Mao c’est incroyable, 600 million de Chinois devaient avoir une seul doctrine : celle du petit livre rouge de Mao. Spinoza est à l‘opposé de tout ça. Si l’état doit garantir, sur la base d’un pacte social et d’un gouvernement collégial la vraie vie de l’esprit, il s’agit de la libre vie de l’esprit. A ce moment le philosophe intervient et dit : pour quoi faire ? Pour travailler personnellement et individuellement à l’accès à la béatitude. C’est à dire que la politique démocratique, l’idéal de la politique, c’est d’être au service de la liberté individuelle de l’esprit, chacun alors ayant la possibilité matérielle, puisqu’il est dans la sécurité, l’harmonie, la liberté et l’esprit de tolérance de rechercher le bien véritable. A la fin du Traité théologico-politique, Spinoza nous dit que dans une libre république nul ne sera condamné pour ses opinions. Alors, dans une société démocratique, l’individu peut alors, mais alors seulement, commencer à se consacrer au travail qui le concerne seul, et qui ne concerne plus le pouvoir et qui est la recherche de la béatitude, et à ce moment, on a l’Ethique. Par conséquent chez Spinoza, la description de la forme rationnelle et démocratique des relations entre les citoyens est première forme de la relation à autrui. Il y aura harmonie lorsqu’il y aura insertion dans une société de droit, elle-même d’inspiration rationnelle.

Allons plus loin, qu’en est il dans l’Ethique à présent, des relations avec autrui ?

Nous allons distinguer deux moments. Précaution préalable : le mot passion est très rare de Spinoza, il y a les mots affect passif, que nous pouvons traduire dans cet exposé par commodité, par « passion ». Le premier moment, c’est le moment de la passion. Le premier stade c’est les relations passionnelles entre les gens. Ces relations sont fondées sur l’imagination et sur le Désir. Je reprends les deux concepts, mais dans l’autre sens. D’abord sur le Désir, c’est à dire le conatus. Dans l’Ethique comme dans le Traité théologico-politique, l’individu humain a pour essence le Désir. Le Désir est l’essence de l’homme (cf. définition générale des affects, à la fin de Eth. IIII). Le Désir, c’est à dire le mouvement ou l’accroissement du pouvoir d’exister est l’essence de l’homme. Ce conatus, quand il s’accroît, est perçu lui-même avec joie, et c’est cela l’essence du Désir. La joie est le sentiment de l’accroissement du pouvoir d’exister. Notre puissance d’être, quand elle s’exprime, se manifeste et s’accroît, nous donne de la joie. C’est le premier point et c’est à partir de là que nous aurons plus tard à construire une éthique. Pour le moment je vais me centrer sur le problème d’autrui.

Le deuxième fondement ordinaire de la relation à autrui, c’est hélas : l’imagination. Que va te faire l’imagination ? Elle va, utiliser à sa façon le conatus. Elle va donner des vies imaginaires au Désir. Volonté de puissance, égoïsme, gloire, ambition, au sens politique et vulgaire du terme. C’est dans la troisième partie de l’Ethique, à propos des affects et de cette science des affects, que Spinoza que très souvent, les relations à autrui commandées par le désir et l’imagination sont des relations d’imitation et de concurrence. De là viennent les conflits, la ou les tristesses, c’est-à-dire la voie de la souffrance. Pour reprendre les choses au début, ordinairement, au niveau de la connaissance du premier genre, on ne réfléchit pas, on connaît en répétant, par ouï-dire. On vit selon la l’empiricité immédiate, on vit n’importe comment. Alors, à ce moment, on est poussé simplement par le conatus et l’imagination. Et comme le conatus, spontanément, éprouve la plus grande joie quand il y est le plus fort, alors l’imagination lui donne lui donne une patine. Je schématise un petit peu l’explication par Spinoza. L’imagination, quand nous vivons selon la connaissance du premier genre, nous incite à d’abord nous penser plus forts que nous sommes, à nous donner des vues qui entraîneront l’admiration du monde. C’est à dire qu’émulation , concurrence et domination vont être le fruit de l’imagination au service du Désir. Remarquez combien les analyses de Spinoza sont modernes. À ce premier stade, notre conscience est dans la servitude, parce nous dépendons de l’opinion des autres. Nous dépendons de buts imaginaires, qui n’ont pas décidés vraiment, parce que nous agissons en vertu de principes qui ne découlent pas de notre véritable essence. Nous n’agissons pas vraiment par nous-mêmes, mais par impulsion extérieure, par une imagination extérieure, par imitation, par concurrence, par inversion des affects. L’ennemi de qui j’aime, je le haïrai, ou l’ami de qui j’aime, je l’aimerai. Mais l’ennemi de qui je hais, je l’aimerai. Il y a des sortes de mécanismes affectifs (ce ne sont pas véritablement des mécanismes, je dis des « sortes » pour vous mettre sur la voie d’un lecture détaillée) nous explique Spinoza, pour quoi faire ? Pas du tout comme certains psychanalystes étudiant Spinoza le croient, pour abaisser l’humanité et nous dire, regardez, vous êtes le jouet de votre imagination passive. Pas du tout. Spinoza dit ceci : il n’y a aucun vice dans la nature, mais dans la spontanéité cela se passe souvent comme cela.

Que pouvons nous faire ? Nous pouvons beaucoup : il nous faut tout changer. Première conclusion, ce qui divise les hommes, c’est leurs passions. Ce qui les unit, c’est la raison. Ce que préconise Spinoza, c’est donc ceci : il faut passer du stade imaginatif de la connaissance et de la relation passionnelle à autrui, à un stade rationnel par la connaissance. Alors, à ce moment, on sera en liaison avec autrui, d’une façon affirmative, positive et pas négative. La vertu principale sera la grandeur d’âme ou générosité. La générosité n’étant pas du tout la soumission passive à l’autre, mais le libre et rationnel désir de l’affirmer et de l’aimer. Ce que le philosophe toujours recherche, c’est l’amitié utile. « Rien n’est plus utile à un homme qu’un autre homme vivant sous la conduite de la raison » nous dit Spinoza, car à ce moment, les hommes sont dans une même perspective. Pour reprendre le vocabulaire de Lévinas, mais en le critiquant avec Spinoza, je dirais que la passion fait de l’autre, par rapport à moi un étranger que je vais combattre ou auquel je vais me soumettre. La raison en fait de l’autre un prochain, le même que moi, quitte ensuite à ce que chacun, dans la libre vie de l’esprit, définisse intérieurement sa voie philosophique comme il l’entend. Mais pour les relations à autrui, il y aura amitié et raison, et non pas concurrence et passion.

Voilà, nous continuerons la prochaine fois, à partir de là.

Les relations à autrui 9

La partie centrale que nous étudiions avant les congés concernait la démonstration de l’existence d’autrui. Plus précisément, il s’agissait de la manière dont nous sommes conscients de l’existence d’un autrui qui n’est pas une chose.

Nous avions donné des éléments de réponse : l’affirmation d’autrui est soit le résultat d’un raisonnement, soit l’expérience directe et immédiate de la réciprocité, soit l’expérience du visage. En même temps que nous donnions ces réponses à la question de l’existence même d’autrui, nous entrions dans le détail de la relation. Nous étions déjà dans le détail de la relation. C’est-à-dire qu’affirmer ou reconnaître l’existence même d’autrui, c’est impliquer, dans la manière de l’affirmer, une manière de se rapporter à lui. Alors, il est clair que si autrui n’est que le fruit d’un raisonnement, la relation à autrui ne sera qu’abstraite. Ce sera une connaissance d’objet. Si autrui est le fruit d’une expérience immédiate de la réciprocité, il est clair que la relation à l’autre sera la réciprocité, concept dans le détail duquel nous sommes entrés. Si autrui est donné comme existence par le visage, comme dans la doctrine de Lévinas, alors on va entrer dans une certaine conduite à l’égard d’autrui.

Naturellement, tout cela suppose que les descriptions faites par ces auteurs sont universellement valables. Or, nous avons pu nous apercevoir que, pour la conception du visage chez Lévinas, il n’en était rien : la description n’est pas universellement valable. Je la rappelle : pour Lévinas, la perception du visage d’autrui nous fait entrer dans un autre monde, sous-entendu un monde différent de celui des objets. Mais en même temps, il est affirmé que cet autre monde est quasiment divin, et c’est là que nous avons commencé à prendre nos distances par rapport à Lévinas. Le visage d’autrui était comme la révélation d’une sorte d’épiphanie, et ce visage a quelque chose de divin selon les mots de Lévinas. À partir de cette modalité de perception d’autrui (percevoir en autrui, au fond, quelque chose de sacré par son visage), est commandée, comme nous le disions plus haut, toute une manière de se rapporter à autrui. La manière lévinassienne de se rapporter à autrui sera la morale, l’éthique entendue comme devoir, en fait comme devoir et obéissance. Nous sommes en présence d’une morale kantienne dont le fondement n’est pas rationnel, il est ultra-rationnel. On peut même dire, d’ailleurs, qu’en réalité le fondement de la morale kantienne n’est pas non plus rationnel, mais laissons ces problèmes et revenons à Lévinas.

Autrui, par son visage, agit comme une injonction : il nous enjoint de nous soumettre à lui. Vous vous souvenez, c’était le contenu des analyses : l’idée de nous soumettre à autrui. Cette soumission est obéissance et obligation. Cette description est, aux yeux de Lévinas, universelle, mais on ne comprend pas, dans ces circonstances, l’existence de la violence. On ne comprend pas l’existence du meurtre. Alors, évidemment, quelque part, Lévinas dit que, spontanément, livré à la nature, le moi veut le meurtre. Mais alors, la doctrine semble n’être plus très cohérente, et nous allons entrer maintenant dans le détail de la critique de cette doctrine.

Nous constatons que l’affirmation du caractère sacré du visage n’est pas universelle, puisque la violence existe. Sauf à falsifier l’expérience et à dire que le meurtre est simplement un blasphème à l’égard du sacré, mais ce serait une mauvaise justification de la non-universalité du caractère religieux du visage d’autrui. Donc, ici, première contradiction.

Je vais en rappeler une ou deux autres, simples : l’obligation. Elle n’est pas universelle, car de la perception du visage d’autrui ne naît pas nécessairement une obligation. La négation que je formule ici a plusieurs sens. D’abord, elle a un sens empirique : on constate que les individus humains ne sont pas forcément commandés par le devoir dès qu’ils ont perçu un autre visage. En fait, ils répondent parfois par la violence, la négation, l’indifférence, ou l’amour, en un sens qui ne serait pas éthique au sens traditionnel. Par conséquent, la réponse par l’obligation n’est pas universelle. Deuxième contradiction.

Aucune des descriptions que donne Lévinas n’est universelle. La réalité, c’est qu’il hésite dans sa description entre une analyse de la réalité et une analyse de ce qu’il voudrait qu’elle fût, c’est-à-dire entre une analyse de la réalité et une analyse de la valeur. Il est plus intéressant de remarquer que la valeur de Lévinas consiste à affirmer le caractère inviolable d’autrui par son visage. Là, nous sommes d’accord. S’il s’agit de l’affirmer comme éthique, comme ligne directrice et comme but, comme principe de réorganisation de l’expérience humaine, bien sûr que cette valeur est recevable. On préfère qu’elle s’appuie sur un préjugé religieux, puis qu’elle aboutisse à quelque chose de positif ; tant pis pour le préjugé religieux, si la conséquence est positive. Mais ce que je suis en train de critiquer, c’est l’affirmation d’universalité dans la conclusion. Nous ne sommes pas dans l’universel, nous sommes dans l’axiologie. Il n’est pas vrai que le visage humain commande ipso facto le respect. Hélas, bien sûr. Mais ce qui est fruit de la civilisation ne peut pas être décrit immédiatement comme la manière dont existent les choses. Sinon, on ne comprendrait pas les guerres, c’est-à-dire ce qui les provoque.

Troisième point, toujours à propos du visage, qui va nous obliger à tenter de découvrir un a priori. En effet, puisque nous sommes devant une contradiction, c’est qu’il y a un a priori. Il s’agit de l’affirmation de l’altérité. Par son visage, autrui marque son altérité. Ce n’est que par le visage qu’on découvre qu’autrui est un autre, il n’est pas identique à moi, ou un objet identique à moi. Autrui n’est pas un reflet de moi, autrui est vraiment distinct : c’est l’altérité radicale. Nous pouvons adopter ce point de vue, si nous voulons simplement expliquer qu’il s’agit d’une critique de l’égoïsme ou de l’égocentrisme. Nous pouvons insister sur l’altérité, si personne n’y a insisté auparavant. Mais ce qui est remarquable, c’est la force avec laquelle Lévinas énonce le fait qu’il n’y ait aucune commune mesure entre moi et l’autre. Ce n’est pas son expression, mais c’est son idée dans l’expression suivante, qui est la sienne : autrui n’est pas de l’ordre du même, sous-entendu le même que moi. C’est à titre d’étranger qu’autrui se donne comme autrui et que j’ai à le respecter par une impulsion venant de lui et un sentiment d’obligation venant de moi. Autrui est un étranger, étranger à moi, étranger au même : altérité radicale. Là aussi, nous pouvons relever une contraction. Si le but de Lévinas était simplement de mettre en avant une des critiques possibles de l’égocentrisme, nous sommes d’accord. Mais en insistant trop, on finit par ne plus comprendre le phénomène fondamental, qui est la perception du visage d’autrui justement comme visage humain.

En fait, la conscience humaine serait incapable de percevoir le visage de l’autre si la conscience ne savait pas qu’elle est elle-même un visage et que l’être humain se manifeste comme visage. L’être humain, c’est-à-dire pas seulement les autres mais les autres et nous-mêmes. L’être humain se manifeste comme visage. À moi, il se manifeste comme les visages des autres ; aux autres, il se manifeste comme mon visage. Nous sommes tous embarqués dans le même bateau, dirais-je familièrement. C’est seulement sur l’affirmation de cette identité fondamentale que l’on peut déployer des conduites de respect et que l’on peut saisir un sens sur le visage d’autrui.

Pour mémoire, le premier a priori de Lévinas, nous l’avions évoqué une dernière fois : c’est une certaine théorie mécaniste du moi qui va introduire une sorte de dualisme dans la conscience humaine, dans l’individu humain. Ce dualisme est tout à fait caractéristique des philosophies personnalistes et idéalistes. Quel est-il ? C’est l’idée selon laquelle le moi est essentiellement un conatus (le terme est pris à Spinoza, sans le nommer). Lévinas est farouchement et fanatiquement opposé à Spinoza, il prend néanmoins le mot conatus, mais pour lui faire dire complètement autre chose que Spinoza. Il lui fait dire la chose suivante : le moi profond est une sorte d’instinct prédateur. Il est constitué par des instincts qui sont des volontés de puissance. C’est le moi des instincts égoïstes, je le cite : « le moi des rapines et des débordements sexuels, le moi de la violence, de la volonté de puissance, de la guerre ». C’est le conatus, ou encore – c’est un mot qu’il emploie souvent – le règne de la vitalité. Il est intéressant de noter que les descriptions sont faites, malgré les apparences, en des termes archaïques qui sont du XIXe siècle. Lévinas entérine, sans même la discuter un seul instant, la psychologie traditionnelle, chosiste et dualiste.

Pourquoi le dire ici ? Parce que Lévinas oppose au moi, qui est le conatus et la vitalité, quelque chose d’autre. S’agit-il du sujet ? Non. Allons lentement, car c’est très important pour mettre au jour l’incompréhension de certains philosophes à l’égard de certains concepts. Paradoxalement, Lévinas va identifier les deux concepts de « sujet » et de « moi ». Il va identifier l’idée de subjectivité et de vitalité. Par exemple, dans Au-delà du verset (p. 174-177), Lévinas écrit : « La subjectivité est désignée comme la spontanéité aveuglante des désirs. » Les désirs avec leurs spontanéités, c’est le moi, le moi vital, le conatus ; tout cela, il l’appelle la subjectivité. C’est-à-dire qu’ici, l’analyse conceptuelle n’est pas poussée très loin. Il écrase, sur une conception traditionnelle du moi, une éventuelle conception du sujet. Non seulement il ne fait pas de distinction entre moi et sujet, mais encore la conception qui est le support de cette identification est archaïque, puisqu’il s’agit du moi, principe vital. Qu’est-ce que ce moi ? C’est une sorte d’hypostase, il utilise ce mot ; voici à peu près ce que cela semble vouloir dire : c’est une sorte de donnée première, qui est placée, comme le dit le mot hypostase, en dessous de notre conscience. Il ne veut pas dire inconscient, il le dira peut-être, mais cela revient au même : inconscient, hypostase, domaine antérieur à la conscience et indépendant de notre volonté, ça, c’est le moi, la vitalité. Nous n’avons pas encore eu l’occasion d’étudier Schopenhauer, mais ici, tout se passe comme si nous étions en présence d’une pensée de style schopenhauerien. Il y a un moi vital, antérieur et premier, qu’on peut appeler hypostase. En outre, ce moi est le sujet, mais le sujet n’est qu’un moi. On voit, par exemple, dans Totalité et Infini (p. 248), à propos d’érotisme et du pseudo-égoïsme dans l’érotisme – je dis pseudo, mais Lévinas parle de l’égoïsme dans l’érotisme ; pour en faire la critique, il fait dépendre l’érotisme du moi, mais aussi du sujet. Ce sur quoi je veux insister ici, c’est qu’il y a identification explicite, sous la plume de Lévinas, du concept de moi, du concept de subjectivité et du concept de sujet.

N’allons donc pas croire que, lorsque Lévinas utilise le mot sujet, il songe un seul instant au sujet kantien ou au sujet cartésien. Le sujet, c’est l’individu humain empirique, qui peut être désigné indifféremment comme sujet, subjectivité, moi, vitalité et subjectivité. Nous dirions, pour clarifier et résumer, que le sujet est un être du domaine de la Nature, celle-ci étant conçue comme système biologique et mécanique. D’ailleurs, dans un ouvrage qui s’appelle Noms propres, Lévinas fait une critique de Kierkegaard, et ce qu’il lui reproche, c’est la subjectivité. Nous savons que l’évocation de la subjectivité par Kierkegaard concerne l’opposition de l’individu au système. Il s’agit de la première formulation de sa philosophie existentielle, qui oppose le sujet à la totalité hégélienne. Dans Post-scriptum aux miettes philosophiques, Kierkegaard y consacre tout un chapitre intitulé « La subjectivité est la vérité ». Au lieu d’y voir tout cela, Lévinas reproche à Kierkegaard, par sa référence à la subjectivité, une espèce de sensibilité à l’égoïsme. Pourtant, Kierkegaard ne fait pas là un développement anarchiste, à la manière de Stirner, qui, à la même époque, va se faire le défenseur du moi vital dans L’Unique et sa propriété (1840).

D’une part, cette évocation par Lévinas de Kierkegaard est évidemment erronée ; d’autre part, les affirmations de Lévinas que je viens de résumer, semblent parfaitement discutables et révèlent un a priori. La première affirmation énonce que l’individu humain est essentiellement un moi vital, comme une sorte de mécanique, comme si Lévinas se référait, au fond, sans vouloir les citer, à Stirner, Schopenhauer et Freud. Cette affirmation est à discuter, au minimum, si on n’ose pas affirmer d’entrée de jeu que c’est une prise de position erronée. Prenons l’exemple de l’enfant et de son développement : en s’affirmant lui-même, il opère simultanément des affirmations rationnelles, un début d’affirmation générale, un début de prise de conscience de l’autre. C’est-à-dire que le déploiement de la subjectivité est en même temps l’ouverture progressive à autrui. Et l’ouverture progressive à autrui se fait d’abord sur un plan le plus simple, sur le plan empirique : le froid, la faim, la nourriture, etc. Sur ce plan purement empirique du moi vital, l’individu s’ouvre déjà à autrui.

Nous pouvons donc discuter l’affirmation selon laquelle le moi vital ne serait qu’enfermé dans une sorte de circuit de l’ipséité. Je prononce ici explicitement et volontairement une formule sartrienne. Finalement, ce que décrit Lévinas par sa critique de l’égoïsme, c’est exactement ce que décrit Sartre dans son circuit de l’ipséité. Qu’est-ce que le circuit de l’ipséité ? C’est le fait que, lorsque le pour-soi agit avec autrui dans le monde, le monde lui renvoie ses intérêts, son image, et que l’individu soit enfermé dans son ipséité. L’individu ne sort pas vraiment de lui-même, déplore et condamne Sartre, mais pas tout à fait à bon droit, comme je viens de le montrer par l’évocation de la naissance de la conscience d’autrui chez l’enfant. Il est étrange de trouver la même description chez Lévinas que chez Sartre.

La première affirmation était donc l’affirmation naturaliste, une conception naturaliste du moi, naturaliste et égoïste. La deuxième affirmation, qui est discutable elle aussi, est l’identification de ce moi vital et du sujet. Tout se passe comme si Lévinas avait peur qu’au moment où nous allons rencontrer la responsabilité et la raison, nous soyons amenés à prononcer le nom de sujet. Nous savons que Lévinas veut nous conduire vers la responsabilité et la raison, c’est très bien, vraiment. Mais il souhaite que ce ne soit pas le fait du sujet ; là, c’est plus grave. Lévinas souhaite que cette référence à la responsabilité et à la raison ne soit pas le fait d’un sujet, car un sujet, pour Lévinas, n’est rien d’autre qu’une vitalité ne poursuivant que deux buts : la connaissance rationnelle du monde et son utilisation pour mon intérêt. Donc, la connaissance est une connaissance rationnelle et abstraite, mais elle est destinée au moi vital, donc au sujet et au service du moi vital. Bien sûr, je ne suis pas du tout d’accord.

Toutes ces descriptions sont faites dans un langage philosophique qui a l’air difficile chez Lévinas, mais nous le voyons, elles ne sont pas appuyées sur des preuves irrécusables. Elles n’ont pas la portée universelle qu’elles souhaitent avoir. En fait, elles ne correspondent pas à ce que moi j’appellerais une phénoménologie intégrale du sujet. Si l’on faisait une phénoménologie intégrale du sujet, on découvrirait d’autres choses, d’une part dans le moi, d’autre part dans le sujet. Nous pourrions citer l’exemple de l’éducation de tout à l’heure, et, en creusant bien une description de l’esprit humain, nous pourrions bien découvrir que le Désir, par exemple, est animé de significations. Je prononce volontairement pour la première fois ces deux autres termes : non pas moi, la subjectivité et le sujet, mais Désir et signification. Nous sommes alors en présence d’une formulation universellement reconnue : toute conscience humaine est désir, et tout désir a un sens. Voilà qui est universel : nous pouvons récuser un sens au bénéfice d’un autre sens, mais pas le fait qu’il y ait du sens. Ça, on ne peut pas le récuser, c’est établi désormais par la philosophie, la psychologie, la psychanalyse, etc. Oui, mais si on peut lier Désir et sens, alors c’est qu’on peut lier le moi et déjà l’intelligence, pour ne pas prononcer encore le mot plus fort de raison, et même le mot de réflexion. On peut déjà lier le moi et l’intelligence, le moi et le sujet, mais en un autre sens que celui qu’entend Lévinas. Pas en un sens qui consisterait à écraser le sujet vers un moi-chose, mais il faudrait plutôt élever le Désir vers un sujet-acte.

Autrement dit, Lévinas, dont on croit qu’il est phénoménologue, ne fait pas une phénoménologie complète. Ne faisant pas une phénoménologie complète de l’individu, il ne peut pas reconnaître dans le sujet sa dimension existentielle.

Buber allait plus loin dans la reconnaissance de cette dimension existentielle de l’individu humain, qui n’était pas réduit à être un moi. Buber a bien établi que, lorsque l’on connaissait par la science cet individu humain, on en entrait dans le domaine du moi-cela, du moi-chose. Les autres devenant des choses, le sujet humain devenant une chose. Buber sait que c’est ainsi que cela se passe dans la société, et c’est cela que Buber combat. Il a un sentiment aigu de l’existentialité du sujet : le sujet est un acte absolu, évident à lui-même, actif.

Pour Lévinas, au contraire, le sujet doit être pensé autrement, et c’est cela que j’appellerais l’a priori, puisque sa description de ce sujet-chose ne correspond pas à la réalité, à l’activité créatrice du sujet humain. Curieusement, Lévinas ne veut pas retenir et condamne l’activité créatrice du sujet humain. Non seulement il y a ici ce que j’appelle un a priori, c’est-à-dire une définition doctrinale et première, mais pourquoi a-t-il fixé cette définition et pas une autre ? Parce qu’avec cette définition, il va pouvoir faire un jugement moral de condamnation. C’est encore plus a priori qu’on ne l’imagine. Car la description que fait Lévinas est une description qui condamne moralement, qui accuse la vitalité. C’est redoutable. Nous pouvons dire que c’est une description kantienne, mais nous allons voir que c’est quelque chose de plus qu’une description kantienne ; ça va nous éclairer à la fois sur Lévinas et sur Kant.

Pour le moment, contentons-nous de dire que c’est une description kantienne, c’est-à-dire une description qui se veut, en première apparence, descriptive, psychologique et anthropologique, mais qui est en réalité moralisatrice. Elle condamne en même temps qu’elle décrit, mais en réalité, elle ne peut plus décrire vraiment. Un enfant goûtant un fruit ou jouant avec un jouet, ça arrive. Quel sens cela aurait-il, dans le raisonnement philosophique, de dire : ce geste est égoïste ? Ce geste est égoïste parce qu’on n’a pas à être heureux de donner un jouet, un fruit, etc., ou bien c’est un calcul. Qu’en savons-nous ? Autrement dit, la description moralisatrice empêche de voir la réalité. Dans la vie, il existe des gestes spontanés qui sont des gestes de bonne volonté ou qui sont dus au fait de donner quelque chose à quelqu’un, pour rien, pas par calcul, pas pour obtenir un rendu. Si on accroche tous les gestes à de la vitalité égoïste, alors on n’est même plus capable de lire les efforts, on n’est même plus capable de les reconnaître.

Nous pouvons finalement dire que Lévinas est victime de ce qu’on a appelé l’ère du soupçon. Depuis Nietzsche et Freud, on est entré dans l’ère du soupçon. La profondeur des philosophes croit devoir se manifester par l’accusation et la mise en question perpétuelle des motivations d’autrui. Autrui n’agit pas pour les motifs qu’il dit, mais pour d’autres motifs qui sont égoïstes, qui sont la volonté de puissance, qui sont les désirs sexuels, et qui sont l’intérêt économique. Il faut toujours détecter, au-delà de ce qui est dit, ce qui n’est pas dit. Et ce qui n’est pas dit, il faut toujours le soupçonner d’infamie, d’égoïsme, de solipsisme, d’ipséisme, de volonté de puissance, de libido. Nous sommes dans l’ère du soupçon, qui est le résultat d’une science mal intégrée, mal comprise, inappropriée, inadéquate pour comprendre les actes de conscience. C’est ainsi que procède, sans le vouloir, Lévinas. La description qu’il fait du moi-sujet est une description négative, parce qu’elle est une description moralisatrice qui va réduire pour condamner. Condamner quoi ? L’activité du sujet. Car ce sujet, au fond, est un sujet actif : le sujet-moi, sous la plume de Lévinas, c’est en réalité un sujet trop actif. Sa technique logique, c’est l’identification ; son but, c’est la connaissance et la maîtrise de la Nature.

Comment se fait-il, se demande Lévinas, que ce sujet soit conçu d’une façon tellement prométhéenne ? Prométhéen signifie que l’individu est homo faber, il est décrit comme quelqu’un qui connaît, qui constitue, qui transforme et qui utilise pour lui. Donc, il est égoïste mais actif, actif mais égoïste. Pour Lévinas, il est trop actif, et c’est catastrophique qu’il en soit ainsi. Pourquoi dit-il cela ?

Parce qu’il y a un deuxième a priori dans sa doctrine. Le deuxième a priori, c’est la critique qu’il opère de ce qu’il appelle la philosophie occidentale.

Ce sont des expressions nobles : dès qu’un philosophe dit « la métaphysique occidentale », « la philosophie occidentale », ça fait très vaste, très sérieux, très érudit, très compétent. Heidegger, par exemple, n’arrête pas de faire la critique de la métaphysique occidentale. Lui, Lévinas, ce n’est pas la métaphysique occidentale qu’il combat, c’est la « philosophie occidentale ». Pourquoi ? Parce que la « philosophie occidentale » a, selon Lévinas, cette conception prométhéenne du sujet. Nous allons mettre en évidence son errement.

Je considère que l’expression « philosophie occidentale » est une abstraction inutilisable en philosophie. C’est une expression générique et générale. Elle est fausse, elle ne correspond à rien. Elle est mensongère, parce qu’elle veut établir une étiquette et une définition unique de toutes les philosophies nées en Occident. Qu’est-ce que l’Occident ? Peut-on le faire commencer à l’Oural ? On peut. Alors, l’Occident, c’est ce qui va de l’Oural à la Californie. C’est loin, de l’Oural à la Californie, parce qu’ensuite, de la Californie à l’Oural, que reste-t-il ? Il y a la philosophie chinoise, le bouddhisme, et tout le reste, c’est la philosophie occidentale. Quelle est donc cette présomption qui consiste à croire que, dans l’expression « philosophie occidentale », on va pouvoir définir et faire entrer toutes ces philosophies ? Qui est abstrait : les philosophes occidentaux ou Lévinas ? Nous allons entrer dans le détail de cette critique.

Dans cette « philosophie occidentale » – maintenant, je vais mettre des guillemets à cette expression, car je ne l’accepte pas du tout et pour signifier que c’est Lévinas qui l’utilise. Il pense que cette « philosophie occidentale » ramène systématiquement l’autre au même. L’autre, c’est l’altérité en général et tout ce qui n’est pas moi : la chose, le monde, la nature. La « philosophie occidentale » ramène l’autre au même, elle identifie. Et selon Lévinas, cette identification opérée dans la « philosophie occidentale », appliquée à autrui, fait qu’autrui ne serait que moi-même, pas vraiment lui.

En outre, dans la « philosophie occidentale », le sujet n’est qu’un processus de connaissance, précisément cette connaissance qui réduit tout au même, à l’identité. Le sujet n’est qu’un processus de connaissance. C’est-à-dire que la « philosophie occidentale » est identificatrice et rationaliste. En outre, ce sujet est activité possessive du même. Pour Lévinas, toute la « philosophie occidentale » néglige donc, je cite, la passivité du sujet.

Alors, nous allons d’abord critiquer le concept de « philosophie occidentale ». Nous allons aussi en critiquer l’extension induite, c’est-à-dire le domaine où s’applique ce concept. Nous allons montrer que le concept de sujet rationnel ne s’applique pas à la « philosophie occidentale ».

Chez Kant, par exemple, le nom le plus caractéristique des philosophes de l’Occident, le sujet, si on le prend dans son sens éthique, est une liberté nouménale. Il ne se caractérise pas comme sujet de la connaissance, car la connaissance est de l’ordre phénoménal, et cet ordre est secondaire. Le sujet pourrait être défini par les concepts a priori de la connaissance qui fondent la science, mais ce sujet n’est alors, chez Kant, qu’un sujet empirique, à distinguer du sujet transcendantal. Le sujet transcendantal, nous ne pouvons pas en avoir l’intuition. Il se donne à nous comme nouménal, par le détour de la liberté, au-delà du monde et comme non cognitif, non gnoséologique, non rationnel. Par conséquent, il faudrait exclure Kant de la « philosophie occidentale ».

Prenons Platon. Bien entendu, pour Platon, l’une des plus hautes fonctions de l’esprit humain ou de l’âme est de connaître. Mais un philosophe un peu sérieux ne va pas résumer Platon à cela. La connaissance est l’un des instruments d’une dialectique ascendante. Je vous rappelle le mythe du deuxième discours de Socrate dans Le Phèdre : au terme du voyage métaphysique, l’âme réussit à sortir du monde pour aller au-delà de l’essence, et percevoir l’absolu au-delà de l’essence. L’essence, ce sont les idées, les fondements de la rationalité, le Logos, mais le but ultime est de voir ce qui est « au-delà du ciel ». On est à la limite de la religion, du mythe et de la philosophie ; en tout cas, on est en pleine métaphysique occidentale, où l’être va être saisi dans une intuition trans-rationnelle. Lisez, par exemple, Contemplation et vie contemplative selon Platon par Festugière. Dans Le Banquet, également, on trouve le mouvement selon lequel on doit sortir des catégories, aller au-delà de la particularité vers un universel, mais un universel qui est l’objet d’une intuition. Platon aussi serait donc à exclure de la « philosophie occidentale ».

Si nous pensons à Plotin, nous aboutissons à la même conclusion. Le monde est une unité, il y a des âmes particulières et puis il y a l’âme du monde. Les âmes particulières sont dans un monde empirique ; ce monde empirique comporte une « âme du monde », principe vital cosmique. Ce n’est pas rationnel. Mais il y a là, dira-t-on, la deuxième hypostase : au-delà de l’âme du monde, il y a l’intelligence. L’intelligence, c’est l’ensemble des idées, c’est rationnel. D’accord, mais chez Plotin, au-delà de l’intelligible, il y a l’Un, qui est au-delà de ce qui est connaissable. Et Plotin est la source de toute la mystique du Moyen Âge. Au-delà de ce qui est connaissable, fût-ce parfois d’une façon apophatique, dira le Moyen Âge (c’est-à-dire sans concept, sans connaissance), il y a le moyen d’accéder à l’absolu.

Ces quelques exemples nous montrent que les philosophes dits « occidentaux » ne sont pas des rationalistes mécanistes étroits. On pourrait même dire qu’ils sont surtout des idéalistes transcendantaux et qu’ils dépassent le rationalisme, mais ce serait absurde, Le rationalisme strict et étroit, c’était le matérialisme du XIXe siècle. La « philosophie occidentale » n’entre pas dans ces simplifications.

Si je cite Kierkegaard, je n’ai même pas besoin de développer pour montrer que nous n’avons pas affaire à une philosophie rationaliste de la possession du monde dans un but pratique. Faudrait-il donc retirer aussi Kierkegaard de la « philosophie occidentale » ?

Citons quelques noms, sans même évoquer leur doctrine : Kierkegaard, Nietzsche, Schelling, Schopenhauer, et tous les existentialistes : Buber, Jaspers, Heidegger, Sartre. Nous pouvons aussi remonter jusqu’aux grands mystiques du XVIIIe siècle, comme Louis-Claude de Saint-Martin, surnommé le philosophe inconnu, les mystiques du XVIIe siècle, par exemple Böhme, les mystiques du XVIe siècle comme Jean de la Croix, etc.

Qu’est-ce que cette « philosophie occidentale » où il y aurait tout ? Des rationalistes, des matérialistes, des spiritualistes, des mystiques, des humanistes, des athées, des religieux. Il y aurait tout cela dans cette « philosophie occidentale » ? En réalité, il est impossible de travailler de cette façon, c’est-à-dire tout mettre dans un pseudo-concept pour pouvoir critiquer tout d’un bloc.

Des mystiques, par exemple, vont insister sur la réceptivité de l’âme par rapport à Dieu – je pense à Thérèse d’Avila, mais on trouve des idées proches chez Baader, un mystique du XIXe siècle. Pour mieux les comprendre, nous pourrions traduire leurs idées dans un autre langage que celui de Dieu et de la religion, mais l’important pour nous ici est de faire ce constat historique : il existe des courants philosophiques, ou des courants de pensée, qui toujours ont tenté de reconnaître une certaine passivité du sujet humain. Cette passivité, j’en récuse l’affirmation universelle : la passivité est une facilité, et le sujet se construit par l’activité. Mais avant même d’entrer dans la doctrine et de défendre un point de vue ou un autre, reconnaissons seulement – c’est là que je veux insister – que la généralisation ou la schématisation faite par Lévinas par la formule « philosophie occidentale » est erronée et ne s’applique pas. C’est pourquoi je l’appelle un a priori.

Nous pourrions souhaiter tout de même qu’au XXe siècle, on philosophe sans a priori, ou le moins possible.

Quel est le but de Lévinas ? Pourquoi faire la critique de la « philosophie occidentale » ? Lévinas est un homme gentil, simple et modeste, ce n’est pas du tout pour dire : voyez, il y a la philosophie occidentale qui erre, qui est complètement fausse, et moi, je vais amener la vérité. L’écriture de Lévinas n’est pas du tout de ce style, il ne souhaite pas dire cela. Ce qu’il souhaite dire, c’est la chose suivante : la « philosophie occidentale » est erronée parce qu’elle n’a pas été sensible à la passivité du sujet. Et moi, Lévinas, j’y suis sensible. Je ne suis pas le premier, ce n’est pas moi, dit Lévinas, qui ai inventé cela : la passivité du sujet devant l’absolu, son obéissance devant l’absolu. Qui est-ce qui a inventé cela ? C’est la religion, évidemment. C’est la religion qui demande que le sujet s’incline et obéisse.

Je vais vous citer une phrase, dans Au-delà du verset (p. 154), ce n’est pas très long, mais c’est parfaitement éloquent : « Humilité, discrétion, pardon des offenses retournent la notion égologique de la subjectivité pour l’apercevoir dans le renoncement, l’effacement et dans une passivité totale. » Pour être clair, nous pourrions ajouter le mot « conquérante » à la notion égologique de la subjectivité, que Lévinas, au fond, condamne.

Le renoncement, l’obéissance, l’humilité, le désintéressement, le don, la charité, à quelles religions se rattache donc ce discours prétendument philosophique ? Il s’agit en fait du christianisme, mais c’est aussi l’essence de la philosophie talmudique. Nous pouvons dire, pour ne pas entrer dans une autre polémique, que Lévinas se réfère en fait au « judéo-christianisme », c’est-à-dire au monothéisme occidental.

Que veut Lévinas, finalement ? Par le concept de « philosophie occidentale », il veut combattre la philosophie des Lumières, la philosophie de la raison et du sujet actif – pour laquelle moi, plutôt, je militerais. Il veut combattre tout cela au bénéfice d’une soumission du sujet à l’égard de l’obéissance envers l’absolu, et de l’obligation morale d’être « l’otage d’autrui », de se « donner à autrui », selon son expression. Autrement dit, il va combattre et remplacer l’ancienne subjectivité active, décrite par l’instinct, la connaissance et l’action, à la fois vitaliste et cognitive, gnoséologique et pratique, par une nouvelle définition de la subjectivité. Je cite encore Lévinas : « La nouvelle subjectivité est donc celle de “l’âme humaine”. » (Au-delà du verset, p. 154). Cette nouvelle subjectivité est « responsabilité d’otage » (p. 177). Seule la sagesse philosophique nous empêchera d’être violence, c’est-à-dire d’être violemment contre.

Voici que la responsabilité de l’individu devant autrui devrait être une « responsabilité d’otage ». Qu’est-ce qu’un otage ? C’est quelqu’un qui obéit. Pourquoi ce mot ? Je ne comprends pas l’utilisation de ce mot. Ce que défend Lévinas, c’est une sorte de morale du devoir et de la charité. C’est tout simple, en fin de compte. Autrui a un visage, et si ce visage est vu d’une certaine façon, qui rayonne de divinité, il entraîne charité, désintéressement, soumission, obéissance. Autrui est un visage, donc il faut être charitable : voilà toute la morale de Lévinas. Mais pourquoi « otage » ? Je ne comprends pas l’utilisation de ce mot, surtout au XXe siècle. Même sans attendre le XXe siècle, les échanges de prisonniers et les prises d’otages traversent l’histoire de l’humanité depuis toujours ; donc, Lévinas doit bien savoir ce qu’est un otage. La situation d’otage et la situation de rapt sont des situations qui doivent être écartées de la réflexion morale, condamnées, combattues. Ou alors, cela veut simplement dire « tends la droite » ou « tends la joue gauche » ? Je cite les termes qu’il emploie (p. 174) : « On est donc en présence d’une subjectivité passive, définie par l’obéissance et la réceptivité offertes, car en réalité, seule une subjectivité passive va être capable d’entendre la voix du Très-Haut. » Cela signifie que nous sommes en présence d’une morale de la passivité, inspirée par une vision religieuse. Si vous êtes croyant, c’est très bien, pourquoi pas ce texte plutôt qu’un autre ? Cependant, je ferais une simple remarque : même si vous êtes croyant, pourquoi pas une religion dynamique, plutôt que l’interprétation passive de la religion ?

Pourquoi vous ai-je parlé de Buber d’abord ? Parce que Buber se réfère aussi au judaïsme, et pourtant il en fait une tout autre lecture : réciprocité, activité et accès à Dieu par la joie et la fraternité. C’est que Buber est inspiré du mouvement hassidique. Ainsi, c’est une bonne occasion d’apprendre cette chose difficile : il y a deux courants dans le judaïsme. Le courant formaliste, orthodoxe, rigoureux, qui est le courant talmudique représenté par Lévinas – celui que moi, personnellement, je combattrais –, et de l’autre, un courant plus existentiel, inspiré du mouvement hassidique.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (8 janvier 1991)

Commencement de la philosophie ?

«       Il est clair qu’en ramenant toute l’histoire de la philosophie à celle de ses crises, toute crise à la recherche d’un fondement et tout fondement au commencement logique et existentiel de la pensée, nous nous jetons délibérément dans la plus éclatante des apories : Platon demandait comment rechercher la vérité si on ne la connaît d’abord, et nous nous mêlons de rechercher le commencement de la philosophie avec toute la philosophie derrière nous, et tout l’univers avant nous. 

      Hegel semblait plus prudent, qui voulait voir le commencement dans la fin, et la validation des processus de l’esprit par ces processus eux-mêmes. C’est de la très fameuse chouette de Minerve qu’il nous parle dans la préface de la Phénoménologie et nous ne semblons pas avoir entièrement entendu la leçon de cette image bien usée : la recherche d’un commencement n’est-elle pas toujours trop tardive? Les choses n’ont-elles pas toujours déjà commencé? Il semble bien que tel commencement radical, comme dans la phénoménologie de Husserl, n’est que la répétition du cogito et l’assomption d’une culture, mais il semble aussi que tels actes philosophiques principiels, comme une crise, une conversion ou une illumination, ne sont jamais ces commencements existentiels pour lesquels ils se donnent, mais les fruits très lentement mûris d’une existence bien antérieure et bien réelle.

      Si tout cela n’est pas inexact, on doit reconnaître au moins que la recherche d’un commencement de la philosophie n’est pas de tout repos, au cas d’ailleurs où elle aurait un sens. Car il se pourrait fort bien qu’elle repose simplement sur une pétition de principe qui mettrait au début ce qui n’est jamais donné qu’en cours de route ou à la fin; dans ces conditions cette recherche représenterait le paradoxe même puisqu’elle consisterait a poursuivre avec des mots un fait principiel qui devrait alors se trouver et au terme de la recherche et à son origine. Le paradoxe serait à son comble si l’on s’avisait que les commencements gnoséologiques ne sont que des résultats par rapport à un commencement ontologique forcément antérieur. Et il faudrait conclure, pour toutes ces raisons, qu’il n’est ni possible ni nécessaire de chercher à la philosophie un commencement qui la fonde : on serait toujours déjà en route, on aurait toujours déjà philosophé, et l’on ne pourrait jamais, comme le lièvre d’Achille, partir véritablement si l’on s’efforçait d’abord de commencer à partir. 

      Ces raisons ne pourraient à la rigueur nous convaincre que si nous avions auparavant fait l’épreuve d’une quête philosophique de la source de la philosophie; mais elles ne sauraient, dès le départ, interdire une telle quête puisque l’examen même de ces raisons et la pensée même du paradoxe du commencement sont déjà pour nous la mise en train de cette recherche et, par conséquent, l’effectuation même d’une certaine manière de commencer.

      Mais l’essentiel de l’aporie n’en reste pas moins vivace : ce n’est pas forcément dans un ouvrage sur le commencement qu’on commence en toute rigueur à philosopher, et la philosophie, nous le savons, est une histoire et non pas une traînée d’étincelles. Les commencements semblent bien toujours venir après d’autres commencements qui les on rendus possibles, et il n’y a peut-être pas, en effet, de commencement gnoséologique radical. 

      Notre aporie fait don éclater une évidence : la recherche d’un commencement radical est à la fois nécessaire et impossible. Impossible puisqu’on ne commence jamais vraiment, nécessaire puisque la philosophie ne peut être elle-même, c’est-à-dire recherche du fondement de toutes choses, que si elle est elle-même d’abord son propre fondement. C’est par essence, nous l’avons vu, que la philosophie se conteste soi-même dans l’événement critique, et c’est par nature qu’elle a toujours déjà été contestée. 

       Si l’on veut poursuivre le mouvement de la philosophie, c’est donc qu’il faut le fonder perpétuellement, l’éventuel progrès de cette forme de pensée résidant dès lors dans le progrès de la conscience de ses fondements. Il n’est pas possible, en effet, de renoncer à chercher à la philosophie un fondement de vérité qui soit un commencement véritable, si l’on souhaite effectivement garantir l’existence même de la philosophie; elle ne se satisfait pas des demi-mesures, et souhaite la vérité parfaitement fondée en soi-même ou la disparition pure et simple de la philosophie comme telle. Comme la vérité ne serait pas fondée Si elle l’était seulement à la fin, le critère ultime de validité n’étant rien d’autre que la validation effective et rétrospective, et l’expérience ou l’événement pouvant toujours infirmer des vérités antérieures garanties seulement par un ordre empirique, il sera toujours nécessaire de chercher à la philosophie un fondement qui se suffise à soi-même et qui soit « au commencement ».

       Il n’y a pas d’autre solution que d’assigner à la philosophie une première tâche préparatoire, qui serait d’ailleurs peut-être neuve en un certain sens, et qui consisterait dans la quête d’un commencement paradoxal. On pourrait alors poser la question de savoir s’il n’existe pas un commencement de la philosophie qui soit tout à la fois fondateur et second.

       A la problématique essentielle de la philosophie il n’y a pas d’autre solution en effet : il convient de trouver un fondement gnoséologique ultime au-delà duquel on ne pourrait remonter et qui serait référence de toute pensée sans avoir lui-même de référence, mais ce fondement à la fois ultime et principiel serait forcément précédé par un quelque chose qui serait assez distinct de lui pour lui être antérieur et assez semblable de lui pour n’être pas un autre terme et ne pas nous entraîner dans une régression à l’infini. C’est pourquoi, paradoxalement, seul un commencement second peut être fixé comme but d’une recherche sur le fondement même de la philosophie. Second, ce commencement doit être cependant créateur et fécond puisque sa fonction est par définition de rendre possible la philosophie et d’assumer son bon départ. Mais un commencement second, c’est, fort simplement, un re-commencement. Notre tâche est dès lors clairement fixée, elle n’est pas pour autant rendue plus facile nous cherchons à savoir s’il est possible de fonder la philosophie sur un élément premier, fait, idée ou expérience, qui serait un re-commencement, c’est-à-dire sur un élément qui serait paradoxalement l’origine féconde et fondatrice de la philosophie, mais non pas sa racine absolument première; ce serait la source, mais non pas le rocher. » 

Robert Misrahi « Lumière, commencement, liberté », introduction 

Les relations à autrui 8

Nous allons d’abord esquisser une critique de la philosophie de Buber, puis nous entrerons dans une partie importante de notre cours qui concernera Lévinas et Sartre. Je parlerai d’abord de Lévinas qui s’enchaîne mieux sur Buber.

Commençons par l’esquisse d’une critique de Buber. Cette critique peut ne pas valoir comme critique à vos yeux, c’est à vous de décider, mais on est peut-être avec Buber devant une théologie. Pour moi, l’inconvénient théorique d’une théologie, c’est qu’elle repose sur des postulats, il ne peut en être autrement. Il est dommage de fonder une philosophie de la relation à autrui sur le postulat de la transcendance, c’est-à-dire ici, sur la révélation. Nous avons reconnu très volontiers ce que des philosophies religieuses, comme celle de Buber, apportent à la réflexion. Nous ferons une critique beaucoup plus radicale de Lévinas. La critique à l’égard de la théologie de Buber peut être plus légère, mais pour autant, nous ne sommes pas en présence d’une doctrine réellement fondée, ni en réflexion, ni en certitude.

Deuxième critique : ce qui est décrit, qui est la réciprocité, est bien entendu essentiel. Mais cela est décrit comme une expérience immédiate et j’ajoute, instantanée. Qu’en est-il après ? Il n’y a pas grand-chose chez Buber. À part les textes de l’ouvrage Utopie et socialisme – intéressants, mais simplement allusifs – il n’y a pas beaucoup de documents, d’analyses ou d’études sur le sort de la réciprocité à travers le temps.

En outre, à partir de l’expérience de la rencontre, ne sont pas étudiés les moyens gnoséologiques, c’est-à-dire les moyens de l’entrée dans la réciprocité ou du maintien de la réciprocité. Dans les textes politiques, il est simplement fait allusion à une sorte de bonne volonté : il s’agit de fonder la politique sur cette vision un peu utopique d’une fraternité, d’une réciprocité humaine. Mais plus en détail, on ne dispose pas d’analyse poussée. C’est peut-être ce qui explique le sort de la pensée de Buber dans l’histoire des idées. La pensée de Buber a toujours paru un peu rapide, un peu schématique. Nous n’y trouvons pas autant de richesse conceptuelle que chez Lévinas ou Sartre. Même si je critiquerai beaucoup plus ces auteurs que Buber, qui me livre le concept central qui est la réciprocité, reconnaissons qu’il y a chez Lévinas et Sartre une plus grande richesse conceptuelle. Chez Buber, les choses sont un peu rapides, un peu impressionnistes.

Nous n’avons pas chez Buber une véritable théorie du sujet. Il y a bien une théorie de la réciprocité, mais pas de théorie du sujet. On trouve simplement des allusions au sujet, des allusions au je. Prenons par exemple la doctrine selon laquelle c’est à partir de la relation réciproque que se constitue le je. Mais encore ? Qu’en est-il en détail ? Comment ça se passe ? Qui est ce sujet qui se constitue par la relation réciproque ? Je pose maintenant la question à l’envers : est-il sûr que la relation réciproque précède la constitution du sujet ? N’est-ce pas le contraire qui est vrai ? Ne faut-il pas qu’il y ait un sujet déjà constitué, ou en voie de constitution, pour être assez fort pour pouvoir entrer dans la relation ? N’est-ce pas cela que l’on constate tous les jours ? Il s’agit même d’une critique doctrinale du fond que nous pouvons faire, sous forme de question : n’y a-t-il pas une sorte d’inversion involontaire de l’ordre logique des événements ? La question est difficile, je le reconnais volontiers, parce qu’au plan psychologique il faut que l’enfant entre dans une relation avant de pouvoir se constituer lui-même. S’il n’entre pas dans une relation sociale, il ne peut même pas mobiliser ses forces et ses potentialités pour se constituer. D’abord, il faut la relation et ensuite le sujet. Mais peut-être que l’inverse est aussi vrai ? À d’autres moments, n’y a-t-il pas d’abord le sujet, et ensuite la relation ?

Ces questions sont livrées à votre appréciation, mais il reste que les analyses de Buber sont un peu rapides. Ce sont des analyses que je nommerais programmatiques plutôt que gnoséologiques, sympathiques mais peu rigoureuses. Il nous faut viser quelque chose qui soit à la fois sympathique, positif et rigoureux. En réalité, nous sommes en présence du défaut de tout personnalisme. Avec Buber, nous avons l’exemple d’une philosophie personnaliste. Une philosophie personnaliste est une philosophie de l’esprit, qui place au centre de la réflexion, et même de la réalité, la personne humaine, comme supérieure au moi psychologique. Mais quels sont les rapports exacts entre la personne morale – porteuse des droits, porteuse de la revendication éthique ou de la revendication de justice, lieu de la rencontre, de la réciprocité – et le moi psychique ? Y a-t-il un moi psychique ? Si oui, quel est son rapport avec la personne ? Si non, qu’est-ce qui fait la richesse de la personne ? Nous avons avec Buber l’exemple d’un personnalisme juif. Avec Gabriel Marcel, ou avec Berdiaeff, nous avons l’exemple de personnalismes chrétiens. La philosophie personnaliste est une sorte de modalité de la philosophie existentielle, mais spiritualiste. Le propos est intéressant, mais la mise en œuvre me paraît insuffisante. Dans les faiblesses du personnalisme, on saisit toutes les faiblesses du spiritualisme, comme on pourrait saisir et nommer toutes les faiblesses du matérialisme. Il faudra que nous ayons le courage de dépasser les étiquettes spiritualisme, matérialisme, pour nous diriger vers une philosophie authentiquement existentielle, une philosophie de l’existence.

On va trouver le même défaut personnaliste dans la philosophie de Lévinas que nous allons maintenant regarder en détail.

Nous sommes avec Lévinas en présence d’une part d’une philosophie conceptuellement riche, d’autre part d’une véritable morale, d’une véritable éthique. L’intérêt de la philosophie de Lévinas, c’est qu’il met l’éthique au premier plan. Cela nous concerne donc au plus haut point.

D’autre part, il est connu comme le moraliste contemporain. Ricoeur bien sûr implique des conséquences morales dans toute sa philosophie, qu’elles soient phénoménologiques ou herméneutiques, mais il ne s’est pas vraiment préoccupé d’une étude de la morale. Le seul penseur qui soit explicitement moraliste dans toute son œuvre, c’est Jankélévitch. Il y a Jankélévitch et Lévinas, mais on parle beaucoup plus de Lévinas. Donc, pour nous il est essentiel de bien connaître Lévinas.

Même si j’ai mis au programme Buber et pas Lévinas, nous reconnaissons aisément que l’épaisseur philosophique de Lévinas est supérieure, bien que sa doctrine me paraisse infiniment plus discutable, nous allons voir en quoi.

Commençons par quelques références bibliographiques. L’œuvre centrale de Lévinas est Totalité et infini, 1961. C’est une métaphysique, mais en même temps, c’est une éthique. On a l’habitude de distinguer dans l’œuvre de Lévinas, l’œuvre philosophique, Totalité et infini, et l’œuvre herméneutique écrite en tant que spécialiste du Talmud. On a l’habitude de dire : d’un côté il y a les œuvres religieuses, et de l’autre côté il y a l’universel : Totalité et infini. Mais quand on lit de près l’œuvre, on s’aperçoit que cette distinction est erronée. On opère en réalité ainsi une trahison de l’œuvre de Lévinas. Preuve avec Difficile liberté (1963) qui est une réflexion sur le Talmud et la pensée juive : à la fin de cet ouvrage il y a une note qui dit ceci : pour tous ces points (qu’il vient d’étudier dans Difficile liberté) se reporter à Totalité et infini. Cette seule note suffit pour montrer que la doctrine de Lévinas est unifiée. Voilà pourquoi on ne peut pas comprendre Lévinas si on ne lit pas les autres œuvres. Elles sont les développements explicites de toutes les affirmations et références implicites de Totalité et infini. Les autres œuvres sont très nombreuses, je ne vais en citer que quelques-unes : Difficile liberté, Cinq leçons talmudiques et le livre le plus important parmi les œuvres herméneutiques : Au-delà du verset. Nous pouvons y ajouter Noms propres qui contient 5 ou 6 études sur des philosophes dont Kierkegaard, De l’existence à l’existant, et enfin tous les travaux sur la phénoménologie : En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger puis La théorie de l’intuition chez Husserl. Je signale ici en passant un nouveau paradoxe : on croit que l’œuvre de Lévinas est phénoménologique, puisque c’est lui qui introduit la phénoménologie en France. Mais quand on lit toutes ses œuvres, nous le verrons en détail par la suite, on s’aperçoit qu’elle n’est pas phénoménologique. L’œuvre de Lévinas, la doctrine de Lévinas n’est pas phénoménologique.

Nous allons à présent opérer une critique de la doctrine de Lévinas. Celle-ci critique va être lente et il va y avoir tant de références que pour vous, cela vaudra comme exposé et critique, simultanément. Cela vous aidera à lire Lévinas.

Nous savons que le thème fondamental de Totalité et Infini est constitué par ses analyses sur le visage. On se présente la chose ainsi : Lévinas réfléchit sur le visage, et à partir du visage il élabore une morale. Il décrit le visage, puis il en tire des conséquences morales. Notons qu’il s’agit du « visage », il n’évoque pas le « visage humain », il dit le visage.

Entrons un peu dans le détail. D’abord, remarquons que Lévinas ne se réfère jamais à la singularité du visage, à la singularité unique de chaque visage. Il n’existe pas en effet deux visages humains identiques, même ceux des jumeaux deviennent différents par leur vie. Lorsque quelqu’un croit que tous les individus d’une population se ressemblent (par exemple quand on débarque en Angleterre et on trouve que tous les Anglais se ressemblent), c’est que ce quelqu’un ne perçoit pas. Parce que la perception est délicate, subtile, peu à peu, s’il vit dans le pays, il s’aperçoit que, comme partout ailleurs dans le monde, pas un visage ne ressemble à un autre. Le rapport au visage décrit par Lévinas, c’est le rapport à quoi ? Au visage dans sa singularité ou au visage dans son universalité de visage humain ? Sous la plume de Lévinas, il s’agit du visage humain dans son universalité. L’être humain a un visage, et c’est la présence de ce visage qui entraîne toutes les réflexions morales de Lévinas. Alors que le visage d’un être humain semble ce qu’il y a de plus concret, de réellement unique, j’oserais dire que Lévinas me traite comme une abstraction. J’oserais aller plus loin et dire que les réflexions de Lévinas sur le visage sont une allusion au visage, et pas une analyse du visage. Il évoque, il prononce souvent le mot visage. Mais qu’est-ce que c’est qu’un visage ? Il n’y a pas chez Lévinas d’analyse, il n’y a pas de description de ce que c’est que le visage en tant que tel, à la fois singulier et tout ce qu’il y a à dire d’un visage. Le visage est pour Lévinas simplement « la manifestation de l’altérité de l’autre » (Totalité infini p. 233), autrement dit le fait qu’autrui est autre que moi. C’est-à-dire que le visage pour Lévinas, c’est l’altérité, c’est ce qui est totalement différent de moi.

De plus, pour Lévinas le visage est faiblesse et nudité : « En outre, ce visage qui manifeste l’altérité de l’autre le manifeste dans sa faiblesse et sa nudité » (Au-delà du verset p. 157), même citation p. 157 : « En outre, ce visage a une signification pré-originaire ». Donc le visage manifeste la faiblesse et en outre, cette révélation, cette manifestation de la faiblesse par le visage est antérieure à toute pensée réfléchie, à tout raisonnement, à tout jugement. Elle est immédiate, et antérieure à tout commencement, parfaitement originaire. Notons que dans Noms propres, Lévinas cite Max Picard, philosophe spiritualiste, qui affirme : « il y a une divinité du visage humain » (Noms propres, p. 142). Le visage humain manifeste l’altérité de l’autre et non pas son identité. Alors que la philosophie occidentale décrit l’homme, l’individu, comme souhaitant toujours établir dans le monde, soit par la connaissance, soit par l’action, des relations d’identité, il faudrait au contraire, dit Lévinas, reconnaître la différence radicale de l’autre. On la saisit dans son visage : l’autre est l’autre, totalement différent de moi, et cette altérité a une signification pré-originaire, quasiment divine.

On n’a pas l’habitude de citer ces textes et de montrer que cette philosophie est en réalité une philosophie religieuse. On présente Lévinas comme le phénoménologue du visage qui conclut une morale. Ce serait beau, ce serait bien. Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe dans les textes.

Quelles sont les autres caractéristiques du visage ? La perception du visage d’autrui opère en moi une rupture avec la vitalité. Qu’est-ce que la vitalité ? La vitalité ce sont mes instincts, ce sont les forces vitales. En nous, il y a des forces vitales, dit Lévinas, et « lorsqu’on perçoit autrui comme visage, par son visage, on ne le saisit plus comme objet utilisable. On rompt avec les relations de force, les relations d’utilisation, les relations de vitalité ». (Au-delà du verset, p131). Il y a donc une vitalité, et la perception du visage en est le dépassement. Dans les fameuses œuvres philosophiques, Totalité Infini, on trouve la phrase suivante : « Il y a par le visage et dans le visage, en l’autre, une inviolabilité éthique et une sainteté ». Le visage de l’autre est donc le lieu de la sainteté. Dans Difficile Liberté, il disait sacré, puis par la suite il va opposer le sacré et le saint. Ici, à partir de Difficile Liberté, mais déjà dans Totalité et Infini, il va plutôt retenir le mot et le concept de sainteté. Le visage de l’autre est la manifestation d’une transcendance par la manifestation de sa sainteté. La sainteté, c’est ce qui est inviolable, dans sa nudité et sa faiblesse. Ce n’est pas parce que l’autre est fort qu’on ne peut pas le tuer, c’est parce qu’il est inviolable, d’un point de vue métaphysique. Il est inviolable parce que saint, inviolable parce qu’il est une sorte d’épiphanie – le mot est de Lévinas – c’est-à-dire une manifestation du divin. Quand on sait que l’homme est fait à la ressemblance de Dieu, dès qu’on voit l’homme, on voit Dieu, en somme, si je comprends bien.

Mais cette inviolabilité éthique est toujours menacée par la vitalité meurtrière. La vitalité meurtrière de qui ? De l’autre, donc de nous. Le visage de l’autre comme sainteté, inviolable, est toujours menacé par la vitalité. Et la vitalité, c’est constitué des instincts, la volonté de puissance, l’égoïsme. C’est ce que Lévinas appelle le conatus. Il ne cite pas Spinoza ici, il le citera plus loin, et là vous verrez, nous aurons des heures comiques. Mais laissons Spinoza pour le moment. Lévinas appelle la vitalité, le conatus, et parfois le conatus essendi, l’effort pour être. Ce conatus essendi, a une sorte de visée qui est le meurtre. Volonté de puissance, égoïsme, pour viser, finalement, la possession, la captation et le meurtre, dans la spontanéité naturelle, dans la naturalité de l’être humain. C’est pourquoi, d’ailleurs, dit Lévinas dans l’un des autres textes, il faut des interdits (Au-delà du verset, p. 131). Il faut qu’il y ait des interdits, puisque la vitalité humaine est meurtrière. Mais, en même temps, la sainteté du visage s’oppose à ce mouvement meurtrier.

Pour le moment, ne cherchons pas encore à comprendre qui est meurtrier. Tout le monde ? Quelques-uns seulement ? Ne posons pas la question : si tout le monde est meurtrier parce que le conatus essendi est universel, comment se fait-il qu’il y ait inviolabilité du visage ? L’inviolabilité, est-ce universel ou est-ce singulier ? C’est universel. Mais ne posons pas encore la question de la cohérence. Continuons à décrire la doctrine, à décrire ce que dit Lévinas du visage.

La doctrine du visage chez Lévinas est une doctrine de la perception sainte du visage d’autrui, ou de la perception de la sainteté du visage d’autrui. Dans Le temps et l’autre, ouvrage très important, apparemment philosophique, Lévinas nous dit qu’il y a dans le visage d’autrui la manifestation de la dimension métaphysique du temps, la dimension de transcendance. Pourquoi ? Parce que le visage manifeste un appel et une attente. Le visage de l’autre se situe dans le temps. Contre toute attente, dans Le temps et l’autre, Lévinas ne se propose pas d’étudier, comme le ferait un authentique phénoménologue, les rapports de la relation à autrui au temps vécu par chacun. Il pose plutôt la question abstraite suivante : dans la perception du visage quel rôle joue le temps en général ? Pour Lévinas, le temps en général, c’est l’attente et la peine. Il y a une dimension d’infini, à la fois parce que l’autre est appel et parce que l’autre, comme visage, n’est pas du monde : « L’autre n’appartient pas au monde, le visage n’appartient pas au monde » (Totalité et Infini, p. 172), sous-entendu au monde de l’objectivité, au monde matériel. S’il n’appartient pas au monde, c’est qu’il est dirigé vers l’infini, croit pouvoir conclure Lévinas. Le visage de l’autre est dirigé vers l’infini et évoque l’infini. Par conséquent il évoque le divin, non seulement par son inviolabilité, qui relève du sacré et de la sainteté, mais par la dimension temporelle ; la dimension temporelle étant la dimension de la distance pour Lévinas. Le temps, c’est ce qui vient après, ce qui appellera plus, ce qui ira au-delà et in fine la mise en évidence de l’infini. En chaque visage, Lévinas perçoit un appel du divin.

Dans le livre Totalité et Infini, chapitre sur Eros, au sujet de l’amour (conjugal pour l’auteur bien sûr) Lévinas parle de la caresse. Il n’en parle pas dans les termes de Bataille, évidemment, en parle en métaphysicien. Lévinas décrit la caresse un peu comme il décrit la perception du temps à travers le visage de l’autre. Il dit de la caresse la chose suivante : « La caresse est une espèce de mouvement dont on ne sait pas jusqu’où il va aller. » C’est un mouvement qui ouvre sur un avenir indéterminé et qui va toujours plus loin et vers quelque chose qu’on pourrait presque appeler un Je ne sais quoi. La caresse est transcendance. Comme le visage de l’autre, comme la perception du temps, tout cela est l’évocation du divin. À partir de ces descriptions, apparemment phénoménologiques, ou phénoménologiques du point de vue de Lévinas, va découler une morale. C’est cette morale que nous allons étudier et caractériser, c’est très rapide, mais c’est central. Et ensuite, nous ferons différentes critiques à différents niveaux.

Quelles sont les conséquences morales de cette perception du « saint » visage du visage d’autrui, en général ? Autrui, il ne faudrait pas le prendre pour une icône, le visage n’est pas une image. D’ailleurs, il est vrai que les icônes se ressemblent, mais en réalité, elles ne sont pas identiques. Selon chaque peintre, les icônes ont des allures différentes. Mais ici, jamais n’est fait allusion à l’idée de icône. La sainteté du visage d’autrui ne réside pas dans sa singularité, dans sa beauté. Je n’ai jamais vu chez Lévinas allier le mot visage et beauté, pas une seule fois. Quand il parle de la femme, il parle de « mystère équivoque » (Totalité et Infini). Quel est l’effet du visage dans son universalité sainte ? Il s’agit d’une injonction (Totalité et Infini, page 282). Le visage est une injonction, pour moi. Le visage de l’autre, qui est sa différence radicale, sa faiblesse et sa sainteté, sa nudité, fait injonction sur moi. Quelle injonction ? Quel commandement (mot de Lévinas) me vient du visage de l’autre ? Je vais citer d’abord le premier effet et ensuite le contenu de ce commandement. Le premier effet de la perception d’autrui, on l’a déjà presque évoqué, c’est ce qu’il appelle un retournement du conatus. La perception de la sainteté du visage d’autrui fait que notre conatus se retourne. Non pas que notre conatus en serait « tout retourné », ça ne viendrait pas à l’idée de Lévinas. Mais le conatus en général se retourne, c’est-à-dire que la vitalité cesse d’être vitalité. L’instinct de meurtre et de prédation est censé disparaître, si on saisit la sainteté de l’autre bien sûr. C’est le premier effet : il y a une sorte de renversement de notre vitalité, une sorte de négation de notre vitalité par la perception du visage de l’autre. La première conséquence éthique est donc un commandement qui s’appelle une obligation. « On assiste par la perception du visage de l’autre à l’ouverture d’un discours originel dont le premier mot est obligation. » (Totalité et Infini p. 175.). On perçoit autrui, on perçoit sa sainteté, alors notre vitalité est vaincue et nous sentons en nous l’obligation. Quelle obligation ? L’obligation d’être responsable de cet autrui. Obligation et responsabilité viennent se situer comme la grande conséquence morale de la perception du visage saint de l’autre.

Les choses sont assez subtiles, parce que qui refuserait de reconnaître dans la relation à autrui une responsabilité de chacun envers l’autre ? Personne. L’articulation est donc la suivante : Lévinas parle de responsabilité, puis il tente de la déduire du seul visage. Mais on passe rapidement et on oublie le contenu complet : il faut avoir perçu la sainteté de l’autre comme épiphanie du divin pour vaincre en soi la vitalité. Il faut avoir perçu le visage de l’autre comme métaphysique et évocateur du divin pour vaincre en soi la vitalité. Mais dans les guerres de religion, n’est-ce pas au nom de Dieu qu’on massacre l’autre ? Dieu apparaît seulement dans le visage des copains, mais pas dans le visage des autres partisans d’une autre religion. Pour les catholiques, ce sont les catholiques qui ont un visage divinement sacré, mais pas les protestants. Les protestants n’ont pas de visage pour les catholiques du XVIe siècle, et du XXe siècle en Irlande. Le visage des autres, ça se mutile, ça se balafre. On reprendra toutes ces critiques plus tard, mais les religieux dans le monde entier ne semblent pas renoncer à leur vitalité. Nous sommes en réalité en présence d’un discours spiritualiste, voire idéalistico-spiritualiste.

À cet égard je vous signale au passage un ouvrage L’écriture et la différence, qui est un recueil d’articles, dont l’un des articles s’appelle Violence et métaphysique. C’est une étude laudative sur l’œuvre de Lévinas, Il est bon de le lire, d’avoir entre les mains L’écriture et la différence.

Je résume notre résultat : la première conséquence morale est dans le commandement et l’obéissance. Le commandement est une injonction issue du visage de l’autre, injonction au terme de laquelle je dois assumer ma responsabilité devant lui, pour lui, « le nourrir et le vêtir », comme il le dit très souvent, aussi bien dans Totalité et Infini que dans Au delà du verset (il reprend de toute évidence un texte ancien). Je dois assumer cette responsabilité que j’ai de le nourrir et de le vêtir, lui qui est la sainteté faible et nue. C’est un commandement qui m’oblige, c’est une obligation. On retrouve ici les mêmes termes que chez Kant. La déduction est différente, mais le fondement est le même. En fait, Lévinas un kantien, c’est un kantien juif. À qui doit-on obéissance ? À l’autre. À cet autre dont on vient de percevoir le visage saint. On doit obéissance à l’autre. La morale est une morale de la responsabilité en tant qu’elle est un appel à l’obéissance et au service de l’autre. Ici se forme, se nomme, se constitue, ce qu’on pourrait appeler une morale du dévouement. Lévinas prononce les mots : « Une morale de la passivité au terme de laquelle le sujet se doit d’être, de se faire l’otage de l’autre. » (Au-delà du verset, p. 177). L’autre commande, et j’obéis. Pourquoi ? Parce que l’autre est saint. Parce que l’autre a un visage. L’autre a un visage et je suis son otage. L’otage du visage de l’autre. Et je dois rester passif. Car c’est seulement ainsi que je romps le cycle de la violence, pourrait-on dire.

Petite parenthèse. Nous sommes aujourd’hui plusieurs décennies après la guerre et la libération des camps. Nous pouvons faire des critiques détachées, mais si nous nous situons dans le temps, n’était-ce pas à l’époque pour le philosophe Lévinas un énorme problème que celui de comprendre comment 6 millions de juifs sont partis passifs à l’abattoir ? Il n’y a pas eu l’esquisse d’une résistance, sauf le 18 avril 1943 au ghetto de Varsovie, mais pas par les religieux juifs, par les jeunes juifs non-religieux. Est-ce que Lévinas n’était pas en train de chercher une sorte de fondement métaphysique à la passivité ? Après tout, aller au four crématoire en chantant, peut-être était-ce cela : une passivité, mais face à l’absolu ? S’il en est ainsi, le propos de Lévinas est noble, l’approche de Lévinas est généreuse. Il est effaré et il pense chercher des fondements religieux au plus dramatique événement du XXe siècle. Mais les générations passent, aujourd’hui nous pouvons contester cette passivité, et le raisonnement que je fais vaut pour les juifs, mais vaut aussi pour toute autre population. Nous n’avons pas à accepter d’être l’otage des bourreaux. À accepter d’être l’otage des bourreaux, on perpétue le système de prise d’otages. On doit combattre les bourreaux et les kidnappeurs, au risque de sa vie, bien sûr, sinon ce n’est pas la peine. On ne peut par dire qu’il faut les combattre, mais qu’il ne faut rien risquer. Ici, l’éthique que j’esquisse, est une éthique dynamique. Ce n’est pas l’éthique de Lévinas qui est une éthique de la passivité, mais de la passivité métaphysique, fondée sur la sainteté, sur une vision spirituelle du monde.

Nous pouvons résumer en disant que par l’épiphanie du visage, nous avons le fondement d’une morale du désintéressement. À la différence de Kant, le tu-dois ne découle pas d’un commandement abstrait et vide que je ressens en moi. Le tu-dois découle de la perception du visage d’autrui en tant qu’il a une portée métaphysique. Naturellement, il ne faut pas déformer Lévinas, en tant qu’il a une portée métaphysique, en tant qu’il est l’altérité, ce visage d’autrui est épiphanie de l’absolu.

Maintenant, nous allons esquisser un début de critique cette morale. Ce début de critique va nous conduire à la découverte de ce que j’appellerai le premier a priori de Lévinas. Je vous le nommerai tout à l’heure. Commençons d’abord l’esquisse d’une critique que je veux pour le moment être externe. La critique interne de cohérence et d’injustifiabilité viendra par la suite, lorsque j’étudierai les a priori. Mais pour l’instant, nous n’allons pas encore étudier les a priori, nous allons montrer dans une critique externe que la description que fait Lévinas ne correspond pas à la réalité prise dans son intégralité.

Tout d’abord, il est clair que cette épiphanie du visage n’est pas universelle. C’est ce que nous évoquions tout à l’heure au sujet des guerres de religion. La sainteté du visage d’autrui est bien loin, hélas, d’apparaître à tous. Si l’épiphanie du visage était évidente et universelle, elle serait plus forte que la vitalité, j’imagine. Dieu est sensé être plus fort que le conatus. Si j’ai l’impression d’être devant Dieu, je ne bouge plus. S’il y a une fontaine, je veux boire, Dieu me dit on ne touche pas, je reste tétanisé et je ne touche pas à la fontaine. Si, malgré l’injonction je me sers de la fontaine, c’est que Dieu n’est pas très fort, et finalement que Dieu n’est pas Dieu. Nous voyons donc que l’épiphanie du visage de la sainteté n’est pas universelle. En outre, elle est sélective. Les différentes religions perçoivent la sainteté d’autrui d’une façon tout à fait différente selon la religion. Ensuite, même à l’intérieur d’une religion et à l’égard même des gens de la même religion, l’épiphanie du visage est loin d’être évidente également. Alors, ne serions nous par simplement en présence de l’opposition entre la vitalité et la conscience morale ? Peut-on souhaiter que ces 2000 ans de philosophie nous aient aidé à aller un peu plus loin que l’opposition de la vitalité brutale et de la conscience morale spirituelle ? Est-ce que nous n’en sommes que là ?

En tout cas, partageons cette première constatation : la description de Lévinas ne correspond pas à la réalité, la sainteté du visage n’est pas universelle. De plus, elle n’est pas évidente : avec la meilleure volonté du monde, il existe tout de même des assassins dans le monde dont la sainteté du visage n’est pas immédiatement apparente. Quelle est donc cette sainteté qui n’est pas universelle et qui n’est pas évidente ? Il y a des visages qui manifestent la bestialité, c’est-à-dire le choix de bestialité. Qu’en est-il de l’obligation ? Elle n’est pas universelle non plus. C’est la conséquence de ce que nous venons de dire. L’obligation de responsabilité à l’égard d’autrui n’est pas universellement reconnue. Parce que la plupart des gens fuient leurs responsabilités, les rayent d’un trait de plume sans difficulté. L’obligation de responsabilité n’est donc pas évidente. D’autre part, il n’est pas évident que l’obligation de responsabilité à l’égard d’autrui découle du fait que son visage est l’autre de moi-même. Pour Lévinas, il faut que le visage manifeste l’altérité d’autrui pour qu’en somme j’obéisse au commandement de le servir. Mais ça ne correspond pas à la réalité. Qu’est-ce que le racisme, ou l’antisémitisme ? Sinon le fait que la perception du visage de l’autre comme autre et comme différence est pour moi, raciste ou antisémite, source de violence justifiée ? N’est-ce pas l’affirmation de la différence d’autrui qui entraîne les violences tout au cours de l’histoire ? Quand l’affirmation de la différence d’autrui n’est pas encore entrée dans une éthique de la réflexion et de la générosité, telle qu’elle comprendrait que la différence des humains fait la richesse de l’humanité, est-ce que cette différence des visages n’entraîne pas plutôt, aux yeux du peuple laissé au niveau de la vitalité, plutôt la violence que la responsabilité et l’obéissance ? Donc les analyses de Lévinas ne correspondent pas à la réalité, il décrit un monde « en l’air ».

À propos de l’altérité, nous pouvons formuler une autre critique grave, qui est aussi une critique externe. Lévinas ne s’est jamais demandé comment la perception du visage d’autrui était possible. Je pose une question phénoménologique : à quelles conditions est-il possible de percevoir autrui comme un visage ? Si Lévinas avait posé la question, il aurait pu comprendre que la réponse est celle-ci : premièrement à la condition et que je sois moi-même visage, deuxièmement que je le sache, et troisièmement que je reconnaisse en autrui, dans cette différence, son identité à moi. Autrui n’est un visage que parce que je suis un visage. C’est-à-dire que, autrui est un visage comme moi. Pas le même visage que moi, mais un visage humain comme moi. Je suis visage. C’est seulement si j’ai conscience de cela, que je puis saisir l’autre comme visage et non pas comme réalité individuelle abstrait (robot, matérialité) mais comme visage singulier, simultanément. Le visage est fait de chair et de sang, il est vivant, unique, signifiant et charnel, ça, Lévinas le dit jamais. Le visage humain a toujours du sens et il n’y a visage que parce qu’il y a totalité. Il y a un texte de Rilke, dont le titre est Paysages. Il faudrait appliquer le texte de Rilke sur le paysage, au visage humain. On comprendrait alors ce qu’est un visage : c’est une totalité. Un visage, ce n’est pas des yeux, un nez, une bouche, etc., un visage, c’est une totalité signifiante, charnelle, et même, j’ajoute, réflexive. Et je ne peux saisir cette richesse qu’est un visage humain, que parce que moi-même, je sais que je suis visage. Souvenons-nous des analyses de Husserl : je ne peux percevoir autrui comme alter-ego que parce que je suis moi-même ego. L’autre n’est pas moi, il est alter, mais cette autre est comme moi.

La doctrine de Lévinas consiste à insister sur la différence et l’altérité, alors qu’il faut insister pour comprendre le fait fondamental, à savoir que chaque être humain a une communication avec les autres humains. Pourquoi ? Parce qu’ils sont des visages humains. Quand les individus humains ont une communication, ou croient avoir une communication avec les animaux, c’est parce que ils leur prêtent un visage, c’est-à-dire spontanéité, spiritualité, réflexivité, unité, totalité, sens, la même chose que nous comme visage. Première conclusion partielle : s’il en est ainsi, c’est-à-dire si les descriptions de Lévinas ne correspondent pas à la totalité de la réalité, c’est que toute la doctrine repose sur un fondement a priori, un premier postulat.

C’est ce que nous étudierons dans la suite : le premier fondement a priori de la doctrine de Lévinas. Il s’agit – pour nous mettre sur la voie – d’une certaine théorie mécaniste du sujet. Nous verrons laquelle, nous verrons en quoi elle est a priori, et comment elle va entraîner d’autres a priori.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (18 décembre 1990)

Les relations à autrui 7

Aujourd’hui, nous devrions pouvoir terminer l’analyse de la philosophie de Buber.

Dans la dernière partie de notre analyse, nous avons étudié ce qui pourrait s’appeler les relations personnelles, la relation « Je-Tu » concernant l’humain et la personnalité individuelle. Quelles conclusions Buber veut-il en tirer ? Nous pouvons, sur la base des analyses précédentes, distinguer différentes formes de dialogue. L’ouvrage de Buber qui rassemble plusieurs de ses textes s’appelle La vie dialogique. Par conséquent, la réflexion sur les différentes formes de dialogue est vraiment une conséquence des plus importantes de cette philosophie. Nous savons l’importance de l’idée de dialogue, que ce soit dans le langage quotidien ou dans le langage politique. Avec Buber, nous avons eu l’occasion de donner déjà un contenu philosophique à cette idée de dialogue. Le dialogue n’est pas seulement l’attitude la plus souhaitable. La morale de Buber n’est pas un simple appel au dialogue contre la fréquence ou l’universalité de la violence. C’est bien sûr un appel au dialogue, mais cet appel est la conséquence d’une analyse philosophique qui est essentielle. C’est l’analyse que nous avons faite au cours précédent qui fonde le dialogue comme valeur. Le dialogue devient une valeur, mais au terme d’analyses philosophiques distinguant le réel entre relation de chosification et relation de réciprocité. La conséquence est donc l’appel au dialogue posé comme valeur, mais toujours dans la perspective philosophique. Voilà pourquoi nous pouvons présenter cette dernière partie de l’analyse des conclusions pratiques de la philosophie de Buber.

Alors, qu’est-ce que le dialogue ? Il nous faut d’abord distinguer dialogue et dialectique. La dialectique est une méthode philosophique. Elle s’exprime d’abord chez Platon, chez qui il s’agit d’une certaine forme de mouvement de la réflexion, puis elle s’exprime surtout chez Hegel, pour qui il s’agit d’un mouvement. Pour éclairer les choses, je dirais plutôt un pseudo-mouvement du concept, le concept se manifestant d’abord dans des figures de civilisation. Mais, dans la dialectique, il y a autonomie d’une forme et de son passage par la contradiction à son contraire, et du passage à la synthèse. Il y a presque solipsisme de la dialectique. La dialectique est un terme général qui désigne ce que Hegel croit être le moteur de l’histoire, moteur unique qui ne dialogue avec personne qu’avec lui-même et qui est l’enchaînement des figures de l’esprit. Tout cela n’a rien à voir avec le dialogue bubérien. Le dialogue chez Buber n’est pas un concept métaphysique, ni une figure de l’esprit. C’est une attitude humaine, une attitude existentielle, une attitude individuelle ou plutôt interindividuelle.

Définissons d’abord le vrai dialogue comme conclusion de toutes les analyses précédentes. Le dialogue n’est pas seulement un échange. Si le dialogue était un simple échange, il pourrait être un calcul. Le dialogue est d’abord une attitude. Un mouvement vers et une attitude, c’est-à-dire une attitude d’ouverture, une attitude dynamique de chacun. Cela signifie que s’il y a dialogue, il y a déjà volonté de dialogue puisqu’il y a affirmation d’un mouvement vers autrui. Buber décrit et met au premier plan le mouvement vers autrui. Il ne le caractérise pas par un thème moral, comme pourrait le faire un Descartes qui parlerait de générosité, ou un Spinoza qui parlerait aussi de générosité, bien qu’il ne s’agisse plus tout à fait de morale chez Spinoza. Quoi qu’il en soit, Buber n’emploie pas le terme de générosité, il n’emploie pas le terme de charité. La description du dialogue est infiniment plus ontologique, fondamentale, et pourtant il s’agit bien de la valeur éthique privilégiée. Alors, ce qui le caractérise, ce dialogue, c’est la réciprocité de deux mouvements. Mouvements voulant dire attitudes dynamiques. J’aimerais presque employer un terme gnoséologique, un terme de la philosophie de la connaissance utilisé par Husserl et qui est l’intentionnalité. Mais chez Buber, le mouvement d’intentionnalité est plus concret et plus existentiel. Il s’agit d’un véritable mouvement de la personnalité entière. Si nous souhaitions employer des termes un peu poétiques, nous pourrions utiliser les termes d’offre ou de donation. Pour nous mettre sur la voie de la compréhension forte de ces concepts, il nous faut leur donner un sens concret et existentiel tiré de la philosophie de la connaissance de Husserl, chez qui on trouve le terme de donation. La conscience donne du sens. Ce qui caractérise l’intentionnalité, outre son mouvement, c’est son aspect, sa structure constituante. L’intentionnalité est constituante. En quoi ? En cela qu’elle donne le sens, elle crée l’idée même et le contenu du sens. C’est très important. On ne peut plus philosopher aujourd’hui sans se référer à l’intentionnalité et au sens.

Tout se passe comme si Buber avait tenté de transposer sur le plan existentiel les découvertes et les analyses de Husserl sur le champ de la conscience cognitive. Intentionnalité, donation de sens, mouvement vers autrui, ouverture à autrui, réciprocité. C’est-à-dire que si l’on envisage la philosophie de Husserl comme ne concernant que l’aspect gnoséologique de la conscience humaine, et non l’aspect total, alors, on peut très bien interpréter l’entreprise de Buber comme un effort pour ajouter du concret à cette description de la conscience intentionnelle. Je ne sais pas si Buber s’est explicitement dit, « chez Husserl, c’est abstrait, il nous faut aller plus loin », nous n’avons pas les moyens de savoir, il n’y a pas de document, mais nous pouvons en faire l’hypothèse pour nous aider à mettre en ordre les idées.

Ce mouvement vers autrui va aller plus loin qu’un simple mouvement d’ouverture vers autrui. Ce mouvement va être pour Buber « une prise intime de connaissance ». N’oublions pas que nous sommes en train de décrire les contenus du dialogue, il ne s’agit pas ici, par exemple, du calcul que font deux commerçants pour établir un prix sur une marchandise qu’ils ont échangée. Il ne s’agit pas de cela du tout. Il s’agit, au contraire, d’établir une relation humaine. Cette relation humaine, voici le fait nouveau, est une prise intime de connaissance de l’autre, une connaissance intime de l’autre. Qu’est-ce que cela signifie ? Ça veut dire : connaissance intérieure par ego, de l’autre. Un vrai dialogue est celui qui commence par poser la nécessité de la connaissance de l’autre. Mais pas d’une connaissance réductionniste qui nous ferait retomber dans les relations « Je-cela ». Il ne s’agit pas d’une sorte de psychologie pratique, pragmatique ou utilitaire qui tenterait de répondre comme fait le marketing à la question : que faire pour appâter l’autre ? Pour appâter l’autre, pour séduire l’autre, pour qu’il achète, il faut le connaître, il faut connaître ses besoins, etc. C’est ce que font les politiques, les publicistes, le marketing, toute notre société. Pour produire une réaction chez l’autre, celle que nous attendons, nous essayons de savoir quels sont les mécanismes qui meuvent l’autre. La société contemporaine essaie de faire cela, les sociologues, les publicistes et les politiques. Il ne s’agit évidemment pas de cette connaissance-là, qui serait en somme connaissance d’un mécanisme pour savoir comment agir sur lui. Que faut-il proposer aux gens pour qu’ils votent pour vous ? Voilà l’attitude des politiques. C’est une trahison de l’humain.

Parce que l’autre qui est en face est quelqu’un, un sujet, un individu, un vrai dialogue commence d’abord par prendre conscience de la personnalité de l’autre, nous dit Buber. Non pour l’utiliser, l’infléchir, ou la dominer, mais pour communiquer avec elle. Et la vraie connaissance intime de l’autre n’est pas la connaissance d’un caractère ou d’un cyclisme. Pourquoi ? Nous nous souvenons que Buber a rappelé que la connaissance par les instruments anthropologiques est réductrice. Elle réduit l’autre et le trahit. On ne connaît pas quelqu’un par la science, il n’est pas vrai que les individus se déterminent par causalité intérieure mécanique. Donc, quand on essaie de réduire l’autre à une psyché, un caractère, des instincts ou des forces pour se rapporter à lui, en fait, on ne se rapporte plus à lui, mais à une mécanique inventée, un personnage imaginaire. La connaissance intime d’autrui ne peut être évidemment que la connaissance d’autrui comme étant lui-même un « Je » infini et libre et pas un caractère déterminé. Alors, à ce moment, le dialogue peut s’établir. Il y a une expression étrange que je vais vous citer : Buber dit qu’alors se produit l’événement fatidique. L’événement fatidique, c’est la parole reçue, la réponse donnée. Pourquoi fatidique ? Non pas du tout maléfique, mais décisif. Le terme fatidique désigne l’événement qui décide définitivement. Si c’est un dialogue vrai qui est installé, alors est décidé quelque chose définitivement. Comme un fatum, mais pas en référence au destin, mais à une temporalité nouvelle qui désormais va découler de cet événement que moi j’appellerais événement fondateur, ou événement premier, et qui est l’entrée dans le dialogue véritable.

Le dialogue ici, comme événement fatidique, est le mouvement de la parole, quel que soit le sens qu’on donne à parole. Donnons un premier sens qui est celui de : parole parlée, langage, mais paroles précises, offerte à quelqu’un. Alors, le dialogue est, je cite Buber : parole reçue, réponse donnée. La réciprocité parole-réponse marque le vrai dialogue, hors de tout calcul bien sûr. Mais, « réponse donnée », c’est réponse donnée à autrui, à l’autre « Je » individuel, présent, c’est réponse donnée à l’autre. C’est de là que va découler la responsabilité, il prononcera le mot un peu plus loin.

La responsabilité est le fait que nous ayons à répondre – on dit couramment à répondre de l’autre – mais d’abord, à répondre à l’autre, qui nous a parlé et à qui nous avons répondu, qui doit nous répondre, donc qui doit répondre de nous, qui doit répondre à nous, et de nous. Il est clair, même si Buber n’insiste pas, que la responsabilité est réciproque, et que la responsabilité est le nom moral ou éthique, de la réciprocité.

Le dialogue, outre qu’il est un événement fatidique, est confirmation, terme et concept bubérien. Tout d’abord, il faut prendre ce terme en un sens existentiel. Cela signifie affirmation. Mais, puisqu’il n’utilise pas le mot affirmation, mais confirmation, il y a quelque chose de plus, qui n’est pas clairement dit, mais qui est impliqué, c’est l’affirmation réitérée. De qui ? Naturellement, de chacun par l’autre. L’entrée dans le dialogue vrai est : un mouvement vers autrui, une prise de conscience d’alter-ego, un événement fatidique, et une confirmation réciproque.

Entrons dans le détail bubérien de confirmation réciproque. Tout d’abord, le dialogue peut ne pas avoir lieu, il existe d’autres dialogues, des faux dialogues : les calculs, le commerce, la politique, etc. Il existe cependant, entre le vrai dialogue et le faux dialogue, un dialogue qui est réellement un dialogue, mais qui n’est pas le meilleur des dialogues, qui est rationnel, abstrait, utile, positif, qui est mieux que la guerre. Alors, dans ce deuxième dialogue, il peut y avoir universalité. L’idéal dans le dialogue rationnel avec quiconque est l’universel. Amitié, droit à une vie politique, droit apolitique, droit au singulier, droits au pluriel. Et puis amitié, amitié singulière, amitié générale, amitié politique, amitié humaine, amitié au travail, etc. Amitié, droit, sont des termes rationnels, des domaines rationnels. Ils forment le dialogue intermédiaire dont la vocation est l’universalité, la généralisation possible. Je précise cela pour qu’il n’y ait pas de mauvaise compréhension de la description qui va suivre du premier vrai dialogue.

Le premier vrai dialogue ne s’adresse qu’à un petit nombre seulement. Cela ne veut pas dire que Buber serait élitiste. C’est pourquoi j’ai évoqué par anticipation la deuxième forme de dialogue. Il souhaite la paix et la réciprocité universelle, ce sont les conséquences politiques de son œuvre. Buber est un utopiste moderne. Il souhaite reconstruire la société par le dialogue universel et la reconnaissance réciproque de tous par tous.

Si nous revenons au dialogue fondamental, le plus fort, le plus vrai, le plus authentique, ce dialogue ne peut concerner que quelques individus à la fois. Buber ne veut pas dire que seuls quelques individus en sont capables, pas du tout. Au contraire, tous en sont capables. Mais ce dialogue fort, chacun est capable de le produire avec quelques autres individus. Pas avec tous. Si ce doit être un dialogue positif avec tous, nous sommes seulement sur le plan rationnel. Cette confirmation ne peut donc se faire qu’en petit nombre. J’ajoute pour ma part que puisque les mouvements de réciprocité entre petits nombres peuvent être des mouvements tournants qui se répercutent de petits groupes en petits groupes, l’idéal est également universel et concret.

Dans ces petits groupes, le dialogue premier, fondamental, le vrai dialogue, implique la présence de l’autre. Sous-entendu, la présence effective, pas forcément physique, mais la présence morale, elle est essentielle, de l’un à l’autre. C’est la définition du dialogue : la présence est le mouvement de la réciprocité et de la donation réciproque du mouvement de prise de conscience. La présence est l’attribution de la réciprocité.

Prenons un contre-exemple avec les Lettres de la religieuse portugaise. La religieuse portugaise tombe amoureuse d’un officier français qui passait par là, puis elle lui écrit des lettres. L’officier est passé, il a fait connaissance, puis il est parti. Et à partir de son départ, la religieuse lui écrit. Ce sont les plus belles lettres d’amour connues au XVIIe siècle. Elles sont si belles que certains critiques ont osé affirmer qu’elles ne pouvaient pas être d’une religieuse, c’est-à-dire d’une paysanne portugaise cloîtrée, mais qu’elles étaient de Racine. C’est une hypothèse absurde, cette religieuse a vraiment existé, son couvent existe. Pourquoi je vous expose cet exemple ? Comme modèle d’attitude humaine tout à fait noble, tout à fait forte, mais monadologique. Elle déployait son amour toute seule, sans se demander quelles étaient les réponses et les attitudes de l’autre.

Le vrai dialogue, au contraire, suppose la réciprocité ; l’amour suppose la réciprocité. L’amitié n’est pas monadologique, elle suppose la réciprocité et le droit. L’amour, l’amitié, le droit, la démocratie, tout cela suppose la réciprocité.

Nous pourrions nous dire : mais qui a pu penser le contraire ? Lévinas. Ultramoraliste, il décrit une fausse conception de l’amour qui voudrait que, par exemple, l’amour puisse se déployer tout seul. Une conscience solitaire, toute seule, définitivement toute seule, pourrait déployer un amour. En fait, il s’agit là d’une attitude religieuse, c’est le cas de Thérèse d’Avila. Buber, au contraire, insiste sur l’idée que le dialogue suppose réciprocité, et que la réciprocité suppose la présence. Pas forcément présence physique comme je l’ai dit, mais présence, c’est-à-dire vraie réciprocité. Il faut qu’il y ait parole et réponse, réponse et parole. Chacun se faisant un tour à tour, celui qui parle et celui qui répond et inversement.

Dans cette présence complète, il y a naturellement une connaissance du mouvement vers l’autre. Buber ne le mentionne pas, mais nous pouvons le préciser : c’est la connaissance par chacun du mouvement qui l’ouvre à l’autre, mais aussi la connaissance par chacun du mouvement qui tourne l’autre vers soi. La réciprocité est aussi connaissance de la réciprocité. Elle est conscience de la réciprocité, de l’autre en l’autre. Buber insiste sur l’idée que toute cette description est la description d’un événement qui se passe entre les deux consciences, pas à l’intérieur de chaque conscience humaine. Quand il disait ça, il voulait montrer que la relation ne pouvait pas être une relation solipsiste, il avait raison. C’est entre les deux consciences que se situe une relation, pas à l’intérieur de chaque conscience isolée, évidemment. Le solipsisme étant critiqué, l’autre étant bien affirmé toujours présent, la relation à l’autre est la prise de conscience d’un mouvement de ego vers l’autre, et ça se passe en ego. C’est la prise de conscience par ego d’un mouvement de alter ego vers ego.

Voici deux autres termes propres à Buber. Il se peut fort bien que le dialogue vrai, c’est-à-dire l’attitude qui seule mérite vraiment le terme de dialogue, ait à être maintenu secret. Il y a une part importante donnée au secret dans cette relation entre deux consciences, car elle n’a pas à être un objet de connaissance scientifique ou universelle. Elle ne peut pas être réduite car la relation de deux consciences est toujours unique. Elle est tellement unique qu’elle ne peut pas être exprimée avec un vocabulaire commun donc général, ou un vocabulaire scientifique. À la limite, pour n’être pas trahie en elle-même, déformée, elle doit rester secrète, sinon elle est happée par autrui, et par ce qui en autrui est le plus superficiel : la rationalité scientifique, ou les attitudes d’agression, de méconnaissance, de jalousie courantes dans le monde empirique. La tentation générale de la simple rationalité abstraite des gens se référant à une relation particulière d’amour entre X et Y est la réduction, la pseudo-rationalisation, l’explication avec des motifs banals, faux. Autrement dit, le langage général, quand il porte une relation concrète, en est la trahison, forcément, voilà pourquoi il doit rester secret. Secret dans sa qualité, secret dans toutes les implications ou secret dans les conséquences concrètes des implications générales que nous avons étudiées. Secret parce qu’unique, secret parce que qualitatif, secret parce que extrêmement valable.

Peut-être que Buber se réfère à ce fait que je vais vous exposer. Buber a étudié Moïse, c’est-à-dire tous les textes dans la Bible se référant à Moïse. Nous savons que Moïse était en relation directe dans le face-à-face avec Dieu, dans des circonstances toujours exceptionnelles. Ce face-à-face avec Dieu se passait toujours en secret, et la Bible dit que Moïse vient deux ou trois fois, dans le livre intitulé L’Exode, en un lieu qui s’appelle l’attente du rendez-vous. Pour la tradition religieuse qui s’en est suivie, il y a du sacré, une sainteté dans ce lieu. C’est dans l’attente du rendez-vous que Moïse se rendait pour apercevoir Dieu. Quand Moïse sortait de l’attente du rendez-vous, Moïse, il ne pouvait en parler. Il brillait, il rayonnait même, mais il ne pouvait pas parler. La relation de Moïse à Dieu est secrète. Cela ne signifie pas ignorée de tous, au contraire, connue de tous, mais secrète quant à son contenu, à sa signification. Peut-être que Buber pense à cet épisode de la Bible, mais il n’y fait pas allusion, donc il pense aussi à des expériences humaines véritables, concrètes.

La confirmation est donc un secret, mais elle est aussi pour Buber une authenticité. Le dialogue vrai est un dialogue authentique, c’est-à-dire réel, véritable, transparent, réciproque. C’est-à-dire qu’il n’y a en somme qu’une seule forme de dialogue, le dialogue authentique. Tout le reste est soit rationalité positive sur le chemin du dialogue, soit échange et calcul, polémologie, calcul de guerre, calcul de politique, calcul de commerce. Même lorsqu’il y a relation rationnelle réciproque sur le plan du droit et de l’université, nous ne pouvons pas parler d’authenticité, car les personnes concrètes ne sont pas concernées.

Enfin, dernière caractéristique de cette confirmation, c’est-à-dire de cette vertu de confirmation que porte le dialogue : la transparence. Bien sûr, la transparence entre les deux consciences, ça c’est l’évidence, mais également la transparence entre le monde et chacune des consciences, ou entre le monde et les deux consciences, la signification du monde devient évidente. Le monde revêt enfin un sens. Le monde devient transparent et ouvert. On pourrait ajouter : le monde se constitue grâce à la relation réciproque de deux consciences, nous pourrions ajouter, en même temps, par là, se constitue le monde. Il se constitue aussi dans sa signification, dit Buber. Alors, les individus dans la relation et la transparence sont sensibles à la magie du monde, terme poétique utilisé par Buber. La beauté du monde n’est perceptible qu’à travers le dialogue personnel.

Nous le voyons, il s’agit de l’amour. En fait, ce que décrit Buber, c’est l’amour. Il distingue deux sortes d’amours, l’amour céleste, en opposition à l’amour terrestre en se référant à l’Aphrodite dont parle Platon. Buber souhaiterait naturellement réserver au seul amour céleste toutes les expressions qu’il a faites du dialogue authentique, du dialogue fort, et de la réciprocité, craignant que l’amour terrestre ne fasse chuter les consciences dans la matérialité, dans le scientifique, dans le cela, dans le calcul. Ce qui transparaît ici est peut-être un certain spiritualisme, pour que l’amour soit authentique et vrai, il doit être « céleste », mais tout de même concerner des consciences. Pour ma part, je pose la question suivante, indépendamment de ce que dit Buber : qu’est-ce qui prouve que l’amour terrestre se situerait en dehors de la réciprocité et du dialogue ? Si l’amour terrestre est en dehors de la réciprocité du dialogue, il n’est plus l’amour, pourquoi alors l’appeler l’amour ? Il est alors ce que Sartre décrit dans L’Être et le Néant. Au contraire, pour que les relations intégrales entre les consciences et les corps soient des relations d’amour, il faut que ce soit des relations réciproques.

D’ailleurs, quand Buber évoque le banquet et en parlant de « Aphrodite céleste », il parle d’Éros. Éros dans le banquet semble tout à fait spirituel, mais Buber l’appelle : Éros aux fortes ailes. Il s’agit de en fait de l’amour.

Nous comprenons que l’essentiel est que l’amour soit fondé sur le dialogue, qu’il soit fait de réciprocité. La question que nous pouvons poser n’est donc pas celle de savoir s’il est terrestre ou céleste, mais s’il est réciproque ou non. À ce moment-là, il sera authentique, c’est la thèse juste, de Buber. On pourrait dire que l’on est en présence de la perfection. Je ne suis pas certain que Buber utilise ce terme, mais ce n’est pas exclu. D’ailleurs, il dit que Dieu, c’est simplement le nom donné à la relation humaine quand elle est parfaite. Et la relation humaine quand elle est parfaite, c’est justement la confirmation dans le dialogue humain. Ce dialogue est en somme un fondement existentiel, et même pour Buber un fondement ontologique pour une éthique. C’est un fondement ontologique parce qu’il décrit une réalité appuyée d’abord sur les structures de l’existence humaine. Toute sa description s’appuie sur le réel et sur l’être, en prenant le mot être au sens traditionnel. Nous sommes donc en présence d’un fondement ontologique, mais il s’agit d’un fondement ontologique pour une éthique. La forme parfaite de dialogue qui est décrite est une expérience réelle, mais c’est une expérience rare. Il suffit d’en suivre les analyses pour s’apercevoir qu’elle est extrême et rare. Rare, en cela qu’elle est moins fréquente que les mouvements de foule. Si bien que la description de cette expérience-là, c’est une expérience extrême, et l’accès à la perfection, presque l’accès à Dieu, si on veut prendre la perspective de Buber. La description et l’accès à cette expérience finit par valoir comme idéal, tellement elle est rare, mais comme idéal possible, puisque la description s’appuie sur la réalité vécue, vécue par Buber, et par d’autres, par ceux qui comprennent ce qu’il écrit, ceux qui comprennent quelqu’un qui prononce le mot dialogue. Autrement dit, on a une éthique, et non plus une morale. On a une éthique lorsque l’on est en mesure d’extraire de l’expérience humaine des expériences privilégiées, dignes d’être considérées comme modèles et comme vues.

Pourquoi cette expérience est-elle meilleure que les autres ? Meilleure que la guerre, meilleure que les faux dialogues ? La réponse de Buber, implicite, et éparse : accès à Dieu comme condition de la constitution du Je et confirmation de l’existence. On part de l’abstraction universelle de Dieu pour aboutir à la valorisation absolue de la relation concrète entre deux consciences.

En fait, il y a une distance, il y a un abîme entre la réflexion sur Dieu et la justification de la relation des deux consciences par ce Dieu. Dans la réciprocité, dans le dialogue réciproque entre A et B, avec qui A parle ? Il parle à B ou il parle à Dieu ? Buber ne se prononce pas. Dans le chapitre sur le face-à-face, il s’agit de Dieu, puis dans le chapitre sur la relation humaine, il s’agit de l’homme. Oui, mais qu’est-ce qu’on appelle Dieu ? Nous sommes en présence d’une philosophie personnaliste à base religieuse, proposant un idéal humain utilisable. Mais, je crois que cet idéal n’est pas encore vraiment fondé. Si Dieu n’existe pas, que fait Buber ? Nous verrons par la suite que la difficulté est encore plus prégnante chez Lévinas.

Quelques mots maintenant sur les faux dialogues.

Les faux dialogues sont les échanges de paroles, qui ont l’air d’être des échanges de paroles, qui sont en réalité la juxtaposition de deux monologues. Vous savez que c’est le cas le plus fréquent, dans les discussions entre les gens, dans les échanges de vues, en politique, dans les débats, dans les échanges culturels, dans les interviews, ce qui se passe, c’est uniquement une juxtaposition de monologues. C’est-à-dire que chacun enchaîne sur ce qu’il a dit précédemment, pas sur ce que vient de dire l’autre. Les dialogues les plus courants ne sont pas des progressions authentiques allant de l’un à l’autre pour aller plus loin, mais des progressions linéaires de soi à soi, qui tentent de convaincre l’autre mais sans l’écouter et en sachant en fait que l’autre n’écoute pas.

Le vrai dialogue ne peut pas non plus être l’écoute charitable et généreuse de, par exemple, l’employé de l’armée du salut qui écoute ce qu’on vient lui expliquer pour donner de bonnes paroles et un lit pour la nuit. Il ne s’agit pas d’un vrai dialogue de conscience à conscience.

Buber appelle tout cela des monologues parallèles. Et il les décrit comme issus du mouvement du repli sur soi. Alors que dans le dialogue, il y a mouvement vers autrui, ouverture, débordement vers l’autre, si ce n’est pas un mot de Buber. Il est clair que le silence est préférable aux faux dialogues.

Il y a aussi ce que Buber appelle les dialogues techniques : ce sont les dialogues commerciaux, politiques, les dialogues qui ont lieu dans les arènes internationales, ou dans les arènes politiques. Ces dialogues techniques consistent simplement à préciser les conditions d’un échange matériel de biens ou de procédés. Ce sont des discussions techniques, contractuelles, qui heureusement existent dans les sociétés avancées. Dans les sociétés non avancées, il n’y a même pas de dialogue de relations contractuelles, il y a simplement la guerre. La guerre est la recherche du pouvoir. Au contraire, à un niveau supérieur, celui de la raison, il y a une recherche de relations contractuelles. Elles sont rationnelles, elles sont utiles, elles sont fécondes pour l’instauration de sociétés où les individus sont libres et protégés. Ces relations contractuelles sont importantes et déterminantes pour la création de la démocratie, mais n’allons pas croire qu’à cela se réduit le dialogue vrai, le dialogue existentiel.

Nous pourrions distinguer aussi des niveaux dans ces dialogues techniques. Il pourrait y avoir des dialogues techniques sincères. Il y a une réunion entre les délégués de deux États qui discutent du prix de futurs matériaux, du gaz naturel, du pétrole, etc. Nous pouvons très bien imaginer que ces échanges qui ne sont pas existentiels soient sincères, que chacun met en évidence tous les éléments de la situation réelles. Mais on peut aussi imaginer qu’ils soient mensongers. Donc, on peut distinguer plusieurs étapes, plusieurs formes, à l’intérieur même des dialogues techniques qui ne sont pas des dialogues existentiels. Et il est clair que l’idéal est encore de viser le dialogue technique le plus rationnel et le plus sincère, lui seul permettra le passage au dialogue existentiel, c’est-à-dire le passage de « l’amitié politique », qui entraîne les échanges commerciaux, à l’amitié sans guillemets, véritable, entre les gens, des différents pays, ou des différents groupes sociaux d’un pays donné.

Comment se fait le passage du dialogue vrai au dialogue technique ou au faux dialogue ? Buber rappelle qu’il y a un risque perpétuel de chute dans le cela. Il y a un risque perpétuel de chute dans la chosification d’autrui. On ne maintient pas toujours avec suffisamment de vigilance la présence de l’autre comme sujet. On est toujours tenté de réduire l’autre et ses actions à des résultats, de le réduire à une chose, à un élément, à un numéro, à une abstraction individuée. C’est pourquoi il y a chez Buber une nécessité de recommencer perpétuellement, de recommencer toujours la décision et le revirement. La conversion et la décision sont des activités à maintenir activement perpétuellement en actes. Une activité doit être réanimée perpétuellement si elle est une activité. Si on pouvait faire l’économie de réanimer, de réactualiser des décisions, c’est que ces décisions finiraient par avoir un effet mécanique sur nous, et nous pourrions nous appuyer confortablement sur la perpétuation des effets mécaniques. Au contraire, une décision, un mouvement vers autrui, un dialogue, n’est pas un événement mécanique. C’est pourquoi il doit toujours être réactualisé comme événement et comme acte. La menace, le risque perpétuel, c’est celui de la chute dans la passivité.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (11 décembre 1990)

Les relations à autrui 6

Après avoir étudié le fondement transcendant selon Buber, nous allons étudier sa conception de la relation humaine.

Auparavant, je vais faire quelques considérations extérieures à Buber.

Il y a des difficultés, des obstacles dans la relation à autrui. Par exemple, le langage est une difficulté. Pourquoi ? Il y a une polysémie du langage. Les mêmes mots peuvent avoir pour des individus différents des sens différents, et par conséquent, ce qui est dit par l’un peut être mal compris par l’autre, qui comprend inévitablement avec son système de référence. Or, le système de référence de celui qui écoute est rarement le même que le système de référence de celui qui parle. Il conviendrait qu’il y ait accord préalable, mais plus souvent, il n’y a pas de définition des concepts, des critères et des systèmes de référence. Alors qu’en mathématiques, il y a toujours une convention préalable (on définit les termes, les axiomes, les symboles. On appelle X ceci, on appelle cela Y, on dira que … etc.), ce n’est jamais le cas dans le langage courant. Ainsi, ce langage qu’on dit être un instrument de communication peut s’avérer être un instrument de séparation. Sur le langage repose ce que Jankélévitch appelle le malentendu. Jankélévitch décrit le malentendu en dehors du langage, mais c’est une occasion pour l’évoquer. Le malentendu est pour lui le fait que les gens, même quand ils s’accordent, ne veulent pas vraiment les mêmes choses. Quand ils veulent les mêmes choses, ils ne les veulent pas pour les mêmes raisons, et quand ils les veulent pour les mêmes raisons, ce n’est pas exactement les mêmes choses qu’ils veulent, dit Jankélévitch. Selon les pessimistes, selon Jankélévitch par exemple, ce malentendu est indépassable. Autre exemple chez Bergson, un philosophe qu’a bien étudié Jankélévitch. Pour Bergson, le langage présente une difficulté fondamentale qui est son abstraction. Le langage est forcément toujours abstrait, puisqu’il utilise des mots qui sont des concepts et qui, par conséquent, ont une signification universelle générale. Or, le langage entre des individus vivants devrait permettre d’éclairer les situations et les projets concrets, c’est-à-dire présents, actuels et singuliers. Or, le langage est abstrait, on emploie le même mot pour désigner des choses différentes dans des circonstances tout à fait particulières. Le langage étant abstrait et pauvre, il ne peut pas permettre de transmettre, par exemple, des sentiments. Tel prononce une phrase, ou tel prend une décision que l’autre ne comprend pas, mais croit comprendre parce qu’il interprète les mots dans leur signification générale, c’est-à-dire la plus vide, la plus abstraite. Nous pouvons donc dire que le langage est un obstacle.

Autre obstacle : l’altérité. L’autre est autre, évidemment, puisque c’est sa définition. L’autre n’est pas moi, l’autre est dans son système et dans son espace. C’est l’altérité, c’est-à-dire le fait que l’autre est autre – quos ego – qui constitue une des difficultés fondamentales, croit-on, de la communication.

Obstacle encore : les conflits. Ils semblent la forme la plus fréquente de la relation à autrui. Les conflits naissent partout, toujours. Non seulement les gens sont séparés par l’espace, le corps, mais aussi par leurs différences : différences de cultures, différences de personnalités.

Nous voyons donc qu’il existe de nombreux obstacles. Nous en avons tracé une première énumération qui est schématique : altérité, différence, langage, conflit, séparation.

Parmi tous les obstacles, Buber n’en retient qu’un, que je n’ai pas encore nommé. C’est cet obstacle mis en évidence par Buber que nous allons étudier : la chosification.

Le premier rapport à autrui est, selon Buber, un rapport de chosification. On connaît autrui à travers des concepts scientifiques, à travers des classes conceptuelles. C’est-à-dire que l’on réduit l’autre à être le résultat d’une série de causalités, d’une série de lignes causales. Autrui est un résultat, et comme résultat, il est une chose. Il est chose à la fois comme résultat et comme détermination. Il est défini dans un cadre donné, justement par les causes qui l’ont produit. Il y a à la fois détermination dans la présence, et déterminisme dans le temps. Une perception extérieure de l’autre le chosifie, le transforme en chose, le réduit. La réduction est le premier obstacle à la communication. Et cette réduction est une tentation permanente puisque autrui est toujours perçu de l’extérieur. Tout cela est désigné par Buber avec l’expression suivante : le règne du « Je-cela ».

Buber s’appuie sur le langage et introduit deux mots-principes. Il appelle « mots-principes », en réalité, deux groupes de deux termes. C’est chacun des groupes qui est appelé « mot-principe » : le « Je-cela » et le « Je-Tu ». Lorsque nous vivons sous l’égide, sous la loi ou le principe du « Je-cela », alors nous chosifions autrui. Nous chosifions autrui et nous n’entrons évidemment pas en relation avec lui. Nous réduisons autrui à ses déterminations externes.

Ces déterminations externes, en outre, nous n’affirmons pas qu’autrui en est la source. Non seulement nous le réduisons à ses déterminations externes, mais en plus, nous affirmons qu’il n’en est pas l’origine, puisqu’il est le résultat de causalités extérieures, sociales, sociologiques, psychologiques, biologiques. Sous le règne du « Je-cela », il n’y a pas de communication avec autrui et, par conséquent, en réalité, autrui est absent.

Si l’on opère ce que Buber appelle un revirement, que j’appellerais plus volontiers une conversion, un changement radical d’attitude, alors on peut entrer dans la relation avec autrui. À ce moment, nous dit Buber, nous vivons sous la loi du mot-principe « Je-Tu ». C’est-à-dire qu’autrui n’est plus une chose en troisième personne, mais une conscience en deuxième personne. Qu’on dise Vous, ou qu’on dise Tu, la signification est « Tu », c’est-à-dire toi-même. À ce moment, il y a prise de conscience d’autrui. Il faut qu’il y ait un mouvement vers autrui, après le revirement. À ce moment, on entre dans la réciprocité. La réciprocité ici est le fait que les deux mouvements de conscience sont symétriques et inverses. Plus précisément, chacune des deux consciences entre dans un mouvement vers l’autre symétrique et inverse, c’est-à-dire identique, mais dans le sens inverse, au mouvement opéré par l’autre. Le mouvement de A vers B est le même que le mouvement de B vers A. Il y a mutualité et réciprocité.

Petite parenthèse. Dans sa Psychologie de l’enfant, Piaget note que c’est seulement au moment où l’enfant est capable de faire des opérations intellectuelles réversibles, soit physiquement dans l’espace (un mouvement qui va de A vers B peut aller de B vers A), soit mentalement dans un raisonnement logique (2 plus 3 égale 3 plus 2), qu’il entre dans la vie conceptuelle et l’intelligence. L’impossibilité d’imaginer autrui est une sorte d’enfermement dans l’ego, ce que Piaget appelle l’égocentrisme. De l’égocentrisme va découler l’égoïsme, c’est autre chose. Mais l’égocentrisme est l’impossibilité d’imaginer autrui comme étant un autre nous-même.

Qui a décrit la théorie de cette prise de conscience de l’autre comme autre nous-même ? Qui a développé la théorie de cette prise de conscience d’autrui comme étant un autre « Je » ? Il s’agit de Husserl, bien entendu. Ce qui est remarquable, c’est que le travail de Husserl (1929) est postérieur au travail de Buber. Nous pouvons percevoir l’enchaînement logique des analyses et des tâches philosophiques. Après avoir mis en évidence le fait que la relation à autrui ne peut se fonder que sur une conscience de réciprocité – ce que dit et montre Buber – il restait à entrer dans le détail de l’analyse structurelle, phénoménologique plus poussée. C’est ce qu’a fait Husserl.

À présent, nous sommes en mesure de parler de la relation humaine proprement dite, parce que la première forme de relation humaine n’est pas réellement une relation humaine : il s’agit de la relation « Je-cela ». Qu’est-ce que désigne « cela » dans l’expression « Je-cela » ? L’autre, c’est « cela ». L’autre est réduit à une chose, à « ça ». Le « Je-cela » est utilisé par correction grammaticale, il signifie au fond « Je-ça », c’est-à-dire une chose, et il y a une relation. Il y a « Je » au centre, et puis il y a des choses. Il s’agit d’une relation d’hégémonie, d’absence d’imagination et d’utilisation de la choséité d’autrui.

Au contraire, dans la relation « Je-Tu », l’autre est posé comme le corrélat symétrique et identique à moi. S’il est un Toi, c’est qu’il est une conscience. Parce que Buber affirme constamment que la relation qui va de A à B, si elle est une relation Je-Tu, implique que la relation qui va de B à A est aussi une relation Je-Tu. Chacun est Je comme point de départ de l’affirmation d’autrui comme Toi, mais en même temps, chacun est le Toi de l’autre en tant que Je, affirmant ce mouvement de relation.

Pour bien comprendre, il est essentiel de creuser la question de la réversibilité constante de la relation. Je réserve le mot réversibilité à des attitudes de calcul : si je donne, tu me donnes, si tu me donnes, je te donne. C’est ce que j’appelle la réversibilité, l’échange, la ratio en tant que calcul, c’est-à-dire la rationalité. La base de la concorde est fondée sur des calculs rationnels d’intérêt. C’est mieux que la guerre, mais ce n’est pas cela la réciprocité. La réciprocité et la mutualité gratuite de deux mouvements identiques et inverses, c’est-à-dire le fait que chacun des mouvements n’est pas un calcul qui attend une réponse. Quand le mouvement vers l’autre attend une réponse, il est dans la raison, dans la politique, dans le droit, dans le commerce ou dans la guerre, mais il n’est pas dans la relation humaine. La relation humaine est une relation qui est un don sans attente de réciprocité.

Mais le mot réciprocité peut avoir plusieurs significations, n’oublions pas la richesse du langage. On emploie aussi le mot réciprocité en diplomatie. Par exemple, nous accordons à vos ressortissants qui habitent sur notre territoire telles et telles prérogatives à charge de réciprocité, ce qui signifie à condition que de votre côté, dans votre territoire, vous accordiez à nos ressortissants les mêmes droits et avantages. C’est la base rationnelle des relations internationales, et même des relations de droit à l’intérieur d’une société. Ici, pour nous, il ne s’agit pas de cela, nous donnons au mot réciprocité son sens philosophique. C’est parce que le langage est polysémique que j’oppose réversibilité et réciprocité. Pour autant, la réversibilité reste la condition de base, elle-même appuyée sur l’intelligence imaginative qui est capable de comprendre la réversibilité des opérations en faisant des opérations logiques ou mathématiques. Cette logique de l’activité possible de réversibilité dans tous les domaines empiriques est la base de la conscience de réciprocité à un niveau supérieur : identité de deux mouvements inverses mais qui ne le sont pas par calcul. Dans cette réciprocité, nous sommes vraiment en présence d’autrui, autrui au sens fort cette fois, pas autrui abstrait.

Petite parenthèse : il existe aussi un autrui abstrait qui est le corrélat d’une attitude rationnelle qui n’est pas condamnable. Il s’agit de la rationalité de justice et de respect des droits. La justice et le respect des droits reposent sur la réversibilité et la réciprocité : ce qui est vrai pour l’un est vrai pour l’autre. Ce respect des droits, qu’on les appelle naturels, qu’on les appelle droits de l’homme, qu’on les appelle positifs, s’appuie sur une réciprocité, c’est-à-dire sur une sorte de circulation possible entre tous les individus concernés. Mais ces droits n’ont pas à faire état de la personnalité individuelle de chacun. C’est même cela qu’on attend d’un texte juridique : les conditions de réciprocité d’un contrat ne doivent pas faire intervenir la personnalité des sujets de droit. Tous les citoyens ont le droit de voter, quelle que soit leur personnalité. Si pour voter il faut présenter sa carte d’identité, c’est une loi générale. Le scrutateur qui est au bureau de vote demande la carte d’identité, voyant la carte d’identité, l’âge de l’électeur, la correspondance entre la carte d’identité et la carte d’électeur, il accorde le droit, qui est celui de l’électeur. Le scrutateur lui reconnaît le droit qu’il a. Il qui ? L’autre en tant qu’abstraction, l’autre en tant qu’électeur, en tant que citoyen. Heureusement, le citoyen qui présente sa carte d’identité et sa carte d’électeur n’a pas le moins du monde l’intention de se présenter comme Jean-Paul Durand, revenant d’un voyage au Pôle Nord. Cela ne regarde pas le scrutateur, ni le bureau de vote. Autrement dit, il y a un niveau d’abstraction véridique pour l’établissement des droits et de la réciprocité juridique. Mais ce niveau d’abstraction est un obstacle lorsqu’il s’agit de la relation personnelle des consciences. Si on est en relation seulement avec des abstractions, alors il manque la relation à autrui. Par exemple, si vous avez un ami qui est général de réserve, un autre ami qui est gardien de prison, et un troisième qui est taulard, vos relations ne sont réelles qu’avec Pierre ou Paul ou Jean. Donc, vous ne demandez pas, pour avoir une relation directe, que votre ami soit général de brigade gardien de prison, ou taulard.

Dans la relation personnelle concrète, le domaine de l’abstraction a donc à être dépassé, c’est ce que Buber désigne par la relation « Je-Tu ». Je « moi-même » en relation avec un « toi-même ». C’est dans cette relation qu’une interprétation en troisième personne est toujours exclue. Par exemple, autrui agit, on veut interpréter son action, « … il a fait ça parce que ci et il a fait ceci parce que cela … ». Il s’agit d’une interprétation en troisième personne, elle a toutes les chances d’être fausse et elle est surtout une trahison. Elle est une méconnaissance du fait que l’autre est un sujet qui prend de libres décisions motivées, qui peuvent être complètement différentes de celles qu’on lui attribue.

Autrement dit, la relation pour être personnelle et authentique, doit être une relation individuée, complète, réciproque et transparente. À ce moment, Buber appelle la relation le sanctuaire du Je-Tu. Le choix de ce mot issu du vocabulaire religieux montre la valeur qu’il accorde à cette relation sous le principe du « Je-Tu ». En outre, bien que Buber ne fasse plus référence à la religion dans son étude de la relation à autrui, il ne souhaite pas faire de provocation antireligieuse.

La relation réciproque est donc le sanctuaire des « Je » et des « Toi ». Pourquoi sanctuaire ? D’une part, le choix du vocabulaire religieux peut faire le lien avec ce que Buber dit sur le nom de Dieu, qui désigne en fait la relation humaine parfaite. Buber conserve la métaphore du religieux, dont l’intérêt est de faire prendre conscience de l’importance de cette relation. Un sanctuaire est un domaine sacré, c’est-à-dire le plus précieux. Et en outre, un sanctuaire, comme tout domaine sacré, est un domaine à part. Un domaine qui est en dehors du monde empirique ordinaire et des relations sociales et sociologiques ordinaires. Ce monde à part, on peut l’appeler un sanctuaire parce que, dans un sanctuaire, que ce soit pour les sociétés antiques ou n’importe quelle religion monothéiste, l’absolu est présent, disent les fidèles. Le sanctuaire du « Je-Tu » est une métaphore qui reprend l’idée selon laquelle, dans la relation réciproque, se réalise quelque chose qui a une valeur absolue. La seule réalité qui ait une valeur absolue, c’est la relation « Je-Tu ».

Par la suite, Buber va s’efforcer de décrire plus précisément cette relation « Je-Tu » qui vaut comme le sanctuaire de la perfection.

La première observation qu’il fait est paradoxale : il dit que la relation « Je-Tu » est une extériorité non objective. Extériorité ne veut pas dire « choséité ». C’est pour cela qu’il dit « non objective ». L’extériorité dont il s’agit n’est pas matériellement palpable. Cette extériorité n’est pas faite de matériaux. Elle n’est pas faite d’un matériel ou d’un matériau spatial puisqu’il s’agit de la relation. Buber insiste : il ne s’agit pas de la conscience du sujet, car la relation se situe à l’extérieur de chacune des deux consciences. La relation avec l’autre n’est pas un phénomène psychique, monadologique, isolé, subjectif, qui se passerait en moi. La relation à autrui n’est pas un phénomène qui se passe à l’intérieur d’une conscience. Ni même à l’intérieur de chacune des deux consciences, comme dans la monadologie de Leibniz. Pour Leibniz, il se passe dans la monade tout ce qui se passe dans le monde extérieur, parce que le monde extérieur est l’ensemble des autres monades qui forment Dieu. Dieu et les autres monades ont des événements, et ces événements se situent également en moi, dans ma monade. Mais la monade chez Leibniz est sans porte ni fenêtre. Si je parle à autrui, autrui ne m’entend pas. Autrui est programmé pour avoir l’air de répondre à ce que je lui dis. Il s’agit de la théorie de l’harmonie préétablie qui signifie que les phénomènes sont isolés, ou monadologiques. La conscience humaine pour Leibniz est une monade fermée, sans porte ni fenêtre. Elle a l’air d’être ouverte sur le monde, mais ce qui se passe dans le monde, en réalité, ça se passe en elle. Quand elle a l’air de répondre au monde, c’est parce que Dieu l’a programmée comme tel. Il y a une harmonie préétablie par Dieu entre deux monades qui se parlent ou qui agissent l’une sur l’autre. Cette monadologie est un subjectivisme, sauvé seulement par l’existence d’un Dieu, d’un Dieu mécanicien. C’est complètement différent chez Buber. Les choses ne se passent pas du tout ainsi. La relation entre deux consciences est un événement qui se situe justement entre les deux consciences. Entre, c’est-à-dire au milieu d’elles. On pourrait presque dire dans l’espace, mais il ne s’agit pas d’un espace matériel, il s’agit du monde réel. La relation est une évidence objective, non-chosiste, ou plutôt un événement extérieur à chaque conscience, mais non-objectif. Quand deux individus se rencontrent et vivent l’expérience instantanée de la réciprocité, cette expérience est pour chacun d’eux l’évidence de la présence de l’autre, à l’extérieur de lui. L’évidence de la présence de B vécue par A, c’est l’évidence en effet de quelqu’un qui n’est pas A. Mais cette évidence comme événement vécu par A n’est pas un événement isolé vécu en B. Elle est l’autre face du même événement vécu par B, mais à l’extérieur. C’est-à-dire que Buber, en phénoménologue, comme Husserl, décrit réellement ce qui se passe, n’interprète pas avec des hypothèses pseudo-scientifiques.

Cette extériorité non-objective, que livre-t-elle ? Quelle est cette relation de réciprocité ? C’est une extériorité non-objective, qui donne à chacun une présence, la présence de l’autre, non médiatisée. C’est l’une des causes, l’une des structures, des déterminations les plus importantes. Une présence non médiatisée signifie que la présence d’autrui nous est donnée sans intermédiaire, sans médiation, sans médiat, par exemple, sans la médiation artificielle d’un langage socialisé, sans la médiation de la référence à une culture.

On a fait écouter à des sociétés d’Amérique du Sud sans écriture des enregistrements de Mozart et ceux d’autres musiciens. Les autres musiciens ont été complètement inaudibles, personne n’a jamais réagi. Au contraire, avec Mozart, tous les auditeurs réagissent. D’une part, les Européens, Mozart au XVIIe siècle, d’autre part, l’Amérique du Sud, c’est aux antipodes, et pourtant, il y a communication. Parce qu’il y a une seule espèce humaine, quand quelqu’un a quelque chose de vrai à dire à quelqu’un, n’importe qui entend. Autrement dit, la présence d’autrui, la présence de Tu, est une présence non médiatisée. Elle n’a pas à être médiatisée par le langage, par la culture ou par des intérêts politiques communs. Que les gens arrivent à ne tutoyer que ceux qui appartiennent au même parti, c’est quelque chose d’effrayant si l’on y songe. Cela veut dire que ne sont d’autres humains que ceux inscrits au même parti et que tous les autres sont des choses ou des adversaires ou des collaborateurs utilisables éventuellement pour des élections. Seul est un autre « Tu », le camarade du même parti. C’est effrayant. C’est l’un des exemples contre lesquels Buber fait la critique. La relation entre deux consciences doit être sans médiation, nous avons à prendre cette expression au sens le plus fort possible. Il y a Je et il y a Tu.

Par exemple, dans le film Hiroshima mon amour, une Française qui habite Nevers rencontre un Japonais. Ce n’est pas le drame d’Hiroshima qui fait médiation, il s’agit de la relation directe entre deux individus de cultures opposées. C’est ce qu’essaie de mettre en évidence Buber.

De même, la relation n’a pas à être médiatisée par de pseudo-connaissances scientifiques. Par exemple, un psychologue a un entretien avec quelqu’un en difficulté, il lui applique une doctrine. Il l’invite à parler de son angoisse, sa culpabilité, de son obligation d’assumer son désir, à oublier sa mère et son père, etc. Il applique un mécanisme, il n’y a pas de relation. L’autre se sent un peu pris en considération pendant un quart d’heure, le temps de sortir du bâtiment, puis ça passe très vite. Il y a eu une médiation pseudo-scientifique, mais pas de relation concrète. Les gens sans culture, mais exigeants, savent que ce qu’ils veulent au fond, ce n’est pas cette mécanique, c’est une relation.

Autre caractéristique : dans la relation, il y a quelque chose d’autre qui est évident, c’est la transcendance de la conscience de l’autre. Par la conscience de la transcendance de la conscience de l’autre, l’individu devient conscient de la transcendance de la conscience. Dans la relation « Je-Tu », ce qui est évident, c’est la présence non médiatisée d’autrui, immédiate et évidente. À ce moment, ego entre dans une relation avec Tu. Ego, c’est chacun de vous, ou moi, c’est ego en général, ego en première personne. Pour pouvoir parler, pour pouvoir organiser les phrases, il faut qu’il y ait un pronom personnel en première personne, « Je », c’est ce que nous appelons ego.

À ce moment, cette relation est absolue. Ego s’aperçoit que la conscience d’autrui, qu’autrui comme présence, est au-delà de son corps, de sa classe, de sa situation sociale. Ego prend conscience du fait que la conscience de l’autre est transcendante à sa présence sociale, à sa détermination, à sa choséité. De même, en nous, en même temps, ego prend conscience du fait que la conscience de l’autre est au-delà de la sienne. Elle est justement là-bas, dans le corps de l’autre, ou dans l’espace entre les deux, mais pas en moi. La conscience de l’autre n’est pas en moi, et ego le sait. Ego prend conscience de la transcendance de la conscience de l’autre, par rapport à lui-même.

Nous voyons, par toutes ces analyses, que lorsque nous sommes en présence du mot réciprocité, nous devons être exigeants du point de vue de l’analyse philosophique. Sur l’exemple de Husserl ou de Buber, il y a encore beaucoup de choses à dire, une analyse longue à développer sur l’idée de réciprocité. La réflexion philosophique ne peut pas se borner à évoquer un mot et à penser ainsi que tout est dit, tout est résolu. Un mot est une invitation à une analyse longue, non pas explicative, mais explicitative, phénoménologiquement. Je vous invite donc à la lecture du livre de Buber, Le Je et le Tu, et également à mon introduction des textes principaux de Buber éditée chez Seghers.

Je poursuis l’analyse.

Non seulement l’évidence de la relation donne l’évidence d’autrui, dans sa présence, et sa transcendance, mais elle donne aussi le fait suivant : pour Buber, c’est seulement dans la relation que ego se saisit comme un « Je », que chacun se saisit comme un « Je ». C’est un élément nouveau, Buber en fait un programme de réflexion, de construction sociale et philosophique. Il ne s’agit plus de l’autre ni de la relation. Buber est l’un des premiers qui l’affirme : il s’agit de montrer l’individu ne se constitue que dans la relation. C’est dans la relation réciproque, la vraie relation, sous le principe du « Je-Tu », dans cette relation conscience à conscience, que l’individu émerge comme conscience. Buber est le premier qui montre la chose suivante : la relation « Je-Tu » est antérieure à la constitution de ego, à la constitution du Je. D’abord, il y a la relation « Je-Tu », ensuite, il y a prise de conscience du « Je » par lui-même. Et cette prise de conscience du « Je » par lui-même, cela signifie constitution du « Je ».

Nous sommes maintenant en mesure de rassembler, de résumer toutes les structures de la relation. Nous évoquons ici la relation dans son caractère authentique. Buber dit relation réellement humaine ou réelle relation, ce qui signifie authentique.

Première caractéristique, la réciprocité. Je n’y reviens pas. Deuxième caractéristique, la présence. C’est autrui, lui-même, qui est présent. Buber insiste : lui-même en personne. Husserl dira en chair et en os, mais surtout, en personne. En fait, cette relation se caractérise par le fait qu’elle est une totalité active ou activité totalisante, et tant qu’il y a les deux consciences qui intègrent l’essentiel de la vie de chacun. C’est une totalité en acte, c’est-à-dire active, dynamique, marquée par un mouvement vers. Ce que Husserl appelle intentionnalité, dès 1913, dans Idées pour une philosophie phénoménologique. Mais Husserl décrit surtout l’acte de la raison connaissante. Ici, Buber va décrire l’attitude concrète de l’individu humain face à autrui : il s’agit aussi d’un mouvement vers.

En outre, cette relation se caractérise par la responsabilité. Nous sommes habitués maintenant, après Sartre, dont nous parlerons, et puis après Lévinas, dans l’ordre philologique, à évoquer la responsabilité. Elle a des significations d’ailleurs différentes que nous préciserons – la responsabilité apparaît comme phénomène concret à la fois existentiel, ontologique et éthique pour la première fois chez Buber. Il s’agit de responsabilité que chacun prend dans la relation. La relation est caractérisée par la responsabilité.

Ensuite, toute relation « Je-Tu « est une relation par « grâce ». Buber met des guillemets, mais il pourrait ne pas y en avoir, c’est une métaphore. Nous dirions plus techniquement gratuite et plus métaphoriquement miraculeuse. Cela signifie qu’elle ne découle pas d’un calcul d’anticipation, elle ne découle pas d’une technique, ni d’un savoir comme le savoir scientifique sur la nature et l’origine de l’autre. La relation est totalement gratuite. Elle vient en plus, au-delà du savoir, du calcul, de l’anticipation, elle est un don gratuit. Elle est, comme disent les religieux, une grâce. Mais cette grâce ne vient pas de Dieu. Nous sommes dans le domaine humain. Elle s’appuie sur l’activité dynamique de chacun.

En outre, cette relation est la prise de conscience de l’évidence de la présence de l’autre, qui se fait dans le présent. Cela ne signifie pas qu’elle ne transcende pas le temps, elle en est fort capable au contraire. Seule la vraie relation de Dieu transcende le temps, le passé et l’avenir. Elle entre dans la permanence parce que sa substance, c’est le présent, c’est-à-dire l’actualité.

Enfin, bien qu’elle soit gratuite, elle découle d’une décision. La relation véritable à autrui véritable, c’est-à-dire à lui-même, découle d’une décision. Il ne s’agit pas d’un calcul, mais d’une décision. C’est ici que se situe la responsabilité et le revirement. Revirement par rapport aux habitudes antérieures de chosification et d’attitude anthropologique, mécaniste, scientiste, abstraite. Cette décision est caractérisée par les termes suivants, qui sont ceux de Buber, les mêmes termes que pour la situation religieuse et le face-à-face. Ces termes qui définissent la décision sont : la percée, le revirement et la conversion. Revirement se reprend, conversion se repense en se détournant de tout l’empirique chosiste ancien passé, et percée signifie qu’on se détourne et qu’on va de l’avant. Il s’agit d’un acte, d’une décision responsable.

À partir de là, nous serons en mesure de parler des formes concrètes du dialogue et de dépasser tous les obstacles schématisés au début de ce cours.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (04 décembre 1990)

Les relations à autrui 5

Nous étudiions les fondements ontologiques de la relation à autrui chez Buber. Ces fondements consistent en la description de ce qu’il appelle le face-à-face. Pour Buber, il s’agit d’un face-à-face avec l’absolu. Ce point de départ nous semblera, nous le verrons plus loin, dogmatique, puisqu’il pose l’existence de Dieu comme premier événement du face-à-face. Mais laissons cette critique interne que nous reprendrons ultérieurement. Pour l’instant, l’essentiel est de saisir ce que ces analyses ont d’important et de transposable. Ainsi, nous avons dit que le mot ou le nom Dieu est en fait pour Buber la radicalisation de la relation à autrui. À cette occasion, nous avions parlé de différentes religions et de la place de l’amour dans ces religions. Nous disposons ici d’une sorte d’analyse conceptuelle, qui consiste à dire que Dieu est le nom de la réciprocité, lorsqu’elle est absolue. À cet absolu, à ce Dieu, Buber donne déjà le nom de tout autre. Dieu est radicalement différent de notre expérience intramondaine, de notre expérience empirique. Ce qui est remarquable, c’est qu’à la différence de certains mystiques, le fait d’affirmer que ce Dieu est tout autre n’entraîne pas une théologie négative qui consisterait à dire : Dieu n’est connaissable que par la négation de tout ce qu’il n’est pas, comme dans la mystique chrétienne du Moyen Âge, chez Denys l’Aréopagite, par exemple, ou Nicolas de Cues. Dieu étant infini et absolument éloigné de l’homme, disent ces mystiques, il ne peut être défini que négativement. Dieu n’est pas espace, n’est pas matière, n’est pas limitation, n’est pas temporalité. Mais qu’est-il ? On ne sait pas. C’est le vide, c’est la nuit, c’est la ténèbre suressentielle, dit Denys l’Aréopagite. Ici, il n’en est rien. Chez Buber, l’affirmation de Dieu est sans problème, et elle a un contenu. Ce contenu, c’est la réciprocité absolue d’une conscience avec une autre.

Nous pouvons maintenant aller un peu plus loin : Buber parle de l’insertion heureuse de l’homme dans un monde issu de Dieu, à la différence d’une conscience systématiquement malheureuse pour le Moyen Âge, comme l’a montré Hegel (vous pouvez lire à cet égard l’ouvrage de Jean Wahl Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel). Au Moyen Âge, la conscience religieuse était malheureuse parce qu’elle se posait comme forcément séparée de Dieu, le fini étant forcément, croyait-on, séparé de l’infini. Nous avons affaire ici à la source de la vision tragique du monde. C’est dans cette ligne que se situe Miguel de Unamuno dans son livre Le Sentiment Tragique de la Vie. Le croyant est radicalement séparé de l’absolu.

Chez Buber, c’est le contraire qui se produit. La doctrine est une doctrine de l’insertion heureuse de l’humanité dans le monde. Il y a un lien que nous pourrions faire entre phénoménologie et ontologie. La phénoménologie de Buber est ontologique. Il décrit un sentiment, qui est la rencontre, mais cette description phénoménologique correspond à une réalité ontologique.

La situation sera infiniment plus ambiguë et compliquée chez Sartre. Nous le verrons plus tard, puisque L’Être et le Néant porte un sous-titre, qui est : Essai d’ontologie phénoménologique. Or, la doctrine de Sartre affirme l’impossibilité de l’existence de l’être. Elle n’est donc pas en réalité une ontologie, même si elle se dit ontologie. Il faudrait donc préciser les différents statuts de la phénoménologie, ce que ne font ni Sartre ni Buber. Disons pour simplifier que Buber pense décrire l’être tel qu’il est, l’être absolu, il fait une ontologie, mais que le lecteur s’aperçoit bien qu’il s’agit d’une phénoménologie, ce qui ne signifie pas phénoménisme. La phénoménologie n’est pas la description des apparences ou de quelque chose qui ne serait qu’apparence par opposition au réel. Il ne s’agit pas de cela. La phénoménologie, depuis Husserl, décrit ce qui apparaît à la conscience, mais en affirmant la pleine réalité objective de cela qui est décrit. Nous en avons un bon exemple avec Buber. Quel est l’objet qui est décrit ? Ce qui est intéressant de voir, c’est qu’il ne s’agit pas de Dieu. Buber n’est pas un philosophe traditionnel qui essaie d’analyser la nature de Dieu. Buber décrit le premier événement fondamental de l’existence humaine, et ce premier événement fondamental, c’est la rencontre avec l’absolu. Ce qu’il décrit n’est pas Dieu, mais la rencontre, il appelle Dieu cette rencontre.

Voici quelques mots sur le mot rencontre. C’est un mot du vocabulaire ordinaire qui peut avoir des sens très divers, comme tous les mots. Il est polysémique, polyvalent. Le mot rencontre peut avoir une signification simplement empirique qui est à exclure ici. La signification empirique du mot rencontre, c’est la rencontre de hasard. Des objets se déplacent dans l’espace et ils peuvent se rencontrer par hasard, ou il peut y avoir des coïncidences ou des convergences. D’heureuses rencontres de pensées, dues au hasard. Cela, c’est la signification empirique la plus pauvre. Ici, le mot rencontre doit être pris au sens fort du terme : rencontre de deux consciences, en ce sens que chacune saisit l’autre absolument. Le mot « rencontre » signifie ici mutualité, mot souvent employé par Buber, pour réciprocité. Mais le mot réciprocité est si souvent prononcé qu’il risque de perdre de sa force. Le mot mutualité est plus rare et signifie la même chose.

La rencontre ici est la mutualité de deux mouvements vers, ce que j’appellerais pour préciser un peu plus : l’identité réciproque et inverse de deux mouvements. Soit les deux sujets A et B. La mutualité, c’est la mutualité des deux mouvements, c’est-à-dire le fait que le mouvement de A vers B – qui est la prise de conscience de B par A – est identique, symétrique et inverse au mouvement de B vers A – c’est-à-dire de la prise de conscience de A par B. Il faut se « diriger vers ». Quand les deux mouvements de direction convergent, sont à la fois identiques et symétriques, quand A va vraiment vers B, B lui-même. Et quand B va vraiment vers A, A lui-même. Et pas comme on pourrait le voir dans des phénomènes imaginaires : A croit aller vers B, en fait il va vers X, ce qui est appelé dans la psychologie empirique le transfert. Nous écartons ce cas de figure.

Pour qu’il y ait réciprocité, il faut qu’il y ait authenticité. C’est-à-dire que celui vers lequel va une conscience soit exactement l’autre conscience vers laquelle elle va. Alors à ce moment il y a réciprocité : identité, transparence, et symétrie inverse des deux mouvements. Dans cet acte, car c’est une activité, aucun des deux sujets n’est plongé dans la passivité. Il n’y a pas un sujet qui soit pôle principal, et un autre sujet qui irait vers lui, mais en tant que pôle secondaire par rapport à ce pôle principal. Quand on dit réciprocité, on dit égalité. Égalité du pur mouvement de prise de conscience d’un sujet. Alors, puisqu’il y a égalité, il y a activité identique. Et Buber ajoute que puisqu’il y a activité, il y a totalisation du sujet. Il veut dire ceci : dans la rencontre, l’individu n’est pas soumis à l’autre conscience parce qu’il est actif. Il se tourne activement vers l’autre, il affirme activement, dans un acte, l’existence de l’autre.

Pouvant affirmer cette existence de l’autre, il sait aussi, puisqu’on est dans la réciprocité, qu’il est affirmé par l’autre, dans un acte de reconnaissance.

Il ne faut pas confondre avec l’usage de ce mot, reconnaissance, par Hegel. La reconnaissance de la conscience dont parle Hegel, c’est tout autre chose, puisque c’est la reconnaissance de la maîtrise du maître par l’esclave. C’est à ce moment que le combat se termine, et que celui qui n’a pas eu peur de la mort, dans le combat, dans la guerre, devient le maître. La mort est le grand maître de l’humanité, croit Hegel, et en outre, elle est l’origine des maîtres. Les maîtres sont ceux qui n’ont pas eu peur de mourir. Les esclaves sont ceux qui ont eu peur de mourir, puis qui ont jeté bas les armes, dans la description de Hegel que je récuse. La reconnaissance dont parle Hegel est donc la reconnaissance de la supériorité du maître. L’esclave arrête le combat en disant : d’accord, c’est toi le maître. Il ne s’agit absolument pas de cela chez Buber.

La réciprocité décrite par Buber est une réciprocité absolue, sans calcul, et d’équivalence totale. Elle n’est pas faite contre la mort. Elle est au contraire l’expression de la plénitude de la vie. C’est pourquoi il ajoute que cette rencontre, et cette réciprocité, permettent l’achèvement du sujet. Le sujet se totalise ainsi, et s’affirme mieux. Par la rencontre, le sujet existe mieux, le Je se crée, dit-il dans son langage, souvent très ramassé, qu’on pourrait croire un peu simple. Le Je, c’est-à-dire la personnalité, la conscience de soi, n’est pas antérieur à la rencontre. Il ajoute même que dans cette rencontre réciproque où chaque sujet se totalise lui-même comme un individu conscient, il y a une création de l’être. L’être est créé à ce moment. Alors, quel être ? Il n’entre pas trop dans le détail. Nous pourrions, mais ce serait très risqué et pas tout à fait exact, donner une interprétation athée de Buber. Cela ne nous permettrait pas d’avancer beaucoup plus dans la connaissance de Buber mais dans la connaissance de cela qui, pour nous, sera indépendant de toute religion. Reconnaissons plutôt que Buber se veut croyant, tout en disant que Dieu, c’est le nom de la rencontre quand elle est absolue, ou que dans la rencontre, l’être est créé.

Nous poursuivons sur un deuxième aspect, toujours dans la première partie ontologique de l’œuvre de Buber. Il s’agit de l’étude de ce qu’il appelle la situation religieuse. L’expression situation religieuse, sous la plume de Buber, pose cette situation comme objective. Par cette situation religieuse, Buber va décrire les relations exactes de l’homme et de Dieu. Nous allons lire et voir que la description va être en fait la description de l’expérience religieuse vécue par une conscience exigeante sur le plan de la réciprocité. On est en présence d’une certaine interprétation du vécu religieux, comme chez Kierkegaard. L’interprétation de Buber est tout à fait différente de celle de Kierkegaard, et même contraire, mais il s’agit bien de l’interprétation d’une expérience religieuse. Nous pouvons ici formuler l’hypothèse selon laquelle on est en présence de descriptions d’expériences phénoménologiques et existentielles.

En quoi consiste cette expérience ? En quoi consiste cette situation religieuse ? En quoi consiste ce vécu que Buber appelle la religiosité, terme qu’il voudrait plus existentiel que celui de « religion » ?

Au fond, Buber tente de dépoussiérer le judaïsme, beaucoup trop rationaliste et formaliste souvent à ses yeux, en particulier le judaïsme talmudique, celui que représentera Lévinas. Voilà pourquoi Lévinas et Buber ne sont pas d’accord du tout. Buber adopte le même regard critique et le même désir de réviviscence que Kierkegaard devant le protestantisme danois. Kierkegaard voulait dépoussiérer le christianisme, faire que le christianisme ne soit pas une affaire de textes et de pasteurs. Buber tente de faire le même travail : passer de la religion, figée, formelle, oppressive, répressive, bureaucratique, à l’expérience religieuse intérieure. Quel est donc le centre de cette expérience religieuse intérieure pour Buber ? Il s’agit de la rencontre. La rencontre de Dieu en face à face, indépendamment de tous les rites, de tous les textes.

Poursuivons l’analyse de cette expérience religieuse qu’il appelle situation religieuse. Par quoi se caractérise-t-elle d’abord ? Il emploie un mot tiré du vocabulaire de Kierkegaard : le paradoxe. Ce n’est pas un hasard puisque Buber connaît Kierkegaard.

Saisissons l’occasion de rappeler rapidement ce que signifie le paradoxe chez Kierkegaard, cette inévitable absurdité du christianisme. C’est un paradoxe existentiel et logique, voici en quoi il consiste : le chrétien existentiel, pour parler comme Kierkegaard, est quelqu’un qui va fonder son salut éternel, c’est-à-dire hors du temps et pour toujours, sur une croyance non démontrée, dans un événement temporel : la vie et la mort du Christ. Un événement temporel qui s’est situé à une époque antérieure, de 2000 ans, de laquelle on n’a pas été témoin, dont on a entendu seulement parler par ouï-dire, puisque les évangiles sont postérieurs à la mort du héros, et que lui, le philosophe chrétien Kierkegaard, est évidemment de longtemps postérieur aux évangélistes. On fonde le salut éternel sur une croyance et un événement historique qui se passe dans le monde empirique. Comme dit saint Augustin, c’est absurde.

Pour Buber, le mot paradoxe veut dire autre chose. Le paradoxe ne concerne évidemment pas le Christ pour Buber. Le paradoxe concerne le rapport de Dieu et du monde. Le premier paradoxe est le suivant : l’expérience première dans le face-à-face est celle d’une liberté. Le sujet humain est libre, et cette expérience est pourtant nécessaire. Dans cette situation religieuse, l’homme fait l’expérience paradoxale d’une libre nécessité, ou d’une nécessaire liberté. Deuxième aspect du paradoxe : le monde est l’immanence, Dieu est la transcendance, mais on ne peut pas séparer immanence et transcendance. Il n’y a pas de séparation entre Dieu et le monde, bien qu’il y ait opposition. De même, l’expérience est vécue dans le temps, mais elle est vécue en même temps dans l’éternité. Temps et éternité, immanence, transcendance, Dieu, monde, sont des dimensions apparemment contradictoires, en vérité unies d’une façon paradoxale, dans la situation religieuse existentielle, pourrait-on dire. Et le plus fort de ces paradoxes dans la relation homme-dieu, dit Buber, est la simultanéité de la rencontre et de la solitude. Dans le face-à-face, il y a rencontre et donc réciprocité totale entre l’homme et Dieu, et pourtant il y a solitude de l’homme, et sans doute solitude de Dieu. La réciprocité n’exclut pas la solitude qui n’exclut pas la rencontre.

Cette rencontre se fait dans quelque chose qui est à la fois maturation intérieure et attente. La maturation implique une évolution intérieure, grâce à un travail intérieur de la conscience. Mais il y a aussi l’attente d’une action de l’extérieur, action opérée sans doute par Dieu, ou par l’autre. Il y a une attente, passive, et une maturation, active, en même temps. Il y a une sorte de préparation à la disponibilité. Avant même que nous abordions la deuxième partie de notre analyse, à chaque ligne, nous pouvons transposer vers l’expérience humaine, ce qui est pour nous, philosophes, d’une richesse supérieure. Cette rencontre se fait dans le silence, dit aussi Buber, bien que le face-à-face, c’est aussi le fait d’entendre la parole. Dans les textes traditionnels, c’est-à-dire dans la Bible, dans la Torah, c’est la parole qui définit Dieu. L’un des mots les plus importants de la Bible, c’est dabar, qui veut dire la parole de Dieu. Dieu parle, on écoute, certains transcrivent, les écrivains, les poètes, les prophètes. Certains refusent de transcrire tout de suite : Ézéchiel, Jonas, etc. mais Dieu les force quand même à porter sa propre parole, même si au début, ils ne veulent pas car ils ne se sentent pas dignes, ils croient que ce n’est pas à eux de le faire. Si ce problème vous intéresse, vous pouvez lire L’essence du prophétisme de André Neher, d’une part, ou d’autre part, L’exil de la parole.

Dans la situation religieuse, il y a ce paradoxe selon lequel la rencontre se fait à la fois dans le silence et dans la parole, dans le silence et dans le dialogue.

Deuxième aspect de la situation religieuse, ou du religieux existentiellement vécu, c’est le fait de la nouveauté. Ce qui est intéressant, ce n’est pas que Buber nous dise « attention, ce que je vais vous dire est très neuf ». Ce n’est pas cela du tout. Ce que dit Buber, c’est ceci : le vécu de la rencontre fait entrer dans l’expérience de la nouveauté, c’est-à-dire que le monde devient neuf, par la rencontre. Et cette nouveauté est vécue non comme un état, mais comme une action. On se souvient d’ailleurs déjà que la rencontre était l’acte de créer l’être, l’acte de création réciproque d’un sujet par l’autre. Cet acte qui consiste à créer l’être est une nouveauté, mais c’est toujours une activité. La nouveauté n’est pas l’entrée dans un nouvel état passif, elle est l’entrée dans une activité qui est neuve et qui révèle un monde neuf.

Troisième aspect de la situation religieuse, qui est l’un des plus importants : ce que Buber appelle le revirement. Le revirement est une expérience ou une activité de conscience qui s’opère dans le sujet humain. On n’imagine pas qu’un revirement se produise en Dieu, d’ailleurs à aucun moment Buber ni ne le suppose, ni ne le laisse entendre. Dieu ou l’absolu ne vit à aucun moment dans l’empirique, le relatif ou l’illusoire, seul l’homme vit ainsi, trop souvent. Il vit dans le Je-cela. Il vit dans la choséité, dans l’objectivité, dans l’objectivation, dans l’anonymat. Nous reverrons ces notions. Pour entrer dans la rencontre absolue, il faut opérer un revirement. C’est le terme qui est choisi par Buber. Mais ce terme en français dit moins que ce qu’il signifie vraiment dans le texte. Ce terme veut dire en réalité conversion. Le traducteur a voulu à bon droit donner au mot revirement sa signification étymologique : un retournement complet sur soi-même, de 180 degrés. C’est un virage absolu. Pas habile, absolu. C’est une conversion. Buber dit qu’elle est la condition de la rencontre. Si l’individu ne se change pas radicalement, il ne peut avoir l’espoir d’entrer en relation dans un domaine qui serait celui de l’absolu. Il sera justement toujours pris dans les mailles de la nécessité et de l’objectivité. Il faut en outre que ce revirement soit un arrachement. Buber parle de mutation radicale. La mutation, c’est quelque chose d’autre que maturation, mais Buber est tout à fait conscient du fait que c’est au terme d’une longue maturation que peut advenir la mutation. La mutation est brusque, et en même temps elle est préparée par un travail intérieur. Mais ce n’est qu’au moment de la mutation que nous pouvons valablement parler de revirement, conversion, changement radical. Parfois Buber emploie un autre mot qui est tout à fait intéressant, qui dit mieux ce qu’il veut dire. Il emploie le mot de percée. L’individu doit opérer avec le revirement une percée dans un autre monde. Il doit donc s’arracher au monde quotidien, s’arracher au monde empirique, s’arracher au monde de l’aliénation, du bavardage, comme diront d’autres philosophes, et percer, c’est-à-dire entrer en force dans un point central, focal, qui est la nouveauté, la nouveauté de la rencontre, la nouveauté du monde issue de l’opération active de la rencontre.

Naturellement, on pourrait décrire plus longuement l’activité de conversion, que nous pourrions appeler la conversion philosophique. Disons pour l’instant seulement la chose suivante : la description anticipatrice et réalisatrice d’une relation parfaite à autrui, c’est-à-dire la réalisation d’une relation parfaite à autrui, ne peut pas se faire sans conversion. Cette conversion philosophique est donc si importante qu’il faudra l’analyser longuement.

Prenons un exemple simple, courant, sociologique, douloureux, mais banal : la marginalité. Marginalité des délinquants, des banlieusards, des taulards, etc. dont il est attendu, comme disent les sociologues, les animateurs, les juges d’enfants, les fonctionnaires, les avocats, qu’ils s’insèrent, comme si on était en train d’enfoncer des clous. Pourquoi s’étonner que l’effort de ce qu’ils appellent si laidement l’insertion échoue ? Parce que rien n’a été changé quant à la signification des relations humaines. Que ce soit avant ou après, que ce soit pour les individus concernés, ou ceux qui vont les recevoir, ce sont toujours les mêmes perspectives, les mêmes valeurs qui sont mises à l’œuvre. Si l’individu n’est pas inséré dans un certain groupe social, on lui propose de s’insérer dans un autre groupe social. L’autre groupe social aura certes d’autres habitudes extérieures, mais les mêmes attitudes intérieures de chosification, d’anonymat, de volonté de puissance, etc. Que les uns aient une cravate ou que les autres n’en aient pas, ça ne change rien. Que les premiers les tutoient ou que les deuxièmes leur disent vous, les gamins de 10 à 25 ans comprennent bien que ça ne change rien. Ce qu’il faut, c’est un changement radical d’attitude. Ce n’est pas de la sociologie qu’il faut faire, tous les responsables font de la sociologie, c’est pourquoi ils se plantent. Tant qu’ils ne prendront pas les choses au fond, c’est-à-dire philosophiquement, ils continueront à se planter. On recollera les morceaux de décades en décades, mais sans rien changer d’essentiel. Il nous reste une chance, nous sommes en démocratie, cela nous donne des moyens, des perspectives. Les sociologues paresseux gâchent ces chances fondamentales mais vous au contraire, vous allez prendre des choses au fond, vous allez réfléchir au fond. C’est pourquoi l’idée de conversion méritera qu’on s’y arrête. Avant la conversion, les relations à autrui sont faites d’objectivation, d’anonymat et de conflit. L’erreur de la plupart des philosophes est de considérer que cela provient de la structure même des relations à autrui, alors qu’il s’agit seulement d’une attitude, d’une certaine attitude. C’est cela qu’a bien compris Buber.

Buber nous apprend donc cette chose essentielle : la relation d’objectivation à autrui n’est pas une relation nécessaire et unique, il peut y avoir une autre forme de relation à autrui, qui est la rencontre. Peut-être est-ce un peu dommage, et c’est ce que je reproche aux religions, d’affirmer que tout le travail qu’il y aurait à faire pour cela, ne se fera qu’en entrant dans le domaine religieux. Mais n’est pas donné à tout le monde, et c’est un peu illusoire. Même s’il y a un bon Dieu, il semble plus souvent en grève qu’en activité, le travail est à faire par les consciences humaines. Mais retenons que Buber nous signale ceci : il faut qu’il y ait là une conversion.

Remarquons une chose. Dans le chapitre de L’Être et le Néant qui s’intitule Les relations à autrui, tout à fait à la fin du chapitre, il y a une petite note. Elle dit ceci : ces considérations pessimistes n’empêchent pas la possibilité d’une morale de la délivrance et du salut. Mais cette morale, primo, nous n’en parlerons que plus tard, deuxièmement, cette morale ne peut s’instaurer qu’au terme d’une conversion, dont nous parlerons dans un autre ouvrage. Sartre n’en a jamais parlé, il ne savait pas quoi dire de la conversion. Mais aux antipodes de Buber — il ne connaît pas Buber, évidemment — il a compris les enjeux de la conversion philosophique et de ce que signifie changement radical. Tous les philosophes importants sont ceux qui ont vu la nécessité d’un changement radical : Platon, Plotin, Spinoza, même Kant, il n’y a pas le mot, mais il y a peut-être l’idée — je ne suis pas d’accord avec l’œuvre de Kant, bien sûr — mais au moins tout philosophe sait qu’il faut qu’il y ait une conversion. Mais pas plus que Kant, Sartre ne décrit cette conversion. Que veut dire quoi cette conversion ? Nous le verrons plus tard. Ce qui est important de voir, c’est que toutes les considérations pessimistes que nous pouvons faire sur les relations à autrui ne sauraient être tenues pour des considérations nécessaires. La guerre des humains contre les humains est un moment contingent. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend pas pourquoi on se met à philosopher. On pourrait presque dire que le choix de l’activité philosophique est cette compréhension fondamentale, à savoir le fait que la guerre entre les consciences est un fait contingent, et qu’il appartient à la philosophie de creuser les conditions et les contenus d’une opération de la conscience qui permettrait à l’humanité de passer à un autre stade d’existence, où il n’y aurait plus conflit mais réciprocité.

Je referme la parenthèse ouverte à propos de la conversion — et vous allez voir qu’il y a continuité rigoureuse avec ce qui va suivre, qui est un autre thème buberien. Après avoir parlé du revirement, nous avons à évoquer ce que Buber entend par éthique, il le fait d’ailleurs dans cet ordre. L’éthique, ce n’est pas la morale, ce n’est pas la réalisation du bien, la fuite du mal, etc. — l’éthique, c’est ceci : la réflexion sur la conversion qui permettrait d’autres relations à autrui, telles qu’elles permettraient à leur tour de créer l’être. Quel que soit le sens que nous donnons au mot être, remarquons que chez Buber et chez Jaspers, il est dit clairement que le but de la philosophie, c’est d’instaurer l’être. Ce n’est jamais le cas chez Heidegger, ni chez Sartre. L’être, pour ma part, je l’appelle la joie.

Le but de la philosophie, c’est donc d’instaurer l’être. Comment ? D’abord, dit Buber, par la rencontre, c’est la rencontre qui permet l’instauration de l’être, la création de l’être, la création des sujets, la création, au fond, de ce que l’on pourrait appeler un nouveau monde, c’est-à-dire la création de la nouveauté. C’est pourquoi nous pouvons dire ici que nous disposons d’une nouvelle conception de l’éthique. Si le but de la philosophie est l’instauration de l’être, c’est le but de l’éthique. Et l’éthique mérite d’être appelée la philosophie même, parce que son but est le même, il est le but de la philosophie, il s’agit de l’instauration de l’être. On peut démontrer que toute la philosophie de Platon est une éthique. Il s’agit de découvrir les moyens d’accéder à l’être, de le réaliser, puis de le retrouver. Il s’agit de trouver les moyens d’agir de telle sorte dans l’existence que l’on puisse accéder à l’être, le rencontrer, le retrouver, le réaliser, le retrouver à nouveau. C’est cela l’éthique.

Il y a un philosophe qui a été conscient du fait que la philosophie, c’est l’éthique, c’est Spinoza. Si la philosophie ne s’ouvre pas sur une éthique, ne débouche pas sur une éthique, elle ne mérite pas son nom. Elle ne mériterait pas une heure de peine. Si la philosophie n’aide pas à vivre, à quoi sert-elle ? La connaissance de la Nature par Épicure ou Démocrite, c’est sympathique, c’est poétique, mais ce n’est pas sérieux. La connaissance scientifique de la Nature par la philosophie, ce fut sérieux, mais on demande plus à la philosophie que cela, plus que de nous expliquer comment fonctionnent les rayons X.

En quoi consiste cette éthique ? Voici quelques mots supplémentaires du vocabulaire de Buber que nous reprendrons la prochaine fois. L’éthique pour Buber survient au moment où il réfléchit sur la portée du mot revirement. Il s’agit en fait, y compris sous la plume de Buber, d’une conversion philosophique, et quand on réfléchit sur la portée de cet acte, on est déjà dans l’éthique. En effet, le revirement est une prise de décision, dit Buber, qui va permettre tout ce qu’on a vu jusqu’ici : la rencontre, la création de l’être, et c’est cela l’éthique. Cette prise de décision va consister en trois termes, tous aussi importants : responsabilité, réciprocité, confirmation. Le revirement est une conversion parce qu’il s’agit d’une décision radicale qui consiste à assumer sa responsabilité dans la réciprocité, et à confirmer ainsi l’existence de l’autre ainsi que la nôtre. La confirmation, c’est le renouvellement, c’est le second acte de création de l’existence. Confirmation, réciprocité, responsabilité, sont les trois implications principales ou les trois tâches de l’éthique.

Buber est bien au cœur de notre réflexion. Nous voulons réfléchir sur l’éthique, nous réfléchissons sur les relations à autrui car c’est bien cela qui est central. Mais la réflexion sur les relations à autrui ne consiste pas seulement à décrire leur déroulement historique et empirique. Cela consiste à décrire les moyens de passer à une autre forme de relation à autrui. Et cela consiste aussi à décrire les enjeux qui sont impliqués ou les résultats qui sont prévisibles, par l’instauration d’une autre forme de relation. L’instauration d’une autre forme de relation aura des résultats lesquels ? Par exemple, l’instauration de la nouveauté. L’instauration de l’être. La confirmation des sujets. C’est cela que permettra la réciprocité, la nouvelle relation à autrui, c’est-à-dire la nouvelle éthique.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (27 novembre 1990)

Les relations à autrui 4

Je rappelle en quelques mots le résultat de la réflexion sur Husserl, puis nous allons passer à quelque chose de plus existentiel, qui va être la philosophie de Martin Buber.

Husserl décrit l’expérience première d’autrui. Bien que cette expérience soit intuitive, elle implique une sorte de pensée analogique. Ce n’est pas un raisonnement, mais il y a néanmoins une affirmation analogique entre nous-mêmes et l’autre. Et cette expérience directe est une aperception, c’est-à-dire une intuition qui est une affirmation et une préhension. Il s’agit de l’aperception de l’alter-ego : l’autre est saisi immédiatement, comme un je. Un je qui, bien sûr, est un autre je que moi-même, mais qui est un je cependant. Il y a donc, pour employer une métaphore, l’affirmation en creux de la centralité de l’autre. En creux, parce que je ne puis pas, moi, percevoir intuitivement la conscience de l’autre. Ce qui est remarquable, c’est que cette affirmation du fait que je ne puisse pas percevoir directement la conscience de l’autre n’entraîne pas une éthique négative ou chosiste, un scepticisme, une ignorance, un cynisme, une violence. Car le fait que je ne puisse pas être à la place de l’autre n’empêche pas que je sois conscient de sa présence comme un sujet. Il est lui-même sujet, autre que moi, mais sujet en lui-même. Cette affirmation va permettre une éthique de l’ouverture et de la générosité et ce qui est remarquable, c’est que ce n’est pas prévu ainsi au départ. Husserl ne dit pas : « c’est mieux ainsi », il dit : « c’est ainsi ». L’autre est un sujet. Et ce n’est pas parce qu’il serait plus moral, ni parce que ce serait plus valable, que nous aurions à affirmer les droits de l’autre ou l’existence de l’autre. Nous avons à l’affirmer parce que c’est vrai, parce que l’autre est un sujet. Les autres sont des sujets comme nous, mais trop souvent on déduit cela d’un raisonnement à la fois rationnel et éthique. Très souvent cette reconnaissance fait suite à un raisonnement moral. Ce qui est original dans la phénoménologie de Husserl, c’est qu’on reste au niveau premier de la description intuitive, directe, c’est-à-dire phénoménologique, de ce qui apparaît. Et ce qui m’apparaît, c’est que l’autre est un sujet. Il ne m’apparaît pas que l’autre soit un objet. Il m’apparaît que l’autre est un sujet présent lui-même. Husserl insiste sur ce concept de lui-même. Il est présent en chair et en os, pas en tant que je serais, moi, au centre de sa conscience. Je n’ai pas besoin de cela pour me rendre à l’évidence qu’il y a une présence humaine. C’est important, car nous allons pouvoir, plus tard, faire la critique de toutes les théories tragiques, de toutes les théories de la séparation et du conflit inéluctable, après en avoir examiné leurs arguments. Or, si au départ, nous n’étions pas sûrs de ce que c’est qu’un autre, nous pourrions admettre qu’on peut faire n’importe quoi avec les autres. Cette description de la certitude de la présence de l’autre comme autre, qui soit antérieure à toute morale, n’est pas soupçonnable d’a priori. On ne dispose pas chez Husserl d’autre description que cette certitude. Il y a bien un développement à la fin des Méditations cartésiennes et même dès la fin de la cinquième méditation, dans lequel il va parler de la culture, du champ commun opéré par la culture grâce à la certitude que nous avons d’être avec les autres. Mais c’est une sorte de conséquence philosophique générale, un peu vague. Son but n’est pas de construire une éthique de la générosité, ni d’ailleurs une éthique cynique de la volonté de puissance. Son but est de décrire la réalité telle qu’elle est, c’est-à-dire telle qu’elle apparaît. Or, ce qui apparaît pour quelqu’un qui creuse les perceptions, quelqu’un qui décrit complètement, sans a priori doctrinal, c’est que les autres sont des sujets.

Pour nous, cette base, aussi précieuse soit-elle, reste une base seulement. Elle est insuffisante pour construire ensuite une éthique. Comment allons-nous nous rapporter à cet autre qui est un sujet ? Toutes les possibilités sont ouvertes. Il n’y a pas vraiment d’éthique chez Husserl, bien qu’il y en ait le fondement humaniste et généreux. D’autre part, les descriptions concrètes de la relation à autrui sont rares. Ce que décrit très bien Husserl, c’est la présence en général d’un autre devant moi, mais pas les relations particulières, dans des sentiments particuliers, ou dans des actions communes particulières. En résumé, avec Husserl, on est placé sur la bonne voie, mais on reste sur notre faim, nous avons à poursuivre. Nous avons à réaliser tout le travail qui reste.

Avec Buber, nous allons disposer d’une philosophie plus concrète, dès le début. Buber va nous proposer un souci tout à fait concret, tout à fait éthique.

Auparavant, évoquons la vie de Buber. Buber est un philosophe allemand qui a quitté l’Allemagne nazie en 1938 pour s’installer en Israël, selon son vœu le plus profond et le plus ancien. C’est un philosophe religieux, qui est l’un des premiers représentants du personnalisme juif. Il est important de savoir cette existence de Buber, parce que, très souvent, on réduit la morale et les moralistes à Lévinas. Lévinas, nous en parlerons également, après Buber. Mais Lévinas représenterait plutôt le moment rationnel ou plutôt extra-rationnel — nous le verrons, c’est très compliqué — du judaïsme contemporain. Parfois, on le considère comme le représentant de la morale contemporaine, en tant que telle. Au XVIIIe siècle, il y avait Kant, au XXe siècle, il y a Lévinas. Mais pour bien le comprendre, il faut connaître d’abord Buber. Buber écrit son ouvrage principal, Le Je et le Tu, en 1923, (Ich und Du, 1923, Francfort). De là viendront et partiront, ensuite, avec le nazisme, soit pour Israël, soit pour l’Amérique, des gens comme Marcuse, Léo Strauss, etc.

Buber est un bon représentant de ce qui a été appelé le judaïsme allemand. Il représente un groupe de pensée d’une fécondité extrêmement importante dans cette époque, juste avant le nazisme. Dans ce judaïsme allemand, nous pouvons trouver Kafka, Freud, Einstein, Buber, Husserl, Marcuse, etc. Toute la philosophie allemande de cette époque, c’est le judaïsme allemand, excepté quelques autres, évidemment Heidegger, ainsi qu’un grand philosophe de la même époque, que j’estime beaucoup, qui est le plus grand de tous, c’est Jaspers qui n’est pas juif et qui n’est pas nazi. C’est rare, en Allemagne à cette époque. Signalons néanmoins un autre auteur qu’il est intéressant d’avoir lu, qui est un historien de la religion, qui va avoir une autre perspective, mais qui est sérieux et humaniste, généreux, soucieux de responsabilité, et qui est l’un des rares qui soit anti-nazi et qui soit allemand, sans être juif, dans cette époque du début du 20e siècle en Allemagne. Il s’agit de Max Weber, qui est également un philosophe remarquable. De cet auteur, vous pouvez lire Le judaïsme antique, ou au moins savoir que ça existe, pour pouvoir vous y reporter éventuellement. Plus immédiat pour notre intérêt sur la société contemporaine, c’est l’autre ouvrage de Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

Revenons à Buber. Il écrit en 1923 Le Je et le Tu, c’est un tout petit livre qu’il est essentiel d’avoir lu. Pour bien apprécier la portée de cet ouvrage, il est utile de savoir ce qu’il a écrit d’autre. Il a écrit un Moïse, et également, Le Problème de l’homme, tentant de réfléchir et posant les problèmes sur ce que pourrait être une anthropologie philosophique, faisant la critique de Kierkegaard, etc. Il a aussi écrit Chemin vers l’utopie car en outre, Buber est un utopiste au sens strict du terme. Pas un rêveur qui construit dans l’abstrait des modèles de société irréalisables, mais un utopiste au sens strict du terme, c’est-à-dire quelqu’un qui pense pouvoir reconstruire sur une base nouvelle la société, les relations à autrui, d’une façon réelle, sur des bases philosophiques neuves. Il est socialiste utopiste, démocrate, personnaliste et juif. Tous ses livres ont été traduits, mais Buber est peu connu, sous le prétexte que le nombre de ses pages n’est pas énorme. On ne sait pas qui est Buber. Pourtant, cette pensée est importante, c’est pourquoi je m’y attache un peu. Elle est importante d’abord comme témoignage de ce que c’était que le judaïsme allemand avant le nazisme et la Shoah. Elle est importante aussi comme témoignage du lien qui existe entre la Shoah et Israël, puisque Buber ne part en Israël qu’avec la montée du nazisme, mais également se reliant à une philosophie dont nous allons voir les fondements religieux tout à l’heure. Importance du judaïsme religieux, importance de l’événement historique qu’est l’après-guerre dans le monde, importance aussi d’une philosophie qui a l’immense ambition de reconstruire et la société et la religion sur une base nouvelle qui est une expérience intérieure du sujet. Cette expérience intérieure du sujet humain étant la relation personnelle à autrui.

Très souvent, devant différents événements, les journalistes, les commentateurs disent que les jeunes, ou quand c’est les moins jeunes, les gens, sont désormais démunis de toute valeur. Il n’y a plus de pensée, il n’y a plus d’idéologie, il n’y a plus rien, tout s’écroule, alors que faire ? Pourtant, toutes ces idées, celles que nous évoquons ici, existent, il suffit de savoir les retrouver dans les bibliothèques. Pour autant, elles n’arrivent pas jusqu’aux commentateurs. Cela demande un effort, évidemment, pourtant quel peut être le meilleur fondement pour une philosophie éthique que, en premier lieu, la description des bases de la relation à autrui, ou encore mieux : la description de ce qu’est une vraie réciprocité ?

Maintenant, nous allons examiner de plus près cet ouvrage, Le Je et le Tu. Tout d’abord, nous y trouvons la description d’un fondement ontologique et métaphysique de la relation. Afin que les idées soient claires, je puis vous dire tout de suite, après avoir étudié les deux aspects de la pensée de Buber, l’aspect religieux et l’aspect humain strict, que je prendrai mes distances par rapport à l’aspect religieux. Cela ne vous empêche pas de lire ce qu’il propose, si vous avez le souci de renouvellement de la religion, ou le but de mieux comprendre la deuxième partie de la pensée de Buber.

L’idée centrale de la première partie de la pensée de Buber, c’est ceci : le judaïsme est une éthique de la réciprocité. Comment le montrer ?

J’entre dans l’analyse de la pensée buberienne qui commence par décrire ce que Buber appelle le face-à-face. C’est la relation première avec Dieu. Par commodité, dans la suite, nous allons souvent utiliser le mot Dieu. Buber va plutôt dire « le divin », « le religieux », « la transcendance ». Un juif pieux ne dit pas souvent Dieu, donc moi, philosophe athée, ça ne me gêne pas de parler de Dieu sans cesse.

Buber commence donc par décrire le face-à-face avec Dieu et, ce qui n’est pas évident dans votre culture, il n’évoque pas du tout la crainte et le tremblement, comme va le mettre en évidence Kierkegaard. Kierkegaard et Buber partent des mêmes textes : les cinq premiers livres de la Bible, dite en hébreu la Torah, qui veut dire le chemin, ou en grec et en français, le Pentateuque, qui veut dire les cinq premiers livres.

La Bible, c’est l’ensemble des cinq premiers livres, plus les autres textes que moi j’appelle poétiques : par exemple : Les prophètes, Le cantique des cantiques, ou bien les livres de la sagesse de Ben Sira, ou encore L’ecclésiaste. Les livres de la sagesse, Les prophètes, les psaumes et cantiques, forment un tout qui, plus le Pentateuque, va être La Bible. Et ensuite, on a les évangiles et en grec, surtout. Les textes fondamentaux sont les premiers, bien sûr. Buber se réfère principalement au Pentateuque, L’Exode, parce qu’on y trouve le récit de la révélation, le récit. Pour nous, la mythologie est importante quant à sa signification symbolique de la rencontre entre l’homme et Dieu, et cette rencontre est pour Buber un face-à-face. C’est une relation immédiate dans laquelle il y a à la fois appel et invocation : appel par Dieu, invocation par l’homme, ou inversement. Si on lit en détail le livre qui s’appelle Moïse, de Buber, on découvre des choses très intéressantes en référence constante au texte. Grâce à ce livre, si on ne connaît pas bien la Bible, qui est immense, on peut s’y repérer.

Dans le texte, le face-à-face se fait dans un immense éblouissement. Il y a une grande lumière, une telle lumière que lorsque Moïse revient d’avoir rencontré Dieu, il rayonne. Son visage rayonne, sa peau resplendit. Mais en même temps, on nous explique que Moïse a vu Dieu face-à-face, mais ne peut vraiment parler que du dos de Dieu. Il ne l’a jamais vraiment vu en face. Et c’est quand même plutôt un face-à-face spirituel, car il n’a vu que le dos de Dieu, la nuque de Dieu. Ce sont des détails pittoresques, qui montrent que les poètes, écrivains, mythologues qui fondent le judaïsme veulent signifier mille choses, et donc aussi toutes les difficultés. En tout cas, ce qui intéresse Buber, c’est ceci : le fondement de la religion, c’est l’expérience radicale du face-à-face. Il se propose de la décrire en termes généraux, mais il le fait à la fois en termes de métaphysique et en termes généraux. Le face-à-face, dit Buber, je le cite, est une activité totale. Pourquoi dit-il ça tout de suite, là, d’entrée de jeu ? Il y a activité totale. Pourquoi ? Quelle est la motivation, en dehors du contenu (le contenu, c’est qu’il y a une activité totale) n’y a-t-il pas une autre motivation qui amène l’auteur, Buber, à dire cela maintenant ? Comment est très souvent, représenté le face-à-face avec Dieu ? Pour Sainte-Thérèse, quand elle est face-à-face avec Dieu, elle est envahie, heureuse, mais soumise. Et elle est dans l’extase. Si vous ne connaissez pas Sainte-Thérèse, vous pouvez lire Les autobiographies, ou bien Le Château intérieur. Sainte-Thérèse a une certaine conception de la religion, il s’agit de la conception mystique. Buber affirme d’entrée de jeu qu’il ne s’agit pas de cela du tout dans le face-à-face avec le divin. L’esprit humain n’est pas passif, quoique heureux, non, l’esprit humain est actif. Il est activité. Activité qui se trouve bien entendu, pour Buber, du côté de Dieu.

La rencontre avec l’autre est une activité. Il faut être en activité pour percevoir l’autre. C’est dans les moments où l’on est passif, au contraire, que l’on ne voit même pas les autres. Les autres ne peuvent pas s’imposer à nous quand nous sommes passifs. On ne les voit pas, on voit des ombres. Il faut être actif ou éveillé, pour être conscient de la présence d’un autre qui va être également actif et éveillé. En outre, cette activité totale, il va un peu plus loin, il la décrit comme « mouvement vers ». L’activité n’est pas le simple fait d’être conscient, vigilant, bien réveillé en pleine possession de ses moyens. L’activité, c’est quelque chose de plus encore, c’est tout cela, plus : le mouvement vers. Pour rencontrer autrui, c’est-à-dire son mouvement vers nous, il faut déjà que nous soyons mouvement vers lui. Je généralise très vite, je passe à une description que je reprendrai plus explicitement tout à l’heure qui devrait faire partie de la deuxième partie de cette analyse. Je vous dirai tout à l’heure ce qui est intéressant dans les analyses religieuses de Buber. L’effort pour renouveler la religion, certes, mais cela nous concerne moins. Bien que nous soyons dans la première partie où Buber se situe dans une perspective religieuse, tout ce qu’il décrit peut avoir une portée non religieuse, une portée humaine.

Buber décrit les choses de la façon suivante : on trouve dans cette activité totale qui est un mouvement vers l’autre une disponibilité. Il utilise ce mot. Une disponibilité bien sûr permanente, mais nous pouvons préciser que cette activité n’exclut pas une éventuelle passivité, dit Buber. C’est important de le signaler, pour ce qui pourrait faire l’objet d’un travail philosophique qui consisterait à comparer les doctrines de Buber et de Lévinas. Lévinas en effet se fait l’éloge constant de la passivité, d’abord devant Dieu ensuite devant autrui. Lévinas a le culot de dire ou l’audace d’affirmer, que chacun devant autrui, doit être son otage. Pour moi ce n’est pas acceptable. Au contraire, Buber affirme toujours qu’il y a activité. Seule l’activité, qui n’hésite pas à s’accompagner d’une passivité consistant à recevoir aussi ce que donne autrui. Il faut qu’il y ait à la fois passivité et activité dans cette disponibilité, sinon, on ne va pas comprendre la générosité. En outre, cette expérience, Buber l’appelle le « Tu éternel », qui est Dieu en somme.

Il y a donc activité et éventuellement passivité, mais dans cette expérience, il y a un sentiment de plénitude. C’est-à-dire que tous les concepts vont être féconds. Ils vont être repris par les successeurs, soit pour être critiqués, soit pour être enrichis. Dans les deux cas, critiqués ou enrichis, ils sont l’objet d’un approfondissement de la réflexion sur la relation à autrui. Buber pense que l’expérience du « Tu éternel », le face-à-face de Dieu, est une plénitude. Mais ce qui est remarquable, souvenons-nous des moindres termes qu’il emploie, c’est que cette plénitude est une activité. On n’a pas l’habitude de relier ces deux mots, plénitude et activité. Il a raison de le faire. Cette plénitude est une activité, qui consentirait parfois à la passivité, puisqu’il s’agit de recevoir, tout de même, le « Tu éternel », qui est infini, bien sûr. Cette plénitude, cette expérience est en même temps, une constante, une permanence. La fusion mystique, comme chez Sainte Thérèse, ou bien le doute métaphysique, comme chez Pascal, sont la marque du christianisme (Pascal, Kierkegaard, Saint-Augustin). La fusion et le doute sont totalement étrangers à Buber. Le sentiment de la présence réciproque de Dieu est, pour Buber, constant, je dirais ferme. Nous pouvons traduire dans notre langage le sentiment de la présence d’autrui est ferme et constant. Autrui ne doit pas entrer dans du fading, comme dans certaines philosophies existentielles : ou tu es là, mais tu n’es pas là, t’aime, je ne t’aime plus. Tu ne m’aimes plus, donc, je t’aime, etc. Que ce soit Dieu ou que ce soit l’autre, tout ça n’est pas substantiel.

En outre, voici un concept important, s’il y a plénitude, il n’y a pas manque. L’autre, qu’il s’agisse de Dieu ou d’une conscience, ne vient pas combler un trou incomblable, insatiable. C’est le vocabulaire de nos contemporains, c’est pour ça que j’emploie ces formules peu élégantes. Autrui ne vient pas combler un vide. La rencontre avec autrui est déploiement d’une plénitude. Plénitude en moi, plénitude en lui, bien sûr. Autrement dit, dans cette relation, chaque sujet fait l’expérience d’une unité intérieure. Il accède à une meilleure unité de lui-même quand il entre dans cette expérience de la relation réciproque. Dans l’expérience du face-à-face, il se rassemble mieux lui-même. On pourrait employer un autre langage, en disant à la fois que l’individu est plus unifié, ou que l’individu est fondé, justifié. Donc, il accède à une plénitude intelligible. C’est cela un vrai rapport divin : une relation à Dieu devrait être plénitude intelligible et non pas crainte, tremblement, terreur, fascination et horreur, comme dans les expériences primitives du sacré. Je vous renvoie au livre bien connu de Otto (c’est un sociologue), Le sacré, ou encore Le mythe et l’homme. Au contraire, ce qui est évidemment « saint », nous dirions « sacré », est parcouru par la plénitude et l’unité, et non pas par le déchirement et le vide.

Je n’insiste pas parce que l’histoire des religions m’intéresserait — bien qu’elle concerne en effet tous les philosophes, nous avons à nous informer sur l’histoire de l’humanité — si j’insiste là à propos du religieux, c’est pour une autre raison. Premièrement, pour mieux comprendre ce que va dire Buber, mais deuxièmement aussi pouvoir mieux comprendre les raisons du goût de notre société pour le tragique. Notre société a un goût particulier pour le tragique. On dira qu’il y a de quoi après toutes les guerres, les massacres, les camps de concentration, etc. que le XXe a connu. Mais le tragique, ce n’est pas la prise de conscience de la violence. Le tragique, c’est pire. C’est l’affirmation de la nécessité de la violence. D’où viennent l’opposition à l’idée de bonheur et cette fascination pour le tragique chez nos philosophes Kant, Heidegger, Sartre, etc. ? Je pose la question. Est-ce que cela ne viendrait pas d’un vieux fond chrétien mal liquidé? Pas judéo-chrétien, chrétien ?

Ce qui est intéressant ici, c’est de voir que Buber (ni Jaspers, ni les autres) ne se souciait pas du tout dans ses descriptions de faire une réflexion sur le primat du tragique dans la philosophie en Europe au XXe siècle, puisque c’est 1923 et Sartre et Heidegger n’ont encore rien écrit. Personne à l’époque n’a encore rien écrit de ce qui fait le tragique de notre temps. Buber ne se pose pas cette question. Il se trouve que Buber, décrivant l’expérience que nous avons de l’absolu, dit ce n’est pas un manque, que c’est une plénitude. Ce n’est pas ni une crainte, ni un tremblement, ni une horreur, c’est une plénitude et une joie.

Il y a tragique lorsqu’on affirme que l’homme est une recherche de l’absolu, et que cet accès à l’absolu est impossible. C’est écrit en toutes lettres chez Sartre, et chez Hegel. L’homme est une passion inutile, l’en-soi pour soi n’est pas réalisable. C’est écrit en toutes lettres, je n’invente rien. C’est ça qu’on appelle le tragique. Bataille, Lacan, Sartre, Hegel, tous disent que le désir est un impossible. Sartre n’est pas un ancien prêtre, bien sûr, mais Bataille, oui, c’est un séminariste. Je dis non, l’expérience de l’absolu est une plénitude et une joie. Le mot joie Buber va le prononcer plus tard, peu à peu, dans d’autres ouvrages, notamment dans un ouvrage qui s’appelle Le hassidisme. C’est un recueil de contes hassidiques du 18e siècle, rassemblé par Buber. Je vous parlerai du hassidisme plus tard, on ne va pas tout mélanger, il s’agit d’une religion juive populaire qui pense qu’on accède à Dieu par la joie. C’est très important tout de même. Pour Bataille, on atteint l’absolu par la souffrance. C’est écrit en toutes lettres partout, y-compris chez Sainte-Thérèse. Mais pour Buber, pour les hassids, on atteint Dieu par la Joie. C’est également écrit en toutes lettres.

Continuons. Il y a dans cette activité totale qui est plénitude, constance et unité, en même temps, il y a une parfaite acceptation de la présence. Là aussi, ça a l’air d’être une formule toute simple. Qu’est-ce que cela signifie ? Si on creuse, si on s’arrête sur l’expression, on va s’apercevoir de sa force et de sa portée. Une parfaite acceptation de la présence. Buber est un croyant ; il faut bien intégrer cette dimension si on veut le comprendre, ensuite nous élargirons. Mais pour le moment, lisons-le dans sa perspective, ce que veut dire Buber c’est ceci : l’expérience du face-à-face ne peut être aussi riche et positive que s’il y a une acceptation originelle de l’autre. Au départ, il faut déjà être prêt à accepter l’autre, à accepter qu’un autre existe, qui n’est pas moi. Et il faut en même temps que cette acceptation soit une joie, il ne faut pas que cette acceptation soit un pis-aller. En somme, il dirait, lui, aux non-croyants, Buber nous dirait : si vous ne croyez pas, c’est parce que vous refusez, vous rechignez, vous refusez. Acceptez la présence de Dieu ! Voilà ce qu’il dit. Pour ma part je ne peux pas accepter une présence qui ne m’est pas évidente. Mais la présence de l’autre, elle, est évidente. Remarquons une chose, c’est que dans les relations humaines, est évidente. Maintenant on va considérer que tout ce que nous avons appris avec Husserl, nous l’avons bien appris et intégré. C’est définitif. L’autre est un sujet, pas une chose, un mannequin, un numéro. Cependant, dans les relations à autrui, on sait que la présence de l’autre est évidente, que l’autre est un sujet, et en même temps, très souvent, on rechigne à accepter, l’autre. On ne l’accepte pas ou bien, on l’accepte sans accepter. On n’accepte pas ses doctrines, on n’accepte pas son originalité, on accepte à peine sa présence, on serait bien content qu’il existe, mais ailleurs, ça serait tellement mieux … On n’accepte pas l’autre. Naturellement, dans le discours officiel, on est hospitalier, ouvert, généreux. Dans la réalité, c’est : va voir ailleurs qui je suis. Cette affirmation qu’il fait à l’égard de Dieu dans l’expérience religieuse, pour nous, elle doit avoir un enseignement, une portée générale, extérieure à la religion. Dans les premières démarches de la relation à autrui, il faut qu’il y ait à la fois plénitude de la joie de la rencontre, et acceptation de l’autre. De l’autre comme autre, pas comme moi-même.

Dans un troisième temps, Buber aborde le nom de Dieu, mot Dieu. Je dis le nom de Dieu, mais il faudrait dire les noms de Dieu, car Dieu, dans la Torah, a plusieurs noms. À cet égard vous pouvez lire un livre de Gershom Scholem, Les noms de Dieu, ouvrage auquel se réfère Lévinas, dans un ouvrage qui s’appelle De Dieu qui vient à l’idée. Dieu a plusieurs noms. Mais, Buber se positionne en philosophe par la question : qu’est-ce que c’est Dieu ? Il ne s’est pas posé en premier cette question. Ce qu’il a décrit d’abord, c’est le face-à-face. Les religieux, dans la plupart des cas, sont des de grands esprits. Lévinas, Buber, Kierkegaard, ils connaissent bien les choses et la vie, et c’est ce qui nous procure une joie à les lire. Buber a dû remarquer que Dieu n’est pas nommé au début de la Bible. Dieu n’est pas nommé comme tel. En premier lieu il y a l’expérience du face-à-face. C’est-à-dire que il n’y a pas quelqu’un qui dit : « Voilà, je suis Dieu, et on se rencontre », ce n’est pas comme cela. Ce qui se passe, c’est : il y a rencontre, puis à un moment, quelqu’un peut dire : « Très bien, il y a rencontre, mais qui es-tu ? » Ah, si tu veux savoir, je suis celui qui est. » C’est-à-dire que le nom de Dieu vient un peu plus tard. Ça, c’est la littéralité du texte.

Voici maintenant l’interprétation de Buber qui me paraît authentiquement philosophique, en tout cas intéressante, philosophiquement : le terme « Dieu » ou le concept de Dieu ou la réalité « Dieu » est tout simplement, je cite, la radicalisation de la rencontre. Dieu n’est rien d’autre que cela, le face-à-face, absolument réalisé. C’est important parce que dans l’histoire des religions, il y a un point où christianisme et judaïsme sont d’accord, c’est le point le plus important : Dieu est amour. Mais on le dit en général superficiellement, pas dans les textes philosophiques chrétiens, mais dans les références superficielles. Dieu est amour, ça signifie : Dieu nous commande de nous aimer. Le Christ, quel homme, s’est sacrifié, faites comme lui. Chez certains théologiens chrétiens, l’affirmation va plus loin. Elle ressemble à cette affirmation de Buber, à savoir : Dieu est l’amour. Il ne s’agit pas seulement de dire « il y a en Dieu beaucoup d’amour », ce serait une platitude, mais ce qu’on appelle Dieu n’est en réalité que le passage à la limite de ce que nous savons être l’amour. En tout cas, voilà ce qui est dit par Buber. Il affirme clairement que le nom de Dieu n’est que la radicalisation de la rencontre. Si vous lisez Kierkegaard, par exemple, vous-vous apercevrez aussi de cela, notamment, un livre peu connu de Kierkegaard qui s’appelle Le règne de l’amour. Or, ces textes sont étonnamment importants. Il ne réfléchit que sur les textes bibliques, cette fois les évangiles. Et Kierkegaard dit ceci : Dieu est l’amour, c’est l’amour.

Allons un peu plus loin, parce que Buber ou Kierkegaard, tout de même, croient en Dieu. Pour ma part je ferais une identification radicale entre les contenus de leur texte, et une signification humaniste totale. Dieu, pour moi, ce qu’ils entendent par Dieu, c’est réellement, uniquement, le lien à autrui porté à sa perfection et à sa plénitude. Je le pense littéralement. Puis je reconnais, pour penser ça, qu’il y a partiellement des sources chez ces religieux. Mais respectons bien ce qu’ils disent car Kierkegaard, et Buber, tout de même, croient en Dieu. Il y a un Dieu pour eux, c’est-à-dire qu’il existe un tout autre. Et ce tout autre qui est la transfiguration absolue de la rencontre, c’est Dieu. Le concept de tout autre n’apparaît pas avec Lévinas, comme on le croit, il apparaît en réalité avec Buber. Dieu est le tout autre, mais pas comme quelque chose de complètement différent de nous et d’impensable. Non, Dieu est le tout autre en tant que transfiguration de la rencontre.

Signalons une chose : chez Kierkegaard, comme chez Buber, il y a une volonté de rénover les religions sclérosées. Le judaïsme pour l’un, le christianisme pour l’autre. Ils veulent renouveler ces religions par une expérience existentielle en première personne. Kierkegaard dit, dans Post-scriptum aux miettes philosophiques, c’est l’ouvrage le plus important, que la vérité est la subjectivité. La subjectivité est la vérité, dit Kierkegaard, à bon droit. Et Buber dit : Dieu, c’est la rencontre. Ce qui veut dire qu’en voulant rénover les religions en train de se scléroser par une expérience en première personne, expérience de l’amour en fait, en même temps, ils ouvrent la voie aux philosophies non rationalistes. Pas aux philosophies obscurantistes, mais aux philosophies existentielles de notre temps. Buber a lu Kierkegaard, même s’il en fait la critique, il en a saisi le meilleur. Kierkegaard, puis Buber ouvrent la voie à une philosophie non fondée sur des raisonnements abstraits, une philosophie soucieuse du sort concret des individus.

On creusera, on continuera la prochaine fois.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (20 novembre 1990)

Les relations à autrui 3

Nous continuons notre travail, qui consiste pour nous tous, depuis toujours et jusqu’à aujourd’hui, à lutter contre la violence.

À présent, je veux parler de la crise selon Husserl. Il s’agit de la critique qui met en évidence cette crise, c’est-à-dire la prise de conscience des insuffisances et des contradictions des sciences psychologiques et anthropologiques. Ces sciences supposent une approche d’autrui en tant qu’objet, le réduisant à des effets de multiples déterminismes. C’est ce que font la science, la psychologie et la sociologie. On retrouve ici une idée similaire à la première attitude décrite par Buber, qui découle de ce qu’il appelle le mot-principe « Je-Cela ».

Mais avant de poursuivre sur Husserl, je souhaite évoquer un autre philosophe, sur lequel nous donnerons plus de détails plus tard, pour aborder le même point. Il s’agit de Lévinas et de ce qu’il appelle la « philosophie occidentale ». Ce point est très important, nous allons nous y attarder quelques instants.

Le concept de « philosophie occidentale » est propre à Lévinas. À mes yeux, il ne signifie rien. C’est une schématisation arbitraire. Il appelle « philosophie occidentale » toutes ces philosophies pratiquement rationalistes et intellectualistes, qui réduisent le rapport du sujet au monde, ou du sujet à l’autre, à un simple rapport de connaissance abstraite. Dans ce rapport, le sujet, c’est-à-dire la raison, se borne à réduire l’autre au même et à ne découvrir rationnellement dans le monde, ou dans l’autre, que de l’identique à soi-même.

Ce qui est intéressant chez Lévinas n’est pas le concept de « philosophie occidentale ». Je dis que ce concept est une absurdité, car il veut y inscrire toutes les philosophies qui l’ont précédé, pour les combattre, en disant qu’elles sont toutes des philosophies rationalistes qui procèdent par simple identification et appauvrissement. Un regard rapide sur l’histoire de la philosophie nous montre qu’il n’en est heureusement rien. Puisqu’il dit « occidentales », pensons aux philosophies européennes, par commodité. Qu’est-ce qu’une philosophie européenne ? Ce n’est pas une philosophie qui répond à certains contenus, ce serait absurde. Une philosophie européenne serait constituée par des philosophies extrêmement diverses, qui ont vu le jour dans une région appelée l’Europe, et qui peuvent être aussi différentes que la philosophie de Saint-Jean de la Croix ou celle de Kant. C’est aux antipodes. La philosophie de Georges Bataille, contemporaine ou presque, et la philosophie de Descartes, c’est aux antipodes. La philosophie de Kierkegaard et celle de Leibniz, c’est aux antipodes. Il est absurde de parler d’une philosophie occidentale qui aurait un certain nombre de déterminations internes. On peut employer le terme « philosophie européenne » si on veut, à condition de montrer qu’elles sont toutes diverses, toutes différentes. On pourrait rapprocher telle ou telle mystique née en Espagne de telle ou telle mystique née au Moyen Âge en Irlande. On pourrait rapprocher les rationalistes du Moyen Âge en Espagne des rationalistes de la même période à Paris, ils sont rares, ils ont tous été jetés en prison ou assassinés. Mais laissons ces absurdes schématisations.

La « philosophie occidentale » est donc un concept absurde, polémique, vide. Pourquoi l’évoquer ? D’abord parce que tout le monde se réfère à Lévinas, et aussi parce que derrière cette absurdité, il y a une idée juste. Il convient, laisse entendre Lévinas, que dans le rapport à autrui comme dans le rapport au monde, nous nous référions autant à la différence qu’à l’identité. Il nous faut être plus conscients de la différence, soit entre les éléments du monde qui ont une importance, soit entre ces éléments et nous. Il faut être conscient de la différence et de l’altérité. L’idée intéressante de Lévinas, son noyau central, est ceci : se rapporter à autrui ne devrait pas consister à se rapporter à un autre moi-même. Trop souvent, se rapporter à autrui n’est que se rapporter à un autre soi-même, c’est-à-dire faire de l’autre son propre moi, s’admirer soi-même dans l’autre, feindre d’admirer l’autre quand on n’admire que soi, croire connaître l’autre et ne connaître que soi, ne connaître que celui qui est identique à soi, réduire l’autre à soi-même. En fait, c’est là une reprise dans des termes philosophiques d’une vieille idée fondamentale, que partagent tous les philosophes : il s’agit d’éviter, dans la relation à l’autre, le narcissisme, c’est-à-dire se rendre aveugle à la spécificité de l’autre. Éviter l’écueil de voir en l’autre que ce qui est identique à nous, et de vouloir réduire l’autre à nous, quitte à condamner en lui ce qui ne serait pas identique à nous. Au fond, c’est la source du racisme, de rejeter la différence et de n’admettre que l’identité. Tout ce qui n’est pas identique est condamnable. Nous voyons bien chez Lévinas que le rapport à autrui doit être le rapport à un sujet qui n’est pas nous-mêmes et qui est radicalement autre.

Que ce soit dans la critique husserlienne de l’anthropologie, dans la critique lévinassienne d’une philosophie de l’identité, ou dans la critique bubérienne d’une attitude chosifiante, nous voyons que ces trois philosophes sont d’accord pour mettre en évidence le fait que la relation à autrui est un acte tout à fait spécifique, qu’il va nous appartenir de décrire. Cet acte spécifique ne peut pas entrer dans les catégories de la science, ni dans les catégories de la rationalité identificatrice et abstraite.

Pour éviter la difficulté, certains philosophes, comme Jaspers et Lévinas, posent un moi-sujet en invoquant l’individu. L’individu, c’est la même chose que le sujet, mais ce sujet est néanmoins un moi. Je résume ce problème en quelques phrases, avant d’en arriver à l’analyse bien spécifique et particulière de Husserl. S’il est vrai que pour se rapporter à autrui, il ne faut pas le réduire à une chose ou à un objet de connaissance scientifique, cela signifie qu’il faut reconnaître en autrui un sujet. Très vite, certains philosophes identifient imprudemment un individu humain – une conscience – et un moi, notamment Jaspers dans Philosophie, son grand travail de 1932, mais également Lévinas dans ses travaux. Ils écrivent un terme pour l’autre, parfois les deux termes avec un trait d’union, parfois un seul des deux termes : moi-sujet ou sujet-moi. Ici, le vocabulaire est extrêmement dangereux, et comme nous travaillons dans le domaine philosophique, nous travaillons dans le domaine de la rigueur lexicale : il faut donner aux mots un sens rigoureux. C’est pourquoi je propose dès maintenant que l’on distingue bien moi et sujet, et on comprendra mieux la suite des analyses des autres philosophes, notamment Buber et Husserl.

Qu’est-ce que le moi ? En fait, le moi désigne ce que dans le langage ordinaire on appellerait caractère, personnalité, affectivité, ou déploiement concret, singulier d’une affectivité singulière, ou d’un caractère singulier, d’une personnalité. Le moi est l’ensemble des forces affectives qui jouent en nous, et qui nous caractérisent. Le moi est surtout fait de passions et d’affectivités, de goûts, d’options. Le moi est presque une chose en train de se faire au cours du temps en nous, et puis qui cristallise et ensuite on a un moi. Parfois le moi est « profond », celui-là on le sauve, et parfois il est « superficiel », celui-là on le condamne. Or, n’oublions pas que ce mot est un pronom, c’est un complément d’objet. Je peux dire : je me pense, je me réfléchis. Quand je réfléchis, je réfléchis à ce que je fais, ce que je pense, ce que je pensais, je me pense. Alors radicalement, si je me pense, c’est que je pense un moi. Je, c’est la conscience et moi, c’est l’affectivité. Quand je dis « je me pense » ou « je pense moi », « je réfléchis à moi » ou « je me préoccupe de moi », je ne dois pas être victime de la syntaxe, et chosifier un pseudo-corrélat d’un simple pronom complément. « Je pense à mes actes » ou « Je pense à ma conscience », « Je pense à ma personnalité » ne peut pas vouloir dire « je pense moi » : je pense comment ça se déroule en moi, j’élucide les mécanismes du moi, les mécanismes d’agression du moi, les mécanismes de défense du moi. Sur l’archange de la passivité linguistique, on en arrive à de la psychologie empirique qui invente son objet : le moi avec ses lois, ses forces, ses mécanismes, etc. On a inventé le moi. Sartre l’a très bien montré dans La Transcendance de l’ego : on chosifie le sujet en le réduisant à l’état de moi. Il faut comprendre que ce pseudo-moi en l’autre est une invention, c’est ici l’une des idées justes de Sartre. Et même les philosophes avertis, qui sont soucieux de ne pas chosifier autrui, oublient qu’il faut dans le même temps ne pas chosifier le sujet qui ne veut pas chosifier autrui. Si on ne doit pas chosifier autrui dans le rapport de nous à lui, il ne faut pas non plus laisser autrui se chosifier lui-même, ou être chosifié par les sciences humaines, qui vont déceler en lui un moi, avec des lois, des mécanismes, un devenir, des influences, des forces, des réactions, etc., bref, en faire un objet psychophysique ou chimique ou biochimique.

Il sera essentiel, au contraire, d’avoir une conscience très vive de la spécificité du concept de sujet. Le sujet est là, en première personne, une conscience qui peut dire « je », qui est identique à soi et en même temps active. Et tout individu est un sujet. Et non pas un sujet-moi ou un moi-sujet. Cela ne signifie pas que tous les individus soient identiques, mais cela signifie que ce qui fait la différenciation des individus n’est pas un moi. C’est une personnalité, un système de pensée, un système de foi, un système de valeurs, une histoire vécue, une histoire assumée, etc. Tout cela s’appelle une individualité. Mais elle n’est pas le fruit passif des mécanismes scientifiques, déterministes, qui se déploieraient dans une espèce de chose psychique. Ne confondons pas le sujet avec une chose psychique. Ici, n’hésitons pas à citer encore Sartre qui, sur ce plan, a raison. Sartre montre bien que trop souvent dans la réflexion nous transformons l’intériorité, l’en-soi, en psyché. Mais la psyché – pour reprendre son vocabulaire, c’est-à-dire le moi, celui que je vous ai décrit, la personnalité affective – est, dit Sartre, un en-soi. Ça se résume comme une chose, cette chose est en nous. On doit tenir compte de notre moi, de notre psyché. Mais la psyché, arbitrairement et rétroactivement inventée, je ne dis pas les sentiments, je ne dis pas les actes, je ne dis pas les valeurs. Ceux-là sont toujours en actes. Mais ce qui serait la pesanteur passive et impersonnelle d’un moi est un inventé a posteriori. Dans le style d’explication qui consiste à dire, comme on le voit dans les mauvais romans : il fit ceci parce qu’il était cela… mais puisqu’il était ceci, alors il a agi selon… etc. Nous sommes ici face à un déterminisme quasiment psychoconscient. Le déterminisme qui va du moi à la conscience. Et quand on ne voit pas très clair les liens, on va dire que le moi est inconscient. D’abord on l’invente puis on le met à l’ordre. C’est commode, on peut lui faire dire absolument n’importe quoi. La lucidité phénoménologique exige, au contraire, qu’on s’aperçoive que toute la conscience doit être transparente à la vie. Si elle travaille, si elle est courageuse devant elle-même, bien entendu.

Maintenant, nous allons utiliser un exemple en philosophie qui va répondre à toutes les problématiques que nous venons de poser, c’est-à-dire décrire l’expérience d’autrui en rendant justice à la spécificité d’autrui comme tel, et à la spécificité de l’expérience d’autrui. Il s’agit de la phénoménologie.

D’abord, quelques matériaux nécessaires pour savoir mieux ce qu’est la phénoménologie. Vous pouvez lire d’abord l’introduction de L’Être et le Néant, de Sartre. Ensuite, il est bon de lire très attentivement, parce qu’elle est remarquable, l’introduction de La Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty, qui décrit bien ce qu’est la phénoménologie de Husserl. Vous pouvez utiliser aussi les tout premiers travaux de Lévinas sur Husserl, L’Intuition dans la philosophie de Husserl, par exemple, ou encore En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Et surtout, voici l’ouvrage principal que je vous conseille, un peu austère, mais solide, sérieux, où l’on apprend des choses sur Husserl, c’est Le Cogito dans la phénoménologie de Husserl, de Gaston Berger. Il y a une note de Ricœur à la traduction qu’il a faite de l’ouvrage principal de Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures. Dans ce texte, il y a des notes de Ricœur qui sont excellentes. Toutes ces sources vous permettront de mieux cerner ce qu’est la phénoménologie et surtout ce qu’en dit Husserl.

Sur la base de ces réflexions, nous pouvons retirer un premier enseignement, préliminaire, introductif : désormais, la philosophie ne peut pas penser rendre compte du monde en réduisant le monde à des éléments scientifiques matériels antérieurs. La phénoménologie doit décrire complètement les significations qui se déroulent dans la conscience de celui qui perçoit, c’est-à-dire dans la conscience du philosophe qui réfléchit sur ce que perçoit la conscience. Il faut décrire minutieusement en l’explicitant, parce qu’il y a de nombreuses significations qui sont présentes mais enveloppées. Prenons l’exemple élémentaire de Husserl : quand je perçois un objet matériel, je sais – même sans le toucher, j’imagine – que cet objet matériel est résistant. Je le perçois, et dans la perception j’implique l’idée que toute couleur est étendue : s’il y a couleur, il y a espace, s’il y a espace, il y a couleur, c’est une implication de l’évidence immédiate, même si je ne l’ai pas dit, même si je ne l’ai pas nommé. La perception est plus riche que ce que nous en disons spontanément.

La phénoménologie va décrire cela, elle va dire par exemple que percevoir le monde, c’est forcément le percevoir avec des couleurs et du sens. Tout cela est explicitable et évident, et non pas à déduire. Il ne s’agit pas de déduire et d’expliquer, mais de décrire et d’expliciter, si l’on veut des bases solides pour une connaissance philosophique digne de ce nom. Parce que expliquer, c’est en fait interpréter, c’est inventer : inventer des causes, des raisons. Pourquoi s’est-il passé cela ? En raison de telle ou telle cause, mais on n’est pas présent face aux causes, donc on les invente. C’est comme ça que font les psychologues, ils savent tout expliquer après, avec des éléments qu’ils retrouvent, qu’ils travaillent à la louche, par rapport à la mémoire. Après, ils retiennent seulement du passé les éléments qui vont leur permettre, croient-ils, de rendre compte du présent, faits d’ailleurs qu’ils n’auraient jamais prévus s’ils s’étaient formés à décrire le passé jadis. La phénoménologie substitue la description minutieuse mais évidente à l’explication pseudo-causale et arbitraire, et rétroactive.

Alors maintenant appliquons cela à autrui.

Husserl, dans la 5e Méditation, nous donne les grandes idées qui vont nous concerner. Tout d’abord, autrui est bien l’objet d’une sorte de perception analogique, mais pas d’un raisonnement d’analogie. Vous vous souvenez, nous avons fait la critique du raisonnement d’analogie, en songeant à Descartes critiqué par Merleau-Ponty. Alors maintenant, il est temps d’accéder directement à ce sujet qu’est l’autre. Nous sommes en présence d’une aperception, en un mot aperception, une préemption analogisante. Je saisis dans l’immédiat de l’autre un autre comme moi, un humain. Et ici, je donnerais plutôt raison à Husserl qu’à Lévinas. Nous pouvons, sur un certain temps logico-moral, dire qu’il faut reconnaître dans les autres leurs différences, respecter leurs spécificités évidemment, ça tombe sous le sens philosophique, mais c’est après, c’est un acte second. Cette reconnaissance n’est possible que si d’abord on sait qu’on a affaire à une conscience humaine. Car de quelle différence s’agit-il ? Il ne s’agit pas de la différence entre nous, conscience humaine, et un arbre ou un rocher. Nous n’allons donc pas dire que l’autre homme, l’autre conscience humaine, soit quelque chose de radicalement différent, comme le prétend Lévinas. C’est sur la base d’une identité profonde que l’on peut exiger que l’on respecte ces façons différentes d’exister, sachant que chacun nous invente des manières concrètes d’exister. Mais qu’est-ce qu’il y a à la base ? La phénoménologie recherche toujours le fondement, la base, la condition de possibilité, le ce sans quoi, qui est d’abord de percevoir en l’autre une conscience. Mais percevoir en l’autre une conscience consiste en une première étape à percevoir en l’autre une conscience comme la mienne. Comme je suis un humain, l’autre est humain. Et il s’agit d’une aperception immédiate.

Husserl poursuit la description et il va découvrir que ce qui est perçu, bien sûr, c’est un autre comme moi, un ego, mais à la place duquel je ne suis pas, ou qui n’est pas à ma place. L’autre, de manière certaine, est une conscience comme moi – c’est une aperception évidente – mais il y a une deuxième évidence contemporaine de la première, c’est la même évidence : l’autre qui est une conscience est une autre conscience. C’est une conscience comme moi, mais autre. Autre en quel sens ? Dans un sens extrêmement précis. Pas dans le sens qui consisterait à dire « chacun sa spécificité, l’autre a une personnalité ». Non, il ne s’agit absolument pas de cela. Laissons toutes les déterminations empiriques de l’historicité personnelle, de l’individualité, de pseudo-caractère, de côté. L’autre est une conscience. Et qu’est-ce qui fait la différence ? D’abord l’espace, et donc le corps, ce que moi j’appellerais plus clairement, mais grâce aux analyses de Husserl : la centralisation inverse. Dans l’aperception d’autrui, on est conscient qu’autrui est une conscience qui est en elle-même son centre, centre au centre duquel je ne suis pas, et autour duquel s’organise la perception. La perception du monde s’organise pour moi autour du centre que je suis, ego, et s’organise pour l’autre autour du centre qu’il est. Il est alter ego, un autre « je ». Et comme il s’agit de l’aperception d’autrui, l’autre est en face de moi. Ce qui veut dire que la direction de nos intentionnalités est symétrique mais inverse. Je le perçois, il me perçoit. Je le perçois à partir de moi, c’est-à-dire à partir du je, mais il me perçoit à partir de lui. Il me perçoit à partir d’un centre où il est, et où je ne serai jamais. L’aperception d’autrui est en même temps la prise de conscience d’une présence évidente, non intuitionnable comme je, mais intuitionnable de l’extérieur comme autre je. C’est-à-dire que, sans jamais pouvoir être à la place de l’autre – c’est ce qui fait que je le reconnais comme conscience – je sais pourtant d’évidence que c’est une conscience, qui se dirige vers moi comme moi vers elle.

Il y a donc une aperception évidente de ce qu’on pourrait appeler une réalité non intuitionnable par moi. Cette aperception est en même temps une présentification. C’est-à-dire que je me représente l’autre, ou plutôt je le présentifie, je rends l’autre présent. Je le saisis dans sa présence et je saisis sa présence, face à ma présence. Et sa présence, je la saisis comme évidence. Cette aperception, Husserl l’appelle l’accouplement. Le véritable accouplement, c’est celui-là : la prise de conscience immédiate et évidente de la présence personnelle face à nous de l’autre, à la fois en tant qu’il est comme moi et différent de moi, en un lieu où je ne serai jamais. Mais Husserl n’a pas l’intention de décrire ici un drame. Si je sais que je ne serai jamais à la place de l’autre, heureusement, c’est plein de positivité pour l’autre, et pour moi, chacun étant lui-même. Si je devais à un certain moment avoir une illusion d’être à la place de l’autre, c’est-à-dire d’être l’autre, de m’identifier totalement à l’autre, alors à ce moment, on procéderait tout simplement à un acte symbolique. La relation identificatrice totale à l’autre est une relation amputatoire, c’est-à-dire qu’on mange l’autre, on se le dévore, on l’absorbe, on le dissout, on le supprime. Ça, c’est une relation fausse à autrui, c’est une relation mystique, celle que va critiquer Buber. La vraie relation à autrui, celle qui permet la réciprocité, la transparence, l’amour, l’amitié, est celle qui pose deux consciences, distinctes et en relation. Distinctes, c’est-à-dire qui se confèrent chacune à l’autre une réalité claire. C’est pour comprendre cela qu’il faut lire attentivement ces pages de Husserl sur l’aperception d’autrui. Le fait qu’il y ait un domaine non-intuitionné n’est pas un manque, mais une implication évidente de la souveraineté de l’autre, qui est sujet. C’est parce que l’autre est sujet – et un sujet qui est un centre – que je n’ai pas à être à sa place. Je pourrais avoir l’ambition imaginaire d’occuper cette place, mais je dois au contraire me retirer de cette place, pour lui laisser la place, la place qu’il assume, puisqu’il est un sujet.

Dans la vie quotidienne, les actions étant le plus souvent commandées par l’imagination ou la facilité, c’est le contraire qui se produit. Mais là, nous abordons déjà le problème éthique dont nous parlerons plus tard. Je ne veux pas trop anticiper. Remarquons seulement par exemple que Spinoza fait déjà cette critique en disant : dans la vie empirique, dans la vie imaginative, chacun ne cherche qu’à imposer ses vues et à faire que l’autre vive selon son propre caractère, sa propre personnalité, au lieu de le laisser vivre selon sa personnalité.

Ajoutons une chose : cette présence de l’autre est la présence de l’autre en chair et en os, ce sont les mots de Husserl, c’est-à-dire que c’est une présence incarnée, réelle et concrète. Mais vous voyez le paradoxe, ce qui est présent en chair et en os, c’est la conscience de l’autre. C’est-à-dire qu’à travers le corps réel de l’autre, est évidente la présence d’une conscience, qui est avec nous. Tout cela n’est possible évidemment que si l’on est capable d’opérer une description phénoménologique du corps de l’autre, c’est-à-dire que c’est un corps humain signifiant, et pas un système de mécanismes biologiques.

Comment communiquent ces consciences ? Et bien, deux mots seulement : d’abord par l’évidence des significations, perçues dans la corporéité et dans la présence de l’autre, et ensuite par le langage. C’est le langage qui va créer le lieu commun, la communauté des deux ou plusieurs consciences. Et c’est le langage qui, sur la base des différentes consciences, va créer une culture commune. La culture est ce monde commun qui repose sur le ou les langages pratiqués par des centres différents. Il y a une communauté entre ces consciences.

Outre la présence en chair et en os de cet alter ego, il y a un autre fait sur lequel nous pouvons insister : c’est la critique du solipsisme. Husserl, constamment, opère une critique du solipsisme. Il commence dans la 5e Méditation, puis souvent il répète cela : le fait que la conscience ego ne puisse pas intuitionner la conscience alter ego ne sépare pas les consciences. Ce n’est pas là une base réelle pour une séparation des consciences. Ça pourrait être une base illusoire, on y reviendra plus tard, mais ce n’est pas une base réelle, parce que la non-intuitionnalité d’autrui n’empêche pas l’évidence d’autrui, et n’empêche pas non plus que ce qui est l’autre sujet n’est pas un mystère, puisque chaque sujet peut s’exprimer à travers le langage métaphorique, quotidien, littéraire, artistique, direct, indirect, etc. Il y a 1000 façons d’exprimer justement la personnalité mise en œuvre par le sujet. Par conséquent, le fait de dire que chaque conscience est un centre, en lieu duquel ne peut pas être une autre conscience, cette affirmation n’est pas une affirmation négative solipsiste, à la façon de Leibniz.

Les premiers existentialistes, les contemporains de Sartre, disent : on est séparés, les consciences sont séparées, je ne peux pas vivre à la place de l’autre, je serai seul à mourir, je suis seul à naître, je n’ai pas demandé à naître. Nous essayons de dire autre chose du langage : la réciprocité, la lente construction d’un monde commun, c’est cela que nous attendons de notre réflexion.

Je reviens sur le mot accouplement utilisé par Husserl. Il n’y a pas, ni chez Husserl, ni chez Buber, l’idée selon laquelle la sexualité, c’est-à-dire l’accouplement sexuel, serait la condition préalable à toute relation à autrui. Ça serait un contre-sens monumental, c’est même exactement le contraire. Par le mot accouplement, j’ai l’impression que Husserl veut dire ceci : il y a un mot du langage ordinaire qui est accouplement. On l’emploie à tort et à travers, semble dire Husserl. La véritable signification, ou si vous voulez, la condition préalable à tout véritable accouplement charnel, c’est la prise de conscience de l’accouplement de consciences. C’est-à-dire la présence de l’autre. C’est la condition sine qua non, par exemple, d’une relation positive, amitié ou amour, il faut avoir affaire à l’autre lui-même. Pas à l’image de l’autre, ou à un semblant de l’autre, mais à l’autre lui-même. C’est cela qu’il veut dire, je crois, nous aurons l’occasion de parler plus en détail plus tard.

Allons un peu plus loin.

Un article de Derrida dans L’Écriture et la différence (un livre sur la phénoménologie), ou bien c’est dans son ouvrage La Voix et le phénomène, soulève une idée intéressante : la voix est importante. Mais l’idée finit par devenir fausse, parce que derrière la voix il faudrait aller vers un noumène, dit Derrida (car Derrida est lévinassien). La voix nous mènerait vers un noumène, un au-delà de la conscience empirique manifeste. Là, je ne le suis pas du tout. J’insiste cependant sur le phénomène de la voix : nous pourrions dire de la voix exactement ce que Husserl dit de la présence, ou ce que Scheler et Merleau-Ponty disent du corps, à savoir : devant un corps, ou devant une voix, ou devant un visage, un regard, devant tous ces phénomènes, nous avons le sentiment évident que nous ne sommes pas en présence de choses, mais en présence de significations, animées de l’intérieur par une intentionnalité vivante. Le corps, le visage, les gestes, la voix, le regard, etc. tout cela est signifiant. Et signifiant immédiatement, c’est cela qui est important : nous n’avons pas affaire à des médiations, ce ne sont pas des instruments de communication. Il ne faut pas considérer par exemple la voix, les gestes, l’expression comme des instruments, comme des médiations, comme des matériaux électroniques, comme des codes, insignifiants en eux-mêmes, mais qui par leur agencement et par des décisions conventionnelles permettraient de reconstruire l’idée lancée par un émetteur – lui, inaccessible. Il y aurait l’émetteur inaccessible, la conscience, l’âme, qui à l’aide d’instruments extérieurs, enverrait des signaux, pour dire ce qu’il a à dire. Et les signaux, ça serait le langage ou la voix. Non. Ce serait de l’anthropologie, et elle est erronée. Il nous faut au contraire, avec les phénoménologues, Husserl, Scheler, Buber, Merleau-Ponty, reconnaître que tous ces éléments que je viens de nommer sont immédiatement signifiants et signifiants d’eux-mêmes, pas signifiants d’autre chose. Ce qui est signifié, c’est eux-mêmes, c’est le signifiant qui signifie. Mais ce qu’il signifie, c’est lui-même. Le signifié, c’est le signifiant. Ce que dit un sujet vivant, c’est sa présence. Et sa présence, elle est sa présence. Elle n’est pas un système de corps, un corps, un système posé, un système de signes, devant permettre de passer à un autre domaine. Sinon, on entre dans une régression infinie, et on peut faire la critique du troisième homme qu’Aristote faisait à Platon. Si tous les signes extérieurs ne sont que des signes qui doivent couronner une conscience interne, quand vous aurez accès à la conscience interne, qu’est-ce qui vous prouve que vous avez accès à cela qu’il l’a produite ? Il faudrait remonter à cela qu’il l’a produite et de proche en proche, vous n’arrêteriez jamais et on ne pourra s’arrêter que devant Dieu. C’est ce que font les métaphysiciens. Au contraire, un phénoménologue authentique doit être athée. L’être c’est le phénomène. Et pas phénomène au sens de Jung – phénomène tragique et sans consistance. Non. L’être c’est le phénomène et le phénomène est le phénomène. Ce qu’on voit, c’est ce qui existe. Ce qui existe, c’est ce qu’on voit. Mais tout ce qu’on voit, pas une partie de ce qu’on voit, ni avec une vue déformante. Tout ce que nous voyons, c’est cela la réalité.

C’est ce que dit Merleau-Ponty qui a bien étudié Husserl mais il va au-delà, Husserl est encore bien plus préoccupé par une phénoménologie de la connaissance, mais il est sur la voie de la phénoménologie intégrale. Notre but c’est une phénoménologie intégrale.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (13 novembre 1990)

Les relations à autrui 2

Qu’est-ce que le langage ? C’est un ensemble de conventions, grammaires, syntaxes, styles, formes d’expression, langues nationales, dialectes, langues religieuses, langues profanes. D’où vient-il ? Ce que nous pouvons commencer à dire, c’est que le langage est le fruit d’une transposition de la parole, d’une organisation, d’une abstraction. Mais le langage n’est pas la parole. La parole est le moment premier de la communication, le premier moyen de la relation, ou la première expression, c’est-à-dire un moyen qui n’est pas un moyen vers une autre fin. La communication est la parole. Le langage, les médias, sont des moyens au sens technique du terme, des moyens pour obtenir un résultat. La parole n’est pas un moyen, elle est la médiation de la finalité même, la mise en œuvre, la réalisation de la finalité même. Elle est la communication. De nombreuses questions peuvent se poser : structure, finalité, signification, etc. Nous n’allons pas entrer ici dans le détail, nous évoquons seulement ces dimensions. En outre, il existe d’autres médiations de la communication : l’expression gestuelle, corporelle, le regard, le visage, etc. Il y a d’autres moyens que l’expression directe et la saisie phénoménologique directe dont nous allons parler.

J’ai voulu ici mettre l’accent sur l’idée qu’il existe une communication, mais nous voyons aussi qu’il existe tant de problèmes qu’il nous faut d’abord revenir à la question que nous posions à la fin du cours précédent : qui est l’autre ? Ici, nous sommes déjà en train de préciser cette question, de la compliquer : qui est cet autre avec lequel nous entrerons en communication quand nous parlons ?

Nous n’allons pas commencer par esquisser une réponse existentielle. Nous allons commencer par traiter le problème d’une façon technique, gnoséologique, à travers les doctrines de Husserl, Buber, Lévinas et aussi Sartre. Nous allons étudier le statut de l’autre, c’est-à-dire la nature de l’autre, même si ce mot va vite se révéler impropre.

Qu’est-ce que c’est qu’un autre ? Quelle est la structure ontologique, ou la signification ontologique de l’autre, de l’être-autre ?

Mais je voudrais auparavant ajouter quelque chose à l’idéal de la relation à autrui, qui est résumé par les mots réciprocité et transparence. Cette chose, plus difficile à définir, à cerner, ne prendra sens que lorsque nous serons en mesure de répondre à la question : qui est l’autre ? Il ne s’agit pas d’une vertu morale, mais de l’une des composantes essentielles des attitudes parfaites à l’égard d’autrui. Je veux parler de l’élégance morale. Nous évoquons par l’élégance morale une générosité, une tolérance, une sorte de respect, de tact, de délicatesse, de finesse à l’égard d’autrui. C’est l’opposé de la diplomatie, qui est faite de stratégies, de calculs, justement, tout ce que nous excluons par l’idée d’élégance morale. Pourquoi en parler ici ? Parce que la prise en compte sérieuse de l’autre est la prise de conscience du fait que l’autre est une personnalité riche et sensible, avec des valeurs, un système de jugement, une attitude à l’égard du monde. Cette élégance morale, ce tact consistent à ne pas heurter, c’est-à-dire ne pas nier, ces valeurs. Nous pourrions parler de civilité, en donnant à ce terme un sens philosophique fort. Il s’agit de respecter le lieu où se trouve autrui. La familiarité, c’est le contraire de l’élégance morale. Par exemple, le fait d’annoncer à la télévision que vous donnez 2 millions pour la recherche, c’est le contraire de l’élégance morale. L’élégance morale, ce serait la discrétion, la pudeur, l’anonymat du don.

Ici se pose à nouveau la même question : qui est donc cet autre qui mérite tant le respect, l’élégance morale, la réciprocité, la transparence ? Si j’ai commencé par décrire un peu quelques lignes de notre idéal, c’est pour nous empêcher rapidement de dire n’importe quoi sur la nature de l’autre. Nous exclurons très vite les interprétations mécanistes, parce que les questions, les problèmes de valeur que nous venons d’évoquer rapidement ne se posent pas à l’égard d’une machine.

Maintenant, nous pouvons aborder le côté technique.

Nous allons étudier l’existence même de l’autre, c’est-à-dire l’autre en tant qu’il existe comme autre. Nous n’allons pas étudier encore sa personnalité, c’est-à-dire mes relations à sa personnalité. Nous n’allons pas non plus tout de suite étudier les moyens que nous avons de connaître l’autre, c’est-à-dire de connaître sa personnalité. Si nous commencions toutes ces démarches, nous irions trop vite, nous considérerions déjà le problème comme résolu. Se demander qui est l’autre, n’est pas se demander quelle est sa personnalité, parce que si je demande quelle est sa personnalité, cela signifie que je sais déjà que c’est une conscience humaine, douée de personnalité, et je me demande laquelle. Ce serait donc trop rapide du point de vue phénoménologique, du point de vue de la rigueur de la réflexion. Nous allons nous interroger non pas sur la personnalité de l’autre, mais sur sa pure existence comme autre.

La première réponse qui vient à l’esprit est une réponse rationnelle et analogique. Celle-ci est mise en évidence par Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception, lorsqu’il critique, à bon droit, la thèse cartésienne. Dans la troisième méditation, à propos de la vérité, Descartes explique que ce ne sont pas les sens (la vue, le toucher, etc.) qui connaissent un objet, c’est l’esprit. Vient alors le fameux exemple du morceau de cire : les sens ne verraient que deux objets différents : la cire froide, la cire chauffée, et ce ne sont pas les mêmes objets. Or, un jugement vrai et juste consiste à dire qu’il s’agit du même objet : c’est de la cire. Descartes montre ainsi que seule l’âme (dans son vocabulaire) peut juger, donc connaître, mais pas les sens. De la même façon, lorsque de ma fenêtre, je vois passer des manteaux et des chapeaux, je fais un raisonnement analogique : puisque moi qui suis un être humain, je sais que je puis me déplacer avec manteau et chapeau, lorsque je vois seulement manteaux et chapeaux, de haut depuis ma fenêtre, de la même façon que mon manteau et mon chapeau sont liés à mon corps humain, sous ce manteau et ce chapeau, il y a un troisième terme identique, c’est-à-dire un corps humain. Comme pour moi, sous mon manteau est un être vivant, sous le manteau de l’autre est, conclusion, un être vivant.

C’est ce raisonnement analogique auquel fait allusion Merleau-Ponty. Il n’a pas de mal à en faire la critique, car autrui ne peut pas être le résultat d’un raisonnement analogique ou d’une déduction. En effet, devant des automates, nous pourrions faire le même raisonnement si nous ne savions pas être en présence d’automates. Avec les premiers termes, les manteaux et chapeaux, puis derrière, il y aurait, non un être humain, mais un automate, une mécanique. Il nous faut donc faire intervenir une expérience évidente, directe, disent les phénoménologues, pour prendre conscience du fait que, devant nous, l’individu est un individu humain. Quelle expérience ? Quelle expérience intuitive, immédiate, directe, et évidente ?

Nous allons entrer un peu dans le détail et pour cela, nous allons étudier Husserl, la cinquième méditation. Mais auparavant, nous allons exclure encore autre chose : non seulement autrui ne peut pas être le résultat d’un raisonnement analogique, mais autrui ne peut pas non plus être le résultat d’une connaissance, sous-entendu, d’une connaissance scientifique, c’est-à-dire, puisqu’il s’agit de l’homme, d’une connaissance anthropologique. Ici, je vais faire allusion à deux textes pour que vous puissiez vous y reporter. Un texte de Buber que nous reverrons un peu plus tard, et un autre texte de Sartre qu’il est bon de connaître. Pour essayer de mettre en évidence l’originalité de Heidegger, et plus largement l’originalité de la phénoménologie, Sartre dit dans la préface à Esquisse d’une théorie phénoménologique des émotions : pour atteindre l’homme, on ne peut pas procéder par sommation de caractéristiques objectives. Toute sommation de caractéristiques objectives ressemblerait à la vaine tentative d’obtenir l’unité en ajoutant des 9 après 0. On peut ajouter des millions de 9 après 0,9, on ne parviendra pas à l’unité. L’unité exige, dans les exemples mathématiques, un saut. De même, on ne peut pas poser qu’autrui puisse être la somme d’une connaissance anthropologique au sens scientifique, que je pourrais avoir sur lui. Par exemple, il y a de l’anthropologie au musée de l’homme, c’est l’étude de l’anthropologie préhistorique, c’est en fait de l’anthropologie physique. On étudie les squelettes humains, des crânes. On mesure longueur, largeur, le rapport entre longueur et largeur du crâne, hauteur, etc. Cette anthropologie physique est scientifique, et ne nous livre jamais l’homme, ni l’homme vivant, ni l’homme en tant que tel. Les ossements ne forment pas un homme, même si on sait classer les os, les ossements. On peut classer les ossements, et manquer l’humanité. Alors pour de multiples raisons, on peut classer aussi les caractéristiques physiques du vivant, la corpulence, la pigmentation, la forme de ses cheveux, il y a des savants qui font ça. Pour autant, on manque l’homme vivant, concret. Pourquoi ?

Il y a une insuffisance de la description même scientifique d’une chose : les caractéristiques humaines que donnent les anthropologies physiques sont toujours des caractéristiques générales. Il y a les dolichocéphales, il y a les brachycéphales. Alors, un anthropologue, qui n’est pas raciste, dira : des dolichocéphales et des brachycéphales, il y en a dans toutes les populations, il y a des mélanges, il y a peut-être quelques « en plus », mais ce n’est pas supérieur ou inférieur, dolichocéphales ou brachycéphales. Mais ça existe, c’est comme ça, voilà ce que c’est connaître l’humanité, pour le scientifique anthropologue. Or la connaissance de l’universel ne permet jamais de rendre compte de l’individu. Aristote l’a déjà dit il y a longtemps, mais on a oublié. Il n’y a de science que de l’universel, c’est-à-dire dire que abstraite. Et les humains sont des individus. La science connaît des généralités, et il n’existe que des individus. Est-ce que ça suffit pour dire que l’être humain ne peut pas être objet d’anthropologie physique ? Le fait que ce soit les individus qui existent et non les classes ou les espèces, ne nous permet pas encore d’affirmer que ces individus sont des individus humains. En réalité, il n’y a pas deux humains qui se ressemblent. Donc la science générale serait insuffisante. Mais ne pourrions-nous pas faire l’hypothèse d’une science assez riche pour cerner complètement un individu ? C’est ce que dira le scientiste : si nous avons tous les paramètres possibles, nous arriverons à décrire scientifiquement l’ensemble des lois causales qui conduisent à un individu. Donc ce n’est pas seulement la question de l’opposition universel singulier qui est en jeu.

Ce qui est aussi en jeu, c’est la question de l’opposition entre l’extériorité et l’intériorité. Entre la choséité et la conscience. Et ici, ce sur quoi nous devons insister, c’est sur le fossé radical qui existe entre une chose et une conscience. Vous pouvez donner tous les paramètres physiques qui situeraient un individu dans l’espace, dans le temps, dans sa famille, dans sa classe, etc. avec tous les déterminismes que vous voudrez, vous arriverez peut-être à situer son physique, vous n’arriverez pas à situer ce qui fait qu’il est une conscience, c’est-à-dire sa conscience qualitative, qui ne dépend pas de ses déterminismes, s’il y a déterminisme, ou détermination physique. On ne pense pas avec la forme de ses cheveux. On ne pense pas avec la couleur de sa peau. La conscience est quelque chose de tout autre, c’est-à-dire quelque chose de radicalement différent. Toutes ces idées ne sont pas contenues dans la préface de Sartre. Par contre, elles sont présentes dans le Je et le Tu de Buber.

Buber dit ceci : il y a deux manières de se rapporter à autrui. Et la première, la plus fréquente, est celle qui est exprimée par l’expression linguistique, la relation syntaxique Je – cela. Il y a une attitude dans laquelle le Je, c’est-à-dire le sujet, qui le plus souvent est celui du savant, de l’anthropologue, de l’historien, du sociologue, du psychologue, du psychanalyste. Ce Je se rapporte à autrui comme à un cela, comme un ça, comme à une chose. C’est-à-dire que le Je se rapporte à l’autre en restant à l’extérieur de l’autre, et en essayant de l’expliquer par la connaissance. L’autre a, par exemple, tel ou tel comportement en raison de tel et tel déterminisme, pense le savant : déterminisme économique de la classe où il est né, déterminisme psychologique dû à son enfance, déterminisme sociologique dû aux pesanteurs sociales, etc. L’autre est le fruit de tous ces déterminismes. Connaître l’autre, c’est connaître un cela, c’est connaître une chose. Les psychologues, les sociologues, tous ceux que j’ai nommés, ne tentent même plus une anthropologie physique, ils tentent une anthropologie humaine, ils tentent de faire des sciences humaines, nous voilà au cœur du problème. Et par les sciences humaines, ils tentent de mettre en place des systèmes de lois qui permettraient de connaître et donc de réduire l’autre à ses composantes causales.

Nous pouvons dès à présent faire la même double critique que tout à l’heure. La première critique est juste, mais elle ne va pas à l’essentiel. La seconde critique, repérée sur un champ libéré par la première critique, ira à l’essentiel.

Première critique : la sommation de toutes les caractéristiques anthropologiques qui définissent un individu, sa classe, son histoire, son passé, sa culture, etc. la sommation de toutes ces caractéristiques, sera toujours insuffisante, infiniment insuffisante et incapable de rejoindre l’unicité de la détermination individuelle, soit en terme de personnalité, soit en termes de conscience.

Deuxième critique : on reste toujours à l’extérieur. Non seulement, une somme de déterminismes ne rendra jamais compte d’une activité unique, celle d’un individu, mais d’autre part, une somme de déterminismes, chosistes et pensés en troisième personne, ne rendra jamais compte de l’intériorité d’une conscience.

Nous ne sommes pas en train de faire un raisonnement spiritualiste. Je ne suis pas en train de distinguer l’âme et le corps. Je suis en train de distinguer des méthodes de connaissance, d’une part, et de préparer un domaine où pourra se développer une description de l’humain. Parce que l’humain auquel nous allons avoir affaire sera une unité, corps-conscience, je veux dire ceci : le corps humain réel échappe aussi à la définition par la sommation de déterminismes. Le corps humain n’est pas une somme de déterminismes. Il n’est pas non plus connaissable ou réductible à la somme de ses déterminations. Sur vos cartes d’identité, sur vos papiers, vous avez des caractéristiques, frustes et approximatives. Elles ont exactement le style de détermination anthropologique inadéquate. Un individu ne saurait jamais être défini par la couleur de ses yeux. Vous avez sur toutes les cartes d’identité la couleur des yeux, comme s’il n’y avait qu’un seul individu qui ait des yeux de telle couleur. Les anthropologues font la même chose, les historiens font la même chose, ils expliquent n’importe quel événement social par une causalité antérieure, avant de comprendre : il y a tels événements parce qu’il y a telles tensions économiques. Et puis, le temps passe, les événements se débloquent et on s’aperçoit que ça n’était pas ça du tout qui était en jeu ou en cause. Par conséquent, toutes les déterminations extérieures ni ne permettent de rejoindre l’originalité d’une conscience, ni ne permettent de rejoindre l’humanité d’un corps humain. Le corps humain se définit par toutes ces déterminations dont nous avons dit tout à l’heure qu’elles entraient dans une communication : paroles, gestes, expression, etc. Or, de la parole, du geste et de l’expression, il n’y a pas de définition physique possible. Il n’y a donc pas de définition scientifique possible du corps humain.

Je résume tout cela en évoquant un texte fondamental qu’il est bon de connaître ou de regarder encore, de feuilleter un peu, un texte auquel vous pouvez donner beaucoup de place. Il s’agit de l’ouvrage de Husserl : La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Ce que Husserl fait dans les années 20, c’est d’une façon plus détaillée, plus approfondie, plus complète, plus précise, tout ce qu’on a fait ici. Il fait la critique du psychologisme et du scientisme en tant qu’ils sont incapables de rendre compte réellement de l’originalité de la conscience humaine. Et voilà pourquoi Husserl préconise justement de remplacer la science, la fausse science, par une vraie science. La vraie science, c’est la philosophie. Elle va saisir les choses de l’intérieur et phénoménologiquement. Et si l’on doit pouvoir se prononcer valablement dans les débats concrets, dans les débats historiques, dans les débats politiques, dans les débats éthiques, si l’on veut pouvoir soi-même se construire une voie, il est clair qu’il faut commencer par le commencement et avoir une méthode suffisamment rigoureuse et radicale, il ne peut s’agir que de la méthode phénoménologique.

Je vais en parler en évoquant Buber, vous trouverez également tout cela dans le Je et le Tu.

Remarquons en passant combien la philosophie, dans les années 20, posait déjà les vrais problèmes qu’on oublie maintenant, écrasés que nous sommes par le prestige des sciences humaines. Prestige tellement étonnant qu’on pourrait presque dire qu’il est de l’ordre de la religion et de la croyance. Puisque les échecs empiriques de la sociologie, ou de l’économie politique, ou de la psychanalyse, ne ruinent pas la décision de certains de faire de la psychanalyse, de l’économie politique, de la sociologie ou de l’histoire déterministe. Constamment, l’histoire réelle du monde dément l’unicité prévisible de l’histoire. Imperturbables, comme si de rien n’était, les philosophes de l’histoire continuent à parler du sens de l’histoire, du déterminisme historique, etc. L’expérience ne dément pas leur doctrine. Cela veut dire que leur doctrine est une croyance. Nous avons, au contraire, l’ambition de nous appuyer sur un savoir qui serait indiscutable, et qui serait vérifiable par l’expérience. Ce ne peut être qu’un savoir philosophique et phénoménologique. Un savoir qui est à la fois une réflexion et une confrontation constante avec le réel.

Buber évoquait tout cela en rassemblant toutes ces attitudes sous le terme d’attitudes chosifiantes et réductionnistes. Ce sont des termes simples, clairs, que vous pouvez comprendre. Il faudrait que nous nous souvenions de cela : les anthropologies, à la fois physiques ou humaines, les sciences physiques ou humaines, finalement, ont toujours pour but ou pour résultat, de faire une réduction de l’originalité humaine. Réduction à quoi ? À des éléments plus simples et mécaniques, et antérieurs. Le réductionnisme consiste à réduire le complexe au simple, le développé au non-développé et même ce qui est libre à ce qui serait déterminé. Le réductionnisme consiste à réduire la totalité vivante d’un être, d’un monde, d’une situation, à ses causes élémentaires, ou à ses éléments constituants. Comme si chaque constituant était un élément – chose en soi doué d’une efficacité causale déterminisme. Cette science est en réalité celle de la chimie, elle convient par commodité pour la chimie. Un élément complexe, l’eau, est décomposé en ses éléments, hydrogène, oxygène, et d’autres éléments, des gaz, etc. et la somme de ces éléments, ou la synthèse par stimuli électrique, permet la reconstitution du tout. Et les mêmes déterminismes ou des déterminismes nouveaux, issus de la rencontre des deux éléments déterminants permettrait de rendre compte de l’individu final. C’est vrai en chimie. La question qui se pose est justement celle-ci : cette méthode est-elle valable pour la conscience ? Nous sommes en train de voir que non. Réduire la conscience à ces éléments, c’est la trahir, la dénaturer, la méconnaître.

Citons un autre exemple, pour vous montrer que ce problème méthodologique était celui qui était au centre de tous les débats et travaux de philosophie dans les années 20 et 30. Je vais citer Jaspers. Je vous rappelle l’ouvrage important dont le titre est Philosophie qui été écrit en 1932, mais je vais évoquer un autre de ses ouvrages : Traité de psychopathologie générale. Je voudrais insister me référer à cet ouvrage, notamment pour l’introduction de la première partie, les 60 premières pages, où Jaspers développe la différence entre expliquer et comprendre. Expliquer, c’est réduire aux éléments qui sont des causes, par une analyse régressive qui va du présent au passé. C’est l’attitude générale des psychiatres de son temps, je dois dire des psychiatres contemporains aussi, pour la plupart d’entre eux : ils tentent d’expliquer. Ils développent un phénomène présent, et ils le réduisent à ses éléments composants et anciens. Jaspers quant à lui, propose à la place de l’explication, la compréhension. C’est-à-dire, non pas le développement qui écartèle, qui explique, qui développe, déplie, mais plutôt l’interprétation qui va comprendre, c’est-à-dire, prendre ensemble tous les éléments, en les éclairant, non par la causalité mais par la liberté, non par le passé mais par l’avenir. Il a tenté d’appliquer ça en psychiatrie. Il n’y a pas à expliquer un délire, il faut le comprendre, pour aider. Puis il a vu l’état de la psychiatrie, il a vu l’état de la psychologie de son temps puis il est venu aux mêmes conclusions que Husserl. Il a bien essayé d’écrire ce livre – Traité de psychopathologie générale – puis d’appliquer peu ses pensées dans son travail clinique, mais il n’y est pas parvenu. Par la suite il est passé à la philosophie. Jaspers a bien compris qu’il nous faut remplacer expliquer par comprendre.

Pourquoi ? Parce que l’individu humain n’est pas le résultat de causalités multiples, ou le réseau de déterminismes. Il est le résultat d’une intentionnalité. Il y a une intention qui préside à son activité. C’est un avenir qu’il se pose, un avenir intérieur, une pensée d’avenir, toujours une pensée qui se dirige vers l’avenir, je l’appellerai un désir, en donnant au désir, un sens dynamique, et non un sens causal. C’est un désir, c’est une intentionnalité qui anime tous les actes d’un individu, c’est-à-dire de sa conscience, et de tout son être. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie – Jaspers, Traité de psychopathologie générale, Buber, le Je et le Tu, sont donc d’accord — sans s’être consultés, parce que ce sont les tâches du temps — pour comprendre, pour poser, que la connaissance du sujet humain ne saurait être une connaissance scientifique, elle ne saurait être qu’une connaissance philosophique. Quelle est cette connaissance philosophique ? Elle est l’appréhension de la conscience de l’autre. Comment ?

Rappelons d’abord la deuxième voie dont parle Buber. Il l’oppose à la relation à l’autre en tant que Je – cela qui réduit l’autre à une chose, et qui, en fait, interdit toute communication. Je ne peux pas être en communication avec un être qui est un résultat, on ne peut pas être en communication avec une machine. Voilà pourquoi dans la psychiatrie du 18e siècle ou du 19e siècle, les malades sont des objets, pas des consciences. On les explique et en conséquence, on n’a pas de relation avec eux. On ne peut entrer en relation qu’avec un être qui n’est pas une chose, et qui n’est pas une machine. Quelle est cette relation ? Buber va la décrire en rassemblant toutes ses caractéristiques sous un mot principe symétrique du Je-cela, avec un deuxième mot principe : le Je-Tu.

Son livre s’appelle le Je et le Tu, le Tu c’est le « toi ». L’autre comme « autre » dans une relation humaine, authentiquement humaine. L’autre en général n’est saisi comme « conscience » qu’à la condition précisément de ne pas être saisi comme une généralité, de ne pas être saisi comme, par exemple, un élément d’une population, de ne pas être saisi comme le représentant d’une classe. Avoir affaire à un ouvrier ne doit pas être avoir affaire à un prolétaire travailleur. Ça doit être : avoir affaire à un untel, qui a un nom, qui a un prénom, qui a une activité, une conscience de soi. Comment opérer cela ? Uniquement par la relation Je – Tu, c’est-à-dire par la considération de l’autre comme une autre conscience. À ce moment intervient, dit Buber, le sentiment immédiat de la réciprocité. Et la réciprocité ici est un acte double, qui n’est pas un calcul et qui est dans ses éléments les plus simples, la simple affirmation réciproque que l’autre est un autre Je. En fait, le Tu est posé comme un Tu parce qu‘il est posé comme un autre Je. C’est ce que Husserl mettra mieux en forme après Buber : Le Je et le Tu date de 1923, Les méditations cartésiennes date de 1929.

Cette relation qui permet de saisir que l’autre est une conscience, est donnée dans cette médiation, cette parole qui est le Tu. On s’adresse à l’autre, le Tu est humanisant. C’est à travers cette parole, ce rapport direct, que se révèle dans l’expérience de la réciprocité l’évidence qui est en présence d’une conscience. Et cela est inexplicable, dit Buber. À la lettre, il a raison, car si on explique, on est renvoyé à la série des causes. La prise de conscience d’une conscience par une conscience est un événement immédiat et absolu. Buber parle du miracle de la rencontre. Il peut très bien se faire que ce miracle de la rencontre se fasse entre gens qui au départ ne parlent pas la même langue sociale. On peut même aller plus loin : si on est dans un pays étranger dont on ne parle pas la langue, pourvu qu’on ait une attitude humaniste, une attitude de perception d’autrui, on peut très bien saisir que les autres, qu’on ne comprend pas oralement, sont des consciences. On entre en relation avec eux. Naturellement, ensuite, la relation s’approfondit par le langage, évidemment, par la parole comme on l’a vu plus haut. L’essentiel est de voir que seule une expérience immédiate, fondamentale, existentielle et phénoménologique peut rendre compte de l’originalité de l’existence de l’autre, et surtout peut nous livrer — c’est cela que nous voulions — l’évidence de l’existence de l’autre. Nous n’avons pas à faire ni à des automates, ni à des chapeaux-manteaux, ou à des portes manteaux. Nous avons à faire, c’est immédiat, la certitude est immédiate et assurée, à des consciences.

Qu’est-ce que cette expérience ? Pour Buber la réciprocité : le contact intuitif immédiat avec autrui. Il existe d’autres expériences que nous étudierons. Par exemple, celle étudiée par Sartre concernant le regard, celle étudiée par Lévinas concernant le visage, et surtout celle étudiée par Husserl : l’apperception de alter ego. L’autre est alter ego. On entrera dans le détail de cette analyse la semaine prochaine.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (6 novembre 1990)


Les relations à autrui 1

Le thème que nous allons traiter est celui des relations à autrui. Je vous parlerai d’Épicure : Lettres, de Spinoza : Éthique, de Kant : Critique de la raison pratique, de Sartre : L’Être et le Néant et de Martin Buber : Le Je et le Tu. Ce sont les auteurs au programme ; l’idéal est d’avoir lu tous ces auteurs.

Comme il s’agit d’étudier la relation à autrui, c’est-à-dire un problème important qui va dépasser, comme tous les problèmes philosophiques, le seul cadre d’un examen, je vais indiquer quelques autres ouvrages qui peuvent faire partie d’une culture philosophique et littéraire, et d’une culture tout court. Les auteurs que je vais vous indiquer vont nous aider à traiter les questions tout au long du parcours que nous allons emprunter.

Je vais d’abord vous indiquer quelques auteurs indispensables, cinq ou six auteurs dont il est bon d’avoir eu l’ouvrage en main, d’avoir feuilleté, d’avoir vu, regardé de quoi il s’agit. Sinon, vous allez faire de la philosophie de façon abstraite et ça, c’est exclu. La philosophie n’est pas, pour moi, une science mathématique. Elle est une réflexion sur le concret, donc sur la vie. C’est élémentaire à dire, mais il faut le rappeler souvent.

Vous devez connaître Amers, le grand poème de Saint-John Perse. C’est un long poème de 130 pages ; vous pouvez repérer et lire la strophe qui commence par « une adresse aux amants », qui porte sur l’amour. Amers est, à mon avis, le plus grand poème de langue française.

Ensuite, il faut découvrir l’auteur que je vais vous nommer. Il y a un travail de défrichage à faire, entre l’ignorance absolue et la lecture approfondie. Oberman de Senancour, début du 19e siècle, est un roman triste qui vous fera découvrir le romantisme traditionnel, la nostalgie, les beaux paysages. C’est beau et c’est important. Lisez au moins une petite notice, une quatrième de couverture sur Oberman. Ensuite, passez à l’ouvrage principal qui nous concerne et qui est un essai : De l’amour. C’est un ouvrage qui traite notamment de la condition de la femme, et c’est un appel à la liberté réfléchie.

Ensuite, tout à fait différent : Simmel. C’est un philosophe allemand, sociologue, un peu phénoménologue, qui a écrit dans les années 1920, puis un peu avant la Première Guerre mondiale : Philosophie de l’amour. Cela a été traduit dans une petite collection.

Ensuite, les poèmes de Rilke. Lisez lentement Les Élégies de Duino, et puis tous ses poèmes. Lisez aussi Lettres à un jeune poète, ce n’est pas tout à fait sur l’amour, c’est sur le monde, une lecture indispensable.

Vous pouvez lire aussi, découvrir, savoir de qui il s’agit, un philosophe spiritualiste dont nous ne parlerons pas, mais qui est intéressant, sensible, sincère et parfois profond : Louis Lavelle, un idéaliste. Vous pouvez lire L’erreur de Narcisse.

Tout cela, ce sont des ouvrages hors programme, vous les lisez, vous ne les lisez pas, vous êtes totalement libre. Mais si vous voulez commencer à creuser la question en profondeur, il faut que vous ayez ces ouvrages à portée de main dans votre horizon mental.

Je poursuis la bibliographie plus détaillée maintenant, plus technique, mais toujours hors programme, nécessaire pour bien poser le problème et traiter le problème des relations à autrui.

D’abord, le texte fondamental de Husserl, Méditations cartésiennes – la cinquième méditation. Ensuite, Heidegger : L’Être et le Temps, Buber : Le Je et le Tu, Sartre : L’Être et le Néant, le chapitre sur les relations à autrui. Hegel, La Phénoménologie de l’esprit, notamment l’exposé de la dialectique du désir, dont je ferai la critique plus tard. Kierkegaard : Ou bien… ou bien, Merleau-Ponty : Phénoménologie de la perception. Ces auteurs, il est bon de se les rendre disponibles, qu’ils soient autour de vous, chez vous, pour pouvoir vous y reporter à telle ou telle occasion. Il est utile de les avoir tous en même temps, car quand nous étudierons un problème chez Husserl, peut-être que nous regarderons comment ce problème est posé chez tel autre auteur. Procurez-vous donc Hegel, Kierkegaard, Merleau-Ponty, et Jankélévitch, bien sûr : Le Traité des vertus. Vous regardez la table des matières, vous vous dirigerez bien. De Jankélévitch également : Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, dont la première partie s’appelle Le Malentendu. C’est très important.

Notre propos général, au fond, sera une critique du pessimisme. Mais pour faire une critique du pessimisme, il nous est utile de connaître toutes les pièces du dossier, donc il faut lire tous ces auteurs.

Procurez-vous aussi Lévinas : Totalité et Infini, Le Temps et l’Autre, De Dieu qui vient à l’idée, Lectures talmudiques, Difficile liberté. Il n’est pas vrai qu’il y ait deux Lévinas, il n’y en a qu’un, nous verrons cela plus tard.

Freud, bien sûr, j’ai à peine besoin de vous le nommer. Vous connaissez Freud par cœur, notamment Au-delà du principe du plaisir. Freud ne parle pas trop de l’amour en fait, mais lisez-le.

Ayez aussi Max Scheler, Nature et forme de la sympathie, c’est un phénoménologue allemand des années 20 également. Il y a Husserl, d’abord, et après Husserl : Buber, Heidegger, Scheler, Jaspers, et puis Sartre, Gabriel Marcel et Merleau-Ponty, les existentialistes.

Je vous indique aussi quelques autres ouvrages de philosophes importants. Vous devez savoir au moins que ces ouvrages portent sur notre question, celle de la relation à autrui. Je vous cite les ouvrages parce qu’ils peuvent être des instruments de travail pour vous, et pas parce que je serais en accord avec les auteurs. De Marx, il faut connaître Les manuscrits économico-philosophiques, et de Nietzsche, vous pouvez regarder : La généalogie de la morale. Vous pouvez aussi vous procurer Jean de la Croix : La Montée du Carmel, Thérèse d’Avila, son autobiographie : Vie écrite par elle-même, Norman O. Brown, Éros et Thanatos et Marcuse, à lire absolument : Éros et civilisation. Vous pouvez aussi lire René Girard, Mythes et violences qui traite d’autrui.

Maintenant, nous allons entrer dans le cours lui-même : le problème des relations à autrui. Si nous passons de la morale à l’éthique, nous comprendrons que le problème d’autrui est le problème central. La morale, telle qu’on peut la définir d’une façon un peu conventionnelle, consiste à s’interroger sur les normes et les prescriptions qui peuvent être utiles à la direction et à l’inspiration de l’action, en vue de la réalisation du bien. La morale s’interroge sur le bien, sa nature, son fondement, sa finalité. Par convention, nous allons opposer rapidement morale et éthique. L’éthique conteste, à mon sens, qu’on puisse poser les problèmes de l’action en ces termes. Le concept de bien ne peut pas être immédiat et premier, car c’est une pétition de principe. Poser la question morale en se demandant qu’est-ce que le bien, c’est déjà avoir répondu à la question du contenu de la morale : elle s’occupe du bien. Mais pour notre réflexion, nous n’allons pas d’emblée nous préoccuper de ce qu’est le bien, mais nous nous proposerons plutôt de définir ce qu’est une valeur, et c’est avec le concept de valeur qu’on posera mieux le problème de l’action. Il sera plus clair de remplacer l’idée de morale par l’idée d’éthique. L’éthique est définie d’une façon moins dogmatique, plus large et provisoire au départ : l’éthique est la réflexion et l’interrogation sur les principes et les valeurs susceptibles d’orienter notre action. Il s’agit de rechercher ce qui pourrait, en tant que valeur, être digne d’être proposé à l’action d’autrui ou à notre propre action. Le problème éthique consiste donc à s’interroger sur l’organisation de l’existence, et non pas sur la recherche du « bien ». L’organisation de l’existence, cette réflexion sur la vie et ses principes devant, à un certain moment, déboucher sur une définition de valeur. Les valeurs seront les nouveaux termes qui vont remplacer l’ancien terme, le bien. Mais, avec l’éthique, nous ne disons pas que les valeurs sont données, ni qu’elles sont premières. Nous disons qu’elles vont éventuellement être des réponses ou des résultats de notre réflexion.

La question de l’action, nous pouvons la poser à la façon de Kant, en disant que la morale répond à la question : que faire ? Kant donne comme réponse : son devoir. Nous, nous ne savons pas encore. La question éthique est bien celle-ci : que faire ? mais on va la modifier, car cette question sous-entend déjà : que faire pour être méritant ? Que faire pour mériter une place au paradis ? Que faire pour mériter une place dans la société ? Ce n’est pas la question que nous allons poser. La question à laquelle tentent de répondre différentes éthiques, Aristote, Spinoza, c’est : comment vivre ?

Je puis maintenant aller un peu plus loin et dire ceci : si nous décidons de remplacer la morale par l’éthique, nous allons voir très vite que le problème principal devient notre rapport à autrui. Comment allons-nous vivre ? Comment allons-nous agir à l’égard d’autrui ? Comment allons-nous vivre avec autrui ? Comment allons-nous poser la question de l’existence, par rapport à autrui ?

Pourquoi par rapport à autrui ? Parce qu’autrui est tout simplement la donnée première de l’existence, à tout point de vue. Du point de vue de la psychologie de l’enfant, je n’y reviens pas, et du point de vue phénoménologique. Si nous rejetons les faux problèmes, le bien et le mal, si nous ne retenons que les vrais problèmes : Comment vivre ? Qu’est-ce que la vie ? Comment construire la vie ? Comment construire la vie et la joie ? Comment échapper à la mort ? Si nous posons ces vrais problèmes, à ce moment nous comprenons que la question centrale n’est pas celle du bien, elle est celle d’autrui. C’est justement cette question centrale que nous allons traiter, mais elle est énorme, puisqu’elle est la question éthique.

La question éthique, c’est la question d’autrui, mais pas seulement. C’est aussi la question de ce que j’appellerais le préférable, à l’intérieur duquel se situe autrui. De toute façon, le problème est si vaste que nous devrons sérier les questions. Nous allons parler, d’une part, des relations générales à autrui, contester le pessimisme, mais bien examiner toutes les pièces du dossier puis répondre. Nous étudierons par la suite des relations à autrui, c’est-à-dire l’amour.

Pour bien comprendre maintenant, revenons à la question générale d’autrui, à la question éthique d’autrui. Au fond, cette question est : comment se comporter à l’égard d’autrui ? Je ne dis pas comment faut-il, sinon je résoudrais le problème avant de le poser. Comment se comporter à l’égard d’autrui ? Que faire face à autrui, en compagnie d’autrui ? Pour que le problème soit plus vif à vos yeux, je vais vous décrire d’abord la finalité ultime, l’idéal auquel nous avons à parvenir. Cet idéal, par rapport à autrui, peut être défini et décrit de la façon suivante : la relation idéale à autrui est une relation de réciprocité. La réciprocité étant quelque chose qui va au-delà de la réversibilité.

La réversibilité est le simple fait qu’une vérité vraie pour moi est vraie pour l’autre, et inversement. Si j’achète un billet de chemin de fer, c’est un contrat que je passe avec la SNCF : je dois payer le prix du billet, elle doit me transporter, c’est réversible. La réciprocité, c’est autre chose. Elle n’est pas le fruit d’un calcul. Elle n’est pas : « je te donne si tu me donnes » ou : « si tu me donnes, je te donne ». Je vous vole vos biens, je vous prends en otage, et puis maintenant vous ne bougez plus. Si vous promettez de ne pas répondre, je vous libère les otages, et il faudra que vous me remerciez. Ça, c’est la réversibilité, le marchandage, le contrat commercial. Ce n’est pas la réciprocité que nous étudierons très en détail plus tard. C’est la raison pour laquelle j’ai mis Le Je et le Tu de Buber au programme. Vous pouvez d’ores et déjà vous y reporter.

La réciprocité, c’est la transparence totale des deux mouvements de donations gratuites, inverses et réciproques, c’est la symétrie inverse de deux mouvements de donation, pas matérielle, spirituelle. Nous creuserons plus tard les problèmes, les contenus. Pour le moment, j’esquisse seulement le fait que la relation idéale à autrui soit d’abord une relation de réciprocité. Ensuite, elle est une relation de transparence. Pas de police secrète, pas de renseignements généraux, pas de répression. Vous pouvez transposer sur le plan individuel, il y a transparence, mais pas comme devoir, comme fait de réciprocité, évidence de l’échange et de la parole. Cette transparence et cette réciprocité, en outre, sont dynamiques et créatrices. C’est la vie même des consciences. Des consciences individuelles qui se vivent dans la transparence et la réciprocité, en agissant ensemble. En politique, cela s’appelle la démocratie, elle est à construire perpétuellement. L’idéal de la relation à l’autre est donc cette harmonie dynamique de transparence et de réciprocité. C’est à ce moment qu’autrui cesse d’être un ennemi.

Vous savez que pour certains sociologues, l’autre apparaît d’abord comme l’ennemi. C’est une catégorie sociologique. Dans l’idéal philosophique que nous décrivons, l’autre cesse d’être un ennemi. Et nous allons montrer aussi plus tard qu’il cesse d’être un concurrent. La relation de réciprocité et de transparence est en même temps une relation d’égalité sans revendication. Une relation d’évidente égalité. Alors que la relation de sujet à ennemi est une relation de conflit et une relation de supériorité, voulue ou effective. Quand l’autre cesse d’être un ennemi, il cesse par conséquent en même temps d’être un objet. Il cesse d’être un scandale. Il cesse d’être un objet d’envie. Au moment où vous allez considérer l’ennemi comme un sujet, vous allez le considérer de son point de vue. Peut-être que vous allez engager un dialogue. Peut-être que vous allez alors comprendre qu’il est simplement autre et pas ennemi. Il y a une tentation à faire de l’ennemi un objet. Bien sûr. Je ne dis pas qu’il est objet. Personne n’est objet. Mais lorsqu’on considère les autres comme des ennemis ou des concurrents, on les considère comme des forces ou des objets à combattre, à dominer. Parfois, il est vrai qu’on croit avoir pour ennemi quelqu’un qui est un sujet. Parfois, on passe de la relation positive à la relation négative, sans s’apercevoir qu’on est dans la relation passionnelle. Nous étudierons tout cela. En tout cas, je suis en train d’esquisser l’étape finale de la relation à autrui. Autrui n’est plus un objet, mais un sujet, n’est plus un ennemi. Nous pouvons être plus logiques dans les termes et dire qu’il s’agit alors d’un ami, c’est-à-dire, quelqu’un avec lequel se parcourt un chemin, un itinéraire, du commencement à la fin, une action commune, une création commune.

Que veut un enfant, un bébé ? Qu’on lui sourie. D’accord ; il y a la farine, la blédine, etc., mais pas seulement. Autrement dit, le désir de la relation à autrui est primitif et originel. Voilà pourquoi j’ose passer par-dessus toutes les démonstrations que nous allons faire cette année, anticiper et décrire déjà ce qui est de toute façon désiré à l’origine par tous : une relation heureuse avec autrui. Tous les violents ne veulent pas la violence d’abord, ils la veulent après n’avoir pas atteint cela qu’ils désiraient obscurément d’abord, et qui est la reconnaissance. Le but n’est pas une valeur morale. Le but n’est pas la morale de la transparence ou la morale de la réciprocité. Le but antérieur à toute chose, c’est la Joie. C’est la Joie, par soi et par les autres.

Je décris donc ce que l’on peut espérer. Quelles seront les conditions de possibilité d’accès à la joie en ce qui concerne les relations à autrui ? Pour accéder à la joie, il faut qu’il y ait réciprocité, reconnaissance réciproque, pleine et entière, sincérité, etc. Le but n’est pas d’être moral, le but est d’être dans le substantiel, la vraie substantialité, la Joie. Certains mystiques, peut-être, peuvent penser accéder à la joie, seuls. C’est pour ça que je vous ai donné des exemples comme Thérèse d’Avila, mais elle n’est peut-être pas aussi seule qu’elle semble le dire. D’abord, il y a le couvent, il y a les nonnes, ensuite il y a son confesseur, il y a toute l’Espagne, toute la culture, puis il y a le bon Dieu. Alors elle n’est pas seule. On ne peut pas accéder à la joie seul. Ça serait une erreur, lisez Lavelle : L’erreur de Narcisse.

Donc, il s’agit d’être avec autrui. Mais pour arriver à quoi ? Ensuite, nous étudierons les obstacles, mais sachons d’abord ce que nous pouvons souhaiter. Celui qui me dit que la transparence, la réciprocité, tout cela n’a aucun intérêt, il vaut mieux qu’il aille s’occuper des moutons. Mais ce n’est pas sûr que l’isolement soit le préférable, il s’agit pour nous au contraire d’entrer dans une certaine forme de vie sociale. Et au-delà de cette forme de vie sociale, il y a les deux buts qui sont d’une part la démocratie, d’autre part la vie heureuse, les deux étant indissociables. La vie heureuse s’inscrit dans une certaine forme de relation à autrui, une certaine forme de langage, une certaine forme de création commune, de dynamisme, de maîtrise du temps et de position par rapport à la mort, à la vie, à la naissance, aux enfants, que nous résumons par : réciprocité, transparence. Mais nous serions de simples moralistes si nous nous bornions à continuer le développement de cet idéal. Précisément, avant de poursuivre l’analyse de ce préférable, nous verrons aussi les conditions, les voies, les chemins, et par conséquent les difficultés. Nous allons creuser l’idée sociologique selon laquelle l’autre est un ennemi, ou bien l’idée qu’on trouve chez Spinoza, selon laquelle c’est l’envie et le mimétisme qui commandent la conscience des gens, leur relation à autrui et à la vie empirique. Mais avant même de développer tout cela et de faire une critique d’apparence morale, nous allons faire quelque chose pour pouvoir bien fonder une éthique. Nous allons répondre à une question préliminaire, qui est encore plus originelle que toutes celles que nous venons de poser.

Je résume d’abord notre raisonnement d’aujourd’hui. Nous renonçons à la morale, nous proposons de construire une éthique. Or, dans ce propos qui est de construire une vie, de construire réflexivement et explicitement sa vie, des principes pour sa vie, nous rencontrons le problème central : autrui. Ennemis, amis, objet de guerre, objet d’amour, quoi qu’il en soit, le problème central, c’est autrui. Nous en sommes là.

Première interrogation maintenant, plus critique : comment parvenir à l’idéal d’une relation vive et parfaite à autrui ? C’est cela que nous voulons, que tous veulent, et à quoi ils renoncent rapidement, suivant la société où ils sont. Quels sont les obstacles ? Éducation, conditions objectives, histoire, intérêts matériels ? Nous reviendrons à cette interrogation sur les obstacles, mais si nous poursuivons seulement sur les obstacles, on oublie de poser une question encore plus essentielle, la question fondamentale de possibilité, et qui est celle-ci : qui est l’autre ? Nous en avons parlé jusqu’ici, sans savoir de quoi nous parlions, au fond. Nous parlions déjà des résultats. La guerre, la paix, l’amour, la mort. Mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit de l’autre. Mais, qu’est-ce que c’est l’autre ? Nous allons commencer, maintenant, et la prochaine fois, les prochaines fois, pendant quelques séances, à réfléchir sur ce que je vais appeler, pour simplifier : le statut de l’autre. Parce que, avant d’affirmer des choses sur les obstacles, ou sur les possibilités, ou sur les contenus ultimes, possibles ou impossibles, d’abord, nous devons savoir qui est en présence. Quels sont les éléments en présence ? Les éléments, je vais parler comme un romancier, les éléments de la situation, ou les éléments du drame. Nous avons à construire une société libre et heureuse, c’est élémentaire, je vous mets au défi d’être en désaccord avec moi : nous voulons tous une société libre et heureuse. Il s’agit donc premièrement de savoir comment, c’est-à-dire, que faire avec le matériau concerné, c’est-à-dire les humains, la société. C’est quoi les humains ? Les humains, c’est les autres. Mais c’est quoi les autres ? Et c’est là que nous allons entrer dans des analyses un peu plus détaillées, un peu plus techniques, des analyses phénoménologiques. Des analyses indispensables si nous voulons fonder, solidement, sur des bases solides, indiscutables, la suite de nos analyses et de nos propositions.

Pour illustrer cette nécessité méthodologique, imaginez que nous pensions tous que les hommes sont des machines, comme La Mettrie au 18e siècle, l’homme-machine. Alors le problème, sa mise en œuvre en est toute différente : il va falloir ajuster les machines, les rouages, il va falloir télécommander, il va falloir programmer, etc. Utilisera-t-on l’électricité, des radars, des ondes magnétiques, des armes à feu, des armes blanches ? C’est différent si par contre nous pensons que l’homme est une âme. Son corps, c’est une apparence un peu pesante, mais l’homme est une âme qui a non pas les deux pieds sur terre, mais un pied au ciel, ou qui est un peu au ciel, par l’âme. Alors, la situation sera toute différente si l’homme est une âme. Mais si l’homme n’est ni une âme, ni une machine, ça va devenir complexe, et nous verrons que l’homme n’est ni une âme, ni une machine. C’est ainsi que les livres les plus difficiles sont ceux qui ne parlent ni de la machine humaine ni de l’âme humaine : ce sont les ouvrages de phénoménologie. Pour la suite, nous commencerons à réfléchir sur l’existence même de l’autre : qu’est-ce que l’existence d’un autre ? C’est à cette question que nous tenterons de répondre.

Robert Misrahi, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne-Paris 1 (30 octobre 1990)


L’existence comme itinéraire – un hommage à Robert Misrahi.(Véronique VERDIER)

Cette conférence a été donnée le mardi 25 mars 2025 au Patronage laïque Jules Vallès, Centre culturel, 72 avenue Félix Faure, 75015 Paris.

Accessible en vidéo ici : conférence

Patronage Laïc : Nous avons l’honneur de recevoir Véronique Verdier, qui est philosophe, dans le cadre de cette conférence hommage sur Robert-Misrahi, qui s’appelle « Un itinéraire existentiel ». Nous aurons à l’issue de l’exposé de Madame Verdier un temps de questions, avec également la possibilité de pouvoir discuter des ouvrages qui sont à l’entrée sur une petite table.

Robert Misrahi fut un philosophe singulier, penseur de la joie et de la construction du bonheur. Il est l’auteur d’une œuvre qui fait le pont entre les pensées d’auteurs que l’on oppose parfois, comme Spinoza et Sartre. Le Patronage Laïc vous propose aux côtés de la philosophe Véronique Verdier de retracer l’itinéraire existentiel de Robert Misrahi, le temps d’une conférence-hommage. 

Véronique Verdier : Merci beaucoup. Bonsoir à tous et à toutes. Je vous remercie d’être présents parmi nous ce soir. Je remercie aussi le patronage Laïc Jules Vallès. Je suis philosophe, j’enseigne actuellement au lycée supérieur d’arts appliqués Duperré, à Paris. Ma spécialité est la création de façon générale. J’ai eu la chance de suivre les cours de Robert Misrahi pendant de nombreuses années à la Sorbonne, à Paris. Robert Misrahi est décédé en octobre 2023 à 97 ans. C’est une fort bonne idée de lui rendre hommage, puisque c’est un penseur qui est un peu occulté par d’autres contemporains, tels que Gilles Deleuze ou Jacques Derrida, qui sont de la même génération.

J’ai intitulé cette conférence « Un itinéraire existentiel ». Par ce titre, j’aimerais évoquer à la fois le parcours de l’homme et aussi le parcours de son œuvre, c’est-à-dire à la fois l’existence concrète d’un philosophe, et le fait que cette pensée ait pris l’existence comme objet de réflexion. Donc les deux sont assez imbriqués.

Pour ma part, j’ai découvert Misrahi lorsque j’étais étudiante en philosophie, à la Sorbonne, à la fin des années 80,un peu par hasard, je ne le connaissais pas. C’était le titre de ses cours qui m’attirait. Je vous en donne un petit panachage : le désir, le temps, autrui, la liberté, l’avenir, le commencement. Misrahi était un excellent pédagogue, il y en avait beaucoup, mais il était remarquable. Il avait une parole extrêmement vivante, très claire, très engagée, à la fois très précise et très rigoureuse. Quand il prenait un thème, ce prisme lui permettait sur une année – ce n’était pas semestriel à l’époque, c’était vraiment toute une année – de parcourir l’histoire de la philosophie sous l’éclairage de ce thème. Et il mettait en évidence des choses qui peuvent paraître évidentes, mais qui ne l’étaient pas tant que ça. C’est que le désir, chez Platon, ne désigne pas exactement la même chose que chez Épicure, chez Spinoza ou encore chez Schopenhauer. Ce n’était pas forcément l’angle d’approche de nombre d’autres universitaires qui, soit tendaient à lisser les aspérités, les différences entre les différents auteurs, entre les différents philosophes, ou bien, creusaient avec beaucoup d’excellence un auteur fétiche. Avec Misrahi la prise en charge de ce thème était éclairée par une pensée, mais avec beaucoup de discrétion. Il ne faisait pas cours sur sa philosophie, mais on sentait que ce fil de lecture et d’articulation entre les auteurs était animé par une vision des choses qui dépassait les qualités excellentes d’un spécialiste d’histoire des idées.

Robert Misrahi a publié plus d’une quarantaine de livres durant sa longue existence. Un certain nombre sont consacrés à Spinoza, et une majeure partie développe sa propre pensée. Alors, certains ne connaissent pas, peut-être ici, Misrahi, donc je dois dire en deux mots quelle est sa philosophie, qui nous réunit aujourd’hui. Pour le dire simplement, la philosophie de Misrahi est une philosophie du bonheur. Il se ressource quelque part à l’inspiration de nombre de philosophies de l’Antiquité, qui, malgré toutes leurs différences, avaient pour point commun de penser qu’un des buts de la philosophie était de permettre de construire une existence heureuse, même si chacun entendait par là des choses fort différentes – entre Platon et Épicure, on voit que le contenu de la vie heureuse peut être extrêmement différent. Cette philosophie du bonheur s’ancre aussi dans un itinéraire existentiel personnel difficile et semé d’embûches.

Pour la vie personnelle de Robert Misrahi on a un excellent document, puisqu’il a écrit son autobiographie en 2012, La nacre et le rocher, éditée chez Encre Marine. Évidemment, comme toute autobiographie, c’est rédigé et restructuré en fonction de ce qui rétrospectivement, lui paraît important, mais néanmoins, on a des aspects très factuels de son existence, qui sont des bons piliers pour voir comment on devient philosophe, en quelque sorte.

Robert Misrahi naît en janvier 1926, dans une famille d’immigrés juifs qui venaient de Turquie, dans un milieu extrêmement modeste. Son père était tailleur. Sa mère souffrait de troubles psychotiques, elle sera internée et finira sa vie internée en hôpital psychiatrique. Elle est internée lorsque Robert Misrahi était très jeune, à 8 ans. Il se retrouve dans une certaine solitude, dans un vide familial, puisque son père soit travaillait, soit cherchait du travail. Il avait un frère qui sera placé dans de la famille proche, puisque le père ne pouvait pas assumer à lui seul, la prise en charge de ses deux enfants en bas âge. On voit que les perspectives d’avenir, à ce moment-là, de Robert Misrahi, sont fort éloignées de la philosophie. Il raconte, dans son autobiographie, qu’en 1938 à l’âge de 12 ans, il rencontre un oncle qui lui offre une place d’apprenti dans son salon de coiffure. Et là, il est très enthousiaste. Il rentre chez lui et rapporte cette bonne nouvelle à son père, qui s’énerve et lui dit qu’il n’en est absolument pas question et qu’il « continuerait l’école ». Plusieurs fois, son père va être, malgré son absence, quelqu’un qui va dire ce qu’il faut à des moments importants de la vie de Robert Misrahi. 

En 1939, c’est la déclaration de guerre. À ce moment-là, la mairie du 13e arrondissement décide d’évacuer les enfants vers l’arrière, dans un château qui se situe au nord d’Angers. C’est un événement très important auquel Robert Misrahi accorde beaucoup de place dans son autobiographie, puisqu’il vit une sorte de contraste entre son milieu modeste, triste, avec peu d’entourage familial, et une ambiance dans une demeure qu’il décrit comme un château. Pour lui, avec ses yeux d’enfant, c’était une demeure magnifique dans une ambiance joyeuse de colonie de vacances, qui comblait en quelque sorte la solitude de sa vie quotidienne. Cette expérience, pourquoi je m’y arrête ? Parce qu’il s’y arrête, et on voit que germe en lui l’idée que le bonheur, il l’approche, un petit peu, de façon éphémère, et ce petit noyau, ce petit rien de lumière, comme parfois comme il l’écrit, lui montre qu’une existence heureuse est peut-être possible et envisageable. 

Après, en 1940, c’est le retour à Paris, le Paris de l’occupation, et en 42, il faut porter l’étoile jaune. Misrahi a 16 ans, et il prend conscience que cette étoile va le stigmatiser et le désigner pour la mort. Avec elle, il sait qu’il risque arrestation et déportation, et d’ailleurs, une grande partie de sa famille va mourir en déportation. Il prend une décision extrêmement courageuse ou folle, je ne sais pas comment il faut la qualifier, sur les quais de seine, il décide de découdre et d’enlever son étoile. Et c’est une décision importante pour comprendre que la place de l’acte libre dans sa philosophie, n’est pas une position de principe théorique et Misrahi aura beaucoup de chance, puisqu’il a échappé de nombreuses fois à différents contrôles. Il explique que par là, il ne souhaitait pas nier son judaïsme, mais qu’il souhaitait être juif à sa façon, et non pas comme les autres le décident. Un juif laïque, écrira-t-il plus tard, en 1963, dans un ouvrage qui n’est pas réédité, à ma connaissance, qui s’appelle La condition réflexive de l’homme juif. Il faut dire que la famille Misrahi n’était pas très pratiquante, son père ne lui imposera rien là non plus, et il lui en sera pour toujours, là aussi, très reconnaissant. 

Cela a une incidence, puisque sa philosophie va être marquée par un profond athéisme. Si on compare un autre grand philosophe, à savoir Emmanuel Lévinas on est vraiment dans un autre univers, on n’y trouve aucune trace de religiosité, ou d’appétence, ou d’attrait pour une forme de transcendance, ou de métaphysique. Si on cherche ça, on ne le trouvera pas dans cette philosophie, c’est clair, c’est quelque chose qui ne l’intéresse pas. 

En poursuivant les grandes étapes de sa vie, on va entrer dans les sources de sa pensée et de sa philosophie. Robert Misrahi est en terminale, et son professeur de philosophie, Raymond Polin, fait découvrir à sa classe deux auteurs fondamentaux, qui vont l’être pour lui en tout cas, il y en avait certainement d’autres, mais il retient ceux-là : l’un, c’est Spinoza, et l’autre, c’est Sartre. 

Spinoza sera son philosophe préféré, toute sa vie. Il commente ses œuvres, il éditera sa correspondance dès 1954 à la Pléiade. Il propose plus tard une nouvelle traduction de l’Ethique, qui est disponible en Livre de poche, et qui est très intéressante, déjà par la qualité de l’écriture et de la traduction, ainsi pour son appareil critique de notes, extrêmement précieux, pour entrer dans cette pensée qui n’est pas si simple d’accès, quand on n’a pas un passeur ou un cours, ou des tutos actuellement. 

En terminale, Misrahi découvre aussi Sartre. Son professeur avait donné à lire L’Imaginaire, qui était publié en 1940 et il signale à sa classe la parution à venir d’un ouvrage important qui est L’Être et le Néant , livre que Misrahi s’empresse de lire dès qu’il est publié en 1943, à 17 ans. Il est porté par l’enthousiasme de cette lecture, il veut rencontrer ce philosophe qui parle si bien de la liberté, et il lui écrit au Café de Flore. Sartre va lui répondre, et c’est le début de rencontres qui se dérouleront des années, à peu près tous les mois. Il y a aussi une information importante : Sartre sait que Misrahi vient d’un milieu modeste, et il va le soutenir financièrement jusqu’à ce qu’il obtienne son agrégation de philosophie. Ça, c’est l’aspect de Sartre qu’on ignore peut-être, Misrahi n’était pas le seul à être ainsi soutenu, quand il y avait des jeunes étudiants qui auraient pu renoncer, Sartre donnait sa petite enveloppe régulièrement pour les soutenir. Il lui permettra aussi de publier un grand nombre d’articles dans sa revue Les temps modernes.

Encore étudiant, Misrahi suit aussi les cours de quelqu’un que vous connaissez certainement, qui est Gaston Bachelard. Il est très sensible à la personnalité de Bachelard, une personnalité chaleureuse, et aussi à sa pensée qui savait articuler aussi bien une réflexion sur l’imagination créatrice que sur la rationalité scientifique. Les deux ne se jouaient pas l’une contre l’autre, même si ce n’est pas dans les mêmes ouvrages, c’était quelque chose qui était complémentaire. Misrahi sera particulièrement marqué par les ouvrages consacrés à la rêverie matérielle, autour des quatre éléments, l’eau, l’air, la terre, le feu. 

Quand il obtient son agrégation de philosophie, Misrahi enseigne plusieurs années au lycée, puis, il deviendra plus tard, en 1965, maître assistant auprès de Vladimir Jankélévitch dont il avait été l’étudiant, il admirait sa verve, son éloquence, son enthousiasme, son humour, sa joie de vivre. Ce penseur savait déployer une pensée très organisée, structurée, sous une allure à la fois inspirée, vous connaissez les titres, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Quelque part dans l’inachevé. Jankélévitch sera le directeur de sa thèse sur la liberté – puisqu’il ne se contente pas d’avoir l’agrégation, il continue, il fait de la recherche – qui est publiée en 1969 sous le titre Lumière, commencement, liberté. À cette époque, on faisait deux thèses, et la deuxième est consacrée à Spinoza, aussi sur la direction Jankélévitch, et elle sera publiée sous le titre Le désir et la réflexion dans la philosophie de Spinoza. Donc là aussi, on voit l’articulation de deux thèmes qui seront importants dans sa propre philosophie. Plus tard, il succédera à son maître, et il reprendra le cours de philosophie morale et politique à la Sorbonne, où il enseignera jusqu’en 1997. Je l’ai suivi une quinzaine d’années, par-delà l’obtention de mes diplômes, parce qu’il y avait quelque chose qui se renouvelait régulièrement dans ses cours, ce n’était pas la répétition de la même chose. On entrait dans des auteurs parfois difficiles d’accès, tel Spinoza, et ça c’était très précieux. 

Les sources philosophiques sont à présent identifiées.

J’aimerais m’arrêter sur le fait que, comme on l’a dit en présentation, le rapprochement entre Spinoza et Sartre n’est pas du tout évident. On a d’un côté un philosophe déterministe, Spinoza, et de l’autre côté un philosophe de la liberté, Sartre. Donc, a priori, ils sont plutôt inconciliables, incompatibles. Et c’est toujours le génie des créateurs et des penseurs, de savoir articuler des contraires et d’en faire quelque chose d’autre. Si Misrahi a toujours admiré Spinoza, il a aussi émis de sérieuses réserves envers son déterminisme. Bien sûr, on l’oublie parfois, il y a place pour la liberté chez Spinoza. Une liberté, par exemple, politique ou une défense de la liberté d’expression dans son Traité théologico-politique, et aussi une place à la liberté dans la dernière partie de l’Ethique qui s’intitule de la liberté humaine. Toutefois, cette liberté, se fonde essentiellement sur une connaissance lucide des déterminismes qui nous entourent et elle se définit, in fine, comme une forme d’auto-détermination. Tout ça n’était pas satisfaisant pour Robert Misrahi, il s’y sentait à l’étroit, tout en reconnaissant qu’au XVIIe siècle, bien évidemment, le déterminisme constituait une forme de force doctrinale face à la superstition, à la pensée magique, ou même au fatalisme. C’est vraiment un progrès de penser que la nature est animée par des lois, des déterminismes, et non pas par des forces occultes. Mais pour Misrahi, au XXème siècle, le déterminisme ne pouvait pas devenir un concept à usage permanent pour expliquer et comprendre les affaires humaines, pour comprendre l’existence. 

Et c’est là, justement, que Sartre va intervenir en tant que philosophe de la liberté, en tout cas le premier Sartre, que Misrahi rencontre, celui de L’être et le néant et non pas le Sartre de La critique de la raison dialectique. Sartre établit que l’homme est libre, mais à pas la façon de Descartes – pour qui l’homme est libre parce qu’il est par essence doté d’un libre-arbitre qui le distingue des animaux-machines, il a une dotation comme ça naturelle – pour Sartre, la liberté est l’autre nom de la contingence. C’est-à-dire qu’à chaque instant, nos actes, nos choix pourraient être autres que ceux qu’ils sont. C’est ce que désigne Sartre par contingence, c’est l’équivalent pour lui de la liberté. Dès qu’on a la possibilité de pouvoir faire autre chose, on est dans une situation de contingence et d’expression d’une forme de liberté. À chaque instant, pour Sartre, nos actes peuvent être différents de ce qu’ils étaient dans le passé immédiat, parce qu’ils se dirigent vers le futur selon un certain éventail de possibilités, plus ou moins large. C’est cette contingence qu’exprime la liberté, et c’est cette idée que reprend Misrahi. Et lorsqu’il parlait de cette liberté sartrienne en cours, Misrahi illustrait cette idée en remarquant qu’il pourrait fort bien, là, maintenant, s’arrêter et partir. Et S’il ne le faisait pas, c’est parce qu’il ne le souhaitait pas, disait-il, et non pas parce qu’il était déterminé à suivre inéluctablement des séries causales dont il serait le jouet. Agir, pour lui reposait, comme pour Sartre, sur des choix libres. Vivre, exister, pourrait-on ajouter, repose sur des choix posés dans un contexte toujours particulier. C’était le terme de Sartre aussi de dire en situation. Cette idée est un acquis pour Robert Misrahi.

Mais que fait-on cette liberté ? Quelque chose manque, ce quelque chose va être la tâche de Misrahi. Il nous dit : être libre, mais pour quoi faire chez Sartre ? Tout ? n’importe quoi ? La liberté semble être une fin en soi chez Sartre. Or, la liberté n’est pas une finalité pour Misrahi. Elle est juste un moyen en vue d’une finalité. Alors, laquelle ? C’est là que Spinoza revient et va compléter à son tour Sartre. J’espère ne pas que vous ennuyer avec cette jonglerie de références chez un philosophe, mais c’est intéressant de voir d’où vient une philosophie personnelle. Alors, Sartre va être complété par Spinoza puisque dans l’Ethique, le but de la philosophie est affirmé par Spinoza dès le début de la deuxième partie en disant qu’elle doit nous conduire, comme par la main, à la béatitude, ce qui va devenir pour Misrahi une existence heureuse ou à une joie stable, pour reprendre un concept qui est très présent chez Spinoza, autant qu’il est possible. C’est la précaution de Spinoza, autant qu’il est possible, pas dans l’absolu, pas totalement, parce que des objectifs inaccessibles bloquent toute action. 

L’éthique de la joie ou une philosophie du bonheur, vont enfin donner corps à cette finalité qui est délaissée par Sartre selon Misrahi. Pour lui, c’est un même mouvement qui porte un individu vers le bonheur, vers un accomplissement de soi et vers une plus grande liberté. 

On pourrait remarquer que déployer une philosophie du bonheur dans l’après-guerre, est peut-être osé. Un penseurs comme Adorno qui ne va sur ce terrain-là : désespoir, désillusion, pessimisme, dominent dans une société occidentale qui, quoique éclairée par les Lumières, a tout de même sombré dans l’horreur de deux guerres mondiales. Alors, est-ce que Misrahi, c’est ce qu’on lui reproche parfois quand on le lit un peu vite, se complaît dans un optimisme béat qui occulterait les violences, les destructions, les conflits, les massacres, les inégalités de situation, la pauvreté ? On peut se demander qu’est-ce que peut bien offrir à son temps une philosophie du bonheur ? Et j’ajouterais à notre temps, puisque l’un des objectifs de cette conférence hommage, c’est de vous donner peut-être envie de lire Robert Misrahi, à notre temps, donc si on ajoute à ce panorama la résurgence des autocraties, les régressions sociales, le désastre écologique. Bonheur, joie, accomplissement, on pourrait craindre que Misrahi soit le précurseur d’un courant très foisonnant à notre époque de techniques de développement personnel : le bonheur en 10 leçons, trouver son bonheur dans sa tête et dans son corps, etc. Ce serait aller un peu vite que de penser cela, et ça serait surtout oublier l’ancrage profond de cette quête du bonheur, dans une expérience intime et personnelle de la douleur, de la souffrance, en temps de crise dans sa jeunesse. Or, précisément, pour lui, la quête du bonheur va être une réponse à cette douleur et à cette souffrance.

J’aimerais rapprocher sa démarche d’un autre philosophe qu’on redécouvre actuellement, qui a aussi été longtemps oublié. Un auteur qu’admirait aussi Robert Misrahi, qui est le philosophe allemand Ernst Bloch, né en 1885, ce n’est pas tout à fait la même génération, décédé en 1977, philosophe allemand anti-nazi, déchu de sa nationalité par les nazis et exilé aux USA dans les années 40. Ernst Bloch rédige une grande fresque qui s’appelle Le principe espérance, écrite pendant son exil, qui sera publié dans les années 50, trois tomes sur l’espoir et l’utopie, et qui exprime que dans la pire des situations, la visée d’un avenir ouvert et le rêve d’un monde meilleur demeure salutaire. Et il y a là quelque chose qui me semble assez proche dans leur démarche. Pas quelque chose un peu hors sol et flottant, qui oublierait la réalité, mais qui justement, lorsque les choses sont tragiques, montre qu’il faut absolument ouvrir l’avenir et continuer à nourrir quelque chose qui soit de l’ordre de l’espoir.

Maintenant, on va entrer un peu plus dans la philosophie de Misrahi. J’ai fait des choix drastiques, évidemment. Quand une philosophie se déploie sur une soixantaine d’années, vous imaginez bien qu’on ne peut pas tout aborder. Il y a des lignes, il y a des résonances, il y a des concepts récurrents qu’on retrouve aussi bien dès le début dans Lumière, Commencement Liberté que dans un des grands ouvrages La Jouissance d’être, qui date des années 90. Donc j’ai fait des choix, il y a des choses dont je ne parlerai pas, mais vos questions m’amèneront peut-être à les aborder. Alors, les trois choix que j’ai faits, c’est d’une part la crise, c’est-à-dire d’où il part, puis sa conception du sujet : qu’est-ce qu’un individu pour lui ? Et enfin, qu’est-ce qu’il entend exactement par vie heureuse ? Et ainsi je vais tenter de donner les jalons d’une certaine dynamique. Parce que sa philosophie est très dynamique et un petit peu comme la lecture de Spinoza, lorsqu’on entre dedans, on est pris par ce dynamisme de la pensée. On se sent engagé dans ce dynamisme et ce sont des lectures pas forcément faciles, celle de Spinoza en particulier, et celle de certains ouvrages de Misrahi, mais il y a un dynamisme indéniable dans cette pensée qui mérite de s’y attarder.

Le premier point est la crise. Le concept de crise traverse un grand nombre de livres de Robert Misrahi, qu’il s’agisse de la crise de la philosophie, de celle de la démocratie, ou de celle que peut traverser un individu. Alors, qu’entend-il au juste par crise ? 

Des choses très simples, c’est presque la définition d’un dictionnaire. Une crise, nous dit-il, qu’elle soit personnelle ou politique, surgit comme l’éclatement d’une contradiction. On parle de crise quand il y a une contradiction. Une contradiction entre : ce qui existe, un état de fait, et une exigence, ce qui devrait être. L’état actuel de la vie d’un individu, d’une société qui souffre, et une certaine exigence existentielle ou politique. Cette contradiction n’est pas vécue de façon neutre, elle implique un affect fort, puisqu’elle est vécue essentiellement sous une modalité négative. Elle exprime une souffrance, un désarroi, un abattement. L’avenir semble alors bouché, sans issue, que l’on pense à la crise économique, à la crise écologique, à la crise des démocraties modernes. La crise, nous dit Misrahi, désigne un point culminant, un paroxysme. Avec elle, il semble qu’une limite extrême est atteinte, celle de l’intolérable, de l’inacceptable, une limite au-delà laquelle les choses ne peuvent plus continuer comme avant, voire continuer tout court, si on pense à l’échelle individuelle. La crise, quelle qu’elle soit, désigne une expérience où un sujet ou une société se trouvent au bord de la rupture, de la ruine, de la destruction. Or l’analyse courante des crises, en économie par exemple, tend à en dégager et en expliquer les mécanismes. Misrahi montre qu’une crise n’est pas un mécanisme dont l’engrenage s’affolerait, mais qu’elle résulte de la prise de position d’un sujet, ou d’une société, par rapport à leur situation particulière. 

Loin d’être pour lui un état de fait objectif, une crise exprime la prise de conscience d’une situation désastreuse. Prise de conscience d’une situation désastreuse. Elle révèle les positions et les jugements de sujets à l’égard de leur situation. La crise émane d’un regard, qui est une prise de conscience, c’est-à-dire qu’elle émane d’un regard lucide. C’est pour certains, à un moment donné, que les situations des femmes, des migrants, de l’environnement, deviennent intolérable. Alors que cette situation était acceptée auparavant, ou qu’elle l’est encore pour d’autres, au même moment. Tout le monde ne pense pas que la situation de certaines femmes soit désastreuse actuellement. 

Donc, cette lucidité est d’abord, nous dit-il, cruelle, et source de souffrance. Et cette souffrance pour Misrahi n’est jamais justifiée comme acceptable. On ne va pas s’adapter ou accepter la souffrance d’une crise. Il écrit dans un ouvrage qui s’appelle Le Bonheur qui date de 2011, je le cite : «  La crise se saisit elle-même non pas comme l’expression d’une structure permanente de la condition humaine, qui serait en son essence solitude ou échec, absurdité ou violence, mais comme le surgissement d’une détresse contingente. » Contingente ! Contingente, la crise ? Un paroxysme inacceptable, quand on est au bord de la destruction, contingente ? Alors, il faut comprendre pourquoi il écrit ça.

En effet, expérience limite, la crise est pourtant contingente dans la mesure où elle aurait pu ne pas être. C’est pour une société donnée, à un moment historique donné, que les inégalités, le racisme, l’homophobie deviennent inacceptables. Peu de personnes se scandalisaient – il faut remettre les choses dans une dimension historique. Peu de personnes, il y a encore quelques siècles, se scandalisaient de l’existence de l’esclavage, de la colonisation, du travail des enfants. Ce sont des choses qui, pour nous, sont inacceptables maintenant, mais pendant longtemps, elles étaient acceptables. Donc, une crise peut surgir ou ne pas surgir dans l’existence d’un individu ou dans l’histoire d’une société, c’est en ce sens qu’une crise est contingente. Alors, pourquoi c’est important ? Pourquoi c’est important de délaisser le terrain du mécanisme et aller sur ce terrain de la contingence ? Parce que cela ouvre sur deux axes d’analyses pour Misrahi. 

D’une part, ça veut dire que celui qui vit une crise quand il comprend qu’elle est contingente, commence par le vivre comme un scandale et comme un drame puisqu’il se dit que les difficultés, les souffrances réellement éprouvées pourraient tout aussi bien ne pas être, que d’autres dans une situation similaire comparable ne vivent pas de crise particulière. Donc, c’est d’abord quelque chose qui heurte et qui renforce la souffrance de cette crise.

Mais, c’est aussi dans cette contingence que le sujet va découvrir le fait que cette crise puisse ne plus être si et seulement si ce qui est désiré était vécu, si une situation préférable était vécue, que cette crise pourrait ne plus être elle non plus. Cet aspect-là, cette prise de conscience va être le moteur d’une action. Ce n’est pas un mécanisme. C’est une alchimie qui peut ou pas – encore la contingence – exister. Dans une crise, la situation est insupportable car dépassable, mais insupportable et aussi dépassable. Vous voyez, ce dynamisme qui se met là, peu à peu, en place.

Pour Misrahi, il n’existe aucune justification légitime d’une expérience destructrice de soi ou d’une partie de l’humanité ou de l’environnement. À propos de la crise de la démocratie, démocratie à laquelle il consacre un livre qui s’appelle Existence et démocratie, il écrit déjà en 1995 : « Cette crise est l’éclatement extrême de notre colère et de notre indignation devant la souffrance extrême de certains, face à la jouissance extrême de certains autres », et il poursuit : « les inégalités reposent sur un rapport de force brutaltout pouvoir non partagé, non contractuel est un abus de pouvoir et toute autorité exercée dans ces conditions et sans responsabilité est une usurpation » (page 92). Il faut reconnaître qu’un chômeur ne dispose pas d’une souveraineté équivalente à celui du PDG d’une multinationale. Et ce dernier, le PDG, ne se sent pas responsable des conséquences des décisions qu’il prend : licenciement, délocalisation, refus d’augmentation de salaire. Seul compte pour lui la bonne santé de son entreprise, son efficacité et ses performances économiques. « On voit mieux – poursuit Misrahi – ce qu’implique cette usurpation, c’est l’exercice exorbitant d’un pouvoir qui, pour défendre de simples intérêts matériels (le profit) devient capable d’agresser les autres hommes non seulement dans leurs intérêts, mais dans leur existence même. » (page 94) Vous voyez là une analyse critique de certaines politiques quand elles affirment que, par exemple, aucune alternative n’est possible. Eh bien, ces politiques nous dit Misrahi, ferment l’avenir et vont susciter plutôt de la colère voire un sentiment de révolte. Je laisse à présent de côté ce pan politique, j’y reviendrai en conclusion.

Pour revenir sur l’analyse générale de la crise, si l’émergence d’une crise ne ressort pas d’un mécanisme, la sortie de crise n’est pas non plus mécanique. Le négatif ne se transforme pas automatiquement, parce que du temps passe, parce qu’il suffirait d’attendre, en positif. Le ressort pour sortir de cette situation inacceptable se trouve dans une action qui est elle-même motivée par un désir. Un désir souffrant, bien sûr, un désir souffrant d’une absence d’égalité, d’une absence de paix, d’une absence de plaisir, mais un désir révolté par cette absence, et qui va tout mettre en œuvre pour sortir de cette crise. 

Car une crise, aussi douloureuse soit-elle, l’est précisément parce qu’elle manifeste en pleine lumière le désir d’une situation préférable. Un désir qui exprime d’abord le vif désir de sortir de la crise, de transformer une situation invivable en situation tout simplement vivable, avant que ce soit une existence heureuse. Déjà, il faut sortir de cette impasse. S’y joue en quelque sorte l’acte de survie d’un sujet ou d’une société, auxquels il s’agit de donner un avenir à leur existence. 

Pour autant, l’issue d’une crise n’est jamais certaine. C’est seulement, rétrospectivement, qu’on peut dire, je suis sortie de la crise, nous sommes sortis de la crise sanitaire. Car quand on y est, l’issue n’est pas certaine. Des démocraties périssent, des empires périclitent, des individus se suicident, des économies s’effondrent. Mais, une dynamique peut se mettre en œuvre et cette dynamique est plus porteuse que l’analyse en termes de mécanismes qui impliquent abattement, acceptation ou renoncement.

Qui sont ces individus qui seuls ou collectivement vivent et affrontent des crises ? La réponse de Misrahi va passer par l’élaboration d’une anthropologie, et c’est le deuxième point de sa pensée sur lequel j’aimerais m’arrêter. Robert Misrahi déploie une anthropologie philosophique : qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce qu’un individu ? Cette anthropologie prend la forme d’une philosophie du sujet. Mais une philosophie du sujet peut sembler dépassée que Nietzsche a porté un soupçon sévère sur ce concept au XIXe, donc ressortir ce vieux concept au XXe siècle, est-ce vraiment moderne, est-ce vraiment intéressant ? 

Misrahi ne l’ignore pas puisqu’il consacre deux livres à cette question qui examinent différentes philosophies du sujet le précédant, La problématique du sujet aujourd’hui, publié en 1994, et Les figures du moi et la question du sujet depuis la Renaissance en 1996. Par exemple, Descartes et Kant, y sont critiqués pour leur substantialisme. Mais, Misrahi fait remarquer que l’abandon du sujet pose d’autres difficultés, parce que quand il n’y a plus de sujets, ce sont des substituts qui vont prendre sa place, en particulier l’Être, ou bien des structures ou bien des processus qui, à ses yeux, vont acculer l’homme à la passivité. Et s’il y a bien quelque chose qu’il combat, à titre personnel et à titre philosophique, c’est l’acceptation d’une forme de passivité ou de renoncement. 

Dans La jouissance d’être publié en 1996, Misrahi part d’une théorie moderne du sujet qui s’ancre dans la phénoménologie de Husserl, qui est aussi une de ses sources. Et dans sa continuité, il va essayer de rendre compte de l’existence d’un sujet concret à la fois dans sa dimension réflexive, mais aussi affective et relationnelle. Ce sont les trois axes qui vont être développés. La réflexivité, l’affectivité et la relation aux autres. Alors, qu’est-ce que désigne le sujet chez Robert Misrahi ? 

Face au dualisme qui traverse conjointement l’idéalisme ou le matérialisme, Misrahi déploie une conception unitaire de l’individu qui s’inspire du monisme de Spinoza. L’individu est pour lui une unité, l’unité d’un corps et d’une conscience, et non pas – les mots pourraient sembler synonymes – mais non pas l’union temporaire d’un esprit et d’un corps. Parce que qui dit temporaire, dit séparation possible. Pour lui, c’est vraiment une conception unitaire de l’individu corps-conscience. Il prenait un exemple assez éclairant : je suis comme la feuille, voilà, recto-verso, corps-conscience. On ne peut pas séparer les deux. On détruit la feuille, mais on ne peut pas séparer les deux, je suis une conscience charnelle, indivisiblement. 

Le sujet est pour lui un individu qui se saisit et se perçoit comme un corps, puisqu’on fait chacun l’expérience de notre corps, en déployant des activités qui sont toutes simples, comme marcher, jouer, nager, dessiner, bricoler, etc., des activités dont on a aussi conscience. Je le cite, il écrit : « L’individu concret, dans son immédiateté, n’est pas un simple mécanisme ou un pur organisme qui serait l’origine aveugle d’un comportement. Sans conscience, aucune activité n’est possible. » (La Jouissance d’être, page 57). Je suis conscient de moi dans chacun de mes actes, les plus quotidiens et les plus simples soient-ils.

Robert Misrahi n’accorde d’abord pas trop à la conscience. Celle-ci n’est pas d’emblée identifiée à la rationalité, au savoir, à la réflexion. Elle n’assure pas non plus spontanément une fonction de contrôle, de maîtrise ou de connaissance, alors que c’est le cas pour beaucoup de philosophes, chez qui on trouve ce fil conducteur qui dit conscience, dit claire conscience de soi, connaissance, capacité de maîtrise. Misrahi nous dit : je peux être conscient de ma colère sans la comprendre et sans pouvoir la contrôler. C’est une expérience qu’on peut très souvent faire en réalité. Cette conscience pourra se développer comme réflexion, si on le désire, si on fait des efforts, si on mobilise une certaine activité intellectuelle. Mais la conscience désigne d’abord la simple présence à soi d’un individu. Alors, corps-conscience, un individu, fort bien, mais cette description est assez inerte et statique. 

Je parlais de la dynamique de la pensée de Misrahi, cette description est une sorte d’instantané pris sur une réalité bien plus mouvante. Un individu est porté par le dynamisme d’une existence qui est temporelle. Nous sommes des êtres temporels, nous vivons de façon temporelle. Et pour rendre compte de ce dynamisme, ce n’est pas tant la dimension temporelle qui va être explorée par Misrahi que le fait que ce dynamisme est porté – l’existence temporelle en est presque une conséquence – ce dynamisme est porté par un désir. Et c’est là l’autre point extrêmement important de sa philosophie du sujet, c’est que nous sommes des êtres de désir. 

Misrahi s’inscrit ainsi dans une longue histoire qui part d’Epicure, de Spinoza, qui passe par Schopenhauer, par Freud. Il remarque que pour eux, chacun à sa façon, le désir désigne la dynamique qui porte un individu. C’est cet aspect-là qu’il retient malgré les grandes différences conceptuelle entre chacun de ces auteurs. 

Misrahi montre que ce désir s’exprime de façon concrète et singulière sous la forme de multiples désirs particuliers. Il écrit par exemple : « Construire ou entreprendre, travailler, produire, créer, communiquer, voyager, contempler, jouir, se réjouir sont des activités concrètes qui peuvent être présentes dans toutes les dimensions de l’action individuelle ou collective. C’est à travers ces activités que se déploie le désir. » (La jouissance d’être, page 71). Mais qu’est-ce exactement le désir pour lui ?

On définit souvent le désir comme un manque. C’est une définition classique de dire que le désir est conçu comme un manque. Or, pour Misrahi, ce manque ne rend compte que d’un seul aspect du désir : le fait que l’objet désiré soit absent. Oui, je manque de quelque chose quand je désire quelque chose. Mais cette description est pour lui partielle parce que cet objet qui manque ne vaut pas seulement comme manque. Cet objet, et là c’est aussi une source spinoziste, est aussi et surtout posé comme désirable. On se dirige vers quelque chose que l’on anticipe comme désirable. Le désir pose lui-même la désirabilité et même la préférabilité de ce qu’il poursuit. Le désir est le mouvement d’un individu vers un objet, un but, un projet qui est posé par lui, à tort ou à raison, comme désirable. C’est-à-dire digne d’être poursuivi, d’être souhaité, voire aimé s’il s’agit de quelqu’un. Un objet posé comme désirable est anticipé comme source d’une satisfaction possible. Donc il y a plus que du manque derrière la définition du désir. On désire parce qu’on se projette dans quelque chose dont on pense qu’elle va être source d’une satisfaction réelle. Il y a là un dynamisme à la fois temporel et affectif. Et c’est ce que Misrahi met en évidence dans ces analyses nombreuses de la motivation du désir, et c’est en ce sens que le désir est une des sources de l’affectivité, de notre affectivité. A la fois ambivalent, puisque souffrant quand l’objet n’est pas atteint ou définitivement pas atteint, ou motivé par la recherche, ce dynamisme est excitant, et puis la rencontre parfois avec un objet du désir qui n’est pas toujours suivi de déceptions et de relances du désir, comme le pense Schopenhauer. L’individu vit, nous vivons une existence affective du fait même que nous sommes désirants. Et c’est dans le désir, un désir souvent souffrant, que s’ancrent aussi les possibilités de dépassement et de transformation de son existence par un sujet. 

A ce titre, je veux remarquer que la philosophie de Robert Misrahi est une philosophie du passage. Passage du négatif au positif. Passage du spontané-immédiat au construit-réfléchi. Passage d’une forme de passivité, d’abattement à une forme d’activité. Pour lui, un individu peut passer d’une certaine modalité existentielle en crise, comme on l’a décrit tout à l’heure, vécue sous le signe de la souffrance, de la négativité, à une modalité préférable qui serait satisfaisante. Et le moteur de ce passage est le désir de joie, d’une joie stable et durable. Pourquoi je dis joie stable et durable, pourquoi il l’écrit aussi ?

C’est parce que dans l’existence spontanée, les satisfactions que l’on peut éprouver sont souvent éphémères, sporadiques, ponctuelles. Et de façon générale, Misrahi nous dit que le sujet s’abandonne souvent au cours du temps qui l’emporte, il vit d’ailleurs un rapport versatile au temps qui oscille entre un instantanéisme à court terme, favorisé par notre société de consommation, la nostalgie d’un passé qui serait réconfortant, ou l’espérance en un avenir transcendant, qui apporterait enfin sérénité et consolation. L’articulation est souvent compliquée, et dans ces complications, l’angoisse va surgir, l’angoisse face à la vie qui glisse, qui passe, l’angoisse face à la mort qui approche inéluctablement. Alors, pour lui, il y a une sortie de crise possible, un dépassement d’une existence malheureuse, avec la construction d’une vie heureuse, qui passe d’une vie marquée par le saut de la passivité, vers celle d’une reprise en main de son existence. La mobilisation de tout ça, c’est un désir, un désir de joie, le désir de quelque chose de préférable.

Cette voie est difficile, Misrahi en a conscience, ce n’est pas la méthode Coué. Elle est difficile, non pas parce qu’elle serait difficile en soi, conceptuellement, elle est difficile parce qu’on a des ancrages psychologiques forts. On a peur. On a peur de changer, on a peur de s’engager dans son existence, on a peur d’affronter la construction de soi. Souvent, on s’ignore soi-même, on se méprise soi-même aussi, en pensant que ça ne vaut pas le coup. Misrahi analyse ces ressorts psychologiques qui font obstacle à la mise en oeuvre d’une dynamique qui soit constructive. Il écrit, par exemple dans Le travail de la liberté, que « la passivité peut se contenter du mimétisme, de la répétition de soi, des autres, des stéréotypes, alors que l’activité doit affronter l’inconnu, inventer le possible et assumer les risques de cette démarche. » On ne sait pas. On ne sait pas où on va. Mais ce qu’on sait, c’est que là où on est, c’est triste, c’est malheureux, c’est de la souffrance. Donc, il faudrait s’engager dans ces voies inconnues, non balisées, qui peuvent représenter un saut dans le vide, sans, encore une fois, aucune garantie de réussite quant à l’avenir. Pourtant, nous dit-il, opérer un changement d’attitude et commencer à vivre autrement en rompant avec des habitudes de vie passives, négatives, réactives, conflictuelles, permet de délaisser une forme de vanité existentielle, d’incohérence, de dispersion. Alors, je ne détaille pas toutes les analyses que Misrahi fait des éléments par lesquelles on peut se détacher du négatif et peu à peu entrer dans quelque chose de positif. Ce qu’il nous dit, c’est que cette nouvelle manière d’être ouvre sur une dynamique qui est orientée explicitement vers la construction d’une existence heureuse et substantielle.

C’est la dernière partie que je voulais aborder avec vous, parce que souvent, les philosophes décrivent peu la vie heureuse, or Misrahi décrit beaucoup, à différentes reprises, à différents moments de son écriture, l’existence heureuse. Vous-vous souvenez : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » et ça se termine. Mais non, c’est là que ça commence justement. C’est là que ça recommence. Comme si c’était inutile de décrire cette vie heureuse, comme si finalement c’était chacun sa recette, ou alors, on a des modèles très conformistes qui sont finalement peu mobilisateurs parce qu’on ne s’y reconnaît pas forcément, et pourtant, nous dit-il, la vie heureuse repose sur un travail de construction permanent qui mérite d’être analysé. 

Robert Misrahi va y consacrer de nombreux livres. Un traité du bonheur, un essai sur le bonheur, un essai sur la joie. Et je vous recommande Les actes de la joie, qui a été publié en 1987 – sous-titre : Fonder, aimer, rêver agir – décrit bien les aspects importants pour lui qui constituent une vie heureuse, fonder, c’est-à-dire arrêter d’être passif, d’attendre que les choses arrivent. L’amour, on va y revenir, c’est ce dont je vais beaucoup parler maintenant, et l’action, l’engagement.

La chose que j’aimerais mettre en évidence est que le bonheur n’est pas envisagé par lui comme un état auquel parviendrait, comme une sorte de récompense, un sujet suffisamment sage et philosophe. Non, pour lui, le bonheur est un acte, ou plutôt, une synthèse d’actes que chacun doit savoir poser. Il remarque que la quête d’exhaustivité n’est pas forcément une bonne idée, sinon à se risquer, comme le disait Sartre, à se définir en négatif, par tout ce qu’on n’a pas fait, plutôt que par ce qu’on fait. L’important est de se définir par ce qu’on fait, et non pas par tout ce qu’on n’a pas fait. Ah, je n’ai pas voyagé, je n’ai pas écrit de livres, je n’ai pas fait de cinéma, etc. Oui, mais qu’est-ce que tu as fait ? C’est ça qui est important et qui nous définit. Misrahi écrit dans La jouissance d’être : « Le sujet ne peut être à la fois philosophe, poète, médecin, ingénieur, juriste, politique et enseignant. Il ne réalise pleinement ses possibilités que s’il n’en déploie que quelques-unes à l’exclusion des autres. » (page 451) Oui, il faut choisir. « Un sujet est un individu fini et chaque acte mobilise une énergie et une temporalité. C’est pourquoi chacun doit définir ce qu’il préfère en tenant compte de ses possibilités, de ses désirs et de ses ambitions. » Alors, pour Misrahi, ça a été la réflexion philosophique, l’enseignement, l’action politique aussi et la contemplation esthétique. Il développait une admiration pour les arts, pour la musique, en particulier. La relation à l’autre est aussi un champ de réflexion qui est exploré par Misrahi, dans la tradition d’autres philosophes contemporains. Cette relation peut être un élément structurant d’une vie heureuse sous la forme – il y a plusieurs choses qui sont analysées, de la coopération, l’amitié et l’amour. 

Je vais m’arrêter sur l’amour pour terminer. Et on trouve des textes sur les autres aspects. En particulier sur l’amitié, mais l’amitié, pour lui, est limitée parce qu’il lui manque la sensualité que peut avoir une. dimension amoureuse.Alors, bien sûr, là encore, aucune naïveté de la part de cet auteur qui sait que la relation amoureuse ressemble souvent à un champ de bataille, miné de l’intérieur par la volonté de domination et par la jalousie. Dans La joie d’amour, qui est assez récent, 2014, il écrit que dans les situations de jalousie, de l’amour qui va mal : « Le sujet finit par exiger de l’autre des témoignages d’amour qui deviennent des dûs et font basculer l’autre dans l’obéissance et la dépendance. L’exigence s’instaure alors comme une relation dissymétrique et déséquilibrée. Cette jalousie est fondée sur le fait qu’un des partenaires considère l’autre comme sa possession personnelle et sa propriété. Dès que cet autre va manifester un petit désir d’émancipation, eh bien cette propriété lui échappe et dès lors, je cite Misrahi, « colère, humiliation et enfin violence prennent le pas ». » (page 43) A l’ère des procès pour féminicide, on voit exactement de quoi il est question. 

Mais une autre modalité de l’amour est possible, une relation qui se fonde sur la liberté et sur le respect de l’autonomie de l’autre, à l’exclusion de tout rapport de domination et de soumission. C’est lorsque l’amour se déploie dans une pleine réciprocité, nous dit-il, qu’il peut devenir un élément essentiel d’une vie heureuse. Chacun se considérant alors dans sa différence, dans sa particularité, mais comme étant l’égal de l’autre. Misrahi évoque aussi son amour pour Colette, sa compagne psychanalyste qu’il a rencontrée lorsqu’il était jeune, avec qui il a parcouru un long chemin. Elle est décédée quelques années avant lui, Misrahi écrit : « L’essentiel résidait dans le fait que c’est par le regard et la présence de chacun pour l’autre que les activités spécifiques de chacun étaient justifiées ou confortées. Nous étions deux courbes d’une même voûte. Et c’est ensemble que nous visitions Venise ou l’Écosse. C’est ensemble que nous écoutions Mozart à Vienne. » (Savoir-vivre, Manuel à l’usage des désespérés, page 101) Mozart est une de ses très grandes sources de satisfaction esthétique. C’est un grand Mozartien, à qui il a consacré un petit ouvrage.

Pour Misrahi, le déploiement de l’amour est l’invention d’une manière de vivre à deux, la construction avec l’autre d’une vie commune, d’une connivence, d’une complicité et aussi d’une intimité, puisque Misrahi décrit aussi la jubilation du plaisir érotique, du plaisir sensuel. 

De façon générale, on peut dire que Robert Misrahi flirte avec un certain hédonisme puisque le plaisir s’intègre à la vie heureuse et n’est pas réductible à une jouissance éphémère et consumériste. On peut laisser place aux plaisirs des sens, aux plaisirs esthétiques, au plaisir d’une écoute musicale, au plaisir d’une dégustation de mets agréable, au partage d’un environnement chaleureux et de rencontres amicales. 

Je vous donne quelques éléments de cette existence heureuse, toutefois, là encore, il y a beaucoup de lucidité chez Misrahi, puisque la vie ne se déploie pas pour autant selon une modalité toujours positive et affirmative. Il demeure toujours, puisqu’elles sont contingentes, des expériences douloureuses et négatives, quoi qu’il en soit. Il écrit dans un ouvrage qui date de 1983, Éthique, politique et bonheur : « Désolation des conflits auxquels les autres croient toujours et dans lesquels ils se jettent avec hâte et conviction ; expérience de la violence sociale et institutionnelle toujours plus pesante. Nous n’évoquerons le négatif qu’est la mort qu’à travers la maladie, l’oppression et la guerre, qui comportent toujours une part d’irréductible. C’est pourquoi la joie d’être n’est pas une béatitude permanente qui éclaterait aux yeux de tous, toujours, en toutes circonstances. C’est parce qu’on en a trop souvent cru que le bonheur désignait une telle modalité d’existence, où le sujet se complairait dans l’ignorance du réel et dans l’épaisseur de soi, que les philosophes modernes, (et notamment Nietzsche après Schopenhauer) ont tourné en dérision l’idée même que le bonheur puisse être digne d’être poursuivi. » (page 237) On en donne une définition tellement maximaliste qu’on s’en détourne Évidemment, vous l’avez compris, ça n’a pas été l’option choisie par Robert Misrahi, à la fois dans sa vie et dans sa philosophie, puisque le bonheur demeure pour lui un objectif existentiel, malgré ces expériences malheureuses, effectivement irréductibles.

En conclusion, j’aimerais ajouter un mot sur l’aspect politique de cette pensée, puisque l’accès à une vie heureuse ne repose pas uniquement sur les efforts individuels. Il ne suffit pas de positiver, ou comme on nous le dit, de vouloir pour pouvoir et puis, si tu ne peux pas, c’est parce que tu ne veux pas. Non, la philosophie de Misrahi comporte une part conséquente de réflexion politique dans plusieurs ouvrages. Et j’aimerais citer un auteur, Arno Münster, un philosophe allemand qui a travaillé sur Ernst Bloch, sur André Gorz, sur Günther Anders aussi, et qui a écrit un livre qui s’appelle Pour une éthique du désir et du bonheur, un ouvrage en hommage à Robert Misrahi, où il trace les influences et les sources de Misrahi. J’aimerais donc citer Arno Münster pour terminer. Il écrit : « La doctrine du bonheur défendue contre vents et marées par Robert Misrahi n’est pas la philosophie hédoniste d’un penseur narcissique replié sur l’ipséite de sa propre personne et fermant les yeux devant les réalités et les graves problèmes sociaux et politiques de notre temps. Car il a toujours été un témoin lucide de notre temps et un défenseur de l’autonomie, de la liberté des individus et de la démocratie. Sa pensée politique n’est pas récupérable par la droite conservatrice ou l’extrême droite. Ayant salué l’union de la gauche et de François Mitterrand en 1981, il était proche de ceux qui, dans la gauche démocratique et socialiste, défendaient l’égalité, le progrès social, les coopératives, les associations, tout en soulignant que la gauche victorieuse en 1981 avait un long chemin à faire pour réaliser ses objectifs majeurs. Il avait appartenu un temps au PSU, il était l’ami d’Edgar Morin et d’Olivier Revault d’Allonnes. » 

Dans sa philosophie, Misrahi tente de concilier cette démarche d’accroissement d’être et de refondation politique, sans jamais sacrifier l’individuel au collectif ou réciproquement.

Je vous remercie de votre attention.

Véronique Verdier https://veroniqueverdier.fr/

Robert Misrahi, un itinéraire existentiel

Robert Misrahi fut un philosophe singulier. Penseur de la joie et de la construction du bonheur, il est l’auteur d’une œuvre singulière, qui fait le pont entre des pensées, des auteurs, que l’on oppose parfois – comme Spinoza et Sartre. Le Patronage laïque vous propose, aux cotés de la philosophe Véronique Verdier, de retracer l’itinéraire existentiel de Robert Misrahi le temps d’une conférence hommage.

https://www.eventbrite.fr/e/robert-misrahi-un-itineraire-existentiel-tickets-1236016170639?aff=ebdssbdestsearch

A : Faire le pont entre « des auteurs que l’on oppose parfois – comme Spinoza et Sartre. ». Misrahi a en effet voulu faire une telle synthèse, entre le nécessitarisme absolu de Spinoza, auquel l’homme ne fait pas exception, et la contingence à laquelle l’homme fait face à tout moment de sa vie sans jamais pouvoir s’y dérober. Pour Spinoza, la contingence est une illusion résultant de notre ignorance (le fruit de notre imagination). Pour Sartre, la nécessité est une invention par laquelle nous nions notre liberté (ce qu’il appelle la « mauvaise foi »), afin de refuser notre responsabilité. Pour Sartre, il n’y a rien qui arrive dans le monde dont nous ne soyons pas responsables. Alors que pour Spinoza, tout ce qui arrive ou peut arriver, ça n’est jamais moi, c’est Dieu (puisqu’ il n’y a pas en dehors de Dieu un quelconque « moi » qui pourrait être tenu responsable de quoi que ce soit). Pour Sartre, nous n’avons jamais la moindre excuse. Pour Spinoza dans le déterminisme des causes et des essences, nous sommes toujours hors de cause. Vouloir faire la synthèse entre ces deux philosophes, c’est ne pas avoir compris grand-chose à l’un ou à l’autre (ou n’avoir rien compris au deux).

B : à vérifier ?

« … Robert Misrahi nous laisse une œuvre immense et impressionnante qui met en scène les actes de création et de responsabilité du sujet, à savoir de l’individu libéré de la soumission et de la servitude qui sont en fait le déploiement même du Désir et de la Liberté. Née à l’entrecroisement de l’existentialisme sartrien et de la philosophie rationaliste de Spinoza, sa pensée, opposée au nietzschéisme, à toutes les éthiques du devoir, mais aussi à la « théologisation » de la phénoménologie par Lévinas, cette pensée est dans son fond même, une philosophie existentielle du bonheur, du « savoir vivre », du sujet et de la liberté défiant toutes les idéologies et tous les dogmatismes au nom du désir du sujet, de la vie et de la joie d’être. »

Arno Münster – Pour une éthique du désir et du bonheur ?
Un hommage à Robert Misrahi
(pp 167)

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/pour-une-ethique-du-desir-et-du-bonheur/77401

Mais le noeud gordien de vos difficultés se tient comme toujours autour du concept de Dieu, comme nous pouvons le voir illustré ici : https://vraiephilosophie.wordpress.com/2024/03/27/spinoza-lincroyant-philosophie-interactionnelle/

C’est difficultés ne concernent peut-être pas les incroyants ?

A : « Mes difficultés » ?! Pouvez-vous me dire quelle « difficulté » vous trouvez dans l’antinomie entre le spinozisme et l’existentialisme sartrien, telle que je l’expose ci-dessus ? Contesteriez-vous que le spinozisme soit un nécessitarisme absolu et qu’à l’inverse le sartrisme est une philosophie de la contingence ? Nous avons donc là deux philosophies dont les présupposés sont radicalement incompatibles. Si vous pensez que ça n’est pas le cas, merci d’avance pour les arguments qui montreraient le contraire.

B : Je ne conteste pas vos analyses, je constate vos difficultés à concevoir un dépassement de ces deux philosophes. Spinoza a en effet raison de dire que les hommes ne sont pas libres, puisqu’ils sont guidés la plupart du temps par leur imagination. Sartre n’a-t-il pas raison aussi de dire que nous ne sommes nullement contraints ? Spinoza lui-même ne le contredirait peut-être pas ?

« Maintenant que j’ai suffisamment expliqué, si je ne me trompe, mon sentiment véritable touchant la nécessité libre et la nécessité de contrainte, il m’est aisé de répondre aux objections de votre ami. Car, lorsqu’il dit avec Descartes que celui-là est libre qui n’est contraint par aucune cause extérieure, s’il entend par un homme contraint celui qui agit contre son gré, j’accorde alors qu’en plusieurs rencontres nous ne sommes contraints d’aucune façon, et sous ce point de vue nous avons le libre arbitre. » (Spinoza, lettre à Schuller)

Mais si ces deux philosophes ont raison, c’est peut-être bien qu’il existe une voie de réflexion ouverte précisément par Misrahi ?

Passer de la « nulle contrainte » à la vraie liberté, n’est-ce pas cela le but de notre réflexion ?

«…on verra aisément en quoi l’homme conduit par la seule affectivité, ou opinion, diffère de celui qui est conduit par la Raison. Le premier, qu’il le veuille ou non, accomplit ce qu’il comprend le moins, tandis que le second n’est contraint d’obéir à personne sinon à lui-même, et n’accomplit que ce qu’il sait être essentiel dans la vie et que, pour cette raison, il désire au plus haut point ; aussi dis-je de l’homme qu’il est serf (dans le premier cas et libre dans le second.. »
(Eth. IV 66 sc https://vraiephilosophie.wordpress.com/2021/04/12/eth-iv-66-scolie/)

A : Mais dans sa réponse à Schuller, si Spinoza lui accorde qu’il arrive que nous ne soyons pas contraints (c’est-à-dire déterminé par des causes extérieures), nous n’en sommes pas moins toujours et en toutes circonstances nécessité à à agir d’une manière bien déterminée. Ainsi, lorsqu’il arrive que nous agissions « sous la conduite de la Raison » (c’est-à-dire de notre plein gré), nous sommes encore déterminé à le faire (ça n’est pas un choix). La liberté pour Spinoza, ce qu’il appelle la « libre nécessité » (un oxymore pour Sartre), ne consiste jamais à NOUS (entendez par là un SUJET libre, qui n’existe pas pour Spinoza) déterminer à réaliser l’un ou l’autre possible (ça c’est la contingence), mais à être déterminé à réaliser le seul possible qui s’offre à nous, tout en comprenant (par la connaissance que nous pouvons acquérir de la nature) qu’il ne saurait y en avoir d’autre (ça c’est la nécessité), et par voie de conséquence à ne pouvoir que lui dire « OUI » (« l’acquiescence » dont parle Spinoza) ; puisqu’il n’y a en toute rigueur pour Spinoza aucun autre possible au nom duquel nous pourrions lui dire « NON ». Alors que la liberté sartrienne, (comme celle de Kant et de bien d’autres philosophies qui reconnaissent à l’homme un libre-arbitre), consiste à l’inverse à refuser la nécessité du monde. Votre « difficulté » consiste à ne pas voir que derrière le même mot (« liberté »), Spinoza comprend radicalement autre chose que ce que les philosophes de la liberté humaine entendent généralement, et qui suppose la condition métaphysique de la contingence (il y a toujours devant nous au moins deux possibles). Faire la synthèse entre Sartre et Spinoza implique de jouer sans cesse avec ses deux sens contradictoires du mot « liberté », en lui donnant une fois le sens de Spinoza, et une autre fois le sens de Sartre.

B : vous avez parfaitement raison, mais c’est peut-être d’une part ce fameux déterminisme quasi-mécanique chez Spinoza, et d’autre part la contradiction d’une liberté qui ne conduirait qu’à la mauvaise fois chez Sartre, que Misrahi entend dépasser par l’itinéraire de réflexion singulier qu’il propose ?


Véronique VERDIER qui interviendra lors de la conférence de mardi 25 mars prochain, considère à bon droit que Misrahi fait un apport historique à la philosophie concernant le concept de liberté.

En effet lorsque l’on a posé la possibilité de fonder la pensée (méthode de l’idée de l’idée ; idée vraie etc.) il conviendrait d’élucider la manière dont on passe concrètement de la vie ordinaire (vie à la « va comme je te pousse » et la servitude ) à la vie philosophique (vie valablement fondée et libre). Lire ici https://drive.google.com/file/d/1LHlih-Cpq6beApGDrHJpOQ1IL2hDV8cf/view?usp=drivesdk (« Lumière commencement liberté » 1 De la pensée du commencement à l’existence comme commencement)

Ensuite Misrahi explicite l’idée qu’il y ait lieu de parler en réalité de deux formes de liberté :

https://drive.google.com/file/d/1B79-gagTpX3dQsA2jvKK4a2CfRoDb31K

(« Lumière commencement liberté » 2: La liberté spontanée et la liberté réflexive.)

Dans la partie 3 on peut comprendre à quel point la liberté de premier niveau vécue comme une contrainte est en réalité une autodétermination de la conscience

https://drive.google.com/file/d/1XkWxpVJe-eqCB3fXCAWqRQCUNgDmApjI/

(« Lumière commencement liberté » 3 La liberté spontanée comme racine des déterminations anthropologiques.)

Enfin dans la partie 4 on comprend que c’est sur le même terreau de l’être que peut s’accomplir le passage d’une liberté qui n’est pas un épanouissement à la liberté qui est la vie philosophique

https://drive.google.com/file/d/1T-L0LI3vBQaK7qjNWr4iIPGbNvHmemrj

( « Lumière commencement liberté » 4 La liberté réflexive comme origine et comme fin de l’existence éthique.)

Misrahi approfondit des concepts qui n’ont pas été approfondis par Spinoza (et pour cause ils lui sont postérieurs): existentialisme inauguré par Kierkegaard, liberté montrée par Lequier, synthèse effectuée par Sartre , en utilisant et dépassant la phénoménologie de Husserl. Il éclaire et synthétise de manière cohérente la coexistence de ces concepts, comme le dit Arno Münster « à l’entrecroisement de l’existentialisme sartrien et de la philosophie rationaliste de Spinoza »

Contrairement à ce qui est affirmé plus haut il a très bien compris Spinoza, c’est pourquoi il s’en sépare, et il a très bien compris Sartre, c’est pourquoi il s’en sépare aussi. Il propose une autre réflexion, un dépassement des apories de la liberté, tout en reconnaissant l’immense dette qu’il a à l’égard de ces deux philosophes.

A : Dans ce que vous écrivez ci-dessus, on voit bien le malentendu que vous entretenez à propos de Spinoza et qui vous autorise à croire à la possibilité d’une synthèse entre sa philosophie et celle de Sartre. Vous parlez en effet, à propos du premier, d’un déterminisme « quasi mécanique ». Vous introduisez ainsi du vague et du confus (« quasi ») là où pour Spinoza les choses sont parfaitement claires et distinctes. Parler d’un « quasi mécanisme » revient à dire qu’il y aurait donc aussi chez Spinoza un « quasi finalisme » (le finalisme étant le contraire du mécanisme ). Or, il n’y a pas la moindre place pour le moindre finalisme dans le système spinoziste. Il le dit très clairement dans l’appendice du Livre I de l’Éthique où il fait du « préjugé finaliste » l’origine de tous les autres. Bref, comme beaucoup d’admirateurs contemporains de Spinoza, vous vous méprenez sur sa philosophie en cherchant à en arrondir les angles, à refuser la radicalité d’un système qui ne laisse aucune place pour ce que nous entendons communément par « liberté ». Ceci dit, je vous rejoins sur l’idée que Misrahi se « sépare » bien de Spinoza et de Sartre. Mais se séparer, c’est le contraire de « faire le pont ».

B ; remplaçons donc quasi-mécanique par mécanique et je vous laisse la responsabilité de vos propos sur le finalisme, qui relèvent plus de la rhétorique que de l’échange (voir stratagèmes 1 et 23 chez Schopenhauer).

Toutes les difficultés que vous évoquez ne sont pas chez Misrahi, puisque comme nous pouvons le voir plus haut, il introduit deux niveaux de liberté.

Misrahi reconnaît pleinement et explicitement sa dette envers ces deux philosophes : chez Spinoza il garde l’itinéraire conduisant à la Béatitude, c’est-à-dire à la vraie liberté. Chez Sartre, il retiens la démonstration de la liberté immédiate ontologique et absolue (qui est au passage n’implique pas du tout un finalisme, contrairement à ce que vous affirmez plus haut, voyez-vous un finalisme chez Sartre ?).

Contrairement donc à ce que vous affirmez plus haut (il est utile de ne pas confondre affirmation et argumentatation) Misrahi fait bien un pont entre la pensée de Spinoza d’une part (avec la place essentielle de la Joie) et d’autre part la pensée de Sartre (avec la place originaire de la liberté).Se faisant il se sépare aussi de ces deux philosophes en dépassant leurs contradictions internes.

A : Pour vous répondre, et en finir avec cet échange qui ne peut prendre fin que par la lecture des textes :

1 Relativement au finalisme, dont vous semblez penser que Spinoza lui donnerait une place dans son système, lisez ou relisez l’appendice du Livre I

2 Il y a peut-être deux niveaux de liberté chez Misrahi, mais il n’y en a qu’un seul chez Spinoza, et il est situé très très très haut. Alors je ne sais pas par quel tour de passe-passe, et tout en prétendant être fidèle à Spinoza, Misrahi parvient à dupliquer ce niveau de liberté. Ce faisant, il introduit du dualisme dans une doctrine qui est exclusivement moniste. Il me semble plus adéquat de penser que sa « philosophie de la joie » n’a plus grand chose à voir avec le pensée de Spinoza, pas plus qu’avec celle de Sartre, qui soit dit en passant – et bien qu’ils se connaissaient tous les deux – n’a jamais reconnu dans sa philosophie un « dépassement » de la sienne. Il s’est plutôt montré critique à l’égard d’une pensée qui prend assez peu en compte le tragique de l’existence humaine (cf. cette émission sur France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/le-bonheur-a-portee-de-main-avec-robert-misrahi-4885201 )

B : 1 non c’est seulement votre réthorique

2 non plus il n’y a pas de dualisme dans la philosophie de Misrahi, votre affirmation traduit avant tout votre ignorance. Savez-vous qu’il y a un monisme dans les phénoménologies de Husserl et Sartre ? https://books.openedition.org/enseditions/25633

3 Et enfin 3 sur le tragique il faut vraiment être ignorant pour croire que Misrahi aurait négligé le tragique. Toute sa philosophie est une réponse au tragique qu’il a lui même subi. Il n’y’a pas de séparation entre la philosophie et l’existence chez Misrahi , cette conférence de Véronique VERDIER sera une belle occasion de le montrer.

Réversibilité ou réciprocité ? (Philosophie interactionnelle)

« Qu’est-ce que c’est cette relation de réciprocité ? C’est une extériorité non-objective, qui vive, qui donne, chacun, une présence – la présence de l’autre – non médiatisée. C’est l’une des causes, l’une des structures, des déterminations les plus importantes. Une présence non médiatisée, cela veut dire : la présence d’autrui nous est donnée sans intermédiaire, sans médiation, sans média. Par exemple, sans la médiation artificielle d’un langage socialisé, sans la médiation de la référence à une culture, comme on croit que c’est nécessaire. »
Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 6/23
https://maphilosophie.art.blog/2025/05/23/les-relations-a-autrui-6-3/

A : en fait c’est exactement comme lors d’une communication téléphonique. Quand l’autre décroche, une structure de réciprocité se met en place car je sais que l’autre est au bout du fil même si simplement je l’entends respirer et l’autre lui aussi c’est que c’est quelqu’un, une conscience, qui l’appelle. Mais bien entendu cela n’implique pas du tout que cette réciprocité soit authentique au sens sartrien c’est-à-dire que l’autre se donne vraiment comme ce qu’il est. Car bien entendu si l’autre est effectivement une conscience, il peut comme le dit bien Misrahi choisir une relation inauthentique, mensongère, violente etc. Il y a donc chez Misrahi deux niveaux de réciprocité, la première qui est une mise en relation de deux consciences, sans autre conséquences. La deuxième serait la réciprocité vive, profonde, authentique, comme dans l’amitié véritable et pas ses faux semblant et comme dans l’amour dont on sait bien cependant qu’il cache souvent des ambivalences.

B : Dans l’exemple du téléphone ne serions-nous pas plus pertinent avec le concept de réversibilité ? Si nous parlons avec Misrahi de réciprocité, celle-ci n’implique t’elle pas simultanément authenticité ? Misrahi parle-t-il vraiment de deux niveaux de réciprocité ? Dans quel ouvrage et quel passage précisément ?

« Comment se comporter à l’égard d’autrui, voilà la question : que faire face à autrui en compagnie d’autrui ? Je vais vous décrire d’abord, pour que le problème soit plus vif à vos yeux, je vais vous décrire d’abord la finalité ultime. Je vais vous décrire rapidement l’idéal auquel nous avons à parvenir. Cet idéal, par rapport à autrui, on peut établir mais vous pouvez aussi pressentir qu’il peut être défini décrit de la façon suivante : la relation idéale à autrui est une relation bien entendu de réciprocité. La réciprocité étant quelque chose qui va au-delà de la réversibilité. La réversibilité est le simple fait qu’une vérité vraie pour moi est vraie pour l’autre, et inversement. Si j’achète un billet de chemin de fer c’est un contrat que je passe avec la SNCF : je dois payer le prix du billet, elle doit me transporter, c’est réversible (c’est surtout réversible si je prends un aller-retour) . La réciprocité, c’est autre chose, elle n’est pas le fruit d’un calcul. Elle n’est pas : « je te donne si tu me donnes » ou « si tu me donnes, je te donne ». Je vous vole vos terres, je vous prends en otage, et puis maintenant vous ne bougez plus, et puis maintenant, si vous promettez de ne pas répondre, je vous libère les otages. Et il faudra que vous me remerciez. Non. Ça, c’est la réversibilité, le marchandage, le contrat commercial. Ce n’est pas la réciprocité. La réciprocité, c’est… Nous l’étudierons très en détail plus tard. C’est pourquoi j’ai mis le Je et le Tu au programme. Tout de suite, vous pouvez vous y reporter. La réciprocité, c’est la transparence totale des deux mouvements inverses et réciproques, des deux mouvements de donation gratuite, inverses et réciproques. La réciprocité, c’est la symétrie inverse de deux mouvements de donation. Pas matériel : spirituel. De deux mouvements. Bien. Nous creuserons plus tard. Nous creuserons plus tard les problèmes, les contenus. Pour le moment, j’esquisse. Il est clair que la relation idéale à autrui est d’abord une relation de réciprocité. Ensuite, elle est une relation de transparence. Pas de police secrète, pas de renseignements généraux, pas de répression. Vous pouvez transposer, il faut transposer sur le plan individuel. Il y a transparence. Mais transparence, pas comme devoir, comme fait. Comme fait de réciprocité. Évidence de l’échange et de la parole. Cette transparence et cette réciprocité, en outre, bien entendu, sont dynamiques et créateurs. C’est la vie même des consciences. Des consciences individuelles qui se vivent dans la transparence et la réciprocité en agissant ensemble. En politique, ça s’appelle la démocratie. Elle est à construire perpétuellement. Dans l’existence aussi, la relation réciproque à autrui. L’idéal de la relation à l’autre est donc cette harmonie dynamique de transparence et de réciprocité. C’est à ce moment que autrui cesse d’être un ennemi. »(Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 1/23)
https://maphilosophie.art.blog/2024/11/03/robert-misrahi-professeur-a-luniversite-pantheon-sorbonne-paris-1-les-relations-a-autrui-30-octobre-1990

A : Je ne sais pas et je n’ai pas vérifié, Mais peu importe pour moi, Car les experts savent bien qu’on peut distinguer différents « niveaux » sans y voir nécessairement une différence de nature, mais seulement de degré. Deux étages d’un immeuble sont bien des « niveaux », mais font partie du même bâtiment, Je n’interviens pas comme commentateur historien de Misrahi ou de Spinoza. Alors oui, la « réciprocité » n’a pas la même valeur dans le simple contrat juridique et dans une relation vive amicale ou amoureuse. Un universitaire ou un paysan allemand sont effectivement responsables d’avoir choisi le nazisme. Mais je lui ai dit que la responsabilité d’un universitaire (ou d’un scientifique) est bien plus « grande » (et donc aussi son niveau de complicité) que pour un paysan des annéees 1930. Cette nuance que j’introduis, un véritable historien de la philosophie (contrairement au disciple zélé, au dogmatique) est une critique « interne » et non pas « externe » du système misrahien. Autrement dit, mes critiques de certains aspects de la philosophie de Misrahi sont internes en ce sens qu’elles ne constituent pas une objection radicale. Au contraire, souvent, les amateurs ou débutants confondent critique interne ou externe et voient dans la moindre critique une remise en question radicale et insupportable de leur idole. C’est normal au début, et nous sommes tous passés par là dans notre jeunesse.
Maintenant, si vous tenez absolument à placer la réflexion en « histoire de la philosophie », c’est-à-dire ayant pour intérêt non pas un prolbème philosophique en soi, mais la doctrine d’un philosophe, je n’ai pas le temps de faire des recherches à ce sujet. J’ai l’impression que vous avez en tête l’opposition entre réciprocité et réversibilité qu’on trouve parfois chez Misrahi. Je remarque cependant que Misrahi parle de réciprocité à propos de la relation à autrui, reprenant Sartre et le critiquant pour aller plus loin, mais il l’évoque aussi dans le cadre des relations internationales, notamment à propos de l’immigration et sa solution originale. Le moins qu’on puisse dire est que le contexte est très différent dans les deux cas, même si le fondement anthropologique reste le même : la prise en compte du fait que tous les individus humains sont des sujets libres conscients et donc responsables. C’est aussi le sens de sa critique de l’humanisme absrait qui rejoint celle de Finkielkraut. Du reste, puisqu’il y a deux niveaux de liberté, la « réciprocité » n’est pas la même entre ceux qui ont atteint la liberté 2, liberté existentielle, et ceux qui n’ont que la liberté ontologique, qui donc ne s’en tienne qu’à la « réversibilité » qui, selon moi, est aussi une forme de ce que tout le monde appelle « réciprocité ».

B :  Tout le monde d’accord, mais pas Misrahi n’est-ce pas ? Je repose donc ma question : trouve-t’on deux niveaux de réciprocité chez Misrahi ?

A : Je ne sais pas et je m’en moque. Pour les raisons que j’ai dites de manière apophantique, cela n’a aucune importance si on me lit avec attention.

B:  Si on vous lit avec attention on trouve « … Il y a donc chez Misrahi deux niveaux de réciprocité, la première qui est une mise en relation de deux consciences, sans autre conséquences.… etc. », or il semble bien ce ne soit pas le cas. Misrahi ne réserve-t’il pas à dessein le terme de réciprocité pour désigner la réciprocité vive et authentique ? Si c’est bien le cas, votre intervention ne contribue-t’elle pas à troubler la compréhension de ce que nous dit Misrahi ?

A : Je viens de regarder dans le livre de Misrahi le travail de la liberté. Effectivement il oppose clairement réversibilité et réciprocité, mais à chaque fois qu’il emploie le terme réciprocité, il écrit toujours réciprocité vrai réciprocité véritable réciprocité vive etc. ce qui veut dire que pour lui il y a la vraie et la seule réciprocité qui est effectivement celle qu’il décrit au contraire le contrat juridique ordinaire et ce qu’il appelle lui simplement réversibilité. Cela dit le sens ordinaire du mot réciprocité tout comme d’ailleurs son emploi juridique concerne bien ce que Misrahi appelle réversibilité et à laquelle il semble en apparence refuser le terme de réciprocité. C’est normal dans son système car il durcit les oppositions et d’une certaine manière il a bien raison d’être réticent à l’idée d’employer le terme réciprocité pour les simples relations juridiques qui en termes sartrien ne sont pas des relations authentiques, ce qu’on pourrait d’ailleurs discuter dans la mesure où après tout comme Misrahi le reconnaît lui-même ailleurs cette réversibilité est un choix concordant des deux interlocuteurs ce qui finalement est quand même au bout du compte une réciprocité. Il faut bien comprendre en philosophie comme dans la vie normale que il y a un usage précis du langage et un usage plus souple. On peut dire que ce que Misrahi  appelle réversibilité est quand même une forme de réciprocité, quoique moins vive peut-être moins parfaite. Ça peut d’ailleurs se discuter car s’agissant de la réciprocité juridique en matière diplomatique par exemple on a pas besoin de cette idée de relation vive et authentique à autrui pour avoir pleinement appliqué un principe de réciprocité qui est aussi réversibilité. Je suis désolé de rappeler ces quelques évidences, on ne fait pas de philosophie sérieuse sans une réflexion sur le langage. En conclusion oui peut-être qu’il n’y a pas deux réciprocités chez Misrahi mais on peut quand même reconnaître que le contrat juridique est déjà une forme de réciprocité, c’est pourquoi j’ai bien pris soin de préciser qu’il y a des critiques internes mineurs et des critiques externes majeures.
 Mais vous avez probablement raison, Misrahi ne parle jamais de réciprocité pour désigner autre chose que la réciprocité vive, et peut-être n’ais-je pas été assez précis. J’ai dit « chez Misrahi » pour rappeler qu’il y a deux niveaux de liberté et d’authenticité. Il est donc clair que tout amour, amitié, et même idéologie, est déterminé par le niveau de liberté auquel on est ou non parvenu. C’est vrai pour la réciprocité comme pour le reste. Donc, je peux dire effectivement qu’au sens ordinaire et universel du mot « réciprocité », il y a bien deux réciprocités chez Misrahi dont la première, pour lui, n’est pas une vraie réciprocité. Et cela, tout le monde peut le comprendre. Quant à la différence entre réciprocité vraie et ordinaire, le premier imbécile venu comprend bien que la réciprocité d’un contrat de mariage n’est pas la même que celle d’un amour véritable. 

B : Peut-être que ce qui est intéressant ici, n’est pas le débat de spécialistes, mais c’est de comprendre à quel point la réciprocité chez Misrahi est fondée comme chez Buber sur la rencontre, et que cette rencontre est authentiquement la certitude de la présence de l’autre comme sujet humain (réflexivité et spécularité) ? Pouvons-nous envisager une rencontre véritable hors de la réciprocité ? Ne sommes nous pas confronté à la possibilité permanente de la chosification de l’autre, si répandue, en confondant les concepts de réversibilité et de réciprocité ?

Dans cette perspective du caractère essentiel et fondateur de la rencontre, parler de deux niveaux de réciprocité a-t’il un sens chez Misrahi ? Ne paraît-il pas fallacieux de prêter de tels développements à Misrahi ?

« […] parmi tous ces obstacles plutôt, Buber n’en retient qu’un, que je n’ai pas encore nommé. C’est celui-là que l’on va étudier, c’est celui-là que Buber met en évidence : la chosification. Le premier rapport à autrui est un rapport de chosification. On connait autrui à travers des concepts scientifiques, à travers des concepts qui sont des classes conceptuelles – des concepts pseudo-scientifiques bien entendu, et de pseudo-classes bien entendu. C’est-à-dire que l’on réduit l’autre à être le résultat d’une série de causalité, d’une série de lignes causales. Autrui est un résultat, et comme résultat il est une chose. Il est chose à la fois comme résultat et comme détermination. Il est défini dans un cadre donné, justement par les causes qui l’ont produite. Il y a à la fois détermination dans la présence, et puis déterminisme dans le temps. Les deux termes signifient pas exactement la même chose, déterminisme et détermination. Mais de toute façon une perception extérieure de l’autre le chosifie, le transforme en chose, le réduit comme on dit. La réduction est le premier obstacle à la communication. Et cette réduction est une tentation permanente puisque autrui est toujours perçu de l’extérieur. Tout cela est désigné par l’ouverture par l’expression suivante : le règne du « Je-cela ». Il étudie deux mots-principes. Il s’appuie sur le langage. Il appelle « mots-principes », en réalité deux groupes de deux mots. Deux groupes de deux termes. C’est chacun des groupes qui est appelé par couvert un « mots-principe »: Le « Je cela » et le « Je Tu ». Lorsque nous vivons sous l’égide, pourrait-on dire, sous le principe, sous le mot principe, sous la loi du « Je cela », alors nous chosifions autrui. Nous chosifions autrui et nous n’entrons évidemment pas en relation avec lui. Nous réduisons autrui à ses déterminations externes. »

Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 6/23
https://maphilosophie.art.blog/2025/01/03/les-relations-a-autrui-6

Quand vous ecrivez : « J’ai dit « chez Misrahi » pour rappeler qu’il y a deux niveaux de liberté et d’authenticité. Il est donc clair que tout amour, amitié, et même idéologie, est déterminé par le niveau de liberté auquel on est ou non parvenu. C’est vrai pour la réciprocité comme pour le reste. », il apparaît plutôt que vous passez complètement à côté de la compréhension de l’événement fondateur de la réciprocité qui est : la rencontre. Nous pourrions dire que chez Misrahi, où commence la réciprocité commence la vraie liberté. Dans cette mesure n’est-ce donc pas un non-sens de parler de deux niveaux de réciprocité ?

« La rencontre avec l’autre est une activité. Il faut être en activité pour percevoir l’autre. C’est dans les moments où on est passif, au contraire, qu’on ne voit même pas les autres. Les autres ne peuvent pas s’imposer à nous quand nous sommes passifs. On ne les voit pas. On voit, en effet, des pauses, des ombres… Il faut être actif ou, si vous voulez, éveillé pour être conscient de la présence d’un autre qui va être également actif et éveillé. En outre, cette activité totale, il va un peu plus loin, il la décrit comme mouvement vers. C’est-à-dire que l’activité n’est pas le simple fait d’être conscient, vigilant, bien réveillé en pleine possession de ses moyens, mais là, non, l’activité c’est quelque chose de plus encore. L’activité c’est tout cela plus le mouvement vers. Pour rencontrer autrui, c’est-à-dire son mouvement vers nous, il faut déjà que nous soyons mouvement vers lui. Vous voyez, je généralise très vite. Très vite, je passe à une description que je reprendrai plus explicitement tout à l’heure qui devrait faire partie de la deuxième partie de cette analyse. Je vous dirai tout à l’heure ce qui est intéressant dans les analyses religieuses de Buber, c’est bien sûr l’effort pour renouveler la religion mais ça, bon, ça me concerne moins, mais surtout tout ce qu’il décrit peut avoir une portée non religieuse, une portée humaine. »

Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 4/23
https://maphilosophie.art.blog/2024/11/22/la-relation-a-autrui-4/

Enfin sous écrivez : « on ne fait pas de philosophie sérieuse sans une réflexion sur le langage ». Ne manquiez-vous pas de réflexion si le langage et de rigueur en prêtant à l’auteur des choses qu’il ne dit pas ?

A : Si vous prenez le mot réciprocité dans le sens spécial et extrêmement restrictif que lui donne Misrahi alors vous avez raison. Ma phrase il y a deux niveaux de réciprocité chez Mirsahi est effectivement fausse. Je voulais juste dire qu’il y a effectivement une réciprocité à partir du moment où une communication est établie. Si j’étais dogmatiquement Misrahien j’aurais dû employer le terme de réversibilité que seuls ceux qui ont travaillé Misrahi en détail peuvent comprendre. Personnellement je regrette que parfois Misrahi emploie des termes en dehors de leur usage ordinaire, alors même qu’il disait lui-même attaché à un usage le plus proche possible de l’usage courant. L’objet de cette discussion n’était pas de construire une hermétique ou une généalogie du système misrahien en historien de la philosophie, mais de traiter une question concernant la relation à autrui et la communication. Il faut être d’une particulière mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’on peut parfois dévier de l’usage obligé du jargon philosophique d’un auteur sans pour autant le trahir comme j’ai pris la peine de l’expliquer. Il est clair maintenant pour tout le monde que vous n’essayez pas de comprendre sincèrement ce qu’on vous explique avec un minimum d’honnêteté. Alors oui comme vous êtes un stalinien intolérant, je redis que oui vous avez raison j’ai eu tort de parler de deux réciprocités chez Misrahi  mais tout le monde ici sauf vous aura compris ce que je voulais dire.

B : Non. Il aurait suffit de ne pas affirmer « Il y a donc chez Misrahi deux niveaux de réciprocité la première qui est une mise en relation de deux consciences, sans autre conséquences.… », c’est manifestement faux, et sans l’éclairage de notre échange cela s’imposait par votre seule affirmation.

Or Misrahi n’utilise jamais le mot réciprocité pour désigner autre chose que la réciprocité authentique, il y a de bonnes raisons, comme celles déjà citées plus haut. Un peu de rigueur ne nuit pas à la compréhension n’est-ce pas ? Notre but ici n’est ni de parler des mots, ni d’herméneutique du système Misrahien, mais de parler des choses mêmes. Au stade de la réversibilité il n’y a pas de rencontre véritable, l’autre peut-être une chose, pourquoi pas un robot ? Appeler cela une réciprocité de premier niveau en l’attribuant à Misrahi, n’est-ce pas se couper de toute possibilité de comprendre ? 

A : Si vous voulez… Interdisons donc à la terre entière de parler de « réciprocité » juridique, diplomatique, comme du reste le fait Misrahi lui-même. D’ailleurs, il parle toujours de réciprocité vraie, vive, etc… ce qui suppose qu’il y en a une qui n’est ni vraie ni vive, etc… Je reconnais que j’ai peut-être eu tort d’employer cette expression comme ça, car j’aurais dû penser au gardien du temple sourcilleux à la moindre déviance… mais j’ai aussi donné mes raisons. Ou alors il faut prendre les juristes et les diplomates pour des imbéciles. D’ailleurs, si je négocie un contrat, par exemple avec un agent imobilier, lui n’est pas présent en tant qu’individu, intériorité, car il se cache derrière sa fonction et peut même faire semblant d’être d’accord avec moi. Si je négocie vraiment, il peut accepter mes demandes, etc… il y a bien là un vrai dialogue, une vraie présence, quoique fausse en fait, inauthentique. Et il y a en même temps deux intentionalité qui parient sur la valeur d’une négociation et d’un contrat, lui et moi sommes bien d’accord là-dessus. C’est donc bien une réciprocité au sens ordinaire et Misrahi a tort à moin avis de réserver l’exclusivité du mot « réciprocité » à la seule relation vive, forte amoureuse, etc… Ce d’autant plus qu’il emploie aussi le mot pour les relations internationales, où là il n’y a pas du tout de présence humaine vraie mais seulement des gens en représentation, mais qui savent bien l’effectivité de cette représentation et ne sont pas dupes. Si ce mot ne voulait dire que cela, les adjectifs seraient superflus. Il y a donc bien ici un problème de rigueur, mais pas de mon côté en fait. Mais en réalité notre débat est surréaliste et inutile car il n’y a aucun enjeu de fond dans cettte question de vocabulaire. En revanche, distinguer des niveaux de responsabilité ça c’est un enjeu fondamental car cela pointe la complicité coupable des élites dans les régimes fascistes.

B : Donc la rigueur, quand on commente un auteur, cela consisterait à lui conseiller de changer son vocabulaire, pour s’adapter à la rigueur du commentateur ? N’est-ce pas cela qui est surréaliste ?

Pour ma part je préfère comprendre ce que dit Misrahi, approfondir le vocabulaire dans son sens philosophique et ne pas confondre négociation et relation humaine, n’est-ce pas là un enjeu de fond ?

« Si je donne, tu me donnes, si tu me donnes, je te donne. Ça c’est la réversibilité, l’échange, le calcul, la ratio en tant que calcul, la rationalité, la base de l’harmonie fondée sur des calculs rationnels d’intérêt. C’est mieux que la guerre, mais c’est pas cela la réciprocité. La réciprocité et la mutualité gratuite de deux mouvements identiques et inverses. C’est-à-dire, le fait que chacun des mouvements n’est pas un calcul qui attend une réponse. Quand le mouvement attend une réponse, il est à la rigueur, il est dans la raison ou dans la politique ou dans le droit ou dans le commerce ou dans la guerre, il n’est pas dans la relation humaine. La relation humaine est une relation qui est un don sans attente de réciprocité au sens où, mettons les guillemets, au sens où on emploie le mot réciprocité en diplomatie. Nous accordons à vos ressortissants qui habitent sur notre territoire telles et telles prérogatives à charge de réciprocité. Ça veut dire à condition que de votre côté dans votre territoire vous accordiez à nos ressortissants les mêmes droits et avantages. C’est la base rationnelle des relations internationales et même des relations de droit à l’intérieur d’une société. Mais le mot réciprocité peut avoir plusieurs significations, n’oublions pas la richesse du langage. Ici, nous lui donnons le sens philosophique. Et c’est parce que le langage polysémique que j’essaie d’opposer réversibilité et réciprocité. Mais la réversibilité étant bien sûr la condition de base elle-même appuyée sur l’intelligence – sur l’intelligence imaginative qui est capable de former des opérations réversibles, ou de comprendre la réversibilité des opérations en faisant des opérations logiques ou mathématiques – ça, c’est la base logique de l’activité possible de réversibilité dans tous les domaines empiriques, eux-mêmes base de la conscience de réciprocité à un niveau supérieur : identité de deux mouvements inverses mais qui ne sont par tels par calcul. Alors là, on est vraiment en présence d’autrui, autrui au sens fort cette fois, pas autrui abstrait. »

Robert Misrahi – cours de La Sorbonne – La relation à l’autre 6/23
https://maphilosophie.art.blog/2025/01/03/les-relations-a-autrui-6/

 A: Merci pour cette transcription de cours qui va enfin vous permettre de comprendre les enjeux. Car bien entendu, puisque nous discutons ici en « philosophes », j’imagine que votre attitude à vous envers moi n’est pas dans la réversibilité mais la réciprocité humaine et chaleureuse qui sied au philosophe existentialiste dont l’ambition est de répandre la joie.


« C’est la base rationnelle des relations internationales et même des relations de droit à l’intérieur d’une société. Mais le mot réciprocité peut avoir plusieurs significations, n’oublions pas la richesse du langage. Ici, nous lui donnons le sens philosophique. Et c’est parce que le langage polysémique que j’essaie d’opposer réversibilité et réciprocité. Mais la réversibilité étant bien sûr la condition de base elle-même appuyée sur l’intelligence – sur l’intelligence imaginative qui est capable de former des opérations réversibles » Misrahi

Ben oui,,,, c’est ce que je disais ! Mais soyons plus précis :


« Ici, nous lui donnons le sens philosophique » Misrahi

Cette phrase de Misrahi est fausse et trompeuse, surtout dans un cours de licence, La phrase correct serait « nous lui donnons UN sens philosophique PARTICULIER, au-delà de son usage philosophique le plus fréquent », Cette définition de la « réciprocité » est propre à Misrahi (et Buber) mais pas à la catégorie dite de réciprocité chez Kant ni dans l’usage juridique, ni même chez Lévinas cité dans l’étude suivante où le mot est employé là où Misrahi parle de « réversibilité », Notons au passage que Misrahi dit d’abord « nous », usage universitaire pour dire modestement « je ». Mais il est encore plus clair par la suite dans le passage suivant :

« Et c’est parce que le langage est polysémique que j’essaie d’opposer réversibilité et réciprocité »

Lisons bien : « je » et « essaie de », Il n’a pas informé clairement les étudiants du caractère particulier, inhabituel de sa définition, mais, sélectionnant ainsi entre les étudiants attentifs et les autres, il signifie clairement l’évidence de son originalité, surtout après avoir souligné la nécessité de lire les auteurs qu’il critique !

En somme, Misrahi ne joue pas sa tête sur cette distinction langagière, Au-delà du pointillisme rationnel dont se moquait Bachelard, Misrahi demande à être lu selon le troisième genre de connaissance et pas le deuxième, Ce qui compte chez lui, ce ne sont pas les mots mais les idées qu’il défend, à savoir qu’il y a une réciprocité « inauthentique » au sens sartrien, qu’il choisit, lui, d’appeler « réversibilité » mais qui est en réalité une « réciprocité » banale, au sens ordinaire, Et il a bien raison de l’opposer à la « réciprocité » vive, vraie, humaine, comme je l’ai dit hier, en « misrahisme » de stricte obédiance, vous avez raison de me corriger.

B : Pour ma part je comprends plutôt qu’il est essentiel de ne pas faire d’amalgame et de diminuer les enjeux et la portée de l’opposition entre réversibilité et réciprocité qu’introduit Misrahi à dessein. Dans le premier cas l’autre peut être une chose, dans le deuxième cas l’autre est indubitablement un alter ego , c’est-à-dire indubitablement un humain. Mais concluons : nous avons collectivement mieux compris Misrahi, la raison de fond et les enjeux pour lesquels il oppose réversibilité et réciprocité, cela est bien.

Illustration : Marc Chagall

À propos de Ernst Bloch

L’ESPÉRANCE ET L’UTOPIE

C’est dans le contexte pessimiste de ce [XXe] siècle que, d’une façon paradoxale, un philosophe parvient à considérer à la fois les désirs concrets de ses contemporains, et les interrogations philosophiques de l’homme de réflexion: Ernst Bloch, philosophe allemand, exilé aux États-Unis, revenu dans l’ancienne République démocratique allemande, puis réfugié dans l’ancienne Allemagne occidentale. L’originalité de son entreprise mérite qu’on sy arrête un moment.

Passé par le marxisme, mais souhaitant en dépasser le dogmatisme, Ernst Bloch prête une attention neuve à la construction de l’avenir. Contre toutes les philosophies de l’histoire qui, à la suite de Hegel, croient rendre compte d’un passé déjà accompli ou d’un avenir répétitif et prédéterminé, Ernst Bloch s’efforce de comprendre l’avenir comme l’œuvre créatrice des individus et des groupes.

Cette œuvre créatrice s’enracine dans des structures de la conscience individuelle qui impliquent un rapport à des fins qui valent comme souverain bien, et à une visée qui est celle-là même du bonheur. « L’existence dangereuse, correctement saisie, est à l’existence heureuse ce que le feu est à la lumière; c’est le bonheur qu’éclaire déjà la lueur qui sort de la bouche à feu. » (E. Bloch, Le Principe espérance, t. III, Paris, Gallimard, 1991, p. 27.) Seule une telle visée du bonheur, fût-il le plus difficile, le plus dangereux et le plus lointain, peut rendre compte du mouvement de l’histoire. Celle-ci, loin d’être le déroulement plus ou moins dialectique d’une nécessité abstraite et globale, est, au contraire, l’activité des individus tournés vers un souverain bien qu’ils situent dans l’avenir. Celui-ci est l’œuvre des individus dans l’exacte mesure où ils sont toujours portés, dans le présent, par le « souhait » d’un certain idéal à réaliser et par l’« espoir » ou l’espérance de voir un jour l’avènement effectif de cela qui est désiré.

Tout l’effort d’Ernst Bloch est consacré à la compréhension de ce dynamisme créateur. D’une part, il analyse tous les actes de la conscience qui participent à la création de l’avenir et, d’autre part, il décrit toutes les œuvres et les activités qui manifestent cette activité créatrice, ou qui en sont le fruit, dans tous les domaines de la civilisation humaine.

Et d’abord l’activité même de la conscience.Ernst Bloch la situe au premier plan, à l’encontre même de ses compagnons de l’ancienne R.D.A. et au terme d’une réflexion commencée longtemps auparavant durant son exil aux États-Unis (entre 1938 et 1949).

Ce qu’il appelle la « catégorie Espérance » rend compte de tous les aspects et de toutes les implications de l’activité de la conscience présente : elle est par essence tournée vers l’avenir et, par définition, vise en cet avenir un bien suprême, une extrême satisfaction, ou la réalisation d’un rêve.

La « catégorie Espérance » se livre d’abord à la réflexion comme étant la présence active et actuelle du « non-encore-réalisé ». La conscience est, par sa structure la plus décisive, toujours habitée par le « non-encore-réalisé » et toujours tournée vers le « front du possible ». Les différentes couches de la catégorie de la possibilité, ainsi que les significations « horizon», « Novum », ou « front », constituent les modalités concrètes du rapport à l’avenir, et c’est ce rapport riche et multiple à l’avenir qui constitue le présent même de la conscience. Ainsi l’action véritable est la mise en œuvre, par la conscience, d’un certain nombre d’attitudes qui rendent compte du lien du présent à l’avenir : le « nouveau », le « devant nous », le « médiatisé » sont des contenus dynamiques et constants de l’activité. Le « présent authentique » comporte toutes ces dimensions et ces tensions créatrices, et c’est pourquoi la conscience est « mouvement ».

Plus radicalement encore, le noyau principal de la conscience utopique, c’est-à-dire de la conscience réelle et réellement consciente de tous ses pouvoirs, est le « franchissement ». Il y a là un vécu dont la signification est primordiale : il implique toutes ces activités de dépassement, de transcendance et de transgression qui, portant la conscience au-delà d’elle-même et de son propre présent, la portent vers son propre au-delà, vers son propre possible qu’elle anticipe pour le réaliser, et qu’elle réalise en l’anticipant.

La « catégorie Espérance » n’est donc pas la propension à se perdre dans une croyance en un avenir meilleur. Elle est la structure dynamique d’une conscience définie simultanément par la conscience de la possibilité, le franchissement du présent et le souhait d’un avenir extrême. La substantialité même de la conscience, ce qui fait son existence et son sens, est, en effet, le désir et le « souhait », le mouvement vers la perfection, la plénitude et l’idéal.

Le second axe de la réflexion d’Ernst Bloch illustre bien, par ses réalisations effectives, le sens de cette conscience anticipante. C’est l’imagination qui, alors, entre en jeu. Elle est la médiation entre le désir et l’œuvre, à la fois puissance d’anticipation et puissance de réalisation, puissance visionnaire et puissance créatrice. La richesse des analyses et de la culture d’Ernst Bloch est immense. Lauteur part des rêves éveillés les plus simples, et des désirs vitaux les plus élémentaires, pour parcourir tous les domaines de la création humaine qui permettent de constater l’existence et l’efficacité de ce constant désir d’un avenir si parfait qu’il est comme un bien et un bonheur suprêmes. L’auteur rencontre alors les « images-souhaits » reflétées dans ces « miroirs » que sont, par exemple, les littératures populaires, la danse ou le théâtre, et il analyse longuement ces « épures d’un monde meilleur » que sont la médecine ou la technique, l’architecture ou les systèmes sociaux utopistes. Toutes ces anticipations sont créatrices et fécondes, et toutes impliquent, en effet, l’idée d’une histoire à construire et d’un progrès vers la réalisation d’un bonheur concret digne d’être considéré comme un souverain bien.

Il n’est pas jusqu’aux grands systèmes philosophiques où Ernst Bloch n’aperçoive un « paysage du souhait », étroitement relié à la sagesse. Mais les préoccupations de l’auteur sont toujours concrètes et c’est dans la même perspective de souhait, d’espérance et de franchissement qu’il conduit une réflexion sur « la journée de huit heures, la paix dans le monde, le temps libre et les loisirs ».

C’est au terme de cette réflexion, dans le tome III de son grand ouvrage, que s’expriment avec le plus de force les significations de l’ouverture et de l’espérance : il s’agit bien, dans tous ces mouvements de la conscience anticipante et créatrice, d’un souverain bien qui est, comme le bonheur, intuitif et concret, existentiel et absolu.

Le bonheur est alors « l’équilibre parfait ou l’heureux rapport entre le dedans et le dehors, mieux connu sous le nom glorieux de joie ».

Ernst Bloch conduit cette description de l’existence heureuse (qu’il a raison de désigner par le beau nom de joie) en analysant quelques-uns des modèles de perfection qui orientent toujours l’action et la vie, telles qu’elles sont décrites par les plus grands créateurs. C’est ainsi qu’existent des « modèles d’adéquation de l’homme avec lui-même », des « paradigmes » du rythme de la volonté ou de la contemplation avec le double éclairage Dionysos-Apollon, ou vita activa-vita contemplativa ; existent aussi des « prototypes du franchissement de frontières » avec Faust et le pari de « l’Instant exaucé », des « paradigmes du franchissement de frontières abstrait » à l’exemple de Don Quichotte et de Faust. Mais « le franchissement et le monde le plus intensément humain qui soit » se réalisent dans la musique.

Ou plutôt, devrait-on dire, commencent à se réaliser dans la musique. Pour Ernst Bloch, en effet, celle-ci est née d’abord comme « un appel lancé à l’adresse de ce qui manque », et qui est situé « de l’autre côté de la frontière ». La musique est ainsi constituée « par le matériau de l’espérance, vivace jusque dans les accents de la souffrance causée par l’époque, le monde, et même la mort ». C’est pourquoi toute musique, et non pas seulement la musique romantique, est toujours expressive, comme on le voit chez Jean-Sébastien Bach ou Josquin des Prés. L’opposition forme-expression affective est absurde car toujours la forme n’est que le moyen « d’atteindre une diction qui surpasse la parole […] et en fin de compte et toujours: la formulation d’un […] appel ». Et ce qui s’exprime ainsi est l’ « Humanum », c’est-à-dire la plénitude de l’espérance humaine.

Il reste que la musique ne fait ainsi que commencer l’expression du plus intensément humain. Selon Ernst Bloch, ce sont les créations religieuses de l’humanité qui expriment pleinement ces désirs de perfection. Mais il appartient aux athéismes, et notamment à celui de Lucrèce et de Feuerbach, à la fois matérialistes et exigeants, de libérer l’humanité de la transcendance, tout en conservant le mouvement et le désir du souhait du meilleur: « C’est Jupiter Optimus Maximus que l’athéisme abolit essentiellement, mais non pas le contenu optatif de l’Optimum Maximum lui-même ». L’élan vers le haut finit ainsi par être un élan vers l’avant, et les choses d’ici-bas se révèlent à la longue moins « invalides » que les choses d’en haut. Ernst Bloch nous rend très sensibles à cette réalité et à cette efficacité du « rêve vers l’avant », et il sait promouvoir simultanément la lucidité et l’enthousiasme, l’ouverture au monde des possibilités réelles et le dynamisme créateur du désir et du rêve.

Ernst Bloch nous appelle au désir de l’extrême et sait nous montrer que seul ce désir est créateur de réalité. Et en ce désir, en cette réalité humaine auto-créatrice, ce qui prend forme est la plénitude parfaite de l’accord avec soi-même. Chesterton, cité par Ernst Bloch, écrivait: « L’homme qui na pas, constante à l’esprit, une image optative de sa propre perfection, est aussi monstrueux qu’un homme sans nez. » L’image « optative » désigne ici l’image idéale de soi-même, celle qui, parmi plusieurs autres, serait à la fois préférée et souhaitée, désirée comme incarnation de sa propre perfection à construire. C’est cette idée dynamisante que reprend Ernst Bloch lorsqu’il écrit : « Le souhait édifie et crée du réel …. Le désir de devenir conforme à soi-même attire l’âme, il est la solution offerte par l’idée au cristal total qu’est la réalité renouvelée, il est l’esprit qui […] s’oriente vers notre avenir avec la force de l’aimant, vers cet avenir du monde qui dirige constamment ses regards sur nous … »

Ainsi la genèse réelle n’est pas au début mais à la fin et « elle ne commencera à commencer que lorsque la société et l’existence deviendront radicales… ». Dès que l’homme fondera ce qui est sien dans une démocratie réelle, « naîtra dans le monde quelque chose qui nous apparaît à tous dans l’enfance, et où personne encore n’a jamais été : le Foyer ».

QU’EN EST-IL DU SUPREME DÉSIRABLE?

L’apport et la force de la pensée d’Ernst Bloch sont considérables. Contre le dogmatisme déterministe et chosiste, il relie bien l’action historique et l’action en général à leur racine individuelle: le souhait, le désir et l’espérance. L’action s’invente à partir de l’imagination d’un monde meilleur et, par conséquent, à partir de l’avenir. Et celui-ci est notre œuvre, loin qu’il soit le résultat nécessaire et mécanique d’un passé qui ne ferait ainsi que se répéter lui-même dans un avenir sans avenir. Ernst Bloch a ainsi réhabilité l’utopie et la pensée utopiste, en montrant que l’histoire est créée, non par les dogmes et les idéologies figées, mais par les utopies rêvées et mises en œuvre par les individus. La voix d’Ernst Bloch est une belle exhortation à l’espoir, et une remarquable analyse des catégories de l’espérance.

Il reste que l’utopie, chez Ernst Bloch, laisse un certain nombre d’interrogations sans réponse, et cela en raison de l’obscurité de certains points de doctrine. Lorsque l’auteur nous parle de « souhait », ou de « paradigmes» de la perfection, il insiste à bon droit sur le moteur de l’action, mais il ne se prononce pas sur les possibilités de réalisation de ces idéaux. Ils sont efficaces comme sources du mouvement, mais sont-ils efficaces comme origines d’une incarnation réelle de ces idéaux? Trop souvent, Ernst Bloch évoque le monde objectif comme cadre et limite du possible; mais ces « possibilités objectives » ne sont-elles pas précisément définies par le désir et le souhait eux-mêmes ?

On ne saurait en effet considérer que les « possibilités » sont inscrites à l’avance dans le monde objectif: le tracé d’une future voie ferrée, par exemple, n’est pas inscrit dans la montagne ou la rivière, mais inventé à partir du terrain, avec des viaducs ou des ponts ou des tunnels inventés et construits de toutes pièces par l’esprit humain. C’est après l’action que l’esprit projette rétroactivement, dans le passé, un « avenir » qu’il appelle possible. C’est donc le désir et le souhait eux-mêmes qui s’inventent des possibles (tels des gratte-ciel ou des autoroutes de montagne) et remodèlent ainsi la réalité. Il en va de même dans l’ordre de l’histoire et de l’invention politique: seul un réalisme étroit pourrait penser que l’histoire est prédéterminée par le possible et ses « limites ». Car on ne peut savoir ce qui est possible qu’après avoir tenté l’épreuve: c’est après l’action que se définissent les limites et les franchissements.

C’est pourquoi, dans sa référence prudente aux « possibilités objectives », Ernst Bloch risque de se trouver en contradiction avec ce qui fait l’essentiel de son inspiration. Il semble à nouveau faire sienne une théorie « objective » de la situation, qui soumet encore celle-ci à des déterminismes plus puissants que le désir et à des limites antérieures à l’imagination.

Quand il évoque le bonheur et son nom « glorieux » qu’est le terme de joie, il nous semble que l’auteur se satisfait d’une allusion formelle au désir de perfection mais ne se consacre guère à l’analyse des contenus. Il met en évidence un moteur et une énergie, il n’est pas certain qu’il élucide des contenus qui seraient le corrélat véritable du désir, c’est-à-dire la substance même du « monde meilleur » que visent le rêve, le souhait et l’espérance. Le désir utopique est bien mis en évidence, mais l’objet de ce désir reste fort obscur. Lorsqu’il réfléchit sur le Divin, Ernst Bloch, sans apporter de lumière véritable sur ce qu’il entend par ce terme, se borne à évoquer « ce qui ne s’est pas produit, jamais et nulle part, bref, c’est une perfection qui apporterait la satisfaction utopique du besoin propre à l’espérance. Depuis toujours, c’est le divin qui se trouve au faîte de l’Idéal ». Cette description reste formelle, puisqu’elle rencontre seulement les concepts de « perfection», d’« espérance » et de « lointain » (dans l’ordre de l’espace ou du temps). Qu’il s’agisse du religieux, du politique ou de l’esthétique, Ernst Bloch met seulement en évidence un mouvement et une espérance, un appel et un lointain, mais sans jamais être en mesure de proposer des contenus précis et clairs, susceptibles d’être à la fois expérimentés, pensés et communiqués. Or, il est possible que ce paradigme de la perfection qu’est le Divin corresponde à certains aspects vécus de l’expérience humaine elle-même. Ernst Bloch n’y fait jamais allusion. De même, il ne décrit pas le contenu et les significations de l’objectif ultime qui impliquerait à la fois bonheur et liberté. Il écrit, à la fin de son ouvrage: « Aussi clairement visible et distinct que soit le but, dans le contexte d’une société en mouvement et en progression vers sa forme sans classes, l’objectif ne pourra pas être atteint si le sujet ne vise pas au-delà de lui ». Quel est cet au-delà de la société sans classes qu’il conviendrait de poursuivre pour réaliser auparavant cette société? Ernst Bloch ne le dit pas, et ne pressent pas même l’existence d’une question. Il parle d’une « vocation de l’homme pour l’Inouï », mais ne dit rien de son contenu. La foi véritable est, pour Ernst Bloch, « foi du savoir de ce qui germe, de ce qui est encore non éclos dans le monde […]. Et comme le Meilleur est encore en suspens, il faut, nous devons avoir foi en lui, afin qu’il aboutisse ». Mais quels sont le sens et la substance de ce « non éclos »? Quels sont la substance et le contenu de ce « Meilleur »?

L’absence de réponse à la question du contenu se double d’une obscurité à propos des voies qui conduiraient à la réalisation de l’idéal. C’est au cœur de la souffrance et de la détresse que se situe, pour Ernst Bloch, le désir et l’espérance d’un monde meilleur. C’est dire que l’idéal se situe sur le même plan que la réalité quotidienne défectueuse, dans un horizon qui est comme le prolongement du monde empirique où l’idéal a germé. De cette homogénéité, Ernst Bloch ne s’étonne pas. C’est au-delà de la misère que se trouverait la société sans classes, et c’est au-delà de cette société, mais sur le même plan, que se trouveraient « l’Inouï» et le souverain bien. À partir de cette homogénéité du monde actuel et du monde idéal, quels sont les moyens envisageables? Ernst Bloch n’en dit rien en dehors de sa référence discrète au combat des marxistes. Tous se passe comme s’il avait seulement souhaité nous ouvrir à l’espérance, mais en restant discret sur les contenus de notre espoir et muet sur les moyens de sa réalisation. Mais une exhortation à l’espérance peut-elle suffire à nous convaincre de sa pertinence?

Le mérite d’Ernst Bloch, son originalité et son courage restent entiers. Peut-être est-ce à nous, en effet, nous les générations suivantes, qu’il appartient de répondre aux questions que, avec Aristote et Spinoza, il nous a aidés à formuler. Et peut-être fallait-il attendre que le dogmatisme marxiste et les sociétés communistes s’effondrent, pour que soit dégagé un horizon où il sera possible de répondre enfin à la question de savoir ce que peut être aujourd’hui le suprême désirable et le monde « Meilleur ».

Robert Misrahi LE BONHEUR Essai sur la Joie Introduction

La conversion

La septaine : on est enfin venu pour que vous puissiez nous parler de la conversion qui est un thème majeur dans votre oeuvre. C’est à vous.

R.M. : Oui, je vous remercie d’être venu. J’aime toujours bien m’adresser à vous et parler de choses qui nous paraissent à tous importantes.

Alors, nous pouvons aller tout de suite au cœur du problème. Le problème, c’est que dans la société qui nous entoure, rien ne va plus. Et ça, c’est vrai pour notre temps, comme c’était vrai hier, comme peut-être ce sera vrai demain. Rien ne va plus. Et c’est vrai pour la société dans son ensemble. Et parfois, ça peut être vrai pour notre vie et pour la vie individuelle d’un individu. Rien ne va plus.

Que fait-on ? Je propose, allons tout de suite au cœur du problème, je propose de changer complètement de perspective dans notre vie. Dans notre pensée, c’est-à-dire l’appréciation que nous faisons, que nous donnons, le sens que nous donnons aux choses. Le sens que nous donnons aux choses, aux événements, significations que nous recevons ou croyons recevoir, il faut que toutes ces significations soient bouleversées. Nous devons commencer par une conversion générale de nos vues sur le monde.

Il n’est pas utile de réfléchir lorsqu’on est au cœur des problèmes, il n’est pas utile de réfléchir immédiatement sur les solutions. Elles seront mal venues. Elles ne seront pas appuyées sur du solide. Or, il faut que les solutions que nous allons proposer aux maux de la société ou des individus, il faut que ces solutions soient solides, pour mériter les efforts que nous allons consacrer à leur mise en œuvre.

Nous ferons appel, pour simplifier les choses donc, au mot « conversion ». Nous allons opérer une conversion. Mais, bien entendu, nous ne donnons pas au mot « conversion » un sens religieux. On peut passer très vite là-dessus. Il ne s’agit pas de conversion religieuse. Il ne s’agit ni d’entrer dans une nouvelle religion, ni d’entrer dans la religion en général. Il s’agit de tout autre chose. Il s’agit d’une conversion philosophique, c’est-à-dire, comme on l’entend parfois dans le langage populaire, qui vise là une vraie chose. Le langage populaire parle de « changer les mentalités ». Eh bien, c’est un peu ça que je propose. Mais changer les mentalités, c’est une expression trop vague et qui laisse croire que les mentalités sont comme des cadres, des cases présentes dans un cerveau avant même qu’il n’avise. Il y a des cases préliminaires. Alors, il faut changer de mentalité, c’est changer de cases, changer de tiroirs. Non, il ne s’agit pas de ça. Car nous avons affaire à un être humain, c’est-à-dire un être libre.

Je résume. Quand les choses ne vont pas et que nous voulons résoudre tous les problèmes, nous devons opérer une conversion, non pas audibieuse, mais philosophique. Cette conversion va consister dans un changement radical de notre rapport au monde, c’est-à-dire de ce que nous croyons, de ce que nous croyons du monde et de ce que nous croyons de nous. Car nos croyances ne sont pas, comme on le croit trop souvent, des idées toutes faites qui flottent dans l’air, et que quelqu’un met en nous ou enlève de nous. Les croyances ne sont pas des idées toutes faites sans personne pour les penser. Ce qui est premier, c’est l’individu humain. Il n’y a rien autour de lui. Il y a l’individu humain. Il est jeune, il apprend beaucoup de choses, c’est sûr, et il a une mémoire, c’est sûr. N’allons pas croire — ce serait un préjugé de départ qui nous bloquerait — n’allons pas croire que ce que nous allons apprendre va constituer des structures inamovibles en nous. N’allons pas croire que ce que nous apprenons, ce qu’on nous inculque, s’inscrit d’une façon définitive en nous, il n’en est rien.

Ouvrons une toute petite parenthèse qui va nous renvoyer à des choses que nous avons déjà dites jadis : On va faire une parenthèse courte. La voici : N’oublions pas que nous sommes des êtres libres, totalement libres. Je ferme ma parenthèse. Alors ne l’oublions pas. A partir de maintenant, nous nous adressons à un être libre.

La conversion dont il va s’agir, nous la désignons par un acte unique, nous disons l’acte de conversion. Car il est plus commode de présenter comme un acte unique, un acte qui a en réalité trois dimensions. On va examiner ces trois dimensions en souhaitant que tout soit clair parce que en réalité, tout est simple. C’est extrêmement simple ce que je propose. Ça paraît compliqué en vertu d’un préjugé hostile à la connaissance.

Première conversion, je vais l’appeler — une fois qu’on aura défini le mot, on verra que c’est tout simple — conversion gnoséologique. Ça veut dire tout simplement conversion relative à la connaissance. Vivre, c’est aussi connaître. Connaître, c’est se rendre compte que devant nous, il y a un monde, il y a un espace, il y a des objets, ils ont une signification. Les objets ont une signification. Les objets, les êtres humains ou vivants ont une signification. La conversion gnoséologique va consister dans le renversement de ce mouvement qui existe ou qui est censé exister, entre un objet et moi. Je suis spectateur. Je vois ici une cafetière. À 2 mètres de moi ou 1 mètre 50 et il y a une cafetière. Ou plus loin, là-bas, il y a un téléviseur. Je vais prendre le téléviseur pour ma démonstration. La conversion gnoséologique va consister dans le renversement de ce pseudo-mouvement des choses. Quel mouvement ? C’est que le téléviseur est en lui-même un téléviseur et que l’idée téléviseur s’impose à moi. Je regarde autour de moi, je tombe sur le téléviseur et je dis : « Il y a là un téléviseur. » Si je veux, j’essaie de découvrir de quelle marque il est etc. Comment il fonctionne ? Qu’est-ce qu’il me permet de le faire fonctionner ? Tout cela est la vie ordinaire, la vie pratique. Il y a donc — faisons attentionil est censé y avoir — on dit que, mais c’est pas sûr — on dit qu’il y a là un téléviseur, en lui-même. C’est pas moi qui créé le téléviseur. Le téléviseur est bien là devant nous. Et bien ça, c’est une croyance. Je crois qu’il y a là le téléviseur. En réalité, il n’y a pas de téléviseur. Il y a : un rectangle noir. Il y a un objet X qui est un rectangle noir. Si je ne fais pas une opération mentale, qui consiste à animer ce rectangle noir, alors il y a des fils, il y a des ondes, il y a une théorie de la physique, il y a mille choses, il y a des acteurs, il y a des gens qui parlent, etc. Il y a un spectacle, il y a des significations écrites. C’est moi qui fait tout ce travail. C’est moi, et non pas lui, le téléviseur, qui pose un téléviseur. Bref, pour aller vite, c’est moi qui invente le téléviseur. Avec un rectangle noir, je fais un téléviseur. La signification téléviseur, pour nous, modernes, est toute simple, le mot téléviseur, on comprend tout ce que ça veut dire. Mais, imaginons, un indigène de la forêt équatoriale ou d’Amazonie, qui n’aurait jamais vu de téléviseur, et qui en voit un pour la première fois, et qui voit une image, l’image d’un visage sur un écran noir. Comme un animal évolué, ou comme un homme primitif, il va tourner derrière l’appareil pour voir qui se cache derrière. Il ne sait pas ce que c’est qu’un téléviseur. Il ne peut pas, il ne peut ni le définir, ni le comprendre. C’est-à-dire que le téléviseur, même s’il est tout entier devant moi, même avec une batterie électrique, même avec tous les fils qu’il faut, même s’il est là tout entier devant moi, ce téléviseur tout seul posé là n’est pas un téléviseur. C’est une chose matérielle, rectangulaire et noire. On ne sait même pas ce que c’est. Autrement dit, voilà en quoi consiste la conversion. Situation de croyance, situation première de l’immédiateté sensible, la vie empirique de tout le monde, de nous tous. Il y a là un téléviseur. Là il y a une signification, c’est le téléviseur, et il vient s’imposer à moi. Quand je rentre dans la pièce, je ne sais pas si il y a là un téléviseur ou non. Je ne sais pas, je découvre et ça s’impose à moi. Or, après notre analyse, nous avons opéré un renversement. Ce qui est premier, ce n’est pas l’objet, c’est moi le sujet. C’est moi qui dit cette chose noire, c’est un téléviseur. La signification vient de moi vers l’objet et non pas de l’objet vers moi. Prenons un autre exemple, un tout petit peu plus compliqué. Là dans un combat, en temps de guerre, un combat aérien, on voit deux avions, l’un qui appartient aux bleus, l’autre qui appartient aux rouges, qui font un combat. Et à un moment, il y a un des avions qui est abattu. Au sol, toute une garnison crie de joie. On l’a eu ! Et puis pas loin, quelques kilomètres au-delà des tranchées, c’est un cri de lamentation « ils l’ont eu ». C’est-à-dire que l’objet n’a pas de signification absolue en lui même. L’objet est vu comme une catastrophe par les uns et vu comme une source de joie par les autres. Le même objet. Quelle est sa signification ? Positive ou négative ? L’événement nous mène vers la victoire ou vers la défaite ? Ça dépend. De qui ? Des sujets. Nous pensons qu’il nous mène vers la victoire. Les autres pensent que ça commence à mener vers la défaite. Les objets n’ont pas de sens en eux-mêmes. Non seulement l’objet qui est dans l’air et qui se déplace ne dit pas qu’il est un avion militaire. C’est une chose noire qui se déplace en l’air, c’est tout. C’est nous qui lui donnons le sens « d’avion militaire ». Et en plus, la signification de son activité, elle est flottante. Nous disons que c’est une victoire, ils disent que c’est une défaite. Pour le même événement physique. Autrement dit, maintenant je termine sur : conversion gnoséologique, conversion du point de vue intellectuel. La conversion intellectuelle va consister dans la prise de conscience que toutes les significations de tous les objets du monde leur sont données par l’esprit humain qui les contemple et non pas imposées à l’esprit par l’objet qu’il a devant l’esprit. C’est nous qui donnons du sens aux objets. C’est nous, on le voit d’après le deuxième exemple, qui donnons du sens aux situations, et qui donnons du sens aux actes. J’ai pris la bataille aérienne, je pourrais prendre un exemple littéraire, Robin des Bois. Robin des Bois qui vole les riches pour donner aux pauvres. Pour les riches, ce qu’il fait est catastrophique, c’est un crime, un vol. Et pour les pauvres, ce qu’il fait est généreux, c’est une bénédiction. Le même acte a des sens différents suivant l’observateur qui invente les significations. Alors ça veut dire que nous sommes, pour nous c’est la première conclusion, nous sommes libres devant les significations du monde. On ne pourra plus dire que le sens des choses impose à nous. C’est nous qui donnons du sens aux choses. Alors on est déjà plus souple dans l’espace. On est déjà plus libre de nos mouvements, libre de nos croyances. La beauté de la nature prouve bien — disent certains — la beauté de la nature prouve bien qu’il y a un créateur — les tulipes, c’est pas n’importe quoi — donc il y a bien un créateur de tulipes qui est : le bon Dieu. Qu’est-ce qui prouve toutes ces affirmations ? C’est moi qui donne du sens aux choses. Voilà que les choses, les montagnes, les falaises, les forêts, voilà que c’est devenu des créations ! Vous voyez, toute la beauté. Donc je crois qu’il suffit de regarder pour voir que j’ai un créateur. Un jour, on était dans un taxi, je parlais un peu avec le chauffeur. Puis on est arrivé à parler de Dieu. Parce que lui, il était musulman. Alors il voulait un peu poser une question, mais je n’ai pas voulu entrer dans le détail. Il était musulman. Et alors on parlait de Dieu. Moi je disais oui, oui, bien sûr, on ne va pas discuter. Mais à un moment, il me dit, par exemple, on parlait de la création. Et il fait un grand geste vers la rue. Et il dit, mais tout ça, qu’il l’a créé. Il était sûr de lui. Il avait le monde devant lui. C’était un monde créé. Parce que ça ne peut pas se créer tout seul. Comment ça ne peut pas se créer tout seul ? Qu’est-ce qu’il en sait ? Il sait que c’est Dieu qui a créé les collines et la venue de l’opéra, par exemple. Donc, devant cette première conversion, nous sommes rendus à notre liberté. Rendus à notre liberté parce que désormais nous savons que les significations ne s’imposent pas à nous. Mais rendus aussi à notre responsabilité. Car nous savons désormais que c’est nous qui faisons de tel ou tel événement, telle ou telle signification. C’est nous qui faisons de la victoire des uns une bénédiction et de la défaite des autres aussi une bénédiction. Et les autres, ils font le contraire. Ce sera une catastrophe pour eux, ce qui est bénédiction pour nous. La première prise de conscience de l’activité du sujet est une prise de conscience de cette liberté dont nous avons jadis parlé, et elle est l’instrument nouveau de la récupération par nous de cette liberté que nous oublions trop souvent. Trop souvent nous oublions tout ce que je viens de dire : que ce sont nous qui créons de sens des choses, des situations et des valeurs. C’est nous qui créons tout ça. La mort est une valeur précieuse pour certaines religions. La mort est l’horreur pour d’autres religions. Des religions qui sont créées par des hommes qui sont les mêmes hommes. qui font n’importe quoi, écrivent, inventent n’importe quoi. Les dieux, des saints, des bénédictions, des malédictions, etc. Donc nous sommes rendus à nous-mêmes. Alors c’est à nous de décider ce que nous allons croire. Vais-je croire et comprendre que ce carré noir est un téléviseur ? ou vais-je continuer à croire que c’est un écran qui cache des acteurs ? Vais-je croire que ce monde est une création, ou vais-je croire qu’il n’en est rien ? Et à partir des contenus de mes croyances, ma vie va être différente, ma vie va être totalement différente. Imaginons qu’un lundi je sois licencié de mon travail. Je me désespère, ou bien je me suicide, ou j’attends, et puis la semaine d’après, je trouve un emploi. Il ne fallait pas que je donne à mon licenciement une signification définitive et catastrophique. Licencié aujourd’hui, employé demain. Peut-être, peut-être pas, peut-être oui. On va voir. Donc, nous savons déjà que la première conversion va être une contribution à notre autonomie. C’est moi désormais qui vais décider, c’est à moi de le décider, je suis obligé de faire ça, si ces collines sont des créations divines, ou des faits de la nature. C’est moi qui vais décider de ma prise de position devant la nature. Ça ne m’engage pas beaucoup là, pour la création, mais ce qui m’engage un peu plus, c’est devant la signification d’un acte. Si on me demande mon avis devant l’acte de Robin Desbois, qu’est-ce que je vais dire ? Que c’est un voleur ou que c’est un bienfaiteur ? Là, je suis engagé et je vais avoir à me prononcer, à le juger, à le combattre, à l’aider, etc. Je constate que le premier stade de la conversion est en même temps le premier stade de mon autonomie. C’est moi qui pose la signification du monde. Mais c’est fabuleux de découvrir ça. Parce que la pensée courante, qui est une pensée paresseuse, la pensée courante consiste à dire : « je n’y peux rien, c’est comme ça, je n’y peux rien, j’attends ».

Mais, deuxième message : on n’est pas seul au monde. On n’est pas seul au monde, et la difficulté de vivre, c’est la difficulté du rapport à autrui. Comment vais-je me rapporter à quelqu’un qui est, reconnaissons-le, comme moi, un sujet comme moi — comment vais-je me rapporter à quelqu’un qui a des désirs, semblables aux miens, et donc parfois concurrentiels ? Il y a un employeur qui offre un poste nouveau, et il y a deux candidats. Qu’est-ce qu’ils vont faire les deux candidats ? Il n’y a qu’un poste, il y a deux candidats. Première idée, première solution, c’est le plus fort qui l’emporte, celui qui tuera l’autre aura le poste, et on a les guerres. Ou alors je ne bouge pas, on verra bien. C’est pas mieux, ou bien on agit: tiens, si je tuais l’autre? C’est pas si simple, parce qu’il peut survivre. C’est compliqué la vie quand même. Alors, deuxième conversion. Je vais l’appeler la conversion de la réciprocité. On va d’abord considérer la situation la plus fréquente. Je considère autrui comme un instrument utile, utilisable. L’employeur va employer celui qu’il croit être le plus rentable. Mais on oublie que puisqu’il est comme moi l’autre, il peut faire de moi ce que moi je fais de lui. Si je fais de lui un instrument, lui peut faire de moi un instrument. Et si tous les deux font l’un de l’autre des instruments, il est clair que l’issue de la situation reviendra au plus fort. Après un combat. La première situation de l’humanité, c’est une situation de guerre. Hobbes a raison : l’homme est un loup pour l’homme. L’homme a faim, il devait se nourrir, il rencontre un champ cultivable et il se l’approprie. Puis on a un autre qui vient, qui a faim, qui rencontre ce champ cultivable et il se l’approprie. Alors qu’est-ce qu’on fait ? La guerre. Ça c’est la vie spontanée. C’est sur le même niveau que moi et mon téléviseur. Le téléviseur est là, c’est un téléviseur. Maintenant je dis : « J’ai raison de vouloir m’approprier ce champ, j’ai besoin de blé pour nourrir tout le monde. » Oui mais l’autre, qui est le même que moi, fait le même raisonnement. Résultat : la guerre. Résultat, s’il y a une guerre, il y a l’un qui est vainqueur et l’autre qui est vaincu. C’est-à-dire que la situation reste la même parce qu’on rencontrera toujours un autre voyageur qui va désirer ce champ cultivable. Alors que fait l’humanité ? Elle passe à un niveau supérieur, pas le niveau du désir spontané. J’ai besoin de blé ou j’ai besoin de pâturage, j’accapare, je le prends, mais on va au contraire dire que, on ne va pas laisser les choses comme ça aller spontanément. On va réfléchir. S’apercevoir que l’autre est aussi habilité que moi à désirer ce pâturage. Moi j’ai raison de gérer un pâturage. Et lui aussi, puisqu’il est comme moi, un même homme. Une seule solution, on invente un plan supérieur. C’est le plan de l’invention des lois. L’invention du droit. Et on décide ensemble d’un partage des terres, par exemple, les uns ont ça, les autres ont ça. Et surtout, chacun reconnaît la validité du droit de l’autre. La validité de l’autre. Autrement dit, il faut opérer une conversion. Parce qu’on doit constater que cet exemple schématique que je viens de prendre sur les pâturages, en réalité, il est l’image de tout ce qui se passe dans la société. C’est-à-dire que la société est faite de prédateurs. Et comme les prédateurs sont les mêmes, à un moment, ils sont obligés d’inventer des lois et ils inventent des lois. Et naturellement, dans la plupart des cas, chacun essaie d’inventer des lois à son avantage, au lieu d’inventer avec l’autre, des lois identiquement utiles aux deux parties. Il faut qu’il y ait une conversion réciproque à l’autre pour que cette nouvelle voie soit ouverte. Première conversion : La signification des choses ne vient pas des choses, elle vient du sujet. Deuxième conversion : Autrui n’est pas pour moi un outil, mais un but. Avec autrui, j’ai comme but de créer des lois valables pour nous tous. Conversion à la réciprocité. Désormais, je ne ferai plus comme si j’étais seul au monde et que les autres n’ont aucune valeur — je prends le meilleur exemple : il faut une conversion laïque à la réciprocité. Alors ici, ça s’appelle la laïcité, qui est une invention géniale ! La laïcité qui consiste à dire : ce qui est vrai pour moi est vrai pour l’autre : je respecte ce qu’il croit, il respecte ce que je crois, et vice-versa, c’est qu’on est dans la réciprocité. D’ailleurs, c’est nous qui inventons des significations, ça devrait être facile pour des significations aussi flottantes. Quoi qu’il en soit, on passe du règne de la lutte des intérêts, au règne de la réciprocité, de l’action commune, de la coopération. Et on doit reconnaître quand même que si les sociétés existent, c’est parce qu’elles ont été capables de ça. Les sociétés sont capables, pour des temps plus ou moins long, les sociétés sont capables d’inventer la réciprocité. Imaginons un individu A avec un individu B, imaginons que B se conduise avec A d’une façon juste, que B s’amourage de C. En quoi va consister la réciprocité ? La réciprocité en A va consister dans la compréhension des gestes de B. Aussi douloureux soit-il, douleur qu’il ne devrait pas subir. Tous les êtres humains sont des êtres humains, forts et faibles de la même façon, et par conséquent libres. Tous les êtres humains sont libres, il faut qu’il y ait dans l’amour, et également de la liberté. S’il n’y a pas de liberté dans l’amour, on n’est plus dans l’amour, on est dans la domination, dans l’esclavage. Tout le monde sait ça. Ça veut dire que pour qu’une situation de crise entre deux individus soit résolue, il faut que les deux individus fassent leur conversion réciproque, qu’ils fassent de l’autre l’objet premier de leur intérêt. Ça doit être l’intérêt de l’autre que chacun doit viser. Si chacun vise l’intérêt de l’autre, chacun dira à l’autre, fais comme tu veux. et chacun fera comme il veut. Et l’amour restera, resterait, restera. Il faut qu’il y ait une conversion à la réciprocité, c’est-à-dire que les deux se mettent en tête de se mettre le plus souvent possible à la place de l’autre, dans une vie concrète, dans un conflit, dans une coopération, etc. deux individus déménagent un mobilier très lourd. Le plus fort ne va pas laisser le plus faible porter les poids les plus lourds. Le plus fort va se mettre à la place de l’autre, et va l’aider à déplacer les choses les plus lourdes que l’autre ne peut pas normalement déplacer seul. et ce qui est réconfortant, c’est que très souvent, c’est ça la réaction des gens, une réaction d’entraide. Cette réaction d’entraide a l’air d’être un mouvement un peu obscur, un peu spontané comme ça. En réalité, c’est un acte intellectuel d’une très grande richesse. Aider autrui, c’est comprendre que lui, autrui, il est un « je » qui est un centre, et que nous, autour, nous pouvons aider ce centre, au lieu seulement de considérer qu’il n’y a qu’un centre au monde, et que c’est nous. Et puis, n’importe quel citoyen du monde contemporain sait bien ce que c’est qu’un ordinateur. C’est-à-dire que tout le monde comprend vite que le sujet est créateur. C’est-à-dire qu’on a beaucoup plus de chances qu’on ne croit. Première conversion, conversion gnoséologique. C’est le sujet qui donne des sens. Deuxième conversion, conversion à la réciprocité. Ou si on veut, à la générosité. Parce qu’elle consiste à agir en miroir, à savoir en miroir que l’autre est un sujet comme moi. Et c’est quand je comprendrai qu’il est un sujet comme moi, que je me conduirai à son égard comme je voudrai que lui se conduise à mon égard. Il y a toute une opération intellectuelle de renversement que j’appelle conversion. C’est une conversion. Lui est aussi important que moi. Alors que d’habitude, les gens — enfin d’habitude dans la plupart des cas -— ne voient pas que l’autre est ma propre image dans le miroir. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On a plusieurs individus humains qui ont compris la puissance de la raison, la puissance créatrice des significations. Il y a ces mêmes humains qui ont compris qu’en miroir, ils sont tous semblables les uns aux autres. Ils vont avoir de bonnes significations à mettre en œuvre et ils vont avoir des relations pacifiques à mettre en œuvre. Oui, pourquoi faire ?

Troisième conversion. Conversion existentielle. La conversion existentielle consiste à renverser le préjugé qui court à propos du sens de la vie, et qui consiste à dire que cette vie est une catastrophe, ou que cette vie est destinée à la mort et ne vaut donc rien. Il y a des gens qui croient ça. Il y a même des philosophes qui croient ça, Heidegger – il pense que le meilleur but à se donner dans l’existence c’est d’être pour la mort, d’être conscient qu’on va mourir, ainsi de suite – il faut bien comprendre que cette vie est une catastrophe, une vallée des larmes et qu’il faut la traverser avec courage, mais attendre pieusement la fin. Il faut qu’il y ait une conversion là aussi. Il faut un renversement total. La vie n’est pas faite pour la mort, elle est faite pour la vie, donc la Joie et la réjouissance . Il faut une troisième conversion. Là on a ces trois conversions. Avec ces trois outils, on peut, si on reçoit ou si on se donne, parce qu’on peut se donner aussi une telle éducation, avec ces trois outils, l’humanité peut construire une société à la fois vivable et heureuse. Car le bonheur va consister dans la satisfaction équilibrée des désirs des uns et des autres, et dans la plénitude et l’épanouissement de chacun, dans la réciprocité, dans l’épanouissement des uns et des autres.

Alors, conclusion générale sur la conversion. Elle consiste à dire, en somme, que nous humains, nous avons les moyens capables de surmonter des difficultés fréquentes de l’existence et du rapport à autrui. Nous avons ces moyens. Ces moyens sont premièrement : notre liberté. Mais, on se souvient, à son premier niveau, où elle est capable de faire n’importe quoi, pas forcément travailler à son bonheur, il faut qu’elle atteigne un deuxième niveau. Or, ce deuxième niveau, nous venons de voir aujourd’hui qu’il peut en même temps être sur une conversion. Non seulement les individus peuvent ne pas agir n’importe comment, mais ils peuvent à la fois agir à un niveau réflexif et faire de ce niveau réflexif pas seulement une simple réflexion, mais une réflexion qui soit créatrice, c’est-à-dire une conversion. L’individu peut toujours passer et du premier niveau spontané où je fais n’importe quoi, même contre lui-même, il passe à un deuxième niveau plus intelligent, pas forcément bienheureux, mais en tout cas moins destructeur, et il peut aussi, dans ce deuxième niveau de la liberté, opérer de telles conversions, les trois conversions. Il va arriver à la capacité d’un vrai bonheur, c’est-à-dire d’un véritable épanouissement, d’un véritable accomplissement de son désir le plus profond.

Alors, ce qui serait bien, ce serait qu’on puisse en dire deux mots, deux ou trois mots, de tout ça ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

La septaine : on vient de vous écouter longuement, enfin longuement et en même temps, c’est passé vite. Moi, ce que je voudrais c’est être sûre de deux choses, la première — c’est pas quelque chose dont je veux être sûre — mais c’est ce que vous me ramenez toujours, que votre philosophie me ramène toujours : bon, d’accord, j’ai des bonnes idées, la conversion, mais pourquoi ? Pourquoi le faire ? Et à chaque fois que je me suis confrontée, entre guillemets, à vous, sur une discussion, vous me redemandez toujours, mais pourquoi ? Vous avez quand même vraiment une philosophie très concrète, c’est vraiment une philosophie vivante et pratique. A chaque fois, quand je vous écoute, je reviens au : pour quoi ? qu’est-ce qu’on en fait de tout ça ? On n’est pas là à philosopher dans les airs, pour planer — enfin, aussi, pourquoi pas, parce que c’est un plaisir, et à la limite, ce serait une bonne raison de le faire — mais on est là pourquoi ?

R.M. : Le pourquoi, c’est le bonheur même. Voilà. C’est le bonheur, mais le vrai bonheur. Mon prochain livre, vous le verrez, il va sortir en juin, s’appelle « Plaidoyer pour un autre bonheur ». C’est un vrai but. C’est le but et la motivation de toutes nos activités. Pourquoi essayer de dépasser la guerre, de créer la paix entre les nations, si ce n’est pour un but plus profond et lointain, qui sera le bonheur véritable ? Ce n’est pas par moralité, ce n’est pas parce que faire la guerre, c’est méchant, ou c’est cruel. Bien sûr qu’on va combattre la cruauté, la méchanceté, mais on va la combattre, pas par souci de moralité, mais par souci de bonheur, par souci de réalisation. Voilà le mot que je cherchais : d’accomplissement. On a un but, c’est de nous accomplir. On a tous un but dans la vie, c’est de nous accomplir, c’est-à-dire d’être en accord complet avec nos désirs et notre vie. que nous soyons en accord complet avec ce que nous avons et faisons et ce que nous désirons. Et s’il y a une distance entre ce que nous créons et ce que nous désirons, faire en sorte que cette distance soit productrice. J’écris, je ne suis pas content de ce que j’écris, et bien, il n’y a qu’à continuer à écrire. Ah oui, mais je ne suis jamais content. Eh bien, il n’y a qu’à arrêter, c’est tout simple. Mais ce n’est pas un exemple concret. C’est-à-dire que vous avez raison de tout rapporter au pourquoi. Et le pourquoi, finalement, c’est nous. Ce que je veux dans la vie, c’est mon accomplissement. Et le plus souvent, mon accomplissement ne peut se faire qu’avec quelqu’un d’autre. On s’accomplit ensemble. C’est ça l’accomplissement. Ou on s’accomplit ensemble parce qu’on accomplit ensemble des choses communes, qui nous renvoient à notre créativité commune. Alors là, c’est le sommet. C’est la jouissance d’être. C’est chouette quand même d’exister. C’est pas la peine de descendre tous les samedis au rond-point. On peut faire mieux. Pourquoi est-ce qu’on ne demanderait pas aux députés du coin de faire le boulot ? Allez, demain samedi, on va voir le député, par exemple – là, je plaisante. Mais il y a toujours une raison d’être. Et ce qui va nous combler, c’est d’être capable de nous créer pour nous-mêmes une raison d’être substantielle. Il est possible que j’atteigne, par exemple en écoutant Mozart ou en regardant Renoir, il est possible que j’atteigne un état de Joie exceptionnel, une émotion exceptionnelle ou quelque chose de rare. Et bien c’est ça que je vais viser, ou bien d’autres choses aussi fortes, aussi intenses. Il y a dans l’expérience humaine des possibilités immenses, et puis si elles ne sont pas suffisantes, il n’y a qu’à en inventer d’autres. Et il y a des gens qui s’inventent des possibilités incroyables. Ils s’inventent des voyages sur Mars. C’est fou quand on y pense. La moitié de l’humanité est dans la famine ou la misère ou la maladie, et eux, ils vont sur Mars. C’est incroyable. Ben, c’est à eux de dire. Oui, c’est à eux de dire, c’est un peu dommage quand même, tout l’argent. Tiens, tout l’argent développé dans des recherches inutiles. Voilà des idées qu’il faudrait creuser. Bon, enfin, la vie est faite pour être vécue dans la Joie. C’est ça la conclusion.

La septaine : Et cette joie, elle ne peut pas être atteinte tout seule, et c’est ça qui est très important, à mon sens, peut-être dans notre monde, de se dire que — je ne sais pas quel sera le contenu de votre prochain livre — mais un bonheur qui n’est pas vain, c’est un bonheur parce qu’il est à plusieurs. Enfin, il tient compte des autres autant que de soi.

R.M. : Mais naturellement. Alors, il faut dire pourquoi. Il faut faire l’analyse de l’amour. Et l’analyse de l’amour, ce que j’ai fait dans les actes de la joie. Il y a la reconnaissance d’autrui, il y a l’identité, il y a la rencontre, il y a la renaissance, il y a la créativité. Il y a mille choses dans l’amour. Mille choses qui ne peuvent survenir qu’à deux. Ou dans un groupe social, ou en tout cas à plusieurs. Oui, vous avez raison, entièrement. Sauf à donner la parole à un religieux ascétique qui dirait : non, non, moi c’est au monastère, je n’aime personne, Dieu me suffit, etc. C’est à eux de le dire. Mais enfin, il leur faut Dieu quand même, il leur faut quand même Dieu, c’est tout à fait étonnant.

La septaine : Et Dieu c’est une sacrée altérité, non ? Je ne sais pas. Comment ? Non, je me demandais si Dieu était une altérité ou pas.

R.M. : il est une altérité. Sauf, que de temps en temps, les plus grands mystiques finissent par reconnaître, ils ne diraient pas reconnaître, ils disent, c’est comme ça, qu’ils sont Dieu. Angelus Silesius dit : Dieu, c’est toi. Et chaque grand croyant a frôlé l’idée qu’il est Dieu, en fait. Ou une partie de Dieu, disons modestement. Mais c’est-à-dire qu’il faut quelqu’un, d’autre, même Dieu. Les vrais solitaires, je ne sais pas si elle en existe, mais de toute façon — ça doit être possible — mais c’est à eux de dire, c’est à eux de dire si leur vie les satisfait, si la vie du monde est assez belle pour eux comme elle est. Mais c’est mieux à plusieurs, bien sûr. D’ailleurs, très souvent, les gens font des révolutions pour être ensemble. Pour se retrouver, parce qu’ils sont seuls, qu’ils ne savent pas quoi faire. alors ils font la révolution. Ce qu’il faut, c’est extraire de ce désir de communauté, le noyau central, le désir de communauté. Et de faire, en effet, une révolution, mais supérieure. Passer au stade réfléchi de la révolution. La révolution doit être réfléchie. pensée.. Il faut dire aussi que l’idée de révolution est partie intégrante est partie intégrante des possibilités de l’être humain. La révolution est un fait, une pensée et une action toujours possible, en raison même du fait que l’individu humain est libre. Parce que la liberté, c’est à la fois le choix des buts, mais c’est en même temps la puissance d’arrachement et de création. l’acte de commencer. L’acte de commencer est révolutionnaire, par définition. On pourrait dire que l’être humain est révolutionnaire, par définition. Et que ceux qui font des révolutions sanglantes ou intéressés ou maladroites sont coupables de trahir l’idée de révolution. La révolution doit être au service de, on va dire, la conversion et la Joie.

Source : https://youtu.be/1qjaAvD1A2Y?si=RYTNIeMsJ2lpj0r_

La philosophie : un scandale ?

SI LA PHILOSOPHIE était simplement un savoir, si elle se déployait comme le système ordonné des connaissances qui définissent l’esprit en un certain temps et en un certain lieu, si elle n’était que l’état provisoire de la pensée avant que celle-ci ne se transforme en science objective, il n’y aurait jamais de crise de la philosophie. On assisterait seulement à la substitution perpétuelle de connaissances philosophiques neuves à des connaissances caduques, et le progrès de la philosophie serait la constitution d’un savoir par accumulation de connaissances en même temps que la purification de ce même système par l’élimination des erreurs. La philosophie serait dès lors la manifestation de l’esprit objectif en train de se constituer, elle serait le fruit objectif de l’activité non pas commune mais collective des individus anonymes engagés dans le déploiement de la pensée, comme les techniciens sont collectivement et anonymement engagés dans le déploiement de l’industrie, ou les savants dans celui de la science.
L’image véritable de l’évolution philosophique est en réalité tout autre, et c’est bien plus par la forme de la crise qu’on en put rendre compte que par la forme de l’accumulation. Le moment socratique de la pensée, mais aussi bien le moment cartésien, kantien, marxiste ou husserlien sont bien plus les moments critiques d’une conscience que les pliers d’une évolution cognitive.


C’est que l’idée de crise ne désigne pas seulement la contestation des connaissances à laquelle procéderait une intelligence discursive; elle désigne encore, on le sait, la contestation radicale de tout l’être, de toute la pensée et de toute l’existence. Si la crise, en philosophie, est cette contestation radicale et exhaustive qu’on sait bien qu’elle est, il en faut tirer la plus importante des conséquences c’est que, en effet, la connaissance philosophique ne procède pas et ne progresse pas comme une connaissance banale, par évolution et accumulation, ou même par généralisation et relativisation des systèmes passés, intégrés dans les systèmes récents.


Il faut concevoir au contraire l’historicité philosophique non comme l’histoire empiriquement mouvementée mais intellectuellement harmonieuse des idées philosophiques, mais comme l’histoire toujours mouvementée des crises mêmes de ‘intelligence philosophique. Cette forme de l’intelligence est une forme de la conscience, on le sait bien, mais elle est par conséquent, comme toute conscience qui dépasse le plan abstrait de l’intelligence scientifique, l’histoire toujours ouverte de ses effondrements catastrophiques et de ses perpétulles renaissances.
Mais ce n’est pas seulement parce que la philosophie est autre chose qu’un savoir étendu qu’elle peut se définir comme l’histoire de ses crises c’est parce qu’elle est aussi autre chose qu’une simple action. Réduite au système des procédés ou des moyens nécessaires à l’obtention d’une modification de l’état objectif de la société ou de la nature, la philosophie serait politique ou industrie, mais certainement pas philosophie; dans cette perspective elle ne connaîtrait pas de bouleversement et ne provoquerait pas de scandale, mais il serait seulement question pour elle d’essais, d’erreurs, de réussites ou d’échecs. Bien ajustée ou mal ajustée à ses fins pratiques, la philosophie connaîtrait une évolution semblable à celle des artisanats et des métiers privilégiant un certain temps tels procédés pratiques, pour changer les paysages, les âmes ou les gouvernements, elle laisserait peu à peu se fondre dans l’oubli et le passé ces mêmes procédés, remplacés insensiblement et inéluctablement par des procédés à la fois supérieurs, nouveaux et provisoires. On assisterait, ici encore, non àl’enchaînement mouvementé des moments de la conscience, mais à l’évolution patiente, sereine et indéfinie des outils pratiques de la pensée. Non certes que la philosophie n’ait pas à changer les « âmes» ou les « gouvernements », mais on ne peut la réduire à la recherche des moyens indispensable de ces entreprises, si l’on veut comprendre que son histoire et par suite, qu’on nous l’accorde, une partie importante de son essence, puissent être étroitement rapprochées de l’histoire de ses renouvellements. Nous ne dirons certes pas, dans une introduction, ce que peut être la philosophie, dès lors qu’on ne la définit plus ni comme le système des connaissances objectives ni comme l’ensemble des procédés de l’action. Nous souhaitons que, dans le cheminement même de nos questions, apparaisse lentement celui de ses visages qui compte le plus pour nous.


Mais nous ne pouvons pas non plus faire l’économie d’une question préjudicielle si l’histoire de la philosophie peut apparaître en un certain sens comme ‘histoire de ses crises, nous ne pourrions pas avancer dans la compréhension de la philosophie si nous ne tentions pas de définir au moins rapidement ce que peut être, pour elle, une « crise ».
On pourrait, à cet égard, parler d’abord de « scandale ». Il ne s’agit là que de l’aspect extérieur de l’événement que nous considérons. C’est pour autrui, pour la conscience commune ou pour la conscience scientifique, que la philosophie est par essence un scandale. Mais cet aspect d’extériorité ne laisse pas d’être important et l’on peut s’y attarder quelque peu. La philosophie est toujours objet ou d’étonnement ou d’indignation : dans le premier sens le terme de « scandale», un peu impropre, désigne l’aspect de fantaisie étrange, gratuite et injustifiable que revêt la philosophie aux yeux du sens commun; ce scandale qui étonne sera aussi bien source d’admiration et les habitants d’Athènes, de Kœnigsberg ou de La Haye devaient éprouver à l’égard de leurs philosophes, toutes choses égales d’ailleurs, des sentiments assez semblables d’admirative incompréhension.
Mais c’est plutôt en tant qu’elle indigne la conscience commune que la philosophie est à bon droit tenue pour scandaleuse. Ici encore on est en présence d’un trait permanent l’incidence extérieure de la vie relatif à philosophique. Toujours « renversement » du monde et des habitudes, toujours faite pour inquiéter, troubler, déranger, contester les choses et l’ordre des choses, c’est quasi par essence que l’œuvre philosophique est destinée, en réalité ou en effigie, à subir la haine, le tribunal, le feu, le pilon ou l’index.


D’incompréhensible, la philosophie devient dès lors dangereuse aux yeux du spectateur apparemment indifférent, et d’abord tenue pour plaisamment inutile, on la regarde à la fin comme suspecte et néfaste. Elle commence alors, vraiment, à scandaliser. On négligera ici les dimensions fréquentes mais banales et secondaires de la conscience affective, jalousie, peur ou inimitié. On retiendra les déterminations purement intellectuelles, morales et politiques par lesquelles la conscience vulgaire se scandalise de la philosophie c’est qu’évidemment il y est question de son être et de ses raisons d’être, c’est qu’évidemment elle y voit le plan où se réfléchit son injustification, son aveuglement ou sa complicité. Mais cette dialectique de la mauvaise conscience est bien connue, aujourd’hui. Qu’il nous suffise d’y lire le signe que la philosophie, avec courage et tenacité, accomplit bien sa tâche tout au long des siècles; le scandale, c’est en un certain sens la preuve que la réflexion philosophique provoque une crise dans la conscience des autres, et la fréquence de ce scandale dévoile là une des fonctions les plus essentielles de la philosophie elle est une provocation à la réflexion en l’autre.


Le pouvoir de scandale et d’étonnement que comporte la pensée dont nous parlons concerne donc le monde qui environne la réflexion, non pas encore la réflexion elle-même. Or l’idée de crise, pour être saisie dans tout son sens, doit se rapporter à la discipline même que nous considérons et non pas aux effets qu’elle entraîne hors de soi. C’est comme événement intérieur à la philosophie qu’il convient maintenant de traiter la « crise ».


Robert Misrahi , « Lumière, commencement, liberté » introduction pp7-11

[Illustration : Gustave Courbet]

Le Désir et les affects chez Spinoza

L’entreprise qui consiste à parler bien du bonheur est une entreprise difficile. Je ne pense pas qu’on puisse aborder la question du bonheur directement. Il faut d’abord se demander qui est l’être qui désire le bonheur ? C’est-à-dire, qu’est-ce que le sujet ? Qu’est-ce qu’un sujet humain, qui désire le bonheur ? Et avant même de répondre, il faut s’interroger sur le Désir. Alors, j’ai envie plutôt que de répondre à la question du bonheur, de répondre à la question du désir. Mais la question du désir elle-même est vaste, immense, riche, compliquée. On pourrait, pour faciliter l’accès, commencer par évoquer ce qu’en pense Spinoza.

A mes yeux, et c’est pour ça que je me suis toujours intéressé à lui, Spinoza inaugure dans la pensée philosophique une sorte de révolution. Il décrit en premier lieu l’ensemble du monde, comme une nature. Cette nature qui est : infinie et unique — qu’on peut appeler Dieu de temps en temps si on veut — et qui est la nature. Une fois qu’il a traité de la nature, il va parler de l’homme. Il va parler des conditions de la connaissance. Et enfin, il va venir à l’essentiel. L’essentiel, c’est la troisième partie de son grand livre, l’Ethique. Cette troisième partie qui va parler des affects. Autrement dit, pour moi, l’importance de Spinoza est qu’il amène l’idée suivante : pour résoudre toutes les questions philosophiques, il faut d’abord bien connaître ce qu’est l’homme, l’esprit humain – et en lui – comprendre que l’essentiel est le Désir.

Ce Désir, il l’appelle le conatus — l’effort pour persévérer dans l’être. Ce désir est un mouvement global de l’individu. C’est l’individu entier, c’est-à-dire l’esprit humain entier, qui est effort pour exister. Il ne dit pas exactement effort pour exister. Il dit effort pour persévérer dans l’être, c’est-à-dire, effort pour continuer à être vivant, pour continuer à vivre, pour être dans l’être. Je vais simplifier en disant effort pour exister — pour exister encore — le plus longtemps possible. C’est-à-dire que Spinoza a l’avantage de mettre en évidence un élément principal dans l’être humain, dans l’esprit humain. Tout ce que nous appelons les désirs : se nourrir, se déplacer, etc. , tout ce que nous appelons les désirs sont pour Spinoza — et là je le suis entièrement, je suis tout à fait d’accord avec lui sur ce point, sur ces premiers points — les désirs ne sont que des formes concrètes, des applications, si on veut, de l’effort général pour vivre.

Cet effort général pour vivre, ce désir, nous dit Spinoza, est toujours conscient. Cela ne signifie pas qu’il est toujours raisonnable, cela signifie seulement qu’il est toujours conscient, conscient de lui-même, c’est important. Et ce désir, quelle que soit la forme de son application, la forme du désir particulier qui exprime le Désir de vivre et d’exister, quelle que soit cette forme, ce grand mouvement « d’énergie vitale » va se manifester dans l’individu par des affects.

Ici, je vais ouvrir toute petite parenthèse.

Dans les traductions traditionnelles de Spinoza, notamment celle qui est la plus connue, celle de Appuhn, il traduit par un seul terme — le terme de affection — les deux termes latins qu’emploie Spinoza et qui sont : affectus ou affectio. Je dois préciser cela. Moi, je traduis par deux termes différents : affectio, par affection — dont je donnerai le sens tout à l’heure — ce n’est pas l’affection au sens affectueuse, comme on dirait aujourd’hui — l’affection, c’est autre chose. Et affectus, je le traduis par affect. Pourquoi ?

Revenons au conatus. Résumons en simplifiant : je simplifie en disant ceci : L’être humain, ou comme dit Spinoza, le Déssir, le conatus, l’effort pour vivre, ce Désir est l’essence de l’homme. C’est formidable qu’il dise ça en plein 17ème siècle ! Oui, le désir est l’essence de l’homme, et il produit dans l’esprit, il s’exprime, il se manifeste, il est vécu comme, il est « ressenti » — comme on dit aujourd’hui — comme affect, comme sentiment. Un affect, chez Spinoza, est : la conscience … allons lentement … la conscience d’une affection du corps. Un affect, c’est un événement dans la conscience. Cet événement, nous dit Spinoza, est la conscience d’un mouvement dans le corps, d’un événement dans le corps, événement qu’il appelle, d’un terme traditionnel, une affection. On doit souligner ce détail — non par souci d’érudition — mais pour comprendre le monisme de Spinoza. Qu’est-ce que c’est le monisme ? Sur le plan métaphysique, c’est l’idée qu’il n’y a pas deux monde : notre monde et un monde qui serait Dieu. Il n’y a qu’un monde qui est la nature. Mais venons-en à l’homme. Pour l’homme, le monisme, c’est l’idée que l’être humain n’est pas, comme on le croit — depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle et plus tard — une âme et un corps. Une âme dans un corps. Non, dit Spinoza, non. Il n’y a pas d’âme séparée du corps. C’est ce qui fait la modernité de Spinoza pour moi. Il est capable de dire à la fois qu’il n’y a pas d’âme et que le Désir est l’essence de l’homme et que l’homme est toujours conscient de son désir. Il ajoute même quelque chose qu’on vient de nommer : c’est un événement dans le corps — un événement dans le corps, exemple : la production d’adrénaline, produit dans l’esprit une conscience affective, la conscience d’un affect. Par exemple, la surprise. J’entends une explosion qui est l’explosion d’une mine où on extrait du marbre. Par exemple, j’entends une explosion qui me surprend, je subis un choc. Il y a en même temps : adrénaline et surprise. Donc, je résume l’idée principale de Spinoza : l’être humain est une unité corps-esprit, et le centre de cet esprit, le centre de notre conscience, c’est le Désir. Le Désir qui va se traduire par ce que nous appellerions aujourd’hui, les passions. Ce que Descartes appelle les passions.

Mais maintenant, on doit préciser quelque chose qui est peut-être la chose la plus importante à propos de Spinoza. Comme il le dit dans la préface de Éthique III, dans la préface de cette partie qui s’occupe des affects : il remarque que la plupart des philosophes et des moralistes qui l’ont précédé — il a raison — condamnent les conduites qui sont issues de la passion. Ils condamnent, ils vont condamner par exemple l’avarice, la jalousie, ils condamnent des passions, mais ils ne savent pas, ils ne traitent pas, ils n’étudient pas, ce qu’elles sont. Ils les condamnent pour des raisons qu’ils croient bonnes, pour des raisons « morales », sans s’interroger sur leur nature. Il faut faire autrement, dit Spinoza, avant de construire une éthique, dit-il, avant de construire des règles pour la vie, avant de savoir, autrement dit dans notre vocabulaire contemporain, comment vivre, il nous faut savoir ce que sont les passions. Qu’est-ce que c’est que l’affectivité ? Spinoza étudie l’affectivité et il étudie l’être humain, et je résume tout ce qu’on vient de dire. L’être humain est une unité corps-esprit, indissociable, et le centre de cette unité, c’est le Désir, le Désir central de vivre, qui produit, qui est vécu comme affect. Donc, les affects, on va dire la vie affective, n’est pas, pour Spinoza, en elle-même, mauvaise. Ce n’est pas elle qui est la source de la servitude qu’il va combattre. La partie suivante, la partie 4, va être l’étude de la servitude. Oui, dit Spinoza : il y a à combattre la servitude, mais cette servitude n’est pas le fait de la seule affectivité comme telle. Ce n’est pas le désir qui fait la servitude, ce qui fait la servitude, c’est une manière de ce Désir quand elle n’est pas bien consciente, quand elle n’est pas pleinement consciente. Ce n’est pas l’affectivité qui nous asservi, c’est l’affectivité malencontreuse, l’affectivité méconnue, incomprise, mal dirigée. On va prendre un exemple dont je parlais tout à l’heure : la jalousie. La jalousie est une servitude, mais pas parce qu’elle serait un désir d’amour trahi. Non. C’est parce qu’elle est un désir mal conscient, mal conscient de la réalité de tous les personnages qui sont en jeu. Il s’agit d’un désir — on va employer maintenant une expression spinoziste — inadéquat. C’est inadéquat, inapproprié. À quoi ? Au désir, au conatus. Car en réalité, dans la jalousie, et toutes les passions de ce genre, la volonté de puissance par exemple, la volonté d’être le chef, ou le plus fort, ou le meilleur, ce qui est asservissant n’est pas l’affectivité en général, mais l’incompréhension, la méconnaissance de la non-valeur du but poursuivi. Pourquoi ? Par exemple, la volonté de puissance. Si un individu se livre à la volonté de puissance, il veut le pouvoir. Il oublie que les autres aussi veulent le pouvoir. Et que si les deux en restent là, ils entreront en conflit. Oui, mais le conflit va être une souffrance, un risque, un danger, une illusion, qui vont aller contre le but essentiel de l’individu, qui est le conatus, qui consiste à persévérer dans la Joie. Il faudra parler de la Joie. Persévérer dans l’existence, c’est persévérer dans la Joie. Et le but inapproprié, inadéquat — poursuivre le pouvoir — est un but inadéquat parce qu’il va se retourner contre le but le plus profond de l’individu humain. Et il y a actuellement dans le vocabulaire contemporain un mot qui est clair, qu’il faut éclairer mieux, le mot contre-productif , c’est un mot employé par les sociologues. Oui, la volonté puissance est contraire au vrai but du sujet. Spinoza ne dit pas « Les passions sont immorales ». Il ne dit pas ça du tout. Il dit « Les passions sont obscures et contradictoires ». Autrement dit, ce n’est pas parce qu’elles sont mauvaises qu’il faut les combattre. C’est parce qu’elles sont inutiles ou nocives. Il ne fait pas de la morale. Tout de suite, il ne fait pas une morale. Il étudie psychologiquement, ontologiquement, philosophiquement, ce que c’est qu’un désir humain.

Le désir humain est un désir d’exister, c’est-à-dire un désir qui, lorsqu’il sera satisfait, sera une conscience de Joie. Voilà le mot « Joie » prononcé là pour la première fois. Le désir de vivre cherche à s’accroître et chaque accroissement du désir de vivre est une Joie. Or, nous dit Spinoza, tout ce que vous combattez dans les passions en disant qu’elles sont immorales, en réalité, il faut en effet les combattre et les éviter, mais pas parce qu’elles sont immorales, parce qu’elles produisent de la tristesse et non de la Joie. Elles produisent le contraire de ce que vise l’individu. L’individu cherche un accroissement constant de sa joie. La passion aveugle, inadéquate selon le vocabulaire de Spinoza, c’est-à-dire qu’il n’a que des idées tronquées, partielles. Il a quelques idées sur son désir, mais ce n’est pas des idées complètes. Il a un peu quelques idées sur son désir, mais pas sur son désir tout entier.

Or, son désir tout entier, par exemple dans la volonté de pouvoir, son désir tout entier, ça va être non seulement d’avoir le pouvoir, mais de tout sacrifier à ce pouvoir, de combattre en soi-même et en l’autre tout ce qui n’est pas ce pouvoir. Ça va être la lutte constante, ça va être l’appauvrissement, ça va être l’illusion, ça va être le combat, la guerre. C’est le contraire de ce qu’on voulait. On veut l’accroissement de pouvoir pour être heureux, en le disant brièvement. Puis on s’aperçoit que c’est le contraire, on est malheureux. Donc ce n’est pas comme ça qu’il faut faire, dit Spinoza. Il faut d’abord comprendre ce qui se passe, connaître les affects, et savoir qu’il y a eu faute de raisonnement, faute de connaissance, dans le choix d’un but inapproprié. La passion est à combattre parce qu’elle nous rend, voici le mot, elle nous met dans la servitude. Par exemple, celui qui cherche le pouvoir, qui cherche à se faire élire, va, tout en croyant vouloir le pouvoir, va devenir l’esclave de ceux qui vont le reconnaître comme chef. L’exemple que je prends est un souvenir des analyses que faisait Hegel : le maître qui a des esclaves s’aperçoit pas qu’à la fin, à la longue, dit Hegel, c’est lui qui est dépendant des esclaves. Il est incapable de faire sa cuisine, incapable de cultiver son jardin ou ses oliviers. Ce sont les esclaves qui font tout et qui dominent le maître, dit Hegel. Spinoza avait vaguement prévu ça. Il ne dit pas la passion va devenir l’esclave de son objet, mais elle va devenir la source s d’une servitude, servitude à son objet, servitude à son illusion. Prenons un autre exemple plus banal, sans intérêt, qui n’est évidemment pas de Spinoza. Prenons l’exemple de la mode. Les gens qui veulent s’habiller à la mode vont avoir une passion, mais totalement inadéquate, car finalement, eux qui se croient libres et audacieux d’être à la mode, en fait, ils vont être dépendants. Dépendants de la mode, dépendants de la télévision, dépendants des journaux, dépendants de l’opinion, dépendants de tout. Ils vont être esclaves.

Par conséquent, pour résumer, on va dire ceci, ce ne sont pas les affects qui nous asservissent, les affects en tant que tels, ou, dans notre vocabulaire plus contemporain, la vie affective, ou l’existence concrète, ou l’existence sensible. Ce n’est pas la vie affective, la vie des désirs, qui nous asservissent, ce sont les désirs inadéquats, mal conçus, mal connus, pas compris, et qui sont contre-productifs, et qui entraînent des combats perpétuels avec l’extérieur, ou des déceptions perpétuelles.

Alors, évidemment, on se pose la question de savoir quels vont être les affects que nous allons recevoir, que nous allons accepter, que nous allons mettre en œuvre. Et là, chez Spinoza, apparaît un grand principe. Tous les affects, nous, nous dirions dans un vocabulaire moins précis, plus vague, mais, que tout le monde comprend, on dit les passions. Les passions. Mais, quand on emploie ce mot aujourd’hui, on ne pense pas au sens cartésien. Une passion est une servitude pour Descartes. Toute passion. Spinoza dit non, seules sont sources de servitude, les désirs et les passions mal comprises. Ce n’est pas la passion qui est mauvaise, c’est la passion mal comprise, inadéquate, inappropriée. Alors, comment choisir ? Et voici le principe spinoziste. Nous allons poursuivre tous les affects qui produisent de la joie et combattre tous les affects qui produisent de la tristesse. Tous les affects qui produisent une diminution d’être. Une diminution d’être, une dépression, une déprime, une rage, une colère, un déchirement, un affaissement, etc. Tout ça, on va l’écarter. On va ne chercher que les émotions ou les affects ou les passions qui nous enrichissent.

D’ailleurs, on peut ouvrir une toute petite parenthèse. Les gens appellent parfois passion un grand désir légitime. Quelqu’un qui aime la navigation à voile, qui fait le tour du monde à la voile, il a une passion, il a réussi à satisfaire sa passion, disent les gens et à bon droit. Il est libre parce qu’il sait, il a tout compris, il a tout examiné, il fait le tour du monde à la voile sans assistance. Mais il le sait, il réfléchit avant, il sait, ça le comblera, il en a de la joie, etc., il arrive, il gagne, c’est très bien. La passion, c’est-à-dire l’affect positif, a rempli sa mission : accroître la joie. Alors, la passion de la voile est bonne. Mais si c’est quelqu’un, un habitant d’un port qui a peu navigué, qui connaît rien à la voile, qui apprend ça en trois mois, et qui se lance et qui se noie, sa passion était mauvaise, évidemment. Il n’avait pas réfléchi. Ce n’est pas que la passion de la voile est mauvaise en elle-même. Ce qui est mauvais, c’est de ne pas réfléchir au déploiement de son affect. Car un affect bien réfléchi n’est pas une passion. C’est un affect. C’est un désir qui va s’accomplir.

Alors, là, on a la structure principale de ce que dit Spinoza de la base de la vie affective. Je crois que c’est cet essentiel qui peut nous suffire aujourd’hui.

Mais il faut savoir, si on est curieux, si on veut aller plus loin, que dans la partie suivante de l’éthique, la partie IV, Spinoza va étudier une à une un très grand nombre de passions qui nous asservissent, et il va montrer … alors, c’est là où je vais commencer à me séparer de lui. Il va montrer que toutes les servitudes produites par des affects inadéquats sont nécessaires. L’enchaînement des dépendances est nécessaire. On a atteint là dans notre analyse de l’affectivité chez Spinoza le point où je vais me séparer de lui, parce qu’il affirme la nécessité absolue de tout le déroulement d’une passion qui va nous asservir.

Je vais prendre un exemple. Un exemple qui n’est pas de Spinoza qui est celui que j’évoquais tout à l’heure, mais qui me paraît tellement simple que je vais le reprendre. L’exemple de la mode. Celui qui veut être à la mode va devenir donc, on a dit, dépendant de celui qui fait la mode. Il va être donc obligé d’acheter les articles que produit ce faiseur de mode. Des vêtements, des chaussures, des voitures, etc. Spinoza affirme : ce déroulement des passions — il va être entraîné de passion en passion, d’abord, il va vouloir être conforme de loin, après, il va vouloir être conforme très en détail et puis de plus en plus et puis, il va essayer de s’informer, il va passer beaucoup de temps à s’informer, à voyager, à être le premier, et être le plus ceci, le plus cela — tout ça, ça va s’enchaîner, nous dit Spinoza, d’une façon déterminée, inévitable. Alors, à ce moment, l’individu est dans la servitude la plus complète tout au long d’un long temps, mais nécessairement. Moi je dis non, et pourquoi je dis non ? En tant que — j’ouvre une petite parenthèse : tout simplement philosophe contemporain qui a été nourri par la philosophie contemporaine et toutes les philosophies de la liberté — donc moi, avec mes contemporains, je sais que nous sommes libres. À la différence de certains psychologues contemporains, les psychanalystes, qui penseraient plutôt du côté de Spinoza et du déterminisme, moi je pense, au contraire, que même dans le déploiement d’une affectivité, on est libre. Mais ça, Spinoza ne le pense pas. Il faut bien savoir ça.

Spinoza dit quelque part, les affects dans l’esprit humain s’enchaînent comme des causes et des effets nécessaires. Tous les affects ont une cause nécessaire. de la même façon que tous les événements de la nature. Ce sont des effets de causes préalables. Tous les événements qui se passent dans le corps humain ont une cause antérieure. Et donc, naturellement, puisque c’est l’autre face de ces événements, tous les affects, tous nos vécus intérieurs ont une cause antérieure. Nous ne sommes pas libres. Et il ajoute — parce qu’il l’avait déjà dit dans la préface générale de son livre — notre liberté, notre sentiment de liberté, n’est que l’ignorance des causes qui nous conduisent. Moi, petite parenthèse, je n’en crois rien, car c’est nous, chacun de nous, qui faisons la valeur, donc l’efficacité d’un motif. Si je suis attaché à la mode, si, par exemple, je veux avoir la dernière voiture à la mode, c’est moi qui fais la valeur de cette idée « être à la mode ». Être à la mode, ça me plaît, c’est parce que ça me plaît que je veux une belle voiture. Je ne suis pas obligé ni de chercher à avoir une belle voiture, ni non plus de donner une valeur à l’idée de mode. Je peux très bien considérer que la mode n’est qu’un snobisme, un conformisme superficiel. C’est moi qui décide du sens. Et là, nos contemporains sont capables de comprendre ça. Nos contemporains, c’est-à-dire tous les philosophes qui sont passés par la phénoménologie de Husserl, de Sartre, des autres. Mais au temps de Spinoza, c’est : le déterminisme ou la magie, et n’importe quoi pour connaître la nature. Il n’y avait pas vraiment, pas encore, des sciences chimiques, physiques élaborées comme eux aujourd’hui.

Alors, la quatrième partie de l’Ethique, ça va être au fond l’étude des déterminismes des passions. Vous avez telle passion, donc vous aurez telle conduite, donc etc. Alors, résultat, qu’est-ce qu’on fait ? Et là, Spinoza donne, et on comprend l’autre pôle essentiel de sa doctrine, c’est ceci : pour éviter d’être l’esclave du déterminisme, il faut le connaître. Choisissez une vie réflexive, réfléchissez bien sur vos actions, le conatus, la nature de l’être humain, le fait qu’il faut tout régler dans notre monde et pas en religion, etc. réfléchissez bien à tout et vous serez libre. La connaissance du déterminisme fait la liberté.

Petite parenthèse de ma part, je ne comprends pas comment la connaissance d’un déterminisme peut le supprimer. car s’il est un déterminisme, il reste un déterminisme. Si je ne connais pas l’effet du feu sur un métal, j’affirmerai peut-être un déterminisme. Est-ce que, en le connaissant, en comprenant ce qui se passe, du point de vue atomique, etc., comment la chaleur dilate les métaux, est-ce que en comprenant ce qui se passe, je vais rendre libre le passage de la chaleur à la fusion ? Est-ce que je vais rendre libre un passage qui serait déterminé ? Par exemple, je vois une publicité sur la dernière voiture. Est-ce que le passage a eu un autre événement : ma décision de la jeter, puisque je choisis la mode et que je suis esclave ? Est-ce que la connaissance de ce lien mécanique va supprimer ce lien mécanique ? Si la simple connaissance du vide et de la vanité de mon premier but, de mon premier désir, si la simple connaissance le change, c’est que ce but était déjà une liberté. C’était déjà un choix. Une motivation est un choix. Nous avons des motivations qui nous mènent vers certaines actions, c’est parce que nous tenons fort à nos motivations que nous lions très étroitement la motivation et l’action. Mais cette motivation, nous devons comprendre — Spinoza a oublié de s’en informer — nous devons comprendre que cette motivation est notre œuvre, notre propre œuvre. Alors je peux la changer, je peux la changer quand j’examine les conséquences néfastes.

C’est pourquoi de Spinoza, je retiens deux éléments principaux, deux ou trois éléments principaux. d’une part le monisme, l’unité dans l’être humain de l’esprit et du corps. L’esprit, dit-il, est la conscience du corps, c’est pareil. Et tout est déterminé – là je ne suis pas d’accord. Mais je retiendrai l’idée que esprit et corps, c’est une unité.

Deuxième idée que je retiens de Spinoza, c’est qu’au cœur de cette unité, il y a le Désir. Et que ce Désir qui est un désir de continuer à vivre est en même temps Désir de la joie. Puisque tout accroissement de la puissance intérieure, dit-il, est vécu comme une joie. Donc l’affect fondamental, le mouvement du désir, c’est la Joie. Je retiens cette idée. Je retiens l’idée que la poursuite de la Joie est inscrite dans la nature même de l’être humain, qui est un Désir, le Désir poursuivant — c’est sa définition — la satisfaction de ce désir. C’est-à-dire que c’est la définition même de l’être humain qui fait que il poursuit le bonheur, qui est la satisfaction du désir. Ça n’est pas une conviction possible parmi d’autres. C’est la seule conclusion logique d’une bonne connaissance de la nature humaine. L’être humain cherche le bonheur. Et puis tous nos contemporains l’ignorent. Ils ne savent pas. Si on discute avec eux en général on parlera de toutes les difficultés de l’existence aujourd’hui, mais pas du bonheur. Si on prononce le mot bonheur, aussitôt les objections sont : « ah oui mais regardez comment ça se passe dans ce pays c’est le chômage; dans cet autre pays c’est les massacres, ailleurs c’est la dictature comment osez-vous parler du bonheur ? ». Mais ceux-là qui ont fait cette objection, vont bien entendu bien organiser leurs vacances, ils vont bien organiser leurs voyages, ou leur succession. Pourquoi bien organiser sa succession ? On veut que la vie soit meilleure, pour les enfants, pour … tiens meilleure ? pourquoi pas meilleure déjà pour nous ? C’est ce que vous vouliez, c’est ce qu’on veut, que la vie soit toujours de plus en plus bonne … ? passons …

Qu’est-ce que je retiens de Spinoza donc : l’effort pour la joie et puis troisième idée : le fait qu’on ne satisfera pas notre grand désir de joie significative, simplement en respectant, en aménagement, en instaurant les conditions matérielles d’un confort matériel. Je retiens cette idée de Spinoza, qui en fait est l’idée d’un grand nombre de philosophes, l’idée simple suivante il faut passer par la philosophie avant, il faut il faut passer par la connaissance réfléchie de nos conduites, avant de pouvoir choisir celle des conduites qui nous comblera. C’est élémentaire : il faut passer par la philosophie, par la réflexion au fond pour conclure — on pourrait citer le premier paragraphe du petit livre de Spinoza qui s’appelle : traité de la réforme de l’entendement dans ce premier paragraphe, qui est un vrai programme, c’est un programme et un manifeste. Ce n’est pas très long c’est une page, je vais vous le résumer à peu près :

Spinoza dit ceci : lorsque je me suis aperçu, lorsque j’ai pris conscience que, toutes nos actions sont vaines et futiles, et que tous les buts que nous poursuivons n’ont leur valeur que par nous-mêmes — c’est nous qui donnons à nos buts notre valeur, c’est le désir qui fait la valeur du désirable, il l’a déjà dit dans l’Éthique — donc je reprends le manifeste — lorsque je me suis aperçu que tous les biens poursuivis : la fortune, les plaisirs, la richesse, les honneurs, les trois buts classiques au XVIIe siècle qu’il faut combattre : la fortune, les honneurs et la richesse. Les honneurs c’est la puissance, la fortune la richesse … lorsque je me suis aperçu que tout ça, d’une part est vain et que d’autre part la valeur de tout ça c’est nous qui la donnons, alors je me suis mis à rechercher un bien — un bien véritable, alors je me suis mis à rechercher philosophiquement — c’est le philosophe qui parle là dans ce texte de Spinoza — je me suis mis à rechercher philosophiquement s’il n’existait pas un bien, un but, qui soit à la fois : permanent, valable en lui-même, durable, permanent et communicable, un bien qui soit un bien en somme un bien absolu que je puisse communiquer à autrui. Mais pour répondre à cette question, dit-il — n’y a-t-il pas un bien etc — il faut d’abord que je sache ce que c’est que connaître, et tout le petit livre traité de la réforme de l’entendement ne dit pas ne dit plus le bien qu’il poursuit, il se borne à étudier ce que c’est qu’une connaissance vraie, et une vérité. En réalité il est en train de forger les instruments, mais il ne donne pas tout de suite la réponse de la première page. Cette réponse c’est le livre l’Éthique qui la donnera et il répond — alors là je le suis si on traduit bien sa phrase et je ne le suis pas si on la traduit mal, si on lit à la lettre — il dit le bien suprême c’est l’amour intellectuel de Dieu. Et là tout le monde croit que, petite remarque, que Spinoza est mystique. Il n’est pas mystique puisqu’il ne faut pas oublier la définition qu’il a donnée de Dieu. Dieu est la nature. Dieu n’est pas un être transcendant au-delà du monde. Dieu est la nature, ça veut dire l’amour intellectuel de la nature. C’est-à-dire du monde. C’est ça le bien futur, dit Spinoza. Voilà pourquoi je trouve que Spinoza est le philosophe qui pourrait servir d’introduction à une étude plus contemporaine.

Il y a deux philosophes qui pourraient servir d’introduction. Il y a Spinoza et puis il y a Sartre. Spinoza sait ce qu’il faut chercher, mais par le déterminisme, il nous prive des moyens de le chercher. Sartre connaît ce moyen — qui est la liberté — mais il a oublié de nous dire ce que c’est que le but. Spinoza a le but, mais pas le moyen. Sartre a le moyen, mais pas le but. Il faut arriver à, avec ce moyen qu’est la liberté, dire ce qu’est ce but, qui est ce que Saint-John Perse appelle : le bonheur d’être.

Robert Misrahi

(Une transcription réalisée à partir de : https://youtu.be/tt-0TYjoLGg par « La Septaine » https://youtube.com/@laseptaine )

LA JOIE D’AMOUR

a) Remarques préliminaires

Nous avons vu que l’autonomie active et réfléchie procure la première des grandes joies qui constituent le bonheur. Cette joie de se fonder soi-même est une satisfaction sereine, une satisfaction profonde qui rendra possible toutes les autres expériences. C’est à l’amour cependant que revient le privilège de procurer un sentiment qui mérite d’être nommé « joie» en son sens le plus strict. C’est pourquoi une éthique faisant l’économie de l’amour ne saurait être une éthique de l’accomplissement et du bonheur. Pour moi, le terme de bonheur ne se réfère pas à la vie privée du « couple » mais au déploiement et au sens de l’existence dans sa totalité. Et c’est précisément en ce sens que l’amour est l’une des composantes de l’accomplissement.


Avant de décrire pour elle-même cette joie d’amour, souvenons-nous que nous sommes situés après la conversion et que nous pouvons donc évoquer tout naturellement les richesses et les joies de l’amitié en général. L’autre étant reconnu comme sujet, il est l’égal du sujet de référence. Quels que soient son sexe, sa nation, sa religion, il est porteur des mêmes droits que le sujet et il est affirmé dans sa valeur, sa dignité, sa liberté. De là naît la réciprocité. De là naît la joie de la coopération et de l’amitié.
En celle-ci se réalise un lien tissé à la fois de liberté et de distance. L’amitié vraie est à la fois chaleureuse et ouverte, elle a toutes les perfections de la reconnaissance et du don réciproques sans risquer de tomber dans la servitude passionnelle. Politiquement, elle devient le respect des droits et le fondement de la démocratie; à cet égard, elle est précieuse. Mais elle est plus précieuse encore par sa dimension personnelle : c’est comme relation existentielle que l’amitié est source de joie, c’est à ce titre qu’elle est susceptible de conférer à l’existence humaine une part fondamentale de sa signification.
Cette vérité évidente à nos yeux ne reçoit pourtant pas l’assentiment universel qu’on pourrait attendre. Il existe des religions qui méprisent la femme, et des régimes politiques qui nient l’égalité juridique des citoyens. Mais ce qui est ici décrit, c’est ce que peut réaliser la réflexion lorsqu’elle est libre, et le sujet lorsqu’il est autonome et indépendant : « converti ».
Si l’amitié vraie est un élément indispensable d’une éthique de l’accomplissement, c’est-à-dire une valeur digne d’être poursuivie, il reste qu’elle confère joie, sens et satisfaction sur le seul plan de l’esprit. C’est seulement à propos de l’amour que l’on est en droit de parler d’accomplissement intégral. C’est cet accomplissement par l’amour qu’il convient maintenant de décrire.

b) Mais il ne saurait s’agir que de l’amour dans son excellence.

Il s’agira donc ici de l’amour lui-même : il n’est amour que lorsqu’il est parfait, ou lorsqu’il est situé en fait après la conversion réfléchie à la réciprocité.

C’est pourquoi je ne décrirai pas les formes courantes de ce que l’on appelle « la passion » et dont on trouve l’expression dans la littérature ou dans les analyses cliniques. Nous devons exclure les idéologies, les opinions courantes et les préjugés culturels ou théologiques. C’est ainsi que j’écarterai ces descriptions de l’amour qui sont en réalité des commentaires sur des faux-semblants de l’amour mais non pas des descriptions de l’amour même.
L’amour n’est pas la guerre. Le conflit amoureux est une lutte des libertés, un combat pour le prestige ou la domination du sexe, mais non pas une expression de l’amour de l’autre.
De même, l’amour n’est pas la mort. La « petite mort » de l’orgasme n’est qu’une métaphore archaïque puisque la bienheureuse fatigue ou le sommeil réparateur, ou la jouissance extrême sont des signes de vie et non des anéantissements. Et si l’un des amants recherche réellement la mort de l’autre, c’est qu’il se situe dans la perspective de la domination ou de l’angoisse, mais certainement pas dans celle de l’affirmation admirative de l’autre.
C’est pourquoi l’amour n’est pas la haine. Si une ambivalence survient c’est que l’amour n’est pas l’amour. Que les relations empiriques, spontanées, courantes mêlent en effet l’ « amour» et la haine, l’ « amour » et la mort, l’ « amour » et la guerre, signifie seulement que la conscience spontanée ne sait pas, le plus souvent, reconnaître pleinement la réalité et la valeur de l’autre conscience. La « passion », ambigue ou dominatrice, utilise la sexualité pour le service du « moi », mais l’ignorance où elle est à l’égard de l’autre devrait interdire d’employer le mot amour pour la désigner.

L’amour vrai ne saurait se situer dans le champ du conflit ni de l’aliénation mutuelle, comme il ne saurait se situer dans le champ de l’ambivalence ou de l’obscurité.

c) La rencontre

On pourrait dire aussi que son essence implique par elle-même la conversion réciproque. Quoi qu’il en soit, c’est ce qui se réalise dans le premier moment de l’amour, moment de la rencontre.
Elle est fulgurante car elle est à la fois savoir et intuition.
La rencontre est une « alchimie » plus riche que ne le laisse entendre l’opinion courante. Elle n’est pas la fascination immédiate et totale pour l’apparition et l’apparence de l’autre. Elle est bien plutôt la prise de conscience d’une possibilité. Elle est la conscience que le hasard d’une rencontre sociale peut être transformée en action commune eut égard aux personnalités respectives. L’action réciproque, le mouvement vers l’autre apparaissent comme possibles parce qu’ils se révèlent pertinents. Tous les éléments du réel entrent en jeu : le corps et son expression, la parole et son sens, la voix et sa qualité, l’attitude et l’existence.
J’ai longuement analysé la nature et le sens de la rencontre (Cf. Les Actes de la joie).
Je veux ici souligner son contenu volontariste et pour ainsi dire libertaire. La rencontre n’est pas la conscience d’une ressemblance ou d’une identité toute faite entre des personnalités déja constituées. La ressemblance n’est encore qu’une convergence des grandes lignes du Désir chez l’un et l’autre sujet. C’est une convergence des choix généraux non encore spécifiés dans les actions concrètes. C’est la forme générale de la personnalité qui, en chacun, est saisie par l’autre comme étant semblable à la sienne propre. Cette forme générale s’exprime dans les attitudes globales à l’égard du monde, donnant lieu à des personnalités ouvertes ou fermées, autoritaires ou libertaires, indépendantes ou conventionnelles. Ici interviennent les goûts, les choix, les conceptions. Mais ces éléments ne sont que des esquisses : ils expriment des possibilités de développement mais non pas des certitudes et des destins.
C’est sur la base de ces esquisses personnelles de choix et de désirs que peut éventuellement se construire une relation. La rencontre est alors la prise de conscience préliminaire d’une pertinence : c’est la conscience de la possibilité réelle d’établir une relation réciproque fondée sur une vision commune qui pourra devenir conversion commune à la réciprocité véritable.
C’est dire que la rencontre est à la fois une conscience et un travail, une évidence et une liberté. L’amour sera un cheminement. Mais il ne sera pas le déploiement végétatif et aveugle d’un processus, il sera le travail des libertés tournées respectivement vers l’autre et vers l’avenir commun. Ce cheminement de l’amour conduira plus loin que la rencontre initiale, mais il ne sera possible que sur la base de cette rencontre. Celle-ci n’est pas le croisement de deux réalités déjà constituées, mais la conscience commune d’une adéquation et d’une ressemblance globale des choix, adéquation et ressemblance préliminaires qui rendent possible le travail ultérieur, réciproque et commun des deux libertés.
La rencontre est donc un accord pour l’engagement. Non pas l’engagement juridique et social, mais l’expression évidente, face à l’autre, d’une prise de décision qui porte sur le présent et l’avenir. Et cette prise de décision (évidente pour l’autre) est l’engagement de chacun dans son propre Désir, l’investissement de chacun dans son propre désir d’affirmer l’autre et de construire avec l’autre une relation qui soit constamment vive, présente et durable. La rencontre est ainsi l’engagement des libertés non pas dans un devoir quelconque mais dans la libre joie d’une reconnaissance permanente, créatrice et réciproque. L’amour, dès le premier moment de la rencontre véritable, est donc, certes, une œuvre de la liberté active, mais cela dans la perspective de la joie.
De la rencontre au cheminement commun, cette joie ne fait que se renforcer et s’affirmer.
Cet engagement des libertés dans leur amour respectif pour l’autre n’est pas seulement le cheminement créateur de deux personnalités, cheminement fondé sur le choix originel et sélectif de la rencontre. Il est aussi l’invention commune de l’érotisme.


d) Le plaisir érotique


La joie de la rencontre est l’intensité explosive de l’évidence : avec cette autre conscience, le grand Acte temporel de l’amour réciproque semble devoir être possible. C’est avec l’expérience érotique que cette joie trouve son expression la plus entière.
Le terme « érotisme» prête à confusion. Parce qu’il s’agit, dans ma présente réflexion, de dire l’amour et d’analyser le sens et les contenus de la joie d’amour, je ne traiterai pas de l’érotisme en tant que système de cérémonies destinées à mettre en scène des « perversions » et à « transgresser » des « interdits ». Ces mises en scène produisent des « plaisirs » mais ceux-ci sont étrangers à l’amour. De plus, il n’est pas certain que ces plaisirs proviennent de la transgression, comme il n’est pas certain que les jeux érotiques ou les mises en scène soient toujours des pathologies. Il n’est pas suffisant non plus de mettre en évidence les enjeux économiques de l’industrie de la pornographie pour éclairer la nature de l’érotisme, au sens populaire du terme. La sociologie peut fournir des informations en extériorité, mais elle est muette, en réalité, lorsqu’il s’agit du sens. Je laisse donc de côté et l’économie et la psychanalyse puisque mon souci est de décrire les significations et les intentions de la conscience qui fondent les actions de l’amour.
À propos de l’érotisme, je prendrai donc ce terme dans son sens philosophique : activité amoureuse, en tant qu’elle concerne et le corps et l’esprit, c’est-à-dire le Désir dans son intégralité.
Ce qui apparaît alors comme essentiel est la joie inscrite dans la jubilation du plaisir, lorsque les corps amoureux sont ceux des amants qui s’aiment.
Qu’en est-il de ce plaisir érotique ? Il est évidemment une jouissance intuitive qu’il est difficile d’exprimer par des mots. II reste que cette jouissance n’est pas aveugle et qu’elle comporte des significations ouvertes à la conscience. Il est d’autant plus aisé de dire ces significations que nous sommes ici en présence de sujets réfléchis ayant opéré ensemble leur conversion. Le plaisir n’est plus ce relâchement de la tension nerveuse dont nous parlent les psychologues « réalistes », mais une expérience de la conscience et du corps-sujet. Le sens du vécu est alors tout autre. Le plaisir érotique, dans l’amour vrai, est à la fois jouissance et assentiment. Il est l’accord avec soi-même comme corps et comme décision, et il est en même temps accord avec l’autre comme corps et comme décision. C’est la présence de l’accord réfléchi avec leur expérience intuitive extrême qui porte les amants et enrichit leur jouissance d’un jugement de valeur. Le plaisir érotique met en présence l’intériorité charnelle du vécu de chacune des consciences, et cette mise en présence, vécue comme jubilation et exaltation de l’extrême, est en même temps consentement désiré et valorisé. Dans l’amour, le plaisir livre sa vérité qui est d’être non seulement l’unité synthétique du corps et de l’esprit mais encore l’unité concrète du vécu et du désirable, l’unité de l’accomplissement et de la valeur. Le désir accompli se saisit lui-même, par la présence du désir accompli de l’autre, comme désir légitimé, comme accomplissement valable et valorisant.
Tous les souvenirs et toutes les expériences que je puis avoir aujourd’hui de ce domaine de l’érotisme amoureux renforcent les analyses que j’ai pu en faire autrefois. Je suis de plus en plus persuadé que l’extrême du plaisir, c’est-à-dire l’accomplissement de son essence charnelle et réfléchie, intuitive et éthique, n’est possible que dans l’amour. Certes, des plaisirs sexuels sont réalisables hors de l’amour et dans la réciprocité non amoureuse : mais ces plaisirs sont limités à leur immédiateté intuitive. Sans être marqués par la culpabilité, ils n’en accèdent pas pour autant à la plénitude du sens que le Désir peut atteindre dans l’amour et qui est révélé par la joie.
Seul le plaisir érotique déployé dans l’amour peut élever la jouissance intuitive au niveau de la joie. C’est que celle-ci suppose non seulement le « partage » et la réciprocité de la jouissance mais encore le partage et la réciprocité de l’amour de l’autre. Joie pour l’autre et joie pour soi-même sont en même temps jugement favorable sur les corps et sur l’amour, jugement de valeur et joie de l’accomplissement quant à la relation intégrale avec l’autre et avec soi-même.
Par l’amour et la réciprocité réfléchie, le plaisir réalise donc son essence. Il incarne l’unité de l’esprit et du corps vécue à la lumière de l’autre et par la jouissance commune (qu’elle soit simultanée ou alternée). Cette unité de la jouissance érotique porte en elle sa propre justification éthique, loin de toute culpabilité et de toute institution, loin de tout dogme libertaire ou religieux.
La signification de l’érotisme, la signification du plaisir d’amour comporte alors une dimension pour ainsi dire métaphysique. L’érotisme amoureux révèle un des sens de l’existence : le pur plaisir d’être. Justifié, réfléchi et partagé, le plaisir d’amour se hausse au niveau du plaisir d’être.
Et l’être, ici, n’est pas seulement le consentement joyeux à l’existence et le désir d’exister porté à son comble. L’être, ici, est aussi la plénitude substantielle de l’expérience de soi. L’orgasme réfléchi et réciproque, sa joie désirée et voulue sont la révélation du substantiel. Le Désir n’est le manque que pendant un moment, puis il s’accomplit comme plénitude et devient l’accès au substantiel par le plaisir d’être.
Cette expérience du Haut Désir n’est possible, on l’a dit, que par l’amour. C’est donc maintenant l’amour même que nous devons décrire. Seules ses richesses nous permettront de saisir pleinement ce que signifie le substantiel, annoncé par l’érotisme.


e) L’amour même


Il s’agit maintenant d’exprimer l’amour tel qu’il est en lui-même lorsqu’il réalise pleinement l’essence de son être. Paradoxalement, c’est l’amour vécu par des sujets réfléchis (« convertis ») qui met en œuvre cette forme de l’amour que l’on dit spontané et vrai, sincère et véritable. C’est pour désigner cet amour à la fois parfait et réfléchi, paradoxal et naturel que j’emploie l’expression « tout autre ». L’amour réel, l’amour à la fois intelligent et spontané, n’est pas une « passion » aveugle, soumise à l’impulsion et a l’ambivalence, à la mort et à la captation. Je l’ai déjà noté. II n’est pas non plus une attitude « morale », une bonne œuvre ou l’accomplissement d’un devoir d’humanité. Il n’est pas non plus la solution universelle et charitable qui permettrait de résoudre tous les problèmes politiques que la société utilitariste ne parvient pas à résoudre. L’amour tout autre n’est ni une maladie, ni une passion, ni un devoir.
Il est en effet la joie vécue dans et par une triple reconnaissance réciproque. Je veux décrire cet enthousiasme en soulignant que s’il est plus émerveillé au temps de la jeunesse et plus serein au temps de la maturité, il n’en reste pas moins toujours le grand dynamisme d’une conscience qui rencontre la joie par la seule présence de l’autre et de son engagement réciproque.
Cette réciprocité est à l’œuvre dans les trois aspects de la reconnaissance.
Tout d’abord, chacun des sujets pose l’autre comme sujet dans l’acte même par lequel il le pose comme précieux. La reconnaissance est alors simultanément affirmation de l’autre en sa centralité et affirmation dans le sujet du besoin existentiel ou du désir qu’il a de cet autre. L’aimé devient sujet en lui-même, et détenteur du sort du premier sujet. Celui-ci, le sujet considéré, pose que l’existence et l’action de l’aimé sont désormais précieuses pour sa propre existence. Le désir de la réciprocité n’est pas une chute, une perversion ou un calcul, il est la signification libertaire de l’acte de reconnaissance et de choix opéré par le sujet aimant. Si celui-ci, que j’appellerai l’amant, ne désirait pas que l’aimé l’aime également, cela signifierait que l’amant conçoit l’amour comme une dépendance et qu’il consent à sa propre servitude.
C’est là (cette non-réciprocité) ce que refuse un sujet libre ayant fondé par la réflexion son indépendance et son autonomie.
Le désir de réciprocité en amour n’est pas un calcul de la vanité comme il peut s’en produire dans les « passions » et les névroses narcissiques ; il est la garantie de la liberté respective des sujets dans l’action qu’ils vont entreprendre ensemble et qui est leur relation d’amour. C’est pourquoi l’amour tout autre échappe aux souffrances de l’amour impossible ou refusé ou non partagé. Sans réciprocité, il n’est que servitude, et l’amour tout autre est refus de la servitude et joie de la liberté.
C’est dire que l’amour est exigeant. Il n’exige pas (en tant qu’amour tout autre) que l’aimé se soumette à l’amant, il exige que l’aimé soit capable du même amour de la liberté que l’amant. Dans cet amour vrai, chacun exige que l’autre, avec lui, ait accompli ou soit capable d’accomplir le travail de conversion qui conditionne tout accès à la joie.
Or cette capacité de l’autre est affirmée par le sujet dans le deuxième aspect de la reconnaissance. Le sujet ne pose pas seulement que l’autre aussi est un sujet central et désormais précieux, il pose en même temps que l’autre est une personnalité singulière et qu’il est précieux par cette personnalité même. Cela avait été pressenti dans la rencontre : par ses choix et son être, le sujet aimé s’avère capable et désireux d’engager une relation. Cette capacité est maintenant le pouvoir de la conversion. L’autre, qui devient l’aimé, est alors admiré et aimé pour et dans sa personnalité, et celle-ci implique le pouvoir libertaire de la conversion.
C’est cette reconnaissance d’une personnalité à la fois singulière et libertaire qui permet au sujet d’entrer dans la joie du tout-autre.
Les deux personnalités reconnaissent simultanément l’œuvre de la liberté dans les choix de l’autre et dans le choix commun d’une tout autre relation et d’une tout autre existence.
C’est ce contenu libertaire de l’amour (amour qui devient tout autre lorsqu’il est réciproque, véritable et réfléchi), c’est ce pouvoir de création hors norme que l’opinion courante reconnaît à l’amour lorsqu’elle souligne son action révolutionnaire et contestatrice, c’est-à-dire la puissance socialement « destructrice » de l’éros, et sa puissance existentiellement et génialement créatrice.
La reconnaissance de la spécificité intérieure de l’aimé, reconnaissance exprimée dans l’amour pour la personnalité et les pouvoirs de l’autre, s’accompagne d’une reconnaissance « charnelle ». Je veux dire que le sujet s’éprend de la beauté charnelle de l’autre. Dans l’aimé, la personnalité s’incarne aussi dans la beauté. Celle-ci est décidée par l’amant. Beauté, charme, grâce, sensualité sont pour et par l’amant les formes d’apparition de la personnalité aimée, les formes et la forme selon lesquelles le sujet aimé s’exprime et se déploie dans le monde visible. La reconnaissance de la spécificité de l’autre (son « caractère », c’est-à-dire ses choix et ses pouvoirs) devient admiration de son incarnation, adhésion à son être de chair, c’est-à-dire son corps-sujet, ses attitudes et ses gestes, sa vie et son mouvement. L’être charnel et existentiel de l’autre en son corps devient son choix et son œuvre.
C’est cette œuvre quasi métaphysique de création de son corps par son esprit que l’amant admire en l’aimé, en lui rendant grâce d’être lui-même et d’exister comme tel.
Ce mouvement admiratif de la conscience aimante est évidemment réciproque. Le sujet en est justifié. L’autre aussi est justifié d’être reconnu pour ce qu’il est, comme être et comme pouvoir.
Chacun, par l’amour qu’il ressent et par l’amour qu’il reçoit, est ainsi justifié. C’est dire qu’il est approuvé dans son être et dans ses manières d’être par le seul juge qu’il accepte en son autonomie et qui est l’être aimé.
Les formulations populaires rejoignent ces analyses : « Je t’aime comme tu es » ; « Aime-moi comme je suis ». Ces expressions disent la reconnaissance de la spécificité de l’autre : « Je veux qu’il me respecte » ; « respectez la femme ». Ces expressions disent la reconnaissance de l’autre comme sujet et comme corps-sujet.
Mais ce que ces formulations populaires ne parviennent pas à dire, c’est que la personnalité et les attitudes de chacun sont sa propre œuvre et que l’objet de l’amour de chacun est aussi en l’autre sa liberté. L’opinion populaire pose des « caractères » el des « fatalités », mais elle ignore alors la liberté et la responsabilité de chacun dans l’œuvre commune.
C’est de cette liberté (celle de l’autre et la sienne propre) que la conscience convertie prend fortement conscience. C’est à partir de cette affirmation selon laquelle chacun est sa propre œuvre, et selon laquelle le destin d’un amour dépend des sujets eux-mêmes, c’est à partir de là que l’on peut comprendre le troisième aspect de la reconnaissance : il s’agit en somme d’une gratitude.
Parce que la rencontre et l’amour ne sont pas des choses mais des actes, parce que, dans l’amour, c’est la liberté qui préside aux choix, aux engagements et aux attitudes, chacun reconnaîtra que l’action de l’autre est comme une contingence et un libre don. Don comme talent et belle construction de soi, et don comme offrande faite à l’autre. Parce que l’amour n’est pas une passivité mais un acte, chacun peut se sentir redevable à l’autre des actions qui lui sont destinées. Et chacun, s’il est lucide, peut reconnaître que l’expression populaire du lien d’amour comme appartenance à l’autre est en fait une métaphore qui désigne un libre don de l’existence à la relation réciproque. Un sentiment de gratitude peut naître là.
Cette gratitude et les formes précédentes de la reconnaissance sont vécues comme joie. C’est aussi le temps même du déploiement de l’amour qui est vécu comme certitude et comme joie.


Quelle que soit la durée effective d’une relation, celle-ci implique la certitude de l’authenticité tout au long de cette durée. Et la joie de l’amour substantiel est la joie de l’autonomie commune, c’est-à-dire du déploiement stable de la liberté fondée par elle-même. Parce qu’il s’agit ici de l’amour tout autre, la durée se fonde sur le dépassement des conflits opéré par la conversion.
L’amour peut n’être pas éternel mais il peut aussi bien l’être. Ce qui est remarquable c’est que, durant tout le temps de sa durée (si l’on peut s’exprimer ainsi), il repose sur le sentiment de sa permanence, elle-même due à l’intelligence réfléchie qui annule toutes les possibilités de conflit passionnel. De cette certitude provient la joie substantielle, c’est-à-dire le déploiement d’un amour sans angoisse.
L’expression populaire de cette substantialité et de cette permanence est la confiance. Celle-ci est la certitude vécue à bon droit par le sujet quant à la permanence du choix libertaire effectué par l’autre dans la reconnaissance réciproque. Le temps, la durée réelle de la relation ne font rien à l’affaire : le temps de l’amour vrai est celui de l’ « éternité », celle-ci pouvant fort bien s’achever pour céder la place à une autre éternite. Je dois souligner le fait que, dans la perspective du tout-autre, et abstraction faite de la relation charnelle, la « logique » de l’amour vrai est bien cependant une éternité durable et infinie.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas ici d’une éternité d’indifférence ou de sérénité insensible. L’éternité de l’amour est bien plutôt l’intemporalité d’un présent intense.
Ce présent intemporel de l’amour est intense parce qu’il revêt une signification singulière : il est un recommencement de la vie.
Par la rencontre, la conversion réciproque, la reconnaissance et l’engagement, les amants se sont en effet libérés de leurs passés respectifs et ont formé ensemble le désir d’entrer dans un nouveau domaine de l’être. Non pas seulement dans une vie différente, mais dans une vie qui, étant tout autre, aurait valeur d’être, en s’opposant au « non-être » de la vie antérieure.
L’enthousiasme de l’amour est précisément ce sentiment d’entrer dans une existence neuve qui sera libre, intense et heureuse, contrairement à la vie simplement autonome qui précédait la nouvelle ère. En fait, tout se passe comme si l’entrée dans l’amour tout autre et la sortie hors de la neutralité antérieure étaient une seconde naissance.
Cette métaphore n’est pas une naïveté. Mes analyses précédentes de la souffrance et de la modalité empirique de l’existence fondée principalement sur le conflit, la compétition et la volonté de puissance, montrent suffisamment que c’est bien une lucidité qui préside à l’instauration d’une vie nouvelle. C’est le désir d’une telle vie qui appelle l’entreprise réflexive de la conversion et le travail de la liberté : et c’est sur ce travail que repose la possibilité de l’amour tout autre.
L’expérience vécue confirme pour moi la pertinence de ces analyses. C’est bien à un nouveau monde, à une nouvelle vie que conduit l’entreprise commune de l’amour lorsqu’il est à la fois de l’ordre du Désir et de l’ordre de la réflexion. Par un tel amour, chacun des amants donne à l’autre un nouveau regard sur le monde et une nouvelle expérience de soi et de son autonomie. Le monde révèle de nouvelles significations et de nouvelles potentialités, tandis que les sujets, par la présence respective de l’autre et la conscience de leur projet commun, se perçoivent en effet, dans le for intérieur, comme animés d’une vie si nouvelle et si intense qu’elle peut bien s’inscrire dans l’être comme une nouvelle naissance à l’être.
La joie d’amour, en cette rencontre du Haut Désir et de la libre réflexion, est alors la joie extrême de la splendeur. Elle est stable et vive comme une grande lumière, intense et légère comme un cheminement sur les plages. La joie d’amour, ici, porte à son plus haut degré l’incandescence de la joie d’être.
Ces métaphores ne sont pas arbitraires. Elles expriment d’une façon imagée le contenu et les significations de cet amour rare que je suis en train de décrire en m’appuyant simultanément sur la conscience, la mémoire et la réflexion. Ce recours à la métaphore n’est pas un simple procédé, ni une facilité verbale. Il est l’expression volontaire du lien étroit qui existe entre l’amour et la poésie. En effet, dans l’expérience concrète, l’amour mobilise volontiers les puissances imaginatives du Désir et utilise alors la parole poétique.
Non seulement l’amour parle, mais encore il décrit. Pour souligner leur présence respective l’un à l’autre, les amants parlent. La parole est l’instauration concrète de l’esprit dans la relation charnelle des amants. Mais, parce que cette relation est intégrale, et parce qu’elle nourrit les amants de la plus haute joie (celle du sens et celle des sens), leur parole veut exprimer cet extrême et elle ne peut le faire que par la médiation du langage poétique.


On montrerait aisément (je l’ai tenté dans Les Actes de la joie) que c’est l’expérience et la pensée du bonheur qui unifient l’amour et la poésie ; le langage de la poésie et le langage de l’amour s’appellent l’un l’autre parce qu’ils se réfèrent tous deux à ce bonheur extrême qu’ils désirent et qu’en même temps ils incarnent.
Qu’il faille aussi penser au langage de la mystique lorsqu’il s’agit d’amour et de poésie n’est pas pour nous étonner. La mystique est l’expression humaine d’un rapport à l’indicible et celui-ci ne peut s’exprimer que par la métaphore. C’est le contenu des métaphores de la mystique qui peut nous en révéler la vérité : la mystique n’est que la relation d’amour extrême à une réalité tout autre qui ne peut être qu’une conscience. La destination transcendante des métaphores n’est rien d’autre que l’intensité extrême de l’amour, flamme et lumière, vie et mort, nuit et révélation. La mystique est un chant d’amour, et le Cantique des cantiques n’est rien d’autre que le chant de l’amour même, l’évocation du bonheur d’être.
Si les métaphores mystiques ou poétiques peuvent désigner l’amour devenu tout autre par son intensité et sa perfection, cet amour peut lui-même devenir paradoxalement une métaphore de la philosophie.
Dans ces deux activités, c’est bien en effet du Désir et de la réflexion qu’il s’agit. Ces deux activités, parce qu’elles reposent sur une conversion, opèrent une rupture radicale avec le passé, mais pour instaurer un recommencement radical de l’existence.
Et ces deux activités apparaissent dès lors comme l’exaltation du pouvoir des sujets qui seuls, par leur Désir et par leur réflexion, peuvent instaurer un nouveau monde de la pensée qui soit aussi un nouveau monde de l’existence : un recommencement qui est une nouvelle naissance.
C’est dire que, en fait, les amants intelligents font œuvre philosophique, tandis que les philosophes exigeants font œuvre d’amour. On comprendra aisément que, par suite, le Désir de l’amour tout autre ne puisse s’accomplir que par la médiation philosophique, la philosophie extrême devant, quant à elle, conduire à l’amour.
Les deux consciences philosophes engagées dans un amour tout autre ne sont pas nécessairement des « intellectuels » ou philosophes de métier. Mais elles sont nécessairement des esprits réfléchis, capables de parler et d’exprimer leurs désirs et leurs sentiments. C’est pourquoi les sujets engagés dans un tel amour reconnaîtront aisément la validité de cette autre métaphore globalisante : l’amour vrai est un voyage de l’être.
Il commence par la décision contingente prise dans la rencontre.
Il se veut comme un grand voyage exceptionnel, profond, radical et neuf. Les préparatifs du voyage, déployés dans l’enthousiasme et la joie, sont le choix de l’authenticité et de l’ouverture à l’autre sujet, et l’acte de conversion bouleversant les habitudes et les attitudes. Le voyage peut alors se déployer. Cet amour est la construction progressive de la relation, c’est-à-dire la construction du chemin qui mène progressivement à l’expérience de l’extrême : l’accès au sens est un accès à l’être et à l’expérience d’être parce que la relation développe comme certitude, jubilation, substantialité ces expériences charnelles de la justification d’exister et de la permanence de la joie. Cette expérience d’être, comme dans un voyage, est déjà vécue dans le cheminement même de la vie et dans l’accès à la joie d’aimer. Ce cheminement, c’est-à-dire les découvertes du voyage, sont à la fois l’approfondissement de la connaissance de sa singularité et de son universalité, et l’approfondissement de la joie dans la discrète « gratitude » à l’égard de l’autre.
Et, de même que le voyage profond nous révèle un nouveau monde, de même l’amour tout autre nous fait surgir dans une nouvelle naissance, dans une nouvelle existence. Tout devient intensité, et les choses prennent un « goût » fait de saveur et de douceur.
Ces contenus du voyage de l’être n’ont pas pour signification ou résultat d’opérer l’unification de deux sujets en un seul, mais de révéler à chacun des sujets que sa joie, sa vérité et son sens résident essentiellement dans la présence de l’autre et dans le mouvement de son être vers le sujet.
Par ce voyage temporel de l’être, et par cet accès à la joie substantielle de la présence de l’autre, un nouveau monde est créé. Ce nouveau monde est l’œuvre commune des amants ; il est l’intensité de la vie et l’unité du sens. Sans qu’ils se soient fondus et annihilés l’un dans l’autre, les amants ont créé par leur joie une nouvelle forme d’humanité. Et, parce que l’amour tout autre est la propre œuvre des amants et leur création commune, la création de l’humanité neuve par l’amour est la propre œuvre de cette humanité. Par l’amour vrai des sujets, l’humanité se recrée perpétuellement elle-même en anticipant son propre avenir d’intensité et de joie.
C’est parce que les politiques oublient cette vérité que l’humanité ne se recrée historiquement que d’une façon évidemment fort lente et fort chaotique.

(Robert Misrahi, « Le travail de la liberté », pp110-116)

[Illustration: Piccabia]

La liberté

[…] comment se fait-il que la liberté (dont nous avons souligné l’indispensable affirmation) soit si souvent refusée dans la culture dominante ? Est-il suffisant d’invoquer comme réponse le refus du risque (comme nous le faisons aussi) ou le refus de l’angoisse (comme le font Sartre ou, parfois, certains analystes) ?

Je ne pense pas avoir rendu entièrement compte de cette fuite généralisée devant la liberté dangereuse. Pourquoi, qu’elle soit spontanée ou réflexive, est-elle si farouchement niée ? Si ardemment méconnue par ceux-là mêmes qui signent leurs œuvres et inventent leur vie ?

Le hors-monde

S’il en est ainsi, peut-être est-ce parce qu’il y a, dans l’idée et dans l’acte de la liberté, des implications que nous n’avons encore ni explicitées ni élucidées.

Partons de l’expérience quotidienne la plus simple et la plus immédiate. Je (moi, vous, il…) perçois un espace que je reconnais : ma chambre, ma rue, mon jardin, mon bureau, ma gare, ma voiture, mon trajet. Il s’agit en effet de ma perception : je perçois un monde qui est le mien et qui existe bien là, devant et autour de moi. Je n’ai pas envie de faire de la métaphysique et d’imaginer que ce monde est une illusion et qu’il n’existe pas. Au contraire, je suis assuré qu’il existe… et là d’ailleurs n’est pas la question.

Je veux plutôt insister sur un fait, impliqué par ma perception elle-même et que chacun (toutes professions confondues) reconnaîtra aisément : ce monde que je perçois a une matérialité et une objectivité faites de différents matériaux, ciments, textiles, métaux, végétaux, matériaux distribués autour de moi. Mais ces matériaux objectifs ont un sens : il s’agit de ma rue, de mon train ou de mon bureau. Pour tout un chacun, le monde qu’il perçoit et qui est son monde a un sens. Or, ce sens est ajouté aux matériaux : des planches de bois, même peintes, ne constituent pas par elles-mêmes une « bibliothèque » ; un plan noir, carré et ressemblant à du verre opaque ne constitue pas par lui-même un écran d’ordinateur; et une grande caisse en métal ne constitue pas par elle-même une motrice de TGV ou une 2CV Citroën. De même pour l’ensemble de ma perception et pour l’ensemble du monde perçu par les humains. La pure matérialité du monde n’en épuise pas et n’en définit donc pas toute la réalité. Pour ce faire, il faut ajouter un regard humain. C’est mon regard (le vôtre, le sien) qui ajoute au matériau une signification : c’est par moi (oui, par moi) que des planches constituent une bibliothèque et qu’une plaque noire constitue un écran d’ordinateur (ou une plaque chauffante). C’est le sens ajouté qui constitue la réalité entière de l’objet que je perçois et que j’utilise. Sa matérialité devient par moi son utilité, et celle-ci suppose d’abord que j’aie en effet donné préalablement un sens (ordinateur, voiture) à cet objet inerte situé dans l’espace de ma perception. C’est la totalité de ma perception qui est ainsi constituée par moi comme monde significatif et utilisable. On reconnaîtra aisément que, ce faisant, je mobilise un savoir venu d’ailleurs : j’ai appris par d’autres ce qu’est un ordinateur ou une plaque chauffante. Mais c’est parce que c’est moi qui ai entendu et compris ce qu’on m’a expliqué. C’est moi qui me suis rendu capable de donner à ces matériaux le sens qu’ils ont et de les constituer en outils. Ce sont toujours des sujets (aussi empiriques soient-ils) qui donnent le sens et qui constituent le monde.

Ce sens peut n’être pas seulement utilitaire, il peut être contemplatif, esthétique. Le sujet, les sujets peuvent ajouter au sens une « valeur ». Le Renoir, la Mercedes prendront non seulement une signification (tableau, voiture), mais encore une valeur, esthétique et marchande.

Cette réflexion pourrait se poursuivre en se déployant dans diverses directions : théorie de la perception, théorie de l’action, théorie de l’art ou de l’économie, éthique, etc.

Ici, mon objet est autre.

Je souhaite tirer non pas toutes les conséquences de ce fait central qu’est la donation de sens, mais seulement la conséquence première. Je souhaite dégager la première et la plus importante des implications de ce fait indiscutable qu’est la donation de sens par l’homme, donation par laquelle seulement un « monde » existe.

Cette implication est le pouvoir constituant du sujet. Celui-ci est constituant par nature.

Qu’il s’agisse du sujet spontané (comme présence à soi et « réflexivité ») ou du sujet réfléchi (comme « réflexion »), c’est toujours un sujet humain qui constitue le sens du monde, c’est-à-dire qui l’invente, le fabrique, l’affirme et le « constate » (ces termes pourraient être analysés longuement). De ce pouvoir constituant on peut tirer comme conséquences l’effectivité de la liberté et l’effectivité des actes de création, et cela toujours sur deux niveaux possibles : la spontanéité produisant librement l’existence empirique et dépendante, la réflexion produisant librement l’existence indépendante et éventuellement heureuse. C’est par la réflexion qu’on passe d’une existence chaotique à une existence harmonieuse.

J’ai affirmé ailleurs le rôle d’une indispensable conversion philosophique dans la construction et la mise en œuvre d’une éthique du bonheur. Ici, je voudrais examiner une autre conséquence fondamentale du fait même de ce pouvoir constituant de la conscience.

Cette conséquence désignons-la d’abord par un terme et son idée : l’antériorité.

La conscience est l’antériorité. Elle est antérieure à toutes les actions de l’être humain puisque c’est elle qui décide de leur surgissement. Si l’on conteste ce pouvoir de l’initiative, on sera au moins contraint d’affirmer que c’est par cette antériorité (fût-elle logique) que l’action de l’être reçoit son sens d’action : les choses n’agissent pas, elles produisent de l’énergie et du mouvement, et non pas des actes.

La vérité est que la conscience est simultanément source d’une action et source de son sens. Celui-ci peut bien être imaginaire, erroné, inadéquat ou contre-productif, il n’en reste pas moins un sens, une signification, et seule la conscience antérieure peut donner un sens à un mouvement. Cette antériorité est le pouvoir constituant de la conscience, ce pouvoir constituant étant, comme antériorité, à la fois premisses, énergie, invention et instauration.

Il n’y a là aucun sophisme. Est simplement devenu clair le fait que, dans un apparent paradoxe, la conscience se précède elle-même. Ou plutôt elle paraît se précéder elle-même. En fait, elle surgit d’un seul mouvement qui est simultanément source de sa propre existence et source de son propre sens. Lorsque, dans un stade, un but est marqué au cours d’un match (de tennis ou de football), c’est dans une fraction de seconde que, brusquement, la moitié du stade crie sa joie, tandis que l’autre moitié crie sa déception. Et c’est dans la seconde même où est marqué le but que le spectateur affirme brusquement dans un acte (le cri) une signification (un but a été marqué) et un jugement existentiel (joie ou déception).

Et c’est cette triple signification qui est impliquée dans le geste du spectateur, c’est-à-dire son acte. Et c’est ce spectateur qui a décidé cet acte. Il en est la source et matérielle (il crie) et intellectuelle (il exprime un sens et une prise de position affective et valorisante). Pour le dire d’une manière synthétique, le spectateur de notre exemple est décideur et constituant. Sa conscience, son « émotion» est, d’un seul mouvement, créatrice et constituante. Elle fait surgir un geste, un sens et un affect qui n’existaient pas avant qu’elle n’en pose l’initiative et la réalisation.

C’est cette initiative, créatrice de sens et d’existence, qui caractérise la conscience et qui la pose paradoxalement comme si elle était antérieure à elle-même : elle sait ce qu’elle veut poser, et elle le sait une fraction de seconde avant même qu’elle ne le pose.

Parce que la conscience est constituante (et du fait et du sens), elle est autocréatrice. Auto-affirmative. Son antériorité à elle-même est son autonomie.

Certes, cette antériorité qui est l’autonomie existentielle et logique d’un acte peut être erronée ou inadéquate : le but n’était pas réellement marqué, il fut contesté parce qu’un joueur avait touché le ballon. Il n’en reste pas moins que la conscience du spectateur (fût-ce dans sa propre illusion) fut créatrice, constituante et antérieure. Cette analyse a une valeur universelle : elle peut être appliquée à tout acte humain.

La première conséquence de cette analyse est l’indispensable affirmation de la liberté. Il y a certes lieu de distinguer deux niveaux ou deux formes de cette liberté : un niveau spontané et un niveau réfléchi. De ces deux libertés nous avons longuement traité ailleurs.

Ici, nous voudrions souligner une autre caractéristique, un autre contenu de sens de cette antériorité créatrice de la conscience constituante.

Ce qui est remarquable, en effet, c’est que la conscience spontanée ne sait pas qu’elle est constituante. Le spectateur sportif ne sait pas, ne croit pas qu’il soit créateur du sens de ses actes. Il ne sait pas que c’est son regard, sa culture, ses choix qui posent et constituent l’événement auquel il croit simplement réagir. Il pense « naïvement» (comme disent certains philosophes) que la compétition à laquelle il assiste a réellement un sens objectif, et que, réellement, il y a eu un but marqué ou contesté. Même sans nous référer à l’acte de constitution du sens par la conscience, et en ne retenant que l’idée plus simple de convention, le spectateur ne songe à aucun moment ni à la convention qui définit (et… constitue) les règles du jeu, ni au pouvoir constituant des consciences qui reconnaissent ces règles et en tirent des conséquences affectives et pratiques.

Je ne dis pas le moins du monde que le spectateur est inconscient de son autonomie : celle-ci est implicite. Il ressent implicitement un sentiment de liberté dans le mouvement de sa joie ou de sa déception : il bondit, il crie, il se replie, avec la conscience pour ainsi dire marginale de bondir ou de crier librement. Ce sentiment de liberté, cette conscience d’un libre comportement ne sont pas des illusions – mais ce ne sont que des consciences partielles.

Le spectateur empirique a le sentiment de la liberté de ses actes (il peut décider de descendre sur le terrain ou de sortir, ou bien de crier), mais il ne songe pas au fait qu’il est intellectuellement créateur. Il ne pense ni au caractère conventionnel du rapport aux équipes, ni à sa propre activité intellectuelle et affective au cours du match. Il croit recevoir des informations objectives et réagir simplement (passivement) au cours des choses, alors que, en fait, il est actif, libre et créateur de significations et d’émotions. Il y a là comme un non-savoir. On ne doit pas appauvrir ou caricaturer ce non-savoir en le nommant « inconscient », c’est-à-dire en faisant découler les gestes visibles du spectateur d’un inconscient invisible qui agirait en lui sans lui.

Mais la situation est complexe.

La phénoménologie de Husserl peut certes nous aider à comprendre ce phénomène quotidien qu’est un acte ayant du sens. On parlera alors d’intentionnalité. La conscience est par elle-même un mouvement intentionnel créateur du sens de son objet et du sens même de l’idée d’objet. Elle est cette énergie créatrice dirigée intentionnellement vers un but : poser un sens et y réagir.

Et, souligne constamment Husserl, cette intentionnalité est implicite ; il faut que nous, observateurs, nous l’affirmions pour que la conscience d’objet ait en effet un sens.

Nous avons toujours souscrit (et souscrivons encore) à ces analyses husserliennes. Mais nous restons attentif à une difficulté : que signifie le fait de n’être pas conscient de la création d’un sens? Que signifie le fait que l’ego constituant ne soit pas l’objet spontané d’une conscience active dans le monde ?

Faut-il parler avec Kant d’un ego transcendantal qui serait par définition hors d’atteinte et échapperait à toute prise de conscience? Kant a posé un réel problème. Mais son hypothèse reste soustraite à toute vérification. Et elle laisse dans l’ombre la question du rapport effectif entre un ego inconscient et la pensée claire des catégories logiques ou des formes a priori de l’intuition. D’ailleurs, la science contemporaine met en question aussi bien la catégorie de la causalité (l’idée de loi et de relation remplaçant l’idée de cause productrice) que la forme sensible du temps (avec l’invention mathématique de l’espace-temps).

Husserl comprend bien que la transcendance réelle de l’ego n’est pas recevable. Il pense que l’idée d’une implication logique de l’intentionnalité dans les jugements explicites permet à la fois de renoncer à une transcendance réaliste mais fictive de l’ego, tout en conservant le caractère rationnellement créateur de la conscience pensante. Il en est bien partiellement ainsi : un je, un sujet, est bien présent, fût-ce implicitement, dans tous les actes de la conscience.

La difficulté reste entière: que signifie le fait de la non-conscience ordinaire du pouvoir constituant et créateur de la conscience ?

Parce que ce pouvoir est, comme dit Husserl, implicite, il peut toujours être explicité. On peut toujours passer de l’implicite à l’explicite, et de la conscience immédiate à la conscience réfléchie et créatrice. « La conscience s’apprend », dit Husserl.

Et nous l’avons vu plus haut: ce qui est refusé dans le déni du sujet constituant c’est la responsabilité de l’homme lui-même dans les malheurs qui le frappent.

Mais pourquoi le non-savoir de la conscience ordinaire quant à son action constituante ?

On pourrait, semble-t-il, invoquer des raisons psychologiques, des motivations qui seraient de l’ordre du refus, de la « résistance» comme disent les psychanalystes, ou de la « mauvaise foi » comme disait Sartre.

Pour que cette explication soit valable, il faudrait au moins que le sujet éprouve un affect qu’il refuserait cependant en tant qu’il serait à ses yeux illusoire. C’est ce qui se produit à propos de la liberté : tous les sujets éprouvent le sentiment de la contingence de leurs actes, mais un grand nombre d’entre eux tiennent ce sentiment pour illusoire, et affirment avec Spinoza (répétons-le) que la liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous font agir ; à quoi je réponds que le déterminisme des motifs n’est que l’ignorance des initiatives qui nous font agir. Et, à partir de là, on peut distinguer deux niveaux de la liberté.

Mais qu’en est-il du pouvoir constituant lui-même ? Aucune conscience n’a, directement, la conscience de son pouvoir constituant ; il n’est donc même pas question de le contester, de le refuser et de le tenir pour une illusion : il est, simplement et radicalement, ignoré. Il n’y a pas d’expérience du pouvoir constituant de la conscience. Et pourtant il existe. Savoir lire les idéogrammes chinois c’est constituer (comprendre et affirmer) que des signes peuvent être revêtus d’un sens ; et c’est le lecteur qui constitue ce sens, et non pas les signes par eux-mêmes.

C’est ici, on l’a vu, qu’intervient, dans l’histoire de la pensée, l’hypothèse trop commode d’un agent non conscient et transcendantal, immanent pourtant à la conscience, dénommé l’« âme » ou l’« ego ». Qu’on se souvienne de la « réminiscence » chez Platon, des « idées innées » chez Descartes, des « catégories » et des « formes a priori » chez Kant, du « devenir du concept » chez Hegel. On peut même, dans cette ligne, évoquer l’affirmation de Lacan : « Ça pense en moi»; c’est alors l’inconscient qui joue le rôle de l’ego transcendantal.

Toutes ces hypothèses sont à la fois arbitraires (puisqu’elles s’inscrivent dans des systèmes et des vocabulaires particuliers, « poétiques », dirons-nous) et significatives. Elles ne sont pas absurdes ; elles répondent à des expériences réelles qu’on interprète et surtout elles expriment toutes un problème réel et des faits réels : il n’est pas immédiatement intelligible qu’on fasse une expérience de fausse reconnaissance, ou que l’on admette le principe de non-contradiction, ou que l’on comprenne la symétrie inverse de deux images non directement superposables, ou bien encore qu’on se présente à un concours en traînant les pieds. Mais, si toutes ces hypothèses philosophiques ont le mérite de cerner peu à peu un même problème, elles ont l’inconvénient d’être dogmatiques: un dogme est une affirmation ne pouvant jamais faire l’objet d’une vérification logique, existentielle et expérimentale.

Nous sommes donc renvoyés à ce fait primitif et universel : comme le dit Husserl (avec sa description de l’intentionnalité implicite et donatrice de sens) et aussi le linguiste Benveniste (avec sa référence à l’indispensable et implicite affirmation du pronom personnel « je » pour qu’une phrase écrite ou prononcée ait un sens), la conscience doit être affirmée comme constituante si l’on veut rendre compte de l’émergence de l’idée de sens et de ses significations régionales et singulières.

Je ne crains pas de me répéter : c’est souligner, pour moi-même et pour mon lecteur, l’importance décisive d’une idée.)

Nous comprenons maintenant la place centrale de l’acte de constitution (d’un sens, d’un objet, d’un monde) : cet acte est lui-même la conscience, il est constitutif de la conscience.

Nous comprenons donc mieux la portée de la question qui nous occupe depuis le début : pourquoi l’activité de constitution fait l’objet d’une telle ignorance de la part de la culture contemporaine. Cette question est, plus profondément, la question de savoir quelle est la véritable nature de la conscience et quel est donc, par conséquent, son véritable pouvoir : c’est cette conscience et ce pouvoir qui sont refusés par l’opinion dominante.

Or nous avons rejeté l’idée d’une transcendance de l’ego, c’est-à-dire l’affirmation sans preuve de l’existence d’un autre sujet derrière le sujet lui-même. Nous avons refusé l’existence d’une réalité substantielle psychique et inconsciente, réalité distincte du sujet et qui l’animerait.

La seule affirmation qui reste vraisemblable est que c’est en effet le sujet lui-même qui est cet être non su qui crée et pose les significations. Cela implique immédiatement qu’il peut toujours s’aviser lui-même de son propre pouvoir, mais qu’il n’en a pas ordinairement le désir.

Tout se passe donc comme si le sujet était à la fois le sujet concret de la réflexivité quotidienne et l’aspect hors champ de ce même sujet. C’est l’aspect hors champ qui est l’activité constituante du sujet concret lui-même. Cet aspect hors champ nous l’appellerons le hors-monde.

Tout se passe donc comme si l’individu concret (qui est réflexivité et désir, et qui peut toujours redoubler sa conscience de soi et devenir réflexion), cet individu qui déploie un monde significatif, était porté ou inspiré par une puissance en lui qui est hors monde. Il faudrait alors reconnaître que la véritable source du monde est, dans le sujet lui-même, ce qui est antérieur au monde et donc hors monde.

Une expérience quotidienne, dans la perception, peut éclairer cette réalité paradoxale. Quand nous percevons un objet matériel dans l’espace, nous affirmons à la fois un sens (c’est une table de cuisine ou une table d’opération) et un aspect invisible : l’objet est certes tout entier une table, mais il comporte à l’évidence une face cachée. Je ne perçois pas en même temps tous les aspects, tous les côtés, toutes les perspectives de la table, mais je sais que les aspects non vus font cependant parties intégrantes de l’objet.

Il en va de même pour le sujet : on peut à la fois saisir son activité consciente et reconnaître en lui un aspect non directement saisi mais toujours nécessairement impliqué. C’est cet aspect implicite du sujet, cette dimension non perçue du sujet perçu que j’appelle le hors-monde.

C’est (en chaque être humain) le hors-monde qui constitue le monde : il le pose simultanément comme unité organique, comme unité toujours et seulement perçue en perspective, et toujours porteuse des significations qu’il lui confère par son action. Les « opportunités » qu’offre le monde viennent en fait de mon désir et de mon regard. Ce désir créateur de désirabilité, ce regard « révélateur » de significations sont eux-mêmes constitués de l’intérieur par cela qui, dans le sujet, est hors monde.

Hors monde : c’est-à-dire rarement et difficilement perçu mais toujours et nécessairement impliqué. Et toujours « explicitable». Et donc toujours actuel.

Mais pourquoi cette difficulté à en reconnaître l’existence ?

Il me semble que ce refus provient d’abord d’une sorte de modestie existentielle. Le sujet, conscient de lui-même comme d’un corps-sujet ayant à agir dans un monde difficile, se saisit comme fragilité. Le sentiment de la finitude de l’homme est bien connu des écrivains et des philosophes, il n’est pas nécessaire d’être un penseur tragique pour s’interroger sur la précarité de l’existence, sur la maladie et sur la mort. À partir de là, toute affirmation de puissance spirituelle paraîtra présomptueuse. Comment un être aussi fragile que l’être humain pourrait-il être « constituant » de son univers ou de certains de ses éléments ? Mais cette réticence s’aveugle sur la nature de son attachement à la vie. C’est l’attachement à la vie qui donne envie de vivre, c’est-à-dire d’agir dans un monde significatif et d’y atteindre des buts; cet attachement, cette envie sont le désir même, et c’est lui qui donne sens aux valeurs et aux buts, c’est-à-dire au monde concret.

Le désir est donc un engagement dans la chair du temps et, à ce titre, il est créateur. Même s’il n’était créateur que des significations élémentaires du monde (la désirabilité des biens), le sujet du désir aurait tort d’être aveuglé par sa modestie et sa précarité, c’est-à-dire sa finitude.

C’est dans le cadre de cette finitude que le sujet est créateur d’un monde, avec ses difficultés et ses perspectives.

Une fois écartée la modestie existentielle (parfois appelée « humilité»), l’individu devrait pouvoir saisir en lui cette part qui est créatrice. Et c’est en effet ce qui se produit parfois : on reconnaît parfois l’œuvre créatrice de l’esprit humain dans les domaines de l’art et de la « morale », c’est-à-dire dans le domaine des valeurs; on reconnaît même parfois que la « politique» est créatrice et que l’histoire n’est pas un développement nécessaire et préétabli, une « fatalité ».

Mais notre question concerne, dans le sujet, un domaine antérieur à toute création empirique de valeur : il s’agit du hors-monde, ou du sujet hors monde. Il fonde toutes les significations, et c’est cette toute-puissance spirituelle que l’opinion dominante répugne à reconnaître.

C’est que, au-delà de la modestie existentielle, se profile le souci d’une sorte de sécurité métaphysique. Le sujet spontané, assuré de sa finitude, anticipe obscurément les dangers qui le menaceraient s’il se reconnaissait une puissance spirituelle constituante. Ces dangers ne seraient pas d’origine extérieure, ils proviendraient du sujet lui-même : le voici qui deviendrait « capable de tout ». Il serait la source de tout sens et serait donc en mesure de déployer une générosité absolue ou une cruauté absolue. Il risquerait d’être « possédé » par un démon ou « inspiré » par un ange. Il y aurait alors un champ laissé libre pour l’angoisse.

On peut faire l’hypothèse que Sartre fut lucide : on sait qu’il relie la conscience de la liberté à la conscience de l’angoisse, celle-ci provenant du fait que toutes les valeurs et tous les choix seraient équivalents. Mais Sartre reste sur le plan des actions dans le monde, il rappelle souvent que l’homme est « chose parmi les choses », et, s’il refuse un ego transcendantal, c’est pour le remplacer par des « qualités » et des « états » qui réduisent la conscience à ce qu’elle éprouve directement dans le présent de l’action en cours. S’il dépasse ce stade (comme dans L’Être et le Néant), il se borne à définir le pour-soi par la négation et la néantisation. Phénoménologue, il n’a pourtant pas retenu ni aperçu le pouvoir constituant du sujet : en réalité il nie jusqu’à l’existence d’un sujet.

Revenons à notre analyse : l’opinion récuse tout pouvoir réellement constituant non pas seulement par modestie, mais aussi par prudence existentielle. Elle craint les conséquences dévastatrices d’une telle position. Le sujet, à la fois dans le monde et hors monde, deviendrait source de toute action et critère de tout jugement; il deviendrait pratiquement l’origine du monde, à la fois fons et origo, dieu caché et deus ex machina.

Le recul devant un tel risque éthique et existentiel n’est pas seulement une précaution morale devant les dangers de la toute-puissance, il est aussi le refus de tout mysticisme. C’est la crainte de tomber dans le mysticisme en passant par l’idéalisme qui motive l’opinion dominante dans son refus d’un pouvoir totalement constituant de la conscience humaine. Après Kant, Fichte n’a pas su convaincre et sa doctrine du moi créateur a toujours semblé une rêverie métaphysique.

Mais l’histoire politique, depuis le régime nazi et ses camps d’extermination jusqu’à l’islam fondamentaliste et ses massacres, n’a-t-elle pas prouvé que, en effet, la conscience humaine est « capable de tout » ? À côté de ce plan pratique, la conscience scientifique et la conscience esthétique n’ont-elles pas amplement prouvé que l’homme peut inventer n’importe quoi, depuis la matière invisible et les corpuscules ondulatoires jusqu’à l’œuvre de Bacon ou d’Alban Berg?

Mais la résistance au hors-monde est forte. Un ego constituant, même s’il n’est ni démoniaque ni divin, paraîtra encore revêtu d’une « inquiétante étrangeté ». L’opinion dominante se refuse à reconnaître l’existence et l’activité d’une puissance intérieure qui pourrait maîtriser le domaine dont se sont déjà emparées la psychanalyse ou la littérature fantastique. Un pouvoir constituant, aux yeux de l’opinion philosophique dominante, ne laisserait pas se développer dans le moi les délires de la psychose ou les fascinations de la magie, délires et fascinations qui, eux, « existent ».

Par la crainte de justifier les débordements de la passion ou les fantaisies de la magie, l’opinion dominante refusera longtemps l’idée d’un sujet hors monde. Non seulement cette instance lui paraît inquiétante ou fantasmatique, mais encore elle lui semble parfaitement abstraite.

Que peut en effet représenter, pour une pensée quotidienne et commune, cette affirmation selon laquelle c’est la conscience humaine individuelle qui constitue, fonde, rend possible et donc crée toute signification ? Au regard de cette pensée, l’affirmation du hors-monde ne saurait être qu’abstraite : soit qu’elle ne désigne en effet rien de visible ou de perceptible dans le sujet, soit que l’étendue de son pouvoir et de son action la vide en réalité de tout contenu.

Le hors-monde ne semblera à l’opinion ni clair (puisqu’il n’a pas de contenu, étant la condition de tout contenu) ni distinct (puisqu’on ne peut distinguer le pouvoir constituant du hors-monde et les autres pouvoirs de création comme l’activité politique, artistique ou scientifique).

Pour l’opinion dominante, il n’existe dans le sujet individuel ni deus ex machina, ni fons et origo, ni transcendance, ni puissance « spirituelle » : il n’existe que des situations, des forces, des données, des pulsions, c’est-à-dire des choses et leurs forces, des états et leurs relations.

Il me semble que l’on peut maintenant réfléchir aux conséquences qui découlent ou du refus ou de la reconnaissance de cette réalité hors monde qu’est, dans le sujet et dans lui seul, sans référence à aucun dieu ou extérieur ou intérieur, son pouvoir constituant universel. Que découle-t-il de la négation ou de l’affirmation du sujet hors monde?

Le premier résultat d’un tel refus est l’impossibilité de la liberté elle-même. Si le sujet n’a aucun pouvoir constituant, il est réduit à l’état passif de récepteur. Il ne saurait prendre aucune initiative puisque toutes les motivations lui viendraient de l’extérieur (le mystère restant entier de comprendre comment des motifs d’action peuvent être objectivement inscrits dans les choses).

Certes, c’est le désir qui, en première analyse, crée la désirabilité de l’objet et donc les motivations de l’action. Mais on doit précisément ajouter ici que le sujet hors monde est également impliqué par le désir, et que celui-ci est consti-tuant. C’est en cela que consiste le paradoxe : le désir est un dynamisme qualitatif, un manque sensible, et en même temps il crée du sens et des motivations, il est un sujet en première personne qui ne songe pas à son pouvoir constituant, mais se préoccupe seulement de son rapport à un objet apparemment « donné ». C’est cette vue du désir, créatrice et inventrice, qui est rendue impossible et incompréhensible, si l’on refuse le pouvoir hors monde du sujet, c’est-à-dire son pouvoir constituant.

Et ce sujet hors monde, qui est forcément immanent à tout désir, est le fondement de toutes les formes de la liberté. C’est lui en effet qui décide, au cœur de la réflexivité quotidienne, de passer à la réflexion et à la forme réfléchie de la liberté. Ce ne sont ni une raison ni une âme qui gouverneraient de l’extérieur les désirs et les passions, c’est le sujet lui-même (en tant qu’il est le hors-monde du désir) qui pose et crée les significations et les motivations, les attitudes et les choix.

Le second résultat du refus de ce sujet hors monde est la méconnaissance stupéfiante de la responsabilité humaine dans les malheurs de l’humanité. Pour la conscience quotidienne (que certains philosophes nomment « conscience naive »), toutes les souffrances et les difficultés de l’existence proviennent des conditions et des causes extérieures, qu’elles soient sociologiques, psychologiques ou politiques. Un déterminisme global est affirmé.

Certes, il s’agit là du débat sur la liberté, puisqu’elle seule confère la responsabilité. Mais le refus de la responsabilité est pourtant spécifique. Il va plus loin que le simple refus de la liberté puisqu’il refuse aussi d’être reconnu coupable en tant que source des souffrances produites. Et ce refus en profondeur de l’efficacité nocive d’une attitude ou d’une action provient du refus d’un quelconque pouvoir constituant des protagonistes d’un drame, qu’il soit social ou personnel.

Prenons un exemple concret, le chômage. Je ne dis pas que le chômeur est responsable parce qu’il refuserait tout travail. Je dis que les syndicats (qui défendent en effet et à bon droit les intérêts des travailleurs) ne savent pas inventer, ou ne souhaitent pas inventer et soutenir une politique efficace dans les affaires sociales. Une autre attitude, une autre politique, un autre combat sont toujours possibles, et cela indépendamment de tous les procès d’intention qu’on pourrait faire aux initiateurs de tels « changements ».

Jusqu’ici, dans notre exemple, ne sont concernés, semble-t-il, que les faits de la liberté politique et de la contingence de l’histoire et de l’économie. Mais on peut poursuivre l’analyse et tenter de mieux creuser les phénomènes qui se produisent en tant qu’événements. On peut voir en effet que, au cœur même de la revendi-cation, se trouvent deux activités : le choix et la définition des revendications (salaires, primes, conditions de travail par exemple), ainsi que le choix des formes du combat. Ici se placent le libre choix d’une politique et la question traditionnelle de la liberté dans l’histoire. Ensuite, dans ce combat, se trouve engagée une seconde activité : la donation de sens.

Il est clair que cette question n’intéressera pas le syndicaliste ni le chômeur. Elle est pourtant essentielle. On ne peut comprendre le questionnement politique concret que si l’on connaît non seulement la nature des enjeux (existence des individus, état d’une économie), mais encore la source de la signification même des enjeux et des revendications. Or, à propos des enjeux, on doit reconnaître que ce sont les chômeurs eux-mêmes qui les définissent et les constituent, et cela d’une manière immédiate, profonde et non sue : c’est le chômeur lui-même qui considérera (et nous avec lui) qu’il y a une souffrance inacceptable dans sa situation ; c’est lui qui considérera que ses anciens employeurs sont responsables de son malheur, ou bien que ce sont les dirigeants politiques; c’est lui encore qui « imposera » ou « refusera » telle ou telle négociation salariale.

Mieux (et plus paradoxal ou scandaleux) : c’est le chômeur qui définit le chômage, c’est-à-dire la signification complète de cet état. Sont en effet impliquées, dans la définition du chômage, une conception du travail salarié, une conception de l’économie globale du pays, une conception de l’existence humaine (laborieuse, oisive, studieuse, artiste, etc.) et de sa « valeur » (dignité, indignité, humanité, solidarité, solitude, etc.). Bref, l’état de « chômeur » est une situation surdéterminée du point de vue du sens et du statut; et ce statut, apparemment objectif, suppose en réalité de nombreuses affirmations de sens et de nombreuses perspectives pratiques. Le champ de ces affirmations est fort vaste : existentiel, social, politique, éthique. Et ce vaste champ significatif qui définit le chômage est simultanément affirmé et constitué par la plupart des protagonistes : les chômeurs, les employeurs, les dirigeants, la population. Ce champ significatif devient ainsi un « fait de société », un fait social, mais il ne cesse pas pour autant d’être le fruit des multiples affirmations individuelles qui, ensemble, constituent et l’idée et la réalité du chômage. Celles-ci sont le fruit du même acte constituant que celui qui « fonde » la société capitaliste, avec toutes ses « définitions» de l’économie (propriété, salaire, code du travail, etc.).

Pourquoi tant insister sur le sens? C’est que lui seul, comme affirmation créatrice, rend possible non seulement la liberté des protagonistes, mais encore la prise de conscience de cette liberté, la prise de conscience de cette inéluctable liberté, l’accès à l’évidence jusqu’ici voilée de la liberté créatrice du sujet.

Et c’est ici qu’est également rendue possible la reconnaissance, par les protagonistes, de leur totale responsabilité dans le cours de l’histoire. La comparaison de l’économie de plusieurs pays montre bien que le chômage de masse n’est pas inéluctable, même en régime capitaliste, mais seule la référence à un sujet fondateur, plus profond et intérieur que le sujet quotidien des revendications, seule cette référence est en mesure de nous convaincre de la liberté et capable de justifier un combat pour cette liberté, c’est-à-dire pour le libre épanouissement du désir.

J’appellerai « irresponsabilité » l’attitude d’ignorance ou de dénégation face à l’efficacité et à la causalité de fait des sujets individuels (rassemblés ou non) dans l’émergence des malheurs ou des difficultés dans l’existence individuelle et collective.

Il n’y a là aucun procès d’intention. L’irresponsabilité exprime le plus souvent une position sincère de réserve quant aux pouvoirs constituants des individus. C’est dire que, le plus souvent, elle est de bonne foi. Elle peut à la fois affirmer l’existence d’une liberté et d’une contingence pratiques dans la conduite d’un combat, et nier l’existence d’un « je » fondamental et fondateur qui serait la source de toutes les valeurs et significations tenues pour objectives. C’est, par exemple, le cas de la philosophie de Sartre : il défend une liberté absolue (et combat effectivement le colonialisme ou le capitalisme) mais, comme on l’a déjà remarqué, il nie l’existence d’un ego transcendantal qui serait au-dessus du sujet comme un surmoi.

Mais les effets de l’irresponsabilité — cette méconnaissance du sujet hors monde — sont catastrophiques : elle est un laisser-faire et, puisque l’acte de constitution et la liberté sont effectivement présents, elle est aussi une complicité. La lucidité oblige à attribuer à cette complicité involontaire l’origine de la violence sociale : racisme, fanatisme religieux, exploitation des travailleurs adultes ou mineurs, guerres de conquête, domination politique, spéculations et manœuvres sur les biens de consommation, destruction des richesses naturelles et des sources d’énergie, rapport financier à l’art et à la création (qui, du coup, est reconnue comme telle), mépris des immigrés, mépris des pays d’accueil, mépris dominant de la culture, présomption et ignorance dans les politiques de la culture et de l’éducation, frénésie de consommation, indifférence à l’égard des personnes sans logement, usage de la torture ici ou là, mépris de la femme et de la sexualité féminine dans de nombreux peuples, mépris de la vie, diffusion de la superstition sous couvert de religion, éloge de la violence, politique et développement de l’usage des drogues et de la violence criminelle.

Les maux sont innombrables. C’est s’en rendre complice que de les attribuer mécaniquement à l’action d’un système politique et économique, alors que tous les systèmes sont le fruit de choix parfois explicites et toujours irresponsables. Il faut le redire : si, en tous ces maux « il n’y a pas de fatalité» (comme on le dit partout), alors c’est que leur origine est la liberté et, dans cette liberté dynamique, le pouvoir constituant de la conscience. Il constitue tout : toutes les valeurs, tous les contenus, tous les choix, fût-ce celui de l’ignorance et de la complicité, fût-ce la dénégation du sujet hors monde, ce sujet source présent en toute conscience.

Il ne suffit pas (il ne me suffit pas) de protester contre les injustices et les intolérances, contre l’ignorance et l’arbitraire. Il ne suffit pas de se révolter ou de s’indigner. Il faut comprendre que s’il y a en tout cela un mal, c’est qu’il y a des consciences qui le créent et des consciences qui le jugent. C’est la reconnaissance de cette efficacité des consciences, aussi bien dans la définition du mal que dans les choix qui l’engendrent ou qui le combattent, c’est cette reconnaissance d’un pouvoir efficace et constituant de la conscience qui seule serait en mesure d’organiser un combat sérieux contre le désastre généralisé.

Mais la situation du hors-monde lui-même peut être difficile. Pour que les étapes ou les modalités d’un combat puissent être envisagées, il faut auparavant être au clair sur la situation effective du hors-monde. Sur ce qu’elle est parfois, en tout cas.

Le hors-monde, ce sujet constructeur immanent au sujet lui-même, qu’il soit spontané ou réfléchi, ne peut évidemment être directement perçu que par lui-même. C’est moi seul (chacun des êtres humains) qui peux prendre conscience et de mon pouvoir constituant et de mon isolement hors de ce monde qui n’existe que par moi. Source de tout sens, le hors-monde risque, en se percevant, de se situer en effet hors du réel. Existe-t-il vraiment ? S’il existe, quelle existence, quel sens peut-il avoir lui-même puisque, hors de son action, il n’y a pas de sens et qu’il s’interroge sur la source de toute action ?

Soucieux de rigueur, il ne saurait être question que je me satisfasse d’une solution théologique à la façon d’un Georges Bataille ou d’un mystique médiéval. Ce dieu caché qui serait hors de toute qualification et donc purement négatif, ce dieu caché qui serait également présent au fond de moi-même (comme le pense Angelus Silesius) n’est qu’une pure fiction. Ils ont raison de se méfier du mysticisme ceux qui rejettent l’idée d’un sujet constituant, d’un ego transcendantal qui existerait substantiellement au cœur du sujet sans pouvoir être perçu. Ma situation est donc compliquée puisque, tout en rejetant le mysticisme et le substantialisme, je persévère dans mon affirmation : au cœur même de toute conscience concrète, au cœur de tout existant, réside un sujet constituant difficilement perceptible. Cette situation compliquée du sujet qui s’interroge inlassablement sur la nature de ses désirs, puis de son désir, puis de sa puissance créatrice de valeurs, puis de son ultime pouvoir constituant, un tel sujet ne risque-t-il pas de connaître une scission interne si profonde qu’il se trouverait finalement rejeté lui-même hors du monde réel ? L’idée d’un sujet hors monde n’est-elle pas la source d’un exil hors du monde ?

Non seulement c’est le sujet lui-même qui, creusant sans cesse l’emboîtement de ses pouvoirs, s’éloigne du monde réel, mais c’est aussi la majorité des autres existants qui rejette ce sujet hors du monde commun, ce sujet coupable qui prétend dévoiler l’origine du monde. Ne mérite-t-il pas l’ostracisme ou l’exil, la mort même s’il parle trop sur l’agora? Qu’il soit grec, comme Socrate, juif hérétique, comme Spinoza, ou juif converti, comme Husserl, ne mérite-t-il pas une condamnation majeure ? Et, puisqu’il en appelle au hors-monde, pourquoi le laisserait-on exister encore dans le monde central de la réalité ? Excommunication ou révocation, voilà ce que méritent ces philosophes.

Certes, les philosophes ne sont pas les seuls qui subissent ou l’exil ou la mort pour raisons politiques ou idéologiques. On songera aux procès en sorcellerie, ou à Galilée, ou aux victimes de la Terreur en 1793 ou des procès de Moscou dans les années 1950.

Mais la situation est pourtant préoccupante si elle n’est pas aujourd’hui tragique.

Car, enfin, ce qui est en cause est finalement la nature et le sort de la liberté. La possibilité de choisir librement ses actions et leurs motivations (possibilité qui est la condition de la démocratie, presqu’universellement revendiquée), cette possibilité pratique repose finalement sur le pouvoir effectif de créer de toutes pièces du sens, de la valeur et de la vérité.

Et nous l’avons vu plus haut: ce qui est refusé dans le déni du sujet constituant c’est la responsabilité de l’homme lui-même dans les malheurs qui le frappent.

Qu’il faille une sorte de courage existentiel pour admettre ces vérités, c’est l’évidence. Mais il y faut aussi des motivations.

La situation semble devenir alors particulièrement délicate. Car si tout sens et donc toute motivation proviennent du hors-monde, tout désirable provient du désir.

Si l’on veut éviter la multiplication arbitraire des instances ou des facultés (comme chez Aristote, chez Kant ou chez Freud), il faut bien se résoudre à admettre que le hors-monde se trouve non seulement au cœur du sujet mais aussi (et par là même) au cœur du désir. C’est donc le désir-sujet lui-même qui est aussi en même temps sujet hors monde.

Son pouvoir constituant est celui-là même du sujet hors monde : la désirabilité d’une fin est totalement constituée par le désir, puisque le désir est sujet et que le sujet est désir.

C’est donc à partir de lui-même (qu’on le voie comme désir ou qu’on le voie comme sujet) que le hors-monde a à constituer et affirmer des motivations pour combattre l’irresponsabilité dans le monde et la complicité avec le malheur.

Le hors-monde part de lui-même et de lui seul. Il est causa sui, il est sa propre cause. Il est la source de ses pensées, c’est-à-dire aussi la source de ses désirs. Il est livré à lui-même.

Il peut dès lors choisir la gratuité absolue de l’existence et de toutes ses formes, ou la passivité et la complicité avec l’aliénation générale dont il souffrira lui-même. Il peut au contraire choisir l’activité créatrice qui s’attachera à l’épanouissement réfléchi du désir.

Ici se profile une voie que nous avons longuement explorée ailleurs : en passant de la souffrance de la crise au choix drastique de la conversion et du recommencement, le sujet réfléchi, c’est-à-dire le désir-sujet réfléchi, se rend lui-même capable de construire une éthique neuve. Elle est une éthique de la joie et du bonheur, c’est-à-dire un itinéraire existentiel qui conduira au préférable et au substantiel, c’est-à-dire à la jouissance d’être.

On sait que cette philosophie n’a pas eu d’action visible dans les affaires de notre temps. Ce livre part de ce constat : l’opinion ne souhaite guère se familiariser avec une telle doctrine dans la mesure même où, en fin de compte, elle comprend qu’elle aurait alors à admettre l’idée d’un sujet totalement constituant et responsable. Ce sujet hors monde, antérieur à tout acte et à tout sens, source implicite de toute activité et de toute signification, et finalement véritable cause de lui-même et du monde, ce sujet paraît à la fois trop idéaliste, trop lointain et trop compromettant pour être utile. Il ne saurait, croit-on, résoudre les problèmes de la vie concrète.

Hors monde en effet, il est disqualifié non seulement par l’opinion, mais aussi par la philosophie dominante. Ce faisant, la violence et l’aliénation vont crois-sant.

On le voit, chacun est finalement placé devant le vide, mais aussi devant sa propre responsabilité. Ce qui reste stupéfiant c’est que l’on continue imperturbablement à revendiquer confort, justice et libertés, tout en s’inclinant devant des lois de toutes sortes supposées toutes-puissantes (le « réel », le « raisonnable », le « sérieux»). Le libre sujet créateur est, aux yeux de l’opinion, le mal incarné ou l’illusion par excellence.

C’est que, en fait et en fin de compte, l’opinion et les médias refusent majoritairement la validité de la philosophie. Tout juste consentent-elles à la populariser, la réduisant ainsi à un objet de consommation culturelle sans conséquence.


On pourrait croire que cette position est « pessimiste ». L’humanité serait en fait condamnée à souffrir toujours dans la mesure où, décidément, elle refuse constamment de reconnaître le pouvoir de la pensée et le pouvoir de la liberté.

Cette position pessimiste ne saurait valoir comme doctrine. Elle serait contradictoire dans la mesure où, tout en déplorant qu’on ne reconnaisse pas la liberté véritable, elle ne reconnaîtrait pas le pouvoir de cette liberté, c’est-à-dire aussi son propre pouvoir régénérateur.

En fait, et par l’action même du sujet hors monde, chacun est placé devant sa propre souffrance, devant sa propre force, devant sa propre joie.

Si le hors-monde crée lui-même le monde, il peut le remodeler. Il n’a justement pas d’autre fonction que de créer un monde. C’est le hors-monde lui-même qui peut décider l’accès à la jouissance du monde. C’est une création. Et la joie de la création (celle des œuvres et, d’abord, celle du monde) est l’expression la plus joyeuse de cette vérité logique et existentielle qu’est, en tout un chacun, la création par soi, la causalité par soi. Ce pouvoir constituant, qui est aussi la création simultanée de soi-même et du monde, est également la jouissance simultanée de soi-même et du monde.

En fait, le hors-monde se propose d’instaurer les conditions de la jouissance d’être. C’est donc par le monde qu’il crée lui-même que le hors-monde s’accomplit lui-même comme jouissance et comme monde. Étant hors monde, il peut créer un monde pour s’en réjouir. Et c’est pour se réjouir et du monde et de soi-même que le hors-monde se crée lui-même, découvrant alors ainsi l’universelle possibilité de la libre joie.

Le sujet est un désir

[…] ce qui est paradoxal, ce que je n’ai vu décrit nulle part, c’est cette idée que j’essaye de vous proposer et qui est celle-ci : le sujet est un désir et le désir est le désir d’un sujet qui est lui-même sujet. Il est le sujet.

D’habitude on décrit la personne humaine comme étant d’un côté la raison et de l’autre, l’affectivité. D’un côté la raison, l’intelligence, peut être la maîtrise, la liberté et de l’autre côté les pulsions. Le travail de civilisation consisterait à bien encadrer le désir par la raison ou par le Surmoi… Ce désir qu’on décrit comme étant différent de la conscience est une force aveugle qui, en réalité, est calquée sur les forces énergétiques soit de la nature, soit des forces nerveuses de l’être humain. En réalité, le désir est autre chose. Le désir est déjà sujet. En quoi et pourquoi? Je vais schématiser mais il faut dire ces choses qui sont rarement dites : le Désir est une intentionnalité, c’est-à-dire que le désir est ce mouvement qui va vers quelque chose et qui peut se changer car on peut changer nos désirs.

Ce que je dis du désir, c’est ce que j’ai dit tout à l’heure du sujet. Quoi de plus dans le désir que dans le sujet? Une description plus complète du sujet. Le sujet est sujet désirant. Qu’est-ce que désirer? Ce n’est pas ce que croient nos contemporains : Lacan, Sartre, Hegel, Schopenhauer après Platon. Tous ces philosophes affirment que le désir c’est le manque, la structure du désir serait la structure du manque. On désire quelqu’un parce qu’il nous manque et quand il nous manque on en souffre. Et puis quand on atteint l’objet de son désir, on en souffre par la satiété. On ne le désire plus parce qu’on le possède. Dans cette description pessimiste qui trouve sa racine chez Schopenhauer – on la retrouve chez Sartre, Hegel -, le désir est défini par le manque et lorsque le désir a atteint son objet, on prétend que le désir meurt, comme si ayant faim et ayant dîné, j’avais dîné pour le reste de mes jours. Mais je n’ai pas dîné pour le reste de mes jours et je ne me désole pas du fait que demain je dînerai encore, c’est-à-dire que je désirerai encore cette chose qui m’a comblé. Je désirerai encore. Quelle « bénédiction »! C’est la preuve que je suis vivant. Mais pourquoi est-ce que je vais désirer encore? Parce que désirer, c’est désirer la satisfaction. C’est ce qu’on oublie. Les philosophes du manque, les philosophes tragiques, les philosophes qui veulent nous désespérer n’insistent que sur la moitié du désir, c’est-à-dire le désir comme mouvement dynamique vers ce qu’il n’a pas. Ils oublient de décrire la suite, à savoir l’obtention de ce qu’il recherche et par conséquent le plaisir. S’il y a désir, il y a à l’horizon jouissance. Le désir et la jouissance ne sont pas des chutes, des faiblesses, des péchés, ils sont la réalisation de notre essence. 

ROBERT MISRAHI – LE SUJET ET SON DÉSIR – Editons Pleins Feux

a) L’action comme réalité du désir

Insistons tout d’abord sur le fait que action et désir sont indissolublement liés. La psychanalyse et la phénoménologie (nées à peu près à la même époque) ont suffisamment mis en évidence l’idée de sens pour que nous n’ayons pas à établir ce fait : toute action a un sens, et le sens de toute action lui vient par le désir.

Mais cette vérité comporte plusieurs implications qu’il importe de dégager soigneusement.

Même si l’on admet en première analyse que les idées qui s’expriment dans l’action peuvent être obscures ou refoulées, un fait au moins est certain : ces désirs (ce désir) masqués, travestis, déplacés, méconnaissables ou niés restent le sens d’une action. Le désir n’est pas une chose ou un mouvement ou un réceptacle qui seraient situés ailleurs que dans l’action ; bien au contraire le désir est le sens qu’on attribue à une conduite significative qui mérite d’être posée comme action. Car le concept d’action suppose de soi une conduite affective et pratique poursuivant la réalisation d’un but, la « possession » d’un « objet » ou la jouissance elle-même, et cela dans une certaine tonalité affective et au moyen d’une organisation même élémentaire de moyens et de fins, dans un système temporel particulier; l’action est donc toujours le déploiement même du désir, et celui-ci ne se comprend qu’en référence à une activité.

Que cette action soit ignorante d’elle-même, cela est le cas fréquent : mais c’est précisément le désir qui est censé en donner à la fois la source et le sens, que ceux-ci soient saisis directement par le sujet lui-même au terme d’une réflexion plus ou moins longue (Il s’agit de la réflexion philosophique sur soi-même.) ou bien qu’ils soient progressivement dégagés dans le discours de la cure analytique.

Ainsi, sans rien postuler quant à l’inconscient, sans théoriser celui-ci et sans résister à son usage, nous voyons qu’il implique de lui-même (ou plutôt que la psychanalyse implique d’elle-même) que le désir soit non une chose obscure hors de l’espace et du temps, mais le sens même d’une action (c’est-à-dire aussi de ses ambivalences, de ses obscurités, de ses déplacements ou de ses négations). Le concept de désir (désignant donc par l’objet bien ou mal poursuivi la signification intelligible, c’est-à-dire le sens de cette poursuite) comporte une autre détermination : il indique aussi l’énergie et la dynamique qui caractérisent toute action. Car celle-ci n’est pas pesanteur passive, changement de formes matérielles dans l’espace inerte et aveugle, mais au contraire dépassement (plus ou moins aisé), arrachement au passé immédiat et projection dans le futur proche (qu’il soit authentiquement neuf ou purement répétitif). Dépassement, arrachement, projection (ou encore, comme disent les phénoménologues : trans-cendance), tous ces mouvements sont précisément rassemblés et connotés par le concept de désir.

Mais c’est l’action qui doit bénéficier de l’enrichissement conceptuel que comporte l’idée de désir: à la fois signification et transcendance, énergie et tonalité affective, attachement et arra-chement, le désir éclaire les contenus de l’action, et ce sont ces contenus de l’action, c’est-à-dire cette action même, qu’il est important de comprendre si l’on s’interroge sur les finalités de l’exis-tence, c’est-à-dire sur l’existence concrète, sur ses buts et sur son sens. On commettrait un contresens si l’on voulait au contraire comprendre le désir par l’action, au-delà de l’action, et pour lui-même. Ce serait en effet privilégier le désir lui-même comme objet d’enquête et d’interrogation, c’est-à-dire à la limite chercher à connaître un lieu originel et obscur qui, au cœur de l’existant, au cœur de l’action, c’est-à-dire au cœur de la vie réelle concrète, serait plus intéressant et plus précieux que cette vie même.

Si donc le désir et l’action sont conceptuellement inséparables, il importe de préciser dans quelle direction et dans quel dessein se fera la meilleure implication, c’est-à-dire la plus utile a lélucidation des tâches pratiques : l’analyse théorique peut aller de l’action (conduite, rêves, etc.) vers le désir qui l’engendre, elle peut être régressive pour être éclairante, mais elle doit nécessairement (pour être utile et concrète) revenir du désir vers l’action, c’est-à-dire finalement comprendre le désir en termes de sens et d’actualité et non en termes de potentialités et d’inertie : l’analyse théorique doit donc également être progressive et aller du désir à l’activité, du présent à l’avenir.

Le désir n’est donc pour nous que le nom polysémique donné à l’action, la référence à toutes les stratifications imbriquées dans l’action : celle-ci se donne en effet à elle-même comme lumière et comme force, comme signification et comme énergie, comme poursuite et comme climat, comme saveur et comme élan.

Mais si le désir n’est que le nom de l’action pensée dans sa totalité, alors une analyse directe du concept d’action nous apportera d’autres lumières sur l’existant et son rapport à l’avenir, d’autres lumières qui s’ajouteront sans les nier aux lumières théoriques jetées sur l’action par l’analytique du désir.

Quelles sont donc les structures du désir, en tant qu’il est énergie affective et signification de l’action elle-même, ou encore : quelles sont les structures de l’action considérée comme totalité concrète, c’est-à-dire à la fois conduite et signification, poursuite et énergie, climat et affectivité, ces contenus étant commodément rassemblés dans le concept de désir ?

Robert Misrahi, les actes de la joie fonder, aimer, rêver, agir , introduction

Chapitre 4. Le désir comme réflexivité imaginante et la libre dépendance.

NOUS NE POUVONS PAS, ici, nous contenter d’une analyse des structures de l’imagination, structures qui seraient livrées par l’enquête anthropologique ; ce ne seraient là que des résultats, et l’on aurait omis de déterminer l’activité dont ils sont le résultat. Se référer, d’autre part, à des processus inconscients, eux-mêmes calqués sur les structures du langage (c’est-à-dire sur les structures constituées par les linguistes) ne ferait que repousser le problème et différer la réponse à la véritable question. Et cette question est celle de savoir pourquoi, par quelle activité, le Désir crée en général de l’imaginaire (à travers des structures, des motivations et des contenus empiriques fort divers), en même temps qu’il déploie son mouvement vers le désirable ?

L’imagination n’est pas un résidu passif de la perception, c’est-à-dire la simple reproduction atténuée d’une sensation conçue d’une manière chosiste. L’imagination est une conscience active et, plus précisément, une des modalités toujours possibles et par conséquent essentielles de la conscience. Comme le dit la phénoménologie, l’imagination est une conscience intentionnelle.

Cette description doit être complétée par une analyse plus concrète. L’imagination ne prend la forme désintéressée d’un tableau passif reproduisant une réalité absente que dans les circonstances tardives et artificielles : descriptions littéraires, recherches « psychologiques » sur la mémoire, enquêtes et témoignages post-événementiels. Ces circonstances réflexives ne permettent pas de saisir l’essence de l’acte imaginaire. Celui-ci ne peut être vraiment compris que dans le cadre d’une situation concrète réelle. Or, cette situation est celle du Désir.

C’est donc en référence au Désir que l’on doit s’efforcer de comprendre l’activité imaginaire. Mais cette compréhension doit être originelle : il s’agit de comprendre pourquoi le Désir crée de l’imaginaire. C’est seulement après qu’une réponse aura été donnée à cette question que pourra être abordée valablement l’analyse des motivations concrètes et internes qui unissent tels contenus imaginaires à tels désirs concrets. Ni ce qu’on appelle les fantasmes, ni le contenu des rêves ou celui des discours d’anticipation ou d’interprétation, ne peuvent éclairer la signification d’un désir personnel et singulier si ce n’est sur la base d’une élucidation antérieure et générale de l’acte même d’imaginer.

Toute l’histoire culturelle de l’humanité, ainsi que tout le développement de la personnalité de l’enfant, nous apportent un indispensable témoignage : l’imagination est contemporaine de la conscience humaine, c’est-à-dire du Désir lui-même. Mais, au-delà de ce fait « anthropologique », nous pouvons saisir un phénomène plus essentiel, c’est-à-dire un fait de conscience qui est du ressort d’une anthropologie philosophique : il s’agit de ce que nous appellerons la compossibilité du Désir et de l’imagination.

L’imagination est liée au Désir comme sa possibilité constante, mais non pas comme sa substance. Car le Désir n’est pas par lui-même imaginaire ou illusoire : il se saisit au contraire comme le mouvement qualitatif, actuel et réel, d’une conscience visant son plaisir, sa jouissance et sa joie dans un avenir qui puisse devenir à son tour une actualité réelle et susceptible d’être effectivement réitérée. Le véritable socle du Désir est la réalité, et le véritable principe de plaisir est un principe de réalité. Le Désir est l’appréhension réelle d’un mouvement vers une jouissance réelle.

Mais ce mouvement, qui est celui d’une transcendance active et d’un perpétuel dépassement des intensités et des qualités, porte en lui-même une « logique» de perfection: le Désir porte en lui-même la possibilité permanente d’un dépassement, d’un accroissement, d’un passage à la limite – en extension, en intensité et en qualité.

Le mouvement du Désir implique donc, par sa propre essence, un mouvement vers sa propre perfection, c’est-à-dire sa propre plénitude. Et cela vaut aussi bien pour l’ordre de la jouissance que pour l’ordre de la connaissance ou de l’action. Loin que ce dynamisme permanent doive être une source d’inquiétude, de nostalgie ou de désespoir, parce qu’un terme immobile serait inaccessible, il peut au contraire devenir la source d’une satisfaction positive : celle du renouvellement permanent et du Désir et de la satisfaction.

C’est à partir de ce mouvement vers la plénitude et sa perfection que nous pourrons comprendre le lien entre le Désir et l’imagination.

Mais ce lien ne doit pas être conçu d’une façon mécanique et statique : en disant simplement que l’imagination fournit au Désir (mais sur le mode fantastique) l’objet qu’il désire et selon la perfection désirée, on se bornerait encore une fois à constater un résultat sans rendre compte de sa genèse ; en outre, on ne ferait qu’accoler deux « facultés » distinctes — le Désir et l’Imagination – dont la seconde serait l’auxiliaire de la première et le fournisseur éventuel d’un objet qui, dénué de toute réalité, serait un substitut fantasmatique pour une jouissance fan-tasmatique. C’est ainsi que l’on tente d’expliquer, par exemple, la création des images gratifiantes comme le jardin paradisiaque, les promesses eschatologiques ou l’idéal de la femme, ou bien encore les signes sociaux de la puissance, de l’appartenance ou de la gloire. Signes, images et rites seraient ainsi des substituts imaginaires venant combler l’absence du bonheur, du plaisir ou du pouvoir, par la jouissance imaginaire de ces biens.

Ces analyses ne sont pas fausses dans leur esprit, mais elles substituent un mécanisme à une genèse, sans rendre compte de la possibilité ni de la signification entière de cette genèse. En outre, elles méconnaissent l’essence dynamique du Désir et l’essence unitaire de la conscience, en leur substituant des facultés qui ne sont que des noms donnés à des problèmes transformés en solution.

Or, il convient de comprendre l’acte même d’imaginer, avant de statuer sur l’éventuelle utilité de ses produits et de ses résultats.

Nous revenons ainsi à la genèse même de l’imaginaire. Nous disions qu’elle est liée au mouvement même du Désir, en tant qu’il est un mouvement vers la plénitude et la perfection. Comment peut-on décrire ce lien ?

Rappelons tout d’abord que toutes les explications par la substitution d’un imaginaire à une réalité reposent sur l’affirmation préalable du symbolisme : une image (objet, événement ou jouissance) ne peut se substituer à une réalité que sur la base d’une opération de la conscience qui attribue à un signe un sens différent de sa matérialité. Or, nous avons vu que cette opération est un acte du Désir lui-même en tant qu’il est une conscience, d’est-à-dire une réflexivité constituante. Plus précisément, c’est par le dédoublement interne de soi (ou duplication) et le redoublement externe de soi (ou réfléchissement) que le Désir, comme réflexivité, inscrit dans le monde des significations où il se reconnaît sans se confondre avec elles.

Ainsi, c’est par le réfléchissement (l’objet visé par moi-même sans être moi-même) et la duplication (je me dédouble pour me saisir et me projeter vers mon avenir) que le Désir est en mesure de déployer un univers symbolique porteur de sens, et expressif d’une création. La puissance symbolique (on disait jadis: la fonction symbolique) est donc inscrite dans l’acte même de la conscience en tant qu’elle est Désir, c’est-à-dire arrachement à soi et constitution d’un objet du Désir.

Mais il reste alors à comprendre un dernier phénomène qui est le phénomène ultime : pourquoi le signifié, comme fruit de la duplication de moi-même et de mon réfléchissement dans le monde, pourquoi ce signifié prend-il la forme d’une image? Pourquoi le signifié « renaissance » prend-il la forme imagée d’un enfant-dieu, ou d’un serpent à plumes? Pourquoi le signifié « perfection » prend-il la forme imagée d’un Jardin ou d’une Cité? La question pourquoi signifie aussi : comment et par quoi. Comment le Désir peut-il se rapporter à un objet qui est une image ? Existe-t-il une fonction iconographique du Désir, et en quel sens pourrait-on l’entendre ?

La substitution d’objet (par le jeu du symbolisme) n’est qu’un résultat second dont la condition de possibilité est dans cette création d’image : comment celle-ci est-elle possible ?

Pour répondre à cette question, nous devons auparavant préciser le statut de l’image, sans nous satisfaire de sa simple dimension d’irréalité et de « néant » qui nous renverrait à l’activité néantisante de la cons-cience. Cette dimension n’est pas négligeable, mais elle est impliquée dans la structure de la conscience comme double dépassement de soi (à la fois duplication et réfléchissement). C’est dire que l’irréalité n’est que l’une des formes possibles de la transcendance, et que la « néantisation» rend simplement compte de cette transcendance, mais non de sa forme particulière : l’image. La néantisation n’est pas inexistante, mais elle est abstraite. Elle laisse entière la question de savoir ce qui fait la spécificité de l’image.

Celle-ci est bien le fruit d’une transcendance symbolisante, mais elle est aussi quelque chose de plus : l’image (et d’abord l’image visuelle) est de l’ordre évident du visible. Qu’est-ce à dire ?

Cela signifie que, par essence, l’image est un « objet » paradoxalement irréel et offert à la vision ; mais, comme cette irréalité peut aussi bien être celle d’un symbole algébrique que d’un objet mémorisé, elle n’est pas aussi spécifique de l’image que sa pure visibilité. D’ailleurs, l’irréalité de l’image doit pouvoir être estompée si l’on veut comprendre la puissance fantasmatique et illusoire de certaines images, c’est-à-dire la prégnance de leur visibilité.

Cette visibilité essentielle et primordiale n’est pas inerte : elle n’est pas comme « une peinture muette sur un tableau ». Elle est à la fois active et polyvalente. Disons d’abord sa polyvalence, c’est-à-dire sa « substance » phénoménologique.

L’image est simultanément lumière, chair et sens. Elle est de l’ordre de la lumière en ce sens très précis et rigoureux qu’elle est visible, et qu’elle est vue. L’essence de l’image réside dans le fait qu’elle est vue : mais ce fait n’est pas d’abord significatif d’irréalité, puisque le rêveur ou le croyant songent plus au sens de leurs images qu’à leur irréalité. C’est pourquoi le sens premier de « l’être-vu » c’est la présence dans l’ordre de la lumière, en même temps que l’homogénéité de l’être de l’image et de l’être de la lumière. Parce que la « substantialité» de l’image réside dans ce qu’en saisit l’appréhension visuelle qu’en a la conscience, c’est-à-dire le Désir, on peut dire que la substance de l’image est tout entière lumière : l’image est une lumière-forme saisie sur une lumière-fond, ou une forme de lumière discernable sur un fond visible.

C’est dire aussi que l’image est « chair ». La lumière imagée, ou l’image lumière, se constitue comme une « réalité» charnelle, c’est-à-dire à la fois objective, réelle et intime (comme dirait Bachelard). L’image de lumière est charnelle en ce sens qu’elle est homogène à la conscience qui la forme, et qu’elle concerne cette conscience au plus profond d’elle-même. Ici la lumière est chair parce qu’elle concerne, parce qu’elle exprime, et parce qu’elle oriente le sort même de la conscience qui l’imagine, c’est-à-dire du Désir qui fonde sur elle son devenir.

L’image est donc simultanément lumière et chair, c’est-à-dire visibilité spirituelle et incarnation affective. On pourrait presque dire que l’image est amour, puisque l’amour aussi est visibilité de l’absolu et lien charnel à cet absolu. Mais il est vrai que nombreuses sont les images d’angoisse et de mort : nous dirons donc seulement que l’image dans sa généralité est chair et lumière, c’est-à-dire réalité affective et conscience de voir.

Car la visibilité de l’image n’est pas découverte, elle est constituée. Si l’image n’est pas passive, ‘est parce qu’elle est simultanément objet vu et acte de voir. Plus précisément, l’être-vu de l’image réside tout entier dans l’acte de voir : l’image est le fruit d’une activité qui suscite à la fois sa modalité et son objet, c’est-à-dire son acte comme vision et son objet comme image vue. L’acte de voir, ici, est une visibilité constituante.

Il faut dire enfin ce qu’est cet objet dont l’essence ontologique réside dans l’autonomie absolue de l’acte de voir : cet objet est une signification. Le Serpent à Plumes, le dieu Quetzacoalt, à la fois terre et ciel, est l’expression charnelle et lumineuse de cette éventualité significative et décisive pour l’existence humaine : la renaissance ou la mort du Soleil, la renaissance lumineuse de la vie ou l’absorption dans la nuit sombre du néant.

On saisit mieux maintenant l’essence de l’image: elle est l’incarnation d’un sens dans la chair de la visibilité, pourvu que le sens, la chair et la visibilité soient constitués par une seule substance commune qui est la lumière.

Si un espace, un temps et une résistance s’ajoutent à cette lumière, on obtient soit le monde de l’art, soit le monde réel, mais l’on est sorti de l’immanence absolue d’une image dont toute la chair est dans l’être vu et dont toute l’opération est dans l’acte de voir.

Mais à quelle condition une telle « réalité» est-elle possible? À quelles conditions peut surgir un être dont tout l’être est dans la visibilité charnelle et signifiante d’une lumière qui est elle-même et sa source et son objet ?

À l’évidence, il s’agit de l’acte du Désir lorsqu’il se borne librement à lui-même.

Seul le Désir est en mesure de se métamorphoser en lumière à la fois visible et prégnante, puisque seul le Désir est à la fois source de sens et souci charnel de soi. Plus précisément, c’est parce que le Désir est simultanément conscience et chair, mouvement affectif réel d’une chair réelle vers un avenir signifiant et satisfaisant, qu’il peut toujours se réduire à sa pure activité de conscience signifiante et « intéressée », en faisant de son mouvement de transcendance le mouvement créateur d’un objet qui soit à la fois, comme le Désir lui-même, conscience et chair. Cet objet polyvalent est précisément, en tant qu’image, la visibilité lumineuse et affective, c’est-à-dire la modalité qualitative d’une conscience qui se fait tout entière lumière « réelle » parce qu’elle est déjà capable de poser un sens qui soit aussi un objet désirable.

Ainsi, c’est par essence et pour ainsi dire par une raison ontologique que le Désir a, par lui-même, le pouvoir de créer de l’imaginaire. Celui-ci n’est pas d’abord une diminution d’être ou de puissance, un échec ou un palliatif; il est au contraire le corrélat essentiel du Désir, sa possibilité la plus intime et la plus constante.

En effet, le Désir est déjà, par lui-même, chair et sens : il est le mouvement d’un individu charnel capable de constituer l’être du désirable en même temps que sa propre modalité qualitative, et son propre surgissement comme Désir réitéré. Mais la chair et le sens peuvent ou se rapporter à un monde transcendant, ou se limiter à eux-mêmes dans un rapport immanent. La transformation du sens et de la chair en pure visibilité lumineuse est précisément le résultat et l’expression de ce choix d’une immanence radicale.

Seul un être de chair comme est le Désir peut susciter par ses propres forces un objet qui soit comme lui, au terme d’un double processus de duplication et de réfléchissement dans l’espace, un objet de « chair» qui soit à la fois désirable et signifiant : seule la conscience désirante peut imaginer. Mais pour qu’il y ait imagination, et non pas perception, la lumière qui va faire la visibilité de l’objet imaginé doit être livrée à elle-même, retourner sur elle-même, et devenir ainsi l’objet de son propre désir et le désir d’elle-même. C’est donc l’immanence du Désir à lui-même et l’interruption de son mouvement de transcendance vers le monde qui rendent compte de sa propre métamorphose en image de lumière. Le Désir devient une lumière qui s’illumine et s’éclaire elle-même à la fois comme Désir et comme objet du Désir, à la fois comme visibilité et comme désirabilité. Parce que le monde transcendant, sa réalité, sa pesanteur, sa cohésion et sa résistance ont été mis entre paren-thèses, le Désir déploie son mouvement, constituant et créateur, à l’intérieur d’une sphère immanente où il est élevé (ou réduit) à l’exercice de ses propres puissances et à l’amour de ses propres pouvoirs.

Ainsi, l’imagination est le déploiement d’un amour narcissique de soi que seul le Désir peut déployer parce qu’il est par essence et simultanément : chair et spatialité, lumière et visibilité, conscience et signification. Mais, pour ce faire, il doit ajouter à ces déterminations, qui sont les siennes par essence, une détermination supplémentaire qui est le choix du retour en soi-même. C’est ce retour en soi-même de la chair et de la lumière qui suscite l’image : celle-ci est toujours l’objet immanent (rêve aussi bien que mythe, délire aussi bien qu’œuvre d’art) que le Désir crée de sa propre substance, avec ses propres forces et pour son propre usage. Que le mythe ou l’oeuvre d’art aient une portée sociale et impliquent un « usage » collectif, n’empêche pas que chacun des individus concernés déploie, avec le mythe ou avec l’œuvre d’art, un univers coupé du monde réel, et où s’exprime (avec cette fois l’autorité de la chose socialement partagée) la solitude métaphysique et l’immanence d’un Désir amoureux de sa propre chair et de sa propre lumière.

Il reste à comprendre pourquoi, dans certaines circonstances, le Désir fait le choix d’un déploiement immanent de ses pouvoirs, c’est-à-dire d’une visualisation lumineuse de ses puissances créatrices et consti-tuantes.

La référence à la perfection (effectuée plus haut) nous permettra d’esquisser une réponse.

Non pas que le Désir, « empêché» ou « déçu » par le réel, se mette mécaniquement à fuir le monde pour rencontrer ailleurs, dans un imaginaire fantastique, l’objet parfait de son désir. Nous avons fait la critique de cette interprétation statique. Ce qui se produit dans l’acte d’imaginer est infiniment plus dynamique et autonome. En effet, le Désir est déjà, par lui-même, un mouvement vers la « perfection » en ce sens qu’il est un mouvement vers la plénitude, c’est-à-dire vers l’accomplissement d’une jouissance intégrale. Ce que le Désir poursuit spontanément par sa propre détermination (son essence et sa spontanéité) est une conscience de soi suffisamment satisfaite pour qu’elle se saisisse comme jouissance comblée et plénitude achevée, comme autosuffisance et comme adhésion parfaite à elle-même.

Le Désir est donc déjà par lui-même, avant toute modification imaginaire, un mouvement vers la plénitude de la conscience de soi comme jouissance. Il est chair, mouvement, lumière et signification : mais ces déterminations sont tournées vers le monde. Et ce que le monde offre (ou oppose) au Désir, ce n’est pas seulement la chair de la réalité, c’est la profondeur du temps. La dimension du temps est le véritable coefficient de réalité (ou de résistance) que le monde ajoute au Désir.

L’entrée dans l’imaginaire peut alors être ainsi décrite : le Désir fait le choix de l’imaginaire lorsqu’il s’oppose à la distance temporelle que le monde instaure entre l’initiative et la réalisation de ses buts, entre le Désir et la plénitude de sa satisfaction. Le choix de l’imaginaire ne provient pas de la déception, il provient de l’impatience.

C’est l’impatience du Désir, face à la « lenteur» du temps du monde, face à l’épaisseur temporelle nécessaire à l’élaboration et à la maturation du réel (que celui-ci soit constitué par la nature, par la société ou par la liberté des autres individus), qui incite ce même Désir à se jeter dans la création d’un monde ou d’un objet imaginaire qui seraient en mesure de lui octroyer, dans la présence immédiate du présent, la plénitude de la jouissance attendue. Le Désir se transforme en puissance magique ou démiurgique, créatrice de l’objet même de son désir, lorsqu’il refuse le travail et la patience de la conscience désirante lorsqu’elle s’ordonne au réel. Le Désir imaginaire ne fuit pas le monde : il déplore seulement sa lenteur. Il ne fuit pas la réalité : il désire seulement qu’elle soit immédiatement, « à son image», formée selon son Désir et présente immédiatement dans l’absolu de la présence.

C’est pour réaliser cette présence totale et immédiate de l’objet de son désir (un dieu, un monde, un être, un objet) que le Désir adopte l’attitude imaginaire : l’imagination est cette attitude de la conscience désirante par laquelle elle se fait tout entière créatrice de son objet en raison de son refus de la patience. Se faire tout entière créatrice n’est pas instaurer un miracle hors nature, mais laisser au contraire se déployer librement toutes les puissances qui, sans référence à l’extériorité spatiale, définissent déjà le Désir : lumière visualisante de la réflexivité, chair de la jouissance, intelligibilité de la donation de sens, et autonomie absolue de l’initiative créatrice.

Le Désir, comme réflexivité imaginaire, ne met donc pas d’abord en œuvre un processus de compensation et de substitution qui aurait opéré un détour par le monde réel et au-delà de ce monde; plus fondamentalement, il met d’abord en œuvre un processus de création radicale qui émerge du Désir lui-même et qui, plus précisément, exprime la totalité de ses pouvoirs dans un mouvement immanent qui part de lui-même et aboutit à lui-même. L’image est le fruit resplendissant de ce circuit véritable de l’ipséité dans lequel le Désir se métamorphose en cause absolue de soi-même par le délaissement impatient du monde.


Cette causalité substantielle par soi peut être radicale au sens strict, ou bien dialectique. Dans le premier cas, elle suscite en effet les images et les mondes oniriques, les délires et les fantasmes (pour utiliser un vocabulaire que, faute de place, nous ne pouvons critiquer ici). Dans le second cas, la création imaginaire n’a pas rompu toutes les attaches avec le monde, et elle s’instaure selon un processus alterné d’emprunts au monde réel et d’interprétations autonomes. Ainsi naissent, par exemple, les mythes qui interprètent, selon la logique toute puissante de l’imaginaire, des éléments réels puisés dans l’expérience du monde. L’Age d’or, le philtre d’amour, la liqueur de jouvence, le paradis perdu, l’ère messianique, mais aussi la destruction et la renaissance de mondes, l’origine des héros et des peuples, la destinée des esprits et des actes, sont autant d’exemples qui illustrent l’activité imaginaire comme processus dialectique instaurant un échange réciproque entre l’expérience de la réalité (la vie, la mort, l’espérance, le désespoir, l’amour, la joie) et la création autonome d’une interprétation de cette expérience au moyen du Désir déployé dans la pure immanence comme chair, comme lumière et comme signification.

Dans ces deux formes de la création imaginaire (création immanente de soi par soi, par la médiation de l’image, ou création relative et dialectique de l’image par la médiation du monde) ce qui est mis en évidence et qui nous concerne maintenant est encore la liberté.

Car c’est bien de la liberté qu’il s’agit ici. L’opération imaginaire du Désir n’est en effet rien d’autre que le déploiement de ce même Désir lorsqu’il s’arrache de la réalité pour accomplir son œuvre par ses seuls moyens. Si l’imaginaire est bien l’expression d’un amour narcissique qui crée lui-même, par impatience, l’objet de son propre désir afin d’accéder à la jouissance dans l’immédiateté de l’immanence, alors cette création est en effet l’expression même de la liberté. L’image est le fruit spontané de l’activité du Désir lorsque celui-ci s’est affranchi du poids du temps et du monde. Cette activité immanente est donc source d’elle-même à double titre, puisqu’elle pose, d’une part, les contenus significatifs du monde qu’elle crée et, d’autre part, la substance même de ce monde fait de lumière, de chair et de sens, c’est-à-dire d’un sens vital objectivé dans une image visible.

Par la création imaginaire, le Désir met donc en œuvre l’essence même de la liberté : celle-ci est en effet le mouvement de transcendance qui se dépasse lui-même par ses seules forces, ce dépassement étant la spontanéité elle-même, c’est-à-dire l’autre nom de la liberté. Si l’on ajoute à l’immanence de cette spontanéité (qui ne trouve qu’en elle-même les ressources de son activité créatrice), l’indépendance de sa création (l’image ne dépendant plus du monde, ni du temps), on comprendra que le Désir imaginaire incarne d’une manière particulièrement forte l’opération même de la liberté. Lorsque, dans les grandes mythologies, les dieux créent les mondes, les humanités et les cultures, ils ne procèdent pas autrement que le désir imaginaire d’un individu concret : les dieux, mais aussi bien le Désir, puisent en eux-mêmes et la substance et le sens de leurs créations, c’est-à-dire, à la fois, la visibilité de leur matériau et l’existentialité de leur sens.

Spontanéité et autonomie sont donc les caractéristiques de l’œuvre du Désir, lorsqu’elle est imaginaire. Mais ce sont aussi les caractéristiques de l’œuvre non imaginaire du Désir, c’est-à-dire de sa puissance constituante. Ainsi, qu’il s’agisse d’une image ou d’un objet désirable, le Désir est toujours la source d’une activité spontanée de donation de sens : l’œuvre du Désir est toujours, en un sens large, l’œuvre de l’immanence et, en un sens strict, l’œuvre de la spontanéité. Loin que l’homme soit libre en dépit de ses désirs imaginaires, c’est au contraire en raison même de son Désir et de la puissance imaginante de celui-ci, que l’homme est libre. L’homme n’est pas libre malgré son Désir et son imagination, il est libre en raison même de ce Désir et de cette imagination.

Il est clair, cependant, que cette liberté spontanée peut produire des effets antithétiques : poursuivant la satisfaction, elle peut produire l’angoisse. On le voit bien dans les mythes qui, tout en exprimant le libre déploiement spontané de l’imagination créatrice des peuples et des poètes, donnent naissance aux images de mort, de corps morcelés, de dieux dépecés ou de héros sacrifiés. La liberté créatrice, ici, poursuivant une satisfaction intellectuelle globale, crée pourtant sur son chemin les occasions ou les expressions de sa propre angoisse. La liberté spontanée ne semble pas forcément affranchie de l’angoisse de mort. Comment cerner le problème qui se pose ici ?

Les choses s’éclaireront si nous consentons à admettre le paradoxe suivant : la liberté est capable de poser cela même qui la contredit. Le Désir de plénitude et de jouissance peut imaginer aussi bien cette Plaine de Vérité ou ce Jardin des Hespérides qui combleront sa soif, que ce champ de bataille cosmique où les Géants sont dépecés et les humains anéantis. C’est que le Désir peut imaginer immédiatement ce qui le comble sans délai, ou n’imaginer sa satisfaction que d’une façon médiate, faisant alors le détour par l’image négative qui dirait à la fois et l’angoisse et la victoire sur l’angoisse. Mais, dans ce cas, ce qui nie d’abord la liberté est posé par la liberté même, selon un processus de report et de médiation.

On le voit, le paradoxe concerne en réalité le pouvoir même de la liberté : le Désir comme source immanente et spontanée de l’imagination est une puissance de liberté qui peut se procurer à elle-même ou la jouissance ou l’angoisse.

Mais l’angoisse est cela qui oppresse et contraint, les mythes de mort et de destruction sont des mythes qui écrasent des peuples sous le joug de l’angoisse et qui, par conséquent, les aliènent à l’angoisse. Les poètes aztèques imaginent l’angoisse qui proviendrait de la mort du Soleil et, pour libérer les Aztèques de cette angoisse qui les opprime, ils imaginent en même temps ces sacrifices humains innombrables qui étaient censés réanimer le Soleil. C’est dire que le Désir imaginaire et créateur est susceptible de créer les chaînes qui l’oppriment (l’image du Soleil menacé) en même temps que la puissance qui le libérera de ces chaînes (les rites sacrificiels). Que, dans la mythologie aztèque, le libre Désir prenne la forme d’un cauchemar n’est pas pour nous étonner : transformant son désir de plénitude en angoisse de mort, le peuple aztèque crée les solutions sacrificielles qui, censées combattre l’angoisse de mort par la mort infligée, offerte, ne feront en réalité que proroger cette angoisse et la nourrir au lieu de l’épuiser.

Le paradoxe semble donc consister en une contradiction : le Désir comme liberté spontanée apparaît comme la source même de l’aliéna-tion. La contradiction semble opposer ici liberté et aliénation. Pour-tant, un examen plus attentif de la situation nous convaincra que ce paradoxe n’est pas une contradiction, mais seulement un paradoxe, c’est-à-dire une vérité à laquelle nous ne sommes pas encore accoutumés.

La liberté spontanée est capable de produire les contraintes qui semblent la réduire, mais qui, en réalité, ne font que confirmer son pouvoir de création. Car, si les contraintes semblent réduire la liberté, c’est uniquement en raison de leur contenu affectif, et non en raison de leur source qui serait hétérogène à la liberté. La contrainte est, dans l’exemple aztèque, l’angoisse de mort, la peur de l’annihilation et de la destruction nocturnes par disparition du Soleil. Ce qui restreint la liberté du Désir est donc ici de l’ordre existentiel et affectif, et non pas de l’ordre imaginaire, puisque la mort du Soleil est une « image » créée aussi librement que sa résurrection : c’est avec la même liberté que le poète invente la renaissance du Soleil et sa disparition. Ce qui varie, dans ces deux cas, n’est donc pas la réalité de la liberté du poète (et donc du Désir) : cette liberté est totale, et totalement affranchie du réel dans les deux cas. Nous dirons que c’est la même liberté qui s’exprime dans l’image de résurrection et dans l’image de mort. Une dimension, pourtant, est différente : c’est la dimension existentielle, c’est-à-dire le contenu affectif et existentiel des images opposées. L’une correspond à la plénitude impliquée dans la jouissance de la vie, tandis que l’autre correspond à l’angoisse de destruction impliquée par la nuit permanente.

Il apparaît donc qu’il n’y a pas contradiction, mais seulement paradoxe, dans cette opération par laquelle le Désir pose librement ou le contenu de sa joie (par laquelle il se sent libéré) ou le contenu de son angoisse (par laquelle il se sent opprimé). Une seule liberté peut donc produire ou la jouissance ou la souffrance. Lorsque cette souffrance est vécue en termes de chaînes ou de dépendance, cela ne signifie pas que la liberté comme telle a été niée, mais que la liberté a librement produit un état de dépendance ou d’aliénation.

C’est pourquoi nous appelons liberté spontanée, ou liberté première, cette liberté capable de produire ou sa propre joie ou sa propre souffrance. Cette souffrance pesante nous l’appellerons dépendance ou aliénation. Ainsi, nous pourrons comprendre que le Désir puisse produire sa propre dépendance au terme d’une opération qui exprime cependant sa liberté même.

Et ce fait paraîtra moins paradoxal si nous rappelons la distinction que nous faisons entre les deux niveaux de la liberté. Ce dont nous avons traité jusqu’ici ne constitue que le premier de ces deux niveaux : la liberté primaire est cette puissance spontanée du Désir par laquelle il constitue un monde et des objets à la fois significatifs et désirables. Lorsque cette puissance créatrice cesse de se référer à l’objectivité du monde, elle se fait désir imaginaire, mais ne cesse pas d’être liberté spontanée, puisqu’elle reste la source immanente des créations imaginaires qui, par un retour sur soi, vont aliéner ce Désir qui les a pourtant produites.

On assiste alors à l’émergence d’une possibilité nouvelle : la liberté peut fort bien, sans cesser d’être libre, produire un contenu de conscience marqué, non par la jouissance, mais par la souffrance. La liberté, c’est-à-dire le mouvement même du Désir, peut fort bien produire librement l’angoisse et la souffrance, sur la base des significations et des objets qu’elle aura librement constitués. Mais, dans ce cas, la liberté s’opposera à son propre contenu angoissant, tendant dès lors à passer d’une liberté douloureuse à une liberté heureuse, c’est-à-dire d’une liberté dépendante à une liberté indépendante. L’aliénation est cette liberté dépendante et malheureuse, tandis que la liberté traditionnellement reçue comme telle n’est en réalité qu’un stade ultérieur de cette liberté, stade dans lequel celle-ci se constitue librement comme liberté heureuse. Ce stade ultérieur est une liberté seconde : elle fera l’objet d’une réflexion spécifiquement éthique dans le second Livre du présent travail.

Mais, jusqu’ici, nous n’avons eu affaire qu’à la liberté primaire, source et condition de toutes les formes possibles de la liberté. C’est par cette liberté primaire que l’aliénation est possible : seule la liberté peut faire que ses produits se retournent contre elle et l’incitent à combattre ce qu’elle a produit.

Si les questions de vocabulaire nous paraissent donc claires et nous permettent d’éviter les fausses apories (« comment une liberté pourrait être aliénée »), il reste qu’un problème se pose : comment se fait-il que la liberté, c’est-à-dire le Désir constituant comme réflexivité (imaginaire ou non imaginaire), puisse déployer sa propre opération constituante comme aliénation de soi par soi? En d’autres termes, pourquoi et dans quelles circonstances le Désir, comme liberté primaire, produit-il lui-même sa propre aliénation, c’est-à-dire sa propre dépendance?

Comment le Désir, cette libre réflexivité, peut-il se constituer comme liberté dépendante ?

(Robert MISRAHI, la jouissance d’être – le sujet et son désir)

Chapitre 3. Le désir comme réflexivité constituante et comme liberté.

LE DÉSIR EST DONC une dynamique qualitative dont l’apogée comme jouissance comporte une signification « ontologique» : il est l’intentionnalité de l’individu comme mouvement vers la plénitude et comme jouissance de cette plénitude en tant qu’expérience d’être.

Cette expérience qualitative, que le Désir déploie comme son propre mouvement et comme son propre aboutissement, est ainsi un contenu vécu par une conscience. Mais la conscience, ici, n’est pas seulement la présence à soi non réflexive comme conscience qualitative de désirer et de se réjouir, elle est aussi l’intentionnalité signifiante. Après avoir décrit le Désir comme conscience qualitative et comme jouissance, nous devons donc maintenant décrire ce même Désir comme intentionnalité signifiante et donatrice de sens. Nous apercevrons alors que le Désir est une réflexivité non pas seulement en tant qu’il est présent à lui-même, mais aussi en tant qu’il déploie une activité intelligible et signifiante qui est déjà pré-réflexive. Et, parce que cette activité est source de sens, nous dirons qu’elle est constituante.


Deux aspects doivent être pris en considération. D’une part, les significations du Désir sont celles qui apparaissent dans les activités que les désirs déploient et dans les buts qu’ils poursuivent : nous avons vu, en effet, que le Désir n’est pas le sens de l’action en tant qu’il en serait la source distincte, antérieure, et le plus souvent inconsciente, mais en tant qu’il est la tension dynamique et ontologique qui nourrit cette action dans son actualité proversive.

En d’autres termes, le Désir est le sens de l’action en tant que cette action comporte non seulement une qualité de la présence à soi, mais encore une intelligibilité de la poursuite dynamique. La qualité de la présence à soi dans l’action désirante est le Désir tel que nous l’avons décrit au chapitre précédent; à cette qualité s’ajoute l’intelligibilité des actions déployées par le Désir et des buts qu’il poursuit.

Cette intelligibilité de l’action désirante comporte à son tour deux aspects distincts. L’intelligibilité de l’action désirante est, en premier lieu, celle des contenus pratiques, des activités et des buts : la détermination des buts et des moyens, l’agencement des moyens et des fins, la motivation de ces fins et de cet agencement, la dialectique des fins prochaines et des buts lointains, la dialectique aussi des buts manifestes et des fins moins apparentes, les contenus vécus dans le rapport aux fins selon qu’elles sont « licites » ou « illicites », atteintes ou manquées, neuves ou répétitives – toutes ces notions, qui constituent l’étoffe concrète de la vie affective, définissent en même temps l’intelligibilité d’un Désir singulier qui est à la fois la marque d’une individualité spécifique et la source d’une multiplicité empirique de désirs organisés, comme la vie et le mouvement de ce Désir individuel, c’est-à-dire d’une vie affective et personnelle singulière. Ce sont ces notions, en tant qu’elles sont des contenus concrets et vécus, qui forment la matière de la littérature romanesque et la substance des monographies dites psychanalytiques, ou des biographies qui se veulent psychologiques.

Mais ces notions ne constituent que l’aspect empirique de l’intelligibilité de l’action, c’est-à-dire l’aspect de cette action en tant qu’elle est constituée, c’est-à-dire composée par des buts et des raisons qui paraissent déjà donnés, déjà formés et susceptibles d’être poursuivis ou non, confirmés ou combattus, connus clairement ou confusément, bref: déjà là. Dans cette perspective empiriste, l’élucidation du Désir consiste en une élucidation des fins constituées qu’il poursuit d’une façon plus on moins claire, et des fins qui assume et des fins qu’il assume ou qu’il refuse. Ce rapport aux fins est considéré comme un donné déjà constitué et allant de soi, la seule question étant celle de la connaissance et de l’élucidation de ces fins. Cette élucidation est d’abord la détermination de la fin (que veut, que désire tel individu à travers les fins concrètes qu’il poursuit ? qui donc cet individu aime-t-il ou déteste-t-il à travers ces fins et ce but ?) ; cette élucidation consiste ensuite, dans l’attitude empiriste, à s’interroger sur la causalité de ces fins, c’est-à-dire sur l’origine événementielle ou structurelle de ces fins, c’est-à-dire sur leur psychogenèse.

Notre propos est ici tout différent. Nous souhaitons décrire l’autre aspect de l’intelligibilité de l’action, c’est-à-dire du Désir. Nous ne décrirons pas les fins poursuivies par le Désir, nous décrirons le fait antérieur qui rend possible cette poursuite de fins concrètes et intelligibles. Ce fait antérieur est le fait même que le Désir poursuit des fins. Le Désir n’est certes pas antérieur à l’action, il est l’énergie et la signification même de l’action. Mais cette signification doit être décrite avec attention, et cette rigueur désirable implique que soient clairement distingués les deux aspects, ou les deux moments, de l’intelligibilité de l’action: cette intelligibilité est empiriquement constituée par le contenu des fins, et elle est ontologiquement constituante comme la position générale d’une finalité intentionnelle. Les termes classiques de matière et de forme, de contenu et de structure, ne nous déplairaient pas s’ils étaient destinés à éclairer notre propos et non pas à nous rattacher à une école ancienne ou mo-derne. La « psychologie » et la littérature disent (ou croient dire) les contenus empiriques du Désir; l’analyse phénoménologique se propose ici de dire la forme et la structure générale de l’intelligibilité même du Désir. Cette intelligibilité résulte d’une activité du Désir qui implique par elle-même des structures intelligibles de réflexivité et de rationalité.

Mais quelles sont ces implications réflexives de l’activité spontanée du Désir ?

La première signification qui s’offre à nous dans cette perspective est la désirabilité de l’objet désiré ou de la fin poursuivie. Cette désirabilité est vécue par le Désir (et les désirs) comme une détermination objective de l’objet, c’est-à-dire comme une propriété ou comme une qualité qui lui appartient en propre et qui constitue son être ou son essence incarnée. Que les fins ou les objets soient perçus comme valeurs « esthétiques », « morales», « politiques » ou « économiques », comme valeurs « spirituelles » ou « matérielles », ces fins empiriquement déterminables sont toujours corrélatives d’une relation du sujet à son objet, perçu comme désirable, et comme désirable en lui-même.

Cette relation peut être décrite par la réflexion (celle du lecteur et la nôtre, ici même), c’est-à-dire comprise et explicitée. C’est à ce premier titre qu’elle est intelligible. Mais elle est également intelligible à un second titre : en tant qu’elle est un acteopéré et compris par le sujet même qui l’effectue.

En effet, tout Désir se dirigeant vers un objet ou une fin pose la désirabilité de cette fin et la comprend. Le Désir comprend, c’est-à-dire juge qu’une fin est là, distincte des autres fins, située dans un avenir relié au présent du sujet lui-même et susceptible de devenir elle-même présente, et ce à titre de futur élément constituant de la personnalité. Le Désir comprend ainsi la signification proversive de la « valeur » de l’objet, c’est-à-dire l’implication à la fois qualitative, dynamique et logique qui existe entre cette valeur et son propre mouvement d’appropriation ou de réalisation. Par le Désir, l’individu comprend l’objet d’une manière telle qu’elle implique ce mouvement vers l’objet. Ainsi, la perception de la désirabilité suppose la perception de l’implication dynamique : désirer un objet c’est le discerner, le percevoir, se diriger vers lui pour l’intégrer ou le réaliser. Dans cette implication sont enveloppés, non seulement les vécus qualitatifs et dynamiques dont nous avons parlé au chapitre précédent, mais encore des opérations logiques qui sont à la fois des actes et des réflexivités.

Ce sont ces opérations de la réflexivité que nous voudrions examiner ici.

Disons d’abord en quoi ces opérations sont des actes.

La désirabilité de l’objet, vécue comme objective dans un présent privilégié, se révèle plus profondément comme un engagement personnel au cours du temps, c’est-à-dire dans le mouvement temporel du Désir. L’individu (nous l’avons dit) s’investit lui-même dans son mouvement vers l’objet : cela signifie maintenant pour nous qu’il intervient activement dans la perception de la désirabilité, et que celle-ci est son opération autant qu’une qualité objective. La faim dans le monde est un fait objectif, mais non pas son caractère scandaleux : « l’urgence », é’est-à-dire la désirabilité d’une lutte contre la faim est une détermination éthique contingente de la situation alimentaire du Tiers-Monde, et tous « n’y sont pas sensibles», c’est-à-dire ne la « perçoivent » pas, c’est-à-dire, en fait, ne la constituent pas comme telle. Il en va de même pour toutes les valeurs. Elles supposent des données empiriques réelles (situation « matérielle », forme esthétique, relations institutionnelles, personnalité singulière), mais celles-ci ne sauraient constituer à elles seules les motifs d’un mouvement du Désir, c’est-à-dire la désirabilité d’un objet. Celle-ci suppose en outre une activité supplémentaire de valorisation et d’évaluation personnelle, et cette activité est d’abord posée et déployée par le Désir. Si l’on se référait à d’autres exemples que celui de la famine, on apercevrait aisément la contingence de la désirabilité, c’est-à-dire du fondement de la constitution de l’objet en objet de désir et, par conséquent, en valeur. Nous réfléchirons plus loin sur les valeurs que nous voudrions constituer et proposer pour la justification éthique de l’action. Ici, nous devons nous limiter à l’acte premier qui fonde toute valeur : c’est l’acte par lequel le Désir constitue, c’est-à-dire perçoit et interprète un objet donné comme objet singulier de son mouvement et de son désir. C’est donc l’acte qui pose la désirabilité de l’objet, celle-ci étant d’ailleurs contingente et singulière.

C’est précisément pour cette raison qu’elle est un acte et une opération de fait. C’est parce qu’elles sont singulières et contingentes que les formes grecques ou indiennes de la beauté sont des valeurs : elles sont des valeurs parce qu’elles sont des choix, et ces choix sont des actes parce qu’ils ajoutent à la réalité des dimensions de sens qu’elle ne comporte pas par elle-même.

Insistons sur un autre fait, la préférence, pour mieux mettre en évidence le caractère dynamique et opératoire du Désir.

Le mouvement du Désir, dans l’espèce humaine, ne se dirige pas vers un monde qui serait ouvert en éventail devant l’individu et offrirait tous ses objets avec un égal degré de désirabilité ou de « valeur ». Un tel monde indifférencié correspondrait à une perception indifférenciée, c’est-à-dire à une perception contemplative dénuée de toute raison d’agir, c’est-à-dire de se diriger vers tel objet plutôt que vers tel autre. Parce que la réalité du monde, pour le Désir, est au contraire bien structurée, et parce que s’y distinguent des significations et des valeurs bien distinctes, il faut en conclure que le dynamisme du Désir lui-même repose sur une opération interne de différenciation des objets. Parce que l’acte de désirer consiste à instaurer une dynamique vectorielle entre un individu et un objet investi dès lors du caractère de désirabilité, il faut admettre que cet investissement suppose en même temps la différenciation d’un objet, détaché des lors sur le fond indifférencié de tous les autres objets qui n’auront pas été posés comme désirables. Le Désir implique donc une activité qui pose simultanément la désirabilité d’un objet et la différenciation de cet objet par rapport à tous les autres. La dynamique du Désir est donc non seulement qualitativement constituante de la valeur attractive de l’objet, mais encore sélectivement constituante de l’originalité et de la spécificité de l’objet.

Cette réalité de l’acte de désirer signifie en termes concrets que le Désir est une activité préférentielle. Il ne s’agit pas là d’un choix explicite et réfléchi qui serait d’emblée formulable par un discours réflexif d’analyse et de justification, c’est-à-dire d’élucidation. Ce discours peut toujours être formulé a posteriori, l’attitude réflexive peut toujours être suscitée après coup ; mais l’activité pré-réflexive du Désir, c’est-à-dire sa dynamique spontanée et autonome, est une préférence en acte, et non pas encore ni forcément une délibération réflexive.

Mais c’est précisément cet acte de préférence qui, tout distinct soit-il d’une réflexion au sens strict, comporte une structure originale de réflexivité.

Notons, tout d’abord, que l’acte de préférer est en effet un acte, et que c’est même cette activité préférentielle spontanée qui permet de mettre en relief la dimension dynamique, opératoire et active, inscrite dans le Désir. Celui-ci est en effet la dynamique qui pose à la fois la désirabilité de l’objet et sa spécificité différentielle, et c’est cette double dimension constituante et sélective qui se déploie à travers l’acte de préférer.

Jusqu’ici, nous avons mis en évidence l’activité inscrite dans le Désir, en insistant sur la contingence du choix préférentiel. Cette activité, disions-nous, n’est pas celle d’une réflexion, mais d’une simple « réflexivité». Nous devons maintenant approfondir l’analyse de cette « réflexivité ». Nous comprendrons alors d’autant mieux en quoi elle est une activité que nous comprendrons plus clairement en quoi elle consiste.


Au-delà de sa dimension qualitative, l’activité désirante est une position d’intelligibilité. Le Désir, en effet, opère une détermination différentielle des objets qui sont dès lors organisés selon des plans, des perspectives et des reliefs différents, et qui, investis à des titres divers d’une désirabilité distincte et spécifique, revêtent la signification de valeurs hiérarchisées, plus ou moins désirables. Ces objets désirables sont porteurs de sens, et c’est la signification de leurs contenus qui revêt le statut de la valeur. But privé ou social, objet existentiel ou matériel, entreprise de longue haleine ou tâche immédiate, « intérêt » affectif, esthétique ou politique, toutes ces déterminations définissent les buts de l’action comme fins désirables et comme valeurs posées par le mouvement préférentiel du Désir. Or, ce sont là des contenus rationnels qu’un discours logique peut expliciter et exprimer. Que ces contenus rationnels soient le fruit d’une démarche singulière qui reste à élucider, nous l’avons dit. Que la désirabilité des fins soit antérieure à leur rationalité, nous l’avons également dit. Mais il apparaît maintenant un fait nouveau : l’acte préférentiel, d’origine existentielle et spontanée, est pourtant déjà porteur d’une signification logique susceptible à la fois de motiver une action en la rendant intelligible, et de s’inscrire dans un discours explicite pouvant exprimer cette intelligibilité.

Pourquoi, par exemple, exercer un métier ou entreprendre un ouvrage ? Pour répondre à cette question simple, il convient de reprendre tous les concepts que nous avons évoqués jusqu’ici : désirabilité, dynamisme intentionnel, activité préférentielle, constitution intelligible des fins et des buts, donation de sens et de valeur.

L’action, c’est-à-dire le déploiement du Désir, implique donc une activité qui est à la fois qualitative et intelligente, concrète et « rationnelle », cette « rationalité» fût-elle d’abord élémentaire, arbitraire et incertaine. Un discours « logique » (fut-il illogique) est toujours inscrit dans le mouvement du désir et c’est pour cette raison que ce mouvement est une réflexivité : il est la rationalité encore maladroite mais déjà à l’œuvre jusqu’au cœur de l’arbitraire ou de l’imaginaire. Il n’est pas « raisonnable » de préférer la drogue à la santé, ou la « passion » à la « sagesse »: il reste que ces actions sont des choix préférentiels, comportant des motivations dicibles, susceptibles d’être communiquées dans un langage intelligible et de constituer l’objet d’un jugement d’approbation ou de réprobation.

Plus que le terme de discours, nous préférons le terme d’intelligibilité pour désigner ce sens, cette place et cette valeur que les objets et les fins du Désir revêtent par l’acte même qui les poursuit. Or, l’intelligibilité implique la réflexivité : d’abord comme source intelligente et « rationnelle » d’une motivation et d’un sens (la personnalité d’un être aimé, le contenu d’un programme politique, la signification d’un plan d’architecte), et ensuite comme activité de comparaison en miroir. La réflexivité est la position d’un sens par antithèse dialectique et mouvement de va-et-vient entre différents sens possibles. Toute position singulière de sens suppose et la référence à une totalité et la circulation spéculaire du sens entre le terme particulier et la totalité englobante. Ce qui est vrai du langage (simple exemple) où les termes ne prennent leur sens que par la circulation de l’attention entre l’ensemble des termes et chacun d’eux, et entre les termes eux-mêmes, est vrai de toutes les activités préférentielles du Désir : la préférence d’un objet est le fruit d’une comparaison logique et existentielle entre un ensemble de termes et chacun des termes qui composent cet ensemble. C’est même cette activité dialectique et spéculaire du Désir (dans son rapport au monde, qu’il constitue, et à l’objet qu’il y préfère pour le poursuivre ou le réaliser) qui est la condition ultime de la possibilité même de tout langage.

Parce que cette opération du Désir est à la fois constituante et comparative, nous pouvons dire qu’elle est une réflexivité. Le Désir est l’acte de préférer un objet en le constituant dans sa signification par une comparaison et une référence à d’autres objets, eux aussi constitués par le Désir, selon une échelle relative de validation. Ainsi, l’acte de préférer est toujours à la fois intelligible et dialectique: il pose des significations dicibles et il opère un choix parmi ces significations. C’est cette simultanéité de l’intelligibilité et de la dialecticité que nous désignons par le terme de réflexivité.


Cette réflexivité devient à nos yeux l’un des aspects, ou l’un des constituants, les plus méconnus du Désir.

C’est en effet parce qu’il est déjà, en lui-même, une réflexivité que le Désir peut toujours devenir une réflexion. Le passage du vécu à la réflexion ne saurait être conçu comme une sortie hors de soi, c’est-à-dire comme un miracle irrationnel. Il convient bien plutôt de le concevoir comme le prolongement, toujours possible, et l’approfondissement d’un premier dédoublement inscrit dans tout désir. Ce premier dédoublement est constitutif de la présence à soi élémentaire, cette présence consciente du mouvement du Désir à lui-même. Ce dédoublement n’est pas une scission ni une dualité. Il est le redoublement unitaire et dynamique d’un contenu qualitatif qui est un acte intentionnel, acte et contenu étant les significations imbriquées dans le dynamisme du Désir.

C’est cette première structure de la réflexivité (à savoir, le dédoublement unitaire) qui rend possibles les événements concrets que lon peut effectivement constater dans tout désir : l’intelligibilité significative de l’objet, présente à la conscience comme désirabilité et motivation dynamique, en même temps que la dicibilité du Désir par lui-même dans une expression verbale plus ou moins élaborée.

Il y a « réflexivité» parce qu’il y a reflet. Mais les reflets impliqués dans le dédoublement unitaire du Désir ne sont pas des réalités distinctes. Les reflets ne sont pas des entités tour à tour passives ou actives, véridiques ou illusoires. Une telle description, se voulant purement métaphorique, serait en fait réaliste et conférerait tour à tour à chacun des reflets une substantialité qui ferait de l’affect un contenu inerte susceptible d’être « reflété » par l’autre reflet qui, lui, serait actif et « réfléchissant ». Le Désir, c’est-à-dire la vie affective, deviendrait dès lors inconsistant, selon un processus paradoxal où la chosification psychique du reflété entraînerait la dissolution du reflété-reflétant dans l’illusion et dans l’imaginaire. Mais un tel processus ne correspond pas à la réalité de la vie affective : il exprime seulement une conception négativiste de cette vie.

En utilisant le terme de « réflexivité» nous ne souhaitons donc pas nous référer à une théorie du reflet-reflétant et du reflet-réfléchi. Nous ne souhaitons pas non plus nous référer à la doctrine lacanienne du stade du miroir, doctrine qui implique le recours à un miroir réel. Le terme de réflexivité a un autre sens pour nous. Il indique que l’individu, considéré dans la forme de sa vie la plus simple, la plus originelle et la plus spontanée, c’est-à-dire comme Désir, est déjà en lui-même dédoublement unitaire et activité unitaire et consciente : et c’est cette même activité qui ne peut être comprise que comme dédoublement unitaire et synthétisant. L’individu est tout entier une seule conscience désirante d’un objet intelligible et désirable, et cette conscience unique est simultanément soi et conscience de soi, désir et conscience de dési-rer. Le terme de réflexivité vaut alors comme métaphore : il désigne la conscience comme miroir mais en tant qu’elle est elle-même et le contenu reflété et l’acte de le réfléchir.

Car c’est ici la spécificité de la conscience désirante : elle est d’un seul mouvement désir et conscience de soi, c’est-à-dire présence à soi d’un mouvement de désir se portant vers un objet ou un état du monde qu’il constitue simultanément comme désirable, comme intelligible et comme le corrélat de lui-même.


La réflexivité du Désir ne s’exprime pas seulement comme le rapport unitaire, originel et spontané du Désir à lui-même. Elle s’exprime aussi dans son rapport au monde.

Le Désir, comme mouvement vers le monde est un mouvement vers l’avenir. Mais nous avons vu que cet avenir ne saurait être perpétuellement différé: il s’agit d’un avenir « accessible », c’est-à-dire d’un avenir de la conscience qui sera un présent actuel et effectif de jouissance et de satisfaction. Cet avenir de la conscience désirante est l’avenir de cette même conscience : c’est elle-même, telle qu’elle se saisit dans sa réflexivité présente, qui sera, dans l’avenir, la conscience présente se réjouissant de la réalisation du but qu’elle avait poursuivi.

On le voit, la signification même du Désir implique une reconnaissance identitaire de soi à travers le temps, et cette reconnaissance identitaire de soi comporte nécessairement une structure de réflexivité. En effet, l’identité du sujet du Désir à travers le temps suppose une activité synthétisante qui opère le lien entre le présent et l’avenir, et même entre le passé, le présent et l’avenir. Ce lien actif et dynamique est aussi un acte de réitération dans et par lequel l’individu accueil s’anticipe et donc se dédouble dans l’individu futur, cet individu futur n’étant pas un autre, mais le transport à l’identique (ou reflet) de l’individu présent, enrichi seulement de la jouissance poursuivie. Cette activité de synthèse temporelle et identitaire n’est évidemment pas une réflexion au sens strict, ni une opération a priori réalisée soit par un inconscient soit par un sujet transcendantal. C’est d’une façon immédiate, perceptible et concrète que le Désir est une anticipation de lui-même en tant qu’il sera plus tard celui qu’il est actuellement, mais enrichi d’une jouissance neuve. C’est pourquoi nous dirons que la réflexivité opère ici non pas une synthèse a priori, mais une synthèse concrète et proversive de soi-même comme qualité dynamique et identitaire du temps vécu.


Cette synthèse proversive, qui identifie le Désir à lui-même à travers le dynamisme temporel, n’est pas seulement une structure formelle de réflexivité spéculaire, elle est aussi un contenu : le Désir projete dans l’avenir et dans l’objet désiré des significations concrètes (dont nous avons déjà vu qu’elles constituent « l’intelligibilité, du Désir). Ces significations se donnent, on l’a vu, comme le degré de désirabilie des objets, ainsi que comme leur place dans un système de valeurs : mais valeur et désirabilité sont des constitutions concrètes d’objets opérées par le Désir. En d’autres termes, elles sont une projection du Désir.

Mais le terme de « projection » est trompeur en ce qu’il implique une sorte de processus mécanique relevant d’une dynamique des forces : on projetterait des affects comme on jette des pierres. En outre, l’idée de « projection » suppose la passivité de fait de l’individu qui projette sur le monde ses images, ses désirs et ses fantasmes. Mais un tel processus mécanique ne rend pas compte de l’activité déployée par le Désir, activité que nous avons déjà mise en relief. C’est pourquoi il nous a paru utile de désigner par un autre terme que « projection» cette activité par laquelle un Désir, qui est réflexivité (dédoublement unitaire et synthèse proversive), constitue un objet distinct de lui, avec des forces, des contenus et des significations qui sont les siennes propres. C’est le terme de « réfléchissement » qui nous semble le plus adéquat pour exprimer l’activité d’une conscience désirante qui inscrit dans le monde actuel de la perception, et dans le monde à venir de son Désir, les qualités et les significations qui sont déjà, en un certain sens, les siennes propres, et qui dessinent à la fois une image et une anticipation d’elle-même.

Le réfléchissement est donc cette opération concrète qui est à la fois synthèse proversive, identification temporelle et expression différée de soi-même. Qu’une guerre apparaisse à un individu comme détestable, tandis que la même guerre paraîtra à un autre protagoniste comme juste et bonne, est une circonstance concrète qui met bien en évidence l’opération de réfléchissement : chacun constitue le sens de la situation selon ses valeurs et ses visées, c’est-à-dire selon son Désir. Les qualités et les significations sont inscrites dans le monde par chacun des Désirs (c’est-dire des individus désirant) selon son opération et ses perspectives, et cette inscription est active : elle constitue effectivement le sens de la situation selon le contenu et le sens de chacun des Désirs, c’est-à-dire selon le contenu et le sens dont chacun veut à la fois qu’ils s’inscrivent dans le monde et qu’ils constituent leur propre signification.

Il est clair qu’une telle opération active d’interprétation constituante et d’identification de l’être du monde avec ses propres vues et ses propres désirs ne saurait être l’œuvre que d’une réflexivité. Seuls une réflexivité qui est un Désir et un Désir qui est une réflexivité peuvent déployer une opération de réfléchissement : celle-ci implique à la fois la distance et la synthèse temporelle, la distance et l’identification entre l’individu et ses buts, la constitution du sens du monde et la reconnaissance de soi comme inscrit significativement dans ce monde (qui est à promouvoir ou à com-battre). Mais la reconnaissance de soi par soi à travers la distance temporelle et la synthèse proversive est une opération de dédoublement unitaire : seule une réflexivité peut opérer ce dédoublement en miroir dans une perspective temporelle horizontale, parce que seule une réflexivité est déjà, par elle-même, une activité de dédoublement unitaire comme synthèse immédiate et dualisante.

Nous rencontrons ainsi une nouvelle structure, ou une nouvelle propriété de la réflexivité désirante. Elle ne peut opérer le réfléchissement (de soi dans le monde) que parce qu’elle est déjà en elle-même duplication (comme dédoublement unitaire et immanent de soi-même).

Nous avons vu, déjà, que la présence du Désir à lui-même suppose son dédoublement immanent. Nous pouvons maintenant enrichir cette analyse ou la pousser plus loin : ce dédoublement immanent sans scission peut revêtir un contenu qualitatif. Si notre attention se porte alors sur ce contenu, nous rencontrons le phénomène général de l’ambivalence : le contenu affectif ou significatif du Désir est alors susceptible de recevoir une double détermination, celle-ci rendant possible une détermination multiple. Nous appellerons duplication ce phénomène concret, c’est-à-dire cette structure concrète de la réflexivité où celle-ci confere à son mouvement de désir un double contenu : par exemple l’ambivalence de « la haine » et de « l’amour », de l’adhésion et de la contestation, de la tristesse et de la joie. On le sait, toute la vie affective est susceptible de recevoir, c’est-à-dire de se conférer, ces contenus ambivalents. Il s’agit de la possibilité générale d’opérer en soi-même un mouvement affectif qui soit à la fois affirmatif et négatif. La duplication n’est donc pas le dédoublement de la personnalité qu’on observerait ultérieurement si l’on se proposait de constituer une « psychologie pathologique », ce qui n’est pas le cas ici. Elle n’est pas la cristalisation quasi substantielle de deux personnalités, mais l’acte unitaire effectué par une seule conscience-désir, en tant qu’elle pose simultanément deux significations qualitatives pour un seul objet de son désir. Parce que cette affirmation qualitative de l’objet est également vécue, on la vu, comme qualité immanente de l’appréhension de soi, l’ambivalence de l’objet est fondée sur la duplication du sujet : la projection réfléchissante (ou réfléchissement) s’enracine sur la dualisation qualitative de la conscience, et c’est cette dualisation que nous appelons duplication.

Celle-ci peut, certes, comporter des motivations passionnelles telles que l’incertitude ou l’angoisse, la peur ou la mauvaise foi, la dénégation ou le ressentiment : la duplication devient alors duplicité, et l’ambivalence devient ambiguité. Ce n’est pas encore le lieu d’étudier ces déterminations passionnelles, leur source et leur dépassement éthique et existentiel. Nous devons seulement insister ici sur ce fait fondamental : toute dualisation des significations du monde repose sur une dualisation qualitative immanente du Désir, et cette dualisation est une opération interne de duplication. La duplication est l’acte toujours possible qui rendra possibles à leur tour les attitudes ambiguës ou perverses. Ces attitudes ne sont donc pas le résultat d’un conflit de forces qui seraient à la fois aveugles et contraires ; elles sont l’expression d’une activité du Désir, la duplication, activité qu’il est en mesure de déployer par le fait même de son essence : la réflexivité.

Dire que la réflexivité rend possible la duplication concrète, c’est dire que seule une conscience peut déployer des opérations de dédoublement interne et de projection identitaire. Nous ramassons ces résultats en disant que le Désir est une conscience, et que cette conscience est une réflexivité qui est en mesure de constituer d’abord sa propre dualisation qualitative (c’est la duplication) et ensuite la dualisation qualitative de son objet (c’est l’approfondissement contradictoire du réfléchissement).

La duplication n’est d’ailleurs pas seulement la source et la condition de l’ambivalence affective. Elle est aussi la source et la condition du phénomène général de polysémie, bien décrit par les linguistes. Si un signifiant peut revêtir plusieurs sens, c’est que la conscience cognitive est une réflexivité qui peut adopter simultanément deux ou plusieurs attitudes constituantes des sens du signifiant, qu’il soit symbole, signe ou signal.

Pas plus que dans le cas de la « passion » ambivalente, la polysémie du langage n’implique une scission substantielle et chosiste de la conscience donatrice de sens. C’est une seule conscience, identique à elle-même et unifiée, qui est capable de former dans la confusion affective une tristesse qui soit une joie, ou de conférer simultanément à un terme plusieurs sens voisins ou contraires. L’audition du Requiem de Mozart peut être l’occasion de « percevoir » une telle dualité qualitative, de même que le mot d’initiation peut revêtir une signification religieuse, ou métaphysique, ou existentielle, ou gnoséologique, ou musicale, ou érotique. Cette polysémie et cette ambivalence n’impliquent pas le moins du monde un dédoublement ou une démultiplication substantiels et réels de la conscience selon des lignes de scission ou de fracture, elles expriment bien plutôt la possibilité, pour une conscience unifié, de répartir, selon au moins deux directions, l’intentionnalité constitutive de la signification des mots, ou le Désir constituant de la désirabilité des objets.

Cette unité de la conscience est d’ailleurs la condition de l’instauration éventuelle de l’ambivalence ou de la polysémie : si l’on avait affaire à deux ou plusieurs instances ou consciences distinctes (au sein d’un même individu), celles-ci pourraient poser séparément des significations distinctes mais non pas unitairement des significations ambiguës. Pour que l’ambivalence des attitudes et des significations soit possible il faut d’abord que l’objet du désir ou le terme polysémique considérés soient uniques, et il faut ensuite que la conscience de désirer soit une, et que la conscience qui parle soit également une. L’ambivalence renvoie une conscience unifiée. Mais, parce qu’il s’agit d’ambivalence, c’est-à dire de dualité de sens ou d’attitude, c’est la conscience unifiée qui doit pouvoir rendre compte de la dualité signifiée : seule une conscience conçue comme réflexivité est en mesure d’opérer cette duplication des attitudes ou des significations ; et seule une telle activité de duplication peut rendre compte, on l’a vu, de la constitution projective du sens du monde que nous avons appelée réfléchissement.

Réfléchissement et duplication supposent donc un Désir qui soit le mouvement d’une conscience unifiée et identique à elle-même.

Mais ils supposent aussi que la réflexivité qui constitue ce Désir, et rend possible la duplication et le réfléchissement, soit une véritable activité constituante. Il convient de reconnaître pleinement le sens et le pouvoir de cette activité : le Désir, comme réflexivité constituante est une libre constitution du sens.


Par la réflexivité duplicatrice de soi, le Désir a le pouvoir de constituer des signes et des symboles, c’est-à-dire un langage où la conscience peut circuler. En même temps, la réflexivité réfléchissante est le pouvoir de constituer des objets et un monde qui revêtent des qualités et des valeurs, et qui s’organisent dans une perspetive de désirabilités hiérarchisées et significatives. Il s’agit là, on le voit, d’une activité unique, opérée par un Désir à la fois donateur de sens « (intelligent » et « rationnel ») et créateur de valeurs (« concerné », « qualitatif »).

Cette activité unique est une opération de totalisation, puisqu’elle organise un monde unique (avec ses reliefs et ses perspectives), et qu’elle établit un lien constant entre les attitudes du Désir et la réalité globale de ce monde devenu signifiant comme système hiérarchisé des objets du Désir.

Cette activité unique est une opération de totalisation, puisqu’elle organise un monde unique (avec ses reliefs et ses perspectives), et qu’elle établit un lien constant entre les attitudes du Désir et la réalité globale de ce monde devenu signifiant comme système hiérarchisé des objets du Désir.

Sans cette activité totalisatrice constante, le monde et le Désir s’effondreraient. C’est ce fait qui nous permet de saisir le caractère ou la portée constituante de ce Désir : parce qu’il est la source du sens et de la valeur aussi bien du monde que des objets qui le composent, le Désir est l’origine fabricatrice du monde, l’origine de sa constitution comme monde, c’est-à-dire comme système prégnant des objets du Désir.

Cette activité totalisatrice constituante ne se limite pas à cette organisation du sens comme système des valeurs et des perspectives d’objets : elle intègre le déploiement des attitudes qui forment la vie concrète du Désir. Tous les résultats de notre chapitre précédent sur le Désir comme mouvement dynamique vers la jouissance et comme déploiement des diverses attitudes qui se rapportent à l’objet du Désir, doivent être explicitement rappelés ici et intégrés à la description de la réflexivité comme constitution active du sens. C’est en effet à un double titre, mais d’une façon unitaire, que la réflexivité désirante se rapporte au monde : elle est la source du sens du monde et la source des mouvements du Désir vers ce monde. Il s’agit là, en fait, d’une seule activité totalisatrice et constituante : l’attitude est la modalité qualitative selon laquelle le désir se rapporte à son objet, et la donation de sens est la constitution de cet objet (et de son monde) comme étant précisément cet objet désirable, avec sa valeur et sa qualité, vers lequel se dirige non seulement le mouvement temporel vers la jouissance, mais le déploiement qualitatif et dynamique des attitudes. Celles-ci constituent la substantialité de ce mouvement comme réflexivité présente à soi, tandis que la donation du sens organise la signification et la valeur aussi bien de ces attitudes elles-mêmes que des objets vers lesquels elles s’orientent activement.

Le Désir est donc constitué par un seul acte : il pose simultanément et activement les significations d’un objet (et d’un monde) désirables et les qualités d’une attitude désirante. En d’autres termes : le Désir est l’activité d’une réflexivité qualitative qui pose simultanément sa propre modalité qualitative et les significations du désirable comme corrélat de cette modalité.

La joie, l’impatience, l’inquiétude ou l’attente intense sont les attitudes possibles d’un Désir poursuivant la découverte d’un pays revêtu de ses significations, elles-mêmes corrélatives du Désir : prometteur, somptueux, incertain, dangereux, imprévisible, salutaire, protecteur. Le voyageur constitue en même temps son attitude intérieure (à la fois attente, affects et jugements) et l’objet de son désir (à la fois signification, valeur et désirabilité). Le rapport est totalement immanent entre l’attitude du Désir (qu’elle soit affective ou rationnelle, elle est toujours qualitative) et la signification du désirable (qu’il soit objet d’amour pour la jouissance, ou objet d’amour pour la connaissance).

La totalisation, dans la donation de sens et la constitution du monde, est donc active dans toutes les directions de son déploiement : totalisation intérieure des attitudes (qui sont déployées comme attitudes significatives et intelligibles, et comme le mouvement de Désir d’un seul être identique à lui-même), totalisation dialectique (des attitudes et des désirables, dans leur corrélation et leur réciprocité).

Une telle activité est considérable: elle ne peut être le fait que d’une réflexivité, c’est-à-dire d’une conscience qui, étant à la fois une et double, a la possibilité de se constituer elle-même (aussi bien dans son rapport à soi que dans son rapport au monde).

Mais une activité assez considérable pour être source du sens du monde et source des attitudes intérieures, dans une perpétuelle totalisation de soi-même et du monde émergeant, en effet, comme soi-même et comme monde, une telle activité ne saurait être que libre.


Soit le rapport du Désir à un système constitutionnel, ou à une forme de gouvernement, ou mieux, à une forme de société. Pour éclairer notre propos, nous allons prendre pour exemple une forme de société dite « socialiste », et appellerons « socialisme» l’idéal poursuivi par le Désir d’individus concrets (rares ou nombreux) s’attachant à la construction d’une telle société conçue, par exemple, comme égalitaire, collectiviste et démocratique.

Dans le rapport de l’individu à cet objet de son Désir, le socialisme, nous pourrions aisément répertorier les activités que nous avons décrites plus haut : adoption d’une moralité et d’une attitude intérieure (de confiance ou de foi, de courage ou de désespoir, de joie ou de sérénité) ; constitution d’un objet désirable dans un monde structuré et hiérarchisé selon un désirable et des valeurs (histoire de la lutte des classes, sens d’une classe ouvrière, modèle « socialiste ») ; corrélation entre les attitudes de conscience et la signification du monde (désespoir du chômeur/valeur de la propriété collective; joie des « luttes victorieuses »/sens de l’histoire ouvert et optimiste; enthousiasme d’un voyage de découverte/évidence de la signification « positive » des institutions collectivistes).

Dans cet exemple, nous pourrions aussi constater que le mouvement du Désir est effectivement une activité constituante : l’attitude intérieure s’exprime par l’acceptation de responsabilités pratiques, et par l’organisation de toute la vie du militant dans la lumière et la perspective de son « combat »; il se « mobilise », soutient activement la ligne de son parti, constitue la règle de la discipline comme une force dans la lutte pour le pouvoir. Le rapport au monde est également une activité puisque, dans la référence à une « société socialiste» (« réelle » ou fictive), le militant lit dans la presse d’Etat une liberté authentique, perçoit dans le faible niveau de vie l’évidence de la pureté et de l’égalité, interprète la fermeture des frontières comme la réponse adéquate à la menace impérialiste. Toutes les significations du monde sont donc constituées par le mouvement du Désir : en effet, les mêmes faits seraient lus et interprétés différemment par des Désirs différents : André Gide ne tire pas de son voyage en URSS les mêmes conséquences que Louis Aragon ou Maurice Thorez. Dans une approche non militante, la donation de sens dépend elle aussi du Désir, c’est-à-dire de ce Désirable par lequel l’observateur éclaire rétroactivement l’objet historique de son étude : Raymond Aron et Jean-Paul Sartre n’ont pas la même lecture des mêmes événements.

De cet exemple, et des descriptions antérieures qu’il rassemble en les illustrant, nous pouvons tirer une conclusion décisive : la donation de sens est toujours contingente parce qu’elle est toujours active. Sans traiter ici de la question de savoir pourquoi les interprétations historiques sont parfois si opposées et divergentes, retenons le fait qu’elles sont contingentes : dans l’ordre de l’action, c’est-à-dire dans l’ordre du Désir, aucune interprétation, aucune lecture ou donation de sens, ne saurait s’imposer avec nécessité contre toutes les autres interprétations possibles. Même dans le cas où l’on se trouve en face d’une monumentale et gigantesque illusion, comme à propos de l’URSS (exemple privilégié puisqu’il nous livre et l’illusion révélée rétroactivement et l’enthousiasme aveuglé des militants, des intellectuels et des masses), aucune interprétation ne pouvait « s’imposer ». C’est qu’on était en effet dans l’ordre du Désir devenu passion, et que l’activité interprétative était plus puissante que la volonté rationnelle.

Une telle activité est libre. Parce que les attitudes intérieures et les significations extérieures ne découlent pas du monde lui-même, tel qu’il serait sans le Désir, ces attitudes et ces significations ne sont jamais le résultat nécessaire soit des événements qui seraient déterminants, soit des raisons logiques qui seraient apodictiquement vraies.

Cette contingence des interprétations historiques rejoint la contingence des valeurs et la multiplicité des cultures : elles sont fréquemment reconnues. Nous voudrions insister sur une implication rigoureuse de cette contingence des désirs, des valeurs et des significations : la liberté de l’activité donatrice de sens.

Le Désir constitue le désirable et ses propres manières de le désirer : il faut reconnaître à partir de là qu’il les constitue librement. Le Désir se dirige vers ce qu’il désire : il le fait librement en constituant à sa façon et les structures du désirable et les modalités de ses désirs. Concrètement nous avons déjà rencontré ce fait dans l’acte de préférer. La préférence est consubstantielle au Désir et à ses modalités, et ce qu’elle désigne est précisément le lien interne entre la contingence du choix, la constitution de ses motivations, et la liberté de cette activité globale de détermination et de poursuite.

Désirer c’est préférer, et donc choisir. Mais ce choix est une liberté parce qu’il est la constitution active des significations, c’est-à-dire, précisément, des motivations mêmes du mouvement du Désir.

Ne craignons pas d’exprimer la vérité vers laquelle nous sommes conduits : le Désir est autoconstituant. Il constitue et lui-même et son objet. Et cette autoconstitution est libre en ce sens qu’elle est en fait le déploiement même de la liberté.

Et il s’agit tellement de la liberté, que ce déploiement lui-même est libre : la liberté ne peut être prédéterminée ni par des causes qui la détermineraient, ni par une essence qui s’imposerait à elle. La liberté n’est pas nécessairement ou exclusivement ce qu’on a cru devoir en dire.

Pour saisir valablement le sens de la liberté, nous devons tenter de cerner le lieu de son émergence, plutôt que de la définir par ses résultats ultimes. C’est pourquoi nous commencerons par examiner le commencement de la liberté, c’est-à-dire la spontanéité, et non pas sa fin, c’est-à-dire la jouissance d’elle-même comme valeur éthique et comme autonomie véritable. Cette dernière définition correspond, certes en apparence, à la conception la plus classique de la liberté, mais comme elle désigne en réalité le fruit d’un travail de l’esprit, il est indispensable de décrire auparavant ce travail, et de dire quel est son point de départ et quel est son instrument, si l’on veut comprendre pleinement et la nature et la signification de la liberté comme valeur éthique. Ce sont précisément ces questions que nous aborderons dans notre Livre II.

Mais ce Livre Il lui-même, c’est-à-dire l’analyse de la liberté authentique comme travail de la réflexion, ne serait pas possible si nous n’en avions auparavant décrit les conditions antérieures. La liberté réflexive (de même que le discours réflexif) repose sur un stade antérieur de la liberté (et de la conscience), stade qui est précisément situé dans la spontanéité. En eftet, un paradoxe se présente avant toute réflexion sur la liberté, et c’est la solution de ce paradoxe qui nous conduira vers la nécessaire distinction de deux stades de la liberté, le premier stade étant constitué par la liberté spontanée et le second stade par la liberté réflexive.

Et ces deux stades, qui seuls permettent de lever le paradoxe, rendent en même temps possible la progression de l’une à l’autre forme de la liberté.

Voici ce paradoxe, ou cette aporie. Si la conscience combat pour la liberté, n’est-ce pas parce qu’elle se saisit comme non libre, c’est-à-dire aliénée ? Mais si elle est aliénée ou, si l’on préfère, déterminée, comment aurait-elle la possibilité, non pas seulement de construire, mais même de concevoir sa liberté? Si l’homme est aliéné, s’il est dans les fers, il n’a pas la possibilité de se faire ni de se penser libre. Il doit donc déjà être libre pour avoir la possibilité de combattre. Mais s’il est déjà libre, pourquoi rechercherait-il la liberté ?

Ainsi, qu’il soit libre ou qu’il ne le soit pas, l’homme ne peut rechercher la liberté : ou il l’est déjà, ou il ne le sera jamais.

Or, il recherche la liberté. Comment est-ce possible? Peut-on affirmer ou se contenter d’affirmer que l’homme est à la fois libre et non libre, libre et aliéné ?

Cette aporie n’est qu’apparente. Elle résulte, tout entière, d’une manière abstraite de traiter la question, manière qui consiste à réfléchir sur une entité déjà nommée et déjà définie a priori, sans que cette définition nominale ait été critiquée et examinée.

Le paradoxe repose sur une affirmation implicite : la liberté dont il est question est un pouvoir identiquement défini dans ses deux moments, c’est-à-dire antérieurement et ultérieurement à la quête de la liberté. Ce pouvoir identique est conçu comme satisfaisant et comme correspondant en effet à ce que l’on entend par le terme de liberté ; il est en outre conçu comme une faculté ou une chose qu’on posséderait ou qu’on ne posséderait pas. D’où le paradoxe: si on « l’a », pourquoi la rechercher ? Et si on « ne l’a pas », comment pourrait-on l’imaginer et la rechercher ?

Mais cette position du problème de la liberté est abstraite et elle en devient fausse.

Laissons un instant de côté le terme de « liberté ». Le problème concret pour l’individu, avant toute définition conceptuelle, est de passer d’une modalité de vie non satisfaisante à une modalité de cette vie qui soit plus satisfaisante. Peu importe, pour le moment, le nom qu’on donnera à ces stades. Mais nous sommes bien en présence de deux stades existentiels. La question véritable consiste donc à savoir si, une fois définis les contenus et les significations différentiels de ces deux stades, il est possible de repérer un élément (contenu ? sens ? pouvoir ?) qui serait présent dans chacun des deux stades, sans compromettre cependant leur spécificité respective. Un tel élément permettrait à la fois de définir les deux stades comme stades de la liberté, et de les distinguer concrètement comme l’absence ou la présence d’un contenu digne d’être poursuivi et susceptible d’être anticipé.

La réponse nous paraît simple et elle s’impose d’elle-même : il convient en effet de distinguer et de définir deux stades de la liberté, mais de telle sorte que cette distinction soit justifiée, et que soit ainsi rendu intelligible le passage de l’un à l’autre.


Or, c’est précisément à cet état de la question que nous a conduit l’analyse du Désir.

C’est le Désir qui constitue la réalité concrète, permanente et identitaire qui sera présente et dans le stade antérieur de l’existence (conçu, par exemple, comme pesant, douloureux et étroit) et dans son stade ultérieur (conçu, par exemple, comme épanouissement, amplitude et jouissance pleine). La question du passage de l’un à l’autre stade ne forme aucune difficulté, dès lors qu’on n’est plus prisonnier du concept figé de liberté. Car, ce qui est commun aux deux stades, c’est le Désir et la contingence de ses opérations constituantes, tandis que leur différence réside dans le contenu qualitatif vécu par l’individu aussi bien antérieurement à sa poursuite de « la liberté », qu’ultérieurement à cette entreprise.

Nous sommes maintenant en mesure de lever l’apparent paradoxe évoqué plus haut, et cela en définissant avec rigueur ce que nous appellerons les deux stades de la liberté.

Le premier stade est celui de la spontanéité. Elle est le mouvement de la conscience vers ses buts et ses activités, en tant qu’elle est elle-même la source de ce mouvement ou que, plus précisément, ce mouvement est sa propre source. Nous sommes là en présence du commencement même de l’action, c’est-à-dire du commencement même de la liberté.

Mais ce mouvement spontané de la conscience, qu’est-il, sinon le Désir même, tel que nous l’avons décrit jusqu’ici ? Or, nous l’avons examiné de près : nous savons qu’il est constituant des significations et des valeurs des objets désirés et des situations poursuivies, en même temps qu’il est (corrélativement) constituant des attitudes actives et qualitatives à travers lesquelles il déploie son présent vers son avenir. Mais si le Désir est ainsi constituant du monde et de lui-même, son mouvement est contingent : les significations posées peuvent être posées différemment, les objets poursuivis peuvent être poursuivis autrement, à d’autres moments, ou n’être pas poursuivis. Tout est possible, puisque désirer c’est préférer, et donc constituer des valeurs selon une contingence préférentielle. Désirer, c’est aussi poursuivre quand on pourrait ne pas poursuivre : car si la « poursuite », ou la « quête», ou le « désir » étaient nécessaires, ils ne seraient ni quête ni désir.

Le Désir, comme déploiement des désirs singuliers est donc toujours contingent. Cela n’est pas pour nous étonner, puisque l’autoconstitution du Désir (son monde et sa modalité) est « spontanée » : dire que le Désir est sa propre source, c’est dire qu’il est la source et de son dynamisme et de ses contenus, et c’est pour cette raison qu’il est « contingent ». La contingence des actions est inscrite dans la contingence du Désir, et cette contingence découle de l’autonomie spontanée. Toute source spontanée est autonome et, par conséquent, contingente. Le Désir est à lui-même son propre commencement.

Cette spontanéité est donc bien une liberté, et le premier stade de l’action est bien une première forme de la liberté.

En cernant cette forme de l’action, nous n’avons pourtant pas décrit la totalité de son contenu. Que le Désir soit forcément libre, puisqu’il est la source de son mouvement, de ses attitudes et de ses valeurs, n’implique pas le moins du monde qu’il soit forcément satisfait. Le Désir peut toujours manquer son objet, ou se conférer à lui-même une dimension d’insatisfaction. Le Désir est la source de ses attitudes, y compris les attitudes négatives de la tristesse, de la frustration ou de la déception. Et le Désir peut toujours se constituer lui-même comme souffrance, comme manque ou comme tristesse, en se rapportant à des désirables actuellement inaccessibles ou irréalisables. En d’autres termes, si le Désir est toujours libre, il n’est pas nécessairement toujours heureux, ni toujours comblé. La conscience qu’il a de lui-même peut alors se déployer comme aliénation : conscience de limites indépassables ou de liens indissolubles, le Désir peut se saisir alors comme servitude ou comme dépendance.

Ce qu’il est important de noter ici, c’est que ce premier stade de l’action, s’il peut se saisir lui-même comme dépendance, n’en est pas moins une liberté : la liberté réside dans la contingence et l’autonomie des significations du Désir (buts et valeurs) mais non pas forcément dans la jouissance et la satisfaction.

Le premier stade de la liberté est donc le plus souvent celui d’une liberté dépendante, ou d’une autonomie malheureuse. L’expérience prouve (et nos analyses le confirment) qu’il n’y a là aucun paradoxe : c’est librement que le Désir se dirige vers des valeurs actuellement inaccessibles et qu’il se constitue à partir de là comme conscience malheureuse ou Désir insatisfait.

Or, le Désir désire la joie : il désire l’avenir qui lui manque et il anticipe la joie qu’il connaîtra.

C’est donc par essence et par nature que le Désir libre est capable de transcender le temps et de désirer l’indépendance (cette jouissance), du cœur de la dépendance (cette souffrance).

Seule cette description qualitative de l’expérience peut lever le paradoxe, parce que seul le Désir peut se diriger vers ce qui lui manque tout en étant lui-même, et anticiper en l’enrichissant ce qu’il a déjà vécu et peut désirer porter plus loin.

Nous comprenons alors ce qu’est le second stade de la liberté : une liberté, non plus dépendante et malheureuse, mais heureuse et indépendante. Nous étudierons plus loin les conditions de son instauration; mais nous pouvons reconnaître dès maintenant que l’ultime condition de possibilité d’une liberté au sens plein du terme, comportant toutes les dimensions éthiques et réflexives de l’autonomie satisfaisante, repose sur une liberté antérieure et fondatrice, fût-elle encore à ses propres yeux insuffisante. Cette liberté antérieure est la spontanéité, et cette spontanéité, on l’a vu, est le Désir lui-même comme réflexivité constituante.


Comme réflexivité, la conscience spontanée (qui est Désir) est aussi un acte et, comme tous les aspects de cet acte, elle implique une autoconstitution de sa propre modalité qualitative. Comme acte temporel de synthèse et de totalisation, son mouvement vers l’avenir est contingent dans son être, puisque le Désir (et la vie avec lui) peut s’interrompre et ne pas se maintenir à l’être. Comme attitude donnant à ce mouvement sa substance qualitative, le Désir est source active de sa modalité affective, et choix effectif de sa manière d’être. L’attitude concrète est la modalité singulière selon laquelle le Désir choisit de vivre son propre mouvement et les significations qu’il déploie dans le monde.

Nous ne disons pas que, par ces choix concrets de lui-même, le Désir accède nécessairement à cette satisfaction entière, à cette expérience d’être et à cette joie que nous avons décrites comme étant le contenu du désirable toujours visé par le Désir. Nous disons que la vie du Désir est toujours constituée par de tels choix concrets (attitudes internes, valeurs et significations externes), et que ces choix sont toujours la source d’eux-mêmes. C’est cette spontanéité, cette autonomie du dynamisme affectif et créateur du Désir, qui constitue la liberté en son premier surgissement.

Ces choix concrets sont d’autant plus spontanés et autonomes, c’est-à-dire libres, qu’ils sont effectués par une réflexivité. Non pas que cette réflexivité soit suffisamment intelligente et rationnelle pour instaurer déjà une liberté intégrale (faite, comme nous le verrons, de joie et d’indépendance), mais parce que la réflexivité met en œuvre une distance entre le présent et l’avenir, entre soi-même et soi-même, et entre soi-même et les choses du monde : c’est cette distance qui constitue le premier dédoublement du Désir comme conscience, et ce premier dédoublement est la condition du mouvement du Désir vers lui-même et vers son avenir. C’est par ce dédoublement que la conscience désirante n’est pas une chose opaque et inerte. C’est donc par la réflexivité que le Désir est la source de son propre mouvement spontané de dépassement : il s’arrache lui-même à l’opacité de l’inertie. C’est donc également par cette réflexivité, aussi aveugle et ignorante qu’on voudra la supposer d’abord, que le Désir crée lui-même les modalités qualitatives de son être (il se fait triste, joyeux, indigné, nostalgique, courageux) et les significations désirables des objets qu’il poursuit (valeurs, situations, sentiments, expériences).

Cette création spontanée des contenus de sa propre activité n’est pas d’abord le fruit d’une délibération ni d’une réflexion rationnelle qui aurait valeur de fondation authentique ou de décision volontaire. Le Désir est conscience de désirer et non connaissance originelle de lui-même, nous l’avons souvent dit.

Il n’en reste pas moins que la réflexivité primitive, grâce à son dédoublement immanent, se saisit elle-même comme se portant vers son avenir et vers son objet par un mouvement autonome dont elle est la source et la substance : ce mouvement a valeur de commencement.
Et c’est comme commencement concret et effectif (empirique si l’on veut) que le Désir est le premier lieu de la liberté. Car ce mouvement, on l’a vu, constitue à la fois sa propre modalité qualitative et ses propres motivations pratiques dans une émergence qui a valeur d’initiative. Et l’initiative est un commencement. Le Désir est un libre commencement parce qu’il est l’initiative de se mettre en mouvement en constituant et l’être qualitatif et les raisons intelligibles de ce mouve-ment. Le Désir n’aime pas n’importe qui (fût-ce un père ou une mère), ni n’importe quoi (fût-ce la gloire ou le pouvoir) : il préfère et il choisit, puis il s’embarque. C’est ce mouvement dynamique et préférentiel qui, étant constituant comme on l’a vu, est en même temps initial et initiateur. Le Désir est une libre constitution du sens parce qu’il est un commencement effectif et dynamique, c’est-à-dire un arrachement à une éventuelle inertie, et l’entrée initiale dans un cheminement. Cette entrée est en même temps un déploiement temporel, le cheminement du Désir étant la perpétuelle réitération de son propre mouvement, c’est-à-dire de sa propre initiative. La vie et le mouvement du Désir sont donc la libre réitération d’une initiative qui, étant à elle-même sa propre source, transforme en temporalité autonome commençant à soi ce commencement initial qu’était l’entrée dans le Désir. Désirer, c’est en effet commencer de désirer, puis désirer désirer, et se réjouir de désirer.

Le Désir est en effet toujours son propre commencement, sa propre source initiale et énergétique: l’anorexie ou la dépression expriment l’absence du Désir de vivre, c’est-à-dire l’absence du Désir comme commencement et initiative réitérée. La réitération du commencement n’est pas une pesanteur, puisqu’un désir lassé n’est plus un désir, et qu’un Désir vivant est toujours désir de vie, c’est-à-dire réitération de soi-même comme source et comme mouvement.

La réflexivité du Désir est donc simultanément la condition de la conscience que le Désir prend de lui-même, la condition de sa distance libératrice par rapport à l’inertie actuelle de la chose ou du temps, la condition de la constitution des significations et des valeurs motivant l’action, et enfin la condition de l’adoption des attitudes qualitatives qui forment la chair du Désir. C’est selon ces multiples perspectives concrètes que le Désir est, comme nous le disions, une libre constitution du sens, en même temps que l’autoconstitution de lui-même comme commencement qualitatif et comme réitération du commencement.

Il s’agit, on le voit, de la liberté même.

Mais cette liberté du Désir comme réflexivité n’est que le premier stade, ou la première forme de la liberté. Celle-ci est spontanée comme la réflexivité qui la fonde, c’est-à-dire empirique comme elle. Nous étudierons plus loin les conditions du passage au stade second de la liberté, c’est-à-dire à cette forme de liberté fondée non pas seulement par la réflexivité, mais aussi par la réflexion. Nous aurons donc à étudier également les motifs et les raisons qui justifient ce passage ou qui en appellent l’instauration et le rendent possible.


La liberté primaire est la libre constitution du sens par le Désir comme origine de soi et comme source du désirable. Dès ce premier stade de la liberté, le Désir comme réflexivité est créateur.

Or, il ne crée pas seulement les modalités affectives de l’appréhension de soi-même, les significations désirables du monde et l’initiative de son propre mouvement ; il crée aussi l’accompagnement, ou la dimension imaginaire de sa propre action. La liberté primaire est aussi celle d’un Désir qui se fait source créatrice d’imaginaire. Nous devons examiner la signification de cette nouvelle émergence.

(Robert MISRAHI , la jouissance d’être – le sujet et son désir )

Le Désir comme réflexivité active constituante

« Parce qu’il y a activité, il y a réflexivité. Et cette réflexivité est simultanément travail constituant (intellectuellement poseur de significations pensables et nommables) et activité désirante (charnellement créatrice d’affects et de vécus.)

En outre, parce qu’il y a sens et affect, c’est-à-dire ipso facto réflexivité, il y a contingence et dépassement de l’immédiateté opaque.

Parce que l’activité est à la fois lumière et désir (conscience, affect et investissement), elle dépasse la fermeture de l’immédiat et se saisit elle-même comme la réflexivité pratique se rapportant sans discontinuer à un avenir à la fois toujours « présent » et jamais donné.

_______

Mais la réflexivité pratique n’est pas la réflexion. La réflexivité signifie (désigne) seulement le doublement conscient de l’activité dans son déploiement signifiant, cohérent et continu. Sens, cohérence et continuité supposent l’« activité», c’est-à-dire la présence d’une conscience de soi dans l’investissement affectif et intelligent que constitue toute action : mais cette conscience immédiate de soi est pour ainsi dire phénoménale. Elle se sait seulement comme cette activité singulière et présente, et son « savoir », comme dédoublement organisateur et fondateur de cette activité singulière, ne dépasse pas le champ du présent et de la présence. En d’autres termes, la réflexivité comme conscience immédiate de soi est limitée à sa propre actualité active ou à son activité présente. Elle peut en outre envelopper, impliquer toutes les obscurités, les aveuglements et les ambivalences qui forment le champ où se déploie d’abord la vie affective. Mieux : cette définition de la réflexivité (comme conscience immédiate de soi) n’empêcherait pas de constituer (ou d’intégrer) une théorie de l’« inconscient » qui aurait réellement substitué le sens à l’instinct.

L’« inconscient » serait alors toute la part de sens qui échappe encore à la réflexivité constituante comme objet explicite de réflexion, mais qui est déjà intégrée dans cette part de sens posée et déployée dans l’activité « immédiate ». Le respect passif d’un chef n’est pas explicitement l’affirmation d’une relation au père : celle-ci peut être « inconsciente », c’est-à-dire impliquée parfois comme le sens même de l’attitude d’obéissance respectueuse à l’égard du chef militaire ou politique. La réflexivité pratique est la décision consciente quoiqu’immédiate de déployer une telle attitude d’obéissance, tandis que l’« inconscient » (pour reprendre volontairement une expression psychanalytique) serait le savoir explicite de l’identification du chef et du père. Nous pourrions dire que l’inconscient du sujet n’est rien d’autre que la conscience du psychanalyste.

Quoi qu’il en soit, seul un travail de réflexion comme redoublement et élargissement de la réflexivité peut dégager les significations obscurément enveloppées dans le déploiement concret de l’activité. Que cette réflexion soit effectuée par un observateur (tel un psychanalyste par exemple) ou par le sujet même de la réflexivité, un changement de plan s’opère puisqu’on passe à un second redoublement, et qu’on produit une sorte d’éclairage vif de la première lumière, ou le passage du clair-obscur à la lumière éclatante. Ce passage et ce redoublement produisent en outre un changement des structures mêmes de l’activité, puisque le savoir nouveau opérera soit l’affirmation d’une nouvelle attitude et d’une nouvelle activité, soit l’enrichissement et la confirmation de la première attitude : le sujet peut fort bien décider de maintenir son affect dans une nouvelle lumière, une nouvelle dénomination, un nouveau système de motivations. La lutte contre le rival (érotique, politique, économique ou culturel) qui est une réflexivité active peut fort bien s’interrompre dès que la réflexion (psychanalytique ou philosophique) la révèle et la nomme comme une « jalousie », mais elle peut fort bien au contraire se maintenir à un niveau redoublé, en renforçant ses motivations ou en trouvant, même dans cette « révélation », des satistactions complices et de nouvelles justifcations de son attitude pratique.

L’essentiel qu’il convient de retenir est que la réflexivité pratique peut fort bien impliquer « inconscience » et ignorance de soi, c’est-à-dire obscurité, contradictions et ambivalences. Nous avons déjà eu l’occasion de le noter : notre doctrine de la réflexivité n’est en rien l’affirmation selon laquelle l’individu serait toujours un cogito souverain et transparent. L’activité désirante est bien plutôt d’abord ignorance et méconnaissance des significations intégrales de ses affects.

Il y a donc lieu d’opposer réflexivité et réflexion.

Mais l’existence de la réflexion (quelle que soit la modalité culturelle de ce travail de second redoublement) n’a pas à être établie : toute la culture en est la manifestation. Ce qui faisait plutôt problème était le passage de l’irréfléchi au réfléchi, et, sur ce point, il nous semble que les doctrines sont bien évasives ou rapides. Au contraire, ce passage est rendu possible, ou en tout cas plus clair, si l’on prend en compte le fait que dès l’origine, dès le déploiement de la plus simple activité utilitaire ou affective, un sujet est là, qui est présent à lui-même dans une relative luminosité.

Cette lumière n’est peut-être d’abord presque rien (songeons à l’humanité malheureuse ou aliénée, persécutée ou inculte), mais elle existe comme lumière, c’est-à-dire comme ce premier dépassement de l’opacité nocturne qui définit l’animalité. C’est ce dépassement originaire et rien d’autre, que nous appelons réflexivité pratique constituante.

[…]

La distinction rigoureuse entre réflexion et réflexivité n’est pas seulement destinée à rendre compte de la condition intégrale du sujet humain, c’est-à-dire à exprimer sa réalité sans réduction ni amputation. Elle a également pour fonction de rendre compte du phénomène le plus évident et le plus paradoxal à la fois : nous voulons parler de l’ambivalence de la liberté.

Remarquons tout d’abord que l’idée de réflexivité pratique constituante est aux antipodes d’un intellectualisme idéaliste (car elle désigne le corps dans son action et ses affects intramondains) ou d’un chosisme matérialiste (car elle désigne un pouvoir constituant, et une intelligence pratique présente à elle-même). C’est cette structure totalisatrice du sujet actif qui permet de comprendre que, dans la réalité, l’enjeu du déploiement de l’activité désirante soit la liberté même. »

(Robert Misrahi, Les actes de la Joie, Les belles lettres 2010, pp33-35)

Le sujet concret comme Désir et comme jouissance

Le sujet n’est pas divisible en facultés ou en « instances ». Tel que je l’ai déjà décrit (comme réflexivité), il est aussi mouvement et action tournés vers l’avenir et poursuivant une jouissance. C’est là ce que j’entends par Désir. C’est le sujet lui-même, comme conscience, auquel nous reconnaissons maintenant une nouvelle dimension : le dynamisme du Désir.

C’est un grand mouvement vers un avenir qui sera source de satisfaction et de jouissance. La majuscule indique la globalité de ce mouvement qui concerne la conscience entière et englobe par conséquent tous les désirs particuliers. La distinction psychanalytique entre le Je et le Moi, entre le Moi et le sur-moi ou entre le ça et le moi empêche de comprendre l’unité dynamique de la conscience-sujet. C’est la même conscience (la réflexivité comme Désir) qui est capable de désirer un accomplissement sexuel ou une référence à l’opinion dominante, un plaisir esthétique ou une « victoire » psychologique. C’est la même conscience qui peut poursuivre le plaisir d’un voyage ou la joie d’une contemplation. Car c’est la même réflexivité, en tant qu’elle est Désir, qui poursuit (ou ne poursuit pas) aussi bien le plaisir sexuel que l’admiration amoureuse, aussi bien l’extase mystique que l’émerveillement dans l’art. Et c’est la même conscience qui poursuit aussi bien la « victoire » que l’ « échec », aussi bien le mépris que la gloire.

Cette unité de la conscience permet de reconnaître un fait généralement écarté : le Désir n’est pas une impulsion aveugle, il implique une activité de pensée qui éclaire et oriente la poursuite qualitative de la jouissance. Parce que le Désir est réflexivité, il définit des buts et il en affirme la valeur. Ils seront pour lui source de jouissance (physique ou mentale, « matérialiste » ou « spiritualiste », « autorisée » ou « interdite »).

L’activité du Désir est polyvalente. Il poursuit la jouissance intuitive et qualitative mais il définit consciemment une certaine forme de jouissance et choisit un certain objet ou un certain avenir pour les valoriser et les percevoir comme source future de cette jouissance-là. En même temps qu’il est un dynamisme du corps-sujet, le Désir met en œuvre une activité conceptuelle implicite. Il est « intelligent ». Plus précisément, il intègre dans sa poursuite qualitative le fruit des connaissances (vraies ou fausses) que la réflexivité acquiert au long de la vie. Le Désir peut bien être « conservateur » ou « avant-gardiste », imitateur ou inventif, adéquat à lui-même ou intérieurement déchiré, toujours est-il qu’il met en œuvre des idées, des concepts et des valeurs. Il peut se tromper et prendre l’armagnac pour un élixir de jeunesse, il n’en reste pas moins toujours intellectuellement actif et source ultime de la justification et de la valorisation de ses choix.

Le sujet, ou le Désir-sujet comme j’aimerais dire, choisit ses attitudes en même temps que ses buts. Il est un être qualitatif et affectif qui déploie une activité. Il se saisit lui-même comme « humeur », « sentiment», « vécu », « émotion». Toutes les riches nuances de l’affectivité sont aussi les manières d’être par lesquelles le sujet se perçoit lui-même.

Ce fait ne présente aucune difficulté, il est expérimenté chaque jour par tous.

Ce qui paraîtra moins évident est l’affirmation de la liberté de ces qualités affectives impliquant des actes intellectuels. Je dis qu’ elles sont leurs propres sources. L’allégresse ou l’angoisse, par exemple, sont des manières d’être que le sujet lui-même engendre et fait apparaître. On « se fait » triste ou joyeux, anxieux ou émerveillé, inquiet ou serein. Le Désir-sujet « adopte » les qualités affectives qui seront le contenu concret de sa prise de conscience. La réflexivité n’est pas un acte vide et abstrait de connaissance, elle est un Désir. Mais ce Désir, ce sujet vivant, n’est pas un dynamisme vide qui se dirigerait vers un avenir qui le comblera, vers un but qui le satisfera: ce dynamisme du Désir est lui-même affectivement qualifié et intellectuellement définissable, et cela, dans le présent, dans le mouvement même de son développement.

Cette qualification affective est sa propre source. Si je désire traverser à la nage un torrent impétueux (mon but), j’accomplirai ce geste dans l’anxiété, dans l’allégresse ou dans la sérénité selon que je sais que je suis ou non en danger et selon mon attitude intérieure face à ce danger, eu égard à la manière dont je l’évalue et à la façon dont je souhaite « réagir ».

En fait, ici, j’agis. C’est moi qui agis et qui me mets non seulement dans la situation objective d’affronter un danger, mais aussi dans le cas de me fixer à moi-même ce but, et de décider au fond par moi-même que je vivrai l’angoisse, ou l’allégresse, ou la sérénité.

Le Désir-sujet, dans la vie et l’action, est toujours doublement créateur. Il est doublement « constituant ». D’une part, il choisit ses buts en les préférant à d’autres buts possibles, en les définissant dans leur contenu et en créant leur désirabilité et leur valeur.

D’autre part, il se crée en même temps lui-même. Par le fait qu’il crée son but, sa valeur et l’action qui l’atteindra, le Désir-sujet crée sa propre personnalité : ferme ou pusillanime, irréfléchie ou maîtrisée, inventive ou passive. Un but, une action ne font pas une personnalité, mais la suite cohérente et indéfinie des actions, des choix et des attitudes constitue peu à peu cette personnalité.

Doublement créateur et constituant, source de ses buts en même temps que de lui-même, le Désir-sujet est bien un acte libre. Parce qu’il est réflexivité et conscience, il peut être cette distanciation qui l’arrache au passé immédiat et qui peut se faire, en effet, création de ses affects et création de ses buts. C’est parce qu’il est réflexivité et conscience que le Désir-sujet est simultanément créateur de ses valeurs et de ses motivations, et créateur de sa personnalité et de ses manières d’être. C’est une spontanéité qualitative qui caractérise le sujet comme Désir, c’est-à-dire l’individu comme vie. Cette spontanéité qualitative et créatrice est la liberté même.

Je ne dis pas que les libres choix du Désir sont toujours adéquats et mènent toujours à la jouissance désirée; je ne dis pas que le déploiement du Désir soit toujours spontanément heureux et accordé aussi bien à lui-même qu’à l’autre. J’ai assez souligné le rôle et la place de la souffrance ou du conflit dans la vie concrète pour qu’on ne voie pas ici un optimisme aveugle.

Il reste que, heureux ou malheureux, le Désir est l’acte d’un sujet et qu’à ce titre il est à la fois « pensant » et libre. Et l’affirmation de cette liberté (qui est la liberté spontanée, celle du premier niveau) n’est pas destinée à justifier l’hédonisme généralisé ni le « tout est permis » de l’anarchisme; elle est destinée à rendre possible le changement des contenus du Désir et des formes de la jouissance. Cette liberté du Désir, qui est la liberté même de la réflexivité et de la conscience, la liberté du sujet, est la condition de possibilité d’un travail de l’esprit qui pourra changer le Désir, modifier ses contenus et ses choix. De même que la présence constante de la conscience est la condition de possibilité du passage de l’aliénation à l’autonomie (le concept d’inconscient rendant ce passage incompréhensible et impossible), de même seule la liberté première du Désir peut rendre possible et intelligible le passage d’un Désir doloriste à un Désir de plénitude.

Le Désir est donc toujours intelligent et libre, fût-ce d’une façon « malheureuse ». Il est donc susceptible de recevoir telle ou telle transformation que la réflexion (et le Désir) auront jugé désirable.

C’est dire que la proposition bouddhiste d’éradiquer le Désir ne correspond pas à la réalité effective de l’homme. Spinoza exprime mieux cette réalité en affirmant (avant les psychanalystes et autrement) que « le Désir est l’essence de l’homme ».

Je reprends ma description. Le sujet de la réflexivité étant en même temps Désir, celui-ci étant d’ailleurs « intelligent » et libre, il convient de mieux le connaître pour être en mesure de répondre à la question posée plus haut : l’homme a-t-il le pouvoir d’opérer une conversion ? Celle-ci est-elle possible ? Pourquoi est-elle non seulement souhaitable mais aussi absolument indispensable ?

J’ai déjà montré que le Désir est libre : il choisit sa distanciation, ses motivations et ses valeurs, ses voies, ses attitudes et ses buts. Si une conversion s’avérait utile, elle serait possible.

Mais, en supposant par avance qu’une éthique repose sur une conversion (‘établirai ce fait plus loin), la question subsiste de savoir si la nature même du Désir ne lui interdit pas d’accéder à une satisfaction entière. S’il en était ainsi, la liberté et la capacité de changement du Désir ne lui seraient d’aucune utilité. Ne dit-on pas en effet, avec la philosophie de Schopenhauer, que le malheur humain provient exclusivement du désir parce que celui-ci est par essence un manque et que ce manque ne peut jamais être comblé ? Si l’essence du Désir est, comme pensent aussi Sartre et Lacan, de ne pouvoir jamais être comblé, s’il est l’ « impossible » ou le « manque à être », à quoi servirait l’acte de le changer, de le « libérer » ? Mais si l’accès à la satisfaction vraie est impossible, on ne comprend plus la poursuite d’une psychothérapie ou l’attachement à un travail philosophique. La pseudo-joie du tragique, dont nous entretiennent les contemporains, n’est que l’un des masques de la sociabilité. Si le Désir était l’impossible, le sujet se désespérerait et finirait par se suicider. Si Schopenhauer avait raison, l’humanité aurait disparu soit par mort lente soit par suicide, condamnant d’ailleurs du même coup la philosophie de Schopenhauer qui, bon vivant, condamnait le suicide.

Je poursuis donc l’analyse du Désir, et cela dans une nouvelle lumière.

Qu’en est-il du manque ?

Il n’est pas la définition du désir qui le condamnerait à l’insatisfaction permanente et indépassable. Le désir n’est pas par essence la poursuite sans fin et sans espoir d’aboutissement, poursuite qui désignerait à son horizon un infini sans repos et un but inaccessible. À mesure qu’on s’en approcherait, il s’éloignerait. Cette vision du désir comme recherche indéfinie d’une impossible satisfaction est paradoxalement partagée par les théologiens et par l’opinion non éclairée. Les uns disent que le désir, étant quête infinie qui ne peut être comblée, est en réalité l’expression d’un désir d’absolu ou désir de Dieu. Les autres affirment d’entrée de jeu que la perfection n’est pas de ce monde et que le bonheur, visé par le désir, est en soi inaccessible. Seule la poursuite du bonheur serait à notre portée, mais non pas le bonheur lui-même. Le désir ne pourrait être comblé. Le théologien et l’homme de la rue se rejoignent pour condamner ce qu’ils disent être les illusions du désir. Ils s’unissent alors aux psychanalystes qui affirment souvent que le sujet est manque à être et que le désir est l’impossible.

Dans le même temps, et dans une parfaite contradiction, le théologien et le sens commun reconnaissent que le désir recherche un absolu, et qu’il a une sorte de connaissance de cet absolu puisqu’ils le nomment « bonheur ». De son côté, le psychanalyste sait que le désir recherche la jouissance et qu’il l’atteint à travers de multiples formes : auto-accusation, goût de l’échec, répétitions, identifications, etc.

Il n’y a là qu’une vision que j’appellerai tendancieuse. Elle souligne la souffrance attachée au désir quotidien, aux difficultés de la relation, et de cette souffrance elle fait une essence. Mais en procédant ainsi, on fixe le désir sur le manque, on limite la description qu’on en fait au premier moment de son mouvement.

Et, parce que ce mouvement du désir ne s’interrompt jamais, on affirme qu’il est tout entier le mouvement et la présence du manque. La vie, l’action ne seraient qu’insatisfaction, frustration, nostalgie, déception, désillusion, échec et impuissance ; et tout cela pour un sujet enchaîné devant les biens inaccessibles qui lui seraient interdits mais dont il aurait la connaissance et le pressentiment : la perfection, le bonheur et la liberté.

Cette vision est borgne. Elle ne voit pas que le manque n’est que le moteur initial (et l’anticipation) du mouvement dynamique qui atteindra son but, celui-ci étant une forme de la jouissance : plaisir, satisfaction ou joie. Si le sujet n’était pas persuadé que son désir atteindra son but, ne serait-ce qu’en partie, il ne se mobiliserait pas. Le sujet ne « s’investit » dans un désir, c’est-à-dire une action orientée par son but et motivée par son espoir, que s’il est persuadé d’accéder à un résultat qui sera une satisfaction. Le désir agit. L’intelligence, en lui, comprend la distance entre le présent assoiffé et l’avenir plus ou moins comblé, plus ou moins satisfait. La spontanéité du sujet, la simplicité et la sincérité de la conscience ordinaire pleinement ouverte à sa propre expérience, sait reconnaître la satisfaction, son plaisir ou sa joie lorsque l’action du désir a atteint son but. Ces expériences sont innombrables.

Les témoignages ordinaires ou exceptionnels seraient en nombre incommensurable. L’humanité, les sujets ont toujours à un moment ou à un autre, fait l’expérience de la joie d’un amour partagé, d’une entreprise réussie, d’une victoire emportée. Nombreux sont ceux qui pourraient témoigner d’une vie heureuse, d’une ambition satisfaite ou d’un moment d’intensité exceptionnelle et inoubliable. Le désir n’est pas l’impossible, il est le possible et, souvent, le réel.

C’est dire que si le moment initial du Désir (tous les désirs) est le manque et, précisément, le sentiment d’un vide qui se dirige vers son propre avenir comblé, seule la référence à la durée du mouvement et à son stade final, qui est celui de la jouissance, permet de saisir en sa vérité la nature du Désir. Il est l’ensemble de son propre mouvement: manque qualifié, action créatrice, jouissance intuitive et réjouissance du résultat. On désire un lieu de réunion et de culture pour son village : c’est qu’il en manque. On entreprend cette construction : action continue et concertée des habitants, des élus, des banquiers et des artisans. Enfin, on inaugure la salle des fêtes, qui est aussi auditorium et bibliothèque ou médiathèque : on se réjouit. Puis on en jouit.

Cet exemple est paradigmatique : le désir est le manque imaginatif et créateur qui peut changer ou enrichir le monde et éprouver la grande joie de la création et de l’aboutissement. Les résultats du Désir se fêtent au champagne. Certes, il existe des échecs, des contretemps, des malheurs, de la souffrance : mais n’ai-je pas commencé ma réflexion par ces faits ? La souffrance et la crise (le manque…) n’ont-elles pas été le moteur de ma propre recherche ? C’est dire que le négatif, s’il est un problème sérieux, et s’il est pris au sérieux, ne doit pas nous aveugler et nous envahir au point de nous interdire l’accès à la vérité : c’est-à-dire à la nature entière du Désir.

De même, je sais bien que les psychothérapeutes sont confrontés aux nombreuses et fréquentes maladies de l’affectivité et du Désir. Mais la pathologie n’est pas la norme de l’être humain. Le sujet n’est pas seulement un horizon désirable que l’analyste pourrait se borner à évoquer pour la forme : il est la puissance active du Désir comme conscience et comme jouissance. C’est comme tel que nous devons en poursuivre et en approfondir la description.

Le Désir est aussi puissance imaginative. L’avenir qu’il anticipe, il l’imagine avant de le concevoir et de le construire pour s’en réjouir. Dans sa spontanéité, l’imagination, comme pouvoir du Désir, est donc une force créatrice. C’est cette puissance créatrice d’images qui est à la source de tout le symbolisme. Elle est aussi à la source du langage puisque la puissance imaginative, comme aspect du Désir, est aussi un aspect de la réflexivité. Il appartient à la conscience d’être à la fois puissance du Désir et puissance de l’imaginaire.

En effet, parce qu’elle est aussi son propre corps, la conscience est en mesure de projeter dans l’espace des images et des signes.

Mais cette projection peut être détachée du réel. L’image (ou la conception erronée, ou la croyance) devient alors une production immanente, une pure production de l’esprit désirant sans référence au réel qui est « transcendant », c’est-à-dire extérieur.

Le Désir se déploie alors selon sa propre logique, recherchant plaisir et puissance par son seul déploiement, et non par un travail et une attention au réel. Cette absence de médiation provient de l’impatience. Souhaitant sauter par-dessus le temps, le travail et la maturation, le Désir produit un monde imaginaire et un rapport imaginaire au monde.

De là proviennent les névroses, les psychoses et toutes les maladies du moi et de la réflexion. De là proviennent aussi toutes les croyances, les mythologies et les superstitions qui prétendent que la réalisation d’un désir peut s’obtenir par la seule formulation de ce désir.

S’il en est ainsi, on peut affirmer que le Désir est toujours libre, même lorsqu’il est dans la dépendance d’un objet imaginaire. Car l’objet ou la situation qui s’impose imaginairement au Désir aliéné est son propre ouvrage. Le Désir se jette lui-même dans ce que j’appellerai une libre dépendance. Le sujet est toujours complice de son aliénation parce que celle-ci n’a de signification interne et de consistance que par le regard du sujet, par l’action de son Désir. C’est un sujet A qui invente et pose l’autorité tyrannique d’un sujet B. C’est le même sujet qui construit, pose et respecte les normes coercitives d’une situation ou d’une législation.

______

Selon mon principe de cohérence, je reconnais ici ce que j’ai reconnu pour la réflexivité ou pour le Désir en général : c’est parce que le sujet est toujours libre qu’il peut désirer se libérer davantage et travailler à cette libération. De même c’est parce que la puissance imaginative du Désir est une puissance libre que ce Désir peut tenter de se libérer des aliénations qu’il a produites.

Le Désir, qui est toujours une liberté (plus ou moins heureuse) n’est pas seulement manque, il est aussi action et jouissance.

Insistons sur ce dernier terme. Il ne suffit pas de simplement l’évoquer ou d’en souligner la place, il n’est pas pertinent de rapporter toutes les actions à la jouissance en laissant croire que ce rapport est d’une part inconscient et d’autre part coupable.

Il y a une insupportable contradiction dans le fait d’affirmer d’un côté que le « désir » est l’ « impossible » et de l’autre côté que le sujet recherche toujours et peut éprouver de la jouissance.

Revenons au Désir lui-même, à sa réalité intégrale. Il est le manque qu’une action adéquate permet de combler : tel est le sens de la jouissance. Elle est l’accès à une plénitude visée par un manque. La soif entraîne l’action de boire qui rend elle-même possible et réel l’accès à la fraîche plénitude de la satiété (ou à la chaleureuse plénitude du réconfort). Qu’il y ait dans cet accès une vive tension, une exaltation qui peut être vécue comme un éclat, ou bien au contraire une détente, un élargissement du sentiment d’être, qu’il s’agisse de l’orgasme ou de la joie musicale, des cloches de la Libération ou du plaisir des gourmets, toujours est-il que le sujet parvient à une plénitude. Si le manque est en un sens la souffrance du vide, la satisfaction est alors le sentiment de la plénitude heureuse. C’est par la nature même du sujet, et donc du Désir qu’il est, que ce sujet pose toujours à son horizon l’accès à une plénitude heureuse. Nulle culpabilité n’est originellement inscrite dans ce mouvement. Le manque et la souffrance ne sont pas des vertus, la plénitude et la joie ne sont pas des perversions. La conscience, en sa simplicité, est tout naturellement le mouvement affectif et créateur d’un sujet qui passe de l’être incomplet à l’être comblé.

Ce sentiment de plénitude qu’est la jouissance est intuitif. Non pas mystique ou mystérieux mais qualitatif et direct. Ce sentiment, cette satisfaction, ce contentement, cette allégresse est la saisie qualitative du sujet par lui-même. La jouissance, quelle qu’en soit la forme, est le sentiment d’une densité intérieure qui est en même temps une intensité, c’est la conscience d’une cohérence qui est en même temps cohésion et accord avec soi-même. Mais la densité est ici une intensité, l’accord avec soi-même est un mouvement dans le temps. La jouissance est la plénitude du soi lorsque cette plenitude est dynamique, intense et temporelle.

Je dis alors que la joie est le concept et le terme qui exprimeront le mieux cette richesse de la jouissance. Le plaisir, le contentement, l’allégresse, la satisfaction sont des joies qui peuvent devenir la Joie. Ces affects sont plus que des affects. Ils sont le déploiement intuitif du sujet lui-même. La vie du Désir est la vie du sujet. Il devient clair que le sentiment de plénitude heureuse auquel un Désir peut parvenir est traduisible en termes d’être. La plénitude du Désir et le manque comblé du mouvement temporel sont l’expérience que fait le sujet de son accès à l’être.

L’être n’est pas une transcendance supérieure, ni une déchéance de l’Être. Je n’ai pas affaire à l’Être. J’ai affaire (comme tout sujet) à l’être. Celui-ci est l’expérience de soi lorsque le sujet atteint la densité par la cohérence, et l’intensité par la jouissance.

Loin qu’il soit « manque à être », le Désir-sujet est bien au contraire instauration de l’être, jouissance d’être, jouissance de se saisir comme réalité, plénitude et signification. Que l’expérience quotidienne atteste du renouvellement constant du désir et nous livre le mouvement intérieur du temps comme un rythme de tensions et de détentes, de manques et de plénitudes, ne signifie pas que le Désir ne peut être comblé. C’est le contraire qui est vrai : la dialectique de l’insatisfaction et de la satisfaction est le moteur du dynamisme existentiel. Elle est aussi la preuve que la plénitude est une expérience constamment renouvelable.

Robert Misrahi, Le travail de la liberté (pp 46-56), LE BORD DE L’EAU 2008

Réflexivité pratique constituante

Il n’est pas possible […] que l’activité désirante soit une activité totalement fermée à soi-même, c’est-à-dire opaque, aveugle et pour ainsi dire nocturne. Nous aurions affaire, en ce cas, plus à une gestuelle mécanique qu’à une activité signifiante et libre. Il n’y aurait aucune différence entre cette gestuelle somnambulique et l’immobilité catatonique qui manifeste au mieux l’absence de toute conscience.

Au contraire, l’activité désirante comme constituant un monde signifiant où se déploient les attitudes, les poursuites et les qualités est une activité consciente, c’est-à-dire une activité qui se sait comme telle, et qui se sait toujours comme telle.

[…]

Il n’y a pas là de scission réelle entre moi et moi-même, scission qui jetterait d’un côté l’activité-désir, et de l’autre un je, témoin de cette activité. Ce serait là une vue artificielle qui intérioriserait ce qui est valable pour la perception d’objet, à savoir le fait que toute conscience est conscience d’un objet qu’elle n’est pas. C’est vrai pour le monde réel, extérieur, mais non pas pour la conscience elle-même : elle est simultanément activité et conscience d’activité.

On doit même être plus précis : on constate tout d’abord que l’individu est activité désirante, c’est-à-dire, on l’a vu, activité signifiante constitutive. C’est par là, et ipso facto, qu’il est présent à lui-même, et averti de soi-même comme étant précisément cette activité désirante en train de se déployer.

La réflexivité n’est donc pas une scission mais la dimension de redoublement léger attaché à toute activité signifiante. C’est par ce redoublement et par cette présence à soi-même que l’activité est « arrachement » à l’être « transcendance », c’est-à-dire activité non mécanique qui est simultanément constitution d’avenir (non déductible), constitution de sens (non chosiste) et organisation pratique intelligible (non absurde). Créer le sens et le monde par l’activité désirante est un acte si complexe, originel et polyvalent qu’il implique toujours de soi l’immédiate présence intelligente à soi. C’est cette présence intelligente à soi-même, éprouvée par tout être humain actif et désirant que nous appelons réflexivité.

On peut mieux la saisir sur quelques exemples privilégiés: tout travail sur une machine implique cette réflexivité (puisqu’il suppose une décision constante et consciente qui soutient l’organisation intelligente des gestes) mais aussi toute jouissance physique (sexuelle, ludique, sportive) puisquelle implique sentiment du plaisir et adhésion à ce plaisir, c’est-à-dire la présence même du plaisir pour le sujet ou du sujet dans le plaisir. L’adhésion ici n’est pas une pesanteur ou une opacité: il n’y aurait, en ce cas, aucun plaisir vécu. Songeons aussi au plaisir du plaisir (ou au plaisir de la souffrance) qui manifeste clairement cette adhésion consciente du vécu à lui-même, adhésion qui se maintient et se reporte d’instant en instant. Ainsi, pour nous, tout affect est une réflexivité, même si toute réflexivité n’est pas un affect.

Parce qu’il y a activité, il y a réflexivité. Et cette réflexivité est simultanément travail constituant (intellectuellement poseur de significations pensables et nommables) et activité désirante (charnellement créatrice d’affects et de vécus).

En outre, parce qu’il y a sens et affect, c’est-à-dire ipso facto réflexivité, il y a contingence et dépassement de l’immédiateté opaque.

Parce que l’activité est à la fois lumière et désir (conscience, affect et investissement), elle dépasse la fermeture de l’immédiat et se saisit elle-même comme la réflexivité pratique se rapportant sans discontinuer à un avenir à la fois toujours « présent » et jamais donné.

Mais la réflexivité pratique n’est pas la réflexion. La réflexivité signifie (désigne) seulement le doublement conscient de l’actvité dans son déploiement signifiant, cohérent et continu. Sens, cohérence et continuité supposent I’« activité », c’est-à-dire la présence d’une conscience de soi dans l’investissement affectif et intelligent que constitue toute action : mais cette conscience immédiate de soi est pour ainsi dire phénoménale. Elle se sait seulement comme cette activité singulière et présente, et son « savoir », comme dédoublement organisateur et fondateur de cette activité singulière, ne dépasse pas le champ du présent et de la présence. En d’autres termes, la réflexivité comme conscience immédiate de soi est limitée à sa propre actualité active ou à son activité présente. Elle peut en outre envelopper, impliquer toutes les obscurités, les aveuglements et les ambivalences qui forment le champ où se déploie d’abord la vie affective. Mieux : cette définition de la réflexivité (comme conscience immédiate de soi) n’empêcherait pas de constituer (ou d’in-tégrer) une théorie de l’« inconscient » qui aurait réellement substitué le sens à l’instinct.

L« inconscient » serait alors toute la part de sens qui échappe encore à la réflexivité constituante comme objet explicite de réflexion, mais qui est déjà intégrée dans cette part de sens posée et déployée dans l’activité « immédiate ». Le respect passif d’un chef n’est pas explicitement l’affirmation d’une relation au père: celle-ci peut être « inconsciente », c’est-à-dire impliquée parfois comme le sens même de l’attitude d’obéissance respectueuse à l’égard du chef militaire ou politique. La réflexivité pratique est la décision consciente quoiqu’immédiate de déployer une telle attitude d’obéissance, tandis que l’« inconscient » (pour reprendre volontairement une expression psychanalytique) serait le savoir explicite de l’identification du chef et du père. Nous pourrions dire que l’inconscient du sujet n’est rien d’autre que la conscience du psychanalyste.

Quoi qu’il en soit, seul un travail de réflexion comme redoublement et élargissement de la réflexivité peut dégager les significations obscurément enveloppées dans le déploiement concret de l’activité. Que cette réflexion soit effectuée par un observateur (tel un psychanalyste par exemple) ou par le sujet même de la réflexivité, un changement de plan s’opère puisqu’on passe à un second redoublement, et qu’on produit une sorte d’éclairage vif de la première lumière, ou le passage du clair-obscur à la lumière éclatante. Ce passage et ce redoublement produisent en outre un changement des structures mêmes de l’activité, puisque le savoir nouveau opérera soit l’affirmation d’une nouvelle attitude et d’une nouvelle activité, soit l’enrichissement et la confirmation de la première attitude : le sujet peut fort bien décider de maintenir son affect dans une nouvelle lumière, une nouvelle dénomination, un nouveau système de motivations. La lutte contre le rival (érotique, politique, économique ou culturel) qui est une réflexivité active peut fort bien s’interrompre dès que la réflexion (psychanalytique ou philosophique) la révèle et la nomme comme une « jalousie », mais elle peut fort bien au contraire se maintenir à un niveau redoublé, en renforçant ses motivations ou en trouvant, même dans cette « révélation », des satisfactions complices et de nouvelles justifications de son attitude pratique.

L’essentiel qu’il convient de retenir est que la réflexivité pratique peut fort bien impliquer « inconscience » et ignorance de soi, c’est-à-dire obscurité, contradictions et ambivalences. Nous avons déjà eu l’occasion de le noter : notre doctrine de la réflexivité n’est en rien l’affirmation selon laquelle l’individu serait toujours un cogito souverain et transparent. L’activité désirante est bien plutôt d’abord ignorance et méconnaissance des significations intégrales de ses affects.

Il y a donc lieu d’opposer réflexivité et réflexion.

Mais l’existence de la réflexion (quelle que soit la modalité culturelle de ce travail de second redoublement) n’a pas à être établie: toute la culture en est la manifestation. Ce qui faisait plutôt problème était le passage de l’irréfléchi au réfléchi, et, sur ce point, il nous semble que les doctrines sont bien évasives ou rapides. Au contraire, ce passage est rendu possible, ou en tout cas plus clair, si l’on prend en compte le fait que dès l’origine, dès le déploiement de la plus simple activité utilitaire ou affective, un sujet est là, qui est présent à lui-même dans une relative luminosité.

Cette lumière n’est peut-être d’abord presque rien (songeons à l’humanité malheureuse ou aliénée, persécutée ou inculte), mais elle existe comme lumière, c’est-à-dire comme ce premier dépassement de l’opacité nocturne […]. C’est ce dépassement originaire et rien d’autre, que nous appelons réflexivité pratique constituante.

… »

Robert Misrahi, Les actes de la Joie fonder, aimer, rêver, agir

Robert Misrahi

L’individu comme conscience et comme désir […]

[…]

Pour connaître ce qu’est le Désir, il ne suffit pas d’en faire simplement la cause cachée qui rendrait compte des actions d’un individu. La psychanalyse classique, par exemple, consacre tout son effort à l’élucidation de la signification des actions qui apparaissent d’abord comme obscures ou irrationnelles : rêves, lapsus, conduites aberrantes, délires ou symptômes; et cette élucidation consiste à rapporter ces actions à un désir sexuel « refoulé» ou « sublimé ». On s’aperçoit alors que ce désir, censé rendre compte de l’émergence et de la signification des actions, est réduit au simple fait d’une « pulsion ». Après avoir consacré un immense effort à la mise en évidence d’une sexualité dont l’action était, il est vrai, au début de notre siècle, méconnue ou niée dans l’ordre de la pathologie mentale, les psychanalystes classiques se satisfaisaient, pour définir le désir, d’une évocation sommaire de la pulsion sexuelle, réduite à la recherche d’un plaisir sexuel polymorphe d’abord, et génital ensuite. La psychanalyse contemporaine, certes, s’est dégagée de ce réalisme et de ce réductionnisme organiciste en décrivant les modifications du désir (qu’elles soient imaginaires et oniriques, organiques et symptomatiques, ou manifestées dans la conduite et l’action) comme le déploiement d’un discours et d’un langage. Et ces descriptions des transformations rhétoriques du « discours de l’inconscient » (chez un Lacan par exemple) ne sont pas dénuées d’intérêt. Il reste que le désir lui-même est, d’une part, toujours situé ou défini comme inconscient, et qu’il est toujours, en outre, réduit à n’être qu’une pulsion visant (illusoirement, pensent même certains analystes) à obtenir un plaisir sexuel.

C’est cette réduction du désir à la simple poursuite pulsionnelle d’un plaisir (qu’on se borne d’ailleurs à désigner comme « jouissance ») qui ne nous paraît pas rendre compte de la vérité du désir lui-même.

Il nous semble qu’à situer le désir dans l’inconscient, le psychanalyste propose surtout de n’en rien dire qui soit directement observable et intelligible. L’attention de l’analyste (praticien ou théoricien) est focalisée sur ce qu’il pense être les métamorphoses du désir ou les résistances opposées à son libre déploiement, ou à sa raisonnable maturation ; mais, par cette orientation, elle néglige une tâche appelée pourtant par le statut même du porteur du désir : il s’agit d’un corps-sujet qui est un individu et qui désire – en première personne. Cette tâche est la description phénoménologique du désir lui-même. Avant d’examiner les transformations morbides de ce désir (tâche légitime du thérapeute en tant que tel), il nous semble que le philosophe (qu’il soit par ailleurs enseignant, écrivain ou thérapeute) doit examiner et décrire le désir en lui-même. C’est dire qu’il convient de déployer une phénoménologie du désir tel qu’il s’apparaît à lui-même. Méconnaissance, dénégation, refoulement, sublimation ne sont que des opérations éventuelles de ce désir lui-même, opérations dont la signification approfondie ne saurait être élucidée qu’après la compréhension du désir en tant que tel. Mais ce désir ne saurait être situé comme le veut la psychanalyse avant les actions du sujet, pour en éclairer le sens : par une pétition de principe, le psychanalyste croit éclairer les actions par une pulsion antérieure (simplement abstraite et vide) alors qu’il éclaire cette pulsion par les actions elles-mêmes (discours, rêves et actes du sujet). Seuls les actions et le discours conscient éclairent la pseudo-pulsion antérieure. Ainsi, il y a en fait contemporanéité entre le désir et les actes : le désir est le dynamisme des actes, et les actes sont le sens (confus et enveloppé) du désir.

Notre tâche phénoménologique comportera deux moments ; indissociables dans la réalité, ils doivent être distingués méthodologiquement en raison du caractère successif et discursif du langage que nous utilisons forcément dans la description du désir.

Nous examinerons […] la signification du fait même de désirer, c’est-à-dire les implications logiques et existentielles de cette visée que constitue un désir. […]

[…] nous apercevrons que le désir n’est pas séparable des actions qu’il rend possibles. Mieux : nous nous apercevrons que, loin d’éclairer l’action (dont il serait la cause inconsciente mais distincte), le désir est au contraire éclairé par cette action : ce qu’on dit de lui est en réalité ce qu’on dit de l’action et ce qu’on lit dans l’action. Connaître le désir c’est interpréter l’action qu’il rend possible : non plus en dissociant les deux termes, mais en comprenant que l’action est toujours action d’un désir et que le désir est toujours désir en action.


Examinons donc ce premier aspect du désir qu’est le fait de désirer.

Constatons d’abord que nous avons à décrire une activité et non une entité. L’expression « le désir » est trompeuse par sa structure grammaticale. Ce nominatif risque de nous induire en erreur et de nous convaincre d’entrée de jeu qu’il existe en effet une puissance ou une instance qui serait distincte de notre conscience actuelle. Soyons plus critique et ne décrivons que cela dont nous sommes certains parce que nous l’éprouvons en première personne et pouvons le constater dans le geste global et le visage d’autrui : le désir est d’abord le fait ou l’acte de désirer, et cet acte se livre comme la signification actuelle et évidente des activités. L’acte de désirer se livre à lui-même à travers des activités qui sont à la fois spécifiques et significatives du désir lui-même comme acte de désirer.

Construire ou entreprendre, travailler, produire, créer, communiquer ou voyager, contempler, jouir ou se réjouir, sont des activités concrètes qui, distinctes ou assemblées, peuvent être présentes dans toutes les dimensions de l’action, que celle-ci soit individuelle ou politique, pragmatique ou esthétique, professionnelle ou indépendante. C’est à travers ces activités que se déploie le désir, et le désir n’est pas séparable de ces activités. Nous ne disons pas que le désir est un concept difficile à cerner, ni que l’examen de l’action où il se déploie est un détour méthodologique destiné à appréhender ce que serait le désir en lui-même, indépendamment de l’action. Ce serait une thèse para-psychanalytique. Nous disons au contraire que le désir est présent dans l’action à titre consubstantiel et que la connaissance véritable de l’action en est la lecture en termes de désirs. La réciproque est vraie : la connaissance du désir en est la lecture en termes d’action et d’activités spécifiques.

Il n’y a donc pas, ici, de pétition de principe mais enrichissement réciproque des concepts d’action et de désir : ils s’impliquent réciproquement.

Mais cette implication est un enrichissement dont nous saisirons l’importance ultérieurement, lorsque nous étudierons les contenus significatifs du désir. Auparavant, il est nécessaire et possible de décrire pour lui-même ce qui se déploie en général dans l’activité spécifique du désir et qui est, nous l’avons annoncé, l’acte même de désirer.


En utilisant le terme de « désir», fût-ce en l’écrivant « Désir », nous aurons toujours présente à l’esprit l’actualité effective de l’acte de désirer. Le concept substantif désigne seulement le fait que cet acte de désirer est permanent. Il est en effet la réitération indéfinie du « désirer », non pas comme report indéfini de la satisfaction, mais comme vécu constant de l’acte de désirer et des contenus qu’il implique et peut toujours impliquer : attente et satisfaction, ou déception. Qu’est-ce donc que le « désirer » ou, comme nous dirons plus simplement, le désir ?

Le désir est d’abord une conscience. Non pas une connaissance réflexive, ni une introspection réflexive qui se proposerait d’élucider (valablement ou non) les raisons de son propre mouvement ou les motifs de son dynamisme. Certes, le désir a le pouvoir constant de se transformer en réflexion sur soi et en connaissance, c’est-à-dire, si l’on veut, en interprétation de son propre déroulement ; mais cette potentialité pose précisément le problème de la connaissance et de la réflexion des actions, et nous ne pourrons en traiter qu’ultérieurement. Avant d’être une éventuelle connaissance de soi, le désir est une conscience.

C’est en tant que conscience que le désir est d’abord donné à lui-même. Là se situe le fait premier de l’intériorité, lorsqu’on se propose de dire l’individualité non plus seulement comme forme singulière, spatiale et universelle (son corps et son visage) mais comme acte vivant d’individuation. Cet acte ne peut être saisi que comme intériorité, et cette intériorité première est un désir qui est une conscience.

L’individu (vous, moi, un autre) est d’abord conscient de son désir, non pas en tant qu’il se comprendrait pleinement lui-même dans l’immédiateté de sa vie, mais en tant qu’il se saisit lui-même comme désirant l’accès à un objectif ou à la réalisation d’une fin, cet accès et cette réalisation valant à ses yeux comme promesse de jouissance et revêtus dès lors d’une double signification: ils sont à la fois, pour la conscience, valeur et désirabilité.

Dès l’abord, plusieurs significations sont ainsi liées : le désir est la conscience actuelle de désirer la réalisation d’une fin non actuellement donnée, réalisation destinée à procurer une jouissance ultérieure qui sera une jouissance actuelle. Le mouvement dynamique, l’intelligibilité de l’action éclairée par sa fin, et l’anticipation de la jouissance ou de la satisfaction qui accompagneront cette séquence de vie, sont simultanément présents dans le désir, c’est-à-dire dans l’acte effectif et conscient de désirer une fin et la jouissance qu’elle implique.

Cette conscience de désirer, ce désir permanent et dynamique, sont une conscience qualitative : ils sont de l’ordre de l’intuition affective ou de la sensibilité affective de la conscience. Mais cette intuition affective, sur laquelle nous devrons revenir dans un instant, ne saurait être éclairée si nous n’insistons pas auparavant sur sa dimension fondamentale : la conscience.

Celle-ci est la forme même de la donation du désir. Elle n’est pas une « lumière » contingente, différente du désir, et qui pourrait éclairer ou ne pas éclairer un désir qui serait distinct de cette lumière. La conscience du désir est la conscience de désirer, c’est-à-dire plus précisément encore la conscience en tant que mouvement dynamique orienté vers une fin et une jouissance.

Ce Désir-conscience peut être parfaitement clair, il peut poursuivre des buts clairement définis comme fins porteuses de satisfaction ou de jouissance. Il peut aussi être obscur et confus : la conscience des buts désirés n’implique pas la compréhension entière du sens de ces buts. Si une « causalité » du désir existe, la conscience de désirer n’implique pas la connaissance de cette « causalité», que celle-ci soit « historique », « sociologique » ou « psychologique ». Sans même se référer à l’hypothèse d’une causalité, il peut fort bien se faire que les contenus, les implications, les motifs et les raisons d’un désir ne soient ni répertoriés, ni distingués, ni saisis explicitement pour eux-mêmes. L’amour d’un être donné pour une personne donnée, la raison d’une « passion » artistique ou professionnelle peuvent fort bien rester obscurs ou confus pour la conscience spontanée: il n’en reste pas moins que, dans tous ces cas, le désir est conscient de lui-même comme acte de désirer des fins à travers des actions.

Le désir est précisément cet acte qui comporte la conscience de soi-même comme poursuite d’une fin et d’une satisfaction, c’est-à-dire d’une fin satisfaisante (comme sens, comme réjouissance, comme plaisir ou comme jouissance). Pour serrer la réalité au plus près, il faudrait dire que le Désir est l’individu lui-même comme conscience désirante.

Il convient de reconnaître aussi que la conscience ne peut pas ne pas être Désir, puisque celui-ci est le mouvement concret de la conscience comme temps qualifié, en tant qu’elle déploie sa vie en poursuivant et son présent et son avenir (parfois même son passé). Nous ne disons pas que la conscience est nécessairement sexualité. Nous disons tout autre chose : la conscience, « intellectuelle » ou « affective », est nécessairement Désir car elle est par essence, comme fait premier, le mouvement conscient de la vie individuelle comme déploiement qualitatif de sa temporalité active (ou de son activité temporelle) en tant qu’elle poursuit la satisfaction.

On peut donc dire que le Désir est l’essence de la conscience.

Mais cette formulation ne doit pas signifier seulement que la part la plus importante et la plus décisive de la conscience (comme individualité) est en effet le Désir, c’est-à-dire l’affectivité et non plus la raison.

La définition essentielle de la conscience comme Désir doit en outre signifier nettement la vérité réciproque : l’essence du Désir est la conscience. L’individu est par essence Désir, c’est-à-dire activité consciente et conscience active de désirer. Qu’il soit en même temps conscient des buts et des fins de l’action est impliqué par la signification même du Désir comme mouvement de la conscience affective vers un avenir non encore présent et source future de jouissance. Il n’y a donc pas à réduire le Désir à ses buts et à ses fins objectives, comme il n’y a pas à le séparer de ces buts ni de ces fins.

Nous pouvons rassembler les résultats de ces analyses dans un premier constat : le Désir est nécessairement une conscience de soi comme acte, mais il n’est pas nécessairement une connaissance de soi comme réflexion et compréhension.

Pour apporter un peu de clarté dans ces questions, nous distinguerons donc deux niveaux de la conscience de soi : nous appellerons réflexivité la présence de la conscience spontanée à elle-même, et nous réserverons le terme de réflexion au second niveau de la conscience, celui par lequel elle se fait connaissance rationnelle, compréhension et retour redoublé sur elle-même.

Dans cette perspective, une conclusion s’impose à nous : le Désir comporte par lui-même et en lui-même une structure de réflexivité. Et, parce qu’il n’est pas une connaissance, nous dirons que le Désir est une réflexivité non cognitive.

Insistons, dans cette première étape, sur le fait que l’individu concret est une réflexivité désirante ou, plus simplement dit, un Désir comme conscience de désirer ou une conscience de soi comme désir.

Robert Misrahi – la jouissance d’être – le sujet et son désir , pp 72-78

Robert Misrahi

Qu’est-ce que j’entends par sujet?

Robert Misrahi

Tout individu human.

Je n’entends pas par sujet ce qu’on dit couramment. Qu’est le sujet couramment? C’est-à-dire pour Descartes ou Kant le sujet c’est la raison, la liberté maîtrisée. Le sujet est l’individu pleinement maître de lui-même.

Je dis non.

Cette affirmation, selon laquelle le sujet défini simplement en termes traditionnels est la raison en nous, comporte un danger et une erreur : un danger car en affirmant que le sujet est rationnel et en observant la vie autour de nous, nous nous apercevons que la vie n’est pas forcément raisonnable. Autour de nous, il y a guerre, violence, souffrance et aussi confusion, obscurité, illettrisme, ignorance. C’est le fait, un aspect – mais non le tout – de la réalité.

Devant cet aspect de la réalité, les philosophes contemporains, les psychologues, aussi bien Sartre que Lacan sont tentés de nier l’existence du sujet parce qu’ils constatent ou croient constater que l’action humaine n’est pas sa propre maîtresse, qu’elle ne découle pas d’une maîtrise de soi ou de la rationalité. Ils croient constater que la réalité humaine ne découle pas d’une liberté vraie et par conséquent ils nient l’existence du sujet.

Mais pourquoi font-ils cette négation? Parce qu’ils ont défini a priori le sujet par la raison, comme étant l’ensemble des facultés de l’esprit ainsi qu’on le disait au XVIIIe siècle comme on a commencé à le dire avec Descartes mais comme on l’a dit surtout avec Kant.

Dans l’esprit de nos contemporains le sujet est donc cette rationalité, inefficace dans la réalité et donc inexistant, disent-ils. Et voilà pourquoi ils peuvent affirmer soit que notre action est conduite par quelque chose qui n’est pas un sujet, l’inconscient, soit par un sujet inconscient mais c’est aussi l’inconscient, soit que notre action n’est pas conduite par la raison.

Mais alors si l’on est amené à nier le sujet face à ce que l’on va appeler l’incohérence du monde ou la violence, la déraison du monde, si devant cette déraison du monde on est amené à nier le sujet, quelles seront les forces, les recours, les moyens, les voies qui nous permettraient de reconquérir notre maîtrise sur le monde?

Si l’inconscient est radical, si les lois sociologiques ou économiques sont radicales, si un déterminisme extérieur ou intérieur s’impose a notre action comment peut-on espérer, comment veut-on faire croire que l’on pourra reconstruire une liberté, une harmonie, une société, un individu?

Il faut que le sujet existe déjà, dans la vie la plus immédiate pour que l’on ait une chance à un certain moment de l’approfondir, de le reconstruire, lui et la vie. Voilà pourquoi je vais vous proposer et c’est l’essentiel de ce que j’ai à vous dire, une autre théorie du sujet, une autre par rapport aux théories traditionnelles qui sont rationnelles ou aux théories contemporaines qui sont négatrices.

Alors qu’est-ce que je propose? Qu’est-ce que je vois? Je vais utiliser pour décrire cela que je vais nommer sujet une méthode qui s’appelle la phénoménologie. Je vais décrire ce qu’est un individu et en quoi et comment il est un sujet. J’appelle sujet tout d’abord un individu qui est conscient de lui-même, conscient de son existence.

Là, nous sommes conscients d’être ici. Nous sommes par conséquent dès le départ conscients d’être nous-mêmes et c’est ce que j’appellerais la première structure du sujet, nous sommes dans ce que j’appellerais la réflexivité. Nous sommes à une légère distance de nous-mêmes, même si nous sommes en activité, en train de conduire une voiture ou de construire un mur. Même si nous sommes dans l’action quotidienne, dans l’action dite immédiate, cet immédiat est un immédiat conscient en première personne.

Je sais que c’est moi qui construis ce mur, je sais que c’est moi qui conduis cette voiture ou qui écris cette phrase. Autrement dit, l’individu human est à la fois une identité (c’est moi) et une conscience de soi (je sais que c’est moi qui suis là). Il y a là une distance à soi. Je ne dis pas qu’elle est rationnelle car cette distance à soi peut être nourrie d’idées fausses je conduis une voiture et je lis mal un panneau. Je puis très bien être conscient de moi et être dans l’erreur, dans la confusion ou dans l’ignorance de mon passé par exemple et les psychologues ont attiré notre attention à bon droit sur la place du passé dans la construction de la personnalité, mais je puis l’ignorer.

Je puis préférer tel met, telle boisson sans savoir pourquoi, il faudrait que je creuse dans mon enfance, mais en tous les cas je suis conscient de préférer tel ou tel mets. Pourquoi est-ce que j’insiste? Parce que Si l’on supprime cette « légère conscience de soi », si on la nie, la méconnaît, on va être réduit à l’état de robot, on va faire que celui qui conduit une voiture ce n’est pas moi, ni quelqu’un, ce n’est pas un sujet en première personne, c’est X, n’importe qui, on ne sait pas trop qui conduit cette voiture. C’est ce que l’on est tenté de dire aujourd’hui : on parle de dépersonnalisation, du corps morcelé, de l’absence à soi-même; bref on prend pour la réalité normale et fréquente, des pathologies du sujet. 

Robert Misrahi « Le Sujet et son Désir »
(Editon pleins feux)

[Illustration: Paul Guaguin, autoportrait]

Réflexivité et réflexion (philosophie interactionnelle)

« [La] conscience [la plus immédiate et élémentaire d’être là] n’est ni une connaissance ni une réflexion, ni une méditation, elle n’en est pas moins une conscience. En outre, cette conscience n’est pas anonyme, même si sa structure est universelle. Elle est au contraire singulière et identitaire. Le corps-sujet est une individualité singulière capable de se reconnaître comme source unitaire d’une action. Être en mesure de dire: je peins ce meuble ou je graisse cette serrure, c’est être capable de se reconnaître et de se saisir de l’intérieur comme source d’une activité significative qui a lieu dans l’espace habité. L’ignorance où peut être cet individu du sens de l’histoire, du fonctionnement du cerveau, ou du rôle de l’enfance dans l’émergence de sa conscience, n’empêche pas qu’il soit toujours saisi lui-même par lui-même comme l’origine unifiée d’une action unitaire. Il est toujours en mesure de dire : « C’est moi qui l’ai peint, c’est moi qui l’ai fait. ». L’individu peut être privé du savoir de lui-même ou du monde, il peut ne pas « comprendre » le monde ou ses propres passions, il n’en est pas moins toujours conscient de son être comme identité active, c’est-à-dire comme corps-sujet.

Celui-ci, comme spécification de l’individu concret, est le lieu même où se déploiera le sujet au sens plein. Mais, pour accéder à la pleine compréhension de ce sujet, il convient de poursuivre auparavant la description de sa première apparition comme corps-sujet.

En se saisissant de l’intérieur comme présence à soi et corps actif, l’individu sait en même temps que son être comporte une extériorité. Il n’est pas nécessaire que l’individu soit « objectivé » par un regard malveillant pour qu’il soit en mesure de s’appréhender lui-même comme extériorité. Les activités spontanées élémentaires sont par elles-mêmes non pas seulement accompagnées de conscience spatiale, mais constituées par cette conscience spatiale. L’individu actif (mais également l’individu au repos) se saisit immédiatement comme déploiement inscrit ou situé dans un espace qui, en l’enveloppant, le délimite et le pose comme tourné vers l’extériorité par ses propres limites. La conscience active du corps-sujet qui se meut dans l’espace est simultanément conscience intérieure et directe de soi-même et conscience de sa propre spatialité charnelle. Entreprendre une quelconque activité « matérielle » (tailler un arbre, déplacer de la terre, affûter un outil, peindre, fondre, clouer, ranger, coudre, couper un vêtement, taper à la machine, conduire un engin, etc.), c’est présupposer un contact entre un élément significatif du monde matériel situé dans l’espace et son propre corps saisi par « son côté » extérieur : les mains, ou les bras, intégrés au schéma corporel global. L’individu déploie donc un espace qui est certes dynamique et orienté par le haut et le bas, l’arrière et l’avant, la latéralité de droite ou de gauche, la symétrie et la dissymétrie; mais il déploie en outre un espace qui comporte une intériorité — la sienne propre —, et plusieurs formes d’extériorité : la sienne propre, envers immédiatement saisi de cette intériorité, et celle des objets par où ils sont à la fois perceptibles et manipulables.

Le langage quotidien, tout incorrect et métaphorique soit-il, exprime parfois très bien cette réalité duelle de la spatialité de l’individu : l’homme politique « se positionne », c’est-à-dire qu’il précise les relations qu’il entretient avec les groupes politiques dans un espace électoral, et il implique par là même que les autres ont aussi certaines relations avec lui-même, une certaine perception de lui-même et de son extériorité. Le groupe militaire, qui « arrive sur zone », cherche parfois « le contact ». Le langage exprime bien la structure bipolaire de la conscience spatiale de soi-même : le corps-sujet se déployant « intérieurement » dans l’espace extérieur, sait immédiatement et inversement qu’il comporte, lui aussi, tout naturellement une extériorité, c’est-à-dire une face extérieure à la fois matérielle et perceptible, charnelle et signifiante.

Ce qui est ici en acte, chez le corps-sujet, c’est-à-dire l’individu considéré encore simplement dans sa présence charnelle élémentaire, C’est une puissance intrinsèque de toute conscience : la réversibilité. La conscience corporelle de soi est en même temps la conscience d’une potentialité inverse, à savoir la possibilité d’être saisi et perçu de l’extérieur. Nous retrouverons cette puissance de réversibilité à un stade ultérieur de notre description du sujet. Qu’il suffise ici d’en noter l’émergence originelle, c’est-à-dire contemporaine de la première considération du sujet comme individu.

Cette conscience réversible de la spatialité charnelle du corps-sujet n’exige pas le miroir comme sa condition de possibilité ou de révélation. C’est l’inverse qui est vrai : le sujet ne peut se reconnaître dans un miroir (et donc le faire fonctionner) que s’il est déjà en mesure de se saisir « réflexivement » lui-même comme intériorité ayant une extériorité, celle-ci étant lui-même comme individu s’appréhendant de l’intérieur, dans une réflexivité sans miroir. »

(Robert Misrahi , La Jouissance d’être Le sujet et son désir)

A : Le développement de l’argumentation ne contredit-il pas la thèse énoncée dans la première phrase selon laquelle la conscience de l’être-là n’est pas une réflexion ? Elle est une réflexion.

B : la réflexivité serait déjà une réflexion ? la conscience serait donc selon vous déjà d’emblée une réflexion ? Que signifie donc agir sans réfléchir ?

A : Une réflexivité qui ne serait pas réflexive ?? La phrase « agir sans réfléchir » ne signifie pas agir sans conscience, mais agir sans délibérer.

B : à vous lire il y a donc bien une conscience spontanée qui n’est pas une délibération ? si vous confondez la propriété réflexive de la conscience et la réflexion, cela ne revient-il pas à confondre conscience et réflexion? Même sans y réfléchir, ne sait-on pas toujours que nous sommes là ? Et ne savons-nous pas que nous le savons ? 

« Aussi bien en tant qu’il a des idées claires et distinctes, qu’en tant qu’il a des idées confuses, l’Esprit s’efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie, et il est conscient de son effort. » (Spinoza Eth. III 9)

A : La conscience est nécessairement réflexive. Elle est donc réflexion. L’être-là de la chose qui est devant moi n’est pas réflexive. Cette pomme qui « est là » sur mon bureau ne le sait pas, car elle n’a pas de conscience. Mais mon propre être-là conscient est bien réflexif. Je le sais, sinon, je ne pourrais pas même l’énoncer. Descartes l’a dit clairement. Même chez Heidegger, d’où provient cette expression d’être-là (Da-sein), l’être-là n’est pas dénué de conscience réflexive, même s’il est « jeté » dans sa solitude « dans-le monde », et même si Heidegger, voulant s’échapper de tout cartésianisme, cherche à éviter toute terminologie de la conscience, et préfère le langage de l’être. Mais comment peut-on parler explicitement de conscience, tout en l’identifiant à un « être-là », et en même temps dire que cette conscience « n’est pas réflexion » ?

B : vous dites « La conscience est nécessairement réflexive. Elle est donc réflexion. », quelle différence faites-vous entre conscience et réflexion ? Si nous appelons réflexion l’acte de reprise par l’esprit de l’idée que nous avons, comment selon vous cet acte est-il possible si nous ne savons pas que nous avons une idée ? Autrement dit, si l’idée n’est pas accompagnée de la conscience de l’idée, c’est-à-dire si nous n’avions aucune idée de l’idée, comment est-il possible de commencer à réfléchir sur l’idée ? Si nous confondons réflexivité (propriété inhérente à la conscience qui est un recul sur elle-même) et réflexion (acte de penser sa pensée), comment différencier le moment où nous réfléchissons, du moment de la spontanéité irréfléchie ? Que toute conscience ne soit pas philosophe c’est certain, mais ne pas philosopher signifie-il être inconscient ? N’est-ce pas ce que dit Spinoza en Eth. III 9 ? Toute la partie III de l’éthique décrit les hommes dans leur spontanéité, s’agit-il pour autant de la description d’un inconscient ? Ou bien plutôt d’une anthropologie de la conscience irréfléchie mais toujours consciente ? Vous dites « … mon propre être-là conscient est bien réflexif. Je le sais, sinon, je ne pourrais pas même l’énoncer. Descartes l’a dit clairement. Même chez Heidegger, d’où provient cette expression d’être-là (Da-sein), l’être-là n’est pas dénué de conscience réflexive, même s’il est « jeté » dans sa solitude « dans-le monde » » cette réflexivité que vous décrivez, s’agit-il d’une réflexion ? Ou bien de l’Esprit lui-même en tant qu’il est un mode de la pensée ? 

« …l’idée de l’Esprit et l’Esprit lui-même sont une seule et même chose conçue sous un seul attribut, à savoir, la Pensée. L’existence de l’idée de l’Esprit, dis-je, et celle de l’Esprit lui-même suivent en Dieu de la même puissance de penser et avec la même nécessité. Car en réalité l’idée de l’Esprit, c’est-à-dire l’idée de l’idée, n’est rien d’autre que la forme de l’idée en tant que celle-ci est considérée comme un mode du penser sans relation à un objet ; en effet, dans le même temps que quelqu’un sait quelque chose, il sait par là même qu’il le sait, et il sait en même temps qu’il sait qu’il sait, et ainsi de suite à l’infini. » (Spinoza Eth II 21 scolie)

Un changement préliminaire et approfondi : la conversion existentielle. (« écrire le bonheur » pp21-26)

L’instauration de l’harmonie et de la joie d’exister suppose l’instauration et le développement de la démocratie puisqu’il s’agit d’accroître la liberté concrète et la réciprocité. Ce combat implique aussi la poursuite de la justice sociale et économique.

Mais ce serait une erreur de croire que le combat politique et la transformation des institutions sont des actions suffisantes pour l’instauration d’une vie libre et heureuse pour le plus grand nombre. Si les hommes du nouveau pouvoir sont encore des individus poursuivant dans l’irréflexion les buts de la spontanéité aveugle et conquérante, il est prévisible que les mêmes problèmes resurgiront. Les attitudes anciennes annuleront les progrès institutionnels et les espérances.

Les esprits doivent donc être « changé » avant les institutions. En outre, les institutions de l’avenir ne pourront être vraiment neuves et efficaces que si elles sont anticipées et élaborées par des esprits individuels déjà transformés.

Notre tâche, ici, sera donc d’abord existentielle et individuelle. Parce qu’il s’agit d’abord (on l’a vu plus haut) de combattre les sources du malheur ordinaire avant de travailler à l’élaboration d’un nouveau bonheur, nous allons examiner l’action individuelle et préliminaire qui rendra ultérieurement possible une construction du bonheur personnel d’abord et de la démocratie heureuse ensuite.

Cette démarche préliminaire que doit accomplir l’individu, nous l’appellerons la conversion.

Il ne s’agit pas d’une simple conviction, ni d’un effort de la bonne volonté, ni d’une « révélation » métaphysique. La conversion est un travail; elle est un acte riche, complexe et patient qui doit être décrit avec soin si l’on souhaite que la démarche existentielle qu’il implique soit efficace et sérieuse.

La conversion, ici, est une démarche réflexive sans transcendance. Par lui-même, le terme de « conversion » implique le retournement complet du regard de l’esprit, son renversement ou son inversion. En même temps, il implique le sentiment intense et simultané du long travail et de la brusque lumière, accompagnant l’entrée dans un nouveau monde.

Il existe des moments où la souffrance intérieure est telle que le sujet se trouve en situation de crise : pour lui, l’intolérable étant atteint, il doit choisir entre un abandon total à cette souffrance, c’est-à-dire à la destruction de soi ou à la mort, et un nouveau départ, radicalement autre. C’est dans ce moment extrême de la crise que peut se situer la conversion.

Celle-ci est à la fois une rupture créatrice et une opération de la réflexion. Comme acte radical, elle est la volonté de rompre avec les habitudes de pensée et avec les vécus affectifs qui avaient constitué toute la vie passée, dépendante et souffrante. La rupture créatrice dit ceci : « trop c’est trop », « j’arrête », « je refuse ce passé, ces normes, ces conflits, ces croyances qui m’ont conduit là où je suis ». Cet acte est toujours possible puisque le sujet est toujours déjà une liberté.

Et cet acte neuf est un nouveau commencement. En effet, la rupture est destinée à interrompre une passivité et non pas à détruire gratuitement. La rupture avec le passé est clairement destinée à reconstruire un avenir qui sera un nouveau monde et non pas un champ de ruines.

Rendu possible par la rupture, un travail réflexif va s’imposer. C’est lui qui va constituer la motivation en même temps que le fondement de la nouvelle manière de vivre.

Ce que la conversion renverse et inverse d’abord, c’est la relation de priorité entre le sujet et le monde : ce n’est pas le monde qui impose ses significations et ses structures au sujet, c’est au contraire le sujet qui impose au monde ses significations, ses structures et ses valeurs. Un paysage est le fruit d’un travail humain et d’une perception de l’esprit et non pas un fait extérieur, obiectif et déjà tout constitué. Une situation de « famine » est souvent le résultat d’une action humaine (incompétence, prévarication, guerre) et non pas un fait premier; lorsque la pénurie est objective, sa signification et ses conséquences ne sont pas « objectives », elles sont les fruits de jugements humains qui, en la condamnant à bon droit, transforme la pénurie en « famine » et appellent à une action libératrice.

La conversion est précisément cette prise de conscience de la liberté créatrice du sujet, non seulement dans son action, mais déjà antérieurement à elle, dans l’interprétation qu’il donne de la réalité. C’est cette prise de conscience qui va être féconde. Le sujet fut libre en « s’arrachant » au passé, il sait maintenant (ayant contesté la priorité des choses et des événements sur lui-même) qu’il est libre aussi parce que c’est lui, sujet, qui construit les significations et les valeurs.

Cette prise de conscience sera dynamisante : puisqu’on a été libre jadis face à un monde qu’on a en fait fabriqué soi-même, on pourra également être libre dans l’avenir en reconstruisant sa vie sur d’autres bases que les bases anciennes. La nouvelle découverte de la liberté est réflexive, et elle est l’instauration de l’autonomie. Il sera sa propre source et son propre fondement, et cela aussi bien quant au contenu de ses convictions et de ses valeurs que quant à la destination de ses actes. Le sujet se posera désormais comme la source de sa propre éthique et de sa propre vie.

De quelle éthique s’agira-t-il ? C’est le deuxième stade de la conversion qui donnera la réponse : le sujet instaurera une éthique de la joie. Pourquoi ? Qu’est-ce à dire ? En quoi y a-t-il là une conversion ?

C’est qu’il s’agit d’un nouveau renversement. Le suiet détruit et inverse sa croyance ancienne dans la fatalité du malheur. Au lieu de considérer que la condition humaine est irrémédiablement tragique, le sujet considérera au contraire que la destination de l’homme est la joie et non la guerre. Ce n’est pas là une simple conviction : c’est la conséquence logique du fait que tout sujet est Désir, et par conséquent désir de joie.

Nous sommes en présence de l’aspect existentiel de la conversion. S’avisant qu’il est à la fois et source d’autonomie et Désir, c’est-à-dire poursuite de la jouissance, le sujet va pouvoir décider de se consacrer enfin à la construction d’une joie solide et substantielle. Cette conversion existentielle est donc comme un parti pris de la joie. Ce parti pris n’est pas arbitraire puisqu’il résulte d’une réflexion patiente et approfondie sur la nature du sujet humain et sur la conscience de ses véritables pouvoirs. C’est ce long travail contre les traditions et les préjugés, contre le pessimisme et la complicité, c’est ce long travail de libération intérieure qui va rendre le sujet capable de reconstruire enfin sa vie dans la perspective de la joie et du sens.

Mais rien de tout cela ne serait possible si le sujet restait seul. C’est par la reconnaissance de l’autre que l’autonomie et la joie du sujet prendront leur sens. Mieux : la reconnaissance du suiet par l’autre sera l’une des indispensables conditions de l’accomplissement de la joie.

Mais ne l’oublions pas : le sujet dont il est désormais question est un suiet réfléchi et transformé. C’est par rapport à ce nouveau sujet que doit être pensée (et repensée) la relation à l’autre. Nous entrons alors dans la troisième dimension de la conversion : il s’agit d’une conversion à la réciprocité véritable.

Les anciennes attitudes spontanées de l’angoisse et de la compétition devront être renversées. Mais cette conversion devra aussi être le fait de l’autre : l’un et l’autre, le sujet et son miroir, le sujet et son alter doivent se convertir simultanément à la réciprocité. Chacun, abandonnant sa présomption, devra passer de la réversibilité en miroir à la réciprocité sans calcul. Les sujets pourront alors entrer dans le domaine de l’affirmation désintéressée de l’autre, affirmation qui sera accompagnée de la joie d’être reconnu par l’autre d’une façon désintéressée. La conversion à la réciprocité est donc l’abandon de l’échange calculé et le choix du don réciproque. Peut naître alors une authentique et double reconnaissance.

Une fois accompli ce long travail préliminaire de la conversion réflexive (sur les trois plans de l’autonomie personnelle, du choix du bonheur et de la réciprocité véritable), c’est l’épanouissement de la vie libre et heureuse qui peut alors s’effectuer. Nous sommes maintenant en mesure de définir et d’instaurer quelques-uns des contenus de cette vie heureuse qui pourrait être le bonheur même.

La construction du bonheur

  Robert Misrahi, film de Dominique-Emmanuel Blanchard, scénario Robert Misrahi et Nicolas Martin, lectures : Tania Rizk

DVD éditions Le Bord de l’Eau, 2012

chapitre 3 la conversion

Lecture : Robert MisrahiLe travail de la liberté

« La conversion est un acte de la volonté, un acte volontaire. Elle est le refus de la vie empirique et banale qui allie l’ennui, la servitude et la souffrance, auxquels peuvent s’ajouter la misère et la solitude. Mais elle est aussi l’affirmation d’une nouvelle attitude et d’un acte nouveau. La conversion est donc à la fois courage et invention ; elle est un dynamisme, un effort et non pas l’attente passive d’une révélation qui viendrait d’en-haut ou d’ailleurs. La conversion ici est humaniste et non pas religieuse, volontariste et non pas contemplative, un travail de l’esprit réfléchi et non pas la réceptivité d’une sensibilité. Elle réagit puis elle agit. Elle construit par ses propres moyens. »

RM :

La conversion va être l’acte, ce que j’appelle l’acte du commencement. Le commencement de la nouvelle éthique, c’est une conversion mais cette conversion n’est pas une fulguration, n’est pas le fait d’être envahi par une idée tout-à-fait neuve qui nous tomberait dessus. Cette conversion va être un acte. Un acte, c’est-à-dire ce que j’appelle aussi ailleurs dans un de mes livres, le travail de la liberté. Ce travail de la liberté est un travail opéré par la liberté et destiné à la liberté. C’est le travail effectué par la liberté pour la liberté. Effectué par une liberté première.

Je distingue deux niveaux – ce que ne font jamais les contemporains – il faut distinguer deux niveaux : il y a la liberté première [celle dont nous avons parlé jusqu’ici], elle est totale mais elle est confuse, elle est obscure, elle est ignorante, elle est contradictoire, elle est conflictuelle, elle est aveugle, elle est violente. Elle est ignorante, mais c’est de la liberté. Et puis il y a l’autre liberté qui va être le même pouvoir d’initiative mais cette fois éclairée et reprise en mains par lui-même. C’est un pouvoir d’initiative qui va construire désormais ses valeurs, ses but, sa vie. C’est la liberté de second niveau.

Le travail de la liberté effectué par la conversion est le passage, (le travail effectué sur soi, je vais creuser tout-à-l’heure) c’est le passage d’une liberté première un peu confuse et chaotique, et anarchique, à une liberté éclairée, maîtrisée, heureuse, indépendante. La première était une liberté dépendante, la deuxième va être une liberté indépendante, vraiment.

Lecture : John Cowper Powys,  Apologie des sens

« Toute âme, à condition seulement de savoir se dégager de l’esclavage où la maintiennent les pseudo philosophies, les pseudo sciences bâtardes qui entravent la foi qu’elle a en elle-même, a la faculté de changer de forme, de consistance, de champ d’opération, de résidence. »

RM :

Tout cela est le travail de la conversion.

Lecture : Robert Misrahi, Le travail de la liberté

« La conversion, comme travail de la liberté, est cette contestation réflexive du réel tel qu’il est donné, contestation qui ne vise pas seulement à inverser ou à renverser mais encore à instaurer et à construire. »

RM

J’ai à peine besoin de préciser que cette conversion n’est pas religieuse. Il ne s’agit pas d’être brusquement éclairé par une lumière qui viendrait d’un être supérieur et transcendant qui serait différent du monde qu’on appellerait Dieu ou l’Être avec une majuscule. La conversion dont je parle n’est pas religieuse, elle n’est pas rituelle, elle ne se réfère à aucune prêtrise, à aucun salut transcendant. Donc à aucune croyance, à aucun immédiat. C’est une activité philosophique. Il n’y a pas de dieu dans mon système, je ne vois pas comment il trouverait une place. Mais quand même, ce n’est pas seulement parce que ce mot a eu une grande force, la force de la renaissance à une nouvelle vie, que je l’ai choisi, c’est parce que étymologiquement, dans sa signification sémantique, comme on dit, dans sa signification même, le sens même du mot, conversion veut dire retournement. On se retourne à 180 °.

Les premiers qui ont opéré la conversion, justement, ce ne sont pas les religieux, ce ne sont pas les chrétiens, ce ne sont pas les pères de l’Eglise, ce sont les philosophes : Platon, Plotin. La conversion, souvenons-nous du mythe de la caverne, est le fait que l’un des individus, l’un des prisonniers de la caverne, décide de se retourner et de regarder, non pas vers le fond de la caverne où il croyait voir la vérité, mais de se retourner à 180 d° et de découvrir l’ouverture de la caverne où, de l’autre côté, il y avait le soleil, c’est-à-dire la source de la vraie vérité, la vérité vraie, ou la vérité. La conversion est un acte philosophique de retournement sur soi. C’est cet acte, qui est possible, que je veux intégrer à ma philosophie et qui est le moment indispensable de la construction d’une éthique. D’une éthique qui travaille avec tous les éléments donnés dans la nature humaine, dont -et voici un élément de la nature humaine qu’on oublie- ce pouvoir de la liberté d’inventer un futur et un avenir, ça fait partie de la nature humaine.

Si je dis nature humaine, peut-être que je vais penser ou certains vont penser à Spinoza parce que Spinoza parlait de la nature, bien entendu, identifiait Dieu à la Nature. Est-ce que Spinoza appelle une doctrine de la liberté qui ressemblerait un peu à celle que je propose ? Je crois que c’est un peu différent. Je ne dis pas ça pour me démarquer de Spinoza. Spinoza est mon plus grand philosophe, je reconnais pour moi deux influences fondamentales, vous savez (je m’excuse de me répéter auprès de mes amis), ces deux influences fondamentales sont Spinoza d’abord et Sartre ensuite. Spinoza pour la joie, Sartre pour la liberté. Mais chez les deux je trouve en même temps, ce sont en même temps des tremplins pour essayer d’aller plus loin grâce à eux. Grâce à Spinoza je sais que le désir vise la joie mais Spinoza affirme aussi en même temps que tout est déterminé et là je ne comprends plus comment on peut passer à cela qu’il appelle la liberté. Pour lui il n’y a qu’une liberté. Ce que j’appelle la liberté seconde, pour lui c’est la liberté. Et quelle est-elle ? Elle est le fruit du raisonnement qui va connaître les causes. Mais là je ne comprends plus, si on était causé auparavant on reste toujours causé par la suite. Comment se fait-il qu’à un certain moment l’individu décide de s’arracher aux causes, lui qui est causé ? Ce n’est pas possible. Il y a une contradiction majeure chez Spinoza, c’est celle-là. Comme il y a une contradiction majeure chez Sartre, c’est que… il ne voit pas à quoi sert la liberté.

La conversion est donc un acte, c’est un acte du sujet, c’est un acte de la liberté, cet acte n’est pas religieux… Je vais essayer d’entrer dans sa description Comme il n’est pas mystique, qu’il n’est pas mystérieux, il doit être possible de parler de cet acte. Il doit être possible de le connaître. C’est d’ailleurs ce que je dis de toute réalité, même du bonheur qui est le centre de ma philosophie. Du bonheur, je sais qu’on peut parler. Revenons à la conversion. Elle a deux aspects. Tout d’abord la conversion est acte de rupture, elle est un vrai nouveau commencement. Recommencement puisque j’ai déjà vécu, j’ai vécu dans la souffrance, dans l’aliénation, et puis je recommence ma vie. Je l’appelle commencement par commodité ; c’est un recommencement. Mais recommencer ne veut pas dire reprendre.

Lecture : MontaigneEssais, livre III-2

« Nous autres, principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, devons avoir établi un patron au-dedans auquel toucher nos actions et selon celui-ci, nous caresser tantôt, tantôt nous châtier. J’ai mes lois et ma cour pour juger de moi et m’y adresse plus qu’ailleurs. »

RM

Ce dont je parle est un vrai recommencement. On va commencer une nouvelle vie.

Lecture : Robert MisrahiLa jouissance d’être

« Ainsi, la conversion est la justification réflexive en même temps que la mise en œuvre du rôle du sujet comme source du sens et des valeurs et aussi comme signification du désir comme mouvement vers le préférable. Par la conversion le désir-sujet met explicitement en œuvre à un niveau second de la réflexion son propre pouvoir constituant comme sujet et comme désir transmuté. Ce niveau réflexif et inversé est le niveau second de la liberté. »

RM

C’est un acte brusque de rupture. Mais ce n’est pas le tout de la conversion. Elle a un deuxième aspect, inséparable du premier et c’est le travail, le lent travail de la raison à travers le temps de ma réflexion et de ma souffrance.

Lecture : Jean Giono, Que ma joie demeure

« – Alors, dit l’homme, c’est toi qui donnes le bonheur ?

   – Je ne me fais pas plus fort que les autres, dit Bobi, j’essaie d’être raisonnable. »

RM

Une fois que j’ai pris la décision radicale du changement, j’ai un lent travail, un nouveau et lent travail à faire qui va être d’abord un travail d’information culturelle et philosophique. Il faut que je sois au courant, quand même, de tout ce qui se fait et en littérature et surtout en philosophie. Et puis un travail aussi sur moi, un travail de connaissance sur moi à ce moment, moi qui ai déjà réfléchi à mes pouvoirs. Dans ma conversion j’ai déjà découvert mon pouvoir de ma liberté. Je sais ce que je suis comme sujet en général. Mais peut-être que je ne sais pas encore suffisamment qui je suis comme personne concrète. C’est le moment. Dans ma conversion, avant de me mettre au travail, à l’œuvre plutôt, avant de m’embarquer, je vais accomplir mon acte brusque et commencer à m’informer, je fais de la philosophie et je m’interroge sur ma personne. Je m’interroge sur mon désir, je fais un travail d’introspection, de réflexion, de mise au point, de dépassement, de critique. Je vais critiquer tout cela que j’ai cru, tout cela qu’on m’a fait croire. Je vais le critiquer, le dépasser, je vais essayer de préciser ce à quoi je veux croire maintenant et ce que je vais construire. La conversion c’est deux lignes : rupture brusque, travail constant.

Lecture : Robert Misrahi, Les Actes de la Joie

« La liberté seconde est qualitativement différente de la liberté aliénée qui  l’a rendue possibleTout en conservant avec ce premier stade un rapport d’antériorité et d’homogénéité qui peut seul rendre compte du passage de l’une à l’autre forme de la liberté. »

RM

Ainsi donc il y a deux aspects dans la conversion : c’est une rupture brusque – synchronique –  comme disent les contemporains – et en même temps un travail au long cours, diachronique. Mais ces deux aspects comportent – et c’est cela que je voudrais définir un peu, rapidement – trois moments. Il y a comme trois tâches de la conversion, elle a trois boulots à accomplir, aussi bien comme rupture brusque que comme travail constant, à propos de trois questions.

La première c’est la conversion comme retour sur soi, la conversion vers soi-même. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Dans le régime empirique de l’existence, comme je dis, dans la manière habituelle et facile de vivre où l’on est aliéné, balloté, dépendant des évènements extérieurs, où on affirme que les événements extérieurs ont leur déterminisme, qu’ils sont plus forts que moi, qu’ils sont des obstacles insurmontables et que les significations extérieures sont des significations objectives, elles sont vraiment dans les choses, il y a vraiment une idée de justice, une idée de générosité, objectivement, peut-être pas au ciel mais en-dehors de l’humanité, ça c’est l’attitude empirique. C’est l’empirie, le monde de l’expérience, qui me commande. En quoi va consister ma conversion ? Elle va renverser le mouvement. Au lieu que je sois là, un individu qui essaie de se débrouiller dans la forêt de l’existence et qui reçoit les forces de l’extérieur (c’est ainsi qu’on décrit l’humanité aujourd’hui : les forces présentes, les forces passées, l’individu balloté, produit), je vais me retourner sur moi-même et découvrir que c’est moi qui commande tout ce jeu. C’est par moi qu’il existe un concept, une idée. Il faut que je sois créateur pour qu’une signification surgisse. La première conversion est indispensable : le retour sur son propre pouvoir et sa liberté, donc sa liberté seconde. Là, cette fois, je vais découvrir et que j’étais libre et que j’étais créateur et que je suis maintenant libre d’une liberté nouvelle qui cette fois va recevoir le contenu que je vais décider de lui donner. Je veux changer de vie. Et bien je peux très bien décider de changer de vie, je peux décider mille choses pour ma nouvelle vie. Ça c’était la première conversion.

Deuxième conversion, peut-être la plus importante : c’est la conversion vers autrui. Je vais l’appeler conversion réciproque. Il faudrait l’appeler « conversion réciproque à la réciprocité ». On a vu que l’individu a une structure spéculaire c’est-à-dire une structure en miroir qui est en rapport tout-à-fait naturel avec autrui. Mais ce rapport naturel est trop souvent un rapport spontané, conscient mais spontané, conscient mais pas réfléchi et ce rapport naturel est tel que j’ai trop souvent – sinon moi, du moins les autres – trop souvent on a le sentiment, l’envie, la propension, on va dire, à utiliser autrui, à faire d’autrui un instrument, à faire d’autrui un outil, soit comme dans l’esclavagisme un outil véritable qui va travailler pour nous, ou comme dans le capitalisme -un certain capitalisme- un individu exploité, on va l’utiliser, on va mesurer ses compétences, c’est-à-dire s’il est utile ou non, soit même on va l’utiliser – je pense aux dialectiques de la liberté chez Sartre – on va tenter de l’utiliser pour asservir sa liberté pour qu’il me reconnaisse et que je sois son dieu, etc. C’est la propension, la facilité : utiliser et dominer. C’est comme ça que vivent les gens ils veulent dominer, ils veulent se montrer, ils veulent s’affirmer, s’affirmer c’est se montrer contre. On va renverser tout ça. Ici, dans la conversion, il va y avoir réciprocité : je donne sans calcul, je donne sans attendre qu’on me réponde. Si on me répond c’est une joie, c’est la joie que bien sûr j’attends, mais je donne vraiment car j’ai vraiment joie à donner. Je donne et le fait de recevoir est comme un plus, comme on dit vulgairement, un accroissement c’est-à-dire jamais un dû. Ca n’est jamais un calcul, on ne donne pas par calcul, on donne pour donner en signe d’affirmation de l’autre. Le don qu’on fait à autrui c’est un signe d’affirmation de l’autre, c’est un signe de reconnaissance. Ici la deuxième conversion va être l’affirmation que l’autre est un sujet donc va être une véritable reconnaissance de d’autrui.

Lecture : Robert Misrahi, Les Actes de la Joie

« La conversion réciproque n’est pas seulement le fait de se tourner vers l’autre tandis qu’il se tourne vers moi, chacun des sujets privilégiant l’autre comme centre focalisateur du nouvel univers commun ; elle est aussi et en même temps une conversion active c’est-à-dire la conscience que le monde issu de la rencontre est un monde à construire et non une donnée à constater. »

RM

Première tâche : je découvre mon propre pouvoir créateur de valeurs. Deuxième tâche : je découvre qu’autrui est aussi créateur de valeurs et qu’il est valeur. Je vais construire des valeurs, je sais que j’en ai le pouvoir, je viens de découvrir qu’autrui est la valeur centrale, je viens de l’affirmer, qu’est-ce que je fais de tout cela ? Eh bien je vais vivre la troisième conversion, c’est ce que j’appelle la jouissance du monde, avec autrui. Plus seul maintenant puisque la conversion a été faite, donc je suis avec autrui. Je suppose, c’est implicite, que l’autre a fait ce même chemin. L’autre ne me considère pas comme un objet, il me considère comme un sujet, il y a un échange, il y a une vraie réciprocité. La réciprocité est la réciprocité des échanges gratuits alors que la réversibilité c’est l’échange calculé d’échanges équivalents. C’est ou militaire ou commercial ou juridique. C’est intéressant, ça peut créer les civilisations, ça ne donne pas la joie. La joie c’est le don sans calcul réciproquement effectué, sans calcul. Alors, une fois les deux premières conversions effectuées, il faut effectuer la troisième, avec autrui, dans la réciprocité, il va être décidé, on va décider, ça va être ça la conversion, de se réjouir de la vie. On va déployer ce que je vais appeler, ce que j’appelle la jouissance du monde. A ce moment on va comprendre qui oui, en effet, la vocation de l’être humain c’est le bonheur c’est-à-dire et la jouissance et la réflexion parce que tout ce qu’on a  va construire on le construit d’une façon bien maîtrisée, bien intelligente, bien consciente, bien partagée, mais bien fondée également, mais ça va être au service d’une jouissance. On va décider ensemble, nous qui sommes convertis, qui avons dépassé le religieux, les mythes, les superstitions, les combats, les violences, les fausses valeurs, on a dépassé tout ça ensemble, eh bien maintenant, on va décider de… eh bien on va voyager ensemble. Les êtres qui s’aiment peuvent dire qu’ils vont effectuer ensemble le voyage de l’être c’est-à-dire la jouissance du monde.

Qu’est-ce que c’est, cette jouissance ? Tout le monde connaît et peu le connaissent en même temps. Ce sont les mêmes plaisirs que nous pouvons évoquer aisément mais qui ont été transformés parce qu’ils ont été passés au crible de la conscience et de la réflexion. Les plaisirs charnels les plus simples, les plus évidents, mais ils sont passés au crible de la réflexion, ils passent au niveau non pas des plaisirs mais de la jouissance éclairée. Alors il y aura les plaisirs, les plaisirs de la chair, les plaisirs de la table, mais éclairés et choisis, voulus, limités s’il le faut.

Je pourrais en somme résumer ces trois moments de la conversion par trois résultats. Et les trois résultats c’est : l’autonomie, quand je me suis retourné sur moi-même et trouvé mon pouvoir, la réciprocité quand j’ai découvert la place centrale d’autrui, et la jouissance quand j’ai découvert que l’humanité n’est pas vouée à la souffrance mais au bonheur. Il faut jouir de la vie et jouir des richesses, contemplatives ou actives, de la vie.

Autonomie, réciprocité, jouissance. Nous l’avons notre éthique !

Une figure de ski nommée conversion (p35 –  p40)

Les compétitions de ski sont fréquentes. Il n’est pas nécessaire de le pratiquer pour les admirer et y prendre plaisir. Le connaisseur sera évidemment mieux placé que l’amateur pour dire les raisons de son admiration mais des plaisirs moins riches n’en sont pas moins des plaisirs.

J’admire la vitesse et l’élégance des mouvements, j’imagine à la fois la tension du skieur et ses performances. Certes, je ne connais rien au sport alpestre mais la beauté des pistes et des paysages, l’efficacité des skieurs, leur souplesse, leur force, leur attention, parfois leur beauté naturelle ou la beauté des figures, sauts, slaloms, descentes que je dirais « en quinconce », tout ce véritable spectacle me donne plaisir et joie, même si j’ignore le nom des concurrents, l’état du classement ou les chances de victoire de tel ou tel. Je regarde et j’admire une compétition réelle mais je me souviens aussi que j’ai pu admirer la retransmission télévisée de telle ou telle manifestation toujours avec une vive admiration et un plaisir calme, sans nervosité ni émotion, comme si, moi aussi, de loin, je jouissais de la vitesse qui déploie le vert et le blanc, le risque et l’assurance. La foule crie ses encouragements, Colette, mon épouse (compétente, elle), toute tendue et admirative, me dit : « Regarde ! Regarde ! » Et il est vrai que, à la montagne ou à la « télé », la synthèse que réussissent les skieurs entre l’audace et la perfection est assez « époustouflante ». Pour moi, un vif plaisir de l’esprit naît de cette contemplation.

J’aime aussi observer et admirer les cours de ski.

J’apprends alors une chose stupéfiante : dans le langage spécialisé de ce sport dur, poétique et rêveur, on appelle « conversion » une certaine figure que tout futur skieur, amateur ou professionnel, doit savoir réaliser.

Elle consiste en ceci : en piquant verticalement dans la neige l’un de ses skis, et en prenant appui sur lui, le skieur arrêté peut se retourner et placer ses deux skis dans la direction inverse de celle qui était la sienne avant l’arrêt. Cette manœuvre est indispensable pour tourner ou changer de direction. En général, il y a inversion du sens du mouvement.

Ainsi, par la conversion (dont la technique est à la fois simple et indispensable, disent les professionnels), le skieur peut renverser, inverser la direction qu’il avait d’abord choisie. Il peut revenir, tourner, quitter la piste, repartir autrement et ailleurs, revenir à son point de départ, son commencement, ou se fixer un tout autre but que celui qu’il s’était d’abord fixé ou qu’on lui avait fixé.

Cette technique, ce véritable acte de renversement, comporte à mes yeux une signification et une richesse considérables.

Je vois tout d’abord que, à propos et à l’occasion de cette figure, tout le monde peut comprendre le mot conversion. Chacun peut comprendre qu’il s’agit ici d’un mouvement physique de renversement, d’un geste de l’ensemble du corps qui inverse la direction de son regard et la direction de son mouvement.

Non seulement chacun peut comprendre ce mot « dans l’abstrait » mais il peut aussi aisément en imaginer la réalisation et, au besoin, l’effectuer lui-même.

Sur le plan empirique et matériel, le mot, son sens et son incarnation ne présentent donc aucune difficulté. Avant de considérer un autre plan, poursuivons notre première élucidation.

Lorsque le skieur a décidé de mettre en œuvre une conversion, il l’a décidé librement. Un choc, un obstacle, une maladresse, un accident n’auraient pas produit une conversion mais une chute et un arrêt. Un renversement mécanique du corps, au cours d’une chute, n’aurait pas non plus produit une conversion. Il est alors clair que celle-ci est un acte qui a du sens (même à son niveau) et que cet acte est libre. La décision de la conversion est un acte libre et, donc, toujours possible.

Cela ne signifie pas que cet acte est sans raison, simple caprice absurde ou acte gratuit sans motif et sans but. Bien au contraire, le skieur s’est d’abord volontairement arrêté, puis il a délibérément engagé son changement de direction en opérant sa conversion. En outre, cet acte a été motivé : le skieur a voulu éviter un obstacle, ou terminer sa randonnée, ou la poursuivre dans une autre direction. Ou, tout simplement, « rentrer à la maison ».

La situation est parfois plus dramatique : une troupe de skieurs peut dévaler à vive allure en sens inverse, un grondement lointain peut annoncer une avalanche. La conversion devient alors urgente et salvatrice. De simple figure de style ou moment de promenade, la voici qui devient planche de salut. La conversion, en cas de danger, est la seule voie de secours, la seule sauvegarde permettant le « salut », c’est-à-dire la préservation de la vie face à une menace qui pourrait étre fatale. Face à la mort possible, il est des circonstances où la conversion est la seule solution salvatrice.

Nous pouvons comprendre maintenant en quoi la figure de ski nommée conversion revêt une signification considérable : elle éclaire et peut symboliser une autre conversion qui, elle, se déploie dans l’intériorité, au coeur de la conscience. Je ne songe pas le moins du monde a une conversion religieuse. Celle dont je parle maintenant est purement « psychologique » puisquelle est opérée par le « moi », le sujet, en lui-même et par lui-même. Si l’on imagine, pour simplifier, que le moi, l’individu en son for intérieur est comme un mouvement dynamique vers l’extérieur et vers des buts, la conversion sera ici le renversement, l’inversion du mouvement de la pensée et du désir, sur le modèle de la conversion à skis.

Par exemple, cette conversion renversera la croyance selon laquelle les choses nous détermineraient et nous définiraient, et la remplacera par son contraire : « C’est nous qui définissons les situations et les significations de l’existence et nous déterminons. » Autre exemple : « Je suis sujet central et l’autre est mon outil » sera remplacé par : « L’autre est (comme moi) sujet central », et je peux, dans une relation réciproque Je-Tu, lui être utile tout en restant sujet libre et (comme lui) central. Troisième et dernier exemple : au lieu de croire que la vie humaine est destinée à, « faite pour » la souffrance, comprendre au contraire qu’elle est destinée à la joie puisque l’essence de la conscience est le désir et donc la poursuite de la vie et de la joie.

Certes, cette conversion réfléchie de nos buts et de nos attitudes est plus difficile et plus longue à réaliser qu’une conversion à skis. Mais l’observation et la verbalisation de cette petite performance sportive, si plaisante, peuvent au moins nous aider à comprendre (ou à commencer à comprendre) ce que pourrait être une conversion existentielle: les deux conversions sont des renversements, des inversions de sens; elles sont toutes deux des initiatives, des décisions libres; elles sont toutes deux entreprises en situation d’urgence ou de crise; elles sont toutes deux à la fois des décisions brusques et le fruit d’un travail.

Quoi qu’il en soit, cette proximité des deux démarches permet d’affirmer que si la démarche sportive est compréhensible et réalisable par tous, la démarche existentielle, « psychologique » et éthique est également réalisable par tous ceux qui en auraient le profond désir. Après tout, il n’est pas « évident » pour tous de faire du ski. Mais tous le peuvent s’ils « s’investissent » et se mobilisent.

N’y a-t-il pas, cependant, une différence radicale entre le ski et l’existence ? Le ski n’est-il pas simplement un sport de compétition ou, plus simplement encore, une activité ludique de divertissement, tandis que l’existence humaine serait uniquement grave et sérieuse, valable et non pas futile ?

On récusera aisément cette opposition. Je ne dis pas que la vie est un sport ni que le sport doive être pour tous la vie même. Mais je remarque que le sport, et notamment le ski, se propose d’accéder à certaines formes de la joie (performance personnelle, victoire, épanouissement, jouissance de la nature et de sa beauté) tandis que l’existence humaine se propose également d’accéder à certaines formes de la joie (plaisir, contentement, satisfaction, accomplissement). Le divertissement n’est pas extérieur à l’existence humaine et à sa profondeur, de même que l’existence humaine n’est pas extérieure au pur plaisir, au dépassement et au semi-ment de plénitude active et contemplative.

On pourrait simplifier ces idées en disant, comme Guy de Coubertin, que les vertus du sport préparera aux vertus de la vie. Mais cette simplification appauvrit simultanément la signification respective de chaque sport comme dépassement spécifique de la nature et la signification philosophique de l’existence comme recherche et accomplissement de la plénitude.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que cet accomplissement n’est réalisable qu’après… une conversion.

Une fois celle-ci réalisée, la différence radicale entre un exercice musculaire qui apporte des joies et une existence vraiment libérée qui accède à la joie, cette différence devient évidente. Le sport n’est pas déprécié comme tel, il est éclairé comme étape éventuelle d’un accomplissement plus profond.

Quant au ski lui-même, on saura gré à ses promoteurs d’avoir su reconnaître et mettre en œuvre avec pertinence la signification évidente d’un terme dont les penseurs croient parfois qu’il est bien difficile à comprendre. 

Les nouveaux chemins de la connaissance (Adèle Van Reeth 27-09-2013 – Une Ethique de la Joie)

Robert Misrahi

Robert Misrahi :

« Je suis, je voudrais être un philosophe, c’est à dire un individu qui désire fonder et construire sa vie par lui-même et qui s’efforce de diffuser et de partager ce désir d’autonomie.

En quoi allait consister cette philosophie qui est une éthique ?

C’est ce que nous allons découvrir peu à peu avec le déploiement de ma vie qui, en fait, est le déploiement de ma pensée. 

C’est que je suis comme habité et porté par une grande passion qui est une grande certitude. Cette passion active dirai-je, est à la fois l’expression de tous mes choix, de mon être passé et l’expression de l’enthousiasme et de la force que j’acquière par le développement de ma propre réflexion ».

Adèle Van Reth : – Vous venez de lire un extrait de votre propre autobiographie, Robert Misrahi, un extrait de la « Nacre et le Rocher », autobiographie au nom magnifique publiée aux Editions Encre Marine en 2012. Dans cet extrait, vous dites qu’être philosophe c’est se construire par soi-même.

Robert Misrahi :

-Etre philosophe, c’est d’abord se détacher de la quotidienneté, c’est-à-dire de tout ce qui se passe quotidiennement, un peu par hasard, un peu « à la va comme je te pousse », c’est prendre une légère distance et puis décider de n’agir désormais qu’à la lumière d’une réflexion bien fondée.

Cette réflexion bien fondée nous convainc aisément, très vite, que nous avons à construire notre propre autonomie, c’est-à-dire à poser nous-même et à choisir nous-même, à poser les principes qui vont orienter notre vie.

Nous allons tenter de réaliser ce que, à la lumière de la réflexion, nous aimerions bien être, nous aimerions bien vivre. On pourra constater qu’à le vouloir, sérieusement, nous le réalisons.

On peut appeler autonomie, par conséquent le fait de se donner à soi-même sa propre loi.

Bien entendu, c’est une démarche à laquelle tout le monde fait allusion mais que l’on prend peu au sérieux. Il faut la prendre au sérieux cette démarche d’autonomie !

Elle marque d’abord, c’est sûr, une certaine solitude, une sorte de différence entre ce que l’on dit d’habitude et ce que l’on va soi-même montrer, démontrer, éprouver, construire.

Il y a donc une certaine solitude, une certaine distance mais qui ne sont pas le moins du monde le fait de sombrer dans un gouffre, sombrer dans un pessimisme.

La solitude n’est qu’un moment passager de réflexion et de construction. Mais reconnaissons, il faut avoir le courage de cette solitude pour commencer à construire une vie qui ne sera pas une vie solitaire.

AVR : Le courage serait donc l’élément nécessaire pour devenir philosophe ?

Il y a un autre élément sur lequel vous insistez beaucoup dans votre philosophie, c’est celui de désir. Puisque vous avez parlé de volonté, il faut vouloir se donner les moyens de devenir ce que nous voulons être mais vouloir ne suffit pas. Il ne suffit pas de vouloir pour devenir. Quel rôle joue le désir dans cette pensée ? 

RM : Absolument, vous avez raison. La volonté n’est qu’un mot, c’est une faculté qui a été inventée par les philosophes du XVIIème. La vérité c’est que le moteur de notre action est le désir mais un peu différent de tout ce qu’on entend aujourd’hui.

Aujourd’hui on entend par désir une sorte de force obscure et aveugle d’origine physiologique et qui nous commanderait. J’estime au contraire que le désir est un élan habité par notre présence. C’est à dire d’abord notre pensée et ensuite notre réflexion.

Je prendrai un exemple simple : je suis en train de faire mes courses dans une rue commerçante. Je n’ai pas l’intention de réfléchir ni à ma vie ni à mon avenir, non, je suis juste en train de faire mes courses. Je suis semble-t-il mu par mon désir mais ce désir, constatons qu’il est intelligent, je ne m’arrête pas à tous les magasins,

Lorsque je m’arrête à un magasin, c’est que je l’ai choisi, mon désir choisi. Imaginons que c’est une librairie, dans ce magasin encore une fois je choisis si je trouve ce que je désire, je suis satisfait je puis partir et poursuive ma voie, si je ne trouve pas, je ne tombe pas dans le désespoir, je me dis que je repasserai quelques jours plus tard ou bien que je téléphonerai au libraire. Autrement dit, le désir est intelligent.

Tout cela va contre ce que l’on nous dit aujourd’hui que le désir serait une force aveugle et destructrice. Il n’en n’est rien. Ce qui est vrai, reconnaissons-le, c’est que le désir d’abord commence par être une spontanéité qui n’est pas forcément adéquate, intelligente.

Je puis très bien en choisissant le livre que je vais acquérir, je puis très bien faire un mauvais choix, me tromper, je puis très bien faire une erreur dans mes choix.

Si je suis en voiture, si je conduis, j’arrive à un carrefour, je prends une voie, il se peut très bien que je prenne une mauvaise voie.

Le désir est intelligent, il choisit, mais il n’est pas toujours adéquat, il peut très bien être erroné, maladroit, contradictoire.

Par exemple, je désire être heureux. Je veux être heureux tout de suite, maintenant complètement. Qu’est-ce que je fais ? Je prends de la drogue et là résultat, je me détruis. Mon libre désir était un désir non réfléchi, maladroit, erroné, contradictoire, contre-productif comme on dit.

Autrement dit, nous sommes mus par le désir mais ce désir est une présence, à la fois d’une énergie et d’une conscience.

Allons un peu plus loin, essayons de décrire un autre aspect du désir. On nous dit aussi que le désir est manque, on, c’est à dire, Lacan, Sartre, Hegel et que, par conséquent, un manque par essence qui ne saurait être comblé. Voilà pourquoi on devrait pouvoir affirmer que la conscience est par essence, conscience malheureuse.

Il n’en est rien, je vais employer un mot un peu fort vous en conviendrez ; c’est une forfaiture de dire que le désir est par essence un manque qui ne saurait être comblé.

Toute l’expérience humaine prouve le contraire : il y a des désirs qui sont comblés. Le cultivateur sème son blé puis il le récolte et il a la satisfaction de récolter sa moisson. Nous avons soif, nous buvons et nous sommes rassasiés. Le désir est un manque mais provisoire.

Le manque dans le désir est un moteur, la source d’un dynamisme. Mais alors, que vise le désir ? Le désir vise justement et par définition la satisfaction.

AVR : Spinoza présente le désir comme élan habité. Un désir bien compris qui est la condition du bonheur ou de la joie.

Votre pensée du désir est-elle identique à celle de Spinoza et sinon sur quel point êtes-vous en désaccord ? 

RM : Vous posez la question centrale :

Il y a une différence considérable entre l’ensemble de la philosophie de Spinoza et la philosophie que j’essaie de proposer. Cette différence est le déterminisme.

Spinoza pose un déterminisme radical, total et insurmontable déterminisme de la nature ce que nous appelons la nature physique, le monde extérieur, déterminisme également dans les pensées et donc déterminisme du désir et des affects.

Je ne pense pas que le désir soit déterminé comme le décrit Spinoza ou nos contemporains qui sont fascinés par l’idée de déterminisme sans se rendre compte qu’ils se contredisent.

Il y a une contradiction totale qui est la suivante :

Comment peut-on contester notre vie ordinaire qui est une vie passive et non autonome, comment peut-on rejeter cette forme de vie si nous sommes déterminés ?

Si nous sommes déterminés nous allons rester dans le déterminisme.

Pour que nous puissions nous arracher au déterminisme, il faut que nous soyons déjà capables de nous arracher c’est-à-dire que nous sommes déjà libres. 

N’ayons pas peur du mot liberté. Liberté ne veut pas dire tout de suite action intelligente et heureuse. Liberté veut dire actions autonomes je puis très bien décider des actions dont je suis la seule source et qui sont erronées, je puis très bien les éclairer et je vais construire des actions ordonnées.

Je vais construire des actions ordonnées. Ce qui m’intéresse chez Spinoza ce n’est pas la théorie du déterminisme.

L’individu est d’abord totalement libre mais Sartre a oublié de dire que l’individu totalement libre peut prendre des décisions erronées. 

AVR : Si vous prenez vos distances avec le déterminisme de Spinoza, accordez-vous toutes vos faveurs à la liberté sartrienne, c’est à dire à l’existentialisme qui consiste à dire Sartre vient de le dire lui-même que l’homme devient ce qu’il décide.

RM : -Je tiens à manifester toujours ma dette à l’égard de Sartre ;

Je pense que Sartre est le 1er philosophe qui ait expliqué clairement bien qu’on ne le lise pas en détail ce qu’est la contingence de l’action quotidienne. Dans l’action quotidienne, nous pouvons agir vers une direction A ou vers une direction B toujours et sans exception. Nous sommes source d’initiative, même le cerveau est source d’initiative mais Sartre s’arrête là, nous sommes source totale d’initiative donc source de responsabilité.

Oui, nous sommes à la source de ce que nous allons faire mais ce que nous allons faire va t’il nous combler ? Pas forcément.

Ce que nous allons faire si nous le faisons dans la hâte, si nous le faisons dans l’imprudence et dans l’irréflexion, ou pour le dire autrement, dans la spontanéité, nous allons le plus souvent accomplir une action erronée qui risque de se retourner contre nous ou bien d’être inutile.

C’est pourquoi je tente avec mes moyens de compléter la philosophie de Sartre par l’intervention de la réflexion.

C’est-à-dire que la véritable Liberté sera le redoublement de la première liberté par une seconde qui elle, sera une liberté réfléchie or l’être humain qui est une conscience, tout être humain est une conscience fut-elle erronée ; tout être humain est une conscience, toute conscience peut se redoubler et devenir peu à peu réflexion.

C’est la définition même de l’être humain d’être d’abord une simple conscience et ensuite la possibilité de devenir une conscience réfléchie.

C’est pourquoi je tiens à ce que je vais appeler une doctrine des 2 libertés : nous sommes libres spontanément toujours mais maladroitement et nous allons être libre d’une façon heureuse cette fois et non pas dépendante, libre d’une façon heureuse dans tous les sens du mot heureux c’est-à-dire adéquat, intelligent, réussi, accompli, réfléchi si nous réfléchissons, si nous mettons en œuvre ce que j’appelle une liberté de second niveau mais pour que l’être humain parvienne à cette liberté de second niveau que va donner d’abord la culture, la philosophie etc…, pour que l’être humain puisse parvenir à cette liberté, il faut avoir le courage d’affirmer qu’il était déjà libre au 1er niveau. Et c’est ce que nos contemporains ne souhaitent pas ou n’osent pas affirmer. 

AVR : Vous pensez à qui quand vous parlez des contemporains ?

RM : A Onfray qui se gargarise du déterminisme des situations.

AVR : Il y a peut-être d’autres philosophes que Michel Onfray qui reconnaissent ce que vous dites.

RM : Vous avez tout à fait raison. J’ai de très nombreux échos de collègues philosophes, d’amis, d’enseignants, d’écrivains qui sont bien d’accord avec cet appel à la liberté.

On ne peut pas ne pas être d’accord avec cet appel à la liberté puisque tous les déterministes signent leurs œuvres et tous les déterministes expliquent leur doctrine comme étant la doctrine véritable mais pourquoi est-elle véritable si elle est déterminée ? Tous les déterministes s’attribuent un mérite ; le mérite de l’affirmation d’une doctrine vraie qui soit le déterminisme. Ils ont inventé !

Il faut admettre en même temps que nous admettons la liberté de l’humanité il faut admettre son pouvoir d’invention.

S’il n’y avait pas dans l’humanité un pouvoir d’initiative et d’invention il n’y aurait pas d’histoire.

L’histoire n’est pas le moins du monde, comme le croient nos déterministes, le résultat des causes passées sur le présent, l’histoire est le fruit de l’action de notre pensée de l’avenir sur notre présent. 

AVR : Ce qui ressort de votre itinéraire philosophique, Robert Misrahi, mais aussi des philosophes dont vous êtes l’héritier c’est le souci et le souhait de proposer une pensée de l’actif, de l’activité créatrice. Vous avez évoqué ces 2 libertés :

La 1ère qui est vécue comme une forme de déterminisme et ensuite la seconde, une liberté réfléchie pleinement acquise.

Le problème est de savoir comment passer de la 1ère liberté à la seconde. Est-ce que ce n’est pas dans cette question de l’activité mais aussi du concret que se trouve la clé du passage de l’une à l’autre comme semble le dire Spinoza qui présente l’homme sage comme étant celui qui sait prendre plaisir autant qu’il est possible aux choses : profiter des parfums, des plantes du sport, de la musique, du théâtre.

Comme si la clé de conversion résidait en partie dans la prise en compte des affects comme celui du plaisir. 

RM : Oui bien sûr, mais il faut comprendre que le plaisir est la manifestation de la réussite du désir. C’est-à-dire que le plaisir implique autant la pensée que le désir lui-même implique la pensée.

Le plaisir n’est pas un événement physique, matériel, aveugle, obscur, un tsunami, un tonnerre ; le plaisir est une activité de l’ensemble de l’être humain, y compris de son consentement. S’il n’y a pas consentement, c’est à dire activité de l’esprit, s’il n’y a pas consentement, il n’y a pas plaisir (plaisir de la table, du sport, de la musique….) il faut qu’il y ait présence et activité de celui qui prend plaisir.

La vérité c’est que le plaisir nous met sur la voie de ce qui est désirable. Le plaisir nous met sur la voie de ce qui est désirable parce que cela est la complétude. Nous savons que le désir est un manque provisoire destiné à devenir comblé, à devenir plénitude, plénitude modeste s’il s’agit de plaisir modeste, plénitude intense s’il s’agit de musique, d’amour, de réussite de sa vie, la plénitude peut être intense et c’est cela qui est visé. Voilà pourquoi Spinoza m’a intéressé parce qu’il sait que ce qui est visé c’est la joie mais la joie réfléchie, la joie active, une joie qui le fruit de sa propre activité, de sa propre créativité, de son propre dynamisme créateur. 

AVR : Comment définissez-vous la joie ici Robert Misrahi ?

RM : La joie est précisément le sentiment d’une totalité à laquelle nous sommes parvenus, c’est-à-dire d’un accord avec soi-même et d’un accord avec le monde. Cet accord étant à la fois une pensée et une intuition, c’est-à-dire une jouissance immédiate mais au niveau de la pensée.

Lorsque nous écoutons une musique lorsque nous assistons à un opéra, nous éprouvons une joie qui est une joie active parce que nous sommes présents, comblés.

Nous sommes dans un temps qui est en même temps hors du temps et c’est cela la grande joie d’une œuvre d’art, de la contemplation de la beauté, de la contemplation des splendeurs du monde si j’ose dire.

AVR : Mais cette joie est encore une fois le résultat d’un travail, d’un itinéraire, peut-être philosophique, d’une réflexion. Elle n’est pas immédiate. On a peut-être ici entre le désir immédiat puis le désir bien compris puis enfin la joie ce que serait une voie proprement philosophique telle que vous l’entendez ?

RM : Vous avez raison d’insister il y a en effet une médiation qu’il faut nommer, sur laquelle il faut réfléchir.

La médiation va être la souffrance. Parce que la vie quotidienne avec ses choix erronés va nous plonger, chacun le sait bien, dans la difficulté, les difficultés du désir non accompli, soit de la concurrence, soit de  l’accord de nos désirs avec ceux d’autrui. Donc la vie quotidienne est à la fois notre vie libre et spontanée est en même temps notre vie incohérente et souffrante.

Cette souffrance à certains moments, pourvu qu’on ne se satisfasse pas de la pensée facile du déterminisme qui consiste à dire c’est nécessaire, je n’y peux rien, ce n’est pas de ma faute, non on ne se satisfait plus de cette attitude, on s’aperçoit que sa souffrance mobilise toute notre personnalité.

Si nous souffrons par exemple du départ d’un être aimé ce n’est pas parce qu’il s’est déplacé dans l’espace et qu’il a accompli un voyage que nous souffrons c’est parce que nous l’aimons mais cet acte d’amour est un acte de l’esprit, c’est notre acte qui fait notre souffrance et nous pouvons insister sur notre souffrance, nous le faisons librement.

Et nous pouvons aussi rencontrer des souffrances tellement graves qu’elles nous mettent en danger de mort. J’appelle cela la crise.

Une crise est le moment ou la souffrance atteint un extrême qui, s’il se poursuivait, conduirait à la mort, soit la mort symbolique l’immobilité, la dépression, le dégout de vivre, la nausée comme disait Sartre.

Soit au contraire cette souffrance extrême peut nous conduire à ce que je vais appeler le coup d’arrêt qui consiste à dire : ou je continue et je meurs je n’ai pas envie de mourir donc j’arrête, j’arrêt quoi ? J’arrête de souffrir de cette façon, c’est-à-dire d’accepter le monde tel qu’il est actuellement, tel que je l’ai fait et qui me fait souffrir.

Je suis la cause de ce fait que le monde me fait souffrir.

J’arrête c’est-à-dire que, à ce moment, au moment de la crise, on décide de ce qu’on peut appeler une rupture, rupture qui pour être féconde doit être plus qu’une rupture.

Il ne s’agit pas de seulement casser avec le passé et s’ouvrir à l’avenir, il s’agit de renverser notre point de vue ancien, qui était le point de vue passé et de nous ouvrir à un nouveau point de vue. C’est-à-dire qu’ici nous sommes face à une conversion. Conversion philosophique indispensable. 

AVR : Une conversion qui en appelle à une responsabilité du sujet immense puisque vous avez dit il s’agit de se considérer comme étant la cause du malheur, de ne pas s’en prendre au monde et aux évènements qui nous arrivent mais de se situer à l’origine peut être non pas de ce malheur mais de la tristesse qui s’en suit.

La conversion, le terme n’est peut-être même pas assez fort, puisqu’il s’agit d’une métamorphose totale du rapport à soi et au monde. On est presque quasiment ici dans une forme de rupture qui est d’ordre psychologique. C’est tout son esprit qu’il faut changer ici. Ce n’est plus une histoire de concept.

RM : Naturellement, c’est un changement radical où l’individu va tenter de devenir consciemment cette foi, cause de soi et c’est cela la responsabilité absolue. Nous allons comprendre que nous sommes source et de nos souffrances et de nos joies et que nous sommes source de notre vie et nous allons surtout décider maintenant d’une autre manière d’aborder les choses, d’aborder la vie et de comprendre ce qui nous arrive parce que la conversion n’est pas seulement la décision brusque de nous tenir pour responsable, elle est aussi une activité qualifiée que nous pouvons décrire. Vous savez que je ne me satisfais jamais de la simple évocation d’un mot pour résoudre un problème.

Si je dis bonheur, je veux définir, si je dis liberté, je veux définir, si je dis conversion, je veux définir. Alors si vous le voulez, je peux détailler cette conversion.

Pour simplifier je peux dire qu’elle comporte 3 moments qui sont à la fois si on veut successif et contemporains.

Le 1er moment c’est la décision de comprendre qu’une situation extérieure est notre fait, que les déterminismes extérieurs sont notre fait. Je vais prendre un exemple extrême qui va susciter révolte et protestation. Par exemple : les cours de la bourse, les lois des finances, ce n’est tout de même pas moi qui les construit. J’affirme que si, c’est moi qui les construit, moi c’est-à-dire nous tous. Comment cela ?

Et bien oui, les cours de la bourse dépendent du nombre d’actions qui sont achetées ou vendues.

Qui achète ou vend des actions ? Des individus libres, ne disons pas que les investisseurs sont des robots, les investisseurs sont des hommes libres, méchants, égoïstes tout ce que vous voulez et puis les actions couvrent des biens matériels que j’achète ou que je n’achète pas.

Regardons l’idée si simple sur laquelle personne ne veut réfléchir, l’idée de grève.

Que veut dire grève : décision libre d’un arrêt libre d’activité. Tout le monde sait ce que c’est une grève. Personne ne dit que les grévistes sont déterminés. Les grévistes sont responsables. On voit bien que les syndicats sont libres de choisir leur mode d’activité.

Revenons à la conversion

Le 1er aspect de la conversion c’est donc de revenir à sa propre puissance créatrice. Nous sommes une liberté, nous sommes une puissance créatrice, reconnaissons-le et décidons que la suite va en dépendre.

Le 2ème aspect de la conversion va concerner mon rapport à autrui. D’habitude, le rapport à autrui est un rapport d’utilisation.

Trop souvent, revenons par exemple à l’employeur. Trop souvent on considère autrui comme utilisable, comme utile, très utile, peu utile, bien utilisable, jetable. Oui mais c’est une manière de penser, ce n’est pas une manière de penser qui correspond à une réalité inchangeable.

On peut changer cette réalité, on peut changer la manière dont on considère autrui. Au lieu de considérer autrui comme quelqu’un d’utilisable, on peut le considérer comme nous, comme un centre, on peut le considérer comme une liberté et une personnalité valable. Si je considère autrui comme une liberté valable, je vais tout changer.

AVR : Pardonnez-moi Robert Misrahi de vous interrompre, mais sur ce 2ème point, est-ce que vous ne postulez pas à une liberté créatrice absolue indépendante du monde dans lequel nous vivons. Bien sûr que nous pouvons changer notre conception des personnes qui nous entourent, du monde, du système économique, ou que sais-je encore mais on ne peut pas faire abstraction totalement de ces déterminismes qui en sont, qu’ils soient d’ordre sociaux, politiques, économiques et qui font qu’il ne suffit pas d’un simple changement de regard ou de perception pour changer le monde ».

RM : Mais pardonnez-moi, vous venez de proposer un raisonnement qui s’appuie sur l’affirmation du déterminisme. Vous faites une pétition de principe. C’est-dire que vous commencez par dire, nous sommes déterminés, comment ne pas le reconnaître ; c’est cela dont il est question.

Il faut déjà changer le constat empirique et nous apercevoir de notre responsabilité commune, je ne suis pas seul au monde. Ce n’est pas moi qui fais l’efficacité d’une loi économique. C’est un peu moi, je suis le soixante millionième, j’ai cette part de responsabilité, nous sommes, tous les habitants d’un territoire, responsables libres ensemble de ce qui nous arrive.

Regardez ce qui arrive au moment de la guerre. Au moment de la guerre, certains disent : « on arrête » et d’autres disent « on continue ».

Tout le monde sait que tout le monde est libre et Sartre avait raison de dire que nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande car on peut toujours décider ou la résistance ou le combat ou de la soumission. Mais qui décide ? Nous tous s’il y a une efficacité de la résistance c’est parce qu’elle fut partagée. Pas parce que un seul a dit moi je suis libre, seul au monde

Un seul a pu dire nous sommes tous libres et efficaces. Unissons-nous car c’est nous qui vaincrons. Et c’est effectivement la résistance, les allies l’Amérique, la France qui a vaincu.

AVR : Donc vous pensez que cette entreprise de conversion puisque c’est une entreprise, il y a toute une démarche, un processus à suivre peut s’appliquer à l’échelle collective ?

RM : Naturellement mais à quelle condition vous avez tout à fait raison de signaler la difficulté du problème comment peut-on mettre au niveau collectif cette responsabilité, cette tache ?

Il s’agit de diffuser la culture, de diffuser une culture de la liberté.

Mais qui diffuse la culture ?

Les écoles, les lycées, les universités, les médias.

Qui organise les médias ? Qui organise les programmes ? Le pouvoir politique.

Quel pouvoir politique aura à cœur de diffuser une culture libératrice ?

A l’évidence la démocratie.

Autrement dit, il faut absolument passer par la démocratie pour donner efficacité à tout ce que j’affirme.

Je suis tout à fait conscient du fait que, si on prend les choses dans l’état, par exemple une population lointaine inculte on ne passera pas tout de suite à la liberté réflexive. Ce n’est pas vrai. Bien sûr. Il faut diffuser la culture

Regardez combien sont incultes les chebbas ? Je parle des terroristes islamistes.

Voyez comme ils sont incultes, comme ils ne savent pas, comme ils se lancent dans les croyances les plus obscurantistes possibles, les plus simples, les plus obscures avec la volonté de puissance la plus frustre. Ils sont dans l’immédiat la volonté de puissance.

Il est évident que ce n’est pas en faisant un discours éclairé qu’on les convaincra. Il faut un long processus historique.

C’est le processus de culturation par la presse, les lycées, les universités les médias qui en Europe a produit la liberté de conscience, a produit la démocratie. Bien entendu qu’il faut un long processus et que la spontanéité quotidienne des intérêts ne se change pas immédiatement sans peine.

La 3ème étape, imaginons que nous avons réalisé avec autrui une conversion réciproque. Nous avons fait notre conversion, aussi fait la même pour que, ensuite, la relation se déploie dans un nouveau monde. Je développerai prochainement dans un prochain livre un amour tout autre.

Ensemble les gens qui s’aiment, les amis, les coopérateurs vont se réjouir du monde. Ils vont comprendre, c’est la 3ème conversion, que le sens de l’existence humaine consiste très précisément à acquérir la joie et une joie qui soit souveraine durable et significative. Une joie active.

Nous allons cesser de considérer que la souffrance est le lot de l’humanité, nous allons considérer que le lot de l’humanité c’est précisément la joie.

Pour parvenir à la joie, pour parvenir à l’expression totale de l’accomplissement il faut renoncer à toutes les idées anciennes, à toutes les idées pessimistec, à toutes les idées et du déterminisme et du malheur de la conscience. Il faut savoir que l’humanité a pour but de se construire libre et heureuse. C’est tout simple et comme vous savez ce n’est pas simple.

AVR : ce sont des buts que vous déclarez être tels, la liberté et le bonheur.

RM : En réalité ce sont les buts que tous poursuivent.

Tout le monde veut être libre et heureux. Mais peu ont le courage de le reconnaître, tous se cachent derrière l’affirmation, « je n’y peux rien ».

Non, la joie n’est pas le lot de l’humanité, regardez comme la vie est difficile, la guerre, la souffrance, le chômage etc…

Oui mais, on est d’accord avec tout ça, ou on pense qu’on va pouvoir changer tout ça ?

Tout le monde pense en même temps qu’ils peuvent le changer. Les gens sont étonnants de contradiction. A la fois ils affirment le déterminisme historique et à la fois ils disent : votez pour moi, je vais faire ce que les autres ne vont pas faire.

A bon, lui est libre mais pas l’histoire ? Qu’est-ce que c’est que cette incohérence ?

La vérité c’est que l’humanité fait son bonheur et son malheur, l’humanité elle-même crée les conditions de sa joie mais elle doit le savoir clairement et elle doit clairement mettre en œuvre tous les moyens de parvenir à cela.

Qu’appelle-t-on penser?

« Qu’appelle-t-on penser? » (Qu’appelle-t-on penser?, trad. Becker et Granel (Paris, P.U.F., 1959).

Pour définir ce terme, Heidegger déploie certains aspects de sa philosophie de l’être en se fondant sur la traduction d’un vers de Parménide et sur le commentaire de trois mots de Nietzsche. Sans entrer dans l’analyse détaillée de l’ouvrage de Heidegger, on peut noter que son idée centrale semble bien être que la pensée est « appelée » à s’exercer par quelque chose qui est l’être; et que cet exercice effectif de la pensée consisterait en une sorte d’attitude métaphysique qui, sentant que l’esprit de vengeance est le contraire de la pensée, que par conséquent penser vraiment c’est désirer le retour éternel de l’identique, et voir que, en un mot, l’étant est, verrait bien que l’étant est.

De Parménide à Nietzsche, l’être se dirait lui-même à travers le discours pensant et appellerait ainsi l’homme à « penser », c’est-à-dire à vouloir la répétition éternelle du même, c’est-à-dire l’être. Certes, de Parménide à Nietzsche il y aurait eu comme un obscurcissement, ou un voilement de l’être; mais l’être qui appelle ainsi à penser et dont la pensée est l’expression poétique et le « dit », l’écho fidèle provoqué en l’homme, cet être fut évident et, pour tout dire, lumineux, à l’aube parménidienne de la philosophie. La philosophie, dans son moment grec, est pour Heidegger « le matin de la pensée », et cette pensée matinale est la réponse fidèle et amicale faite par l’homme à l’appel de l’être. Mieux : le propre des Grecs, c’est, comme le dit Hölderlin, cité par Heidegger, le feu du ciel. La pensée sera donc, à l’instar des Grecs ou du surhomme nietzschéen, la vision lumineuse et évidente de l’évidence de l’être, ou de sa brillance, comme l’exprimait fort bien Aristote, l’être, pour Heidegger, étant dévoilement et lumière, et non pas seulement retrait et occultation; la pensée sera l’expression et le reflet de cette lumière, c’est-à-dire, encore une fois, évidence et vision lumineuse.

Seule une telle lumière faite en l’homme peut le mener à saisir cette vérité éclatante selon laquelle l’étant est; mais cette saisie de la vérité est bien plus un sentiment qu’une réflexion, même si l’on distingue scrupuleusement sentiment et intuition de l’esprit d’une part, sensibilité affective de l’autre. Mais sensibilité ou sentiment s’opposent en tout cas à pensée réflexive et, par conséquent, au sens que nous donnons au terme de pensée.

Cette démarcation par rapport à Heidegger n’est pas seulement une question de vocabulaire : nous croyons déceler en réalité chez ce philosophe une confusion assez considérable entre le même et l’autre. Il confond d’abord le philosophe qui parle et l’être qui parlerait en et par lui; puis il confond le philosophe et le prophète qui seul peut se dire inspiré par l’être; c’est dire que Heidegger ne fait pas la distinction, apparemment technique mais profondément utile, en vérité, entre la théologie et la philosophie. Certaines affirmations permettent de saisir que l’intuition et le propos essentiels de Heidegger sont théologiques ou, plus précisément encore, « religieux ».

Enfin, Heidegger semble bien confondre intelligence de l’être et imagination poétique du monde; nous avons assez étudié ce piège aux alouettes qu’est l’imagination de la lumière pour ne pas nous satisfaire maintenant d’une définition de la pensée qui, renversant dans une illusion réflexive les deux termes qui sont l’existence et l’être, prend véritablement de simples images de lumières pour des analyses de l’être et de la pensée; la définition heideggérienne de la pensée n’est qu’un jeu de lumières et de mots qui, si nous étions dupe, nous ferait prendre, comme on dit, des vessies pour des lanternes.

Reconnaissons-le donc : l’être qui parle, dans la philosophie de Heidegger, c’est Heidegger lui-même; et le passé qui chez lui est appelé à penser, ce n’est pas la réponse lumineuse et extatique au feu du ciel mais la décision discursive de s’interroger et de s’exprimer soi-même. Si nous voulons vraiment garder la tête claire nous devrons revenir à notre définition plus modeste de la pensée : elle est la réflexion réfléchie, le mouvement de réflexion en soi-même qui s’effectue par le déploiement rigoureux d’un langage. »

(Robert Misrahi ; Lumière, commencement, liberté; pp 127-129 ; Plon Essais Points, 1996)

[Illustration : Turner]

La réflexivité

Bram Van Velde (1895-1981), Autoportrait, huile sur toile de 1922-1924

« …

Il n’est pas possible […] que l’activité désirante soit une activité totalement fermée à soi-même, c’est-à-dire opaque, aveugle et pour ainsi dire nocturne. Nous aurions affaire, en ce cas, plus à une gestuelle mécanique qu’à une activité signifiante et libre. Il n’y aurait aucune différence entre cette gestuelle somnambulique et l’immobilité catatonique qui manifeste au mieux l’absence de toute conscience.

Au contraire, l’activité désirante comme constituant un monde signifiant où se déploient les attitudes, les poursuites et les qualités est une activité consciente, c’est-à-dire une activité qui se sait comme telle, et qui se sait toujours comme telle.

La pratique ou l’action désirante étant, comme nous l’avons montré, constitutive de sens, est nécessairement une activité avertie de soi, une activité qui se saisit elle-même comme précisément le fait d’être une activité : le sens est forcément conscience de sens. Nous appelons réflexivité cette présence immédiate à soi-même que tout sujet éprouve dans son activité désirante comme l’expérience même de cette activité. Si désirer c’est agir dans un certain sens pour obtenir ou réaliser un certain désirable signifiant, alors désirer c’est en même temps savoir qu’on désire. Toute activité signifiante (travail, amour, action, création) est porteuse de sa propre dualisation, c’est-à-dire de ce doublement subtil qui la fait être et activité et conscience d’activité.

Il n’y a pas là de scission réelle entre moi et moi-même, scission qui jetterait d’un côté l’activité-désir, et de l’autre un je, témoin de cette activité. Ce serait là une vue artificielle qui intérioriserait ce qui est valable pour la perception d’objet, à savoir le fait que toute conscience est conscience d’un objet qu’elle n’est pas. C’est vrai pour le monde réel, extérieur, mais non pas pour la conscience elle-même : elle est simultanément activité et conscience d’activité.

On doit même être plus précis : on constate tout d’abord que l’individu est activité désirante, c’est-à-dire, on l’a vu, activité signifiante constitutive. C’est par là, et ipso facto, qu’il est présent à lui-même, et averti de soi-même comme étant précisément cette activité désirante en train de se déployer.

La réflexivité n’est donc pas une scission mais la dimension de redoublement léger attaché à toute activité signifiante. C’est par ce redoublement et par cette présence à soi-même que l’activité est « arrachement » à l’être « transcendance », c’est-à-dire activité non mécanique qui est simultanément constitution d’avenir (non déductible), constitution de sens (non chosiste) et organisation pratique intelligible (non absurde). Créer le sens et le monde par l’activité désirante est un acte si complexe, originel et polyvalent qu’il implique toujours de soi l’immédiate présence intelligente à soi. C’est cette présence intelligente à soi-même, éprouvée par tout être humain actif et désirant que nous appelons réflexivité.

On peut mieux la saisir sur quelques exemples privilégiés: tout travail sur une machine implique cette réflexivité (puisqu’il suppose une décision constante et consciente qui soutient l’organisation intelligente des gestes) mais aussi toute jouissance physique (sexuelle, ludique, sportive) puisquelle implique sentiment du plaisir et adhésion à ce plaisir, c’est-à-dire la présence même du plaisir pour le sujet ou du sujet dans le plaisir. L’adhésion ici n’est pas une pesanteur ou une opacité: il n’y aurait, en ce cas, aucun plaisir vécu. Songeons aussi au plaisir du plaisir (ou au plaisir de la souffrance) qui manifeste clairement cette adhésion consciente du vécu à lui-même, adhésion qui se maintient et se reporte d’instant en instant. Ainsi, pour nous, tout affect est une réflexivité, même si toute réflexivité n’est pas un affect.

Parce qu’il y a activité, il y a réflexivité. Et cette réflexivité est simultanément travail constituant (intellectuellement poseur de significations pensables et nommables) et activité désirante (charnellement créatrice d’affects et de vécus).

En outre, parce qu’il y a sens et affect, c’est-à-dire ipso facto réflexivité, il y a contingence et dépassement de l’immédiateté opaque.

Parce que l’activité est à la fois lumière et désir (conscience, affect et investissement), elle dépasse la fermeture de l’immédiat et se saisit elle-même comme la réflexivité pratique se rapportant sans discontinuer à un avenir à la fois toujours « présent » et jamais donné.

Mais la réflexivité pratique n’est pas la réflexion. La réflexivité signifie (désigne) seulement le doublement conscient de l’actvité dans son déploiement signifiant, cohérent et continu. Sens, cohérence et continuité supposent I’« activité », c’est-à-dire la présence d’une conscience de soi dans l’investissement affectif et intelligent que constitue toute action : mais cette conscience immédiate de soi est pour ainsi dire phénoménale. Elle se sait seulement comme cette activité singulière et présente, et son « savoir », comme dédoublement organisateur et fondateur de cette activité singulière, ne dépasse pas le champ du présent et de la présence. En d’autres termes, la réflexivité comme conscience immédiate de soi est limitée à sa propre actualité active ou à son activité présente. Elle peut en outre envelopper, impliquer toutes les obscurités, les aveuglements et les ambivalences qui forment le champ où se déploie d’abord la vie affective. Mieux : cette définition de la réflexivité (comme conscience immédiate de soi) n’empêcherait pas de constituer (ou d’in-tégrer) une théorie de l’« inconscient » qui aurait réellement substitué le sens à l’instinct.

L« inconscient » serait alors toute la part de sens qui échappe encore à la réflexivité constituante comme objet explicite de réflexion, mais qui est déjà intégrée dans cette part de sens posée et déployée dans l’activité « immédiate ». Le respect passif d’un chef n’est pas explicitement l’affirmation d’une relation au père: celle-ci peut être « inconsciente », c’est-à-dire impliquée parfois comme le sens même de l’attitude d’obéissance respectueuse à l’égard du chef militaire ou politique. La réflexivité pratique est la décision consciente quoiqu’immédiate de déployer une telle attitude d’obéissance, tandis que l’« inconscient » (pour reprendre volontairement une expression psychanalytique) serait le savoir explicite de l’identification du chef et du père. Nous pourrions dire que l’inconscient du sujet n’est rien d’autre que la conscience du psychanalyste.

Quoi qu’il en soit, seul un travail de réflexion comme redoublement et élargissement de la réflexivité peut dégager les significations obscurément enveloppées dans le déploiement concret de l’activité. Que cette réflexion soit effectuée par un observateur (tel un psychanalyste par exemple) ou par le sujet même de la réflexivité, un changement de plan s’opère puisqu’on passe à un second redoublement, et qu’on produit une sorte d’éclairage vif de la première lumière, ou le passage du clair-obscur à la lumière éclatante. Ce passage et ce redoublement produisent en outre un changement des structures mêmes de l’activité, puisque le savoir nouveau opérera soit l’affirmation d’une nouvelle attitude et d’une nouvelle activité, soit l’enrichissement et la confirmation de la première attitude : le sujet peut fort bien décider de maintenir son affect dans une nouvelle lumière, une nouvelle dénomination, un nouveau système de motivations. La lutte contre le rival (érotique, politique, économique ou culturel) qui est une réflexivité active peut fort bien s’interrompre dès que la réflexion (psychanalytique ou philosophique) la révèle et la nomme comme une « jalousie », mais elle peut fort bien au contraire se maintenir à un niveau redoublé, en renforçant ses motivations ou en trouvant, même dans cette « révélation », des satisfactions complices et de nouvelles justifications de son attitude pratique.

L’essentiel qu’il convient de retenir est que la réflexivité pratique peut fort bien impliquer « inconscience » et ignorance de soi, c’est-à-dire obscurité, contradictions et ambivalences. Nous avons déjà eu l’occasion de le noter : notre doctrine de la réflexivité n’est en rien l’affirmation selon laquelle l’individu serait toujours un cogito souverain et transparent. L’activité désirante est bien plutôt d’abord ignorance et méconnaissance des significations intégrales de ses affects.

Il y a donc lieu d’opposer réflexivité et réflexion.

Mais l’existence de la réflexion (quelle que soit la modalité culturelle de ce travail de second redoublement) n’a pas à être établie: toute la culture en est la manifestation. Ce qui faisait plutôt problème était le passage de l’irréfléchi au réfléchi, et, sur ce point, il nous semble que les doctrines sont bien évasives ou rapides. Au contraire, ce passage est rendu possible, ou en tout cas plus clair, si l’on prend en compte le fait que dès l’origine, dès le déploiement de la plus simple activité utilitaire ou affective, un sujet est là, qui est présent à lui-même dans une relative luminosité.

Cette lumière n’est peut-être d’abord presque rien (songeons à l’humanité malheureuse ou aliénée, persécutée ou inculte), mais elle existe comme lumière, c’est-à-dire comme ce premier dépassement de l’opacité nocturne […]. C’est ce dépassement originaire et rien d’autre, que nous appelons réflexivité pratique constituante.

… »

Robert Misrahi, Les actes de la Joie fonder, aimer, rêver, agir

L’individu comme organisme et le corps-sujet.

« [La] conscience [la plus immédiate et élémentaire d’être là] n’est ni une connaissance ni une réflexion, ni une méditation, elle n’en est pas moins une conscience. En outre, cette conscience n’est pas anonyme, même si sa structure est universelle. Elle est au contraire singulière et identitaire. Le corps-sujet est une individualité singulière capable de se reconnaître comme source unitaire d’une action. Être en mesure de dire: je peins ce meuble ou je graisse cette serrure, c’est être capable de se reconnaître et de se saisir de l’intérieur comme source d’une activité significative qui a lieu dans l’espace habité. L’ignorance où peut être cet individu du sens de l’histoire, du fonctionnement du cerveau, ou du rôle de l’enfance dans l’émergence de sa conscience, n’empêche pas qu’il soit toujours saisi lui-même par lui-même comme l’origine unifiée d’une action unitaire. Il est toujours en mesure de dire : « C’est moi qui l’ai peint, c’est moi qui l’ai fait. ». L’individu peut être privé du savoir de lui-même ou du monde, il peut ne pas « comprendre » le monde ou ses propres passions, il n’en est pas moins toujours conscient de son être comme identité active, c’est-à-dire comme corps-sujet.

Celui-ci, comme spécification de l’individu concret, est le lieu même où se déploiera le sujet au sens plein. Mais, pour accéder à la pleine compréhension de ce sujet, il convient de poursuivre auparavant la description de sa première apparition comme corps-sujet.

En se saisissant de l’intérieur comme présence à soi et corps actif, l’individu sait en même temps que son être comporte une extériorité. Il n’est pas nécessaire que l’individu soit « objectivé » par un regard malveillant pour qu’il soit en mesure de s’appréhender lui-même comme extériorité. Les activités spontanées élémentaires sont par elles-mêmes non pas seulement accompagnées de conscience spatiale, mais constituées par cette conscience spatiale. L’individu actif (mais également l’individu au repos) se saisit immédiatement comme déploiement inscrit ou situé dans un espace qui, en l’enveloppant, le délimite et le pose comme tourné vers l’extériorité par ses propres limites. La conscience active du corps-sujet qui se meut dans l’espace est simultanément conscience intérieure et directe de soi-même et conscience de sa propre spatialité charnelle. Entreprendre une quelconque activité « matérielle » (tailler un arbre, déplacer de la terre, affûter un outil, peindre, fondre, clouer, ranger, coudre, couper un vêtement, taper à la machine, conduire un engin, etc.), c’est présupposer un contact entre un élément significatif du monde matériel situé dans l’espace et son propre corps saisi par « son côté » extérieur : les mains, ou les bras, intégrés au schéma corporel global. L’individu déploie donc un espace qui est certes dynamique et orienté par le haut et le bas, l’arrière et l’avant, la latéralité de droite ou de gauche, la symétrie et la dissymétrie; mais il déploie en outre un espace qui comporte une intériorité — la sienne propre —, et plusieurs formes d’extériorité : la sienne propre, envers immédiatement saisi de cette intériorité, et celle des objets par où ils sont à la fois perceptibles et manipulables.

Le langage quotidien, tout incorrect et métaphorique soit-il, exprime parfois très bien cette réalité duelle de la spatialité de l’individu : l’homme politique « se positionne », c’est-à-dire qu’il précise les relations qu’il entretient avec les groupes politiques dans un espace électoral, et il implique par là même que les autres ont aussi certaines relations avec lui-même, une certaine perception de lui-même et de son extériorité. Le groupe militaire, qui « arrive sur zone », cherche parfois « le contact ». Le langage exprime bien la structure bipolaire de la conscience spatiale de soi-même : le corps-sujet se déployant « intérieurement » dans l’espace extérieur, sait immédiatement et inversement qu’il comporte, lui aussi, tout naturellement une extériorité, c’est-à-dire une face extérieure à la fois matérielle et perceptible, charnelle et signifiante.

Ce qui est ici en acte, chez le corps-sujet, c’est-à-dire l’individu considéré encore simplement dans sa présence charnelle élémentaire, C’est une puissance intrinsèque de toute conscience : la réversibilité. La conscience corporelle de soi est en même temps la conscience d’une potentialité inverse, à savoir la possibilité d’être saisi et perçu de l’extérieur. Nous retrouverons cette puissance de réversibilité à un stade ultérieur de notre description du sujet. Qu’il suffise ici d’en noter l’émergence originelle, c’est-à-dire contemporaine de la première considération du sujet comme individu.

Cette conscience réversible de la spatialité charnelle du corps-sujet n’exige pas le miroir comme sa condition de possibilité ou de révélation. C’est l’inverse qui est vrai : le sujet ne peut se reconnaître dans un miroir (et donc le faire fonctionner) que s’il est déjà en mesure de se saisir « réflexivement » lui-même comme intériorité ayant une extériorité, celle-ci étant lui-même comme individu s’appréhendant de l’intérieur, dans une réflexivité sans miroir. »

(Robert Misrahi , La Jouissance d’être Le sujet et son désir , pp63-65)

La Jouissance d’être Le sujet et son désir , Introduction, pp. 38-41

« Si les vérités établies par la phénoménologie visent à être vérifiables par tout chercheur, c’est qu’elle affirme implicitement, comme toute science, que tout le domaine du réel est rationalisable. La science a raison d’affirmer que sa méthode explicative est en droit applicable à tout objet matériel et qu’il n’y a dans la nature que des domaines inconnus ou partiellement connus, mais non pas irrationnels, mystérieux ou inconnaissables par eux-mêmes. La phénoménologie affirme aussi, d’une façon analogue, que tout le domaine de l’expérience humaine est susceptible d’entrer dans une analyse significative, c’est-à-dire dans un système de compréhension.

Ce qui est alors objet d’une communication et d’une vérification, c’est-à-dire les relations de sens entre les actions et les fins, entre le langage et les intentions, entre les paroles mêmes ou entre les signes, repose en dernière analyse sur la capacité, essentielle à tout esprit humain, de saisir une relation intentionnelle dynamique entre un acte et un but, ou une relation symbolique entre un signe et un objet ou entre un signe et un sens. C’est cette relation intentionnelle et cette relation symbolique que la phénoménologie désigne comme une donation de sens. L’acte phénoménologique par excellence est donc la compréhension de ce sens, c’est-à-dire la saisie de son contenu intelligible et de sa source dynamique.

C’est cette compréhension qui, à titre de possibilité inhérente à la connaissance, est universelle. Toute donnée n’est pas identique à toute autre donnée, tous les sujets ne sont pas « identiques », mais tout observateur peut appréhender une relation intentionnelle ou symbolique.

Cette vérité méthodologique repose sur un fait universel : toute conscience humaine existe effectivement en tant qu’elle pose de telles relations intentionnelles et symboliques. Le contenu de ces relations est toujours unique, donnant ainsi aux individualités et aux groupes leur figure singulière, mais le fait de la relation compréhensive déployée dans l’action et la pensée des individus est, quant à lui, universel.

C’est à partir de là que tout phénomène humain est toujours compréhensible par un observateur réfléchissant qui n’aurait pourtant pas lui-même inventé ou déployé un tel phénomène (action, œuvre, institution). Le domaine du sens est le lieu et le milieu même de l’existence humaine, et le non-sens, l’impensable ou l’absurde ne se comprennent qu’en référence au sens ou à l’absence de sens.

Cette universalité de l’univers du sens rend possible, communicable et vérifiable la connaissance phénoménologique en tant qu’elle se propose d’être l’élucidation de la conscience humaine en général. Mais dans le même temps, l’attention prêtée à l’activité signifiante des individus révèle la spécificité de ces relations de sens que leur existence met en œuvre. L’universel, ici, s’enrichit d’une dimension singulière. Pour la phénoménologie (mais déjà pour tout philosophe « classique ») chaque homme est tout homme selon une modalité singulière; l’universel peut être concret parce qu’il est universellement vrai que chaque homme est, à sa manière humaine, individuel et singulier.

Cette vérité, universellement reconnue, n’est possible que par l’identité en tout homme, non pas des contenus signifiants de sa conscience ou de son action, mais de la possibilité d’instaurer une relation de signification entre des intentions et des actes, ou entre des intentions et des signes.

Cette universalité fonde l’unité de l’espèce humaine, mais elle ouvre aussi la recherche phénoménologique à l’intégralité des possibilités signifiantes de chaque conscience. La tâche est immense puisqu’il faut élucider un nombre indéfini de significations singulières, mais elle est possible car elle repose sur la communauté d’une expérience gnoséologique universelle qui est l’appréhension du lien interne entre une intention et un sens.

Au fondement de l’universalité de l’acte même de compréhension, chez le phénoménologue, se situe donc l’universalité du sujet lui-même, ce sujet qui est l’objet d’une description effectuée par un être qui est lui-même un sujet.

Cette dernière universalité, celle du sujet considéré et décrit, se caractérise par la singularité même de l’expérience du Je, ou de l’expérience du sujet comme expérience de soi. Tout être humain fait partie d’une seule espèce, une et identique, mais ce fait apparemment anthropologique est en réalité un fait « ontologique », ou « philosophique » en ce sens que chaque membre de cette espèce est un sujet, identique et singulier. Ce que la méthode intégrale et phénoménologique a pour tâche de décrire et de soumettre à l’examen de la communauté des chercheurs est précisément cette singularité du fait humain universel par lequel chaque homme est tout homme en tant que, et par le fait qu’il est lui-même un Je singulier, une expérience de soi en première personne.

En cette première personne chacun peut se reconnaître (s’il est un homme), mais nul autre ne peut s’y fondre (car il est lui-même). La condition de possibilité de la méthode phénoménologique intégrale réside précisément dans ce singulier paradoxe du sujet qui est une unicité existentielle incomparable à toute autre et pourtant semblable à elle.

La phénoménologie n’a donc pas besoin pour décrire la singularité des sujets de se déployer comme autobiographie ou comme journal intime. Le sujet est singulier par son essence même et non par le seul déroulement biographique de son existence. De toute façon, le contenu de l’histoire individuelle ne vaut que par sa portée universelle, c’est-à-dire précisément par cette signification universelle de l’existence de chaque sujet et du contenu de ses expériences.

C’est pourquoi, d’ailleurs, la formulation verbale, littéraire ou philosophique, qui est chargée de désigner le sujet, ne se limite pas à l’usage du pronom personnel de première personne, le Je. Le style indirect, ou les concepts généraux de Je, de sujet ou d’existant peuvent clairement être investis d’une signification existentielle qui soit la position d’une première personne effectuée de l’intérieur par un sujet vivant et singulier. À côté de la conceptualisation, la poésie peut, de son côté, inventer un langage métaphorique et indirect susceptible de désigner le sujet à travers des personnifications concrètes.

Quoi qu’il en soit, l’universel et le singulier sont ici liés d’une ma nière particulièrement forte. Nous pouvons même constater que c’est d’abord à propos du sujet que se manifestent cette individuation de l’universel et cette universalité de l’individu. Car c’est un phénomène d’essence, c’est-à-dire universel et nécessaire, que le sujet humain existe toujours en fait comme singularité charnelle et historique et que cette singularité concrète soit en même temps phénoménologiquement compréhensible par toute autre conscience et soit donc porteuse d’universel.

C’est cette dimension originale du sujet qui s’exprime (en même temps qu’elle la rend possible) dans l’usage du pronom « Je » par le philosophe, usage par lequel il lui confère une portée générale. Lorsque le philosophe dit « je », il dit clairement en réalité : « nous, en tant que chacun de nous est un Je, un sujet en première personne ». Le philosophe peut aussi se référer à la singularité existentielle et historique d’un sujet donné: il est alors conduit à expliciter ce propos et à montrer qu’il analyse aussi bien le contenu singulier d’une vie et d’une doctrine que la portée universelle de ce contenu. C’est ce que fait, par exemple, l’historien de la philosophie étudiant un auteur, que celui-ci soit un philosophe, un écrivain ou encore un scientifique. »

(Robert Misrahi , La Jouissance d’être Le sujet et son désir , introduction, pp. 38-41)

Pour une phénoménologie intégrale

« Il est possible maintenant de décrire d’un peu plus près la spécificité de notre méthode phénoménologique. C’est la méthode que nous avons mise en œuvre dans nos travaux antérieurs mais que nous n’avions pas analysée pour elle-même, sinon dans son aspect fondateur. Nous voudrions ici en expliciter les principaux aspects et tenter de les systématiser.


Inscrite dans la lignée des grandes phénoménologies mais commençant pourtant à elle-même, cette méthode est à la fois initiale et initiatrice. Aucune présomption n’est ici à l’œuvre, puisque l’on affirme clairement que c’est par la lignée des prédécesseurs qu’est rendu possible le dépassement actuel et que ce dépassement se définit comme l’acte susceptible d’être effectué par toute conscience philosophique. Que ce dépassement soit effectué selon les perspectives que nous esquissons, ou selon des perspectives plus spécifiques et individuées que le lecteur inventera, toujours est-il que le travail phénoménologique ici indiqué se posera comme point initial et comme commencement. C’est la puissance réflexive en général (celle du lecteur et la nôtre propre) qui déploiera la fécondité de ce nouveau commencement phénoménologique.

La portée « initiale » et initiatrice de la phénoménologie intégrale n’est pas seulement gnoséologique, elle est aussi existentielle. Pour ce qui concerne la connaissance, la méthode phénoménologique, comme moment initial et commencement, est la seule qui soit en mesure de fournir un point de départ ultime et absolu, puisque le sujet qui connaît réflexivement est le même être (en lui-même ou en autrui, dans le passé ou dans le présent) que celui qui est connu. Les données de la connaissance seront alors certaines et bien fondées, puisqu’elles seront à la fois médiates et immédiates. Si la philosophie doit être une connaissance vraie, le sujet de cette connaissance doit commencer à soi, mais quand un sujet commence à soi le travail de la connaissance, il déploie une activité réflexive qui est la phénoménologie elle-même.

Mais ce sujet qui, pour commencer à soi, met en œuvre une méthode descriptive et réflexive, n’est pas simplement un sujet de la connaissance. Il peut bien se proposer d’abord de « connaître », il reste que cette intention s’inscrit dans une perspective plus vaste et plus concrète, dans un système de motivations plus ouvert que la seule recherche de la vérité. Des valeurs sont ici concernées. Qu’il s’agisse de faire progresser la culture pour accroître la communication des esprits, ou qu’il s’agisse d’enrichir les connaissances sur l’individu et la société, toujours, en réalité, est visée une modification de l’existence concrète des hommes.

C’est pourquoi la méthode de la phénoménologie intégrale (que nous désignerons comme méthode intégrale) est à la fois commencement initial, c’est-à-dire fondement d’une vérité qui va se déployer, et commencement initiateur, c’est-à-dire point de départ d’une nouvelle modalité d’existence.

Parce que la philosophie n’a pas à être désintéressée, c’est-à-dire réduite à la contemplation d’un spectacle qui ne la concernerait pas, mais se doit au contraire d’être concernée elle-même par l’objet qu’elle connaît et le sujet qui connaît, sa méthode doit clairement se poser dès le départ comme une démarche intellectuelle et réflexive ayant une portée à la fois gnoséologique et existentielle. La description du sujet par lui-même (en lui-même et en chacun) doit se saisir dès le départ comme une entrée réflexive dans un domaine plus vaste que la seule connaissance, et elle doit donc assumer dès le départ sa portée éthique. Sans savoir encore ce que pourront être ce domaine et cette éthique, du moins la phénoménologie intégrale se saisira-t-elle non seulement comme commencement de la vérité, mais comme initiation à une vie autre. La philosophie qui met en œuvre cette méthode n’est pas seulement contemplation immobile et désintéressée, elle est aussi cheminement personnel, créateur et vivant.


Dans sa définition la plus élémentaire, la philosophie est le souci d’accéder à la vérité par la réflexion. Or, c’est cette préoccupation elle-même qui, on vient de le voir, conduit la réflexion non seulement à partir d’elle-même, mais à dépasser considérablement son propos d’abord cognitif en ouvrant une démarche éthique et existentielle. L’enjeu du souci de la vérité se révèle être le sens et le contenu de l’existence concrète qui s’engage dans cette recherche de la vérité. La phénoménologie se révèle comme ayant nécessairement une portée existentielle et, de simple commencement gnoséologique qu’elle était, elle devient initiation et cheminement personnels.

De là découle une nouvelle exigence méthodologique: la description doit désormais porter non seulement sur les actes de la connaissance, mais encore sur tous les actes de la conscience qui posent celle-ci comme une existence et comme un être concret, c’est-à-dire affectif. Devront alors faire l’objet d’une description les actes du désir, les actes du langage (symboliques ou esthétiques) et les actes de la socialisation, telles la relation à autrui, l’instauration institutionnelle et la dynamisation histori-que. Ces remarques ne sont que programmatiques si on les considère dans leur extension, mais elles sont fondamentales si on les considère dans leur compréhension, c’est-à-dire dans leur signification essentielle : la méthode est appelée à s’appliquer à cette dimension concrète de l’existence que nous désignerons comme Désir, et qui enveloppera toutes les activités affectives et existentielles par lesquelles en réalité un sujet s’inscrit dans le monde.

Nous devons donc reconnaître que la description du Désir est aussi consubstantielle à la phénoménologie que l’est la description de la connaissance ou de la perception. La méthode intégrale s’efforcera donc en principe de décrire et de connaître tous les actes de la conscience qui sont susceptibles d’être posés et déployés par un sujet concret; mais comme cette tâche est infinie et ne saurait être menée à bonne fin que par une collectivité de chercheurs (contemporains ou historiquement liés), la méthode devra choisir ceux des aspects du sujet qui sont le plus représentatifs d’un individu concret visant à changer sa vie par un commencement réflexif et par un cheminement existentiel.

C’est dire, en d’autres termes, que la phénoménologie étant logiquement ouverte sur l’existence, elle doit forcément se préoccuper du fondement même de l’existence concrète: ce fondement est le Désir, ou ensemble des motivations et des enjeux par lesquels un sujet s’inscrit dans le monde en s’orientant vers son avenir et vers la pleine possession de sa vie.

Cette exigence concrète d’une méthode intégrale n’est évidemment pas sans poser quelques problèmes dès lors qu’il s’agit du Désir.

Celui-ci n’est-il pas l’objet privilégié de la psychanalyse, c’est-à-dire d’une discipline théorique et thérapeutique dont la méthode est l’inverse exact de la phénoménologie? En effet, la psychanalyse se propose la guérison (ou la simple connaissance) des patients par la connaissance de l’inconscient, tandis que la phénoménologie se propose la connaissance et l’épanouissement de la conscience par la conscience elle-même.

L’enjeu de cette opposition est considérable. Son importance est telle qu’il convient d’en délimiter le sens avec la plus grande prudence.

S’il s’agissait seulement d’opposer une conception traditionnelle et spiritualiste de la philosophie à une conception moderne de l’anthropologie qui saurait faire sa place au désir et à la sexualité, il est indéniable que la psychanalyse resterait la référence la meilleure, et que sa méthode herméneutique et indirecte devrait être privilégiée.

Mais l’opposition de la psychanalyse et de la philosophie ne saurait être aujourd’hui définie en ces termes. D’une part, en effet, la psychanalyse a renoncé à être le système d’interprétation unique qui serait censé s’appliquer à toutes les activités humaines et les éclairer toutes par la connaissance de l’inconscient. La théorisation psychanalytique est devenue prudente et nombreux sont les praticiens qui, tout en réussissant dans leur pratique, ne sont plus certains de connaître les raisons et les mécanismes de leur succès. En outre, les conceptions de l’inconscient ont considérablement évolué et la psychanalyse est plus aujourd’hui une élucidation des rapports du désir au langage qu’une analytique des pulsions qui constitueraient le continent Ics. C’est dire que, si l’on souhaitait conserver le terme d’anthropologie, il serait déjà nécessaire d’en changer le sens, se bornât-on simplement à prendre acte de la modification de « l’inconscient » par la référence au langage et à la méthode dite herméneutique. Les problèmes sont certes loin d’être résolus mais les nouveaux termes dans lesquels ils se posent renouvellent aussi le sens de l’opposition entre la psychanalyse et la philosophie.

C’est que, d’autre part, celle-ci a également changé de sens depuis l’avènement de la philosophie existentielle et de la phénoménologie. En ce qui concerne celle-ci, notamment, le progrès de la connaissance a essentiellement consisté à renoncer à l’hypothèse d’un Ego transcendantal et à inscrire le sujet dans sa chair et dans son monde d’une façon beaucoup plus rigoureuse. Ces modifications contemporaines et parallèles de la psychanalyse et de la philosophie permettent donc de poser la question de leur rapport en termes neufs. Il n’est plus interdit de penser que la psychanalyse n’a pas, loin de là, le monopole de la connaissance du Désir et qu’elle est bien plus une certaine technique thérapeutique appuyée sur quelques concepts commodes pour elle, qu’un système universel de connaissance et d’interprétation de la vie affective. Quant à la philosophie, elle a depuis longtemps cessé d’être un système métaphysique et spiritualiste qui se réserverait le monopole de la connaissance du sujet et de la détermination de ses valeurs.

Du point de vue méthodologique, la situation culturelle est donc à la fois neuve et ouverte: la méthode phénoménologique intégrale se doit d’aborder la description et la connaissance du Désir si elle veut en effet rendre compte de l’intégralité du sujet humain, et la psychanalyse se doit de reconnaître qu’elle n’a pas le monopole d’une connaissance du Désir, mais seulement celui de certaines thérapeutiques fondées sur diverses modalités de la parole. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la connaissance psychanalytique progresse à la lumière de la phénoménologie, puisque cette connaissance fait souvent référence à un « sujet du désir » et que, à situer celui-ci dans la nuit de l’inconscient, elle s’interdit en fait de le connaître valablement et directement comme peut le faire une phénoménologie concrète attentive aussi bien à l’existence qualitative du Désir qu’à la lumière de la conscience où il se déploie.

Il n’est pas impossible, inversement, que les descriptions psychanalytiques de la vie affective (telles la répétition, ou l’ambivalence, ou la jouissance), une fois libérées de leur enveloppe dogmatique et de leur référence obligée à une sexualité réprimée, fournissent des données précieuses pour une description phénoménologique plus approfondie et plus sensible à la vie affective des sujets.

Bien entendu, toutes ces réalités devraient être décrites et analysées en des termes neufs. C’est ce à quoi nous nous efforcerons dans le cours de cet ouvrage. Ce qu’il importe de retenir ici, c’est que la psychanalyse ne saurait avoir le monopole de la connaissance du Désir.

Cela signifie que le Désir ne doit plus être considéré comme relevant de la seule connaissance dite anthropologique, c’est-à-dire réaliste, objectiviste et parfois même déterministe, mais d’une connaissance neuve qui soit à la fois philosophique par sa référence à la méthode réflexive et « anthropologique » par sa référence à l’essentialité de la condition hu-maine. Mais, parce que cette approche philosophique et phénoménologique bouleversera la connaissance de ce Désir, le terme d’anthropologie serait en fait inadéquat pour désigner cette nouvelle démarche. Il conviendra plutôt de parler d’une anthropologie philosophique.

Ainsi, parce qu’elle se veut intégrale, la méthode phénoménologique S’appliquera non pas seulement au sujet réfléchissant, mais encore au sujet comme Désir et par conséquent à toutes les activités pratiques, imaginaires ou symboliques que ce Désir peut déployer. La phénoménologie pourra, dès lors, manifester et réaliser l’essence philosophique de l’anthropologie, en même temps que, par la référence aux finalités préférentielles du Désir, elle révélera l’essence éthique de la philosophie.

(Robert Misrahi , La Jouissance d’être Le sujet et son désir , introduction, pp. 29-34)

LA RÉSURGENCE DE L’EXISTENCEET LE DÉPLACEMENT DE LA QUESTION DU SUJET: MARTIN BUBER ET ERNST BLOCH.

Portrait de Martin Buber par Lautir (2023)

Le rationalisme husserlien fut assez rapidement contesté par le déploiement de certaines doctrines qui, sans se référer explicitement à la phénoménologie, tentaient de combler la véritable lacune existentielle que constituait une philosophie transcendantale exclusivement préoccupée de la raison pure. Dans le temps même où travaillait Husserl, Freud inventait à Vienne et développait cette thérapeutique et cette théorie de la vie affective qu’est la psychanalyse; celle-ci s’opposait pourtant si radicalement et si explicitement à l’idée d’un sujet fondateur que nous devons reporter à plus tard l’analyse de ses relations véritables au concept de sujet. Nous verrons alors, dans une étude ultérieure, que, même en ce qui concerne la vie affective, la psychanalyse n’est peut-être pas en mesure de combler les lacunes d’une égologie intellectualiste.

Plus intrinsèquement liées à la phénoménologie, ce sont les doctrines de Martin Buber et de Ernst Bloch qui retiendront d’abord notre attention. — Cette filiation est certes paradoxale et en un sens discutable. Buber écrit Le Je et le Tu en 1923, avant les Méditations cartésiennes de Husserl, qui sont de 1929, et il se situe dans une perspective religieuse. Martin Heidegger, dont nous parlerons également dans notre prochain chapitre, met en place une doctrine totalement opposée à celle de Husserl et conçue dans une perspective à la fois ontologique et idéologique. Quant à Ernst Bloch son marxisme semble tellement occulter sa philosophie de l’utopie qu’il paraît difficile de confronter sa doctrine à celle de Husserl. Ces trois philosophes, d’importance « historique » inégale, se situent dans des perspectives en apparence étrangères à une philosophie réflexive du sujet. Buber fonde l’existence humaine sur le divin, Heidegger la fonde sur l’Être, et Ernst Bloch se préoccupe du sens de l’histoire par la médiation d’une méthodologie matérialiste.

Cette opposition entre ces trois auteurs et la phénoménologie husserlienne n’est pourtant pas ausi radicale qu’il y parait. Ces trois doctrines répondent en fait à des questions posées par la place trop restreinte réservée de trois préoccupations qui auraient largement dû faire partie du champ descriptif d’une phénoménologie du sujet : le véritable noyau de la pensée buberienne est l’expérience de la réciprocité entre deux sujets humains; le noyau de la pensée heideggerienne est le rapport négatif qu’entretient l’homme concret avec son angoisse et avec l’Etre; le noyau de la pensée de Ernst Bloch est la mise en évidence de la réalité et de l’efficacité des souhaits et des rêves individuels dans le développement de l’histoire. Tout se passe donc comme si ces doctrines, respectivement organisées autour de la réciprocité, autour de l’Être, et autour de l’imaginaire, en tant qu’ils sont des contenus vécus par la conscience, s’étaient peu à peu constituées en manière de réponses aux lacunes ou aux difficultés de la phénoménologie husserlienne. Il apparaît alors clairement que ces réponses aux difficultés d’une théorie du sujet expriment comme une résurgence, comme un retour de la philosophie existentielle et du concept d’existence. C’est l’existence et non le sujet ou la raison, qui s’inscrit dans une relation réciproque, c’est l’existence qui se dit angoisse et déréliction, c’est l’existence qui, par la catégorie « Espérance » et par le pouvoir créateur de l’imagination, crée l’histoire et la culture.

Notre question prend maintenant tout son sens : les doctrines nouvelles sont des doctrines de l’existence et c’est à ce titre qu’elles expriment une certaine espèce de parenté avec la phénoménologie; mais si une telle parenté se manifeste entre ces philosophies, n’est-ce pas l’indication que les lacunes de la phénoménologie classique en ce qui concerne ces déterminations de l’existence que sont la réciprocité, l’être et l’imagination n’impliquent pas qu’on puisse faire l’économie du sujet dans toute future doctrine de l’existence qui se voudrait intégrale ? Une telle doctrine ne devrait-elle pas dès lors se constituer simultanément comme philosophie du sujet et comme philosophie de l’existence?


L’exemple de Martin Buber est peut-être le plus riche d’enseignements. Philosophe peu connu aujourd’hui en France, c’est par lui cependant que sestinau-gurée la prise de conscience du primat de ce fait considérable: la relation à autrui comme réciprocité. Le Je et le Tu, publié en 1923 à Heidelberg, précède les Méditations cartésiennes, publiées on l’a vu en 1929. L’ouvrage de Buber semble en appeler à une prise en considération du contenu existentiel et de la signification concrète, « vitale », de l’autre conscience pour chaque sujet ; l’œuvre constitue en fait la mise en place d’une doctrine de l’autre en un temps où la phénoménologie husserlienne n’avait pas abordé cette « sphère du vécu » qu’est la perception d’autrui et se bornait à la construction de sa phénoménologie de la raison. — Or cette doctrine buberienne comporte ce double aspect, cette double dimension que nous revendiquons pour une philosophie du sujet : d’une part elle décrit la relation en termes existentiels où s’expriment bien les enjeux personnels et éthiques qui concernent chaque interlocuteur au plus profond de lui-même (fût-ce jusque dans son rapport à l’éternité et à l’absolu), et d’autre part elle utilise une méthode descriptive, à la fois intuitive et réflexive, qui est en fait la mise en œuvre d’une description phénoménologique en première et en deuxième personne, méthode intuitive explicitement opposée à l’approche anthropologique d’autrui où celui-ci est réduit à l’objectivité d’une chose. — Outre ce double aspect existentiel et phénoménologique, la doctrine de Buber semble donc être en dialogue permanent et tacite avec Husserl puisque Buber reprend en 1923 l’idée husserlienne d’une insuffisance méthodologique de l’anthropologie, tandis que Husserl reprendra en 1929 la tentative buberienne d’un approfondissement de la description de la relation.

Quoiqu’il en soit de cette hypothèse, le point important est ici que la doctrine de Buber est explicitement une doctrine du sujet. Le terme est utilisé par le philosophe lui-même. Et l’importance qu’il accorde à la relation réciproque est telle que c’est par cette relation et sur elle que se constitue un Je authentique c’est-à-dire un sujet véritable.

Si cette doctrine du sujet, malgré son caractère rapide et allusif, reste pour nous d’une importance considérable c’est qu’elle se revendique comme l’affirmation et la constitution d’un sujet tout en déployant simultanément la double exigence méthodologique : décrire phénoménologiquement la relation réciproque telle qu’elle est effectivement donnée en chaque sujet et en tant qu’elle concerne deux sujets, et décrire dans le même temps la signification éthique et existentielle de cette réciprocité. Les sujets dont il est question (et qui sont en question) ne sont pas sujets de la connaissance scientifque mais existences concrètes constituées comme sujets authentiques par la relation réciproque qui les précède tous deux et les constitue ensemble.

Nous sommes en présence d’une doctrine des sujets qui est une véritable philosophie de l’existence. Il s’agit certes d’un personnalisme juif qui souhaite se fonder sur le « face à face » de Moise avec le Dieu du Sinaï ; mais à la différence de l’existentialisme chrétien de Kierkegaard (dont Buber est un héritier plus direct que ne l’est Husserl), l’éthique buberienne de la relation se déploie dans l’immanence de l’existence humaine concrète et se prolonge dans une réflexion politique sur la démocratie et l’utopie. Sur le plan inter-individuel les contenus de la réciprocité sont d’une richesse extrême et Buber nous transmet cette expérience dans une langue forte et belle, attentive à la fois aux significations les plus vives et à l’expression la plus fidèle. La conscience n’est pas ipséité fermée, et elle n’est pas non plus chose ou résultat. Mais seule l’expérience existentielle de la relation permet de dévoiler cette conscience dans toute sa pureté et son authenticité, c’est-à-dire dans son être même de conscience en première personne.

Le mouvement vers l’autre commence par l’affirmation de l’absoluité de l’autre comme Toi, et découvre ensuite seulement, par ce mouvement même, sa propre spécificité de Je non objectivable. L’entrée dans cette relation réciproque est comme l’entrée dans un nouveau monde, dans le monde de la vie véritable. Non que le Je ait posé l’autre au terme d’un raisonnement ou d’un calcul; c’est au contraire parce qu’il a saisi l’autre dans son évidence de Toi que la vie véritable s’est instaurée et que lui-même s’est ensuite posé authentiquement comme sujet. — Nous sommes ici au cœur de l’existentiel, c’est-à-dire de l’existence concrète intéressée à sa propre signification éthique. Car la Relation, selon les propres termes de Buber, est le fondement de la vraie vie et le fondement même de l’humanité du monde. Elle est, dans la plus forte acception du terme, un véritable Commencement : « Au Commencement est la Relation, qui est une catégorie de l’être, un moule psychique; c’est l’a priori de la relation, le Tu inné. « 

Cette Relation est décrite minutieusement en son stade le plus élevé c’est-à-dire le plus intense. La réciprocité est la présence mutuelle de chacun à l’autre et le fait que chacun est « tourné vers l’autre« . Cette présence est immédiatement saisie dans une intuition évidente, elle est la présence de l’autre lui-même et comme le rayonnement situé et actuel de sa propre conscience tourné vers nous ; la présence à l’autre est ainsi la présence actuelle et intuitivement donnée de la conscience même de l’autre. Husserl, quel. ques années plus tard, parlera de la présence d’autrui (comme alter ego) « en personne« , « en chair et en os » Déjà pour Buber, dans la réciprocité « C’est l’autre lui-même qui est présent, dans et par son unique présence » et non par la médiation de ses déterminations empiriques et extérieures.

La réciprocité n’est pas seulement présence et présence mutuelle, elle est aussi totalité. Par la relation au Toi se crée entre les deux consciences une réalité nouvelle qui est de communauté et non de confusion, et cette communauté permet à chacun de sai sir l’autre comme totalité. L’autre est donné dans la totalité de son être et comme être total et un, sans qu’aucune part de lui-même soit laissée en dehors de cette relation de présence mutuelle.

C’est pourquoi peut se produire la rencontre, qui est ici rencontre véritable. Elle n’a pas à être « médiée » (comme dira Sartre dans La Critique de la Raison dialectique), c’est-à-dire médiatisée par des moyens objectifs. Pour Buber elle est immédiate au double sens du terme, logique et chronologique: elle s’opère directement et intuitivement (par le regard, le face à face ou la parole vivante) sans passer par le détour des instruments techniques et culturels et elle s’opère actuellement, dans la fulgurance du temps présent qui est « la vie véritable du temps”. D’ailleurs, seule la présence réciproque est située dans ce temps véritable du présent : « les objets ne sont que des histoires« . La stagnation, l’arrêt, l’interruption définissent le temps de l’objet et non la durée vivante. Seul l’autre, rencontré dans la présence immédiate, réciproque et totalisatrice se donne dans un temps véritable qui est le présent lui-même.

Seule la totalité de l’être permet d’instaurer une rencontre et une relation si radicales. C’est que, dans la relation réciproque chaque conscience engage tout son être et non pas seulement une faculté parmi d’autres ou un sentiment parmi d’autres. La conscience qui peut être empiriquement morcelée, peut aussi se constituer comme unité dès lors qu’elle entre dans la relation personnelle. Et c’est la saisie de l’autre comme présence corrélative immédiate qui constitue ipso facto le Moi comme un Je (selon les propres termes de Buber) et ce Je, c’est-à-dire ce sujet en première personne comme une totalité unifiée et active. « Ce n’est pas moi qui peux opérer cette concentration, cette fusion de tout mon être, mais elle ne peut se faire sans moi. Je m’accomplis au contact du Tu, je deviens Je en disant Tu.« 

Si l’action de totalisation se fait dans et par la réciprocité, on doit reconnaitre que l’action de chacun des sujets concerne l’autre. Si la relation est immédiate, l’action totale d’un Je concerne aussi le Tu dans sa propre œuvre de totalisation. Le nouveau contenu de la réciprocité qui se dévoile ainsi est la responsabilité.

Celle-ci devient dès lors le nom ou la signification éthique de la réciprocité en même temps que l’aspect le plus important de cet amour que désigne en fait la réciprocité. Pour Buber la part essentielle de l’amour est non pas le sentiment mais la respon-sabilité, qui en est en vérité la définition la plus pro-fonde. « Dans l’amour un Je prend la responsabilité d’un Tu« . Evoquant le Christ (et se situant par là explicitement dans l’horizon de la philosophie kierkegardienne à partir d’un point de vue juif et mosaïque) Buber exalte l’universalité de l’amour qui, par delà toutes les déterminations empiriques, affranchit les individus de la multiplicité et de la confusion et les constitue tous comme individus singuliers et comme Tu : « C’est chaque fois le miracle d’une présence exclusive.« 

Ce thème de la responsabilité fonde aussi la philosophie éthique et historique d’un Max Weber, contemporain de Buber, et plus tard d’un Sartre ou d’un Lévinas, dont nous reparlerons plus loin. Il est ainsi évident que la philosophie de Martin Buber est un moment particulièrement important et décisif dans le développement des idées du XXe siècle dans l’ordre de la philosophie morale. La méconnaissance et l’occultation de la pensée de Buber, outre leur injustice, sont préjudiciables à la claire compréhension de notre temps, et plus particulièrement à la pleine compréhension du mouvement phénoménologique : Buber, avant Heidegger, Lévinas ou Sartre situe la responsabilité au cœur de l’éthique, mais à la différence de ces philosophes, il fonde cette responsabilité sur le fait radical de l’amour vrai c’est-à-dire à la fois de l’existence concrète épanouie seulement dans la relation, et de la constitution du sujet instauré seulement par la relation. Se confirme donc à nos yeux une autre idée : non seulement Buber est peut-être l’une des sources obscures et élémentaires de notre modernité en tant qu’elle s’attache à construire une philosophie concrète du sujet, mais encore le travail de Buber est manifestement relié à un héritage existentiel qui est celui de Kierkegaard. Ce dernier fait est particulièrement évident à propos de la responsabilité : pour Buber elle repose sur un acte radical qui est, comme chez Kierkegaard, la décision.

Ce qui est neuf chez Buber c’est que la décision originelle qui fonde l’éthique n’est pas la décision solitaire de l’esprit qui pose dans l’angoisse à la fois le péché et l’ordre éthique du choix entre le bien et le mal; elle est bien plutôt une décision prise au cœur de la relation Je-Tu en tant qu’elle est effectuée par un Je et qu’elle concerne un Toi. Dans cette relation décidée et approfondie par l’acte de la responsabilité nait alors quelque chose de plus fondamental que le règne éthique: c’est le Je lui-même qui commence. Avant la décision le Je n’est que « mon possible tourbillonnant comme un monde en gestation« . Mais par et dans la décision « Je commence à me réaliser« .

La décision (qui est l’essence de la responsabilité face au Tu) est donc pour Buber une action initiatrice, une initiative radicale qui pose le sujet. Cette décision est donc un véritable commencement : elle est un événement de ce temps véritable qu’est le présent, elle est un événement fondateur quant à l’existence qu’elle suscite (un sujet) et quant au sens qu’elle instaure (une relation de réciprocité entre deux sujets). Et c’est comme commencement que la décision est en mesure de transformer le cosmos « en une demeure pour l’homme« .

Si l’on voulait approfondir la signification de ce commencement il se révélerait, chez Buber, comme une « percée » ou bien comme un « revirement inouï » : un commencement radicalement neuf en effet et comme l’origine d’un nouveau monde.


L’œuvre de Buber représente donc bien, en une époque pionnière, l’effort pour constituer une philosophie du sujet qui soit en même temps une philosophie de l’existence : elle répondait, dans le prolongement de la pensée de Kierkegaard, à cette exigence inscrite dans la phénoménologie de Husserl mais non encore réalisée par celui-ci, d’approfondir et la description de la relation et l’élucidation de sa signification existentielle. Que cette œuvre de Buber ait elle-même à être restituée dans l’immanence et approfondie dans ses concepts c’est l’évidence : la modernité, à toute époque, doit poursuivre sa tâche d’enrichissement et de renouvellement. Aujourd’hui, les analyses de Buber sur l’amour ne peuvent nous suffire. La ré. férence à l’existence comme Désir n’est pas envisa gée, la nature intrinsèque et relationnelle du Désir n’est pas élucidée.

Il est dès lors important de constater qu’une connaissance du Désir, comprise comme connaissance de l’imagination concrète, affective, politique et culturelle, est effectivement mise en œuvre par l’autre auteur que nous évoquions plus haut et qui est Ernst Bloch. Les rencontres et les filiations sont encore ici pleines d’enseignements.

Buber, après ses ouvrages sur la relation et sur Le problème de l’homme écrit Les chemins de l’utopie, prolongement politique d’une méditation sur la réciprocité; or Ernst Bloch, chassé également d’Allemagne en 1938, écrit aux Etats-Unis entre 1938 et 1947 son grand ouvrage sur Le principe Espérance qui sera publié à Francfort en 1959.

Outre la référence commune à l’utopie et à la place fondamentale qu’ils lui reconnaissent dans l’histoire, un autre fait permet de rapprocher ces deux auteurs : tous deux souhaitent décrire l’existence concrète et ouvrir la voie à un avenir neuf qui verrait le renouvellement éthique, politique et existentiel de l’humanité. Ils opèrent le même dépassement du rationalisme phénoménologique de Husserl. On a vu, en effet, que Buber met explicitement en place une théorie du sujet: il est par et avec l’autre, et non par soi. Chez Ernst Bloch la référence à la phénoménologie et par conséquent à la théorie du sujet paraîtra moins évidente : n’est-il pas un philosophe marxiste, marqué à ce titre par le réalisme et l’objectivisme anthropologiques dénoncés aussi bien par Husserl que par Buber? En fait l’apparence est trompeuse. Il apparaît à la réflexion que Ernst Bloch n’est pas un philosophe réaliste puisque son immense travail est la description des contenus significatifs de l’imagination à travers les grands archétypes de la culture et la mise en évidence du fait que le cours de l’histoire n’est pas le produit de mécanismes objectifs et anthropologiques mais le fruit des rêves, des « souhaits » et des espérances qui portent les groupes et les individus vers l’anticipation et la réalisation d’un « monde meilleur« .

Parce qu’il n’y est pas fait référence à l’inconscient, tout se passe comme si Le principe Espérance était une immense phénoménologie de l’imagination créatrice dans l’histoire de la culture. C’est dire que, en fait, l’œuvre de Ernst Bloch répond en écho à la question que nous posions plus haut à la phénoménologie de Husserl : a-t-elle donné une image suffisamment riche et vivante du sujet concret ? N’a-t-elle pas ignoré en fait l’expérience de l’amour et de la responsabilité qui sont pourtant constituants du sujet, et n’a-t-elle pas également ignoré l’activité imaginaire consciente chez ce même sujet?

Si l’on songe que Husserl lui-même ne pouvait pas « tout faire » et qu’il en appelle constamment à une coopération de la communauté philosophique dans l’élaboration d’une égologie, on peut interpré ter ce moment historique qu’est la philosophie allemande entre les deux guerres comme une immense coopération tacite et comme l’approfondissement de toutes les dimensions du sujet, selon la ligne spécifique choisie par chaque auteur. La matérialité des relations personnelles (de reconnaissance, d’ignorance ou de compétition) entre Husserl, Buber et Bloch n’a guère d’importance eu égard à la signification d’ensemble du mouvement des idées; il peut alors être fécond de saisir celui-ci comme le déploiement de certaines virtualités, ou de certaines exi-gences, ou de certaines difficultés de la phénoménologie husserlienne du sujet.

Devient alors évidente la nécessaire intégration du désir et de l’imagination dans une théorie concrète du sujet. Le champ de la description réflexive et phénoménologique reste donc ouvert, et cela d’autant plus que, avec les doctrines de Buber et de Bloch des domaines existentiels nouveaux sont certes repérés, mais que manque une théorie du sujet indispensable à leur unification. Comment se relient l’ego, l’imaginaire et le désir? La psychologie est-elle en mesure de répondre à ces questions? Comment se relient l’amour et l’utopie? La constitution du sens et la plénitude existentielle? La philosophie, l’éthique et la politique? N’existe-t-il pas, aujourd’hui, des doctrines qui seraient en mesure de répondre aux questions laissées en suspens aussi bien par Husserl que par Martin Buber ou Ernst Bloch qui ont pourtant montré la voie d’une interrogation neuve?

Plus précisément : Heidegger ne dit-il pas phénoménologiquement la réalité d’une existence individuelle ? Sartre et Lévinas ne disent-ils pas le sujet et sa responsabilité existentielle? Nous devons examiner ces questions de près si nous voulons être en mesure de décrire valablement les exigences d’une phénoménologie intégrale du sujet.

(Robert Misrahi, La problématique du sujet aujourd’hui)

LA RÉSURGENCE NON RÉPÉTITIVE DU SUJET ET LA DONATION DE SENS : EDMUND HUSSERL.

Portrait d’Edmund Husserl (Arturo Espinosa / Foter)

Lorsqu’on évoque aujourd’hui les doctrines du sujet on songe essentiellement aux philosophies de Descartes, Kant et Husserl. C’est ainsi que Paul Ricœur, dans son ouvrage Soi-même comme un autre introduit son propos par une critique de Descartes, qui exalterait indûment le sujet, par une critique de Nietzsche qui le nie radicalement, et par une évocation de Husserl. Nous reviendrons plus loin sur la doctrine de Ricœur lui-même ; ce qu’il importe de remarquer pour l’instant c’est que le plus important des théoriciens du sujet, aujourd’hui, est aussi celui grâce auquel nous avons une bonne connaissance de Husserl.

Que Paul Ricoeur soit aussi celui qui, avec Mikel Dufrenne, a introduit en France la philosophie existentielle de Jaspers montre assez que, pour la pensée contemporaine, une réflexion sur le sujet doit s’enraciner dans la philosophie phénoménologique et se sentir concernée par la philosophie existentielle. Il reste que, chez Paul Ricoeur, l’immensité de la tâche a conduit l’auteur à fonder sa doctrine du sujet sur une réflexion linguistique d’abord, puis phénoménologique ensuite, sans que, dans son dernier ouvrage, il soit fait référence à la philosophie existentielle.

C’est cette difficulté des relations entre phénoménologie et philosophie de l’existence qui explique à notre sens que la pensée contemporaine du sujet soit tellement morcelée. Mais une difficulté est l’invitation à l’accomplissement d’une tâche : il s’agit précisément, aujourd’hui, de rendre compte du lien qui unit l’existence concrète d’un individu et son statut de sujet.

Avec l’exemple de Kierkegaard, initiateur de la philosophie de l’existence, nous avons constaté que cette philosophie en son état premier, n’avait pas été en mesure d’exprimer l’unité à la fois réflexive et con crète de l’individu. Il manquait à Kierkegaard une doctrine suffisamment élaborée du sujet réflexif dans l’immanence de son existence concrète et humaine.

L’approfondissement de ce sujet réflexif et l’élaboration d’une doctrine bien structurée seront précisément l’œuvre de Husserl. Tout se passe donc comme si, dans la pensée contemporaine, l’ancienne position de la subjectivité kierkegaardienne face à la totalité systématique du hégélianisme resurgissait au vingtième siècle sous la forme du sujet husserlien. Certes, la phénoménologie de Husserl se réfère essentiellement à Descartes comme à son véritable commencement. La tâche que s’assigne le philosophe semble n’être d’abord que l’approfondissement du cogito cartésien, c’est-à-dire l’élucidation et la description toujours plus poussées des significations impliquées dans les actes de pensée ou « cogitationes ». Dans cette voie Husserl se réfère aussi volontiers à Kant et surtout à Leibniz comme à des prédécesseurs qui ont pensé comme Descartes l’activité du sujet mais n’ont pas conduit leurs investigations assez loin. — Mais la définition par Husserl de la lignée dont il est l’héritier montre seulement que son propos explicite est de fonder une philosophie de la connaissance. Nous reviendrons sur ce point qui constituera la critique majeure que nous adresserons à cette philosophie du sujet. Il reste que cette revendication d’héritage n’est peut-être pas suffisamment adéquate.

Si Husserl n’enracine pas sa réflexion sur une expérience ou un vécu existentiel qui seraient saisis dans leur spontanéité empirique, il est pourtant évident qu’il l’appuie sur une préoccupation concrète qui vaut comme inquiétude. Avant d’être le penseur du sujet de la connaissance, Husserl est le penseur de la crise. — C’est du cœur de la crise, pour la comprendre et la surmonter, que Husserl dégage la nécessité d’une fondation neuve et radicale de la pensée, cette fondation se révélant peu à peu elle-même comme l’élaboration d’une doctrine du sujet fondateur.

Quelle est cette crise? Quel est son sens? Aussi bien dans La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, que dans La crise de l’humanité européenne et la philosophie, Husserl est fort explicite et l’on connaît bien sa doctrine. La crise ne consiste pas dans l’incertitude de la pratique scientifique face aux valeurs morales et sociales qui seraient bafouées par la science; elle ne consiste pas non plus dans une incertitude quant à la validité des procédures méthodologiques par lesquelles s’établissent les lois. Elle consiste en l’absence de tout fondement radical de la conception et de la validation de la vérité. C’est cette absence de fondement qui entraîne le « réalisme » et le chosisme de la science, qu’il s’agisse des sciences de la nature ou de la psychologie. — Or le réalisme n’est qu’une attitude naïve et abstraite qui ne rend compte ni de la réalité effective en son être, ni des actes de la pensée rationnelle effectivement mis en œuvre dans la connaissance.

Husserl va plus loin encore : la crise ne résulte pas d’une confusion des sciences de l’esprit avec les sciences de la nature et d’une méthodologie indûment transposée de la nature à l’esprit. Elle résulte de l’absence d’une fondation commune aux deux modalités de la science: or une telle fondation est absolument exigible dès lors qu’on s’aperçoit que même les lois physiques ou mathématiques sont le résultat de procédures rationnelles qui exigent, pour être validées, qu’on ait au préalable défini les actes de la conscience qui posent un objet, une vérité, une loi.

Et c’est parce que l’exigence de fondation est radicale et unitaire que la crise de la conscience européenne est simultanément celle de la science et celle des valeurs. L’incertitude de la validité épistémologique s’accompagne d’une incertitude équivalente des valeurs et des idéologies (notamment en 1935, date de la conférence sur la crise de l’humanité européenne). Non que l’incertitude épistémologique produise la gratuité idéologique, mais l’incertitude (ou absence de fondement) épistémologique laisse se développer un rationalisme pragmatiste et utilitaire, aussi arbitraire que chosiste; c’est ce mauvais rationalisme qu’on retrouve dans l’arbitraire des idéologies et des valeurs de l’Europe des années 1930.

Pour Husserl c’est donc toute la culture européenne qui est simultanément en crise, et l’enjeu de cette crise est le sens même de l’humanité: ce qui avait fait l’originalité et la spécificité de l’Europe (née en Grèce avec la philosophie), à savoir la recherche désintéressée de la vérité dans une démarche à la fois ouverte et infinie, est désormais mis en danger par la crise contemporaine de la raison. — C’est de cette sensibilité à l’idée de crise que nous disons qu’elle est décisive pour la compréhension de la pensée de Husserl. Car c’est comme penseur de la crise que Husserl est à la fois le témoin angoissé de son temps et l’héritier involontaire d’une certaine espèce d’inquiétude existentielle. Non certes que Husserl soit concerné par les contenus effectifs de l’existence on sait assez que les disciples et les commentateurs du philosophe se sont bien souvent opposés à lui en déplorant que sa phénoménologie de la connaissance ne soit guère en mesure de se développer en phénoménologie existentielle comme ce sera le cas à travers les doctrines de Heidegger et de Sartre.

Mais si la doctrine de Husserl n’est pas une philosophie de l’existence, c’est pourtant bien à la gravité existentielle qu’elle se rapporte, et c’est à l’ordre de l’existence que ressortit le sentiment d’une responsabilité extrême de la philosophie que Husserl éprouve devant la situation de l’Europe. C’est ce sentiment husserlien de la responsabilité historique du philosophe, sentiment issu de la conscience lucide des enjeux et de la profondeur de la crise de la pensée, qui permet de rattacher l’entreprise phénoménologique à l’entreprise existentielle. Sans que Husserl ait développé les implications existentielles de sa doctrine celle-ci est, pourtant, le prolongement d’une interrogation issue de la doctrine proprement existentielle de Kierkegaard : le philosophe danois, en posant sans la résoudre la question de savoir qui est le sujet affirmant que la vérité est la subjectivité antérieure à tout système de la connaissance, ouvre la voie à l’interrogation husserlienne qui se propose de dire qui est le sujet fondateur de toute vérité et antérieur à tout système de vérité.

La phénoménologie husserlienne est donc bien, comme philosophie du sujet, la résurgence contemporaine du sujet né certes avec Descartes mais pleinement manifesté avec Kierkegaard.

Mais cette résurgence n’est pas répétitive. Husserl ne reprend pas, füt-ce à un plus haut niveau, la démarche de Kierkegaard. Sa propre démarche n’en est ni la répétition, ni l’imitation. La sphère de préoccupation où il se situe est bien cartésienne: il s’agit de la vérité dans les sciences et non de la béatitude infinie. Pourtant la radicalité et la gravité de l’interrogation husserlienne comportent bien un écho kierkegaardien : C’est l’individu intégral qui est concerné par la recherche de la vérité. Et cette recherche ne se borne pas à la découverte d’un critère, comme chez Descartes, mais s’engage dans la tâche infinie d’un approfondissement des actes du sujet qui fonde la vérité. Cette parenté du philosophe danois et du philosophe allemand est d’ailleurs si forte que Husserl n’hésite pas à parler d’une science de l’ego ou d’une egologie transcendantale, pour désigner le sens de son entreprise.


Bien entendu la différence entre une philosophie existentielle de la subjectivité et une philosophie gnoséologique du sujet connaissant reste considérable, et c’est d’ailleurs pour tenter de résoudre les difficultés de la doctrine kierkegaardienne que nous sommes conduits à examiner la doctrine husserlienne. Cependant, le rapprochement entre ces deux philosophes permet, mieux que le rapprochement entre Husserl et Descartes, de mettre en évidence la signification de l’entreprise husserlienne. Husserl confère au sujet une efficacité et une responsabilité infiniment plus étendues qu’elles ne le sont chez Descartes. Chez celui-ci, l’âme qui s’examine se borne à observer et à inspecter ses propres idées et la manière dont elle les saisit. Ces idées (souvent innées) sont une donnée de fait, immanente certes mais intuitivement reçue et constatée par l’attention qui retient dès lors comme critère de vérité la modalité intuitive et évidente de cette saisie. Jamais ces idées (qu’elles soient innées ou acquises) ne sauraient être constituées par l’âme elle-même. Chez Kierkegaard au contraire tout le contenu de la subjectivité est le fruit d’une décision (s’il s’agit de l’acte de la liberté qui pose le choix constituant de l’individu) ou d’un saut (s’il s’agit de lentrée dans un nouveau stade sur l’itinéraire existentiel de la vie). La décision ou le saut sont ici constituants, alors que l’évidence et l’intuition de soi, chez Descartes, sont reçues comme dans une passivité. C’est précisément à cette doctrine cartésienne des idées que Spinoza pouvait opposer sa propre définition des idées et des concepts: elles ne sont pas (à la manière cartésienne) des « peintures muettes sur un tableau », mais, comme concepts, des actes que forme l’esprit parce qu’il est une activité de penser.

Ce qui, de la doctrine de Husserl, vient alors clairement en lumière, c’est la radicalité de sa conception du sujet, dans laquelle celui-ci est la source absolue de toute vérité et de toute signification. Le climat d’exigence subjective extrême qu’on trouve chez Kierkegaard nous a conduit en effet à reconnaître chez Husserl la même exigence et le même sens de l’absolu à propos de l’élucidation des actes du sujet. Il semble donc bien que nous soyons autorisés à poser la question de savoir si la doctrine du sujet, chez Husserl, résout les difficultés que nous avons rencontrées chez Kierkegaard et si, d’une façon plus générale, elle répond vraiment aux exigences d’une théorie intégrale de la subjectivité.

a) La doctrine de la conscience: une phénoménologie de la raison.

On connaît bien les éléments principaux de la doctrine. Pour Husserl, la crise des sciences et de la culture européennes ne saurait être surmontée que par l’élucidation d’un nouveau et radical fondement de la vérité, ce fondement étant le sujet transcendantal. La recherche d’une certitude originelle et fondatrice devient dès lors l’analyse de tous les « actes » et de toutes les « couches » qui constituent ce sujet. Les moments de cette analyse sont également bien connus dans leurs grandes lignes. La conscience est une activité intentionnelle, c’est-à-dire orientée vers un objet; pour saisir cette activité le philosophe doit se retourner sur lui-même par une réflexion, toujours réalisable d’ailleurs; il est alors en mesure d’opérer une mise entre parenthèses, ou suspension de l’affirmation concernant l’existence ou la non existence de l’objet, qu’il soit chose, idée, ou image; à partir de là, il peut mieux saisir l’essence de cet objet dans une intuition eidétique; il peut alors poursuivre son analyse régressive et isoler le contenu de Factivité même de la connaissance comme donation de sens et comme constitution d’objet. Il peut enfin entreprendre un retour au monde par l’analyse progressive de cette constitution qui pose les modalités selon lesquelles le corrélât de la conscience noétique (ou noème) est posé par cette intentionnalité donatrice de sens : dans une perception ou dans une image, dans une relation logique ou dans un souvenir, dans une pensée, une valeur ou un affect. Le monde de la vie est alors retrouvé, mais il est désormais fondé sur l’activité constituante et gnoséologique du sujet qui est la source de son sens et de ses modalités existentielles; ce monde a cessé d’être naïvement saisi comme une chose objective et toute faite, et il apparaît comme le corrélât significatif et ouvert d’une activité de l’esprit.

C’est à partir de ce sujet, transcendantal parce que fondateur et élucidé par une réflexion redoublée, que pourrait se constituer une nouvelle validation de la notion de vérité en général, et de la vérité philosophique des sciences dites de l’esprit; c’est alors seulement que l’on serait en mesure de fonder la culture entière sur le monde de la vie et sur le corps vivant indissociables du sujet fondateur. Une communauté des esprits pourrait être alors valablement constituée et elle s’appuierait non seulement sur la nouvelle fondation scientifique de la vérité, mais sur la nouvelle fondation de la conscience d’autrui. Celui-ci est saisi « en chair et en os’ comme « alter-ego » dans une « aperception » présentifiante opérée par ego; celui-ci saisit donc l’autre comme sujet et comme ego sans pour autant se substituer ou s’identifier à lui.

C’est alors seulement que la crise de la conscience européenne pourrait être surmontée, et que pourrait se poursuivre la tâche infinie de recherche de la vérité et d’existence spirituelle selon les valeurs.


C’est par sa signification et sa portée que cette doctrine est d’une importance considérable. Ce que Husserl instaure est une véritable conversion gnoséologigue, une conversion radicale et décisive. Il renverse et inverse le sens de la relation entre l’objet et le sujet, donnant le primat au sujet qui est source du sens et de l’affirmation de l’objet dans ses structures logiques et dans ses modalités d’existence en tant qu’elles sont perçues et posées. Sans que le terme de conversion soit thématiquement employé, c’est bien d’une conversion intellectuelle qu’il s’agit. Si Husserl se réfère volontiers à Kant il estime cependant que la « révolution copernicienne » n’est pas suffisamment radicale puisque les concepts régulateurs et les formes de la sensibilité sont des a priori qui certes rendent possible l’expérience mais valent comme des données de fait non constituées par le sujet et s’imposant à lui par une nécessité non intelligible; de même la « chose en-soi » ou « le divers de l’intuition sensible » restent chez Kant des objets obscurs et inconnaissables, objets arbitrairement construits par le philosophe et non pas fondés et justifiés par un acte de l’esprit connaissant lui-même.

Parce qu’il va plus loin que Kant dans la description de cette activité du sujet, on peut dire que la véritable révolution copernicienne dans la philosophie de la connaissance est opérée non par Kant mais par Husserl. Et cette révolution véritable est une conversion. Non seulement elle renverse l’ordre et le vecteur de priorité entre le sujet et le monde, mais elle confère au sujet un pouvoir extrême puisqu’il est la source de toute signification et de toute conscience d’existence. Cette conversion opérée dans et par la doctrine du sujet dans son rapport à l’être et à la vérité se présente en outre chez Husserl comme un véritable appel à une conversion du lecteur à cette idée neuve (fort différente des idéalismes classiques) d’un primat absolu du sujet, primat méconnu et trahi par le réalisme scientifique et le rationalisme idéologique et utilitaire.

Cette conversion phénoménologique du sujet à sa propre subjectivité active ne comporte évidemment aucune signification religieuse ou mythologique. Husserl oppose un rationalisme exigeant à toute démarche qui s’appuierait sur la croyance, soit comme chez Kant, soit même comme chez Kierkegaard. A cet égard la phénoménologie husserlienne permet donc effectivement de résoudre la principale difficulté du subjectivisme kierkegaardien, à savoir le fondement sur le dogme, d’une doctrine tout entière appuyée sur le paradoxe de la foi qui fait dépendre une béatitude éternelle de la croyance (d’ailleurs étayée par des témoignages indirects) en un événement historique lui-même « scandaleux » et « absurde ».

Et cette signification rationaliste de la conversion fait partie de la pensée de Husserl depuis ses origines les plus lointaines (dans sa biographie de mathématicien et de logicien) et les plus profondes (dans sa lutte contre les préjugés et pour une évidence authentique). Aussi est-il légitime d’atfirmer que la théorie husserlienne du sujet, en fondant la vérité dans une subjectivité universelle et active, dépasse bien les difficultés gnoséologiques de la subjectivité existentielle kierkegaardienne. Cette théorie husserlienne exprime à l’égard de la vérité et de la liberté de l’esprit un « sérieux » et une responsabilité accordés aux plus hautes exigences d’un humanisme contemporain.


Il reste que le lecteur de Husserl éprouve un sentiment étrange. Aucune place n’est certes laissée au mythe ou à la croyance, le lecteur acquérant ainsi une certitude quant à la validité de sa propre subjectivité rationnelle; et pourtant il ne gagne pas pour autant le sentiment d’être charnellement concerné par la subjectivité transcendantale. Peu à peu, la pensée de Husserl se manifeste comme un intellectualisme qui laisse tomber en dehors de lui-même les contenus et les visées qui caractérisent un individu concret. Par rapport à la description de l’individu passionné et exigeant qu’on trouve chez Kierkegaard, les analyses de Husserl paraissent négliger une part importante de la subjectivité vivante. Le « monde de la vie » semble bien n’être qu’une référence en extériorité, faute des analyses concrètes qui seules pourraient lui donner chair et couleurs. On comprend dès lors que cet intellectualisme soit un idéalisme aussi bien aux yeux de Husserl lui-même qu’aux yeux de ses disciples ou de ses critiques. Le simple terme d’idéalisme ne vaut pas à lui seul comme critique, et l’on sait que Husserl s’est converti au protestantisme sans faire intervenir le religieux dans sa philosophie. Mais si l’idéalisme désigne une doctrine intellectualiste et abstraite qui n’est pas en mesure de rendre compte de la totalité de l’individu concret, alors ce terme devient à bon droit critique et désigne sinon une condamnation du moins une tâche.

b) L’absence de désir

Notre question peut alors se préciser en ces termes : est-il possible de retenir la richesse concrète de l’inspiration kierkegaardienne sans sacrifier la rigueur husserlienne, c’est-à-dire la richesse de la conversion phénoménologique du sujet fondateur? Nous ne pourrons répondre à cette question qu’après avoir cerné, dans la lumière husserlienne, quelques zones d’ombre et quelques lacunes évidentes de la phénoménologie transcendantale.

Dans un souci de cohérence interne à l’égard de notre propre conception (qui pose le primat du sujet dans toute analyse théorique et pratique) et à l’égard de la doctrine de Husserl (qui nous a appris à mieux percevoir le rôle de la réflexion au cœur du sujet) nous allons appuyer notre démarche critique sur un sol phénoménologique. Dans cette perspective la première lacune que nous pouvons constater est l’absence de justification, par le sujet husserlien, de la fonction dynamique qu’il attribue en fait à l’idée de crise. Nous avons mis en évidence le rôle déterminant de cette idée dans la démarche gnoséologique et épistémologique de Husserl; mais nous n’avons rencontré aucune analyse ni aucun concept qui aurait pu rendre compte de l’urgence d’une levée de la crise. En fait, nous n’avons rencontré aucun motif suffisamment prégnant pour que le sujet husserlien s’engage dans l’entreprise infinie d’une fondation ultime des conditions et des structures formelles de la vérité. Le souci philosophique d’une « science rigoureuse qui fournirait à toute modalité possible de la vérité et de l’être son fondement comme source et comme validation n’est pas une motivation suffisante de sa propre démarche : la philosophie comme recherche de la vérité doit pouvoir justifier sa mise en mouvement par un autre contenu que cette recherche elle-même.

La phénoménologie déplore l’approximation et l’incertitude de la vérité dans les sciences et elle se propose de fonder à neuf la connaissance sur une théorie du sujet; mais pourquoi le philosophe recherche-t-il la vérité et la certitude? Pourquoi la tâche de la philosophie est-elle la recherche infinie de la vérité ? Pourquoi le sujet philosophique décide-t-il d’entreprendre cette démarche fondatrice dont on s’apercevra qu’elle est la mise en œuvre de son propre pouvoir jusqu’ici méconnu ?

On le voit, la doctrine de Husserl n’est pas en mesure de se justifier elle-même comme démarche fondatrice et comme élucidation du sujet fondateur par lui-même.

A cette question qui est la question du pourquoi ? et de la motivation de toute action et de toute pen-sée, la doctrine kierkegaardienne pouvait répondre en première analyse par l’évocation du salut et de la béatitude. Pourquoi le déploiement direct et indirect de la réflexion ? Parce que la subjectivité est intéressée à sa propre béatitude et que, à ce titre, c’est la subjectivité qui est la vérité. Certes, la véritable réponse nous est apparue en seconde analyse comme étant celle-ci : parce que la subjectivité s’intéresse à son propre salut et qu’elle le trouve dans le christianisme elle doit s’engager dans l’approfondissement réflexif indéfini de sa propre foi, face aux différents stades possibles sur le chemin de la vie. Et, certes, nous n’avons pas pu accepter cette motivation qui, par son caractère de simple croyance neutralisait la validité de toute la démarche. Mais au moins l’entreprise de Kierkegaard était-elle motivée au cour de son propre système selon une rigoureuse cohérence interne.

Il est clair qu’il n’en va pas de même chez Husserl : la description du sujet transcendantal, c’est-à-dire des différentes « couches » de la conscience intentionnelle, ne livre jamais une réalité, un motif ou un événement qui, du cœur de l’immanence transcendantale, serait une énergie suffisante pour rendre compte de l’existence même de la démarche fondatrice et de la recherche philosophique de la vérité. Tout se passe au contraire comme si Husserl partait d’un fait et d’une définition traditionnelle et se bornait à en tirer les conséquences : la philosophie existe, elle est la recherche de la vérité; quelles sont donc les exigences qui découlent de ce fait et de cette définition ? Quelles sont les conséquences logiques de la crise de la vérité? Mais, ce faisant, Husserl n’explique pas pourquoi le sujet s’intéresse à la vérité et à sa fondation dans un monde si peu soucieux de certitude véritable. Le sujet husserlien (en Husserl lui-même et dans son œuvre) se met donc dans la situation inconfortable d’être incapable de rendre compte de sa propre démarche et cela parce qu’il n’en éprouve pas le besoin : pour le philosophe de la lutte contre les préjugés et les fausses évidences, la philosophie apparaît, paradoxalement comme un fait qu’il n’y a pas à interroger, et comme une tâche qu’il n’y a pas à redéfinir. Le philosophe, ici, semble se satisfaire d’une évidence empirique non passée au crible de la réflexion; celle-ci aurait eu à répondre à la double question suivante : pourquoi la philosophie existe-t-elle, et faut-il nécessairement qu’elle soit recherche de la seule vérité? A cette question double aurait dû s’ajouter une question plus simple et plus radicale encore: pourquoi moi, sujet vivant, ai-je décidé de m’engager dans une entreprise réflexive de fondation de la vérité, moi, simple sujet ayant jadis commencé par me rapporter au monde d’une manière naïve et réaliste ? Pourquoi le sujet que je suis décide-t-il de participer, avec d’autres, à la fondation d’une philosophie nouvelle ?

On sait que Husserl ne se pose aucune de ces questions. Ce n’est pas seulement la cohérence interne du système, ou la cohésion du rapport entre le penseur vivant et sa réflexion écrite qui sont ainsi compromises. C’est aussi la validité même du système : il s’avère en effet que la conception du sujet est ici trop étroite et trop limitée, trop réduite au seul sujet intellectuel de la connaissance pour être en mesure de rendre réellement compte de la vie effective et intégrale d’un sujet vivant qui choisirait la voie philosophique pour lui-même et quelques-uns en fait, et pour tous en droit.


Si la phénoménologie husserlienne ne peut répondre à la question de sa propre possibilité, c’est-à-dire à la question de sa propre existence et de sa motivation, c’est que Husserl limite la régression réflexive au stade de la raison. Tout en affirmant que la réflexion est une propriété fondamentale de la conscience et qu’elle peut toujours et partout être mise en œuvre, le regard réflexif et rétroactif qu’il porte sur lui-même et sur l’ego universel ne remonte jamais assez loin pour appréhender des actes qui seraient antérieurs à la raison et à la connaissance.

Même lorsqu’il prend un exemple dans la sphère du vécu et de la conscience affective il se réfère à un acte de connaissance : la joie qu’éprouve le penseur dans le développement actuel de sa pensée. Ce sur quoi le phénoménologue opère la « conversion du regard » en se retournant sur lui-même est la joie de connaître. Cet exemple a une signification symbolique négative : d’une part Husserl n’explique pas en quoi et pourquoi la connaissance est une joie, et d’autre part il ne se réfère en fait jamais à des contenus de conscience qui seraient de l’ordre du Désir. La conséquence est évidente: la doctrine husserlienne n’est en mesure de rendre compte ni de la joie qu’elle prend à se déployer, ni du Désir qui fonde sa propre existence.

Ce constat rejoint le propos de Husserl lui-même. A la fin de son grand ouvrage il en appelle à la poursuite des recherches pour la constitution d’ontologies formelles régionales, disciplines qui décriront par exemple les « valeurs » et les « biens » dans une axiologie formelle » et s’appliqueront « à toutes les sphères ontiques qui servent de corrélats à la conscience affective et volitive ». La sphère affective est explicitement évoquée mais elle est immédiatement réduite à l’état d’objet de la connaissance, sans que soit posée la question de savoir si elle a toujours et partout ce statut : « Les valeurs, les objectivités pratiques se placent sous le titre formel d’objet, de quelque chose en général ». Cette réduction intellectualiste à l’abstraction n’est pas un moment particulier d’une réflexion plus vaste mais l’expression du propos le plus constant de cette pensée : en conclusion de son ouvrage et à la suite des pages que nous venons de citer Husserl caractérise lui-même d’une façon fort claire la signification fondamentale de son entreprise: « Une solution compréhensive des problèmes de constitution qui tiendrait un compte égal des couches noétiques et noématiques de la conscience équivaudrait manifestement à une phénoménologie exhaustive de la raison… En outre, il faut bien admettre qu’une phénoménologie de la raison aussi exhaustive que celle-ci coinciderait avec la phénoménologie en général et […] devrait embrasser absolument toutes les descriptions de conscience« .

Ainsi, non seulement Husserl réduit toutes les réalités axiologiques, pratiques et affectives à n’être que des « objets » pour la connaissance, mais encore il exclut qu’une activité quelconque de la conscience puisse tomber en dehors de la raison. La phénoménologie dans sa totalité présente et future devrait n’être qu’une phénoménologie de la raison, et devrait par conséquent nier jusqu’à la possibilité même d’une description fondatrice qui ne serait pas celle de la raison fondant la raison. Le corrélat de cette affirmation semble bien être que, dans la sphère de la conscience intentionnelle, tous les actes doivent pouvoir être identifiés, d’une façon plus ou moins directe, comme des actes de connaissance.

Ce qu’il y a lieu de contester n’est pas qu’une phénoménologie doit pouvoir rendre intelligibles et dicibles tous les actes de la conscience repris par une réflexion postérieure au vécu. Ce qui est contestable est l’affirmation selon laquelle tous les actes de conscience sont de l’ordre d’une intentionnalité rationnelle et que par conséquent la philosophie n’a pas d’autres tâches que de décrire le fonctionnement de la raison.

Nous l’avons vu, cette position n’est pas tenable parce qu’elle ne rend même pas compte d’elle-même, c’est-à-dire de sa propre existence comme démarche gnoséologique et réflexive. Celle-ci comporte en réalité une motivation concrète et le domaine où elle se déploie est précisément le domaine non rationnel exclu par le rationalisme husserlien. Il sagit de la sphère du Désir. On peut aussi désigner ce domaine comme sphère de l’existence. Quoiqu’il en soit, la paix et la liberté sont les enjeux véritables des crises de la science et de la conscience européennes, et ces valeurs ne sont pas des connaissances mais des options existentielles du Désir. Qu’une justification et un éclaircissement rationnels de ces valeurs puissent être donnés a posteriori c’est l’évidence. Mais une phénoménologie rigoureuse devrait avoir pour tâche réflexive de dire le contenu et le sens non rationnels de ces choix, c’est-à-dire leur signification pour un être de désir qui est aussi un existant. Disons-le : le Désir est le grand « manque » et l’éclatante absence de l’œuvre de Husserl. L’existence concrète hante par sa présence incomplète toute la démarche du fondateur de la phé-noménologie, cette méthode qui reste à nos yeux la clef de voûte de toute philosophie concrète.

Il convient en effet de le dire clairement : ce n’est pas par une autre méthode qu’il conviendra d’aborder la question du désir et de l’existence concrète. Toute méthode qui serait réaliste et déterministe comme la psychanalyse, ou crypto-théologique et métaphysique comme la pensée de Heidegger risquerait d’occulter en fait la question du sujet. C’est précisément l’apport décisif (et encore insuffisamment développé) de la philosophie husserlienne que d’avoir situé au cœur de l’activité humaine un sujet fondateur et donateur de sens. La tâche d’une phénoménologie intégrale sera précisément de décrire un tel sujet auquel on aura restitué sa dimension affective (et poétique) et que l’on aura restauré dans la plénitude de son existence.

c) L’ignorance de la liberté

La tâche d’une phénoménologie concrète ne consiste d’ailleurs pas seulement à compléter la description du sujet en la rapportant au désir qui, en lui, précède et fonde toute activité, fût-elle rationnelle. Elle consiste aussi à approfondir cette description. Car il n’est pas certain que l’on ne puisse étendre plus loin que ne le fait Husserl le pouvoir et la portée de l’activité constituante de la conscience. Husserl se borne à décrire les donations de sens et les constitutions d’objet telles qu’elles sont données en fait. Et certes il va plus loin que Descartes ou Kant dans l’affirmation et la description de l’activité de la conscience dans ses opérations intentionnelles. Mais il ne pose jamais la question de la possibilité d’une intentionnalité et d’une constitution qui affirmeraient des visées ou des objets neufs et encore inédits. Autrement dit, il ne pose jamais la question de la liberté, ou de l’invention de concepts, d’actions et de valeurs. La phénoménologie de Husserl, d’une façon étrangement statique, ne se rapporte qu’à ce qui est déjà donné dans la culture scientifique et philosophique, et elle se propose seulement de mettre en évidence, dans ces données, ce qui est du ressort de l’activité de la conscience.

Mais pourquoi ne pas ouvrir le champ de cette activité intentionnelle ? Pourquoi ne pas contester telles ou telles formes données de la conscience, et pourquoi ne pas viser une transformation et même une ré-invention de l’intentionnalité? Si la conscience est intentionnelle, c’est-à-dire active, elle est libre. Husserl n’envisage jamais la possibilité d’une telle ligne de réflexion et ne s’interroge jamais sur la liberté même de l’intentionnalité. Si, au contraire, la phénoménologie prenait cette perspective en considération elle serait amenée à poser de nouvelles questions et à proposer non seulement des descriptions nouvelles mais encore des valeurs et des actions neuves. Elle aurait sans doute à s’interroger sur les relations entre le sujet, son désir et sa liberté. Elle aurait alors à étendre beaucoup plus loin la portée et la signification de l’acte de conversion qui fait partie intégrante des pouvoirs de la conscience.

Nous rencontrerons ces tâches dans notre prochain travail. Auparavant, nous voudrions faire quelques brèves remarques sur les doctrines de Martin Buber et de Ernst Bloch, afin de situer leur œuvre par rapport à certaines questions laissées en suspens par la phénoménologie et auxquelles ces philosophes ont tenté d’apporter une réponse.

(Robert Misrahi, La problématique du sujet aujourd’hui)

Introduction

1. Les années 90 se caractérisent par une sorte d’effondrement généralisé des empires et des idéologies. Sur le plan politique et historique la destruction du « mur de Berlin » en Europe et la déroute de l’armée irakienne au Moyen-Orient ne sont que les plus apparents symboles de l’effondrement progressif du système économico-politique de l’empire communiste, et des mouvements totalitaires qui, inspirés du nazisme chez certains groupes arabes (Al Quaida, Hezbollah, et d’autres), s’appuient mensongèrement sur l’Islam pour conduire une trop classique politique de conquête. Totalitarismes et impérialismes, s’ils ne disparaissent pas, reculent, changent de noms, ou se masquent derrière les formes modernes de la puissance financière et industrielle. Quoi qu’il en soit, l’effondrement manifeste des impérialismes les plus grossiers et des censures les plus rigoureuses laissent apparaître les résultats : le désastre de l’économie marxiste, la misère des peuples pourtant producteurs de pétrole, le délabrement de la vie quotidienne et du milieu naturel dans les nations du Tiers-Monde soumises à des gestions népotiques ou archaïques, ainsi qu’à d’absurdes guerres civiles au sein de la famine et de la désertification.

Sur le plan idéologique, les ruines sont aussi considérables, et cependant assumées avec sérénité. L’inaptitude du marxisme à rendre compte de l’histoire effective des peuples ou du fonctionnement intégral du capitalisme; son inaptitude à organiser sur le long terme une économie communiste ou socialiste, son inaptitude à comprendre ou à partager les aspirations réelles des individus et des groupes, toutes ces inaptitudes, sont certes mises en évidence par la presse, mais n’inspirent aucune étude critique qui, chez les anciens communistes, serait radicale et de bonne foi. Nul, parmi eux, n’a le courage de reconnaître le lien qui existe entre l’idéologie de la dictature du prolétariat et la ruine des libertés et des économies en Europe de l’Est et en U.R.S.S.: seuls les peuples expriment ce lien par leur révolte, mais nul théoricien marxiste ne réfléchit sur cette crise majeure qu’est l’effondrement des espoirs marxistes. Il faut lire Alain Minc ou Hanna Arendt pour commencer à comprendre ce qu’est une politique totalitaire de démence ou une économie illusoire. Mais ces travaux, s’ils éclairent les ruines, n’en expliquent pas l’origine. Nous reviendrons sur ce point. Quoi qu’il en soit, il reste que, en dehors des marxistes, l’effondrement de l’idéologie marxiste, c’est-à-dire la dissolution progressive ou violente de l’utopie matérialiste, est partout reconnu: mais ce sont approximativement les quatre cinquièmes de l’humanité qui sont réduits à la misère et au délabrement par une idéologie dont on se borne en fait à reconnaître simplement qu’elle est caduque.

La situation de la psychanalyse n’est pas aussi dramatique, mais l’affaiblissement de son prestige exprime une crise qu’on sait profonde. Derrière une critique généralisée du langage artificiel et précieux, puérilement ésotérique et en fait gravement appauvri et mécanisé, se cache (nous ne dirons pas : « s’occulte ») une crise théorique qui conteste et concerne, bien que d’une façon encore timide, les fondements même de cette thérapeutique qui, se voulant doctrine totale de l’homme, s’est, elle aussi, transformée en idéologie. C’est à ce titre qu’elle menace ruine.

La psychanalyse dite sauvage n’est qu’une application de schèmes stéréotypés à des êtres et à des situations caricaturalement simplifiés, et ces stéréotypes ne sont eux-mêmes (tels le refoulement ou la censure) que des conventions opératoires destinées à lever, à moindres frais, les difficultés qui constituaient précisément le problème à résoudre ou le phénomène à comprendre. Lorsque la psychanalyse tente de dépasser ces stéréotypes, elle laisse entier les problèmes méthodologiques de la thérapie (le « transfert » valant comme mot-Sésame) ou les problèmes épistémologiques de la doctrine (le concept d’inconscient, par exemple, restant à la fois le plus universellement admis par les analystes, et le plus rationnellement rebelle à toute explication, valant dès lors bien souvent comme dogme salvateur).

La doctrine psychanalytique menace donc ruine dans l’exacte mesure où elle doit finalement renoncer, comme le marxisme, à toutes ses ambitions théoriques, et à la plupart de ses ambitions pratiques : nous pourrions dire que « de la cure » psychanalytique subsiste, que des thérapeutes sont encore en exercice, mais au milieu d’un champ théorique dévasté, où l’avenir est si sombre que certains théoriciens en sont réduits à disputer sur la validité juridique d’un héritage dont on ne sait plus lire ni la lettre ni l’esprit.

A côté du marxisme et de la psychanalyse, est également en crise profonde la doctrine de Heidegger. Certes, pas plus que les anciens marxistes, les anciens heideggeriens ne se remettent en question : l’inscription prise au Parti National-Socialiste, par l’auteur de L’Être et le Temps, est rarement évoquée. Les critiques qui adoptent le point de vue politique, n’entrent pas dans la doctrine (sauf peut-être H. Meschonnic, passé totalement sous silence), mais ceux qui pensent entrer dans la doctrine n’entrent pas dans la politique, et ne voient pas le lien interne qui unit la doctrine (celle de la mort et du destin « historial » du peuple allemand, p. ex.) à la politique (non seulement l’adhésion au parti nazi, mais le quitus accordé au Führer, la critique de la démocratie, et le silence sur les camps de concentration et l’antisémitisme).

Parfois, cependant, la stupeur : durant cinquante années, c’est-à-dire depuis l’après-guerre, l’idéologie dominante en France fut cette doctrine d’un philosophe inscrit au Parti National-Socialiste, en même temps que la théorie marxiste tentant de justifier par le sens de l’histoire, la « pratique » du Goulag. Quelques écrivains ont su dire ou évoquer cette stupeur. Mais peu d’ecrivains, peu de penseurs, ont tenté, sinon de comprendre totalement (pour la combattre désormais), du moins d’éclairer cette étrange atitude de l’intelligentsia. C’est dire que peu d’études furent consacrées à la recherche de l’origine véritable de toutes ces ambiguïtés, recherche d’origine indispensable à la mise en place ultérieure d’un projet d’action claire et de reconstruction.

2. Cet effondrement des idéologies dominantes, universellement reconnu dans les faits sinon dans les déclarations, et universellement manifeste dans le délabrement de la société objective et l’immobilisme de la culture médiatique, cet effondrement, considéré selon une perspective moins générale, peut valoir en partie comme une justification rétro-active de nos travaux. Qu’il s’agisse de notre critique de l’antisémitisme de Marx, ou de notre critique de la philosophie tragique par notre doctrine du bonheur, qu’il s’agisse de notre doctrine du désir, dans Éthique, Politique, et bonheur, ou de notre conception des tâches et de la nature de la philosophie dans Lumière, Commencement, Liberté, tous nos travaux antérieurs se sont toujours situés en dehors des courants dominants et des chapelles établies. Ils ont toujours manifesté notre souci permanent de la conscience et de ses actes. Commencés par une réflexion sur le commencement et le fondement de la philosophie (ainsi que sur l’indispensable conversion réflexive) ils s’étaient poursuivis par une recherche eudémoniste sur les fins de l’action, c’est-à-dire sur les finalités existentielles de la conscience et du désir, notamment dans les Actes de la loie.

En apparence, ces travaux se situaient en marge de l’actualité politique et philosophique, cette marginalité hors-clan pouvant apparaître comme une marginalisation. Mais si le fils d’émigrés turcs devenait le lieu d’une pensée philosophique librement exprimée au sein de la culture française, sa marginalisation, non pas sociale mais culturelle, ne constituait pas un phénomène objectivement significatif, exprimant par exemple la contestation de la culture dominante par une réflexion individuelle hors norme, et totalement libre.

En réalité, ces travaux (dont nous n’avons pas à juger de la valeur intrinsèque) concernaient non pas les marches du pays de la culture, mais le lieu le plus central du domaine de l’être : la conscience et ses actes. Nous étions déjà, dans ces travaux, beaucoup plus fils de Descartes, que fils d’un ouvrier tailleur juif, turc et émigré.

Nos travaux sur Spinoza (un autre « marginal », par rapport aux idéologies dominantes de l’époque) expriment également ce même souci de la conscience et de ses actes, puisqu’ils répondent à la question de savoir comment, dans le passé de la philosophie dite classique, avait été envisagée la possibilité d’une doctrine qui aurait englobé la totalité de l’existence humaine (comme réflexion et comme désir) et exploré les conditions de sa joie concrète, de sa satisfaction intellectuelle, et de son être comblé. Il s’agit toujours, là encore, de la conscience et de ses actes.

3. Il est clair cependant que cette manière de justification d’une philosophie de la conscience et de la Joie, par les échecs empiriques et extérieurs des philosophies tragiques ou déterministes, ou bien des idéologies totalitaires, n’est pas une justification suffisante. La confrontation avec les échecs de l’envi ronnement politique et culturel resterait pragmatique si elle représentait à elle seule toute la preuve, ou tout le principe de validation, et elle se réduirait en fait à la méthode empirique et aveugle des essais et des erreurs. La seule validation recevable d’une philosophie (qui est toujours aussi recherche de la vérité) est une validation interne, telle que, précisément, nous la proposions dans notre doctrine de la vérité et de sa fondation par un cogito réitéré, ou second commencement réflexif.

La confrontation de notre propre chemin et de la culture objective ne vaut donc pas comme critère de vérité, ni même comme seconde fondation, mais comme une sorte de signal positif et d’encouragement à la poursuite et à l’approfondissement de cette recherche commencée il y a une trentaine d’années, au milieu des tâches d’enseignement et des combats politiques de l’immédiat après-guerre. Nous avions eu raison de n’avoir jamais été ni marxiste ni heideggerien, mais cet état de fait vaut, non pas comme une validation de vérité (celle-ci ne saurait être qu’interne et réflexive), mais comme un appel à la poursuite de nos travaux, et à la confiance du lecteur. Nul ne doit reculer devant l’austérité apparente et la patience nécessaire à l’accomplissement entier des tâches de la réflexion.

4. Comment se présente aujourd’hui, pour nous, cette tâche ? En quoi consiste aujourd’hui, une participation à cet accomplissement entier?

Si l’on opère une confrontation non plus simplement heuristique mais surtout problématique entre l’état de désastre objectif des sociétés et des cultures anciennement dites progressistes, et une philosophie comme celle que nous défendons, qui est une philosophie de la conscience et de la joie, il peut sembler au premier abord que la question centrale est celle désormais de la possibilité: une philosophie de la joie est-elle aujourd’hui possible ?

Certes, cette philosophie existe comme telle et, quelle que soit la discrétion de ses résultats, eu égard au fracas médiatique des philosophies dites du langage, ou de la prise du pouvoir, ou de l’inconscient, ou de la mort, cette existence revêt une signification objective et vaut au moins comme expression d’un désir, comme déploiement d’un contenu, expression et déploiement qui, loin d’être solitaires, rencontrent bien au contraire un intérêt croissant chez un public d’étudiants et de chercheurs toujours plus concernés.

Il n’en reste pas moins vrai que la question demeure de savoir si cette philosophie eudémoniste est pratiquement et intégralement réalisable. La situation qui semble être universellement celle de toute philosophie, est en fait ici fort singulière : car le grand nombre peut fort bien reconnaître (comme chez Platon) un idéal qu’il estime irréalisable en sa perfection, ou accomplir (comme chez Kant) son devoir quotidien sans être en mesure d’atteindre la sainteté, ou avouer (comme chez Nietzsche) une volonté de puissance qu’il dénonce tout en la pratiquant, ou militer (comme Marx) dans un parti politique pour soutenir une appropriation des moyens de production, sans avoir à respecter les libertés formelles, ou se consacrer à une cure analytique sans avoir à en justifier l’efficacité, ou (comme chez Heidegger) préparer solitairement sa propre mort en s’engageant dans un groupe nazi. En toutes ces actions, il y a comme une relative cohérence entre une pratique incomplète et confuse et la théorie qui l’inspire ou la justifie, et donc un passage relativement facile de l’une à l’autre.

Au contraire, la situation est totalement différente pour la philosophie de la joie que nous préconisons nous y disons à la fois l’extrême exigence (comme désir de la joie parfaite et du Préférable absolu) et la possibilité de sa réalisation totale (grâce à une doctrine difficile de la liberté réflexive et seconde). Comme Spinoza, nous estimons qu’est pleinement réalisable l’identité de la perfection véritable et de l’existence authentique.

C’est ici que se pose la question : cette philosophie (qui implique bien évidemment la pratique de la philosophie elle-même comme partie constituante de cette finalité globale qui est le Préférable comme liberté heureuse) est-elle accessible au plus grand nombre, la modalité existentielle qu’elle propose est-elle réalisable, sinon par tous, du moins par ceux qui le désirent?

Certes, nous avons déjà tenté de répondre à cette question de la possibilité du Préférable aussi bien sur le plan personnel et existentiel que sur le plan politi-que. Mais la situation de désastre et d’effondrement que nous évoquions plus haut rend la question plus urgente, et accroit l’exigence d’une réponse qui soit à la fois plus rigoureuse et plus féconde encore que celles que nous avons déjà proposées. C’est dire qu’il y a lieu de reprendre à un niveau paradoxalement plus élevé et plus approfondi à la fois, l’examen de cette question des conditions de possibilité d’une doctine de la joie comme conscience comblée.

5. D’une façon plus précise et plus synthétique, cette question pourrait être ainsi formulée: dans la situation de crise généralisée qui est aujourd’hui la nôtre, crise qui ne concerne plus seulement la philosophie (comme nous le disions dès 1969) mais encore la société politique, civile, et économique, quels sont les pouvoirs des individus en tant qu’ils sont des consciences? Mieux dit: quels sont, aujourd’hui, les pouvoirs du sujet ?

Loin que l’étendue et la gravité de la crise sociale rendent caduque la question des pouvoirs du sujet, c’est au contraire parce que cette crise est profonde et universelle que la question du sujet émerge désormais comme l’urgence majeure, sinon même comme le seul commencement véritable d’une solution de la crise. Car enfin, ne sont-ce pas les doctrines massives du déterminisme historique, ou du destin tragique de l’humanité, ou de la puissance irrépressible de l’inconscient, ou de l’inexistence des sujets dans les textes ou les institutions objectivement produits; ne sont-ce pas toutes ces doctrines qui ont, sinon provoqué, au moins rendu possible le désastre et l’effondrement? Ne sont-ce pas ces doctrines négatrices du sujet qui ont, sinon favorisé, du moins libéré les forces objectives ou les volontés humaines qui ont conduit le Tiers-Monde et la moitié de l’Europe au délabrement et à la misère physique, intellectuelle et morale?

Si donc les doctrines objectivistes n’ont pas été en mesure d’opposer le moindre obstacle ou la moindre résistance au déferlement du désastre, pour ne pas même les accuser de complicité ou d’activisme dans ce désastre, il est clair que notre insatisfaction, ou notre révolte, doivent reprendre la question des pouvoirs du sujet avec un sentiment toujours plus vif de l’urgence de la situation, et de la responsabilité du philosophe. Et là réside le sens de la crise, telle que nous l’appréhendons : c’est précisément parce que les doctrines objectivistes sont non pas certes les causes avérées, mais au moins les phénomènes antécédents et contemporains du désastre, qu’il devient impérieux d’examiner au moins les titres d’une doctrine du sujet qui souhaiterait, dans le champ de ruines, apporter sa pierre à la reconstruction.

C’est en ce sens que nous pourrions parler d’une répétition de notre propre question, c’est-à-dire d’une reprise plus riche et plus approfondie de la question des pouvoirs du sujet, question qui, posée à un niveau plus élevé (plus grave et plus approfondi, plus minutieux et plus vaste) devient la question, non pas seulement des pouvoirs de la liberté, mais plus fondamentalement la question de la nature même du sujet. Il s’agira donc pour nous d’approfondir la description des structures du sujet, c’est-à-dire la description de ces actes qui constituent la nature et la substance même du sujet comme tel : seront alors rencontrées, bien entendu, la question des rapports entre le sujet et son désir, et, plus généralement la question des rapports du sujet avec lui-même, avec les autres et avec le monde.

6. On connaît l’importance (certes relative) de cette question du sujet dans la pensée contemporaine. Un colloque lui a été consacré, les actes de ce colloque ont été publiés. Notre souci du sujet, dont on a vu qu’il n’est pas une innovation de circonstance par rapport à nous-mêmes, n’est pas non plus une innovation par rapport à la culture contemporaine. Mais cette convergence ne vaut que pour la forme : le terme de « sujet » est partout présent chez les moralistes comme Levinas, chez les psychanalystes, comme Lacan, ou chez les déconstructionnistes comme Derrida. Mais il ne s’agir que d’un mot : la chose, quant à elle, est détruite ou niée par ces mêmes doctrinaires, comme nous le verrons dans le détail plus loin.

Au-delà d’une convergence formelle avec nos contemporains, existe donc une divergence radicale quant au contenu : pour nous le sujet est une réalité, il est une réalité active, et cette activité est à la fois fondatrice et créatrice. Les contemporains, qui se sont privés bien hâtivement de ce concept à la fois second et originaire qu’est le sujet, sont dans l’incapacité absolue de comprendre ce qui est en train de se produire, ou plutôt de s’effondrer, sur les plans politique, historique et culturel. Parce que leur préoccupation du sujet reste le plus souvent incomplète et inachevée, ils sont contraints de se satisfaire de quelques idées anthropologiques caricaturales pour rendre compte des mouvements imprévus de l’histoire, ou des ressources apparemment paradoxales des individus. Pour les uns, le sujet n’est qu’un inconscient impotent, puisqu’il est insensible à la contradiction et tout entier pris dans l’imaginaire et le plaisir : comment s’opposerait-il à Auschwitz ou à Babi-Yar ? Pour les autres le sujet n’est qu’une transcendance fantomatique et illusoire qui serait bien en peine de fonder quelque valeur ou quelque action que ce soit : comment s’opposerait-il en outre à la violence capitaliste, religieuse ou totalitaire ? Pour d’autres enfin, le sujet n’est qu’une abstraction intellectuelle qui devrait céder le pas aux révélations de la religion et des textes sacrés, laissant par conséquent le monde aller comme il va, et tentant seulement de le condamner et de le réformer par l’efficacité d’une âme hors nature.

Nous examinerons de près quelques-unes de ces doctrines contemporaines du sujet; mais nous pouvons déjà par cette esquisse préliminaire, comprendre le sens de la tâche que nous nous sommes fixée : il s’agit pour nous de comprendre (et d’essayer de montrer) que si les doctrines massives et réalistes, non seulement n’ont pas su ni voulu s’opposer à la violence de l’histoire contemporaine, mais encore ont voulu et su s’imposer à la connaissance et à l’adhésion des esprits contemporains, c’est en raison même de la faiblesse des doctrines du sujet qui leur étaient opposées. Nulle doctrine de la conscience n’était assez puissante, semble-t-il, pour convaincre les esprits et combattre ces doctrines objectivistes, nulle doctrine du sujet par conséquent n’était assez puissante, assez structurée, et assez soutenue pour devenir non seulement une arme critique contre les doctrines massives et anti-humanistes, mais encore une arme de combat dans la lutte pour la liberté et, disons-le, pour le bonheur. Ces buts semblent bien être cependant toujours et encore, l’enjeu central de l’histoire du monde et de l’histoire individuelle.

Reconnaître, au cœur du désastre, et dans les champs de ruines, le primat de cet enjeu radical (nous allions dire : resplendissant), c’est ipso facto reconnaître la responsabilité du philosophe : c’est elle qui lui impose un examen approfondi de la question du sujet, examen qui doit revêtir comme sens et comme finalité concrète ces contenus simples et substantiels dont la philosophie contemporaine semble vouloir se détourner : la liberté et la joie.

Seule une telle doctrine concrète du sujet serait en mesure de fonder et de promouvoir une action objectivement et réellement libératrice, seule une telle doctrine serait en mesure, à tout le moins, d’opposer une résistance aux doctrines chosistes qui niant l’existence et l’efficacité du sujet, dépouillent à l’avance de leur efficacité et de leur signification toute action individuelle ou politique, toute intervention personnelle ou collective, toute lutte contre l’horreur et la violence.

Pour répondre à cette responsabilité par la « répétition », c’est-à-dire en fait la réitération de la question à un niveau plus élevé d’intensité, nous tenterons de porter plus loin nos propres analyses antérieures, mais nous tenterons aussi de situer avec précision cette question du sujet dans son historicité philosophique. Nous serons ainsi amenés à rendre justice à nos prédécesseurs (trop souvent passés sous silence aujourd’hui, tels Buber ou Berdiaeff, Lavelle ou Kierkegaard) dans et par le seul mouvement de l’analyse des problèmes et des contenus. Notre perspective, strictement immanentiste, athée et réflexive, strictement humaniste, ne sera jamais dogmatique et fermée à l’apport décisif de tel ou tel esprit religieux, de tel ou tel texte juif ou chrétien. Dans cette partie historique (le présent ouvrage qui devrait à la fois éclairer et introduire notre propre doctrine, objet d’un prochain travail), nous nous limiterons cependant au XXe siècle, exception faite d’une indispensable analyse de la subjectivité existentielle chez Kierkegaard.

7. Cette référence à la pensée contemporaine du sujet permet de mettre en évidence un paradoxe qu’il nous appartiendra de lever dans le cours de notre travail, et cela d’une façon plus directe et plus approfondie que nous ne l’avons déjà fait ailleurs.

Ce paradoxe consiste dans le cercle apparent où tomberait la philosophie lorsqu’elle tente de se fonder sur un commencement véritable : car ce commencement de la philosophie est le sujet lui-même, et pourtant ce sujet est le plus souvent précédé par des philosophies qui sont elles-mêmes soit des doctrines du sujet, soit des doctrines ayant déjà posé le probleme du fondement de la philosophie. Il semble qu’il y ait là un cercle réflexif.

Ce paradoxe, dont nous montrerons qu’il n’est quapparent, revêt en réalité une double signification : il souligne (il « pointe », dirait la langue de bois contemporaine) une structure constitutive du sujet lui-même qui commence toujours à soi tout en étant situé dans un monde qui l’a précédé; il souligne également la nécessité interne d’une réflexion méthodologique dès lors qu’on entreprend une description du sujet. L’analyse réflexive d’un être dont la structure est réflexive implique qu’on réfléchisse auparavant ou en même temps sur la validité « épistémologique » de cette réflexion. Notre apparent paradoxe permet donc de comprendre pourquoi, dans une description du sujet plus que dans tout autre forme de connaissance philosophique, la méthode et la doctrine sont si étroitement liées qu’il n’est pas possible de traiter de l’une sans évoquer l’autre. Nous consacrerons un chapitre à l’élucidation de cette implication réciproque de la doctrine et de la méthode. Disons seulement que le cercle réflexif n’est un paradoxe qu’en apparence.

En effet, le commencement de la philosophie est coujours à la fois un acte premier, puisqu’il est opéré en première personne par un sujet qui entreprend de réfléchir par lui-même et sous sa propre autorité, et un acte second, puisque ce sujet redouble sa propre pensée spontanée, mais aussi la pensée réflexive des philosophes et des penseurs qui l’ont précédé. Ainsi par exemple je réfléchis sur les actes de réflexion de Descartes, ou sur mes propres actes de pensée, opérant ainsi un second commencement, un acte fondateur premier qui est sans contradiction un redoublement réflexif.

Nous avons en outre fait dans Lumière, Commencement, Liberté la critique des pseudo-commencements chrono-logico-ontologiques, de style platonicien, et la critique des négations hégéliennes de toute forme de commencement.

8. Libérés ainsi du faux problème chronologique du commencement de la réflexion (celle-ci en réalité commence toujours à elle-même) nous pourrons aborder une première tâche d’information : la question du sujet aujourd’hui est loin de se réduire à la doctrine sartrienne du pour-soi ou à la seule doctrine lacanienne de l’inconscient, ou encore à la négation radicale du sujet chez les déconstructionnistes ou chez les moralistes. Nous avons déjà évoqué un plus vaste contexte philosophique. Nous pourrons ainsi préciser les termes dans lesquels se pose aujourd’hui la question du sujet, en tentant d’éclairer ceux des problèmes qui, chez les existentiels et chez les phénoménologues, concernent les structures et les forces du sujet, c’est-à-dire la conscience et ses actes.

C’est l’ensemble des problèmes que nous avons évoqués jusqu’ici, qui formera la substance du présent ouvrage. Seule une telle mise au point historique et méthodologique de la question du sujet rendra possible le déploiement de l’analyse directe que nous proposerons ensuite.

9. Cette analyse, appliquant la méthode réflexive et phénoménologique que nous aurons auparavant définie, sera philosophique. Mais comme elle se voudra concrète, elle visera un certain idéal de totalisation et d’intégralité : c’est dire qu’en un certain sens elle sera également « anthropologique », dans la mesure où elle tentera de prendre en compte quelques uns des apports de la recherche contemporaine. Cette visée « anthropologique » ne cessera pourtant pas d’être philosophique. Mieux : peu à peu pourrait se déployer quelque chose comme une anthropologie philosophique, autre nom d’une philosophie qui se voudrait à la fois existentielle, intégrale, et réflexive.

Ainsi pourrait se réaliser le projet que nous avions déjà évoqué dans nos plus récents travaux. Qu’on nous permette de nous citer. Dans Les Actes de la Joie nous disions : « La phénoménologie en première personne décrit le sujet comme libre désir et comme réflexion fondatrice. Cette phénoménologie est existentielle parce qu’elle est opérée par l’existant pour l’existant, se saisissant comme sujet actif« . Et dans notre traduction de l’Ethique de Spinoza, nous disions : « Le sens du spinozisme rejoint ici la tâche d’une anthropologie philosophique : élaborer une philosophie de l’être comme existence désirante, articulée sur l’impératif unique, ‘bien agir et être dans la joie' ».

En tentant de réaliser ce programme (que nous n’évoquons que pour éclairer notre présent propos et marquer la continuité d’une recherche) nous constaterons la possibilité d’une philosophie synthétique qui, en décrivant plus systématiquement que jadis le suiet comme existence, comme réflexion et comme désir, réalise par son propre mouvement l’accord et la réciprocité des analyses réflexives et des analvses dites anthropologiques, c’est-à-dire l’accord de la réflexion sur soi et de la réalité dite empirique de ce qu’on appelle à tort un moi. La description du sujet comme désir et comme réflexion réalisera par son propre mouvement la philosophie comme « anthropologie philosophique », c’est-à-dire l’anthropologie comme philosophie.

En outre, cette philosophie réunifiée exprimera réflexivement l’unité retrouvée du sujet qui, ayant trouvé en lui-même la source de lui-même, rencontrera ipso facto le moyen de dépasser le morcellement de son corps, de sa personnalité et de ses valeurs.

10. Authentiquement philosophique et unitaire parce que réflexive, axée sur un sujet conscient et déployée par un sujet réfléchissant, cette « anthropologie » rencontrera sans artifice le problème éthique. En effet la conscience étant désir (nous nous serons prononcé sur l’inconscient d’une façon précise), et organisant son action désirante par valorisation, choix et actualisation, c’est par le déploiement même de la description du sujet que sera rencontrée la dimension éthique de l’existence, c’est-à-dire elle-même en tant que valorisation, choix, et actualisation. C’est donc par une logique interne, celle de l’unité et de l’homogénéité, que l’anthropologie philosophique devra définir et résoudre le problème éthique qui est celui de l’action. Cette anthropologie, dejà réflexive, se déploiera donc finalement comme une éthique, devenant ainsi pleinement philosophique. Et c’est d’un seul mouvement que l’analyse descriptive du sujet se transmutera en problématique existentielle, et que la description réflexive du désir se transmutera en analyse éthique et en description de valeurs. C’est qu’au centre de l’existence se trouvent aussi bien le sujet que le désir, et qu’une description exhaustive de ce désir par un sujet rencontre tout naturellement la question du sens du désir. Mais qu’est donc le désir sinon le désir du sens, et qu’est donc l’éthique sinon une réflexion sur le sens du désir? Ayant accédé à ce niveau, nous aurons à unifier le désir du sens et le sens du désir par un concept qui sera en même temps une expérience et une modalité existentielle : le concept d’être.

Bien entendu, relié comme il le sera à la réalité du sujet comme désir et comme réflexion, ce concept d’être revêtira un tout autre sens que celui qu’il reçoit dans la tradicion philosophique. Loin d’être une entité métaphysique, ce concept désignera précisément la modalité consciente et vécue, singulière et personnelle, selon laquelle se réalise en acte, pour l’individu, la finalité la plus intense et la plus dense à la fois qu’il puisse assigner à son désir, et à laquelle il accède dans les moments qu’on désigne pudiquement comme états de grâce, et que nous appelons le Préférable.

Dans cette progression réflexive qui vise simultanément l’unification de la personnalité, se réalisera donc l’essence philosophique de l’anthropologie, puisque celle-ci est une connaissance intégrale de l’homme, et que la philosophie est précisément cette même connaissance mais fondée sur une tout autre méthode, la méthode réflexive qui seule permet d’intégrer dans la description le sujet même qui la déploie.

Mais parce que tout a un sens, cette réalisation de l’essence philosophique de l’anthropologie est en même temps la réalisation de l’essence éthique de la philosophie. Si une philosophie désire se fonder elle-même, elle est forcément philosophie du sujet; mais si une philosophie du sujet vise à rendre compte de l’intégralité de ce sujet, elle devient necessairement problématique du désir et de l’action, c’est-à-dire à la fois philosophie de l’existence et philosophie éthique.

11. Si la philosophie et l’anthropologie philosophique s’unifient en débouchant sur la question éthique et en se fondant sur une doctrine du sujet, il est clair qu’elles sont également concernées par la politique puisque celle-ci est dans son essence une réflexion sur la vie et l’action des individus au cœur même des institutions. Le sujet comme individu conscient n’existe pas comme monade isolée mais comme être social et c’est dans le cadre d’une société donnée qu’il déploie son existence et son action. Aujourd’hui cette remarque est une évidence, sinon même un truisme.

Ce qui est moins évident est la façon dont on peut concevoir les rapports de l’individu et de l’institution d’une part, et les rapports des individus avec les valeurs poursuivies par la société d’autre part. Ces deux formes de relation n’en constituent peut-être qu’une seule puisque se pose alors la question de la nature des valeurs en général et des valeurs qui, en particulier, sont conjointement poursuivies par le groupe et par les individus.

La question fondamentale qui émerge est celle du rôle de l’individu dans l’élaboration et dans la réalisation aussi bien des institutions que des valeurs. Cette question est, elle aussi, à aborder dans une philosophie dont la méthode serait une phénoménologie intégrale (précisons que c’est ce que nous avons tenté de faire dans notre « Anthropologie philosophique » intitulée La Jouissance d’être. Le sujet et son Désir, Encre marine, 1996.

Mais l’action de l’individu est l’action d’un sujet, füt-il aliéné, confus ou ignorant. Il n’est donc pas possible de répondre aux nouvelles interrogations politiques de notre temps (en 2002) sans avoir auparavant élucidé la question du sujet, c’est-à-dire défini d’abord les problèmes soulevés par les plus importantes des grandes doctrines sur le sujet, sa nature et son pouvoir.

Si, après les attentats du II septembre 2001 à New York, l’inquiétude collective s’organise autour d’une réflexion sur les civilisations, les cultures, et leurs relations amicales ou conflictuelles, si l’inquiétude nouvelle, se référant souvent à des ouvrages et des études antérieurs aux événements cités, s’organise autour d’une réflexion fondamentale sur les valeurs et les cultures, il devient urgent et « vital » de comprendre ce que sont les valeurs et de comprendre enfin que toute interrogation pratique, éthique et politique doit d’abord s’appuyer sur un socle et un fondement premiers qui ne sauraient être qu’une doctrine du sujet. Faute de procéder dans cet ordre, l’empirisme philosophique et politique ne pourrait éviter le risque de tomber dans la complicité, la démission ou le cynisme.

Nous montrerons d’abord, dans le présent ouvrage, et par le détour d’une critique des doctrines traditionnelles, que le sujet ne saurait être ni une monade sans relation, ni une raison pure sans contenu quali-tatif, ni une passivité ontologique, ni une obéissance religieuse, ni une conclusion linguistique ou herméneutique. C’est seulement après une telle critique que nous avons été en mesure (dans notre ouvrage La Jouissance d’être) d’examiner directement les structures du sujet telles qu’elles nous apparaissent et qui nous autorisent à parler d’un Désir-sujet.

Fonder une éthique et une politique sur le sujet existentiel suppose la patience philosophique. Nous devons, par souci de rigueur, assumer la nécessité du long détour de la pensée par une réflexion sur le sujet fondateur avant d’être en mesure de répondre à la sollicitation de l’inquiétude commune par une doctrine politique des valeurs.

L’économie du long détour n’est certes pas inconcevable. Nous avons tenté en 1995, dans Existence et démocratie de mieux fonder la démocratie en l’appuyant non seulement sur la souveraineté populaire mais encore sur la poursuite individuelle du bonheur.

Mais cette démarche fondatrice de la démocratie veut à son tour être fondée sur une théorie rigoureuse de l’homme comme Désir de joie et comme aptitude à accéder au sens.

On le voit donc à nouveau : une doctrine politique qui se veut précise et concrète et non pas générale et abstraite est nécessairement appelée à se retourner vers un fondement existentiel qui ne saurait être que le sujet lui-même. Une politique dé mocratique et eudémoniste, comme l’éthique de la joie qui l’englobe et la justifie, ne sauraient constituer des systèmes solides de valeurs que si elles s’appuient sur ces Actes de la Joie que nous décrivions en 1987 (et 1997) et qui constituent le déploiement concret de la vie d’un sujet s’étant élevé au stade réflexif.

Mais l’anthropologie philosophique du sujet, fut-elle une théorie du Désir-sujet, n’est-elle pas bien éloignée des préoccupations et des inquiétudes contemporaines issues du terrorisme fondamentaliste et des croyances totalitaires qui le nourrissent? En fait, il n’en est rien. Les « forces sociales » et l’opinion empiriques n’ont certes jamais reconnu le rôle qu’il conviendrait d’accorder à la philosophie dans l’élaboration et la pratique politiques ; et il n’est certes pas question que le philosophe revendique le « pouvoir ». Mais l’on peut au moins reconnaître qu’une lumière de la réflexion non idéologique peut critiquer, juger, éclairer et orienter une action politique ne s’attribuant en apparence que des tâches gestionnaires et immédiates. Mais une réflexion authentique ne saurait faire l’économie d’une théorie préalable du sujet, de ses exigences et de ses pouvoirs. Libérée du dogmatisme négateur du sujet, la réflexion pourrait aisément reconnaître que les Lumières (non pas seulement celles de la Grèce antique ou du XVIIe et XVIIIe, à la fois eudémonistes et rationalistes), peuvent seules s’opposer à la barbarie qui, toujours, s’appuie sur le fidéisme et la croyance, sur le dogmatisme et le fanatisme. Non pas certes directement par le dialogue, mais en armant le combat par l’écriture et la parole réellement éclairées.

Les lumières de l’esprit sont celles du sujet réfléchi. Pour faire en sorte que les Lumières ne soient pas une simple conviction culturelle parmi d’autres, ou une proclamation de la bonne conscience, pour les faire apparaitre dans leur vérité qui est d’être cons. tamment un « commencement » et une seconde fondation de la pensée vraie par elle-même (ceci devant devenir valable pour l’humanité entière et non pas seulement pour l’Europe), pour passer de la conviction humaniste à la certitude philosophique et généreuse, les Lumières d’où qu’elles viennent, doivent nécessairement se fonder elles-mêmes comme vérité et s’appuyer par conséquent sur une théorie du sujet qui soit aussi une théorie du libre Désir.

12. Par cette même exigence, nous devons d’abord effectuer le long détour dont nous parlions et dresser une sorte de bilan critique de la philosophie du sujet telle qu’elle se présente aujourd’hui depuis cette fulguration que fut le cri lancé par Kierkegaard: « la vérité est la subjectivité ».

(Robert Misrahi, La problématique du sujet aujourd’hui)

La civilisation contre le bonheur, selon Freud

L’ouvrage de Marcuse Éros et Civilisation a focalisé l’attention sur le fait que l’ensemble de l’œuvre de Freud s’organise autour de la contradiction fondamentale qui oppose le principe de plaisir et le principe de réalité. Plus précisément, c’est un souci constant, chez Freud, de mettre en évidence le conflit insoluble qui travaille aussi bien l’histoire de l’humanité que celle des individus : l’opposition est tragique entre les instincts sexuels de l’individu, visant à leur propre satisfaction libidinale, et les exigences de la société, visant à la sauvegarde de sa propre existence comme totalité permanente et ordonnée. Le conflit proviendrait de la nature même des choses, c’est-à-dire de l’essence de la libido comme désir et de la société comme système d’institution ou institution intégrée. Parce que les instincts ou le désir sexuels comportent un pouvoir destructeur, on doit reconnaître, affirme la psychanalyse classique, qu’ils sont essentiellement antisociaux. Le désir est ici conçu comme une force énergétique puissante et aveugle qui vise à l’obtention de son objet par tous les moyens; recherchant son plaisir, c’est-à-dire sa jouissance immédiate et absolue comme détente totale d’une tension sexuelle et nerveuse toujours plus intense, la pulsion se pose comme puissance aveugle prête à transformer tout être et tout objet en moyen de satisfaction inconditionnelle. Qu’il s’agisse de la sexualité polymorphe prégénitale, ou de l’œdipe infantile, le déploiement effectif de la libido se donne comme le mouvement vers l’illimité, et finalement comme la menace de subversion de tout l’ordre social. La société, pour se préserver, devra mettre en place des systèmes de répression du moi de plus en plus rigoureux et de plus en plus complexes.

Certes, Freud est conscient du fait que les choses ne sont pas aussi simples puisqu’il met lui-même en évidence le caractère ambivalent de la libido, à la fois destructrice et constructive. Le désir également ce qu’on pourrait appeler un pouvoir socialisant. Par son pouvoir illimité d’investissement, le désir tend de lui-même à se déployer autour de soi, et à tisser des liens sociaux qui peuvent ne pas apparaître immédiatement comme érotiques, mais qui n’en sont pas moins cependant d’essence libidinale. La libido, selon les propres déclarations de Freud, tend à former des unités sociales toujours plus vastes.

L’affirmation de ce pouvoir unificateur du désir n’empêche pas Freud d’insister en même temps et constamment sur son pouvoir destructeur et d’opposer radicalement le désir et l’institution : il suffit de dire que le pouvoir destructeur de la sexualité, si elle était livrée à elle-même, serait de loin supérieur à son pouvoir unificateur, et que, ainsi, l’ambivalence basculerait toujours du côté subversif de la sexualité.

Si, en outre, on se référait à l’idée de destruction non plus seulement comme atteinte à l’intégrité d’un corps social, mais comme atteinte radicale à l’intégrité même de la vie ; si, en d’autres termes, on se référait à la sexualité comme obscur désir de mort, alors la doctrine de l’opposition inexpiable entre le désir et la société s’en trouverait considérablement renforcée. Or, on le sait, c’est précisément ce qui se passe chez Freud.

Pour cet auteur tragique dont la formation est celle d’un neurologue, le plaisir est à la fois l’ultime satisfaction à laquelle vise le désir sexuel et un état de détente où s’atteint l’équilibre, c’est-à-dire l’homogénéisation de toutes les tensions. Cet état final d’entropie est, selon Freud, à rapprocher de l’état de la matière inorganique qui a précédé toute vie, et par conséquent tout désir et tout instinct. La « petite mort » du plaisir n’est pas différente de la mort en tant que telle, c’est-à-dire de l’état inorganique de la matière où toutes les tensions sont résolues parce que la vie même, faite de ces tensions, est supprimée.

Au-delà de la discussion technique sur la question de savoir quel est le nombre des instincts selon Freud, et s’il faut ou non identifier (avant ou après 1920) instincts sexuels et instincts du moi, c’est-à-dire libido et instinct de conservation, il paraît plus important de constater que, pour Freud, on ne saurait séparer le désir et la mort, Éros et Thanatos : le désir comme visée du plaisir est en même temps visée de la mort, c’est-à-dire mouvement aveugle et irrésistible vers l’équilibration, le dépassement et la suppression de toutes les tensions. Sur la base d’une telle naturalité du désir, qui poursuit sa propre suppression pour atteindre à la satisfaction suprême et à ce Nirvana qui est bien plus (comme chez les Hindous) extinction de la soif que jouissance illuminée, on comprend que le conflit entre le désir et la société soit radical. Car la société se donne ; elle-même comme cette globalité institutionnelle qui tend à se poser dans l’existence au-delà même du destin des individus et de leurs instincts. Il n’y a donc pas d’autre issue pour elle que de combattre par tous les moyens ce pouvoir destructeur de la sexualité qui se révèle comme un désir de mort.

Et la mort qui est ici visée par le désir n’est pas seulement la sienne propre. On sait en effet que, par une dialectique interne, l’instinct de mort peut se détourner du moi pour se reporter par projection sur l’objet d’amour : le désir de la propre mort devient chez Freud le désir de la mort de l’autre lorsque cet autre est en relation de désir avec le moi. Le masochisme primaire se transforme en sadisme, l’amour se donne à la fois comme amour et comme haine, et l’ambivalence de la libido (à la fois destructrice et créatrice de société) se développe en ambivalence de l’amour qui à la fois aime son objet et poursuit sa mort. Ce n’est donc pas seulement sur le plan institutionnel ou par simple métaphore que l’on doit dire que le désir est meurtrier : il l’est pour Freud, au sens rigoureux du terme. C’est qu’il est l’inversion et la projection hors de soi de ce désir de mort qui constitue la poursuite du plaisir sexuel. C’est donc à sa sauvegarde existentielle et non pas seulement institutionnelle que doit travailler la société, en dressant contre le désir des barrières toujours plus infranchissables, c’est-à-dire des interdits toujours plus terribles et toujours plus sacrés.

C’est ici que refoulement et culpabilité se donneront comme les armes les plus efficaces que la société ait pu forger contre le désir et son pouvoir universellement destructeur.

On le voit enfin avec évidence : c’est de la répression qu’il s’agit. Elle est la condition de survie de la société comme telle, puisque c’est par la répression que la société s’oppose à la généralisation du meurtre en installant dans l’individu lui-même ces barrières que sont la culpabilité comme sentiment et le refoulement comme processus. Selon Freud, la libido doit être réprimée et refoulée si l’on veut que le désir de l’individu renonce à mettre en danger l’existence de la société par le meurtre sadique, et les structures institutionnelles par l’amour œdipien. La société doit être répressive si si elle veut que l’individu renonce à réitérer indéfiniment ce meurtre originel et érotique du Père, meurtre où se donnaient à lire toutes les forces explosives et antisociales de la pulsion.


Or le travail répressif de la société obtient, selon Freud, des résultats qui dépassent la simple sauvegarde physique d’un groupe social. On sait qu’est à l’œuvre ici une espèce de travail civilisateur. La culpabilité et le refoulement, s’ils ont réussi à détourner de leur but meurtrier les instincts sexuels, n’en ont pas pour autant détruit l’énergie, qui est à penser comme une force biologique et matérielle. Un courant détourné n’est pas supprimé, et le but visé, s’il est reporté, ou retardé ou différé, n’est pas non plus supprimé : ici intervient un travail quasi chimique de sublimation, qui fait subir à l’énergie détournée et refoulée une transformation telle qu’elle sera utilisable encore, mais sous une autre forme et à d’autres fins : la sublimation, comme spiritualisation masquée de l’énergie sexuelle détournée de son but, va devenir l’origine de la civilisation.

En quoi consiste ce travail de civilisation ? Tout d’abord en une utilisation des énergies destructrices au service de la maîtrise de la nature. L’agressivité détournée de son but par la pression sociale devient l’origine du travail civilisateur et du développement des techniques.

Ensuite et surtout, ce travail consiste dans l’élaboration d’une « morale » dont le Sur-Moi va devenir à la fois le lieu, l’instrument, et le médiateur. Car c’est comme « conscience morale », c’est-à-dire travail répressif de la culpabilité contre le désir, que se donne concrètement à l’individu l’exigence sociale. Freud affirme que plus l’instinct de mort a été désamorcé et délesté de son agressivité à l’égard de l’autre, plus il s’est investi dans des tâches positives qui viennent conforter la positivité érotique unificatrice, et plus cet instinct de mort se retourne avec force contre le moi lui-même sous la forme de l’exigence morale et de la culpabilité.

La rigidité de la conscience morale, ou, plus élémentairement, l’existence même d’une conscience morale limitatrice et frustratrice, est donc la première et peut-être la plus significative des activités répressives de la société; par la médiation de l’éducation, la société construit dans l’individu l’appareil répressif du Sur-Moi dont la tâche essentielle consiste à détourner la libido de ses buts érotiques objectivement destructeurs pour la soumettre à des activités socialement utiles. A l’aide de l’instinct de mort, la libido est ainsi transformée en instance d’autosurveillance. Ce qui d’abord est ainsi combattu par le Sur-Moi civilisateur, ce sont les puissances du Ça concrètement, il s’agit de la sexualité perverse polymorphe. Gratuite, informelle, inutile, elle exprime le moment le plus socialement dangereux de la libido, celui ou elle se prend pour son propre but et sa propre fin. Sa répression morale aura pour tâche de soumettre la libido d’une part à des tâches reproductrices et d’autre part à des tâches culturelles. Le Sur-Moi, délégation de la société au cœur de l’individu, réprime donc sa libre sexualité primitive pour le contraindre à travailler à une double reproduction : reproduction génitale de la famille patriarcale monogamique et reproduction culturelle des normes et des modèles sociaux destinés à garantir la permanence du groupe, par la permanence de ses institutions.


Au terme de cette première analyse, nous pouvons d’abord constater une étrange symétrie entre la pensée de Stirner et celle de Freud : tous deux, finalement, opposent un moi (égoïste ou libidinal) à des institutions sociales dont l’essence est répressive, et dont la finalité est la construction d’une société (ou civilisation) par le sacrifice des instincts vitaux de l’individu poursuivant d’abord spontanément son plaisir.

Comme Stirner, et à la différence des penseurs politiques tels que Max Weber ou Eric Weil, Freud n’oppose pas morale et politique, c’est-à-dire morale et société : bien au contraire, il les identifie. Il y a là comme la base des habitudes sociologiques les plus répandues aujourd’hui dans le sciences de l’homme. La « morale » est en effet pour Freud l’instrument répressif que forge la Société pour soumettre à son service les pulsions sexuelles. La « morale » est civilisatrice en ce sens qu’elle arrête, détourne, réoriente et reprend le désir sexuel pour en faire une puissance socialisatrice et culturelle. Mais cette « morale » n’a évidemment aucune autonomie : elle n’est rien d’autre que l’instrument forgé par la Société et placé au cœur de l’individu sous la forme du Sur-Moi, et, plus précisément, sous la forme d’une activité culpabilisante qui exprime par délégation les exigences institutionnelles.

S’opposent donc radicalement chez Freud comme chez Stirner l’individu singulier conçu comme désir, et la société globale conçue comme institution et civilisation : le résultat de cette opposition radicale et conflictuelle s’appelle aliénation chez Stirner et conduit logiquement à la révolte, tandis qu’il s’appelle culpabilité chez Freud, et conduit logiquement à la névrose.

Mais cette symétrie entre la pensée de Stirner et celle de Freud n’est pas une équivalence, c’est seulement une symétrie inverse : tandis que Stirner (d’une façon bien hâtive et peu élaborée) choisit la révolte du désir contre l’institution comme telle, Freud choisit au contraire de privilégier l’institution (quelle qu’elle soit) et de justifier la répression moralisatrice du désir par son utilité sociale.

Cette justification vaut pour Freud comme explication du tragique et de toute la souffrance humaine dont se paie la civilisation : elle ne vaut certes pas comme constat satisfait d’une réalité harmonieuse. Freud insiste sur ce prix à payer, et sur la signification tragiquement désespérée de la condition de l’homme civilisé : ne pouvant revenir en arrière, il est essentiellement marqué par la souffrance issue de la castration (comme peur ou comme menace), de la répression morale de ses instincts les plus profonds, de la présence inéluctable en lui du désir de détruire et de la soumission indépassable à des Institutions qui le structurent et le modèlent de la naissance à la mort. Individu et société s’opposent alors radicalement, non pas dans un combat dialectique ou politique, mais dans une perspective naturaliste-génétique qui est celle du devenir de la Civilisation.

C’est du sacrifice de son bonheur, bien entendu, que l’individu désirant paie cette histoire et l’on peut affirmer que cette dichotomie tragique du Désir et de l’Institution est assumée et affirmée par Freud avec une force qui vaut comme prise de position. Non seulement Freud construit une interprétation psychosociologique du malheur individuel dans la société moderne, mais encore il laisse entendre que cette situation de malheur est à la fois irréversible et utile. A la limite, tout se passe comme s’il était bon que le désir ait eu à sacrifier sa double exigence de mort et d’immortalité pour se mettre au service d’un développement utile de la Société. Ce tragique n’est certes pas dépassable, puisque dans la Civilisation elle-même subsistera toujours le désir de mort et de guerre, mais au moins est-il susceptible d’être intégré à la conscience. Devant renoncer à son illusion de changer le monde, puisque sont inéluctables et l’instinct de mort, et le pouvoir répressif du Sur-Moi-Institution, devant donc renoncer aux illusions de l’action politique et des promesses de liberté, le savant et l’homme lucide se consacreront toujours plus à la recherche et à la compréhension, c’est-à-dire au travail civilisateur d’une part et au travail thérapeutique d’autre part. Mais tout cela sans illusion, et après avoir compris, et donc admis, que, sur la base de l’opposition entre instinct désirant et institution civilisatrice, le bonheur d’une part et la vie sociale d’autre part sont rigoureusement exclusifs. Et la vision de Freud n’est finalement si tragique et si opposée à la pensée de Stirner que parce qu’elle se donne comme un appel à la résignation : pour le service de la Civilisation (et sans que le le pire soit jamais sûr), il faut décidément renoncer au bonheur.


Le dilemme qui opposait (et oppose encore chez les idéalistes) la politique et la morale est donc certes dépassé et supprimé dans la perspective tragique de Freud : mais ce dépassement n’est pas l’instauration d’une nouvelle conception de l’action puisque, bien au contraire, l’accent est mis sur l’impossibilité d’une action politique quelconque qui serait capable de changer l’ordre social, ou d’une action éducatrice et thérapeutique qui serait susceptible de guérir réellement l’humanité de ses angoisses. (On connaît les trois impossibles énoncés par Freud : gouverner, éduquer, guérir.) Tout se passe plutôt comme si le primat était donné à une science psychologique et sociologique qui aurait pour tâche de rendre compte de l’action collective sur l’inconscient individuel, et de justifier par là une espèce de pesanteur sociologique aussi immobile que tragique, aussi funèbre que glacée.

L’Avenir d’une illusion rejoint le Malaise dans la la Civilisation. Le pessimisme de Freud est en même temps l’exclusion d’une action politique qui pourrait être efficace, ou d’une transformation morale qui pourrait être libératrice.

Éclairée d’une lumière tragique d’impuissance morale et politique, vouée à la saga du conflit inexpiable entre le désir et l’institution, on peut dire que la psycho-sociologie de Freud paraît bien être, en son fond confusément exprimé, une théorie justificatrice de la domination.

Une analyse plus détaillée de la théorie de la horde primitive et du meurtre du père avec retour culpabilisant du refoulé justifierait amplement notre interprétation. D’une façon plus générale, la mise en place de la famille patriarcale, telle qu’elle est décrite par Freud et appuyée par lui sur la prohibition et le refoulement du désir d’inceste, la description des mécanismes de défense et des transformations instinctuelles dans la constellation familiale, avec la soumission nouvelle des instincts non plus à l’autorité culpabilisante du père, mais à la domination rationnelle de l’institution, toutes ces analyses ne font que consolider l’inspiration tragique de la pensée de Freud où s’opposent irrémédiablement (si l’on veut passer des « fantasmes » du plaisir au sérieux de la « réalité ») les promesses de bonheur auxquelles il faut renoncer et la domination sociale qu’il faut reconnaître.

(Robert MISRAHI : Ethique, politique, bonheur)

L’ÉTHIQUE DE LA SÉPARATION CONTRE LE MOI-SUJET : EMMANUEL LÉVINAS

Chez E. Lévinas, la négation du sujet est éthique par elle-même, puisqu’elle s’opère au nom même de l’éthique, et pour des raisons explicitement éthiques, c’est-à-dire ici, morales, raisons qui tiennent à « l’égoïsme » qu’impliquerait tout sujet.

Les choses ne sont cependant pas aussi simples puisque l’éthique, avancée par Lévinas, repose elle-même sur un certain nombre d’affirmations a priori, dont précisément une certaine doctrine du sujet : un tel cercle, s’il existe (comme nous le pensons) condamnerait ipso facto l’entreprise de Lévinas, ou au moins sa rigueur et sa crédibilité.

Il convient donc d’examiner de plus près cette doctrine. Cela non pas seulement pour décider quelle négation (celle de l’existence, comme chez Sartre, ou celle du sujet proprement dit) est la première, mais pour saisir aussi pleinement que nous avons tenté de le faire pour Sartre quel est le sens, le contenu et la validité de cette négation du sujet par un moraliste contemporain.

Rappelons d’abord les grandes lignes de cette éthique. On sait que le visage est le concept ou plutôt le fait central de cette doctrine. Le visage, selon Lévinas, dit l’altérité de l’autre, en opposition à lidentité du même qui inspirerait toute action utilitaire ou captatrice. Plus précisément, le visage a une signification « pré-originaire », disant, avant toute empiricité, ce lieu absolu où se situe l’autre. Le visage exprime pour Lévinas « la nudité » et la « faiblesse » de l’autre offert sans défense à la violence du monde mais situé en dehors du monde du travail et de la jouissance. On pourrait presque parler de « la divinité du visage humain« , comme le fait Max Picard, cité par Lévinas.

Pour élucider la vérité de cette œuvre à propos du problème qui nous occupe, nous procéderons simultanément à une herméneutique et à une critique. Appliquant la méthode de Lévinas en tant seulement qu’elle souhaite lire et confronter les textes eux-mêmes pour mieux éclairer ce qu’on croit devoir appeler le non-dit, mais non pas en tant qu’elle affirme que le texte de référence est « saint », nous tenterons de dégager quelques grandes lignes de force d’une pensée qui est un système. Dans le même temps, nous opérerons une critique de ce système puisque les textes eux-mêmes nous permettront de dégager des affirmations qui, présentées comme des fondements, sont en réalité des a priori (c’est-à-dire des principes premiers en tant qu’ils sont, pour l’auteur, opératoires, mais pour le lecteur, dénués de toute possibilité de validation).

L’éthique de Lévinas, on le sait, est l’aspect par lequel son œuvre acquiert son originalité, son impact, sa force et son unité. Nous nous proposons de montrer que cette éthique repose sur un fondement qui est une théorie du sujet, mais que cette théorie reste un a priori. Nous serons alors conduit à montrer que cette théorie elle-même repose régressivement sur un fondement préalable, lui aussi a priori, et que cet a priori est une doctrine de l’être à signification religieuse.

a) L’éthique dite du « visage ».

La perception du visage par Lévinas n’est pas, comme on serait tenté de le croire, strictement phénoménologique et universelle, comme cela se produit effectivement chez Berdiaïev, mais au contraire directement religieuse: et cela apparaît au lecteur avant même que n’aient été dégagés les principes a priori de la doctrine du monde en tant qu’elle englobe la doctrine du visage. Revenons à celle-ci. Le visage de l’autre opérerait une rupture « avec la vitalité, toujours virtuellement meurtrière« . Cette rupture ne joue sans doute pas pour les meurtriers privés ou publics, mais Lévinas n’évoque pas ce fait. Le visage (terme que nous mettrons désormais en italique pour indiquer la signification particulière qu’il prend chez Lévinas) reste pour lui une donnée « pré-originaire » dont la signification est éthique (c’est-à-dire en fait morale) : « … la struc ture formelle du langage [comme distanciation interne] annonce l’inviolabilité éthique d’Autrui, et, sans aucun relent de numineux, sa sainteté « . Par son visage, l’autre se révèle donc comme sainteté inviolable mais aussi comme fragile nudité, menacé par la vitalité meurtrière. C’est pourquoi des interdits sont indispensables. En outre, ce visage a une signification métaphysique qui s’ajoute à la perception de sa sainteté »; il est en effet l’expression même du temps comme attente et distanciation, révélant ainsi sa dimension d’infini: car le visage est, comme le temps, appel et attente à signification infinie. L’autre, par son visage, « n’est pas du monde« .

On le voit, l’appréhension du visage de l’autre est pour Lévinas un événement pré-originaire dont la signification est simultanément métaphysique, religieuse et morale. Mais comment se justifie, comment se fonde l’articulation entre la signification sainte et transcendante du visage et la conséquence morale de cette signification ?

Ici se situe une autre affirmation doctrinale : selon Lévinas, cette perception du visage entraîne un  » retournement du conatus « C’est au terme de ce retournement que le sujet éthique apparaît : à l’inverse du conatus, ce sujet se soumet à l’autre dans le commandement et l’obéissance.  » Le visage ouvre le discours originel, dont le premier mot est obligation « . Cette éthique de « l’autre homme » est la révélation de l’obligation comme « responsabilité« , le sujet s’y veut « otage » de l’autre, et il entre dans une relation dissymétrique et non réciproque à autrui. « L’épiphanie du visage » serait le fondement de cette morale du désintéressement et de la passivité volontaire, du dévouement et de l’obéissance. Ainsi, par l’obligation obéissante, se ferait le lien entre la métaphysique et la morale, le divin infini et l’autre homme, lien qui constituerait en fait la métaphysique religieuse et la morale de l’obligation comme un seul domaine, comme un seul événement.

L’obligation est donc le principe sur lequel sont censées s’appuyer comme un seul infini la morale et la religion. Ce principe n’est ni rationnel, ni abstrait, mais fort concret, selon Lévinas. Il implique à la fois un amour sans concupiscence, un primat donné à la justice, un effort pour « nourrir et vêtir » l’autre, une responsabilité faite d’abnégation et de raison, une ouverture sur le domaine politique fondé en raison. Comment et en quel sens toutes ces conséquences peuvent découler de l’obligation obéissante originelle, Lévinas ne l’explique pas vraiment, si l’on s’en tient à la seule description du « visage » et de « ‘obligation« . Ne seront pas directement justifiées, non plus, ces autres conséquences concrètes que sont les choix de Lévinas : la femme, au-delà du rationnel, représente « le mystère » ou « l’équivoque« , mais permet par l’éros, de déployer la fécondité conjugale, la filiation par le fils, et ainsi la victoire sur la mort.

b) La conception réaliste et moralisatrice du sujet.

Si toute cette morale concrète se noue autour des notions de « visage« , de « sainteté » et d' »obéissance« , sans être véritablement justifiée par un fondement universel, existentiel et rationnel, c’est qu’elle repose en fait sur un pseudo-fondement qui est un a priori. Si cette morale de conviction et d’épiphanie n’est pas universalisable, puisque aussi bien tous ne reconnaissent pas au visage de l’autre son inviolabilité, et que le monde empirique est plongé dans la violence; si le visage d’autrui n’est en fait perceptible par moi que parce que je suis moi-même visage et qu’en ce sens, l’autre est un alter ego, parce qu’il est ego comme moi, c’est-à-dire visage singulier, mais visage comme moi; si l’altérité de l’autre, saisie dans son visage, est aussi bien, dans le monde empirique, source de violence que de fraternité (n’est-ce pas l’étranger que l’on méprise, que l’on méconnaît, que l’on persécute et que l’on sépare, précisément en raison du fait qu’il est autre que nous-mêmes? Apartheid, racisme, antisémitisme et système des castes ne découlent-ils pas d’une appréhension haineuse de l’altérité de lautre ?) ; s’il en est ainsi, et si l’éthique de l’autre homme est rien moins qu’évidente et universelle, c’est qu’elle repose en réalité sur des a priori qui ne sont pas nécessairement partageables.

Le premier de ces a priori, nous le disions, est la théorie du sujet qui sous-tend et rend possible cette morale de la sainteté et de l’obéissance. Cette théorie du sujet est d’abord en fait une théorie du Moi, dans laquelle celui-ci est décrit en termes mécanistes malgré une approche d’apparence phénoménologique. Le Moi est en effet défini comme conatus (selon le terme employé par Spinoza, celui-ci n’étant d’ailleurs pas nommé à ce niveau mais durement critiqué partout ailleurs; on se souvient que Sartre emploie également le terme spinoziste de conatus, en lui donnant, comme le fait Lévinas, le sens péjoratif de pulsion); et le conatus, pour Lévinas, est le lieu des pulsions et des passions captatives dirigées contre l’autre et contre le monde, c’est-à-dire en fait le lieu de la « vitalité« , source de toute violence et de tout meurtre. Ce Moi qui dans son rapport au monde doit passer par la médiation du travail et de la jouissance (conçus d’ailleurs par Lévinas d’une façon strictement empirique), ne cesse pas pour autant d’être un Moi, uniquement préoccupé du même, c’est-à-dire du Moi à travers le monde et les autres.

C’est en fait une description déjà moralisatrice (quoique mécaniste) de ce Moi qui se trouve au principe de la morale du désintéressement. Mais il y a plus : l’affirmation du moi par lui-même constitue ce que Lévinas appelle « l’hypostase« . Le conatus essendi, par la « rapine » et le « débordement sexuel« , opère ce retour du même au même, c’est-à-dire à soi-même en identifiant le monde à l’ipséité même du moi. Ce retour à soi (ce « circuit de l’ipséité », comme disait Sartre dans l’E. N.), manifeste, selon Lévinas, l’antériorité sous-jacente et quasi substantielle du moi, véritable « hypostase« , véritable position métaphysique antérieure à toute conscience. Tout se passe dès lors comme si le moi était une donnée primitive essentiellement égoïste et meurtrière, une sorte de vitalité métaphysique et aveugle qui fait plus songer aux convictions philosophiques de Schopenhauer qu’à la philosophie de la conscience de Husserl. Nous verrons que, en fait, Lévinas ne se veut pas foncièrement phénoménologue, comme le souhaitait au contraire Sartre. Mais un autre paradoxe se greffe sur cette vision moralisatrice et métaphysique du moi : c’est l’identification explicitement faite par Lévinas entre le Moi et le Sujet. Dans L’au-delà du Verset, le termede subjectivité est employé pour désigner « la spontanéité aveuglante des désirs« , celle-ci étant également désignée, dans le même ouvrage ou ailleurs, comme Moi, conatus, vitalité. Le sujet n’est pas distingué du Moi, il lui est au contraire rigoureusement identifié; dès l’abord, le sujet tombe donc chez Lévinas sous le coup de la critique qu’il a adressée au conatus. Il n’est donc (et cela par définition et en somme a priori) que le contenu de subjectivité enveloppé dans le moi vital, hypostatique et originel. C’est ainsi que, dans Totalité et Infini, Lévinas utilise indifféremment, à propos de la relation érotique, les termes de « sujet » ou de « moi » : « le moi revient à soi, se retrouve le Même […]. La possession de soi devient l’encombrement par soi. Le sujet simpose à lui-même, se traîne soi-même comme possession« . A la même page, Lévinas évoque « le sujet qui, dans la volupté se retrouve comme le soi de soi-même« . Négligeons la contradiction. Retenons l’affirmation suivante plus explicite encore : « La subjectivité est un Moi ».

C’est donc sur l’identification du Sujet et du Moi que repose la morale de Lévinas : le moi et le sujet sont simultanément caractérisés comme activités vitales et expressions irresponsables de l’ipséité, c’est-à-dire, en fait, de l’hypostase originelle qu’est le moi. C’est cette identification qui, à nos yeux, exprime un a priori surdéterminé: pourquoi la spontanéité serait-elle toujours violente, aveugle et égoiste ? Pourquoi le sujet ne serait-il qu’une spontanéité vitale, prédatrice et meurtrière? Pourquoi enfin ce sujet, comme moi égoïste (selon Lévinas), serait-il donné antérieurement à toute donnée? Ne sommes-nous pas en présence d’une simple doctrine de l’instinct ou de la pulsion ?

Ces affirmations ne sont pas corroborées par ce que pourrait être une description phénoménologique intégrale qui saurait décrire à la fois le sujet comme désir, et le désir comme activité. Nous reviendrons sur ces points. Une phénoménologie nouvelle devrait rendre au sujet sa dimension existentielle de sujet désirant, et elle devrait rendre au désir sa dimension de réflexivité signifiante comme désir constituant. Bien au contraire Lévinas en reste à une description mécaniste qui a pour fonction de justifier une critique morale.

Mais cette description a priori du moi-sujet comme conatus égoïste repose elle-même sur un autre principe : C’est sur la critique de la philosophie occidentale que repose a contrario, la conception du moi-sujet chez Lévinas. Le concept de « philosophie occidentale » serait-il le deuxième a priori de Lévinas?

c) La « philosophie occidentale »

Dans L’Au-delà du verset, le terme de subjectivité est explicitement confronté à la « subjectivité rationnelle » léguée par la philosophie grecque. Ce que déplore Lévinas est que cette « subjectivité rationnelle ne comporte pas la passivité que, dans d’autres essais philosophiques [il a] pu identifier à la responsabilité pour autrui« . La critique morale de l’ego chez Lévinas repose elle-même sur une critique antérieure qui est celle du sujet tel que le concevrait la philosophie occidentale. L’éthique de Lévinas repose donc sur une contestation de la rationalité elle-même, puisque pour lui le sujet traditionnel de la philosophie est le sujet de la rationalité, identique au sujet de l’activité. Pour lui, la « philosophie occidentale » fut surtout une ontologie qui réduisait l’Autre au Même, en ramenant tout le rapport au monde à un processus théorique de connaissance de l’être, processus dont le support et l’agent étaient précisément ce Sujet rationnel identique en fait (pour Lévinas) au Moi déployé dans le conatus essendi : pour la « philosophie occidentale », la connaissance du monde ne serait en effet qu’un moyen, un outil de la captation vitale.

C’est ce concept de philosophie occidentale (avec le contenu prométhéen que Lévinas lui assigne) que nous considérons comme arbitraire et par conséquent a priori. Car la critique du sujet rationnel par Lévinas vise aussi bien la philosophie grecque que les philosophies de Descartes, de Kant, de Hegel, et de Husserl. Pour Lévinas, ces philosophies concevraient toutes le sujet comme n’étant qu’un sujet rationnel et un moi vital, un tel moi-sujet n’étant pas en mesure de fonder une éthique de la responsabilité. Or, si l’on se réfère aux divers contenus de ces philosophies, il apparaît bien qu’un seul concept ne saurait les rassembler : pour Platon, le terme suprême de la dialectique ascendante est transrationnel et le travail manuel reste inférieur; pour Plotin, l’âme peut retrouver l’Un par une voie mystique, en allant au-delà des âmes vitales, de l’Âme du monde, et des Intelligibles ; pour Descartes, c’est l’âme qui pense et non le corps et ses mécanismes; pour Schelling, la liberté seule caractérise l’esprit humain et lui permet de comprendre comment la déité transrationnelle peut se distinguer d’elle-même par un acte d’amour et devenir Dieu; pour Kant, le sujet rationnel fonde non l’égoïsme mais le désintéressement et le respect (obéissant) pour la Loi ; pour Kierkegaard, la vérité n’est pas dans la rationalité mais dans la subjectivité et celle-ci n’est authentique que lorsque, cessant d’être vitale (érotique) ou rationnelle (éthique), elle se fait spirituelle (religieuse).

On le voit, la définition de la philosophie occidentale par le seul concept de rationalité prométhéenne est trop extensive pour être adéquate et convenir à chacune des philosophies évoquées et à la totalité de chacun de leurs contenus. La fonction de ce concept de « philosophie occidentale » n’est donc pas réellement gnoséologique, mais plutôt heuristique, dialectique ou polémique. Il est destiné à préparer une opposition et même un retournement de la pseudo-doctrine occidentale du sujet en une autre doctrine, celle de Lévinas, qui ne sera donc pas subsumable sous ce concept.

Parce que la « philosophie occidentale » ne serait pas en mesure de fonder une éthique, Lévinas procède à un « retournement » par la référence au visage de l’autre. Mais les commentateurs n’ont pas remarqué qu’il ne s’agit jamais du visage singulier de l’unique personne aimée dans l’unicité même de son visage et de son être, mais du visage en général, celui de « l’autre homme », c’est-à-dire en fait du visage humain en tant que tel. Cette généralité, beaucoup moins concrète qu’il n’y paraît d’abord, est en fait destinée à ménager un passage vers « l’âme », concept qui va lentement se substituer à celui de sujet. Lévinas demande en effet si « la thématisation est le seul événement de l’âme« , et il proteste contre les affirmations de la plénitude et de la possession de soi. S’appuyant sur la critique de ce qu’il dit être le rationalisme de l’ipséité, il peut alors présenter sa propre théorie de la subjectivité : elle implique non plus la possession et la maîtrise (de soi, du monde, et de l’autre) mais bien au contraire le renoncement : « humilité, discrétion, pardon des offenses…» retournent « la notion ontologique de la subjectivité pour l’apercevoir dans le renoncement, dans l’effacement, et dans une passivité totale« .

Nous avons déjà rencontré cette revendication de passivité, opposée par Lévinas à la subjectivité rationnelle occidentale. La nouvelle subjectivité, on le voit maintenant, sera celle « de l’âme humaine [qui] ici, n’est pas origine de soi et de l’univers, ni existence soucieuse dans son existence de son existence même. Elle est obligée avant tout engagement [à la] responsabilité dans l’oubli de soi« . Cette responsabilité de la subjectivité passive est en fait « une responsabilité d’otage« , c’est-à-dire une obéissance. « Déjà dans l’âme humaine réside la réceptivité prophétique. La subjectivité, par sa possibilité d’écouter, C’est-à-dire d’obéir, n’est-elle pas la rupture même de l’immanence ?« 

En opposant à la « philosophie occidentale » du sujet une philosophie de l’âme, Lévinas fait reposer son éthique sur une doctrine de la passivité du sujet. Ce faisant, n’introduit-il pas une confusion conceptuelle ? La subjectivité prométhéenne et rationaliste se rencontre-t-elle seulement dans la « philosophie occidentale », ou désigne-t-elle aussi, pour Lévinas, une structure de la conscience humaine effective? Il semble bien que ce soit ce dernier cas qui doive être retenu, puisque Lévinas réclame des interdits contre le moi et le conatus essendi. Mais alors où se situe cette subjectivité passive qu’il revendique et qu’il décrit ? Est-ce une possibilité de tout homme? Mais comment est-elle possible ? Est-ce le moi-sujet (conatus) qui peut devenir passif et obéissant? Comment? Quand ? Pourquoi ? La seule réponse logique est constituée par le recours aux a priori que nous avons rencontrés (par exemple, la critique de la « philosophie occidentale » et du « sujet ») ou à ceux que nous allons encore rencontrer (ontologie, judaïsme, et théorie du sujet qu’ils sous-tendent).

Ces difficultés ne sauraient être gommées par lidée que la description de « l’âme » comme renoncement et obéissance se trouve dans un ouvrage spécialisé d’herméneutique juive : L’Au-delà du verset. En réalité, il s’agit là d’une doctrine constante et fondamentale de Lévinas : le moi est toujours identique au sujet, et cette subjectivité est en son fond, en sa réalité, « renoncement » et « oubli de soi » », c’est-à-dire « bonté ». On peut lire en effet dans cette somme philosophique qu’est Totalité et Infini: « et comment dès lors ne pas introduire la subjectivité du moi en tant que seule source possible de bonté« . L’être de la subjectivité se révèle donc comme bonté: « le moi se conserve dans la bonté ».

Les difficultés restent en l’état : le moi est-il vitalité prométhéenne et meurtrière, ou bien bonté et renoncement? Le « retournement » opéré contre la « philosophie occidentale » n’est-il pas aussi un retournement à opérer au sein du moi vital ? Mais comment est-ce possible ? Les réponses de Lévinas (nouvelle ontologie, judaïsme, nouvelle théorie du sujet fondant à son tour la théorie de l’âme passive et obéissante) ne seront, nous semble-t-il que des convictions et des professions de foi. C’est ce que nous allons tenter d’établir.

d) Séparation et ontologie de la séparation.

Par sa théorie de l’âme passive et désintéressée, Lévinas identifie donc pratique et théorie; il souhaite aussi aller plus loin en soumettant l’ontologie à l’éthique, et même en proclamant le renversement de l’ontologie, à laquelle se substituerait le primat infini de l’éthique et du commandement. Pourtant, malgré la disparition de l’ontologie traditionnelle, où l’être est la chose et l’objet de la connaissance thématique, il subsiste chez Lévinas une sorte de méditation ontologique centrée, très spécifiquement, sur l’idée de séparation.

On sait que, pour Lévinas, c’est la séparation qui définit la relation entre le même et l’autre et non pas l’unité antérieure comme nostalgie de l’Être, ou l’unité ultérieure comme unification. Cette séparation se situe aussi bien entre l’Infini et le fini, qu’entre les consciences finies elles-mêmes, entre le moi et l’autre homme.

Concrètement, cette séparation s’accomplit comme « psychisme » et subjectivité, mais celle-ci étant ici conçue comme aspiration et désir de l’Infini (sans que pourtant elle ne manque de rien), et non pas comme angoisse, déréliction et souci de soi. La catégorie de la séparation, chez Lévinas, est explicitement opposée à l’idée de chute ou de manque; elle permet (c’est sa fonction) d’inscrire dans la finitude subjective le mouvement de bonté et de renoncement qui la porte vers l’autre homme: « La pensée et la liberté nous viennent de la séparation et de la considération d’autrui… »

Ce concept de séparation nous paraît plus obscur qu’évident, et plus marqué par la surdétermination que par la simplicité. « Séparer » devrait à nos yeux signifier : distinguer, couper, repousser, éloigner et anéantir. Ce sont les contenus de sens mais aussi les étapes effectives de l’action politique de discrimination et de persécution, de sélection, de censure et d’anéantissement. Or, pour Lévinas, il n’en va pas ainsi. Ce qu’il entend d’abord par « séparation » est la simple (mais certes décisive et évidente) distinction qui existe entre deux individus, quel que soit le genre de réalité à laquelle ils appartiennent. Séparation s’oppose d’abord à fusion, et cela, à bon droit : sans la distinction des êtres, leurs relations risqueraient de n’être que confusion unitaire et unification de dissolution. Pour nous, en effet (comme pour Martin Buber), la distinction des termes et des individus est la condition de leur relation véritable, c’est-à-dire réciproque. Or, il n’en va pas ainsi chez Lévinas. Au-delà de la signification distinctive de la séparation, celle-ci reçoit une signification de dissymétrie qui en exclut la réciprocité. Certes, la dimension d’hostilité et de persécution inscrite dans l’idée de séparation (et d’Etranger) est masquée par Lévinas, mais il lui substitue en outre une dimension de non-réciprocité et de passivité dissymétri-que, dimension qui, à notre sens, n’est pas la condition d’une relation authentique mais plutôt son obstacle majeur.

C’est dans cette perspective, pourtant, que va se situer « ‘ontologie » de la séparation. « La fécondité [conjugale] et les perspectives qu’elle ouvre attestent le caractère ontologique de la séparation« . Pour Lévinas, en effet, la fécondité (la filiation par le fils) ouvre sur un temps infini, et exprime la présence de l’infini dans la vie de la finitude : « dans l’accueil d’Autrui, j’accueille le Très-Haut auquel ma liberté se subordonne« . L’être-objet de la « philosophie occidentale » cède la place à l’Infini et celui-ci comme transcendance désigne à la fois l’au-delà de l’être où se situe « Dieu » et pour lequel Platon est loué (tout grec et occidental qu’il soit), le mouvement de l’âme humaine vers l’Absolu, et enfin la responsabilité face à « l’injonction d’un visage« .

L’éthique de Lévinas est donc soutenue par une théorie de la subjectivité passive, théorie plus affirmée que justifiée. Mais, à son tour, cette théorie de la subjectivité passive est soutenue (on ne saurait dire fondée) par une métaphysique qui a valeur d’ontologie: de la passivité à la séparation, la subjectivité se dévoile peu à peu comme désir de l’Infini. De cette passivité non constituante et de cette séparation ontologique, découleraient donc, comme d’une source de légitimité, toute éthique : la réponse obéissante aux Commandements, l’obéissance à l’injonction du visage et la sanctification de la séparation et de la finitude comme manifestation de la transcendance et de l’Infini.

L’omniprésence du thème du visage ne doit donc pas nous masquer l’ordre des idées et la véritable structure du système de Lévinas : c’est en fait l’ontologie (celle de la séparation, c’est-à-dire de l’Infini) qui soutient d’abord une doctrine du sujet (passif et non constituant) et ensuite seulement une éthique (de l’obéissance et de la responsabilité). L’interdépendance et la circularité où se tiennent tous ces concepts ne doit pas nous empêcher d’en saisir l’ordre et la progression véritables. Notre analyse, qui est régressive, permet donc de saisir, croyons-nous, la région ou la couche la plus originelle : il s’agit jusqu’ici de l’ontologie de l’Infini et de la séparation.

Pour établir maintenant que ce domaine originel, chez Lévinas, est en fait un a priori, nous devons procéder à un nouvel examen critique.

Nous avons déjà constaté, à propos du concept de « philosophie occidentale », une certaine distorsion ou un certain flou. Le concept d’une philosophie exclusivement rationnelle et pragmatique est trop déterminé et compréhensif pour être en mesure de subsumer les philosophies intégrales de Platon, Aristote, Plotin, Descartes, Kant, Schelling, Kierkegaard, Heidegger et Bergson. Cette « philosophie occidentale » prométhéenne ne s’appliquerait peut-être qu’à William James, ou encore à celui que nous n’avons pas inscrit dans notre énumération : Spinoza.

e) La polémique anti-spinoziste.

A travers l’étrange rapport de Lévinas à Spinoza, nous pourrons élucider la nouvelle fonction de concept de « philosophie occidentale », et comprendre par là non pas seulement la théorie du sujet chez Lévinas (passif, non constituant et séparé, il s’oppose au sujet kantien), mais encore son ontologie et sa doctrine de l’être (saint, divin et juif, il s’oppose à la conception de l’être chez Spinoza).

La philosophie de Spinoza est paradoxalement la seule qui pourrait, au terme d’une analyse rapide et schématique, entrer dans le concept de « philosophie occidentale » : on ne trouve que chez Spinoza l’idée que l’esprit humain n’est pas une âme mais un conatus, et que ce conatus-esprit est en mesure de connaître l’Être (C’est-à-dire la Nature, les Choses) et de le maîtriser au bénéfice de l’humanité active, rationaliste et pratiquement sans Dieu. Tout se passe comme si, à travers l’occident vitupéré, Spinoza était la véritable cible de Lévinas. Ici se nouent en effet plusieurs paradoxes : Lévinas n’évoque jamais (ni dans Totalité et Infini, ni ailleurs) le fait que Spinoza est le véritable philosophe de l’Infini : la Substance est infinie, le nombre des attributs est infini, chaque attribut est infini, la série des causes est infinie, la seule transcendance est celle de l’infini par rapport au fini. Et ce que l’homme maîtrise n’est pas l’’Être infini dans sa totalité, mais seulement deux de ses attributs, l’Etendue et la Pensée, « maîtrisés » par la connaissance et par… l’éthique. Philosophe de l’Infini et d’un humanisme modeste, c’est encore Spinoza qui oppose connaissance en extériorité (par le premier et deuxième genre) et connaissance intuitive en intériorité (par le troisième genre de connaissance).

Outre ces silences sur la doctrine véritable, voici un second paradoxe : Lévinas conduit une polémique constante contre Spinoza. A la fin de la première grande section de Totalité et Infini, portant sur le Même et l’Autre, Lévinas résume le noyau central de sa doctrine et ajoute : « …cette thèse est aux antipodes du spinozisme« . A cette importante remarque, décisive à nos yeux, s’ajoute le fait que Lévinas opère une distanciation et une polémique contre Spinoza dans L’Au-delà du verset », dans Difficile Liberté, ainsi que dans Noms propres. Ne retenons ici que ce texte crucial: « Nous sommes entièrement de l’avis de Jacob Gordin : il existe une trahison de Spinoza. Dans l’histoire des idées, il a subordonné la vérité du judaïsme à la révélation du Nouveau Testament […]. L’être occidental comporte cette expérience chrétienne […]. Grâce au rationalisme patronné par Spinoza, le christianisme triomphe subrepticement« . Ce texte dit le « non-dit » de Lévinas, ou plutôt exprime et dit en passant ce qui n’est jamais ni affiché ni occulté cependant : le concept de « philosophie occidentale », âprement critiqué à travers Hegel et Husserl, manifeste son contenu décisif à travers la critique de Spinoza : il s’agit de la démarche rationnelle et de la révélation du Nouveau Testament, il s’agit du christianisme.

Or, on s’en souvient, la formation de ce concept de « philosophie occidentale » est dialectique, polémique: il permet sur le plan de l’égologie, de lui opposer une doctrine de l’âme passive et obéissante; et, sur le plan de l’ontologie, il permet de lui opposer… le judaïsme. Car à ce noyau de sens qu’est le christianisme, s’oppose un noyau de sens plus ancien (mais en fait étrangement homogène) et qui est le judaïsme.

C’est après avoir établi cette affirmation (selon laquelle le judaïsme comme doctrine religieuse constitue un nouvel a priori de la pensée de Lévinas), que nous serons en mesure de comprendre et de critiquer l’ontologie véritable qui soutient l’éthique dite de « l’autre homme ».

f) Le judaïsme talmudique.

Il serait à notre sens arbitraire de séparer, c’est-à-dire de distinguer la dimension philosophique de l’œuvre de Lévinas et sa dimension religieuse, c’est-à-dire juive. L’importance de Lévinas réside précisément en ceci : il est le philosophe juif par excellence (ce qui n’est le cas ni de Spinoza ni de Bergson, mais certainement de Philon et de Léon L’Hébreux), à la condition d’identifier, comme croit devoir le faire Lévinas, judaïsme et religion.

Cette position est explicitement et pleinement assumée par Lévinas. Il écrit, dans un chapitre intitulé « La pensée juive »: « Son message fondamental consiste à ramener le sens de toute expérience à la relation éthique entre les hommes – à faire appel à la responsabilité de l’homme« . Mais cette responsabilité est en fait religieuse : « Dire que le sens du réel se comprend en fonction de l’éthique c’est dire que l’univers est sacré […]. L’éthique est une optique du divin« . Et cette religion est celle de Jérémie. Le christianisme, au contraire, issu du judaïsme, paraît aux juifs s’écarter de ces propositions dans une direction où… le judaïsme a entrevu leur altération.

Que ces affirmations soient arbitraires, c’est l’évidence : comment passer du sens éthique de l’univers à son sens sacré (Lévinas retiendra le plus souvent le terme de « sainteté ») sans une décision a priori ? Mais, pourrait-on objecter, ces affirmations figurent dans un texte explicitement religieux ; Lévinas propose peut-être ailleurs une approche philosophique, c’est-à-dire démonstrative ? Il n’en est rien et cette distinction serait arbitraire. On trouve en effet un chapitre intitulé « Philosophie », dans un ouvrage explicitement consacre à l’herméneutique talmudique. Lévinas n’y distingue pas le judaïsme et sa philosophie personnelle, mais situe d’un côté le judaïsme et sa propre philosophie, et de l’autre, pour la rejeter, la philosophie occidentale. Et ces distinctions apparaissent précisément à propos de l’éthique, et, plus précisément encore, de la relation entre liberté (celle du sujet constituant) et responsabilité. Sans jamais nommer Sartre ou Kierkegaard, Lévinas pose que, pour l’Occident, la liberté (qui est toujours, pour nous, celle d’un sujet) est antérieure à la responsabilité et fonde celle-ci. Pour Lévinas au contraire, c’est la responsabilité qui serait antérieure à la liberté et au sujet constituant. Cette justification philosophique s’inscrit dans un ouvrage sur le Talmud. Et elle se poursuit ainsi : cette antériorité de la responsabilité manifeste (aux yeux de Lévinas) « l’autorité même de l’Absolu« . Par ce lien à l’absolu la responsabilité se révèle comme « obligation de répondre« , obligation « où l’obéissance précède l’ordre qui s’est infiltré dans l’âme qui obéit« .

Ces textes qui pourraient paraître répétitifs sont comme des synthèses nucléaires où il nous appartient de déceler non pas un ordre déductif des idées, mais un ordre préférentiel et prioritaire des affirmations. Cet ordre, régressivement reconstitué, est celui-ci: 1) priorité de l’éthique, 2) priorité plus profonde du sujet comme âme obéissante, et enfin 3) priorité plus profonde encore du judaïsme talmudique qui a su affirmer la priorité antérieure et radicale de la responsabilité sur la liberté, cette responsabilité « manifestant » l’autorité de l’Absolu, c’est-à-dire du Dieu biblique tel qu’il apparaît et se nomme dans le Talmud.

Religion et philosophie sont donc bien identiques chez Lévinas. Tout le contenu éthique et « juif » s’intègre dans une vision qui suppose un être qui non seulement s’arrache à la totalité, mais encore ne l’englobe pas ; cette vision suppose aussi des prises de position sur « le temps, le langage, et la subjectivité ». Or, toutes ces affirmations philosophiques s’inscrivent dans un ouvrage non plus seulement sur le Talmud (l’Au-delà du verset), mais sur la « pensée juive » (Difficile Liberté). Notons enfin qu’elles se concluent à la dernière page de ce dernier ouvrage par un appel de note ; et cette note est à notre sens la clef qui commande et révèle l’unité indissoluble de l’œuvre de Lévinas. Elle dit en effet : « Sur l’ensemble de ces thèses : cf. Totalité et Infini, La Haye, Nijhoff, 1961″. Or, remarquons-le : Difficile Liberté est de 1963, L’Au-delà du verset de 1982; la doctrine de Lévinas est donc bien une et constante, et son ultime « fondement » est bien le judaïsme religieux tel qu’il est interprété dans l’orthodoxie talmudique (opposée à la subversion existentielle hassidique, dont se réclamait Martin Buber et dont se réclame encore Elie Wiesel). C’est donc bien Lévinas lui-même qui identifie, approche et associe son grand ouvrage philosophique (Totalité et Infini) et son ouvrage sur la pensée juive (Difficile liberté).

g) L' »illéité » et le « il y a ».

Le « fondement » scripturaire et talmudique de léthique de Lévinas n’est pourtant pas le dernier terme de l’analyse régressive que nous opérons.

Certes, l’enseignement ultime des Écritures est, pour Lévinas, celui-ci: « la révélation juive est d’emblée commandement et la piêté y est obéissance« . Le terme « d’emblée » désigne un immédiat qui est, on l’a vu, manifestation d’une antériorité : « accueil du Très-Haut », « autorité de l’Absolu ». Cette antériorité est donc celle de la Loi en tant qu’issue de Dieu. Lévinas affirme explicitement cette interprétation, ouvrant ainsi le champ à une ultime réflexion métaphysique dont la portée ontologique est plus profonde encore que celle de la dimension humaine de la séparation. Lévinas écrit en effet : « le zim-zum [retrait de Dieu dans la Cabale] est un événement originaire […] la posibilité de penser ensemble, l’Infini et la Loi, la possibilité même de leur conjonction. L’homme ne serait pas simplement l’aveu d’une antinomie de la raison. Par delà l’antinomie, il signifierait une nouvelle image de l’Absolu« .

Quel est cet Absolu ? Quelle est, en fait, la conception que Lévinas se fait de l’Être? Ouel est l’ultime a priori ontologique de la morale juive de Lévinas? Rappelons tout d’abord que Lévinas, critique de la « philosophie occidentale », se situe au-delà de la rationalité. Il doit donc procéder (puisqu’il combat aussi la subjectivité des expériences existentielles) à une position non démonstrative ni discursive des structures ultimes et ontologiques de la réalité. Effectivement, ce sont ces structures qu’il décrit comme « l’au-delà de l’être et du non-être« , le « tiers exclu » qui est « une troisième personne que [Lévinas a] appelée illéité et que dit peut-être aussi le mot Dieu« . Et, puisque cette « illéité » est l’occasion, dans cet ouvrage sur le Talmud, qu’est Au-delà du verset, d’un renvoi au livre En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, on peut dire qu’il s’agit là d’un concept philosophique central dans l’œuvre de Lévinas : la culture juive nous mettrait donc sur la voie d’une relation avec ce qu’il y a de plus profond dans la réalité et qui, en tant qu’Absolu, est l’illeité. Plus précisément : l’Infini qui est au-delà de l’être et du non-être, au-delà de tout ce qui serait appréhendable par un sujet ou comme sujet.

Cet Infini au-delà de l’être, proche parent malgré les dénégations ou les louanges, de ce Bien platonicien « au-delà de l’essence », ne serait-il pas l’Ein-Sof de la Cabale? Quoi qu’il en soit, il est cette réalité transcendante qui échappe à toute détermination (bien que Dieu existe et n’existe qu’à travers ses Noms) et par conséquent à coute connaissance. L’illéité est en effet explicitement posée comme « réfractaire à la thématisation et à l’origine — pré-originaire : au-delà du non-être — autorité qui m’ordonne le prochain comme visage« .

L’illéité est donc une structure neutre (même si, étrangement, Totalité et Infini, au paragraphe 7 de ses conclusions, s’élève contre la philosophie du neutre), et c’est par là, on le sait, qu’elle a intéressé Blanchot (dans l’ouvrage l’Amitié).

Mais un tel domaine ontologique neutre, l’illéité comme effectivité sans détermination, est en fait un a priori puisqu’il s’offre au moi non comme connaissance discursive ou intuitive, mais comme ordre, comme obligation non thématique, antérieure à toute origine et à tout commencement. Ainsi, seule l’obéissance morale livre l’illéité de l’Infini, et celle-ci ne se manifeste que dans la soumission à l’autre. Ici, il n’y a pas de tiers exclu: ou la barbarie, ou l’illéité. En revanche, il y a cercle : c’était le judaïsme qui révélait le primat de l’éthique, mais c’est l’éthique comme soumission au visage de l’autre, qui révèle et manifeste cette illéité qui, à la lettre, est l’Infini neutre, et, en esprit, le divin. Le judaïsme fonde le commandement mais l’obéissance dévoile la Sainteté de l’illéité et du Nom divin. C’est le judaïsme qui nous ouvre à la responsabilité pour l’autre-homme, mais c’est l’expérience de l’autre comme altérité qui nous ouvre à la transcendance, c’est-à-dire au divin, c’est-à-dire au Talmud et à la Cabale.

C’est dire que l’a priori de l’illéité est en fait l’a priori de la Révélation juive. Certes cette révélation n’a rien d’anthropologique ni de magique, elle se constitue comme lecture et interprétation personnelle d’un texte; mais cette herméneutique découvre dans la différence linguistique entre signe et sens à la fois une transcendance et une « sainteté ». La Révélation se donne alors comme obéissance et commandement, comme soumission à la Loi (c’est-à-dire à la Torah). « Obéir au Plus-Haut, c’est être libre”.

Tout se noue : transcendance et subjectivité, divin neutre et responsabilité, éthique et rituel; tout se noue et semble revenir en cercle : mais celui-ci, le voici qui, maintenant, au cœur de la métaphysique, tourne autour du rituel : « Tant il est vrai que la Révélation toute entière se noue autour de la conduite rituelle quotidienne. Et dans la mesure où ce ritualisme, suspendant l’immédiateté des rapports avec la Nature, conditionne, contre la spontanéité aveuglante des Désirs, la relation éthique avec l’autre homme, se trouvera confirmée la conception selon laquelle Dieu est accueilli dans le face-à-face avec autrui et dans l’obligation à l’égard d’autrui”.

Ayant tenté de dégager l’ultime couche ontologique de la morale de Lévinas, nous avons rencontré l’illéité: mais du même coup, nous tombons sur le rite, sur la révélation, et sur le face-à-face. Dès lors une nouvelle question se pose : et si l’a priori ontologique comme identité Neutre et Sainte de l’Infini et de la Loi, reposait sur un événement plus originel qui aurait valeur d’expérience existentielle authentique?

Examinons ce nouveau point. Nous devrons nous rendre à l’évidence : l’expérience visée, totalement différente des expériences décrites par les philosophies du sujet, existentielles ou phénoménologiques, sera certes originale, mais nous la verrons fonctionner comme l’ultime a priori qui devrait fonder les cinq a priori déjà élucidés (passivité du pseudo-sujet, philosophie occidentale, ontologie de la séparation, judaïsme religieux éthique, illéité sainte et infinie au-delà de l’être).

Dans l’ouvrage De l’existence à l’existant, Lévinas propose des définitions nouvelles. L’existant (évoquant le Dasein sans s’y réduire) représente l’individualisation qui prend la forme du conatus et du désir, C’est-à-dire en fait le « moi » (sujet), fruit, on s’en souvient, d’une hypostase opérée par la vitalité. En revanche, l’existence est ici un concept original : différent de la « subjectivité pathétique » se mouvant dans l’angoisse et la déréliction, il désigne en fait le soubassement antérieur à toute subjectivité. Pour en cerner le contenu, nous nous référerons donc à l’ouvrage cité, mais aussi à Totalité et Infini, ainsi qu’à De Dieu qui vient à l’idée.

Dans l’étude « De la conscience à la veille » Lévinas, sous le couvert d’une critique de l’intentionnalité selon Husserl, expose en fait sa propre doctrine de la conscience (en renvoyant d’ailleurs, p. 51 à De l’existence à l’existant). Contestant la pseudo-validité de l’évidence phénoménologique et proposant de Husserl une interprétation qui lui est propre, il fait de la conscience un éveil. Mais, dépassant en effet toute évidence et toute rationalité, Lévinas oppose cet éveil-conscience a une plus vaste « insomnie » métaphysique et ontologique, et voit dans l’éveil l’émergence d’une transcendance, la marque singulière de l’insomnie de l’Être dans le sein même de l’immanence de la conscience. Quand elle s’éveille, la conscience n’émerge pas de l’inconscient, mais d’une réalité-événement qui se manifeste dans la conscience comme sa propre transcendance au-delà d’elle-même; celle-ci se détache en somme sur le fond d’une sorte d’insomnie « immémoriale » et antérieure, située en deçà des identifications du même au même par lesquelles elle appréhende le monde.

Quel est cet événement dont la « veille » consciente atteste l’existence et qui se manifeste au cœur de la conscience, « dans l’âme de l’âme« , signifiant ainsi une transcendance immanente au sujet? Il s’agit, pour Lévinas, « de l’événement impersonnel de l’il y a« .

Par là, Lévinas distingue en fait la conscience et la veille (la conscience lui paraissant trop réflexive et « thématique », gnoséologique). La conscience ne fait que « participer à la veille », et plus profondément à l’insomnie du « il y a ». Celle-ci est « la transcendance déchirant ou inspirant l’immanence, qui, de prime abord l’enveloppe, comme si de l’Infini il pouvait y avoir idée, c’est-à-dire comme si Dieu pouvait tenir en moi« . L’événement originel est donc l’irruption de Dieu dans la conscience, mais en tant que cet événement est « impersonnel » et qu’il précède l’apparition de la conscience intentionnelle.

N’allons pas faire de confusion : « l’insomnie » n’est pas celle de la conscience individuelle comme existant. Elle la précède, la déborde, et la sous-tend. Elle est Dieu-transcendance en tant qu’il est la véritable existence : mais cette existence insomniaque est celle d’un événement impersonnel et ontologique, le il y a. Celui-ci se décrit comme : « remue-ménage de l’il y a”. Seul le il y a mérite donc le nom d’existence. Mais cette existence antérieure et pré-originaire, neutre comme l’illéité, située en dehors de l’être et du non-être, et noyau de sens de tout être et de toute conscience, est une existence bien paradoxale : elle échappe à l’intentionnalité puisqu’elle la précède, et elle tombe donc en dehors de l’évidence, toujours discutable selon Lévinas. Les cadres de l’évidence phénoménologiques sont brisés. Le philosophe le confirme explicitement. Dans le il y a, c’est « comme si » Dieu émergeait dans la conscience : mais ce « comme si  » n’exprime pas « l’incertitude » mais  » L’équivoque ou l’énigme du non-phénomène, du non représentable : témoignage […) de l’idée de l’Infini, de Dieu en moi; et puis, le non-sens d’une trace indé-chiffrable, remue-ménage de l’il y a« .

Mais un événement impersonnel, non représentable et non évident, précédant toute conscience, et, dans son antériorité immémoriale, se donnant comme équivoque et comme énigme, qu’est-ce donc sinon un a priori ? Et cet a priori n’est-il pas l’affirmation (certes insomniaque et non réflexive) de l’Être, puisque l’Infini tout impersonnel qu’il soit émerge dans la conscience réelle et, on s’en souvient, sous-tend et fonde le sens du monde comme sainteté et obéissance responsable. Le il y a, comme existence immémoriale, impersonnelle et transcendante, socle du monde et de sa signification éthique, est donc non seulement un a priori mais un a priori ontologique. Et c’est lui, antérieur à tout être, à tour commencement, et à toute conscience, qui fonde la passivité du sujet et la signification éthique de sa responsabilité : il a toutes les fonctions de l’Être suprême (le Très-Haut) sans en avoir l’intelligibilité, fût-elle simplement opératoire.

Cet Être, n’a-t-il pas au moins une intelligibilité « herméneutique ? Il semble bien qu’il en soit ainsi, mais d’une étrange façon.

Nulle part Lévinas ne signale le fait que le « il y a » se dit en hébreu yesch, et que ce verbe abondamment utilisé dans le Sefer Ha Zoar et dans la Torah, s’emploie à la place du verbe « être » qui, au présent, n’existe pas en hébreu (comme Spinoza le met en relief dans ses Eléments de grammaire hébraïque). Or, Lévinas n’hésite pas à signaler que parole se dit duar. Il n’indique pas non plus le fait que « remue-ménage » est la véritable traduction du « tohu-bohu » biblique.

Voici donc une herméneutique passée sous silence au moment même où elle pourrait livrer le fondement du fondement: ce sont les Saintes Écritures qui donnent le sens et l’idée de l’ultime a priori qu’est l’existence de l’Infini comme insomnie impersonnelle du « il y a ».

h) Une doctrine religieuse et scripturaire.

La philosophie de Lévinas n’est donc pas une introduction à une phénoménologie du sujet comme on le pense assez souvent, mais une doctrine éthique non phénoménologique dont le fondement ontologique est religieux et scripturaire. Il n’y a pas deux philosophies de Lévinas, mais une seule. Il est le philosophe du judaïsme, mais en tant que celui-ci est considéré par lui comme une éthique religieuse à fondement ontologico-scripturaire. L’entrelacement des thèmes et leur dépendance réciproque indiquent non seulement une circularité logique (le judaïsme fonde l’être-existence, qui fonde le sujet-existant, qui fonde l’éthique, qui fonde le judaïsme; ou bien : l’être fonde le judaisme et donc l’éthique, et donc le sujet, qui fonde l’être) mais encore la source unique qui les inspire tour à tour et qui est le judaïsme religieux repensé par un philosophe croyant.

Un thème est particulièrement désigné pour illustrer cette unicité de la source et la polysémie de ses effets. C’est celui de la « séparation », sur lequel il nous faut revenir.

Ce concept, on le sait, apparaît très tôt dans Totalité et Infini. Sa signification est d’abord logique et métaphysique puisque la séparation indique la distance qui sépare le Même et l’Autre dans la recherche de la vérité et dans l’idée de l’Infini: « L’idée de l’Infini – la relation entre le Même et l’Autre – n’annule pas la séparation. Celle-ci s’atteste dans la transcendance« . Mais très vite la dimension métaphysique prend une résonance ontologique puisqu’un hommage est rendu à l’idée monothéiste de création ex nihilo, seule une telle création permettant de poser l’être séparé de la créature par rapport à son créateur, comme la filiation pose l’être séparé du fils qui, pour être vraiment fils, doit être autre que le père. Ainsi « l’originalité de la séparation » consiste dans « l’autonomie de l’être séparé« .

Le concept de séparation, avons-nous dit, est sur-déterminé. Il prend aussi une signification psychologique comme jouissance éprouvée par le moi. Celui-ci, dans la jouissance, se séparerait du monde et retournerait sur lui-même : la séparation, ici, est retour du même sur le même. Mais dans cet « égoisme […], [dans] ce bonheur où sidentifie le Moi – le Moi ignore autrui« , pense Lévinas. Ce Moi, que Lévinas désigne comme « Moi athée, dont l’athéisme est sans manque » et qui est doué de « vie personnelle« , ce Moi se dépasse dans le Désir qui lui vient de la présence de l’Autre. Selon Lévinas, c’est donc le Désir métaphysique qui permet au Moi de sortir de lui-même, de s’ordonner à l’Infini, et de réaliser comme une « inversion », sacrifiant son bonheur à son Désir. « En lui, l’être devient bonté » et « préoccupé d’un autre être« .

Or, nous connaissons le sens éthique de cette bonté chez Lévinas: il n’est que religieux. Il s’agit de la responsabilité où le Moi se soumet passivement à l’obéissance et au service de l’autre en tant qu’autre. L’autre homme est alors, par l’injonction de son visage, l’Etranger, l’être séparé de moi mais plus important que moi-même. Le Désir de l’Infini, suscité par le Désirable, s’exprime aussi dans cette dissymétrie radicale qui sépare le Moi et l’Autre. Cette séparation du Moi n’est pas la réciproque de la transcendance de l’Autre : elle est un fait premier. Et celui-ci s’impose dans une expérience morale: « ce que je me permets d’exiger de moi-même ne se compare pas à ce que je suis en droit d’exiger d’autrui« . Pour Lévinas, la séparation est donc constitutive de l’obligation à l’égard de l’autre, et C’est pourquoi la relation éthique est une relation dissymétrique et non réciproque. Il s’oppose en cela à Martin Buber, chez qui, nous l’avons montré plus haut, le fondement de l’éthique est la relation pleinement et authentiquement réciproque, toujours possible quelles que soient les déterminations dites anthropologiques.

C’est le concept de « Sainteté qui va permettre d’unifier les divers sens de la séparation. « La sainteté évoque dans la pensée rabbinique, avant tout, la séparation« . Séparation onto-logique entre l’homme et l’Infini, ce Dieu qui est au-delà de l’être, séparation éthique du Moi face à l’autre considéré comme tel et non comme un autre Même, séparation rituelle enfin, en ce sens que le rite interrompt la spontanéité égoïste du conatus, axé sur le monde par le besoin et non par le Désir. Seule la séparation-jouissance semble n’être pas de l’ordre de la sainteté ; mais à y regarder de plus près, la jouissance érotique, lorsqu’elle est conjugale et orientée par la filiation, comporte, elle aussi une aura de sainteté : elle seule, par cette filiation, dévoile la transcendance du temps, ouvrant ainsi sur la transcendance de l’Infini, et réalisant une victoire sur la mort.

Séparé du monde par la jouissance et par le rite, séparé de l’autre par la dissymétrie de la bonté, séparé de l’Infini par l’immanence de la finitude, le Moi éthique serait-il, chez Lévinas, condamné à la solitude et au désespoir ? Il n’en est rien. C’est que, d’abord, le Moi éthique a renoncé au bonheur pour faire surgir la Sainteté. Et surtout, la séparation comme sainteté est constitutive d’Israël comme peuple. Il ne s’agit pas tant ici de l’Israël historique que du concept même d’Israël : « le Judaïsme rattache le divin au moral […]. Pour que l’égalité puisse faire son entrée dans le monde, il faut que les êtres puissent exiger de soi plus qu’ils n’exigent d’autrui, qu’ils se sentent des responsabilités dont dépend le sort de l’hu-manité, et qu’ils se posent, dans ce sens, à part l’huma-nité. Cette position à part des nations – dont parle le Pentateuque – est réalisé dans le concept d’Israël et de son particularisme« , c’est-à-dire dans le concept d’élection: « Election qui n’est pas faite de privilèges mais de responsabilités« .

La séparation est donc comme un concept source, la véritable matrice originaire et unificatrice de tous les concepts ici rencontrés. Dans ce concept se rassemblent, s’enchainent et se répondent réciproquement les idées d’élection juive et de sainteté, d’altérité et de responsabilité, d’obéissance et de transcendance, de rite et de moralité, de bonté et de sacrifice, de parole et d’herméneu-tique, de filiation et d’infini.

Ainsi, le concept de séparation révèle, dans une lumière particulièrement vive, le fait que le système entier des concepts, chez Lévinas, résulte non d’une argumentation rationnelle (qu’il récuserait), mais de la position d’une série d’a priori que nous avons tenté d’ordonner. En dernière analyse, la séparation se fonde sur la « sainteté » d’une expérience originelle et première, l’expérience simultanée de l’injonction du visage, de l’émergence du divin par le « il y a », et de l’élection d’Israël.

i) Autres questions critiques.

Après avoir mis en évidence la circularité des concepts faisant système, nous devons tenter d’en examiner la cohésion et la validité interne. Il ne peut s’agir ici que d’une esquisse en forme de questions.

Posons d’abord la question sémantique. Ce Dieu impersonnel qui n’est ni être ni non-être, n’est-il pas en fait l’Être suprême, mais décrit et connu par des déterminations morales telles que la kenose (manque et humilité), la charité, la bonté et la justice, l’infinité créatrice, la sainteté? Ce que Spinoza dégageait par son exégèse de la Bible pour en faire la critique (Dieu n’est pas « connu », dans la Bible; ce terme de « Dieu » désigne seulement des déterminations morales et humaines, ses « décrets » étant les lois de la Nature), Lévinas veut le constituer comme réalité par son herméneutique : à ses yeux, Dieu est une réalité vraie et ontologique. Mais n’est-il pas simplement, en fait, l’Etre traditionnel, source de la morale et repensé par la théologie négative ?

Une autre question se pose dès lors : peut-on identifier au judaïsme cette doctrine religieuse de l’Être saint et transcendant? Le judaïsme n’est-il qu’une religion ? Max Weber ou Baron ne permettraient-ils pas une définition sociale, historique et culturelle de ce peuple qui a inventé Dieu ? Ce judaïsme, religieux selon Lévinas, est-il le seul possible ? Quelles sont la place et la portée du Hassidisme? La Cabale n’est-elle pas en fait un athéisme? — Autre question, inverse et symétrique : une doctrine de la responsabilité et de la bonté, fondée sur Dieu, ne peut-elle se rencontrer en dehors du judaïsme? Quels sont les liens internes du judaïsme de Lévinas et du christianisme de Lavelle par exemple?

Voici une question plus fondamentale : une croyance religieuse est-elle en mesure de fonder une éthique? L’obéissance à un commandement d’origine transcendante permet-elle de reconnaître et d’exalter la valeur personnelle et absolue d’un sujet ? N’y a-t-il pas déplacement vers la transcendance ou substitution de priorité ? Une telle « éthique » n’est-elle pas, en fait, comme nous le disions au début, la négation pure et simple du sujet?

Sur le plan strictement éthique, la responsabilité à l’égard de l’autre est-elle aussi originelle et immédiate que le pense Lévinas ? S’il en était ainsi, comment s’expliquerait la violence à la fois universelle et dépassable ? D’autre part, comment s’opérerait le passage de la vitalité du conatus à la responsabilité éthique ? Comment ce passage serait-il possible si le sujet n’était qu’un moi?

Si la réciprocité est récusée, comment comprendre le sentiment ou le devoir de responsabilité de l’autre à mon égard ? Si je suis seul à devoir obéir et me soumettre, comment le monde sera-t-il pacifié ? N’est-ce pas le refus de la réciprocité qui pose d’abord la séparation et engendre ensuite la violence? En récusant la réciprocité, n’a-t-on pas confondu réciprocité et simple calcul contractuel et réversible ? Si la relation réciproque, sans calcul d’intérêt, n’est pas le fondement de l’éthique, qui pourrait affirmer que la relation de soumission à l’autre n’est pas une relation de domination ? Sans réciprocité, qui pourra dire de quoi il retourne ?

Si la relation éthique s’appuie sur la séparation, qui pourrait démontrer que la séparation est affirmatrice d’autrui et non pas négatrice? Peut-on, sans dommage, confondre séparation et distinction ? Si les consciences sont séparées et dissymétriques, comment savoir si le don est sincère et généreux, ou s’il est au contraire inspiré par la présomption, la libéralité narcissique, la tentative de captation et de domination, ou le simple conformisme social et religieux ? Seules la réciprocité vraie et l’analyse phénoménologique approfondie pourraient en décider. En clair : seule une théorie affirmative du sujet peut fonder une éthique.

Le sentiment du « devoir » est-il d’ailleurs vraiment une préoccupation sincère pour autrui? Le devoir n’exprime-t-il pas plutôt l’aliénation de la liberté par une autre liberté qui seule ordonne et fonde ?

Pourquoi, d’autre part, la jouissance serait-elle égoïste et séparée? La jouissance authentique n’est-elle pas réciproque et partagée? Se réjouir de soi est-il possible sans que l’autre se réjouisse de nous, et nous-mêmes en même temps de lui ? Est-il quelque chose de plus équivoque que la bonté?

Si, en outre, le sujet est séparé de l’Infini et du monde en même temps qu’il est séparé d’autrui, n’est-il pas, dans l’appréciation de lui-même, menacé d’une inflation si présomptueuse qu’elle frôlerait le délire, pour simplement parler à ce propos comme Hegel ?

A propos du sujet, justement, est-il si évident que la conscience humaine ne puisse se définir que comme moi captateur et conquérant, et qu’elle ne soit en mesure de se tourner vers l’autre que sous l’effet d’une révélation irrationnelle et transcendante? Est-il si évident que la conscience ne puisse jamais fonder ni ses actes ni ses discours, et qu’elle ne soit elle-même qu’en se soumettant à ce qui n’est pas elle, et en appelant cette soumission liberté et responsabilité ? La conscience peut-elle être réellement passive? Peut-on réellement nier le sujet, sans procéder en fait à une dénégation?

N’est-il pas possible et impérieux de construire, dès lors, une autre théorie du sujet et de la relation à l’autre sujet ?

D’autre part, à propos du sujet parlant, l’herméneutique de Lévinas a-t-elle épuisé toutes les définitions et les formes possibles de l’interprétation ? Selon Lévinas, la distance entre le signe et le sens, ainsi que la liberté de l’interprétation manifesteraient la spiritualité du texte et seraient la marque même de sa sainteté ; la transcendance de l’esprit et celle du divin ne feraient qu’une, attestée par le texte lui-même et le travail d’exégèse. L’ambiguïté et la polysémie du langage seraient la marque même du divin, l’évidence de la transcendance dans le texte qui, dès lors au-delà de lui-même, se révélerait comme le réceptacle de la Sainteté.

Comment souscrire à ces interprétations sans une croyance préliminaire antérieure à toute herméneutique? Tout texte n’est-il pas polysémique, ambigu et distancié par rapport à lui-même ? Tout texte n’est-il pas le terreau d’une riche moisson d’interprétations ? Tout texte ne dit-il pas la présence du temps, ce temps de l’écriture, de la lecture, de la compréhension, de l’interprétation ? Pourquoi seules la polysémie et la distanciation du texte du Talmud seraient-elles le signe de la sainteté? Et sur quels arguments s’appuie, d’ailleurs, l’identification d’une distance linguistique (signe/sens; présent/futur ; lettre/interprétation; matérialité/signification; signe/ signifiant/signifié) et d’une sainteté métaphysico-religieuse? Pourquoi l’excès du sens sur le signe manifesterait-il la présence du divin et non pas celle, plus probable, de la conscience humaine comme activité symbolique de dépassement et d’invention? Il faut se rendre à l’évidence : l’herméneutique de Lévinas, plus fondamentale dans son œuvre que la phénoménologie, est un postulat socio-religieux qui a la forme d’un acte de foi.

S’il en est ainsi, l’œuvre de Lévinas pose une question centrale, que tout le Moyen-Age s’était déjà posée sans parvenir à la résoudre : quels doivent être les rapports de la philosophie et de la religion? Lévinas (que nous considérons comme le Maïmonide de notre temps) répond clairement pour lui-même : la philosophie ne saurait être que la servante de la théologie. Il écrit : « … si entre l’âme et l’Absolu peut exister une autre relation que la thématisation, le fait d’en parler et d’y penser en ce moment même […] ne signifie-t-il pas que pensée, langage et dialectique sont souverains par rapport à cette Relation? Mais le langage de la thématisation dont nous usons en ce moment a peut-être été rendu seulement possible par cette Relation, et n’est qu’ancillaire« .

Mais affirmer n’est pas établir. Est-il certain que philosophie et religion doivent entretenir une relation, quel que soit le sens de cette relation ? La philosophie n’est-elle pas le lieu du langage réflexif, ce langage qui se propose sinon de résoudre du moins de poser tous les problèmes gnoséologiques, éthiques et existentiels, dans leur relation au sujet ré-flexif? La philosophie n’est-elle pas dès lors le tout-autre de la religion, et cela sans ambiguïté ? Lévinas doit être pensé, en même temps que Kierkegaard et les autres existentiels chrétiens, comme un auteur religieux et non pas en toute rigueur comme un philosophe, et encore moins comme un philosophe du sujet.

j) La signification éthico-ontologique de la dénégation du sujet par Lévinas.

Au terme de cette étude critique nous sommes en mesure de formuler plus précisément la question du début, en y apportant une réponse : la négation du sujet, chez Lévinas est-elle d’origine philosophique (comme chez Sartre) ou d’origine morale (comme nous en faisions l’hypothèse) ? Cette négation dénégatrice, qui condamne le conatus tout en exaltant la responsabilité, nous avons vu qu’elle est en effet d’origine éthique, en première analyse. C’est en raison d’une conception moralisatrice que, au nom du désintéressement, Lévinas condamne le sujet (qu’il croit n’être que prométhéen et vitaliste) construisant après coup une philosophie du même et de l’autre qui justifierait et la condamnation de la connaissance par le même, et la condamnation du sujet comme ipséité, cette condamnation morale valant comme négation et destruction du sujet.

Mais nous avons opéré une seconde analyse: il nous est alors apparu que le schématisme et le caractère conventionnel du sujet (conatus et instinct) découlaient d’une affirmation antérieure et plus pro-fonde, qui était l’affirmation religieuse de la transcendance et de la sainteté. La motivation de la dénégation condamnait en retour celle-ci à n’être qu’une formule et un formalisme, incapables de recevoir une fonction sérieuse dans l’élaboration d’une doctrine autonome du sujet.

De ce résultat critique nous pouvons dégager une tâche : avant d’entreprendre l’analyse directe du sujet existentiel nous devons esquisser une critique de l’herméneutique telle que, dans l’héritage de Heidegger, Lévinas lui-même la définit et selon laquelle la structure même du langage conduirait à la négation d’un sujet réellement immanent et pleinement autonome. C’est en examinant la doctrine de Paul Ricoeur que nous pourrons accomplir cette tâche et mieux préparer nos propres analyses.

(Robert Misrahi, La problématique du sujet aujourd’hui)

LA PENSÉE DE L’ÊTRE CONTRE L’IPSÉITÉ : Martin HEIDEGGER.

Un examen de l’ouvrage fondamental de Heidegger nous convainc dès l’abord que le propos de l’auteur, tel qu’il le définit lui-même, n’est certainement pas la constitution d’une philosophie du sujet. L’importante Introduction, tout entière consacrée à l’  »exposé de la question du sens de l’être« , précise bien que la phénoménologie telle que Heidegger la comprend est une herméneutique parce qu’elle se propose d’expliciter le sens de ce qui est caché, c’est-à-dire de l’être. La phénoménologie est la science de l’être de l’étant, c’est-à-dire une ontologie d’un style qui se voudrait neuf par rapport à l’ontologie classique.

Pour accéder à la connaissance de cet être qui fonde « l’étant » particulier qu’est l’homme comme Dasein, on sait que Heidegger se propose de passer par un double détour : l’analytique du temps et l’analytique de la vie quotidienne. Or cette démarche se situe elle-même et se définit en son point de départ comme radicalement opposée à la démarche cartésienne du cogito. Pour Heidegger « le lien essentiel du temps et du Je pense demeure en pleine obscurité« , et cela parce que Descartes « laisse indéterminé dans ce commencement radical [qu’est le cogito su] le mode d’être de la res-cogitans, le sens d’être du sum « . L’auteur reprend cette idée dans le Chap. I § 10: « Descartes a examiné le cogitare de l’ego. En revanche, il néglige complètement le sum, bien que celui-ci ait été posé tout aussi originellement que le cogito. L’analytique pose la question ontologique de l’être du sum. C’est celui-ci qu’il faut d’abord examiner si l’on veut ensuite saisir le mode d’être des cogitationes« .

Il n’y a pas là, simplement une critique du substantialisme cartésien hérité de la scolastique et que Heidegger combat dans un vaste projet de « destruction de l’histoire de l’ontologie classique« . Au delà du substantialisme ce qu’il vise est l’évidence même du moi. Il affirme: « en partant d’un Moi et d’un sujet immédiatement donnés, on manque absolument la réalité phénoménale de l’être-là« . Et il poursuit : « Toute idée de « sujet »— à moins quelle ne soit préalablement explicitée par une détermination ontologique fondamentale — continue de participer ontologiquement à la position d’un subjectum […] si vivement qu’on s’oppose, au plan ontique, à toute idée d’une substance de l’âme, à toute réification de la conscience« .

Ainsi, dès l’Introduction et les premiers chapitres de l’Être et le Temps, se lient en faisceau les principales tâches et les principaux concepts de la doctrine heideggerienne. Sa phénoménologie, à la différence de celle de Husserl, ne se propose pas de porter plus loin la tâche de Descartes qui est de décrire l’évidence des actes de pensée d’un sujet. Elle se propose de dévoiler, comme herméneutique, cela qui dans l’étant singulier qu’est l’homme est « caché » dans une « dissimulation » qui ne peur être explicitée que « d’une manière détournée« . C’est pourquoi la phénoménologie est une ontologie. Cette ontologie, on le sait, souhaite se différencier de la philosophie proprement dite et se constituer comme pensée de l’être: dans les « Entretiens de Davos » avec Cassirer, Heidegger affirme que théologie et philosophie sont deux disciplines complémentaires qui doivent s’intégrer dans un genre plus vaste qui est cette « pensée de l’être ». En outre, l’Être et le temps dirige clairement cette « ontologie » contre l’idée même de sujet, c’est-à-dire contre l’ipséité évidente et présente à elle-même. Aux yeux de Heidegger les critiques explicites d’un quelconque substantialisme du sujet, telles qu’on les trouve chez Husserl, n’ont aucune importance puisque de toute façon (affirme Heidegger) le terme même de sujet implique un substrat et comporte forcément une signification traditionnelle réifiante.

Le propos de Heidegger est parfaitement explicite et clair : dire l’être de l’étant et notamment de cet étant qu’est le Dasein. De cette idée fort connue désormais on doit dégager le sens qui s’affirme d’ailleurs clairement lui-même : cette ontologie ne vise pas à dire ce qu’est le sujet, ou l’homme comme sujet, mais à dévoiler l’être « transcendant » qui fonde, en son sein, toute réalité ontique, tout étant. Le sujet et l’ipséité ne sont, pour Heidegger que des désignations chosifiantes si elles ne sont pas intégrées dans la doctrine d’un être antérieur qui les fonde.

Cette ontologie, Heidegger la dit à la fois « phénoménologique » et « herméneutique« , mais elle n’est évidemment pas phénoménologique au sens husserlien, c’est-à-dire comme description d’un sujet donné à lui-même dans une réflexivité évidente. Un sujet immédiatement donné est pour Heidegger une illusion et l’ontologie doit opérer un détour par le temps et la banalité quotidienne pour être en mesure de dire l’essence de l’étant, c’est-à-dire son être. Nous arrivons ainsi au noyau même de la doctrine : s’opposant à toute philosophie du sujet il souhaite élaborer une doctrine de l’être qui sera d’abord, en fait, une doctrine de l’être du Dasein. Ce qui est remarquable c’est que, malgré l’obscurité de l’être, maintes fois répétées, Heidegger n’hésite pas à se dire très vite en mesure de préciser où se trouve cet être et quelle est sa détermination principale en ce qui concerne l’homme : « L’essence de l’être-là réside dans son existence« .

Il semble qu’il n’y ait là qu’une idée simple et évidente : le Dasein est existence et non pas âme ou sujet. En réalité nous sommes en présence d’une doctrine complexe qui, dès les premières pages, pose plus de problèmes qu’elle n’en résout.


Cette « existence » qui est l’essence de l’être-là est donc son être. Heidegger écrit : l’existence est « la détermination d’être qui ne convient qu’à l’être-là ». C’est dire que l’être englobe ou fonde plus d’étants que le seul étant humain qu’est l’être-là. Mais se pose alors la question de savoir sur quoi repose cette affirmation dès lors que Heidegger a récusé l’évidence du cogito et des données immédiates d’un sujet. Si l’être est obscur, et distinct de l’étant, comment l’étant peut-il pratiquer l’herméneutique? Et sur quel argument repose l’affirmation selon laquelle l’existence a la dignité de l’être et constitue en effet l’être et l’essence de l’être-là ? Si les termes ont des sens distincts, c’est en effet sans preuve que Heidegger affirme que « C’est de l’être lui-même que, pour cet étant, il y va. »

Tout se passe en fait comme si, en faisant de l’existence l’essence de l’étant, c’est-à-dire son être ontologique, Heidegger distinguait l’étant et l’être d’une façon assez radicale pour inclure l’étant ontique dans un être plus vaste, à la fois immanent et transcendant : nous sommes dès lors situés, sans autre argument que l’affirmation, dans une sorte de perspective plotinienne qui ne dit pas son nom mais qui diffuse une obscure lumière crypto-religieuse voilée derrière le vocabulaire de l’ontologie.

Une autre difficulté apparait dans le rapport de cet être existence à l’ipséité. Pour Heidegger l’être du Dasein comporte deux caractères : il est d’abord existence (ce qui entraine l’obscurité quant au rapport de l’étant et de l’absolu, comme on vient de le voir) ; il implique ensuite l’être-mien. Cette référence à l’être-mien est explicitement rapportée à l’usage nécessaire du pronom personnel dans l’expression « je suis », « tu es », pour désigner cet être-mien. Mais quel sens peut avoir le pronom « Je » dans une perspective qui a évacué le sujet ? Si nous posons la question « qui parle ? », l’existant sera dans l’incapacité de dire « moi » puisqu’il n’est pas sujet dans l’évidence d’une intuition; et Heidegger lui-même serait bien empêché de répondre « c’est moi qui parle » puisqu’il n’est qu’un Dasein non-sujet, semblable à tous les étants humains « déchus » dans l’anonymat et le bavardage de l’existence ontique. Et pourtant il parle, et en son nom. La difficulté est considérable: elle consiste dans l’impossibilité où se trouve la doctrine (l’énoncé comme contenu) de rendre compte d’elle-même (le fait de sa propre énonciation) si elle se réfere exclusivement au contenu de ses affirmations. Seule une théorie du sujet permettrait de résoudre ces difficultés mais c’est précisément une telle doctrine que Heidegger souhaite détruire.

Mais les linguistes, et notamment Benveniste, l’ont montré : dès que le langage est donné, le Je est donné puisque c’est lui, comme première personne, qui organise le langage. La vérité est que la négation du sujet par Heidegger, opérée au nom de l’ontologie de l’être caché, n’est en réalité qu’une dénégation, c’est-à-dire une négation affichée malgré le sentiment obscur de son contraire, et affichée précisément contre l’existence du sujet lui-même en première personne. S’il n’en était pas ainsi, qui donc aurait opéré la réflexion déployée dans l’Être et le temps sur l’existence quotidienne ? La contradiction est telle que Heidegger lui-même va le reconnaître comme un aveu : « l’étant, comme existence, est un qui« .

Cette difficulté (l’existence d’un discours écrit et argumenté qui prétend cependant n’être le discours de personne et qui barre la compréhension de sa propre possibilité) est étroitement reliée à une autre obscurité : la conception heideggerienne de l’accès à l’être. Cet accès, on l’a vu, se réalise dans le détour par le temps et par la banalité quotidienne. — Mais quel est le véritable sens de cet accès à l’être ? S’agit-il de la connaissance de l’être? Il s’agirait alors de la connaissance par un existant de l’existence elle-même comme essence de l’être. Mais comment cette connaissance est-elle possible dès lors que nulle place n’a été faite à la réflexion ? L’existence peut-elle connaître quoi que ce soit ?

Peut-elle, plus précisément, connaître et fonder l’affirmation selon laquelle l’existence est l’être du Dasein, son essence c’est-à-dire son être ? On reste perplexe si l’on songe que Heidegger rejette non seulement la validité de l’évidence d’un suiet donné immédiatement, mais encore toute évidence relative à l’être: « Le concept de l’être est au contraire le plus obscur« . Et encore: « Le recours au critère d’évidence en matière de concepts philosophiques fondamentaux est en soi suspect« . De l’aveu de l’auteur tout est ici dissimulation et obscurité : le sujet n’est pas une donnée valable, l’essence du Dasein est cachée, l’être est à la fois obscur et oublié. — Mais comment, dans ces conditions, l’existant philosophe qui écrit sur l’existence peut-il savoir que dans l’existence c’est de l’être qu’il s’agit, ou que l’existence, comme essence de l’étant, possède la dignité de l’être? Qui (ou quoi) autorise un existant simplement ontique et empirique, privé de la lumière de la réflexion, à déceler en lui-même quelque chose qui ait valeur d’être? Heidegger répondrait sans doute qu’il s’agit là d’une « compréhension pré-ontologique ». Mais n’est-ce pas là une intuition qui, comme telle, tombe sous le coup de la critique de l’évidence ?

A cette objection on pourrait répondre que Heidegger se situe délibérément dans la perspective de l’existence et non dans celle de la connaissance. Il évoque, dès les premières pages, le concept kierkegaardien de répétition : l’obscurité du sens de l’être « démontre la nécessité fondamentale de soumettre la question du sens de l’être à une répétition« , Mais cette référence à Kierkegaard ne constitue pas un argument, elle a seulement une valeur révélatrice : nous sommes peut-être dans une perspective plus proche de la foi qu’il n’y paraît, et cette perspective éclaire une autre affirmation sans preuve: il s’agit de la certitude de Heidegger quant au fait que l’existence est « contrainte » d’avoir à être, et « qu’il y va de son être dans son existence« . L’être se dévoile alors comme « transcendant » par rapport à l’étant ontique. Et les affirmations se succèdent en chaîne : l’être est antérieur à l’étant puisqu’il le fonde, et le sens de cet être (le « destin » du Dasein et du peuple dira Heidegger en d’autres pages) dépend de l’étant qui en a dès lors la responsabilité tout en étant contraint à cette responsabilité.

Heidegger récuse à l’avance toute recherche de preuves ou de justifications puisqu’il nie la validité de l’évidence de la réflexion sur soi-même ou sur l’être. Tout se passe comme si l’herméneutique non husserlienne permettait de donner libre cours à toutes les interprétations du monde et de la réalité. Car il s’agit bien « d’interprétation« , selon les propres termes de Heidegger ; mais une interprétation sans sujet ni rationalité risque fort de basculer dans l’arbitraire. — C’est précisément ce qui semble se produire à propos de l’être du Dasein. Heidegger écrit : « pour l’interprétation ontologique de son existence, [il y a lieu] de développer la problématique de son être à partir de l’existentialité de son existence« . En laissant de côté le risque de verbalisme et de nominalisme tautologique admettons que la phrase ait un sens: elle signifie alors qu’il y a lieu de rechercher l’essence de l’existence à travers des « existentiaux« , ces dimensions fondamentales de l’existence qui, à l’instar des « catégories » pour les choses, permettent de dégager les opérations ou les structures essentielles d’un être. Mais on aboutit alors au résultat suivant : pour saisir l’être du Dasein il faut passer par le détour de l’existence, celle-ci étant son essence c’est-à-dire son être; mais pour saisir cette existence et appréhender son essence, il faut passer par des existentiaux. On est alors en présence non seulement d’une régression à l’infini (saisir l’essence de l’essence de l’étant), mais encore d’une décision arbitraire dans l’arrêt de cette régression et dans la dénomination de cet arrêt : car voici qu’il s’agit, dès ce premier chapitre, de la banalité quotidienne.

Pour dire l’essence de l’homme, c’est-à-dire son être le plus profond, soustrait à l’évidence, « oublié« , et caractéristique de l’être-là comme une essence caractérise un être par privilège sur tous les autres caractères, Heidegger choisit la banalité quotidienne. Parce qu’on ne peut pas « construire l’être-là en partant d’une idée concrète possible de l’existence, l’être-là ne sera pas interprété selon la distinction d’une manière déterminée d’exister, mais au contraire on aura à le découvrir dans la manière indifférente sous laquelle il nous apparaît de prime abord et le plus souvent… Nous appelons cette indifférence quotidienne de l’être-là son être ordinaire et moyen« .

L’arbitraire, ici, est alors patent : après avoir critiqué l’évidence phénoménologique, voici que Heidegger élève au niveau de structure existentiale quelque chose qui « apparaît de prime abord« . Mais l’auteur affirme sans arguments deux thèses qui s’entremélent et qui font difficulté: comment l’étant (Heidegger est un étant) acquiert-il la certitude que la banalité quotidienne lui révélera l’essence de l’exis-tence, c’est-à-dire l’être même? Comment, parmi toutes les manières possibles d’exister, se justifie la sélection de la banalité quotidienne comme lieu privilégié de l’herméneutique? Ce qui est caché là, n’est-ce pas une sorte de mépris pour l’humanité ordinaire, oublieuse de l’être et de son destin ? S’il n’en est pas ainsi d’où vient ce privilège thématique de la modalité indifférenciée, neutre et moyenne de l’existence?

Nous sommes ainsi conduit à la seconde thèse qui, à propos de la banalité quotidienne, ressortit de l’arbitraire. Il s’agit du contenu même de cette existence banale. Sur quels critères repose la validité de la description qu’en donne Heidegger? Pourquoi le choix des termes de « chute » et de « déréliction » (ou être-jeté, ou déchéance). Est-là le seul contenu possible de la banalité quotidienne? Pourquoi ne pas décrire et critiquer l’existence banale faite de compétition, de volonté de puissance ou de pragmatisme? La pré-occupation et le souci des gens « ordinaires » n’expriment-ils pas souvent, et avec simplicité, la responsabilité et l’amour ? Le langage quotidien et la parole ordinaire, plus que « bavardage« , ne sont-ils pas l’expression directe et pudique d’une communication et d’une présence mutuelle ? — En fait, les modalités concrètes de l’existence moyenne sont en nombre infini et Heidegger a visiblement opéré parmi elles un choix « stratégique », excluant par exemple la joie pour retenir l’angoisse. L’affirmation d’une modalité indifférenciée de l’existence est une pure abstraction puisque, dans la vie réelle, toute existence est spécifique et comporte un contenu et une modalité affectifs, pratiques, etc. Que cette existence neutre soit une pure abstraction, cela est confirmé par les analyses de Heidegger lui-même : toute la description de la banalité quotidienne va devenir analytique du souci. Celui-ci devient rapidement la dominante de la description et manifeste rétro-activement le caractère stratégique et orienté de cette description: elle est tout entière dirigée vers son aboutissement, le souci, l’angoisse et la mort.

Cette stratégie se dote d’un second instrument: dire l’être de l’étant humain non seulement comme « existentialité« , mais comme « Temporalité« . A travers le temps, l’analytique du souci peut se diriger vers l’angoisse et, par une herméneutique non rationnelle et de libre interprétation, faire de cette angoisse le révélateur d’abord et le contenu spécifique ensuite de l’authenticité de l’être-là. A travers l’angoisse l’être même de l’étant se révélerait dans son authenticité comme être-pour-la-mort.

L’interprétation ontologique est donc ici l’analyse d’une certaine forme de l’existence arbitrairement choisie, celle qui, par une obscure référence à un être qui l’enveloppe et la transcende, se révèle comme « souci« , comme « appel« , et comme « être-pour-la-mort« . Rien n’est dit sur d’autres formes possibles de « banalités » telles que les cultures existant à travers le temps et l’espace en fourniraient d’innombrables exemples. On décrète au contraire que toutes ces formes de la vie populaire manifestent oubli de l’être, fuite de la mort et chute dans la déchéance. Ainsi, par une stratégie de choix sélectifs et de régression indéfinie se construit une doctrine générale qui se donne pour la vérité même de l’existence humaine.

Mais ce système, privé qu’il est de toute référence à l’ipséité d’un sujet rationnel et réfléchissant, risque de fonder l’image partielle qu’il donne de l’existence sur une pétition de principe : c’est parce que le Dasein (ou être-la) est déjà décrit comme souci, c’est-à-dire  » (d)échéance » et « facticité« , qu’on peut déceler en lui la signification de la temporalité comme être-pour-la-mort, oublié ou révélé. C’est une stratégie orientée qui a présidé à cette analyse : pour être en mesure de relier le temps, la mort et l’authenticité, Heidegger commence par décrire l’existant comme souci. Mais le souci et la préoccupation ne sont que des éléments parmi d’autres possibles, d’une existence qui, en tant qu’ipsité, peut se conférer à elle même de multiples modalités d’existence.

Ce qui est donc en jeu, ici. c’est la liberté même de l’existant, et la contingence des modalités existentielles selon lesquelles il peut déployer sa propre temporalité. Tour se passe donc comme si, en se proposant de décrire l’existence sans passer par la réflexion d’un sujet véritable, Heidegger avait oublié la liberté. Tour se passe comme si une existence sans sujet était une existence sans liberté, ou comme s’il fallait nier l’évidence du sujet et de sa liberté pour permettre l’entrée de l’existant dans l’authenticité de l’être pour la mort.

Une fois encore on a manqué une description sinon intégrale du moins objective et ouverte de cela qui constitue l’être homme, et cela parce qu’on a dissocié existence et subjectivité dans l’intention il illusoire d’inscrire l’existant dans « L’authenticité* d’un Etre finalement sans déterminations et conçu simplement comme transcendance cachée. En fait, c’est dans le vide angoissant de la mort que la philosophie heideggerienne a tenté d’enfermer l’existant.

(Robert Misrahi, la problématique du Sujet aujourd’hui)

la morale face au bonheur et la nécessité d’une éthique véritable

Ainsi, le rapport de ce que l’on entend traditionnellement par morale à ce but suprême de l’action qu’est le souverain bien, ou bonheur, est un rapport négatif.

Nous avons vu en effet que, pour Kant, on doit définir la morale comme contrainte et devoir, cette obéissance humiliante, dût-elle être nommée « respect pour la sainteté de la loi ». Par là même, le moraliste puritain condamne toute recherche empirique du bonheur, et rejette dans un monde suprasensible l’éventuel accès à un bonheur constitué de mérite, de plaisir et de vertu.

Paradoxalement, la vision des choses est encore plus ascétique et dramatique chez Schopenhauer : on aurait pu s’attendre à ce que le critique du dualisme ontologique de Kant et de l’abstraction formaliste de sa morale, se tourne vers un approfondissement des implications du désir par rapport au bonheur. Au contraire, le désir et le Vouloir-vivre chez Schopenhauer sont décrits uniquement dans une perspective doloriste, comme sources de souffrance. Le bonheur n’est donc plus, chez Schopenhauer, que l’arrêt de la souffrance, c’est-à-dire l’extinction du désir. Le bonheur empirique n’a donc plus ici aucune réalité. La critique du bonheur est plus destructrice que chez Kant, puisque Schopenhauer n’offre même plus l’espoir d’un souverain bien positif, fût-il eschatologique et hypothétique.

On pourrait penser que cette position provient du fait que Schopenhauer se situe en dehors de la morale, puisqu’il se situe en dehors du kantisme. En fait il n’en est rien. Schopenhauer écrit un ouvrage qui s’intitule « Le fondement de la morale » : c’est bien dans une perspective morale qu’il se place. Simplement il s’efforce de construire une morale de la pitié, qui se présente aussi comme la critique de la morale kantienne du devoir. Mais la pitié n’est, pour Schopenhauer, que la sympathie avec la souffrance d’autrui, et non pas du tout la référence à un bonheur désirable. Cette « sympathie » est d’ailleurs étrange puisqu’elle repose sur l’identité, l’unité, la fusion ontologique de tous les individus souffrants dans le grand et unique Vouloir-vivre.

La morale ascétique de Schopenhauer est donc bien un nihilisme négatif (comme le dira Nietzsche), et l’essence de ce nihilisme moral est de nier non seulement la possibilité mais encore la validité de la recherche du bonheur. La morale ascétique, qui voudrait laisser entendre qu’elle est un athéisme tragique, est aussi hostile au bonheur que la morale puritaine qui travaille à une apparente laïcisation du christianisme. Quant à la sagesse et à la sérénité que propose Schopenhauer, elles sont aux antipodes d’un authentique souverain bien puisque celui-ci implique une jouissance (fût-elle intellectuelle) tandis que la sagesse nihiliste ne saurait rien éprouver puisqu’elle résulte de l’extinction du désir.

Il semble donc que c’est seulement avec Nietzsche qu’on est en présence d’une doctrine du bonheur (fût-elle ambiguë), en même temps que d’une critique de la morale. Mais à la réflexion il n’en est rien. Car la critique nietzschéenne de la morale (dans La Généalogie de la morale) ne reproche pas à celle-ci de condamner le bonheur, elle la dénonce simplement comme volonté de puissance et ressentiment. La vertu n’est pas réellement désintéressée, elle jalouse les puissants et les forts et veut les abattre par son propre pouvoir inhibiteur. Ce n’est donc certainement pas une morale que veut instaurer Nietzsche. Mais la doctrine qu’il développe reste ambiguë : hostile à la morale, il combat aussi la liberté de l’individu et ne semble donc pas pouvoir construire une éthique. Pourtant, il tente de renverser les anciennes valeurs et d’en proposer d’autres. Mais son propos se contredit lui-même par la référence au destin et à l’éternel retour. L’ambiguïté doctrinale réside dans l’opposition entre une critique de la morale et la difficulté de construire un système de valeurs sur la base du déterminisme, du destin et de l’éternel retour.

Cette ambiguïté doctrinale se retrouve, on l’a vu, dans la conception même du bonheur selon Nietzsche. Le bonheur est ici lié au malheur, et c’est à ce titre qu’il est exalté et préconisé comme lucidité et courage. On n’est pas loin d’une pensée tragique qui, en fait, établit la douloureuse impossibilité d’un bonheur pur. Parfois même, un aveu semble se formuler : Zarathoustra s’adresse aux hommes « supérieurs » et les exhorte : « Surmontez-moi […] les petites vertus, les petites prudences [.], le misérable contentement de soi, le  » bonheur du plus grand nombre  » » (Zarathoustra, IV, « De l’homme supérieur », § 3 ; trad. H. Albert).

On peut donc dire que, tout en faisant la critique de la morale traditionnelle, Nietzsche ne la dépasse pas vraiment et reporte dans son système tragique les ambiguïtés d’une vertu qui ne serait que ressentiment secret. Ce sont ces ambiguïtés qu’on retrouve dans la réflexion de Nietzsche sur un bonheur qui n’est en réalité que la face lumineuse d’un malheur plus fondamental attaché à la cruauté de l’éternel retour. On pourrait dire tout à la fois que la pensée de Nietzsche est une doctrine de la renaissance perpétuelle et qu’elle est une théorie de la souffrance indépassable.

Nous avons vu en effet que, pour Kant, on doit définir la morale comme contrainte et devoir, cette obéissance humiliante, dût-elle être nommée « respect pour la sainteté de la loi ». Par là même, le moraliste puritain condamne toute recherche empirique du bonheur, et rejette dans un monde suprasensible l’éventuel accès à un bonheur constitué de mérite, de plaisir et de vertu.

Paradoxalement, la vision des choses est encore plus ascétique et dramatique chez Schopenhauer : on aurait pu s’attendre à ce que le critique du dualisme ontologique de Kant et de l’abstraction formaliste de sa morale, se tourne vers un approfondissement des implications du désir par rapport au bonheur. Au contraire, le désir et le Vouloir-vivre chez Schopenhauer sont décrits uniquement dans une perspective doloriste, comme sources de souffrance. Le bonheur n’est donc plus, chez Schopenhauer, que l’arrêt de la souffrance, c’est-à-dire l’extinction du désir. Le bonheur empirique n’a donc plus ici aucune réalité. La critique du bonheur est plus destructrice que chez Kant, puisque Schopenhauer n’offre même plus l’espoir d’un souverain bien positif, fût-il eschatologique et hypothétique.

On pourrait penser que cette position provient du fait que Schopenhauer se situe en dehors de la morale, puisqu’il se situe en dehors du kantisme. En fait il n’en est rien. Schopenhauer écrit un ouvrage qui s’intitule « Le fondement de la morale » : c’est bien dans une perspective morale qu’il se place. Simplement il s’efforce de construire une morale de la pitié, qui se présente aussi comme la critique de la morale kantienne du devoir. Mais la pitié n’est, pour Schopenhauer, que la sympathie avec la souffrance d’autrui, et non pas du tout la référence à un bonheur désirable.

Cette « sympathie » est d’ailleurs étrange puisqu’elle repose sur l’identité, l’unité, la fusion ontologique de tous les individus souffrants dans le grand et unique Vouloir-vivre.

La morale ascétique de Schopenhauer est donc bien un nihilisme négatif (comme le dira Nietzsche), et l’essence de ce nihilisme moral est de nier non seulement la possibilité mais encore la validité de la recherche du bonheur. La morale ascétique, qui voudrait laisser entendre qu’elle est un athéisme tragique, est aussi hostile au bonheur que la morale puritaine qui travaille à une apparente laïcisation du christianisme. Quant à la sagesse et à la sérénité que propose Schopenhauer, elles sont aux antipodes d’un authentique souverain bien puisque celui-ci implique une jouissance (fût-elle intellectuelle) tandis que la sagesse nihiliste ne saurait rien éprouver puisqu’elle résulte de l’extinction du désir.

Il semble donc que c’est seulement avec Nietzsche qu’on est en présence d’une doctrine du bonheur (fût-elle ambiguë), en même temps que d’une critique de la morale. Mais à la réflexion il n’en est rien. Car la critique nietzschéenne de la morale (dans La Généalogie de la morale) ne reproche pas à celle-ci de condamner le bonheur, elle la dénonce simplement comme volonté de puissance et ressentiment. La vertu n’est pas réellement désintéressée, elle jalouse les puissants et les forts et veut les abattre par son propre pouvoir inhibiteur. Ce n’est donc certainement pas une morale que veut instaurer Nietzsche. Mais la doctrine qu’il développe reste ambiguë : hostile à la morale, il combat aussi la liberté de l’individu et ne semble donc pas pouvoir construire une éthique. Pourtant, il tente de renverser les anciennes valeurs et d’en proposer d’autres. Mais son propos se contredit lui-même par la référence au destin et à l’éternel retour. L’ambiguïté doctrinale réside dans l’opposition entre une critique de la morale et la difficulté de construire un système de valeurs sur la base du déterminisme, du destin et de l’éternel retour.

Cette ambiguïté doctrinale se retrouve, on l’a vu, dans la conception même du bonheur selon Nietzsche. Le bonheur est ici lié au malheur, et c’est à ce titre qu’il est exalté et préconisé comme lucidité et courage. On n’est pas loin d’une pensée tragique qui, en fait, établit la douloureuse impossibilité d’un bonheur pur. Parfois même, un aveu semble se formuler : Zarathoustra s’adresse aux hommes « supérieurs » et les exhorte : « Surmontez-moi […] les petites vertus, les petites prudences [.], le misérable contentement de soi, le  » bonheur du plus grand nombre  » » (Zarathoustra, IV, « De l’homme supérieur », $ 3 ; trad. H. Albert).

On peut donc dire que, tout en faisant la critique de la morale traditionnelle, Nietzsche ne la dépasse pas vraiment et reporte dans son système tragique les ambiguïtés d’une vertu qui ne serait que ressentiment secret. Ce sont ces ambiguïtés qu’on retrouve dans la réflexion de Nietzsche sur un bonheur qui n’est en réalité que la face lumineuse d’un malheur plus fondamental attaché à la cruauté de l’éternel retour. On pourrait dire tout à la fois que la pensée de Nietzsche est une doctrine de la renaissance perpétuelle et qu’elle est une théorie de la souffrance indépassable.


Pour dépasser réellement une morale tragique qui suscite devant le bonheur de perpétuels obstacles, il est donc nécessaire de changer radicalement de point de vue et de construire une autre théorie de l’action. C’est cette nouvelle perspective qui permettrait dans notre modernité, après la mort de Nietzsche en 1900, de construire une éthique qui rejoindrait l’inspiration profonde de la philosophie classique et rechercherait un souverain bien qui soit à la fois réel et immanent. Mais pour qu’une telle entreprise soit possible aujourd’hui il est nécessaire de la fonder sur une théorie du sujet qui, impliquant à la fois le désir et la liberté, rendrait enfin pertinente et efficace la recherche d’un authentique bonheur.

Ce sont ces éléments que le XXe siècle saura reconnaître d’une façon plus ou moins claire et à partir desquels il redécouvrira la validité et l’urgence d’une éthique qui soit en même temps une philosophie du bonheur.

(Robert Misrahi , Qu’est-ce que l’éthique ? )

LES AMBIGUÏTÉS DE L’ONTOLOGIE PHÉNOMÉNOLOGIQUE : JEAN-PAUL SARTRE

Si la philosophie de Heidegger a sacrifié le sujet sur l’autel de l’être en oubliant la liberté et en trahissant les possibilités de l’existence, ne pourrait-on pas se tourner vers Sartre et voir dans sa philosophie une doctrine qui est à la fois une affirmation du sujet responsable et une exaltation de l’existence? Il semble malheureusement qu’il n’en soit rien.

En fait, la philosophie de Sartre (comme celle de Lévinas que nous examinerons plus loin) n’est pas une doctrine du sujet mais une philosophie critique, en relation étroite avec l’objet de sa critique, le sujet précisément. – Il y a dans cette affirmation un tel paradoxe qu’il est indispensable d’examiner de près ces doctrines aujourd’hui si prégnantes qu’elles risqueraient, laissées en l’état, de constituer un obstacle infranchissable pour une vision totalisante du sujet réel.

On sait que la plus importante opposition aux doctrines du sujet transcendantal est aujourd’hui la philosophie de Sartre. Cette opposition critique est constituée par l’ensemble de son œuvre en tant qu’elle se présente comme une « ontologie phénoménologique » (dans L’Être et le Néant) ou comme une « théorie des ensembles pratiques » (dans la Critique de la Raison dialectique) : c’est donc du point de vue de la philosophie comme telle qu’est opérée ce que nous appellerons la dénégation sartrienne du sujet. Il y a lieu, on le voit d’examiner l’ensemble de cette dénégation C’est-à-dire en fait la non-pertinence des arguments opposés par Sartre à une théorie du sujet.

a) La méthode phénoménologique.

Indéniablement c’est par Sartre (et non pas principalement par les travaux techniques de E. Levinas) que la méthode phénoménologique fondée par Husserl a été reconnue en France comme l’instrument désormais privilégié de la connaissance philosophique. C’est par Sartre que Husserl et Heidegger prennent en France une position prépondérante. Dès louverture de L’Être et le Néant la phénoménologie exaltée se présente à bon droit comme l’origine (et la conséquence) de l’assomption d’un monde sans arrière-monde: si un seul monde existe, seule sera valable la description de l’évidence par la conscience. Parce qu’elle permet de surmonter tous les dualismes (comme le dit Sartre), la méthode phénoménologique est la conséquence d’un athéisme rigoureux : Gabriel Marcel ou Jaspers cessent d’être, à un certain moment phénoménologues, alors que Sartre maintient tout au long de son œuvre la validité de cette méthode : elle est par elle-même l’annonce dynamique d’une vaste tâche intra-mondaine de connaissance et d’action, sans aucune référence à une transcendance métaphysique, ou à une transcendance immanente comme l’esprit.

Mais les arrière-mondes viennent aussi se loger dans la conscience: La Transcendance de l’Ego fait une critique serrée de la thèse husserlienne de la transcendantalité de l’Ego constituant. Qu’il s’agisse du monde des choses, ou de celui de la conscience, l’être est identique au paraître. La méthode phénoménologique permet ainsi de mettre en œuvre une description des activités humaines qui vaille comme description de leur essence, ou plutôt (puisque celle-ci est conséquence et non source de l’action) comme description de cela qui, à travers l’activité elle-même, devient à sa suite sa signification principale et son essence. C’est pourquoi la phénoménologie est chez Sartre un instrument dont l’ambition doit être universelle : il permet à Sartre de dire l’essence de la conscience, de la chose, du travail, du groupe et enfin de la condition humaine. Cet instrument est aussi une arme rigoureuse contre le réductionnisme et le dogmatisme du non-donné, et un outil de compréhension des expériences et des urgences les plus concrètes : liberté, relation à autrui, travail, aliénation. Il y a donc chez Sartre une radicalité de la revendication méthodologique: le champ et les tâches de la phénoménologie sont infinis et couvrent l’ensemble de l’activité et de la vie de la conscience. C’est cette revendication, cette sorte de manifeste implicite et constant, qui nous paraissent, chez Sartre, particulièrement décisifs.

Pourtant, c’est cette ampleur même de la fonction phénoménologique, qui appelle un examen de sa validité. Mais, à la différence des critiques issues du positivisme logique, du structuralisme, ou des anthropologies, notre examen critique sera conduit de l’intérieur même de la phénoménologie, et cela dans le but d’ouvrir un champ toujours plus vaste et positif à une authentique phénoménologie existentielle. Qui est le sujet de la phénoménologie sartrienne? Nous ne demandons pas encore quelle est la nature du sujet dans la doctrine de Sartre : nous poserons cette question plus loin. Nous demandons : qui dans l’œuvre de Sartre (L’Imaginaire, L’Etre et le Néant, la Critique de la Raison dialectique), opère et déploie les descriptions phénoménologiques ? Eh bien, dira-t-on, c’est Sartre lui-même, c’est-à-dire l’auteur ! Certes. Nous ne disons pas que l’écriture de Sartre est la voix d’un autre auteur que l’auteur apparent. Nous cherchons à savoir quelle est la place statutaire de cet auteur Sartre dans l’œuvre phénoménologique de Sartre. A quelle description de l’œuvre correspondrait ce statut de l’auteur, qui, dans l’œuvre, est en mesure d’exercer une activité de description phénoménologique qui soit à la fois vraie et (forcément) réflexive ?

Il ne saurait s’agir du JE-MOi de l’ouvrage l’Ego trans-cendantal puisque ce MOI, ce JE, n’est aux yeux de Sartre qu’une reconstruction abstraite et a posteriori, la seule réalité apparemment effective étant constituée par les « qualités » du monde, ou les « états » de la conscience, états et qualités étant eux aussi en fait des reconstructions et non des données immédiates et évidentes. Seule est réelle la conscience elle-même dans son actualité ponctuelle : et cette conscience n’est certainement pas un sujet capable d’entreprendre une description réflexive.

Envisageons la C. R. D., avant d’en venir à l’E.N. qui décrit et analyse. L’individu étant toujours piégé par l’aliénation, ses œuvres étant toujours en voie de chuter dans le « pratico-inerte », la liberté étant toujours retournée en nécessité, il semble qu’il n’y ait guère de place pour un auteur réflexif, c’est-à-dire un sujet de la phénoménologie en acte : la culture ou la « bourgeoisie » récupéreront et pervertiront toujours toutes les entreprises théoriques. De même qu’il n’y a pas de place pour Hegel dans le système hégélien, il n’y a pas de place pour Sartre dans son propre système. Certes, la C. R. D. s’ouvre sur les Questions de méthode. Mais cette introduction reste générale et vague : pour allier philosophie et anthropologie, l’anthropologie philosophique dépassera l’opposition subjectivité-objectivité, et, d’autre part, devra partir d’une expérience singulière (celle du travail industriel). Mais comme la C. R. D. reste sur le plan de la description empirique, rien n’y fonde la validité de ces affirmations. Comme il n’y a pas plus de sujet dans la C. R. D. que dans L’Ego transcendantal, on ne comprend pas ce que signifie le dépassement de l’opposition sujet-objet. Qui fait ce dépassement ? Qu’en résulte-t-il du point de vue de la vérité des descriptions? Est-ce le travailleur industriel lui-même, en tant que tel, qui opère les analyses phénoménologiques vraies ? Est-ce possible et comment ? C’est en réalité le philosophe anthropologue qui décrit et réfléchit : quel est le fondement de la validité de son discours sur le travailleur? Rien n’est dit à ce propos. La C. R. D. parle bien d’une « praxis-sujet » qui aurait la connaissance d’elle-même comme « praxis-objet » : mais quel peut être le sens de ces phrases si l’on évacue le sujet, et la connaissance, et la réflexion? Quel est le statut de l’écriture philosophique vraie, qu’elle soit « anthropologique » ou non?

D’autre part, quel est le fondement de validid de l’affirmation selon laquelle l’existence individuel est identique à l’histoire, et selon laquelle la nécessité n’est que la liberté retournée, ce retournement de la liberté en nécessité et contre-finalité étant d’ailleurs lui-même nécessaire ? Si le sujet n’est que praxis et si la praxis n’est que nécessité, qui donc, dans la C. R. D., est en mesure et en position d’exercer le travail de l’anthropologie philosophique, travail qui doit être libre (pour être vrai) et réflexif (pour être philosophique) ?

En fait, la description sociale de l’histoire n’est faite par personne dans la C. R. D., et la phénoménologie anthropologique n’y est appuyée sur aucun fondement de validité réelle, parce qu’elle n’est exercée par aucune réflexion explicitement et réflexivement posée comme telle. Parce que la phénoménologie s’est voulue « dialectique », la réflexion s’est engluée dans le pratico-inerte. Le mot « dialectique » a écrasé l’idée réflexive, et par conséquent la possibilité même du surgissement d’une réflexion singulière (un individu écrivant) qui réfléchirait et agirait sur le monde du travail.

Est-ce alors dans l’E.N. que nous rencontrerons le sujet de la phénoménologie et l’explication du statut de la réflexion phénoménologique? Il semble malheureusement qu’il n’en soit rien. La doctrine de la vérité (füt-elle phénoménologique) est absente de l’E.N. La seule hypothèse pourrait être celle-ci : la phénoménologie serait la connaissance réflexive de la conscience spontanée non réflexive par la conscience thétique de soi ; la connaissance d’un préréflexif par le réflexif. Certes, mais (comme dit Sartre…) regardons mieux.

Donné dans le préréflexif, le « reflété » n’est pas un être substantiel, mais le mouvement de la négation, le n’être pas. Il est pur mouvement, pure liberté, c’est-à-dire pure présence à soi sans contenu : mais quel est dès lors l’objet de la description ? Quelle est la tâche de la réflexion, une fois la négativité de la conscience mise en évidence? Autrement dit : comment une future description est-elle possible si rien n’est à décrire ? Comment la réflexion est-elle possible si le réfléchi est vide? Prenons les choses par l’autre bout. La réflexion pourrait s’exercer sur les contenus de la conscience, tout en sachant que ces contenus (affectifs) sont en fait posés par la réflexion même : la réflexion phénoménologique décrit alors, selon Sartre, une « Psyché ». Mais l’hypothèse n’est pas recevable, puisque Sartre appelle « réflexion impure » une telle réflexion qui, en se retournant sur soi, suscite en fait son objet, l’affectivité, manquant ainsi la structure réelle du pour-soi qui est de n’être que pur projet extraverti et présent à soi. Le phénoménologue ne peut donc être ni le sujet de la réflexion pure (place devant un irréfléchi sans affectivité il n’aurait plus rien à décrire), ni celui de la réflexion impure (il ne procéderait qu’à des constructions fictives au moyen d’une réflexion appelée « impure » et donc condamnée in adjecto).

Faisons une autre hypothèse: la réflexion phénoménologique, dans l’E.N., est bien réelle puisqu’elle nous apprend à voir le pour-soi. C’est tout à fait exact. Mais quand donc cette réflexion est-elle valable? Pendant le déploiement de l’irréfléchi? C’est impossible car le phénoménologue devrait être consommateur ou garçon de café, pendant la durée de la consommation ou de son service, et non après ou plus tard. La méthode phénoménologique se fonde sur la continuité de la mémoire réfléchissante et sur celle du sujet réfléchi: or le pour-soi est sans personnalité et sans identité. Ainsi, dans l’E.N. se déploie certes une phénoménologie, mais celle-ci ne procède pas à l’examen de sa propre validité et ne fournit pas les éléments qui permettraient d’établir les conditions de cette validité en même temps que les conditions de possibilité de la phénoménologie elle-même comme méthode réflexive et réfléchissante. La phénoménologie ne peut pas s’exercer sans sujet de la phénoménologie, et un sujet de la phénoménologie doit être simultanément un sujet concret, un sujet réfléchissant et un sujet identique à soi à travers le temps. Si celui-ei n’est que l’éclatement des ek-stases temporelles, la réflexion ne sera qu’une conséquence du temps (comme le pense Sartre) sans consistance ni identité: la phénoménologie, ou connaissance réflexive d’un temps vécu par lui-même, sera dès lors impossible.

Une seconde question méthodologique doit être posée : la phénoménologie a-t-elle à être « pure » ou « impure » ? Pourquoi faudrait-il qu’elle décrive une conscience sans contenu? Et comment le pourrait-elle, d’ailleurs, puisque cette conscience est elle-même décrite (bien rapidement, il est vrai) comme désir? La phénoménologie sartrienne n’a-t-elle pas, en fait et contre toute apparence, négligé les contenus qualitatifs et affectifs de la conscience?

Car c’est un fait que tous les contenus sont décrits comme les vaines tentatives pour faire être l’Être et accéder à l’être. Tous les contenus qualitatifs sont dès lors délestés de leur poids et de leur sens existentiel vrai. La pseudo-pureté réflexive jette le discrédit sur tout contenu, sur tout vécu affectif ou existentiel, réduits à n’être qu’illusion ou artifice. L’exigence puriste ampute la phénoménologie de ses pouvoirs descriptifs, et la réalité de la conscience de son sérieux substantiel et qualifié. De là provient le caractère partiel de la phénoménologie sartrienne : non seulement elle est insuffisamment fondée, mais encore elle est arbitrairement limitée aux pures « structures » du pour-soi, au détriment des contenus qualitatifs du désir. Pourquoi la joie ou la tristesse ne seraient-elles que des artifices du ressort de la Psyché, tandis que l’angoisse serait noblement du ressort de la liberté même ? C’est d’ailleurs étrangement l’idée structurale que l’on retrouve dans la C. R. D. ; elle est explicitement sous-titrée : Théorie des ensembles pratiques, et elle se propose explicitement de se constituer comme l’anthropologie structurale qui dit la vie des groupes dans la synchronie, et se propose de dire ultérieurement leur histoire dans la diachronie. C’est pourquoi, dans la C. R. D., Sartre ne met jamais en évidence le fait que les relations pratiques ne se réduisent pas à de purs rapports de liberté, et qu’elles impliquent, au contraire, des relations qualitatives et réflexives ainsi que des appréhensions qualitatives et réflexives de valeurs, de sentiments, de visées, et même de doctrines vraies. Mais la phénoménologie risque de se saborder elle-même en pleine activité lorsqu’elle donne le primat aux formes dialectiques sur les contenus qualitatifs.

C’est pourquoi il y a lieu d’unir étroitement le réflexif et le qualitatif si l’on veut déployer une authentique philosophie phénoménologique de l’existence, c’est-à-dire une philosophie qui soit à la fois concrète (complète en chacun de ses points d’application) et vraie (fondée réflexivement, vérifiable et communicable). Il y a lieu, pour la phénoménologie existentielle, d’accéder à la substantialité même de l’existence (individuelle ou sociale, elle est toujours à la fois qualitative et consciente, et parfois réflexive, qualitative et fondée), et non pas seulement à la forme générale et abstraite des relations empiriques entre individus ou entre groupes. On le voit, la tâche de la phénoménologie existentielle est loin d’être achevée, aussi bien pour nous que pour d’autres phénoménologues existentiels. Dans notre prochain travail nous aurons à répondre longuement à ces questions, notamment à la question centrale qui est méthodologique : comment pourrait-on perfectionner la méthode phénoménologique et accroître à la fois sa rigueur et sa fécondité? Comment la rendre capable d’échapper au cercle qui menace toute pensée méthodologique où la doctrine commande la méthode, tandis que cette méthode commande la doctrine ?

Ainsi, une phénoménologie rigoureuse et bien construite devrait donner accès, non pas au vide de la néantisation, mais à l’activité qualifiée du sujet fondateur comme individu désirant. En outre, seule une telle phénoménologie sera en mesure de répondre à la question de savoir qui déploie, précisément, la description appelée phénoménologie.

On le voit, si les questions méthodologiques sont prises au sérieux, elles renvoient à la question d’un fondement. Mais n’est-ce donc pas ce qui se produit déjà chez Sartre ?

b) La recherche du fondement.

Si l’E. N. s’est borné à une simple évocation du problème méthodologique, il semble au contraire que la question du fondement en constitue l’armature principale. Tout l’ouvrage est la description des tentatives successives et vaines par lesquel les l’en-soi d’abord, puis le pour-soi (C’est-à-dire, pour nous, le sujet), s’efforcent de se constituer comme leur propre fondement, c’est-à-dire comme causa sui, cause de soi. On le sait, toutes ces tentatives sont vaines : « Le pour-soi est perpétuel projet de se fonder soi-même en tant qu’être, et perpétuel échec de ce projet« .

Ni la décompression d’être qu’est le pour-soi surgissant de l’en-soi ne fonde cet en-soi, ni la connaissance du monde ou la captation de la liberté de l’autre ne fondent le pour-soi.

Mais, à travers ces échecs, reste l’essentiel de la doctrine : l’essence d’un pour-soi est bien l’effort pour se fonder comme cause de soi, selon l’expression de Spinoza.

Disons d’abord toute l’importance et la signification de cette thèse centrale de la pensée de Sartre. Le pour-soi n’est pas un donné empirique, mais d’abord une activité (celle de nier l’en-soi, et de se nier de soi et de l’en-soi) et ensuite une activité dont la signification n’est pas d’abord utilitaire, mais essentiellement « métaphysique » : exister comme pour-soi c’est exister dans un mouvement d’auto-fondation. C’est cette idée qui nous paraît centrale et décisive et cela d’autant plus que nous avons affaire à une phénoménologie, et non à une théologie, à un matérialisme, ou à un idéalisme. L’individu humain a pour but et donc pour sens l’accès à l’être, c’est-à-dire, pour nous, a une modalité existentielle auto-fondatrice. C’est ce projet, ce mouvement de la conscience et du désir, que la phénoménologie existentielle a pour tâche de comprendre, de fonder et de déployer. C’est précisément cette tâche d’approfondissement qui appelle une nouvelle question : l’E. N. et la C. R. D. donnent-ils une compréhension suffisante et exclusive de l’acte de fonder ?

Pour Sartre, la signification de cet acte serait exclusivement ontologique, et même métaphysique. Se fonder consisterait à devenir l’auteur de son être avant d’être, c’est-à-dire en tant que l’on se serait donné l’être à soi-même. Le pour-soi arracherait ainsi sa propre existence à la contingence qui est la sienne et qui, lucide et nue, le plonge dans l’angoisse. En effet, le pour-soi acquerrait, en se fondant, la même nécessité interne qui fait que, d’une essence parfaite découle son existence. Le pour-soi deviendrait ainsi un être (et non plus une néantisation) et cet être serait à la fois intelligible et justifié, parce que source interne de sa propre nécessité factuelle et de sa propre signification morale. L’existence fondée serait simultanément l’existence nécessaire, l’existence rationnelle, et l’existence justifiée. L’autonomie ontologique se doublerait alors d’une légitimité morale ancrée dans l’absolu. C’est sur cette conception ontologique du fondement que s’appuie la virulente critique de Sartre contre les chefs, les bourgeois, les humanistes et les autodidactes, ainsi que la dénonciation de la mauvaise foi des antisémites fuyant leur liberté angoissée pour se constituer comme des êtres de droit, c’est-à-dire en fait comme des choses. La doctrine du fondement est donc, chez Sartre, une doctrine du non-fondement, et elle se présente comme la critique des diverses croyances en la possible substantialité de la conscience humaine : c’est que, pour Sartre, toute les croyances en l’être sont des croyances illusoires en la possibilité de ce dieu qui, étant la synthèse de la choséité de l’en-soi et de la négativité du pour-soi, est en fait une impossible synthèse ontologique. La critique du fondement, chez Sartre, est donc aussi celle de la religion et celle des morales et des politiques de droit divin.

C’est là, sans doute, un incontestable apport du dynamisme sartrien. Mais la question reste entière de savoir si les mêmes conséquences critiques ne pourraient pas être tirées d’une autre doctrine du fondement, doctrine qui serrerait de plus près toutes les exigences et toutes significations impliquées par l’idée même de fondement. Remarquons tout d’abord qu’il n’y a pas de lien rigoureux entre la description sartrienne des échecs, dans la recherche du fondement, et la négation de l’existence d’un tel fondement. Si Sartre décrit de préférence les conflits qui mènent à l’échec de l’amour, il n’en établit pas la nécessité universelle (comme nous le verrons à propos des relatons autrui). Il établit seulement, en toute rigueur, l’échec des relations qui reposent sur une recherche illusoire du fondement ou sur une recherche d’un fondement illusoire. Mais alors il faut noter la non-pertinence du raisonnement de Sartre, puisque l’échec peut être lié à l’ignorance du fondement véritable (qui pour nous existe, mais autrement que sur le plan ontologique), ou bien à la recherche illusoire du fondement (pensé fallacieusement comme captation de liberté). Ainsi les échecs empiriques de l’amour ne permettent de porter aucun jugement sur une pseudo-absence de tout fondement : si un fondement mène à l’échec, c’est parce qu’il n’est pas fondement véritable, et non parce qu’il n’existerait aucun fondement. Ici devrait intervenir l’idée de conversion : nous y reviendrons à propos de la relation à l’autre.

Il en va de même pour l’impossible synthèse divine de l’en-soi-pour-soi : que cette synthèse de la chose et de la conscience soit impossible en fait ne prouve pas en toute rigueur que ce soit elle qui définisse réellement le divin. Pourquoi faudrait-il, en effet, définir cette synthèse par un thème théologique traditionnel ? Ceux qui cherchent à fuir l’angoisse dans la choséité et la mauvaise foi sont-ils les meilleurs représentants de la quête de l’Etre? Nous sommes athée, nous aussi : mais nous savons reconnaître que, pour les croyants comme Schelling ou Bergson, Dieu n’est pas chose mais acte, il n’est pas inertie, mais vie.

L’échec de la synthèse en-soi-pour-soi est donc l’échec de cette recherche illusoire d’une choseité consciente et d’un absolu chose, mais non pas l’échec de toute recherche d’un fondement de l’être : pour que la démonstration fût faite, il aurait fallu établir qu’il n’existe pas d’autre fondement que cette conception théologique de l’être, et que toutes les quêtes existentielles se bornent à cette quête d’un être comme cons-cience-chose. Si au contraire (ici, comme à propos de l’amour) on attribue au fondement une autre définition que la définition sartrienne, et si l’on assigne à la recherche existentielle une autre visée que celle d’un Dieu, alors toutes les chances sont offertes pour que la conscience humaine, s’appuyant sur la recher che authentique d’un authentique fondement, accède en effet à une existence fondée dans l’être.*

Mais il y faudrait, bien entendu, une conversion véritable, un désir tout autre : c’est cela même que nous tenterons d’analyser ultérieurement.

Toute la difficulté du problème et tout le négativisme de la doctrine proviennent, chez Sartre, non pas d’un refus effectif de la métaphysique de la transcendance (nous partageons avec Sartre ce refus radical de la transcendance), mais d’une confusion entre fondement et justification. Si le fondement est l’assise ontologique (nécessaire et absolue) de l’existence d’un être, cet être ne découle pas d’un droit (qui confère une justification) mais d’une nécessité logique et existentielle (qui confère une intelligibilité). Parce que Sartre confond droit et nécessité, il confond justification et fondement. Se proposant en effet de combattre la présomption et l’autoritarisme des justifications morales et politiques abusives, il commence à combattre l’idée même de fondement, essayant par là de consolider sa critique morale et politique.

Or c’est le contraire qui est vrai : la présomption individuelle, morale ou politique, provient précisément de l’absence de tout fondement véritable, et non de l’échec à réaliser un fondement. La violence croit pouvoir se justifier par l’équivalence de toutes les valeurs, c’est-à-dire l’absence de tout fondement intérieur.

La recherche d’un fondement ne doit donc pas être considérée comme terminée dès lors qu’on a opéré la très valable critique du fondement ontologique. Cette recherche ne serait terminée que si l’on avait pu prouver qu’un autre fondement était impensable: or cette démonstration étant impossible (un fondement existe nécessairement puisqu’on prétend parler vrai), il convient de définir un nouveau fondement (lié à la conversion) et de montrer qu’il rend possible et réalisable, quant à lui, et la possibilité de certaines relations humaines, et la plénitude de certaines expériences existentielles. Or, chez Sartre, « dans l’appréhension de nous-mêmes par nous-mêmes, nous nous apparaissons avec les caractères d’un être injustifiable« . Il y a chez lui, en fait, comme un glissement de sens : par le biais de l’idée de justification de l’existence (objet à nier), l’auteur passe d’une idée morale à une idée ontologique (négation d’un fondement métaphysique). Tout pour-soi voulant être justifié, Sartre en conclut que toute conscience veut être la cause ontologique de soi-même. Il est clair qu’un tel projet serait par essence voué à l’échec, mais il n’est pas établi que ce soit un tel projet qui définisse la visée essentielle de toute conscience. Il convient donc de formuler autrement le problème du fondement: étant exclu et sans pertinence que l’homme puisse être la cause antérieure et métaphysique de sa propre existence, comment cependant l’homme peut-il parvenir, sur le plan éthique et existentiel (et non pas métaphysique), à être le fondement de ses propres actes et de ses propres manières d’exister, le fondement étant dès lors conçu et comme source et comme critère?

Bien que Sartre ne pose pas clairement et distinctement cette question éthique, ne pourrait-on pas dire que, par la liberté, il lui donne une réponse en somme satisfaisante? L’homme n’est certes pas le fondement ontologique de son être, mais il est à coup sûr, chez Sartre, le fondement de ses manières d’être et de ses valeurs par cette liberté infinie à laquelle il est condamné, puisqu’il est (comme pouvoir néantisant) toute l’essence du pour-soi. Au moins aurait-il fallu dire clairement que la question du fondement n’est pas une question ontologique mais une question éthique, et revendiquer explicitement l’abandon de la question du fondement au profit de celle de la liberté.

Or, la réponse implicite de Sartre (par le biais de la liberté) reste en fait obscure, sinon même confuse. Dans le chapitre de l’E. N. sur la facticité du pour-soi, Sartre affirme à la fois, d’une part, que le pour-soi ne saurait être le fondement de soi et qu’il ne peut en aucun cas fonder sa présence, et d’autre part, que le pour-soi est le fondement de son « être-conscience« , et que « la conscience est totalement responsable de son être ». L’obscurité réside dans les termes mêmes: que signifie « l’être-conscience » pour un pour-soi qui n’est pas un être, et que signifie pour une conscience (qui est néantisation et non-être) d’être responsable de son être ? L’obscurité résulte de la confusion, déjà évoquée, entre l’ontologique et l’éthique, et d’une description de la responsabilité qui utilise encore le vieux concept d’être sans aucune détermination plus précise de ce terme ontologique. La simple opposition entre la conscience, comme liberté responsable, et la chose, comme inertie opaque, ne suffit pas, en fait, à rendre compte de la manière dont est traitée, dans l’E. N., la question du fondement. Ce n’est pas l’individu intra-mondain réel mais Sartre lui-même qui, dans ses analyses, est, de part en part, habité par le fantôme de l’en-soi-pour-soi. Il maintient constamment la question d’un fondement ontologique, sans expliciter jamais le fait que, passant à la liberté, il abandonne l’ancienne formulation de la question, sans être en mesure d’en proposer une nouvelle.

Ainsi, il abandonne la question du fondement, laissée à son ancienne formulation, alors que la nécessité logique s’impose d’une nouvelle formulation de la question : si parler vrai, en philosophie et dans l’existence, a un sens, alors se pose nécessairement cette question primordiale et principielle de la fondation. Mais les termes doivent évidemment en être tout autres.

Il convient en effet de remarquer que, antérieurement à la question de la source de nos actes, se pose la question de la validité d’un discours sur nos actes. Autrement dit : sur quoi repose la validité des descriptions que l’on peut faire de la liberté? La distinction claire des domaines de l’ontologie et de éthique permet de ne pas évacuer la question du fondement. Et celle-ci est gnoséologique avant d’être existentielle. En d’autres termes, une théorie du fondement doit être gnoséologique et phénoménologique avant d’être éthique et existentielle. C’est précisément une telle théorie du fondement (que nous préférions déjà désigner, dans nos ouvrages antérieurs, comme activité de fondation et de seconde fondation) que nous tenterons de développer dans notre prochain travail. Comme la théorie de la fondation doit rendre simultanément possible et sa propre validation gnoséologique, et l’acte de fondation existentielle de la vie et des valeurs, la philosophie doit nécessairement commencer par une théorie à la fois gnoséologique et existentielle de la réflexion, seul fondement phénoménologique valable de la théorie existentielle de la liberté. Nous préciserons ces problèmes en déployant dans cette direction notre analyse du sujet. Loin que la conscience ne puisse être son propre fondement, il sera évident au contraire qu’il appartient à l’essence même de la conscience de viser la fondation de soi, et d’être en mesure, parfois, d’accéder à cette fondation et de la réussir. On le voit, la question du fondement conduit à la question des conditions de sa propre possibilité : parce que ces conditions ne sauraient résider que dans la conscience, c’est la question du sujet qui est maintenant explicitement posée.

c) La problématique du sujet.

C’est cette question qui permet de cerner le plus grand paradoxe de l’œuvre de Sartre. Celle-ci, dans l’E. N., se donne à l’évidence comme une philosophie de la conscience, puisque l’ensemble du mouvement vers l’être en-soi-pour-soi est la conséquence des structures du pour-soi, c’est-à-dire de la conscience. D’ailleurs (on l’a vu) Sartre affirme explicitement que toute philosophie commence par le cogito, et d’est la pour nous une vérité centrale et décisive (quitte à approfondir l’analyse du cogito). D’autre part, le climat de l’E. N. est celui de la liberté infinie, cette liberté que Descartes attribuait à Dieu mais dont Sartre avait affirmé ailleurs qu’elle ne saurait être qu’une liberté rendant compte du délaissement humain et de l’angoissante responsabilité. Dans l’E. N., c’est avec force et clarté que la liberté est source de l’action, des situations, et des valeurs. Ainsi, la philosophie de Sartre est explicitement une philosophie de la conscience, et une philosophie de la conscience comme liberté infinie. C’est ici qu’apparaîtra le paradoxe: cette philosophie se donne avec force comme n’étant pas une philosophie du sujet.

Déjà, dans La Transcendance de l’Ego, Sartre fait la critique de toutes les conceptions (phénoménologiques ou spiritualistes) qui feraient découler les états de conscience et les « consciences » d’un Ego antérieur à la conscience, Ego indifféremment appelé JE ou MOI. Pour Sartre, Ego est un objet appréhendé mais aussi constitué par la science réflexive. C’est dire que l’Ego, c’est-à-dire le moi ou le sujet, est en fait un objet, un concept construit a posteriori par la conscience elle-même, c’est-à-dire un objet dont la conscience est censée découler, et qui est censé produire les états de la conscience, mais qui, étant en fait produit, c’est-à-dire artificiellement construit par elle, est en réalité un objet passif. La relation entre l’Ego fictif et la conscience réelle est, pour Sartre, une relation magique de participation, c’est-à-dire la relation fictive entre un sujet fictif et une conscience réelle. On voit mieux le paradoxe sartrien : c’est sur la base d’une théorie de la conscience comme actualité qu’il conteste une théorie du sujet comme source constituante : celui-ci n’est, aux yeux de Sartre, qu’une fiction.

Il en va de même pour tous les contenus du Moi (c’est-à-dire pour Sartre, les contenus du Sujet) : « vie intérieure » (remords, crises de conscience) ou contenus affectifs (jalousie, amour, haine) sont des constructions et des reconstructions opérées par une réflexion impure. Morale, psychologie, ontologie sont ici mêlées. Aussi bien dans La Transcendance de l’Ego que dans l’E. N., le Sujet (ou le Moi) est nié au nom d’une théorie de la réflexion purifiée : une réflexion ayant rejeté hors d’elle toutes les impuretés qualitatives ne rencontrerait plus qu’elle-même comme conscience et jamais elle-même comme sujet (ou moi).

On peut aisément dégager l’intérêt d’une telle doctrine: elle opère une judicieuse critique de la Psyché comme substantialité, c’est-à-dire en fait une critique de l’idée d’âme. Sous le nom d’Ego, c’est l’âme qui risque de réapparaitre, et Sartre a raison d’en montrer la « transcendance » c’est-à-dire en fait le caractère fictif, passif et animiste (ou magique).

Cette critique moderne de l’âme transparaît également dans le caractère non substantialiste du pour-soi; il n’est que ce rien qui néantise l’en-soi, ce rien qui n’est que la négation du monde et de soi-même, négation toujours spécifiée mais toujours négatrice.

Mais cet intérêt et cet avantage de la doctrine sartrienne, cette non-substantialité de la conscience, ne sont pas sans présenter une difficulté majeure, qui transparaît dans la doctrine de l’ipséité. Sartre rappelle dans cet ouvrage ce qu’il disait dans La Transcendance de l’Ego : comme pôle unificateur des Erlebnisse, l’Ego est en soi, non pour soi. « S’il était de la conscience en effet il serait à soi-même son propre fondement mais alors il serait ce qu’il ne serait pas […] ce qui rest nullement le mode d’ètre du Je? » Notons l’insistance sur l’opposition radicale d’un je (pensé par Sartre comme une chose et une identité) et d’une conscience néantisante : la thèse est bien centrale.

Or, dans la suite de ce chapitre sur le circuit de l’ipséité, Sartre va rencontrer le problème de la personnalité, et de la conscience personnelle. Il parlait, dans La Transcendance de l’Ego, d’une « Spontanéité individuée et impersonnelle« ». Il parle maintenant. dans l’E. N., d’une conscience personnelle. S’agit-il d’une contradiction entre les deux ouvrages, comme le pensent certains commentateurs? Nous ne le pensons pas : car la personne, c’est-à-dire selon le texte même de Sartre, l’ipséité, ne vient pas à la conscience par un Ego antérieur, mais résulte du choc et de la réflexion en retour sur la conscience, des « pos-sibles » mondains qui sont les siens propres et la définissent comme ce dont elle manque. La personnalité vient à la conscience par le monde. C’est cette thèse qui fait l’unité de La Transcendance de l’Ego et de l’E. N. Mais c’est aussi cette thèse qu’on retrouve dans la C. R. D. A la fin de l’ouvrage, Sartre tente d’éclairer les actions sociales antagonistiques (conflits, luttes armées, etc.) en décrivant la dialectique sujet-objet qui unit les protagonistes, mais il précise à cette occasion ce qu’est pour lui le sujet : « cela signifie que notre action, comme praxis-sujet (par ce mot je n’entends me référer à aucune subjectivité mais à l’action même en tant que produisant ses propres lumières) doit enfermer perpétuellement la connaissance d’elle-même comme praxis-objet. « 

La thèse sartrienne est donc claire et constante: la conscience, si elle réfléchit mal sur elle même, construit artificiellement un psychisme ou moi, une subjectivité ou sujet. Mais, si elle réfléchit bien, elle sait qu’elle se fait personnelle (comme ipséité) par ses propres fins que lui renvoient le monde (le verre d’eau à boire, dans l’E. N.) ou praxi-sujet par ses propres actions. C’est donc le projet du pour-soi, ou l’action politique des individus, qui sont la source de la personnalisation : le sujet vient donc postérieurement à la conscience par les projets et les actions de celle-ci, lorsqu’ils lui sont retournés par le monde.

Qu’il y ait là une critique du spiritualisme animiste et par conséquent du dualisme interne, c’est indéniable. Il n’en reste pas moins qu’une difficulté reste entière : comment le pour-soi pourrait-il se reconnaltre dans un projet ou une action tournés rets le monde, puis retournés vers lui, s’il n’était déjà présent à lui-même comme ipséité (lui-même comme un tel) et par conséquent comme identité (de lui-même à lui-même) ? L’individu n’est pas seulement source d’actions singulières, il est conscience d’agir ces actions en première personne. Sartre a négligé de remarquer que si l’existence ou l’action sont significatives et cohérentes, elles sont forcément le fruit de sujets identiques à eux-mêmes à travers le temps, présents à eux-mêmes en première personne, et constituants d’eux-mêmes comme étant la source de leurs propres visées, de leurs valeurs et de leurs désirs. En effet, aucune signification ne saurait venir au monde ou venir du monde sans être auparavant reconstituée par une conscience-sujet. Et un tel sujet, à l’encontre de ce que craint Sartre, n’est pas nécessairement transcendant ou substantiel: il est au contraire le redoublement de la présence et de l’action par une conscience en acte qui sait se faire identique à elle-même à travers le temps.

On le voit, il y aura lieu de développer ultérieurement une authentique phénoménologie du sujet fondateur; décrit plus rigoureusement et plus cons plètement que nous ne l’avons fait dans nos ouvrages antérieurs (notamment dans Lumière, commencement, liberté). De nombreuses questions seraient dès lors à explorer : quels sont les différents niveaux de réflexion d’un sujet fondateur ? Peut-il exister un sujet empirique, c’est-à-dire une conscience qui serait sujet sans être fondatrice? Quels sont les relations véritables et concrètes entre une conscience empirique et elle-même comme sujet-fondateur ? A quel moment, et sous quelles conditions, une conscience peut-elle devenir fondatrice, c’est-à-dire sujet « par excellence » ? Comment distinguer un sujet de la réflexion et (chez le même individu, ou chez un autre) un sujet de la réflexivité ? Et en quel sens ? Qu’en est-il alors de la question de l’inconscient ?

Une autre tâche sera également impérieuse : montrer comment et en quoi l’opacité de l’action historique (Fabrice à Waterloo) n’implique pas que l’individu agissant soit vidé de sa personnalité, et dépouillé de son être-sujet. Puisque seules des valeurs (collectives ou individuelles) peuvent rendre compte de l’action, il sera nécessaire de rendre à la conscience la plénitude de son mouvement désirant, et l’efficacité de son pouvoir constituant.

Pour se situer réellement par delà l’idéalisme et le matérialisme (comme semble le vouloir Sartre) il convient donc de travailler à une doctrine du sujet intégral : il faudra le concevoir comme désir et comme conscience, comme réflexivité et comme réflexion, comme fondement et comme activité, comme intériorité et comme parole. L’idée du sujet n’exclut pas, mais au contraire implique, l’intégration de tous les contenus qualitatifs à l’activité fondatrice et à l’identité personnelle.

C’est parce que les théories classiques du sujet distinguent la conscience et le désir quelles échouent à rendre compte de cette unité fondamentale et intégrée: seule une conscience qui est un désir est en mesure de se constituer comme sujet et de comprendre cet acte de constitution qui est simultanément existentiel et gnoséologique, éthique et réflexif.

C’est précisément ce lien entre le sujet et le désir (lien absent chez Sartre, malgré l’apparence) qui nous conduit à examiner, chez Sartre, une nouvelle difficulté, relative au désir.

d) La question du désir.

Qu’il faille impérativement relier conscience, désir, et valeur, c’est ce qu’a bien vu Sartre. Ces dans un chapitre de l’E. N. intitulé « Le poursoi et l’être de la valeur » que Sartre consacre une analyse au désir. Plus loin, il reliera le mouvement de transcendance du pour-soi à la temporalisation, puis à la réflexion, l’essentiel étant pour Sartre de mettre en évidence la structure universellement néantisante de la conscience. Mais qu’en est-il du désir lui-même ? La situation est aussi paradoxale ici que précédemment, lorsque nous avions constaté que chez Sartre l’affirmation centrale de la conscience s’accompagnait d’une négation de fait du sujet. Ici, la rencontre du problème du désir s’accompagne d’une sorte de méconnaissance foncière de l’être du désir, qui n’est relié ni à la réflexion, ni au vécu qualitatif. Sartre ne consacre en effet qu’une seule page à la notion de désir. De plus, le désir n’est pas, dans cette page, l’objet central de l’analyse, mais un simple détour pour confirmer les analyses précédentes sur la facticité du pour-soi (fondement de son néant, mais non de son être) et sur la structure de manque de ce pour-soi. Le raisonnement est le suivant: « Que la réalité humaine soit manque, l’existence du désir comme fait humain suffirait à le prouver« . Le désir est un outil de démonstration et de confirmation d’un fait central : la réalité humaine se définirait par le manque. La question qui se pose dès lors est la suivante: les affirmations de Sartre sur le désir sont-elles suffisantes ? Le raisonnement précédent est-il rigoureux ? La place du désir dans la conscience est-elle entièrement reconnue par Sartre? Sa description du désir permet-elle de rendre compte de la totalité des faits de désir ?

Tout au long de l’E. N., le souci de Sartre est de décrire la vie du pour-soi comme une fuite en avant puisque le pour-soi est, dans son mouvement vers l’avenir, hanté par l’Être (l’impossible synthèse en-soi-pour-soi), happé par un Être inaccessible qui l’habiterait quasi-magiquement. C’est la, pour Sartre, tout le désir. Et la même négativité vide habite le pour-soi lorsqu’il tente de s’atteindre soi-même comme ce qu’il est, puisqu’il est impossible qu’il soit quelque chose : viser l’appréhension de son caractère, de son moi, ou de sa personnalité, ne saurait être, pour le pour-soi, qu’un leurre. Tourné vers soi-même ou tourné vers le monde, le désir est donc l’irrécupérable mouvement de fuite hors de soi vers une impossible plénitude : c’est que le pour soi, comme désir, est manque et rien d’autre. Nous demandions d’abord si cette description est suffisante et si elle est valablement fondée. Un fait permettra de répondre aux deux aspects de cette question : C’est l’existence même de la satisfaction. Celle-ci manifeste simultanément que la description par le vide est incomplète (puisque la satisfaction et la plénitude existentielles spécifiques font constitutivement partie du désir) et que le raisonnement de Sartre (l’homme est manque, comme le montre le désir) est erroné (puisque l’on ne peut affirmer que l’essence du pour-soi est le manque avant d’avoir établi que l’essence du désir est exclusivement le manque). Sartre se fait involontairement l’écho des descriptions du désir par Schopenhauer dont on sait qu’il insiste sur l’indépassable souffrance humaine, issue de l’insatiable mouvement du désir ballotté entre la souffrance et l’ennui.

A écarter la description et la prise en compte des jouissances, des satisfactions et des joies de tous ordres qui scandent positivement l’existence concrète des individus; en faisant servir une vue partielle à la démonstration, d’ailleurs erronée, d’une thèse antérieure et plus large, on pervertit la connaissance du désir. Car, si le désir est porteur de jouissances et de joies, il devient impossible de définir le pour-soi par le manque. C’est la volonté de privilégier ce dernier point qui conduit Sartre à évoquer explicitement Spinoza. Il utilise en effet le terme de conatus, en lui conférant une signification mécaniste et massive, et en lui opposant sa propre conception : le désir est mû par le manque et l’avenir, tandis que le conatus serait limité à n’être qu’un fait, c’est-à-dire un donné en soi et présent. Or Spinoza, développant sa description, montre au contraire que le conatus (c’est le sens du mot) est un effort vers, et ce vers quoi se dirige ce conatus est l’accroissement qualitatif de la conscience et de la force d’exister qui définit chaque individu : l’accroissement de sa joie. En critiquant Spinoza d’une manière erronée, Sartre rejoint Schopenhauer, c’est-à-dire toute la lignée des penseurs qui, de Platon à Hegel et Lacan, ne voient dans le désir que béance, scission et course vaine. C’est pour rendre justice au désir (dont Sartre a bien pressenti l’importance pour une philosophie, et non pas seulement pour la psychologie) que nous devrons en donner une description plus dynamique, plus affirmative et plus heureuse.

Revenons à Sartre et à sa doctrine du désir. Outre la question de la négativité exacerbée et de la positivité méconnue, se pose la question des contenus de la conscience de désir. Seule la prise en compte d’une telle dimension aurait permis une compréhension adéquate du mouvement du désir. Or cette description des contenus manque chez Sartre, et c’est la un nouveau paradoxe qui suscite des questions précises. Pourquoi la Psyché (évoquée seulement à propos de la réflexion impure) n’est-elle pas reliée au désir? Pourquoi ne pas avoir tenté une description nouvelle de ces contenus psychiques, description qui aurait visé à construire une nouvelle doctrine du désir? Il y aurait eu lieu d’y inclure la liberté, et c’est à quoi n’a pas songé Sartre. Or, si la Psyché n’est certes qu’une choséité artificielle (moi, caractère, ego), il aurait pourtant été possible de concevoir une autre description de la vie du désir, avec ses contenus qualitatifs et ses significations, tous reliés à l’acte de la liberté dont l’essence est d’être créatrice, mais non pas formelle et vide. Mais une telle description aurait impliqué une théorie du sujet, cela même précisément que refusait Sartre.

Ici se pose dès lors une autre question : pourquoi la « psychanalyse existentielle » se borne-t-elle à une seule visée : dire si un individu poursuit l’existence ou l’être, la responsabilité ou la choséité? La doctrine de Sartre était pourtant d’une nouveauté et d’une importance considérables puisqu’il proposait de comprendre un individu non par son passé mais par son avenir, c’est-à-dire sa visée de l’être. N’y avait-il pas lieu alors de se référer plus étroitement au désir et à ses contenus qualitatifs? La simple dénomination formelle d’un projet d’être, comme projet de se fonder en réalisant la synthèse en-soi-pour-soi, suffit-elle à rendre compte du vécu concret d’un individu poursuivant, avec ses choix, son style, et son itinéraire propre, une manière d’exister digne d’ètre comparée à la plénitude de l’être ? Toutes les descriptions qualitatives, existentielles et concrètes du désir présent à lui-même et aux autres, ont été, en fait, gommées par Sartre au bénéfice d’une sorte d’analyse structurelle et abstraite qui voudrait relier le mouvement du pour-soi à la question de l’être métaphysiquement formulée. C’est cette abstraction qui a conduit Sartre à identifier Baudelaire et Genet, par exemple, en retenant non leur spécificité mais leur rapport commun à un être identique impossible. Il n’est pas certain que l’ouvrage sur Flaubert aurait réussi (s’il avait été achevé) à répondre à la question de la « personnalisation » (titre d’une partie du livre) d’une façon concrète, qualitative et singulière. L’ipséité reste toujours chez Sartre un rapport passif-actif au monde et à l’action, qui éclairent et constituent en fait le pour-soi, sans que le désir soit pleinement et réellement intégré ni à la conscience qu’on décrit, ni à un sujet fondateur.

Laissons Flaubert, Baudelaire et Genet. Puisqu’il s’agit du désir, une autre question se pose : Sartre a-t-il valablement, c’est-à-dire pleinement, décrit le désir amoureux? Est-il certain que la caresse ou la vie sexuelle aient pour but de réduire la chair de la femme à la contingence de l’en-soi ? Tous les amants sont-ils nécessairement sadiques ou masochistes, et conçoivent-ils tous la relation d’amour comme une dialectique entre libertés conflictuelles visant à se fonder contradictoirement par l’asservissement respectif de chacun par l’autre ?

On le voit, c’est toute la description du désir qui est à reprendre, et toute la signification de l’érotisme qui reste à élucider.

Une autre question vient dès lors à l’esprit. Qu’en est-il de la connaissance du désir non plus par un tiers (comme dans le cas de la « psychanalyse existentielle » ou de la critique littéraire) mais par la conscience même qui vit le désir ?

À ce propos, l’une des innovations sartriennes les plus audacieuses réside dans la contestation des théories de l’inconscient (d’une manière radicale dans l’E. N., et d’une façon nuancée dans L’Idiot de la famille). Mais comment, plus exactement, le désir se rapporte-t-il à la connaissance de soi ou à la méconnaissance de soi ? Le concept et les conduites de mauvaise foi suffisent-ils à rendre compte de toutes les « occultations » et de toutes les ignorances du désir par lui-même? La connaissance claire et réflexive d’un désir par la conscience est-elle possible dans un système qui attribue un rôle toujours déformateur et artificiel à une réflexion qui voudrait prendre sa propre affectivité comme objet de connaissance? La connaissance et la compréhension des affects (les siens propres et ceux d’autrui) sont-elles possibles dans une doctrine qui conteste l’existence d’un sujet et qui transfère au monde et à l’action le soin d’apporter au pour-soi la connaissance de lui-même et le sens de ses projets ? Une longue réflexion critique sur le rôle de la mauvaise foi dans l’E. N. serait particulièrement précieuse, mais également une réflexion sur l’extension de la méthode phénoménologique au domaine existentiel, affectif, et qualitatif. Ce qu’il convient de faire c’est donc de reconnaître à ce domaine une efficacité pleine et entière dans l’édification de la personnalité et dans l’autoconstruction d’un sujet. Nous aurons à dire, dans une description intégrale du désir, le triple rapport de l’affectivité à la liberté, à la conscience, et à l’autre. Seule une telle description pourra s’ouvrir sur l’éthique qui est appelée par les exigences du sujet fondateur, puisque seule une telle description pourra dire valablement les conditions de possibilité d’un accroissement satisfaisant du mouvement de la joie.

C’est à ce travail que nous nous consacrerons prochainement.

e) La relation à autrui et la conversion.

La réalité du désir implique la relation à l’autre. Aussi, l’insuffisance des descriptions sartriennes du désir explique-t-elle peut-être l’insuffisance de sa doctrine de l’autre, qu’il soit l’aimé ou autrui.

Reconnaissons tout d’abord l’importance et la nouveauté de la théorie de Sartre sur l’autre. A la différence de ses prédécesseurs existentiels (Kierkegaard, Buber, Berdiaïev, Heidegger, ou Jaspers, le plus important et le plus méconnu à la fois), Sartre se situe dans une perspective athée sans ambiguité, et peut ainsi espérer décrire la condition humaine et les relations à autrui dans leur vérité nue. De plus, c’est autour de la relation des consciences que se joue et se noue le sort de la liberté, de la responsabilité, et de la signification de l’existence. Enfin et surtout, la très originale description de l’être-pour-autrui (en tant que le pour-soi est vu et saisi par autrui, et non en tant que la conscience serait don et générosité), vaut implicitement comme critique et réinterprétation des notions réalistes de censure et de surmoi dans la psychanalyse classique. L’apport de la phénoménologie sartrienne est ici considérable: les relations humaines sont de part en part des phénomènes de conscience et non des pulsions instinctives ou des appels de la transcendance.

Pourtant c’est à propos de cette question décisive de l’autre, et en raison même de l’apport de la pensée de Sartre, que se posent les questions les plus graves.

Selon Sartre la relation à l’autre est simultanément commandée par les structures négatives du pour-autrui et par la recherche vaine du fondement : c’est que la relation est toujours dissymétrique, chacun étant tour à tour objet et sujet, tandis que l’autre est tour à tour sujet et objet. Ces termes eux-mêmes sont d’ailleurs à prendre en un sens approximatif, puisque le pour-soi ne peut jamais être, en toute rigueur, ni un objet en-soi, ni un sujet pour-soi fondé dans son être. Quasi-objet, ou quasi-sujet, chacun n’est que la vaine course vers la captation de la liberté de l’autre, qui paraît seule en mesure de fonder ontologiquement son être, mais qui s’avère, en fait, désir de se fonder elle-même par la captation de l’autre. De cette dialectique résulte le conflit, et cela d’une façon tellement inéluctable que Sartre peut écrire: « le conflit est le sens originel de l’être-pour-autrui« , et conclure plus loin « L’histoire d’une vie est l’histoire d’un échec« . C’est que la conscience est toujours selon Sartre à la poursuite d’un insaisissable, soit son propre être tel qu’il est vu par l’autre (objet certes, mais marginal et inaccessible), soit la liberté et l’être de l’autre (évidents certes en ce qu’ils me figent, mais inaccessibles dans leur transcendance). Séparation d’avec soi et séparation d’avec autrui sont les limites infranchissables de la liberté, et les marques indélébiles qui transforment en damnation toute relation à autrui. De même que l’homme est condamné à la liberté, il est condamné à l’enfer, puisque, jeté sans l’avoir décidé dans la relation mondaine avec autrui, il est inéluctablement embarqué dans le conflit, l’échec et le désespoir. Cer-tes, il peut se faire que parfois, l’amour existe : « C’est là le fond de la joie d’amour lorsqu’elle existe : nous nous sentons justifiés d’exister« . Mais la lucidité et la lutte des libertés révéleraient, selon Sartre, que chacun est abandonné à lui-même, et que c’est dans le « délaissement » le plus total qu’il doit assumer son angoisse et sa responsabilité, ou se fuir dans la mauvaise foi. En fait, amour, haine ou indifférence sont de vaines tentatives de fondation vouées à l’échec.

A ces descriptions on peut opposer quelques questions graves. La relation d’amour se réduit-elle à cette lutte des libertés ? Lorsque cette lutte apparaît, sous la forme d’un conflit, n’est-ce pas la manifestation de la fin de l’amour, ou le choix provisoire d’un système d’attitudes ne se référant pas à l’amour? Les conflits économiques ou politiques ne sont la preuve ni d’une impossibilité de l’amour (ils se situent très explicitement en dehors de cette relation) ni d’une nécessité historique (les conflits privés ou publics se règlent aussi par le dialogue, et la guerre elle-même apparaît de plus en plus comme une contingence et comme un archaïsme culturel). Quant à l’amour inter-individuel, on en manque l’essence qualitative et relationnelle lorsqu’on le réduit à la relation appauvrie de deux libertés fermées sur elles-mêmes. Il y aurait certes lieu de poursuivre et d’enrichir ces analyses.

Remarquons seulement que, depuis Platon, la philosophie n’a pas su intégrer l’amour à son champ réflexif, et c’est toujours en termes négatifs que, de Kant à Lacan, en passant par Schopenhauer, Hegel et Sartre, elle a tenté de jeter le discrédit sur l’amour : il est pour elle le pathos, le pathologique, l’impossible du désir, la nécessité de l’aliénation, le malentendu essentiel. Pourtant, l’amour est le lieu de l’absolu pour Platon, pour Spinoza, ou pour certains existentiels comme Kierkegaard, Berdiaïev ou Buber, en des sens certes spécifiques : n’est-ce pas la preuve que les descriptions négativistes sont partielles et tendancieuses? C’est précisément de ce fait que semble témoigner, bien paradoxalement, Sartre lui-même. En effet, dans une note de l’E. N., il écrit : « Ces considérations n’excluent pas la possibilité d’une morale de la délivrance et du salut. Mais celle-ci doit être atteinte au terme d’une conversion radicale dont nous ne pouvons parler ici« .

Il ne s’agit pas d’une remarque « en passant ». Bien au contraire, sa signification et sa portée sont considérables, puisque seule cette remarque permet de situer exactement la place de ces descriptions négativistes dans la pensée de Sartre: la dialectique sans issue qui relie les deux pour-soi dans leur relation est un fait et non une essence. Cette idée implique donc que le conflit n’est pas l’essence des relations humaines (malgré l’affirmation précédente de Sartre sur le conflit comme « sens originel des relations ») : c’est pourquoi, en effet, la description du conflit des libertés ne saurait être que partielle et incomplète dès lors qu’elle prétendrait livrer le sens même des relations humaines.

D’autres conséquences découlent de l’existence et du contenu de cette note. D’abord le fait que, parfaitement conscient (ici, dans l’E. N.) que le conflit est une contingence, Sartre laisse entendre que d’autres attitudes sont possibles et réelles, et méritent donc d’être décrites. Mais pourquoi ne sont-elles décrites nulle part dans l’œuvre de Sartre? Auraient-elles jeté un discrédit rétro-actif sur les analyses exclusivement négativistes ? Il découle de cette note une autre conséquence fondamentale: l’éthique ne peut se fonder que par et sur une conversion. Or Sartre ne l’énonce clairement nulle part, et, par exemple, n’établit aucun lien entre les interrogations morales sur la liberté et cette idée de conversion, à la fin de l’E. N. Distrait ou retenu par d’autres préoccupations, Sartre n’aborde jamais le problème des conditions d’instauration d’une éthique à partir, précisément, d’un acte de conversion philosophique.

D’autres questions viennent à l’esprit : pourquoi ne pas relier le problème de la conversion et celui de la fondation ? Pourquoi ne pas décrire phénoménologiquement, et par suite réflexivement, l’acte même de conversion comme conversion réflexive et par conséquent comme acte d’un sujet? C’est à toutes ces questions que nous aurons à répondre.

Toutes ces remarques mettent en évidence le fait que la conversion a de soi une signification éthique : le renouvellement de la pensée et de l’existence implique nécessairement la reconstruction de la relation à l’autre, et c’est cet acte même qui constitue l’éthique.

Mais la conversion, comme condition fondatrice de l’ouverture à l’autre et de l’instauration d’une philosophie et d’une éthique, comporte elle-même une condition de possibilité: il s’agit, bien entendu, de la liberté même.

f) La liberté et les valeurs.

La liberté, dans l’œuvre de Sartre, se donne comme la marque essentielle du pour-soi, puisque celui-ci n’est rien d’autre que la néantisation de l’en-soi (comme tentative opérée par l’en-soi pour se fonder) et que l’activité de néantisation est la définition même de la liberté. Dès lors qu’elle est contemporaine du pour-soi, la liberté se relie à toutes les structures de ce pour-soi : c’est la liberté qui est à l’oeuvre dans cette néantisation statique qu’est la temporalité; c’est la liberté qui nie l’objet ou la situation et se fait ainsi reconnaitre dans le circuit de l’ipséité ; c’est la liberté encore qui constitue le reflété comme psyché afin que le reflétant ait quelque chose à nier comme en-soi psychique; c’est toujours la liberté qui, dans l’insaisissabilité de son propre être tente de saisir et de capter la liberté de l’autre; c’est la liberté enfin qui, dans le mouvement de transcendance par quoi elle unifie les actes, les motifs et les fins, pose des valeurs qui indiquent toutes la Valeur, c’est-à-dire la synchèse (certes impossible) du manquant (l’idéal), de ce qui manque (le pour-soi) et du manqué (la totalité en-soi-pour-soi, totalité d’ailleurs perpétuellement détotalisée, non pas seulement dans la C. R. D. mais déjà dans l’E. N.). La liberté est donc bien au cœur du pour-soi, et comme sa structure fondamentale. Elle se relie à toutes les activités du pour-soi, elle en est même la signification centrale : la volonté ou la passion ne sont que des attitudes par lesquelles la liberté choisit de réaliser des fins qu’elle a d’ailleurs librement choisies, antérieurement à toute raison et à toute délibération.

Cette présence constante de la liberté s’exprime à chaque instant du temps, en chaque moment de l’action : c’est en ce sens que le pour-soi n’est pas, mais a à être ce qu’il est, sur le mode du n’être pas.

De là découlent plusieurs caractéristiques importantes de la liberté: elle est totale et infinie, mais elle est en même temps absurde et injustifiable.

Totale, puisque le pour-soi est toujours et partout le fondement de ses manières d’être, c’est-à-dire des modalités de néantisation du monde et des actes. La situation (classe, lieu, époque), l’environnement (obs-tacles, outils) et même la facticité (naissance, mort) ne prennent un sens, et leur sens, que par la liberté néantisante du pour-soi. C’est pourquoi elle est infinie. Lorsqu’elle rencontre des limites, c’est elle-même qui les crée, et lorsqu’elle ne les crée pas (comme mon « être juif vu par autrui », exemple présent dès l’E. N.) elle ne les saisit jamais; c’est que mon « être » est l’insaisissable (sinon fallacieusement par autrui) et l’irréalisable (comme en-soi).

Sans limite, et infinie, la liberté est également injustifiable : « ‘l’injustifiabilité de notre être » provient du fait que la liberté est un fait (et non un droit, ou une conséquence nécessaire ou juste), et que ce fait sans fondement est sans raison d’être et par conséquent absurde. C’est pourquoi tout notre être est fondamentalement gratuit, absurde, comme est absurde le choix fondamental et premier, ce choix originel par lequel nous nous choisissons nous-mêmes, et dont découlent tous les choix empiriques, justifiés seulement relativement à ce choix originel. Mais l’absurde vient aussi de la vanité : toute l’existence humaine est « une passion vaine » et inutile, puisque la liberté est en somme la négation perpétuelle de soi destinée à faire naître un Dieu (l’En-soi-pour-soi), Dieu qui, par ailleurs, est impossible.

Nous sommes donc condamnés : condamnés à être libres, puisque le pour-soi ne saurait être sans être libre, et que cette liberté, à la fois infinie et injustifiable, est une vaine et perpétuelle « fuite » hors de l’en-soi, c’est-à-dire la perpétuelle souffrance d’une négation indéfiniment reprise et niée, la vaine et perpétuelle souffrance d’un désir toujours « diasporique« , toujours manquant de la divinité qu’il veut être, et toujours condamné à poursuivre en vain cette vaine image de Dieu. Le nom de cette souffrance est l’angoisse, et celle-ci est comme la conscience de la liberté, puisqu’elle accompagne la conscience de la contingence de nos choix. Liberté, choix, angoisse sont infinis et réciproquement liés. Et tous ces termes disent ensemble la responsabilité. Pour Sartre, la responsabilité est même la « qualité » de la conscience comme pure liberté, et, de même que nous sommes infiniment libres sans être le fondement de notre liberté, nous sommes infiniment responsables, sans être responsables de notre responsabilité.

On saisit aisément l’apport d’une telle doctrine : l’homme est liberté, et cette liberté, comme acte d’une conscience est infinie et sans limites. C’est ce noyau de sens qui, accompagnant notre propre expérience, fut en somme la source et l’inspiration de nos propres travaux et de nos propres recherches sur la liberté. C’est à la lumière de cette inspiration sartrienne (une liberté fondamentale, infinie, et sans autre recours qu’elle-même) que nous avons pu jadis, commencer à construire notre propre conception et conduire notre propre critique à l’égard des déterminismes de toutes sortes qui croyaient fonder les sciences humaines. Mais pour comprendre le dépassement qu’il y a lieu d’opérer pour aller de cette inspiration sartrienne à une autre philosophie de la liberté, il convient, maintenant de relever quelques graves difficultés et de poser quelques questions décisives à notre sens.

La liberté, avons-nous dit, est pour Sartre le fondement de ses choix et de ses néantisations, mais non d’elle-même. Comment est-ce possible ? Certes, nous l’avons vu, l’homme n’est pas la cause de sa propre existence factuelle. Mais, sur cette base, la liberté ne peut elle-même être un fait, puisqu’elle se définit précisément comme un acte (fût-ce de simple négation). C’est dire que la liberté ne saurait exister avant elle même: être, pour elle, c’est nécessairement se fonder elle-même à la fois dans son acte, dans son être et dans ses contenus.

Prenons la démocratie : la liberté s’inaugure et se fonde elle-même, elle ne découle nécessairement d’aucun événement antérieur. Il en va de même, à notre sens, pour la liberté de l’individu conscient.

Sartre évoque d’ailleurs rapidement ce phénomène du commencement : dans la C. R. D., sous la forme du serment du Jeu de Paume, dans l’E. N., comme l’instant qui sépare un choix originel d’un nouveau choix originel. Le pour-soi est donc en mesure de commencer absolument une nouvelle série temporelle, une nouvelle époque, une nouvelle existence. Comment ce fait serait-il possible (c’est notre première question) si la liberté n’était pas de part en part son propre fondement, c’est-à-dire la source et de son existence et de ses choix ? Des êtres biologiques (p. ex. homo-sapiens) peuvent exister sans être leur propre source factuelle: mais si ces êtres entrent dans la liberté c’est par leur propre acte, et sur le fondement de leur seule activité créatrice. Sartre n’a pas vu que la liberté se fonde elle-même, parce qu’il n’a pas accordé une attention suffisante à l’acte du commencement posé soit au premier niveau de la conscience, que nous appelons la réflexivité (elle est la spontanéité), soit au second niveau de cette conscience, qui est celui de la réflexion explicite. Mais ce dépassement vers le domaine du réflexif (comme liberté) comment est-il possible ? C’est à cette question que nous aurons à répondre.

La conversion ne serait pas possible sans une liberté autofondatrice: elle seule peut faire naître de son propre sein une tout autre forme de relation à autrui, au monde et à soi-même.

Mais si la libre conversion réflexive ouvre un nouveau chemin d’existence, il faut bien que le temps ait une certaine consistance: non certes substantielle, mais phénoménologiquement réelle pourtant. Or il n’en est rien pour Sartre. D’où notre seconde question : comment la conversion serait-elle possible si le temps était sans consistance ? Or, dans l’E. N., le temps n’est rien puisqu’il se réduit à la suite des négations opérées par le présent sur le passé (qui est l’en-soi que le pour-soi n’est pas) et sur l’avenir (qui est l’en-soi-pour-soi que le pour-soi manque par essence). Le passé est un en-soi fictif, et l’avenir un fantôme de l’impossible. Que vaut une conversion qui ne peut donner aucune réalité neuve au temps, et qui ne peut promouvoir aucun itinéraire, aucun cheminement progressif, aucun accroissement valable et substantiel? Comment même, serait-elle possible ? En fait, la confusion entre l’instant ponctuel, et l’acte radical du commencement (action, acte, décision, initiative, rupture, donation, invention, création) induit, avec la méconnaissance de la conversion, la méconnaissance de la liberté; car si le temps n’est rien que la série « ek-statique » des négations, la liberté est réduite elle aussi à rien, puisque son être est d’agir, et que l’action est vaine agitation si elle ne construit rien (une œuvre, une histoire, ou une vie). Or, seul un individu construisant sa propre identité et sa propre permanence, sur la base de la continuité temporelle de son être toujours présent, est en mesure de déployer une action qui soit une liberté. La méconnaissance de la signification créatrice et substantielle du temps entraîne la liberté hors mémoire et hors anticipation, la réduisant ainsi au pur instant ponctuel d’un néant négateur.

Pour nous, il est clair que la liberté est plus que cela; seule une conception qualitative du temps peut permettre une appréhension plus concrète de la liberté. Réduite à l’incessante négation comme « fuite » (terme de Sartre), la liberté est vidée de toute signification, parce qu’elle est vidée de tout contenu.

La référence au contenu nous amène à une troisième question : comment peut exister une liberté qui se déploie et se définit comme néantisation sans se référer à des fins qui auraient un contenu ? Cer-tes, la liberté, chez Sartre, se fait reconnaître par le monde et ses qualités (Carthago delenda est), ceux-ci induisant des fins concrètes qui révèlent la liberté à elle-même; de plus Sartre dit clairement que toute qualité et toute signification viennent au monde par le pour-soi. Mais pourquoi dès lors n’avoir pas tenté une description qualitative de l’action libre, au lieu de se borner à évoquer « des fins concrètes » (boire un verre d’eau, détruire Carthage, conduire une machine, mener une lutte politique) ? Une telle description qualitative rencontrerait nécessairement le fait du désir : or, on s’en souvient, Sartre ne consacre qu’une page au désir, et dans le seul but d’établir que le pour-soi se définit par le manque. Mais qu’en est-il du qualitatif du désir? Le vécu du désir orienté vers un désirable? La référence au manque reste abstraite dans les termes (Sartre a bien dit lui-même que l’E. N. est abstrait), et elle est également abstraite en ceci qu’elle est phénoménologiquement incomplète: nulle référence n’est faite à la jouissance et à la plénitude déjà éprouvées par le désir et escomptées par lui dans l’avenir selon une modalité toujours plus pleine et plus satisfaisante. Pourquoi faudrait-il que tous les actes affectifs (amour, création, révolte) et tous les contenus qualitatifs (joie, tristesse, angoisse, plénitude) soient systématiquement rapportés à une psyché artificiellement reconstruite, et ne puissent être saisis que par une réflexion impure ? Les obscurités et les problèmes que nous avons déjà rencontrés à propos de la méthode phénoménologique, du sujet au sens traditionnel, du désir et de l’autre, se répercutent ici sur le problème que pose une liberté qui ne se serait donné aucun contenu, et amputerait ses choix de toute dimension qualitative et existentielle.

A notre sens, seul un désirable qualitativement éprouvé comme tel par le désir spontané ou par le désir réfléchi, et qualitativement décrit et compris par le phénoménologue réflexif, peut rendre compte du mouvement réel de la liberté: séparer désir et liberté, c’est se jeter dans les pires apories kantiennes (que Sartre a pourtant si bien critiquées dans les Cahiers pour une morale).

L’existence n’est pas pure néantisation et pure liberté ponctuelle : elle est comme existence intégrale, liberté désirante et désir libre, conscience désirante et désir réfléchissant. Insistons sur cet indispensable lien entre désir qualitatif et liberté dynamique. Seul, un tel lien, qui est celui de la liberté et de son contenu, permet de répondre à une autre question (la quatrième) : quel est le véritable rapport entre la liberté et la valeur ?

A-t-on suffisamment rendu compte de ce rapport en affirmant le pouvoir de transcendance du pour-soi ? Les valeurs, expressions des choix secondaires, et la valeur, expression du choix originel, sont-elles le fruit d’une série d’actes aussi libres qu’absurdes, c’est-à-dire sans justification? Pourquoi faudrait-il être prisonnier d’un dilemme : ou la justification est métaphysique, ontologique et religieuse, ou il n’y a pas de justification ?

C’est toute la question morale qui est ici posée. Nous l’avons déjà remarqué: si la liberté est sans fondement, les valeurs sont également sans fondement; mais si elles tombent toutes dans la gratuité, elles deviennent en elles-mêmes indifférentes, et toutes se valent: conduire un peuple ou s’enivrer est équivalent. Mais en ce cas surgit la question : pourquoi, s’il y a équivalence des valeurs, poursuivre telle valeur plutôt que telle autre ?

Pourquoi choisir la générosité et non le mépris? Pourquoi choisir le socialisme et non le capitalisme? Pourquoi l’anticolonialisme et non le colonialisme? Et pourquoi lutter contre le racisme, puisque toutes les valeurs se valent ?

La question est grave et nous aurons à y répondre longuement.

Mais l’aliénation, dira-t-on ? Mais l’aliénation, demande la C. R. D. ? Regardons mieux, et nous pourrons formuler notre cinquième question qui concerne l’aliénation dans son rapport à la liberté.

Dans l’E. N. la liberté omniprésente ne parvient à formuler ni justifier aucune valeur existentielle, et elle ne se rapporte à l’autre que dans une relation de conflit et de captation, tandis qu’elle-même est insaisissable. La liberté de l’autre est inaccessible, celle du sujet est injustifiable; angoisse, échec et néant forment la trame existentielle du pour-soi. Dans la C. R. D. il en va de même sous d’autres concepts: la liberté est piégée par la praxis, et elle suscite immanquablement, et nécessairement, des contre-finalités, c’est-à-dire des répercussions de son action en tant qu’elles se retournent contre elle. L’effet pervers sociologique est élevé à la dignité dialectique, mais cette dignité est maléfique puisqu’elle transforme nécessairement en aliénation les activités et les conflits de la liberté. Renvoyée réflexivement par le monde (exigences d’une machine, pression d’un nombre de candidats ou de voyageurs, détotalisation de l’action par les autres participants à l’action), la liberté est retournée à l’individu comme nécessité: celle-ci est liberté retournée et anti-destin quant à son sens mais, comme condition sociale, elle est aliénation. La liberté est donc forcément retournée, pour Sartre, en nécessité et en aliénation par le capitalisme, mais aussi par les structures mêmes du pour-soi. Mais, s’il en était effectivement ainsi, on ne comprendrait pas les liens de la liberté et du désir, d’où notre cinquième question relative à la liberté: comment l’individu pourrait-il désirer librement la joie et la démocratie, lui dont la liberté est condamnée (dans la C. R. D.) à passer dans la nécessité et l’aliénation?

Allons plus loin : comment la liberté pourrait-elle même désirer travailler, ou se syndiquer, ou faire la révolution, si d’une part toutes les fins se valent, et si d’autre part toutes les actions tournent à la nécessité? Dans la C. R. D., parce que la liberté y est piégée, il n’y a place ni pour le désir, ni pour la li berté : comment une liberté devenue nécessité désirerait-elle la libération, la lutte politique, la liberté individuelle et collective ?

Remarquons tout d’abord que Sartre identifie nécessité et aliénation. De là provient le caractère insoluble du problème : si l’homme est jeté dans la nécessité au sens strict, c’est-à-dire dans le déterminisme et la choséité (le pratico-inerte stricto-sensu) alors il n’existe aucune possibilité, ni de comprendre le désir de liberté, ni de rendre compte du mouvement de libération. Or l’histoire entière, depuis les origines jusqu’aux événements d’Europe de l’Est, en témoigne: il y a toujours en l’homme un désir de liberté, et il y a toujours dans les individus et les groupes, une possibilité d’accomplir en acte et de mettre en œuvre, sinon toujours d’achever, un mouvement de libération.

C’est pour répondre à cette difficulté que nous avons conçu ailleurs deux niveaux de liberté, ou, plus simplement, deux libertés. C’est précisément cette réponse que nous aurons à développer ultérieurement.

Mais comment s’orienter vers une liberté seconde, vers une indépendance intégrale et construite, si la première liberté, jetée dans la souffrance de l’aliénation, n’est pas aussi un mouvement du désir ? L’aliénation n’est décrite, dans la C. R. D., ni comme une souffrance ni comme une complicité : mais comment combattre l’aliénation, et au nom de quelle valeur, si elle n’est qu’une nécessité à décrire en termes de structures ou « ensembles pratiques » ? Au contraire, si l’on voit que l’aliénation est la forme souffrante et complice de la liberté on comprend mieux le surgissement du désir de libération : habité par l’expérience à la fois présente et ancienne, partielle ou sporadique, de la libre joie, c’est comme liberté douloureuse que la conscience peut opérer l’acte initial de dépassement par lequel elle entreprend de reconstruire son indépendance et sa joie.

Le philosophe s’interdirait de comprendre la vie réelle des individus s’il substituait à leur expérience de la désidérabilité des choses, du caractère préférentiel des valeurs et des choix, et de la « faisabilité des objectifs, ses vues abstraites sur l’inanité de l’existence humaine, l’impossibilité d’un dieu incarné, ou les structures des ensembles pratiques.

g) Le tragique sartrien.

Or l’impuissance de l’action, et l’impossibilité de l’être sont les marques même du tragique. Indéniablement, Sartre est le grand tragique de ce siècle: conflit, malheur, échec, souffrance, aliénation, dispersion, gratuité, misère physique et morale, semblent dessiner les lignes du destin où s’enferme l’humanité. Elle est piégée dans l’impossible dépassable. On sait qu’il existe aussi un tragique heideggerien; mais les conclusions politiques que tire Heidegger de sa réflexion sur l’être sont aux antipodes de celles que tire Sartre de ses descriptions du pour-soi. Ici se situe le paradoxe sartrien qui nous intéresse : d’une philosophie du désespoir, il souhaite tirer une philosophie de l’action qui soit libératrice, et cela, par la médiation d’une responsabilité conçue en fait comme liberté fraternelle.

Que le système conceptuel destiné à fonder ce passage du tragique à la générosité soit insuffisant ou contradictoire, c’est ce que nous avons tenté d’établir. Nous n’avons pas souhaité rendre compte de l’origine de cette insuffisance, mais seulement la mettre en évidence. Nous avons surtout voulu insister sur l’un des sens de l’œuvre sartrienne: un effort pour affronter la solitude et la dépasser par une doctrine de l’action responsable. Mais ce dépassement, nous l’avons montré, n’est possible qu’au terme d’une transmutation radicale du regard philosophique et de l’attitude existentielle de départ. Seule une telle transmutation peut faire apparaître d’ailleurs le sens du paradoxe sartrien : l’opposition entre le malheur total et la liberté infinie provient, chez Sartre, d’un arrêt en cours de route : arrêt dans la réflexion, arrêt dans l’existence, puisque seule une théorie complète de la liberté (prenant en compte sé rieusement le sujet, le désir et la valeur) aurait permis de comprendre la conversion, d’en évaluer les forces, et d’en faire ainsi l’instrument d’une victoire contre le malheur. Mais il ne fallait pas mettre la charrue avant les bœufs et décréter que la fondation de soi est impossible. L’appel à la responsabilité, s’il est privé du travail de fondation et de conversion, ne suffit pas pour dépasser le nihilisme et le formalisme. Si les valeurs sont équivalentes parce que non fondées par un sujet, alors la responsabilité est vide. De même l’appel fait à la générosité individuelle et politique est insuffisant pour justifier à lui seul le passage du conflit à la réciprocité.

Mais ces insuffisances doctrinales, ainsi que toutes les contradictions que nous avons relevées sont, malgré tout, la marque d’une richesse. C’est précisément cette fécondité que nous avons tenté, ici, de mettre en évidence d’une façon directe, après l’avoir manifestée ailleurs d’une manière indirecte. C’est peut-être par une longue méditation sur l’œuvre et le tragique sartriens, mais aussi par l’engagement personnel le plus radical dans l’existence et dans l’écriture, qu’on peut se rendre capable de saisir l’évidence première : la liberté ne trouve son sens et sa justification que par le fait qu’elle fonde le passage de l’aliénation à l’indépendance et de la déréliction à la joie. De plus, la liberté n’est si radicale que parce qu’elle émane d’un sujet. L’action n’a de sens que par son rapport effectif à des valeurs humaines et réalisables. L’histoire n’est dramatique que parce qu’elle est le combat d’hommes libres et souffrants travaillant à leur joie. Contradictions, insuffisances, obscurités sont chez Sartre (non chez tous) le terrain éventuel d’une riche moisson philosophique.

Et ce qui lève, sur ce terreau tragique qui dit en somme comment se cristallise parfois la volonté malheureuse, ce peut fort bien être une philosophie eudémoniste qui aurait la lucidité des plus grands existentiels, et la richesse affirmative des plus grands penseurs de la joie.

h) La signification éthico-existentielle de la dénégation du sujet par Sartre.

Au terme de cette analyse critique nous pouvons dégager un résultat d’ensemble. La négation sartrienne du sujet s’accompagne paradoxalement d’une mise en place de toutes les problématiques qui sont spécifiques de l’existence même d’un sujet : rapport cognitif de ce sujet à lui-même (sous la forme dénégatrice de la réflexion « pure » ou « impure »), rapport de sens et d’origine (sous la forme dénégatrice de la pseudo-impossibilité de fondement), rapport de la réflexion et de son contenu (sous la forme dénégatrice d’une méconnaissance du désir et d’une invention verbale, la « Psyché »), rapport du sujet, enfin, aux motivations ultimes de son action et de son existence (sous la forme dénégatrice d’un refus de justification des valeurs, et d’une autre invention verbale et arbitraire « l’en-soi-pour-soi »).

Nous l’avons dit, nous ne nous interrogerons pas ici sur les raisons profondes de cette inimense dénégation du sujet par une philosophie de la conscience et de la liberté : c’est un champ de recherches beaucoup trop important et spécifique, champ qui a rapport à la place centrale de la mauvaise foi dans l’œuvre de Sartre. Nous constaterons seulement que cette négation du sujet est, dans l’oeuvre de Sartre, à la fois ce qui la contredit le plus manifestement et ce qui en dévoile l’intention secrète : tout se passe comme si le plus grand tragique de notre temps voulait refuser à l’humanité tout recours, tout support, toute chance d’accomplir, avec la fondation de soi-même, cette morale « de la délivrance et du salut » que l’auteur de l’E. N. appelle pourtant de ses vœux, et dont il affirme, en passant, la possibilité. Car le recours, le support, la chance offerts éventuellement à l’existence libre résident précisément dans le fait que cette existence est celle d’un sujet, et d’un sujet réfléchi. Si l’on supprime le sujet, on supprime par la même toute chance, tout recours, tout support pour réaliser ne serait-ce qu’en partie, la « justification » du pour-soi, c’est-à-dire en fait l’entrée de la conscience dans le domaine du sens et de la fondation.

C’est une étrange lumière qui éclaire des lors l’entreprise sartrienne: la dénégation du sujet (ou négation contradictoire et ambivalente) se manifeste, chez Sartre, comme une entreprise philosophique dont la motivation négative est éthico-existentielle : cette philosophie courageuse de la responsabilité infinie se déploie en fait comme l’établissement de l’impossibilité existentielle de l’éthique, puisque celle-ci, dans une philosophie de la liberté, ne saurait s’appuyer que sur un sujet réfléchi, identique à soi et créateur-fondateur de cette même liberté.

Chez Sartre, la dénégation du sujet qui semblait d’abord revêtir une signification et une motivation strictement « philosophique » (au sens cognitif) apparaît donc peu à peu comme étant essentiellement éthico-existentielle. Plus précisément, l’a priori sartrien et la première affirmation du philosophe réside dans la négation de la possibilité même de l’existence fondée, c’est-à-dire de l’éthique: la négation philosophique du sujet (qui paraissait première) n’est en réalité que la conséquence de cette négation existentielle.

Nous ne disons pas que Sartre nie le sujet (tout en l’affirmant en fait) pour des raisons morales ou éthiques, qui auraient un rapport avec un jugement sur « l’égoïsme ». Ce sera la démarche de Levinas, ce n’est certainement pas celle de Sartre. Celui-ci, bien au contraire, s’oppose à l’idée même de morale traditionnelle, et à l’idée de l’éthique, comme activité fondatrice de soi: ce que finalement Sartre combat c’est l’idée même d’une existence valablement fondée et signifiante, pensant en somme, comme Kierkegaard, que seul un dieu incarné pourrait fournir ce fondement et ce sens. La négation du sujet n’est que le moyen technique, trouvé après-coup, et faussement situé en première place, pour justifier rationnellement cette négation existentielle de l’être et du sens. La dénégation sartrienne du sujet est donc la condition rétro-activement indispensable pour que la fondation du sens par la liberté réfléchie soit elle même rendue impossible.

L’ordre des idées sartriennes n’est donc pas : 1) le sujet n’existe pas ; 2) le fondement du pour-soi est donc impossibles 3) la morale na pas d’autre sens que l’affirmation absurde de la liberté. L’ordre véritable des idées et leur enchaînement nous paraît plutôt être celui-ci : 1) le fondement de l’existence et du sens est impossible; 2) le pour-soi ne peut être fondé; 3) le sujet n’existe donc pas.

La dénégation philosophique du sujet ne comporte donc, chez Sartre, de signification éthique que dans la stricte mesure où elle est une dénégation de l’éthique: le combat de Sartre contre le sujet n’est pas un combat éthique, c’est un combat contre l’éthique (c’est-à-dire contre l’existence signifiante et validée). La critique du sujet, qui semble purement philosophique, est en réalité d’origine éthique : mais cela non pas en elle-même, mais comme critique secondaire du sujet, et critique primordiale de l’éthique elle-même.

Mais, nous l’avons vu, la critique sartrienne du sujet reste contradictoire et parfois même confuse. Sa source existentielle, c’est-à-dire la négation de la validation et de la justification de l’existentiel, n’est pas mieux établie. C’est dans le même mouvement qu’une théorie du sujet et une théorie du sens existentiel peuvent être ou construites ou com-battues. Et ce sont ces deux domaines qui sont concernés par toutes les questions laissées en suspens par Sartre, en raison même de la confusion dans laquelle fur conduite la chéorie du sujet et de la réflexion.

Avant de reprendre le problème en son entier, il convient de s’interroger sur une hypothèse, suggerée par l’analyse même de la démarche sartrienne : n’existe-t-il pas une possibilité directement et réellement éthique de nier le sujet? Le sujet ne serait-il pas, dans ces conditions, mis sérieusement en question ? Il se trouve que cette hypothèse, trans formée en doctrine, constitue exactement la dé marche de E. Levinas. Nous devons l’examiner soi-gneusement, avant d’être en mesure de poursuivre notre analyse.

(Robert Misrahi, La problématique du sujet aujourd’hui)

Le bonheur ambigu et la volonté de puissance (Nietzsche, 1844-1900)

1. Le dionysiaque et le « grand désir »

Cette évocation de Spinoza, opposé à la doctrine de Schopenhauer, est surtout destinée à opposer une conception affirmative et heureuse du désir à une conception négatrice. Mais, dans cette perspective, il est également indispensable de se référer à la doctrine de Nietzsche : on sait que, malgré la fidèle admiration qu’il a longtemps exprimée à l’égard de Schopenhauer (jusqu’à la rupture avec Wagner; cf. Jean LefrancS, Nietzsche oppose sa conception affirmative de la vie au nihilisme « décadent » et ascétique de Schopenhauer. Et, comme Nietzsche se réclame lui-même de Spinoza (Le Gai Savoir; § 333 ; Ainsi parlait Zarathoustra, App. § 57 ; La Volonté de puissance, t. II, § 620, trad. Bianquis), nous restons situés dans le droit fil de la réflexion européenne sur le désir et le bonheur. La permanence de ce mouvement de la réflexion, mais aussi son sens constamment protestataire et novateur sont d’ailleurs exprimés par Nietzsche lui-même dans un aphorisme sur « Le Désir de souffrir » (Gai Savoir; § 56). Nietzsche oppose aux « millions de jeunes Européens » qui expriment manifestement « un désir de souffrir à tout prix », sa propre conception : « je vous demande pardon, mes amis, j’ai eu l’audace de crayonner, moi, mon bonheur ».

Le sens de la réflexion nietzschéenne semble donc bien résider dans une recherche du bonheur, et il est vraisemblable que l’immense influence de cette réflexion sur la pensée contemporaine soit obscurément due, en partie, à cette signification de la quête nietzschéenne. Pourtant, les commentateurs s’y réfèrent rarement et préfèrent éclairer les contenus du nihilisme de Nietzsche. La question reste ouverte mais elle nous impose la tâche de cerner de plus près la signification de cette doctrine.

Les références de Nietzsche à la recherche et à l’expérience du bonheur sont extrêmement vives et nombreuses, et ce sont elles qui donnent souvent aux ouvrages de Nietzsche cette tonalité joyeuse et dynamique qui marque à bon droit le lecteur lors d’une première lecture.

Dans La Volonté de puissance (t. II, § 556, on sait que le titre, ainsi que le plan de l’ouvrage sont l’œuvre de la sœur de Nietzsche, mais nul ne conteste que chacun des aphorismes ait été écrit par Nietzsche lui-même. Nietzsche se réfère au « dionysiaque » (concept qu’il avait introduit dès La Naissance de la tragédie) et le décrit comme « l’affirmation extasiée de l’existence ». Certes, il relie cette affirmation, opérée par la culture grecque, aux « tendances extrêmes, désordonnées, asiatiques » qui composaient le « sous-sol » de cette culture. Mais il évoque aussi la dimension universelle des « joies humaines les plus hautes et les plus nobles », ainsi que la « richesse débordante » des activités de l’esprit qui « se traduit nécessairement de façon sensible en un bonheur, en un jeu d’une rare délicatesse » (ibid., § 557).

De même, les références au bonheur sont extrêmement vives et nombreuses dans Le Gai Savoir : « le rire et la sagesse joyeuse » (§ 1) ; le bonheur qui ne construit pas de maison (§ 240) ; l’Amor fati, qui est l’amour du « grand affirmateur » que veut être Nietzsche (§ 276) ; « le bonheur d’Homère » et les êtres « écrasés par ce grand bonheur » (§ 302) ; « le bonheur d’un dieu plein de puissance et d’amour […] qui ne se sentirait jamais plus riche que quand le plus pauvre des pêcheurs ramerait lui-même avec une rame dorée ! Et ce bonheur divin serait […] l’humanité ! » (§ 337). Ce que Nietzsche revendique, à travers tous ces textes, c’est une « nouvelle santé, plus intrépide et plus gaie » ; il se veut en même temps « l’argonaute de l’idéal » (§ 382) et il conclut ce livre sur des poèmes. Le principal d’entre eux s’intitule Ô mon bonheur ! et il évoque « les arabesques d’or » d’une musique imminente, tandis que, dans le poème suivant, Nietzsche se réjouit : « Tout scintille pour moi d’une splendeur nouvelle » (§ 376).

Ce « grand désir » du bonheur est présent non seulement dans une œuvre considérée comme mineure, telle Le Gai Savoir; mais également dans le grand manifeste qu’est le Zarathoustra. Certes, le héros de ce poème philosophique se présente comme « le prophète de l’éternel retour des choses » (Ainsi parlait Zarathoustra), p. 313; et l’autre thème central de l’ouvrage paraît bien être celui de la volonté de puissance et de la transmutation des valeurs. Pourtant, les références à la plénitude de la vie affirmative sont si nombreuses qu’on pourrait dire, en une première lecture rapide, que Nietzsche est aussi un philosophe du bonheur. Il est surprenant qu’on n’ait noté ou évoqué ce fait que malgré soi et d’une manière allusive ou marginale (cf. Georges Bataille, La Volonté de chance). L’ouvrage de Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, ne fait pas même mention de ce problème d’une plénitude existentielle, et E. Fink (La Philosophie de Nietzsche) n’évoque Aurore et Le Gai Savoir que dans la perspective du problème de la vérité, perspective à travers laquelle Jean Grenier lit l’ensemble de l’œuvre nietzschéenne (Le Problème de la vérité dans la philosophie de Nietzsche). Seul Henri Birault, dans un article remarquable, pose la question : « De la béatitude chez Nietzsche ». Il conclut à bon droit son étude en montrant que la béatitude, le fait d’être « heureux et bienheureux », ne saurait être le résultat d’un processus négatif s’efforçant de combler un manque, mais le point de départ d’une création surabondante et affirmative englobant et assumant désormais tous les aspects de l’être et revendiquant leur éternel retour.

Nous souscrivons entièrement à ces vues. Nous devons seulement insister sur la fréquence et sur l’intensité des références que, dans Zarathoustra (et ailleurs), Nietzsche fait à la joie, à l’affirmation, au bonheur. Souvent il s’agit de métaphores poétiques, mais il n’est pas indifférent de voir alliés dans un même développement l’allégresse, le bonheur, la lumière plus tranquille, ainsi que la lumière matinale des plus hautes espérances (III, « De la béatitude involontaire »; notons avec intérêt que, dans la traduction de G.A. Goldschmidt, on lit : « De la félicité malgré soi »). Nous pourrions aisément multiplier les citations et évoquer « la volupté de l’avenir », l’âme « pleine » d’un bonheur surabondant, le « rieur » et sa « couronne de roses », le danseur « ivre de la vie douce », la joie qui se veut elle-même, éternellement.

Qu’il s’agisse de métaphores n’empêche pas que l’écriture nietzschéenne se propose de mettre en place des concepts précis (dans son système) : par exemple, « l’amour de soi », ou « le retour éternel », ou « l’affirmation », ou la plénitude et la surabondance de la vie. C’est pourquoi nous pouvons dire en effet que, dans une première lecture, celle qui privilégie la « transmutation de toutes les valeurs », Nietzsche apparaît bien comme philosophe du bonheur.

2. Bonheur et malheur : l’ambiguïté

Mais c’est d’un bien étrange bonheur qu’il s’agit : dans le courant d’un même aphorisme, ou d’un même poème, le bonheur est finalement identifié au malheur. Non pas qu’il y ait à considérer que, pour Nietzsche, la recherche du bonheur soit un « malheur » ; bien plutôt il faut voir que l’extrême ivresse du bonheur est contemporaine d’un malheur extrême. Les deux expériences sont spécifiques et elles sont souvent comme contemporaines. Dans le même texte où Nietzsche évoque le vin doré du bonheur et son parfum d’éternité, il poursuit son invocation en associant étroitement les deux concepts, sans les analyser cependant : « ayez des mains plus sensées, saisissez un bonheur plus profond, un malheur plus profond, saisissez un dieu quelconque, ne me saisissez pas » dit Zarathoustra (IV, « Le chant d’ivresse », § 7). Il poursuit : « mon malheur, mon bonheur est profond […] profonde est sa douleur » (souligné par Nietzsche), reprenant ce qu’il avait déjà esquissé au paragraphe précédent, « un bonheur enivré de mourir ».

Il ne serait donc pas exact de dire que Nietzsche est un philosophe du bonheur : il serait bien plutôt le philosophe du « bonheur tragique » ou du bonheur ambigu, constamment associé à la douleur. En effet, le même chapitre se poursuit d’une façon fort claire quant à l’intention de Nietzsche : « La douleur est aussi une joie, la malédiction est aussi une bénédiction, la nuit est aussi un soleil » (IV, § 10).

Sans comprendre encore ce que ces affirmations signifient, nous pouvons cependant leur reconnaître une place centrale dans la pensée de Nietzsche : c’est ici en effet qu’il énonce (et « annonce ») la doctrine de l’éternel retour.

3. Le retour éternel comme mythe

Et c’est ici, également que s’éclairent réciproquement ces deux thèmes : le retour éternel de toutes choses et le mouvement de la joie vers l’éternité : « La joie se veut elle-même, elle veut l’éternité, le retour des choses… » (IV, § 9).

Mais la cohérence du système nietzschéen est telle (à l’encontre de l’opinion courante sur la méthode de Nietzsche) que ces deux thèmes, pris dans une perspective cyclique, vont intégrer tout naturellement le malheur et la douleur : « Avez-vous jamais approuvé une joie ? Ô mes amis, alors vous avez approuvé toutes les douleurs. Toutes les choses sont enchaînées, enchevêtrées, amoureuses [.] c’est ainsi que vous voudriez que tout revienne » (IV, § 10 ; c’est Nietzsche qui souligne).

Ainsi, en partant du « grand désir », et en admettant qu’il soit, chez Nietzsche, le désir de la joie, on peut constater qu’il se développe comme le désir d’une éternité définie non pas comme sortie hors du temps, mais comme répétition cyclique et retour périodique et nécessaire des expériences de la joie elle-même. A partir de là, Nietzsche conclut que le grand désir, parce qu’il se veut lui-même pour l’éternité, doit aussi vouloir la totalité des expériences humaines, c’est-à-dire aussi la mort et la douleur. C’est dire que Nietzsche intègre sa réflexion sur l’expérience de la joie à une réflexion plus vaste qui est en réalité un mythe constitué par la doctrine de retour éternel du même. Et c’est parce que, aux yeux de Nietzsche, l’idée de l’éternel retour est plus importante que l’idée de bonheur, qu’il croit devoir maintenir, à côté des expériences affirmatives, les expériences négatives de l’humanité: il ne peut dans son système, affirmer le retour éternel, que s’il consent à affirmer le retour aussi bien du malheur que du bonheur.

Cette double affirmation provient en outre d’une autre source : c’est l’amor fati, déjà affirmé dans les œuvres précédentes, qui entraîne maintenant sa conséquence, « logique » dans un système qu’on dit poético-philosophique et qui est surtout un système mythologique : l’amour du destin, c’est-à-dire de la nécessité, se manifeste comme volonté de ce destin et, plus précisément comme volonté du retour éternel, cyclique et nécessaire de toutes choses.

Mais dès lors que la joie, comme grand désir, est associée au retour éternel, et dès lors que cette joie est liée par la nécessité à toute chose, elle est entraînée à vouloir non seulement sa propre réitération indéfinie mais encore la réitération de toutes choses, c’est-à-dire le retour éternel et d’elle-même et de toutes les formes du malheur. Nietzsche l’exprime lui-même : « que ne veut-elle pas la joie ! […] elle veut de l’amour, elle veut de la haine […] elle a soif de douleur, d’enfer, de haine, de honte […]. Car toute joie se veut elle-même, c’est pourquoi elle veut la peine ! O bonheur, ô douleur […] la joie veut l’éternité de toutes choses. » (IV, § 11).

C’est par ce lien de la joie et du retour éternel que nous pouvons commencer maintenant à mieux comprendre ce que signifie cette joie. En son fond, cette joie nietzschéenne est l’adhésion non pas seulement à elle-même comme affirmation d’existence, mais encore à tout ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire à toutes les formes de la négation. La joie nietzschéenne est une « joie tragique » (comme on a pu dire) parce qu’elle est l’assomption de toutes les formes de la réalité : le bien, le mal, la vie, la mort, le bonheur et le malheur.

C’est là en réalité que réside l’essence de cette joie ambiguë : elle est l’adhésion au monde sous tous ses aspects, c’est-à-dire en réalité la volonté du mal et de la souffrance. À la lumière de la doctrine de l’éternel retour, la signification du « grand désir » nietzschéen se renverse en son contraire et devient non pas seulement joie de la joie mais joie du malheur.

Plus précisément, l’adhésion au monde en sa nécessité (l’amor fati) se révèle comme adhésion à la joie et à la souffrance, et cette adhésion se transmute en vouloir actif.

Nous pouvons dès lors voir apparaître une nouvelle implication du concept d’éternel retour, et constater un lien interne entre ce thème et un nouveau thème, interne au malheur, mais doctrinalement plus utile à l’ensemble de la doctrine nietzschéenne : il s’agit de la cruauté.

4. La cruauté, la sélection

C’est elle que Nietzsche décèle à travers la volonté de puissance. Se référant à l’Antiquité apollinienne, et niant que « le bonheur soit la conséquence de la vertu », il affirme au contraire que les actions méchantes appartiennent aux puissants et aux vertueux (La Volonté de puissance, t. II, liv. IV, § 219, p. 283). C’est pourquoi, selon Nietzsche, « Il faut être bon et méchant » (t. II, § 508, p. 360). La critique nietzschéenne de la morale s’exprime donc clairement non pas comme un simple appel à d’autres valeurs que les valeurs négatives du pessimisme mais comme une réhabilitation des instincts en général, et des instincts les plus agressifs en particulier. En effet, Nietzsche s’élève contre la condamnation morale de tels instincts : « … dans quelles actions l’homme s’affirme-t-il le plus fortement ? C’est autour de ces actions (de sexualité, d’avidité, d’ambition, de cruauté, etc.), que l’on a accumulé les anathèmes, la haine, le mépris… » (p. 392).

Mais l’éloge de la cruauté, et par conséquent la volonté de la cruauté instinctive dans la constitution du « bonheur » selon Nietzsche, n’est pas seulement destiné à illustrer la critique de la morale, comme on le voit aussi dans La Généalogie de la morale et dans la doctrine du ressentiment. Cet éloge de la cruauté a également pour fonction d’établir le lien entre le thème de l’éternel retour et celui de la sélection. En effet, le critère qui permettra de distinguer les hommes supérieurs, et de les sélectionner pour qu’ils préparent l’avènement du Surhomme, est le courage qu’ils exprimeront en voulant la répétition éternelle de cela qui est le plus cruel. La volonté du retour éternel de la douleur, de la souffrance et de la mort est, selon Nietzsche, le critère qui permet de sélectionner et de distinguer « les esprits libres », c’est-à-dire les êtres supérieurs.

Ceux-ci sont les véritables aristocrates, croit Nietzsche. Nous ne développerons pas tous ces thèmes passés sous silence par la plupart des commentateurs, mais nous devons au moins les évoquer pour mettre en évidence la cohérence du véritable système que constituent en réalité les aphorismes de Nietzsche, et comprendre comment la pseudo-doctrine du bonheur n’est, chez Nietzsche, qu’une doctrine tragique de violence et de haine.

5. L’empirisme naturaliste et le « mythe tragique »

Le « retour éternel » nous a révélé la signification véritable du « bonheur » selon Nietzsche : il est l’affirmation exaltée de tout ce qui existe, qu’il s’agisse de bonheur ou de malheur, de joie ou de douleur. Allons plus loin. Cette affirmation porte non seulement sur la réalité derrière l’apparence, mais sur la nécessité de cette réalité. Si bien que l’amor fati entérine non seulement la souffrance et sa répétition éternelle et tragique, mais la nature même des événements, des faits et des contenus psychologique, tels qu’ils sont enchaînés dans le grand cycle cosmique. Nous sommes donc en présence d’un empirisme naturaliste qui exalte les faits tels qu’ils sont donnés, et qui n’envisage pas le moins du monde qu’on puisse agir sur eux, en modifier le déroulement, en changer la nature. Si bien que, en réalité, si Nietzsche reproche à la philosophie classique ses contenus aliénants, c’est dans la mesure où elle méconnaît la véritable nature de l’homme, telle que Nietzsche se la représente. Pour lui, cette nature, nous le savons maintenant, est constituée de part en part d’une volonté de puissance qui s’exprime dans les instincts et dans leur cruauté. On sait qu’il évoque souvent la végétation tropicale et sa lutte acharnée pour l’existence. A partir de ce réalisme (simplement darwinien en fait, malgré la critique nietzschéenne du darwinisme), Nietzsche recherche un critère de sélection et il le trouve non seulement dans la cruauté et la violence, mais encore et surtout dans la volonté et le désir de cette cruauté.

Si bien que (par une simple analogie tendancieuse) il transpose au plan social ce qui est vraisemblable au plan animal et végétal. L’assomption de la cruauté devient alors critère de supériorité : « L’homme supérieur se distingue de l’inférieur par l’intrépidité avec laquelle il provoque le malheur : c’est un signe de régression quand les valeurs eudémonistes commencent à passer au premier plan… » (La Volonté de puissance, t. I, liv. II, § 551).

C’est ce concept de « supériorité » (dont le critère est qu’elle implique la volonté du retour éternel du tragique) qui va constituer la clef de voûte du système politique de Nietzsche. En effet, cette « supériorité » s’exprime par l’opposition de la race des maîtres à la race des esclaves constituée par le « troupeau » et défendue par « les démocrates » et les « socialistes ». En outre, ces « hommes supérieurs » seront assez « durs » pour préparer, au moyen de l’esclavage de la masse, l’avènement du surhomme, et en tout cas du « chef » et du « conducteur » : « Ma philosophie tend à l’établissement d’une hiérarchie, non pas à une morale individualiste. Que l’esprit du troupeau règne dans le troupeau, mais qu’il n’empiète pas au-delà; les conducteurs du troupeau ont besoin d’évaluer tout autrement leurs propres actions, de même aussi les indépendants, les  » fauves « , etc. » (ibid., t. II, liv. III, § 727). Et encore : «  » le bonheur du plus grand nombre  » est un idéal qui donne la nausée à quiconque a la distinction de ne pas appartenir au grand nombre » (§ 722). Et pour compléter cette esquisse : « L’aspect de l’Européen présent me donne de grandes espérances : il se forme là une race audacieuse et dominatrice, établie sur la large base d’un troupeau extrêmement intelligent. Bientôt les tendances qui ont pour but la culture de cette masse ne seront plus seules au premier plan » (t. II, liv. IV, S 86 ; signalons également le recueil de textes choisis : Politique de Nietzsche, présentés par René-Jean Dupuy, Armand Colin, coll. « U », 1969).

On pourrait s’étonner du fait que Nietzsche fasse dépendre toute sa politique sélective et toute sa philosophie du surhumain du concept étrange de retour éternel. Il n’y a pourtant là aucun paradoxe puisque, selon Nietzsche, toutes les croyances illusoires sont au service de l’instinct de vie, c’est-à-dire de la volonté de puissance. Le système est d’autant plus cohérent dans sa furie sélective et dans sa tension « tragique » que c’est Nietzsche lui-même qui revendique sa pensée comme un grand mythe : « Le besoin d’un mythe tragique, comme d’une cloche hermétique à l’intérieur de laquelle grandissent les germes de l’avenir. »

Mais ce « mythe » nietzschéen est dérisoire : il masque en cycle répétitif du bonheur et du malheur la simple assomption d’un monde empirique dont on n’exalte que le rapport qu’il entretient avec la puissance dominatrice et cruelle, et dont on pare la nécessité sous les oripeaux de la tragédie.

Cette tragédie deviendra, hélas ! réelle au XXe siècle, mais elle n’aura retenu du délire nietzschéen que la fascination de la violence pour s’enfoncer dans la nuit et le brouillard de la cruauté extrême.

(Robert Misrahi, Qu’est-ce que l’éthique )

Le désir d’un monde meilleur et la puissance créatrice des utopies (Ernst Bloch, 1885-1977)

1. Introduction : une inspiration eudémoniste

Au-delà, ou à côté, du réalisme des pulsions, la philosophie du XXe siècle découvre donc, avec Buber et Marcuse, un domaine neuf qui est celui de l’utopie concrète, c’est-à-dire à la fois lointaine, difficile et réalisable. Mais c’est par Ernst Bloch que ce domaine sera exploré, balisé et révélé dans la plénitude de son sens.

Né dans le Palatinat, Ernst Bloch s’opposa constamment à toutes les puissances militaristes et nationalistes, qu’il s’agisse du militarisme prussien (il quitte Berlin pour Heidelberg en 1912 et s’installe en Suisse en 1917, pour revenir à Berlin en 1921), du nazisme (il s’exile en 1933 pour la Suisse, l’Autriche, la Tchécoslovaquie et enfin les Etats-Unis) ou du stalinisme (interdit d’enseigner en République démocratique allemande en 1957, il s’installe à Tubingen, en Allemagne fédérale où il mourra en 1977).

Durant tous ces déplacement, Ernst Bloch ne cessa d’écrire et ne cessa de construire et de diffuser une philosophie radicalement neuve, en ceci qu’elle est très exactement une philosophie de la nouveauté. C’est L’Esprit de l’utopie (titre de son premier grand ouvrage, en 1918) qui anime toute son œuvre monumentale, et c’est en même temps l’intention de formuler une « nouvelle éthique » (selon l’expression citée par Arno Münster dans le Dictionnaire des philosophes). Cette éthique révolutionnaire s’esquisse déjà à travers la philosophie de la religion qu’Ernst Bloch déploie dans son Thomas Münzer; théologien de la révolution (1921). Mais c’est dans son grand ouvrage en trois tomes et cing parties, Le Principe Espérance (1959), que se déploie, s’organise et se définit pleinement cette nouvelle éthique qui est une philosophie de l’utopie.

Nous allons nous attacher principalement à déployer la doctrine de cet ouvrage, écrit aux USA entre 1947 et 1958, et revu en 1953 et 1959.


La perspective globale qu’on peut d’abord prendre sur le projet d’Ernst Bloch se déploie sous le signe du bonheur. Quand la réflexion ou l’action rencontrent l’obstacle, cette vision eudémoniste n’en est que plus justifiée : « ce qui permet à la conscience de passer de l’autre côté, du côté de la lutte pour le happy end qui se laisse déjà pressentir, s’annonce pour ainsi dire dans l’insatisfaction de ce qui existe […]. Et c’est cela qui fait de la barrière un échelon, à condition que l’objectif constitué par le bonheur reste toujours visible » (P.E., t. 1, p. 525).

Nous avons donc affaire à une philosophie du bonheur. Mais ce concept, cette valeur, n’est pas le simple objet d’une conviction, ni la finalité consolatrice d’une pieuse espérance. Pour Ernst Bloch, il s’agit tout au contraire d’établir la validité de cette valeur par une philosophie rigoureuse. L’auteur déploie cette philosophie dans les deux registres de la connaissance anthropologique de l’individu et de la connaissance historique de l’ensemble de la culture. En prenant le terme dans une signification élargie, on pourrait dire qu’Ernst Bloch développe une phénoménologie de la vie et de l’action individuelles, et aussi une phénoménologie de la culture et de l’histoire. Sous sa plume, on peut admirer aussi bien la profondeur et la finesse de ses analyses psychologiques, que l’ampleur et la richesse de sa culture philosophique, artistique, politique et historique.

Ernst Bloch se propose de montrer que ce qui est à l’œuvre dans l’action individuelle et historique est toujours un principe utopique. Le bonheur n’est pas directement étudié pour lui-même; il constitue la signification interne de ce qui est recherché et poursuivi, la signification du but final, mais c’est principalement le mouvement vers ce but qui fait l’objet des analyses.

La signification éthique de cette philosophie est certes son eudémonisme, puisque le bonheur est le but implicite de toute action individuelle ou collective. Mais cette philosophie comporte aussi une signification politique et historique : en situant à la source de toute action un principe utopique, une « Catégorie Espérance », qui justifie l’action par son mouvement vers l’avenir et non par la pression du passé, Ernst Bloch propose un renouvellement considé rable du marxisme. Sans avoir jamais cessé de se réclamer d’un marxisme ouvert et de l’idéal d’une société sans classe dans laquelle les individus seraient reconnus dans leur dignité sans aliénation ni humiliation, Ernst Bloch n’en propose pas moins une interprétation du sens de l’histoire sensiblement différente de celle que proposaient les matérialistes de stricte obédience, dans le marxisme orthodoxe qui impliquait pouvoir autoritaire et censure de la pensée.

Ce qui, en outre, retient notre intérêt est que cette interprétation de l’histoire, et par conséquent de l’action collective, ne repose pas sur un examen des idéologies mais sur un examen de l’action effective : or cette action est d’abord celle que déploient les individus. L’interprétation de l’histoire comme mouvement des sociétés vers la justice et la société sans classe, et donc vers un but utopique digne d’être considéré comme le bonheur, repose sur une véritable phénoménologie de l’action individuelle, phénoménologie qui met en lumière la présence et l’efficacité constantes du principe utopique.

C’est ce Principe, cette Catégorie de la conscience individuelle que nous devons maintenant examiner de plus près.

2. Une psychologie dynamique de la conscience naissante

Ernst Bloch met tout d’abord en évidence la signification dynamique des plus simples contenus de conscience. Il ne traite pas la conscience comme un réceptacle ou un contenant au sein duquel se trouveraient des « états » de conscience, inertes et déterminés. Au contraire, la connaissance authentique de la conscience la révèle comme un acte dynamique. Cet acte est motivé à la fois par le manque et par la visée concrète de cela qui manque et qui devient un but.

Le premier de ces mouvements est la faim. Elle se distingue des « pulsions sexuelles » définies par la psychanalyse en ceci qu’elle est créatrice d’une action réelle qui transforme l’avenir comme manque en présent comme réplétion ou satisfaction. Certes, Ernst Bloch, comme Marcuse, reconnaît la valeur de la psychanalyse ; mais cette valeur réside pour lui dans l’étude du rapport de la conscience à son passé. S’il s’agit au contraire d’étudier la conscience présente et vivante, il convient de la saisir comme ce qu’elle est : un mouvement tourné vers l’avenir. La faim n’est pas le seul événement qui mette en évidence ce dynamisme proversif. Ernst Bloch évoque les « souhaits » les plus simples, les plus empiriques et cependant les plus fréquents : nous souhaitons toujours être plus, ou avoir plus, nous désirons nous évader ou être ailleurs (P.E., t. I, § 1 à 8). D’une manière générale, à la façon de la conscience enfantine, nous nous saisissons comme faibles et démunis, nous souhaitons aide et protection, nous aspirons à la présence de quelqu’un et nous formons sans cesse des « rêves éveillés » concernant des amours incompa-rables, des contrées fabuleuses ou des événements miraculeux.

Ainsi, Ernst Bloch oppose le « rêve nocturne », qui est l’objet de la psychanalyse et exprime un certain rapport au passé, et le « rêve éveillé », pris au sens large de « souhait » ou désir-souhait, et qui exprime le rapport de la conscience à son avenir. L’auteur déploie donc ainsi une véritable phénoménologie, bien qu’il opère une critique de Husserl qui a figé la conscience dans son présent et son essence, se rendant dès lors aveugle à son pouvoir d’invention et à sa dimension à la fois proversive et concrète.

Ce que se propose Ernst Bloch est en effet de comprendre la conscience dans sa vie active et réelle. C’est l’exigence de rigueur et d’exactitude qui va conduire alors à reconnaître dans l’activité proversive une efficacité de l’imagination. Il ne s’agit pas de réduire à l’imaginaire tout mouvement de la conscience vers l’avenir : il s’agit de saisir que toute conscience est un mouvement vers l’avenir, et que ce mouvement comporte une efficacité, une action partielles de l’imagination. Mais le sens de cet imaginaire est de se réaliser, à l’avenir, dans un présent réel.

Ainsi donc, ce que décrit Ernst Bloch est la conscience vivante, celle qui souhaite, désire et agit : c’est la conscience affective elle-même. Mais tandis que les psychologues et anthropologues classiques font de l’« affectivité » un système mécanique et passif de « pulsions », Ernst Bloch intègre les pulsions dans un mouvement où elles sont aussi leur propre source et où la finalité qu’elles poursuivent leur confère une signification et un contenu. Nous sommes dès lors en présence d’une véritable conscience dont il convient de décrire les actes si l’on veut en dire la vérité et le sens. C’est à cette description que sera consacrée aussi bien la Préface du Principe Espérance, que la deuxième partie de cet ouvrage, intitulée à bon droit « La conscience anticipante ».

3. La conscience anticipante et le fondement utopique de l’action

• Le franchissement

La force de la pensée d’Ernst Bloch réside dans la mise en évidence du caractère actif de cet affect qu’est l’espoir. C’est lui qui constitue l’étoffe intérieure de cette recherche indéfinie qui oriente les hommes vers des buts qui, dans l’extériorité réalisée, peuvent s’accorder à leur être. Contre l’angoisse et la déréliction, cet affect d’espoir oppose son « travail actif ». Certes, les rêves sont parfois des fuites; mais ils sont aussi, comme rêves éveillés, ce qui stimule l’action et empêche que l’on s’accommode d’une réalité non satisfaisante. La tâche du philosophe qui souhaite éclairer l’action des hommes, c’est-à-dire en fait construire une éthique, est donc d’élucider toujours plus la nature et la signification du rêve éveillé et de « lui venir en aide en l’axant sur ce qui est juste » et en l’enrichissant par l’examen « de la possibilité de réalisation ».

C’est en cela précisément que consiste en effet la pensée véritable : « penser, c’est franchir », mais sans ignorer le réel et son devenir. L’acte fondamental de la pensée est le franchissement, et seul le franchissement préalable par la pensée permet la réalisation effective par l’action. Mais le franchissement doit être considéré dans son intégralité : il consiste aussi à prendre en considération la totalité du réel, c’est-à-dire à la fois les causes de la détresse, qu’il s’agit de dépasser, et les causes du changement qui est en train du mûrir. « Le franchissement réel » connaît et active la tendance inhérente à l’histoire et qui suit une progression dialectique.

Cette efficacité du « franchissement » est un concept fondamental dans la pensée d’Ernst Bloch. Il repose sur une conception du temps à la fois neuve et concrète. L’homme, dans son action, son désir, son attente, est toujours d’abord tendu vers l’avenir : ce n’est qu’ensuite que surgit la référence au passé et, enfin, la réalisation d’un « présent authentique ». Ainsi, la fonction de l’espoir (ou « espérance » active) est constamment active en toute société, et les contenus de cet espoir, avec toutes leurs singularités, sont toujours et concrètement vécus. Aussi, le « Nouveau » implique à la fois l’intensité de la volonté réalisatrice et l’étroitesse du lien de l’action avec « ce qui existe ». C’est pourquoi le Nouveau, le Novum comme dit souvent Ernst Bloch, est toujours en mouvement et toujours à l’horizon de l’action réalisatrice. Seules les sociétés décadentes sont dépourvues de cette dimension de l’Espérance et envahies par la crainte, le désespoir et le nihilisme. Parce que la « bourgeoisie » cherche l’échec et non le changement, elle « ontologise » son état d’angoisse, comme dit Ernst Bloch. Elle cristallise en réalite permanente et ontologique ce qui n’est qu’une attitude historique et un renoncement à l’action du Novum.

Certes il est nécessaire de distinguer « l’espoir authentique » et « l’espoir mensonger ». C’est pourquoi s’imposent la lucidité historique et la référence au possible. Et c’est pourquoi, selon Ernst Bloch, on doit reconnaître que c’est Marx qui marque un tournant de la pensée, celui de la prise de conscience du franchissement comme définition même de la pensée, à la fois théorie et praxis.

À cette découverte s’opposent des résistances. L’intelligence veut ignorer que la tendance objective peut « maîtriser le futur ». Cette résistance ne provient pas seulement des intérêts en jeu; elle provient aussi de l’ignorance de ces structures fondamentales de la conscience que sont le « souhait » et le « franchissement ».

• Le Non-encore-conscient

On n’a encore ni saisi, ni conceptualisé le « Non-encore-conscient », le « non-encore-devenu ». En étudiant l’inconscient on n’a pas vu qu’on se bornait à étudier l’incidence cachée du passé sur le présent de la conscience, c’est-à-dire ses blocages et ses résistances. Mais, ce faisant, on a négligé la part également obscure de la conscience, constituée, quant à elle, par son mouvement présent vers le futur. La psychologie et la philosophie n’ont pensé que le passé, le « devenu ». Elles ne projettent dans l’avenir et le non-devenu, que du devenu et du passé. En fait, on a ignoré et négligé « le phénomène gigantesque de l’utopie ». Même conçu dans une perspective historique, le devenir n’était jusqu’ici qu’une projection des schémas du passé dans l’avenir, c’est-à-dire une répétition. Aucune attention philosophique ne fut jamais prêtée à l’espoir ni à la « déterminité d’une existence non menée à terme », c’est-à-dire aux contenus de conscience d’une action en train de s’inventer et de s’accomplir. Jamais ne furent pris en considération, ni par la psychologie ni par la philosophie, non pas le simple fait de l’existence d’un temps futur, mais la possibilité présente et effective du Nouveau et la possibilité même du « n’ayant jamais été ».

C’est en cela précisément que consistent le propos et l’originalité d’Ernst Bloch : donner une dimension philosophique à l’espoir, qui est une terre peuplée, mais aussi inexplorée que l’Antarctique ».

• Le Front

Ici, Ernst Bloch élabore le concept de « Front ». Dans son effort pour conceptualiser clairement les contenus de la « conscience anticipante », il propose quelques catégories qui permettraient en effet de mieux saisir l’acte d’anticipation réalisatrice et créatrice. L’une de ces catégories est celle de « Front ». Il s’agit de la zone de la conscience, peut-être encore obscure à elle-même ou non encore pleinement élucidée, zone tournée vers le futur proche et lointain, et située cependant dans le présent, dans cette frange active et étendue entre le présent et l’avenir. Avec les catégories de Novum et de Franchissement, la catégorie de Front devrait permettre de comprendre et de réaliser « la seule chose nécessaire et sans cesse visée ».

Ainsi, pour Ernst Bloch, il y a une existence objective, concrète, et non pas seulement subjective du « principe utopique ». Celui-ci est à l’œuvre dans l’attente, dans l’espérance, dans l’intention dirigée vers « le possible non-encore-advenu » et qui est à la limite « unique nécessaire » et « Bien suprême ». Selon Ernst Bloch : « La philosophie aura la conscience du lendemain, le parti pris du futur, le savoir de l’espérance, ou elle n’aura plus aucun savoir du tout. »

Ainsi, la nouvelle philosophie est aussi la philosophie du nouveau (inscrite, selon Ernst Bloch, dans le sillage d’un marxisme ouvert). L’objet de cette philosophie, son objet d’étude et son but, est « la possibilité objectivement réelle au sein du processus ». Il y a en effet désormais un « objet de l’intention radicale des hommes », et il appartient à la philosophie de définir ce but radical et de participer ainsi à sa réalisation. Et cet obiet central à explorer est à la fois « l’espérance véritable dans le sujet » et « l’espérable véritable dans l’obiet ».

Mais l’espérance n’est véritable et authentique que lorsqu’elle est portée par une volonté de transformation : seule une telle volonté concerne le monde réellement à venir et se rapporte à un espace non clos, à « un lieu de naissance qui s’ouvre devant nous ». Ce qui est alors mis en œuvre est une « théorie-praxis », c’est-à-dire à la fois une vision d’ensemble de la totalité du processus historique et une action singulière dans un présent spécifique tourné vers l’avenir.

L’espérance, ou espoir actif et créateur, est donc à la fois la dimension fondamentale de la conscience, sa catégorie essentielle, et l’origine de toute l’histoire des hommes et de toutes les transformations. Ce qui est déterminant est donc la Docta spes, l’espérance éclairée et connaissante. Elle est « la lumière dans laquelle le Totum non clos est réfléchi et acheminé vers son avènement ».

• Le Totum

Un nouveau concept apparaît donc : celui de Totum, ou totalité. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une totalité de l’histoire qui serait achevée, connue et arrêtée, à la façon d’une vision hégélienne. Chez Ernst Bloch, le Totum est une référence à un avenir ouvert qui rassemblerait, en les réalisant, les espérances du passé dans tous leurs aspects, et qui incarnerait ainsi l’idéal ultime visé à travers toutes les espérances singulières. Ce Totum, comme totalité future, est une plénitude existentielle qui correspond à cet unique nécessaire recherché par tous et visé à travers toutes les actions. Il ne s’agit donc pas d’une totalité historique abstraite, mais d’une expérience concrète de la totalité qui serait vécue par tous et par chacun. Cet idéal ultime, réalisable et concret, comporte donc une signification existentielle et affective. C’est pourquoi Ernst Bloch le nomme plus précisément : « le Foyer » (Heimat). Ce Foyer n’est ni national ni géographique ou terrien, il concerne tout homme, partout, et il peut être défini comme « lieu de l’identité avec soi-même et avec les choses, [lieu non encore réussi (achevé) et tel qu’il prend forme et s’édifie dans la lutte du Nouveau et de l’Ancien ». Cette lutte est marquée d’un signe, « le droit de rêver », et elle est un « rêve vers l’avant ». Son objectif, en tant que Totum et Foyer, est le « bien suprême », c’est-à-dire le Souverain Bien lui-même, le Summum Bonum (P.E., t. I, p. 375), non en tant qu’il serait l’impossible perfection mais en tant qu’il est le suprême possible, effectivement réalisable, et l’objet de tous les désirs et de tous les souhaits : « la seule Chose dont le besoin est vraiment urgent et que nous n’avons pas encore ».

• L’émergence de la nouveauté

Décrire la « conscience anticipante », c’est décrire la totalité de son mouvement. C’est pourquoi Ernst Bloch se réfère non seulement au terme ultime visé par le dynamisme du souhait, mais encore au contenu actuel de ce dynamisme : ce qui est alors saisi est « l’émergence et l’aube tournée vers l’avant ». Le Non-encore-conscient « est donc exclusivement le préconscient de l’advenant, le lieu de naissance psychique du nouveau ». Dans les illustrations concrètes qu’il donne de ce phénomène d’émergence, Ernst Bloch se réfère principalement à la jeunesse et à l’his-toire. Ce qui se maintient de jeunesse dans l’âge mûr reste quelque chose de chaud, de clair ou tout au moins de « réconfortant ». La jeunesse est par elle-même « la voix de l’être-autrement, de l’être-mieux, de l’être-plus-beau, [elle] résonne aussi franche que neuve, la vie s’appelle  » demain  » » (P.E., t. 1, p. 146). Parallèlement, les périodes de bouleversement historique constituent « les années de jeunesse de l’histoire » : de même que la jeunesse se sent au seuil d’une vie nouvelle et inexplorée, de telles périodes se trouvent objectivement aux portes de l’ère d’une société nouvelle. C’est ce qui fut vécu d’une manière particulièrement forte à la Renaissance. C’est le « Incipit vita nova » (« une vie nouvelle commence ») qui déterminait la « qualité aurorale » aussi bien de l’époque que des vies individuelles. Ernst Bloch décrit en de très belles et riches pages les trois moments de cette conscience aurorale : incubation, « inspiration », explicitation. Après une longue période de maturation et d’effervescence, « l’inspiration éveille non seulement un sentiment de bonheur dû à la délivrance, mais semble [aussi] tenir du miracle » (p. 152). Et plus loin : « tout phénomène d’inspiration va de pair avec une expérience de lumière, ce qui prouve bien qu’aucun acte productif n’est fait de régression archaïque » (p. 153). On le voit, le bonheur n’est pas seulement le bien suprême et ultime visé par la conscience anticipante, il est aussi, déjà, le contenu actuel de la conscience inventrice, la qualité vécue de la conscience réalisatrice tournée vers l’avant. S’interrogeant sur l’origine de cette « lumière » comme inspiration et création, Ernst Bloch en définit le foyer originel comme étant la coïncidence d’une disposition individuelle, géniale et spécifique, et d’une disposition de l’époque historique qui se prête à être exprimée, formée, explicitée. Pour Ernst Bloch, l’inspiration résulte de la rencontre du sujet et de l’objet, c’est-à-dire de la tendance propre d’un individu avec la tendance objective de l’époque. Et le caractère génial de l’œuvre ne s’explique cependant que parce qu’elle est l’expression du Novum, à la fois son pressentiment, sa création et sa manifestation.

Cette puissance novatrice de la conscience et de l’histoire est le plus souvent méconnue. Chez Hegel ou chez Bergson, le temps historique ou l’avenir ne sont en réalité que des projections du passé ou des explicitations de ce qui est déjà contenu et réalisé dans le passé. Ce manque de reconnaissance est un manque de connaissance.

• La conscience

En effet, la conscience anticipante qui vise le bonheur, et qui déploie comme un bonheur sa puissance novatrice, n’est pas seulement, pour Ernst Bloch, un affect concret, elle est aussi un savoir. Pour que la conscience du Novum puisse émerger, pour que l’inspiration soit elle-même l’expression de l’émergence, elles doivent être en même temps un savoir. « Le Non-encore-conscient doit être conscient quant à son acte, conscient de ce qu’il est une émer-gence; il doit être su quant à son contenu, reconnu comme quelque chose en train d’émerger » (p. 176). Ainsi, et Ernst Bloch y insiste, l’espérance, qui est un « authentique affect d’attente », n’est pas une simple émotion, mais bien une « fonction-utopique, consciente-sue ».

• L’utopie concrète

Il s’agit ici d’utopie concrète, c’est-à-dire à l’écoute des possibilités objectives et inspirée par le désir de la réalisation. La fonction utopique se distingue donc radicalement du Wishful thinking, comme dit Ernst Bloch, c’est-à-dire des rêveries affectives ou politiques qui restent abstraites parce qu’elles ne s’appuient pas sur une volonté précise et concrète de transformation du monde. Mais on doit pourtant préférer ceux qui au moins « rêvassent » à ceux qui se bornent platement à entériner le « Donné » tel qu’on dit qu’il est. « C’est ici qu’il faut faire intervenir la notion apparemment paradoxale de l’utopique-concret, de cette anticipation spécifique qui ne peut être confondue avec aucune rêverie abstraitement utopique » (p. 178). Et cet utopique concret est le contenu de l’espérance en tant qu’acte, cet acte étant éclairé par la conscience (Bewusstsein), élucidé par le savoir (Gewusstsein) et déployé par la « fonction utopique positive ». C’est depuis Marx, selon Ernst Bloch, que le devenir est ainsi ouvert et que « le Novum ne se présente plus comme une matière étrangère ».

À la différence de Marx, cependant, Ernst Bloch accorde au sujet un rôle considérable dans l’instauration de la nouveauté. C’est en effet le sujet qui, seul, « se réserve la liberté d’opposer au Donné défectueux une force contradictoire » (p. 180). La signification profonde du facteur subjectif réside, pour Ernst Bloch, en ceci qu’il constitue un contre-courant, et aussi dans le fait que ce contre-courant n’est pas uniquement négatif et « qu’il implique également l’approche d’une réussite anticipable et représente cette approche dans la fonction utopique » (p. 181).

• Philosophie de la culture : archétypes, symboles et idéaux

La pensée d’Ernst Bloch ne se limite pas à une description, füt-elle approfondie, de la conscience anticipante, c’est-à-dire à une phénoménologie du pressentiment de l’avenir et de l’invention créatrice. Elle se constitue aussi comme une vaste philosophie de la culture, comme une interprétation des créations de l’esprit humain à la lumière de cette conscience anticipante. Nous devons examiner cette interprétation, dans la mesure où, d’une façon très rationnellement dialectique, elle a également valeur de vérification de l’efficacité réelle de la fonction utopique.

En considérant tout d’abord l’idéologie (au sens marxiste de fausse conscience et de superstructure), Ernst Bloch décèle en elle une dimension qui la dépasse, une sorte d’excédent de signification : « … la fausse conscience ne suffirait pas à elle seule à embellir son enveloppe idéologique, qui le fut pourtant » (p. 190). Sans la fonction utopique, affirme Ernst Bloch en dépassant le marxisme orthodoxe, les idéologies de classes n’auraient jamais produit que des mystifications provisoires au lieu de tous ces modèles que nous offrent l’art, la science ou la philosophie. « C’est précisément cet excédent qui constitue et maintient l’héritage culturel: il n’est autre que ce matin qui rayonne non seulement aux premières heures mais aussi dans le plein midi d’une société, voire même parfois dans la pénombre de son déclin ».

Poursuivant son analyse historique, Ernst Bloch décèle la fonction utopique dans la création même des archétypes mythologiques et des idéaux moraux. Citant de très nombreux exemples d’archétypes, il montre qu’ils ne sont pas tous nécessairement d’origine archaïque, comme le pensait Jung se référant à un inconscient collectif et originel. Pour Ernst Bloch, les archétypes, comme grandes figures exemplaires, peuvent être inventés au cours de l’histoire et envelopper une signification proversive et non pas régressive. C’est ainsi que la danse sur les ruines de la Bastille comporte une puissance émotive nouvelle, tournée vers l’avenir et sa libération, et totalement différente de l’image archaïque de la ronde des bienheureux. La musique qui lui convient est la Septième Symphonie de Beethoven, musique qui aurait été déplacée aux anciennes fêtes orgiaques du printemps. De même, la prise de la Bastille, devenue archétype exemplaire de la liberté en train de construire son propre avenir, confère une signification nouvelle au vieil archétype de l’orage et de l’arc-en-ciel. « Si l’archétype était entièrement régressif, s’il n’y avait pas d’archétypes tournés eux-mêmes vers l’utopie en même temps que l’utopie se tourne vers eux, aucune œuvre littéraire progressive, engagée dans la voie de la lumière, n’aurait recours aux vieux symboles » (p. 199).

Ainsi les archétypes ou les symboles les plus expressifs comportent toujours une dimension d’avenir et se tournent toujours vers un horizon plus ou moins lointain mais toujours riche de substance utopique, c’est-à-dire d’anticipation d’un bonheur authentique. En citant notamment La Flûte enchantée de Mozart, Ernst Bloch montre bien que les symboles et archétypes archaïques (tels le prêtre du soleil et de la sagesse, le royaume de la nuit et celui de la lumière, l’épreuve de l’eau et du feu, la magie de la flûte et la « métamorphose en un soleil », ainsi que, ajouterons-nous, l’itinéraire unifié de l’amour et de la sagesse) sont tous réutilisés dans une perspective neuve; le sacré et l’initiation ne laissaient jadis aucune place à l’amour humain, alors que Mozart et son librettiste Schikaneder ont créé une féerie humaniste qui, tournée vers la perfection de l’avenir, appelle à la construction de la sagesse, de l’amour et de la joie, c’est-à-dire à cette totalité utopique par laquelle Ernst Bloch désigne le bonheur et le bien suprême, le souverain bien. A propos de la lumière et du soleil, dans La Flûte enchantée, Ernst Bloch parle de « chiffres objectaux ». De tels symboles « témoignent […] de l’existence d’une sorte d’écriture seconde de la nature elle-même, d’une espèce de chiffre réel ou de symbole réel » et ils nous incitent à envisager une « philosophie qualitative de la nature ». Quoi qu’il en soit de ce dernier point, il convient d’insister sur la portée proversive, anticipatrice et créatrice de ces grands symboles paradigmatiques : ils expriment en effet le mouvement du désir et du « souhait », et c’est ce mouvement d’essence utopiste et eudémoniste qui seul permet de rendre compte de la fécondité de la culture.

Cette présence de la fonction utopique, ainsi que son efficacité, revêt une signification particulièrement importante lorsqu’elle anime les « idéaux » et les valeurs morales.

• L’éthique et la visée utopique

En réfléchissant sur les idéaux et la présence en eux du mouvement utopiste réaliste, Ernst Bloch est amené à définir plus précisément l’éthique. La conscience, on l’a vu, a toujours des souhaits, des désirs et des buts. Mais si un « but semble constituer un objet qui soit non seulement digne de souhaits et d’efforts mais […] représente aussi une perfection en soi, il est appelé idéal. Tout but […] doit naître d’abord dans l’esprit ». Mais l’idéal se distingue de tout but ordinaire en ceci que l’idéal se réfère à la perfection, et que celle-ci est à construire dans l’avenir, pour un présent plus signifiant. Le but, pour devenir un idéal, doit donc « s’enrichir » de la notion de valeur.

Il est certain qu’on rencontre ici la dimension morale de l’idéal. Mais, en se référant à la pensée de Freud qu’il critique, Ernst Bloch montre que, trop souvent, on a défini l’idéal moral par la contrainte et la coercition. Le Moi serait exclusivement déterminé par l’autorité répressive du père, le surmoi, ou par un sentiment d’infériorité, comme le pense Adler. Au contraire, « l’idéal a un côté plus libre, plus clair […]. C’est sur ce côté plus clair que s’inscrivent les qualités de liberté propres au rêve éveillé, et surtout la poursuite généralement infinie d’une fin » (p. 203). Même si la réalisation de l’idéal n’est pas vraiment entreprise, « c’est toujours vers une fin que l’on tend et celle-ci se confond avec la perfection ». On reconnaît le principe utopique, et c’est lui en effet, avec son dynamisme et son espérance, qui préside à l’élaboration de toutes les valeurs et à la signification même de l’idée de valeur.

Parce qu’il a su distinguer avec soin utopie concrète et utopie abstraite, Ernst Bloch peut insister fortement sur la nécessité de démystifier les idéaux illusoires et l’idéalisme trompeur.

Dans l’Allemagne marquée par Luther, s’est considérablement enracinée l’opposition de la foi et des œuvres et, à partir de là, s’est constitué un idéalisme « de l’éternelle distance » (p. 208). Songeant à Kant, Ernst Bloch peut écrire : « C’est ainsi qu’est né le mirage d’une approche infinie de l’idéal, autrement dit, l’idéal fut bientôt confondu avec la poursuite éternelle d’un idéal. » La pensée de l’idéal, chez Hegel, n’est pas plus concrète que chez Kant, malgré l’idée d’une réalisation de la Substance. En effet, Ernst Bloch montre bien que, pour Hegel, c’est l’abstraction « monde », ou « Esprit », qui réalise des idéaux déjà inscrits dans le monde et non pas l’effort humain, le souhait et le travail. C’est par ceux-ci au contraire que l’idéal devient concret et que l’utopie a quelque chance de se réaliser dans l’histoire, par les hommes et pour les hommes.

C’est donc, pour Ernst Bloch, au « front » que vit réellement l’idéal, c’est-à-dire en avant de la conscience mais dans la conscience, dans sa zone dynamique et proversive, tournée à la fois vers le monde à venir et vers le monde présent. « L’idéal de bon aloi », celui qui n’est ni abstrait, ni inaccessible, ni trompeur, un tel idéal est quant à lui « branché sur le processus du monde dont les prétendus faits établis sont des abstractions figées dans la réification » (p. 210). Ses propres anticipations trouvent un corrélat dans le monde objectif, c’est-à-dire une « tendance-latence » qu’il appartient précisément à la conscience d’exprimer, de manifester et de réaliser. Ainsi on peut considérer « les idéaux éthiques comme des exemples, les idéaux esthétiques comme des pré-apparaître, des signes avant coureurs de la possibilité de leur devenir réel ». Lorsque ces idéaux sont « redressés », éclairés par la fonction utopique, ils expriment un contenu de conscience et une signification du monde qui sont « humainement adéquats ». C’est pourquoi ils sont tous « des variantes du contenu fondamental qu’est le Bien suprême » (p. 210). En politique, ce Summum Bonum est le règne de la liberté. Plus généralement, la fonction utopique, qui est libre elle aussi, comporte comme idéal spécifique et comme activité le mouvement même de la libération de l’Être, c’est-à-dire l’instauration « de l’Etre (Sein) semblable à l’idéal, Être non encore devenu, mais en train de se développer sur le Front du possible ».

Ce contenu unique et ultime de l’idéal éthique se retrouve également dans les allégories et les métaphores exprimées à travers toute la littérature. Elles ne disent pourtant que la potentialité. « Nostalgie, anticipation, distance, secret provisoire, voilà tout ce qui caractérise l’allégorique-symbolique ». Ce sont là des étapes nécessaire à l’éclaircissement croissant de ce qui est encore indéterminé; mais c’est à la conscience claire et utopique d’expliciter et de manifester au grand jour ce que Goethe appelait le « secret manifeste », et qui est en fait l’Unique nécessaire partout désiré et partout signifié.

• Le Novum et le bonheur

Qu’il s’agisse d’allégorie ou de symbole, d’archétype ou d’idéal moral, toute la culture exprime donc l’efficacité et l’émergence du Novum. Mais en même temps, cette nouveauté ne se forme que sur le Front, c’est-à-dire sur la marge la plus avancée et la plus militante de la conscience tournée vers l’avenir, cette marge dynamique étant au contact du monde réel avec ses possibilités et sa tendance. Le « Novum promettant le bonheur » est en même temps situé « au Front du processus du monde, autrement dit dans la tranche la plus avancée […] de l’Être de la matière en mouvement, et ouverte par l’utopie » (p. 242). Toute la fonction utopique se trouve ainsi en corrélation avec la réalité elle-même comme ouverture et possibilité.

La catégorie de la possibilité ne désigne donc pas essentiellement un jugement incertain sur un futur contingent ou un présent mal connu, mais la potentialité même d’une réalité dont l’avenir et l’orientation dépendent de l’action des sujets attachés à la transformation du monde à la lumière de l’Ultimum.

Car l’action ne transforme le monde que si l’on garde constamment présente à l’esprit la référence à cet Ultimum, à ce Bien suprême qui est le bonheur même. Tout se passe dès lors comme si la création novatrice s’appuyait à la fois sur l’attente, sur l’action anticipatrice et sur une sorte de répétition constante de ce but ultime. La répétition « ne cesse de représenter encore et toujours le but de la tendance [l’Ultime], dans tout nouveau progressiste » (p. 245). Elle s’élève alors au rang de répétition ultime qui se dépasse elle-même dans la réalisation de «l’identité ».

En même temps que l’objectif final, Bien suprême et Bien Ultime, ce qui est visé par l’éthique et par la conscience anticipante est « la réalisation du Réaliser ». Le sujet réalise alors sa propre possibilité créatrice, sa propre plénitude comme identité et, dès lors « il ne cesse de commencer à commencer » (p. 247). Ainsi le règne de la liberté est l’œuvre du sujet, c’est-à-dire du « Réalisant » qui, par un saut hors du Devenu, se confère sa propre identité et son identité avec le monde dans et par « un exode vers ce pays auquel l’homme songe depuis toujours, pays dont le processus chante les louanges » (p. 247).

4. L’esquisse anticipatrice dans les œuvres et dans la pensée

La description de la conscience anticipante est donc une phénoménologie de l’action individuelle et concrète; à la différence de celle de Husserl, cette phénoménologie (n’hésitons pas à utiliser ce terme) est attentive au dynamisme de la conscience, c’est-à-dire à son mouvement, à son effort vers l’avenir, à sa puissance d’invention et de réalisation. Cette description est si fondamentale qu’elle exprime l’essence même de la conscience, c’est-à-dire de l’individu actif : il est un mouvement vers le Bien suprême, et celui-ci est le bonheur.

Cette analyse reçoit toute sa signification lorsqu’on reconnaît la portée objective de ce dépassement du donné vers la Réalisation de l’être. Ernst Bloch, en effet, ne se borne pas à décrire la conscience individuelle et privée, il s’efforce de décrire les conséquences objectives et sociales de cette activité du principe utopique en l’homme. C’est ainsi que la quatrième partie du Principe Espérance est consacrée à la « Construction », c’est-à-dire à l’étude des conséquences effectives du principe « espérance » dans l’ordre de l’art et dans celui de la pensée, qu’elle soit politique ou philosophique. Ces conséquences sont saisies dans les œuvres (écrites, plastiques, etc.) et non pas dans les institutions ou leur développement; l’œuvre d’Ernst Bloch est une sorte de phénoménologie eudémoniste et « matérialiste » de l’esprit (Hegel renversé) et non pas une histoire des institutions et de l’humanité. Cette moderne phénoménologie de l’esprit se répartit en deux moments : le premier moment est constitué par la quatrième partie du Principe Espérance, partie intitulée à la fois « Construction » et « Les Épures d’un monde meilleur ». Le second moment, constitué par la cinquième partie, est intitulé : « Les Images-souhaits de l’instant exaucé ». Ces deux moments, attachés aux œuvres de l’esprit, décrivent d’une part l’incidence du désir du lointain et du souhait du Bien suprême non encore atteint sur la création artistique, et d’autre part l’expression de ce même but lorsqu’il est supposé atteint et que l’instant présent vit l’expérience du souhait exaucé et de la plénitude.

• Les épures d’un monde meilleur

Ici, nous ne prendrons que quelques exemples. Ernst Bloch décrit, au paragraphe 36 (t. II, partie IV), un « tour d’horizon des utopies sociales ». Le tableau général de ces utopies couvre toute l’histoire de la pensée utopiste occidentale depuis Solon et Diogène, jusqu’aux anarchistes individualistes Stirner, Proudhon, Bakounine. C’est ainsi qu’il étudie la Bible, saint Augustin, Joachim de Flore, Thomas More, Campanella; puis Fichte, les utopies fédératives d’Owen et Fourier et les utopies centralistes de Cabet et de Saint-Simon. Il termine enfin par « Un château en Espagne prolétarien : Weitling ».

Ernst Bloch doit cependant constater l’échec de toutes ces utopies : c’est que, malgré leur générosité et leur ardent souci de justice, elles restaient abstraites et formelles. « Tant qu’ils cherchent la science et ne créent que des systèmes, ils ne voient dans la misère que la misère sans y découvrir le côté révolutionnaire qui renversera la vieille société » (p. 163). Mais Ernst Bloch a raison de rendre hommage au « pathos du but fondamental » et de se référer à Thomas Münzer, ce millénariste opposé à Luther, et qui conduisit au XVI° siècle, en Allemagne, la guerre des paysans.

À propos de ce millénariste auquel il a consacré un remarquable ouvrage (Thomas Münzer; théologien de la révolution, Julliard, 1964), Ernst Bloch écrit : « L’abstraction est la grande faiblesse, la ténacité et l’absolu sont la force des anciens grands livres utopiques » (p. 167).

Le « monde meilleur » ne transparaît pas seulement, comme objectif lointain, dans les utopies sociales. Il inspire aussi de nombreux aspects de la technique, de la science et de l’art. Considérons par exemple le chapitre qu’Ernst Bloch consacre à l’architecture.

L’originalité consiste ici à mettre en évidence, par une information considérable, le fait que de très nombreux édi-fices, sinon même toute la grande architecture, ne se comprennent qu’en référence à une signification utopique. Il existe des « utopies architectoniques ».

Un style d’architecture, lorsqu’il est exigeant, original et unifié, exprime toujours une conception de l’être et du monde en tant que cette conception exprime un idéal, une vision de la meilleure forme de l’existence absolue. L’architecture est la cristallisation et l’obiectivation d’un véritable « rêve éveillé » qui est l’esquisse et « l’épure » d’un monde idéal et parfait, répondant aux conceptions de la perfection que se fait une époque.

Ernst Bloch souligne fortement la signification absolue et utopiste, c’est-à-dire ordonnée au Souverain Bien de chaque société, de ces deux grands mouvements architecturaux que représentent l’art égyptien et l’art gothique. La pyramide et la cathédrale sont deux incarnations de l’idéal absolu qui inspire toujours les architectes de grand style. Ces deux incarnations exemplaires ont des significations à la fois semblables et différentes. Dans les deux cas, il s’agit « de la tentative d’imitation d’un édifice cosmique […] considéré comme suprêmement parfait » (p. 326). L’édifice représente en effet symboliquement le cosmos lui-même lorsqu’il est considéré dans ses lignes essentielles et sa signification fondamentale. Ce qui est visé est donc l’imitation de l’absolu et la participation à cet idéal totalisant et parfait, la participation à la plénitude par son imitation réitérée.

Mais l’art égyptien et l’art gothique se font deux conceptions différentes de cette lointaine perfection qui inspire l’œuvre des architectes en même temps que la vie des fidèles. Pour l’Egypte, il s’agit de réaliser, par la perfection géométrique des lignes, la pureté cristalline de l’au-delà de la mort. L’Etre comme idéal et comme « modèle utopique » est représenté par la géométrie du cristal, c’est-à-dire par l’objectivation du minéral dans un espace parfait. Cette objectivation géométrique est à la fois celle de l’éternité et celle de la mort. Ce qu’exprime l’architecture égyptienne est l’idéal utopique, parce que lointain et parfait, d’une existence de l’âme qui soit comme l’existence minérale de la mort.

À cette géométrie de cristal et de mort, l’art gothique oppose, selon Ernst Bloch, son idéal de perfection incarné par l’Arbre de vie. Toutes les efflorescences et les lignes gothiques sont le déploiement d’un imaginaire non plus minéral mais végétal. Et ce qu’expriment les mouvements et les inventions florales est la circulation de la vie en sa plénitude parfaite. La vie est alors, par la cathédrale, non plus mise en un tombeau, mais incarnée sur terre à partir du ciel comme étant la vie parfaite et la vie sacrée, inscrite dans une pierre qui s’anime par la pensée christologique. Ce mouvement religieux est donc le fruit du principe utopique, puisqu’il vise un au-delà du présent qui soit l’anticipation d’une perfection et d’un Bien suprême. « Dans la volonté architecturale de Memphis existait l’utopie d’une volonté de devenir et d’être comme la pierre, d’une transsubstantiation en cristal. La volonté architecturale d’Amiens et de Reims, de Strasbourg, de Cologne et de Ratisbonne était mue par l’utopie d’une volonté de devenir et d’être en tant que résurrection, transsubstantiation en arbre de vie supérieure » (p. 331).

Quant à l’Antiquité grecque, elle représente « le cas heureux d’une humanité qui serait tout entière belle et le bonheur d’un équilibre parfait […] entre la vie pondérée et la géométrie pondérée ».

• Les récits de voyage et les mythes

Pour prendre un exemple de cette efficacité de la visée utopique dans les œuvres écrites, nous évoquerons le chapitre qu’Ernst Bloch consacre aux voyages, c’est-à-dire aux récits ou aux descriptions de l’Eldorado et de l’Éden. On conçoit aisément qu’il soit l’un des chapitres les plus aptes à étayer l’argumentation sur l’efficacité de la pensée du paradis. Car, à travers l’utopie et le principe Espérance qui la soutient dans toutes formes, c’est bien du Paradis et de l’Age d’or qu’il s’agit. Sans pouvoir faute de place, suivre toutes les analyses de l’auteur, précisons seulement qu’il nous livre tous les éléments permettant de définir et de situer la Toison d’or, le Saint-Graal, l’île des Phéaciens, le royaume du Prêtre Jean, et surtout la recherche du paradis terrestre par Christophe Colomb. Sans cette visée utopique et, dirions-nous, « métaphysique », les voyages de découvertes n’auraient pas eu lieu.

Et Ernst Bloch distingue l’attirance utopique et mythologique vers l’Orient (Eden, Indes fabuleuses) et l’attirance utopique vers l’Occident, ou vers le Sud ou, finalement, vers le Grand Nord. Le Paradis est à l’Est (ex oriente lux), mais on peut le trouver par l’Ouest; la luxuriance heureuse est au Sud, mais la Thulé parfaite, le paradis sans zéphyr, est au Nord.

Tout l’espace humain devient ainsi par l’utopie, espace imaginaire et pourtant efficace, source de voyages, de réalisations et d’œuvres somptueuses de la pensée et de la poésie. Tout l’espace devient mythologique, mais parce qu’il exprime en ce langage du mythe le mouvement réel de la conscience et des groupes humains vers la lointaine perfection où s’offrent les richesses de l’Eldorado et le bonheur de l’Eden.

Il n’est pas jusqu’à la pensée de Baader, ce mystique et théosophe du XIXe siècle allemand, qui ne soit éclairée par ce principe utopiste mis en lumière par Ernst Bloch. Pour Baader, comme pour notre philosophe, c’est la terre elle-même qui représente le véritable centre utopique de l’existence et non pas le paradis lointain des mythologies. La terre « est le foyer de la félicité » (t. Il, p. 411), et ce véritable foyer ne se trouve ni à Athènes, ni à Jérusalem, ni sur la montagne de Sion. Baader écrit : « C’est là un préjugé fondamental chez l’homme de croire que ce qu’il appelle monde futur est une chose créée et parachevée pour lui, qui existe sans lui comme une maison toute construite dans laquelle il n’aurait plus qu’à entrer, alors pourtant que ce monde est un bâtiment dont il est lui-même le constructeur et qui ne s’agrandit qu’avec lui » (cité par E. Bloch, p. 411). Pour Franz von Baader, relu par Ernst Bloch, c’est le temps historique humain qui peut devenir l’Age d’or, au même titre que l’espace formé par la terre, ce centre, est l’espace d’or de l’univers. Hic rhodus, hic salta, « voici la coupole, c’est ici qu’il faut monter » : c’est cet amour et ce dévouement pour le phénomène utopique du paradis terrestre que chantent ensemble le théosophe mystique du XIX° siècle et le philosophe « matérialiste » du XXe siècle.

• Une esthétique utopiste

Après l’architecture et les voyages utopiques qui nous proposent des « épures du monde meilleur », Ernst Bloch étudie notamment le « paysage du souhait » tel qu’il s’exprime dans la peinture, l’opéra et la littérature. Il oppose alors Le Jardin d’amour de Rubens, dans lequel le plaisir charnel est évoqué comme un immédiat et où le bonheur n’est plus qu’une sorte d’habitude, et L’Embarquement pour Cythère de Watteau. Dans ce tableau, au contraire, le temps est dynamisé, le bonheur devient promesse et perfection accessibles certes, mais non pas immédiates; elles exigent la distance et l’attente telles que Watteau sait les peindre par son style à la fois précis et flou, lumineux et lointain. Et la Vénus endormie, de Giorgione, ou la Maja desnuda, de Goya, « préservent la lumière dans laquelle baigne Cythère » (t. II, p. 423).

Il faudrait citer aussi les analyses qu’Ernst Bloch consacre à Mona Lisa, de Léonard de Vinci, où le visage de La Joconde et le paysage de rêve et de perfection sont en interaction étroite; et l’étude du traitement de la lumière par Rembrandt : celle-ci ne se rencontre pas dans le monde mais, bien qu’elle soit un constant reflet, elle n’émane pas non plus de la source lumineuse céleste d’une quelconque métaphysique ancienne : « car cest la lumière, provenant de la perspective de l’espérance, qui descend dans les profondeurs de la proximité et du délaissement, où elle trouve un écho » (p. 426). Rembrandt peint, sur le fond ténébreux du monde, la vérité de l’espérance et de l’éclat lumineux.

Nous ne pouvons pas ici suivre toutes les analyses d’Ernst Bloch ni exposer son esthétique utopiste dans son intégralité. Toutes ces analyses, toutes les références et les illustrations se répondent entre elles et confirment avec la plus grand évidence cette présence du principe utopique et par conséquent de l’espérance paradisiaque et terrestre dans toute grande œuvre.

Nous devons au moins évoquer le chapitre philosophique si important dans lequel Ernst Bloch relie le « paysage du souhait et la sagesse », celle-ci étant considérée soit dans le processus historique, soit sous l’espèce de l’éternité, sub specie ternitatis, comme dit Spinoza. Ernst Bloch esquisse les différentes conceptions de l’absolu, telles qu’elles apparaissent dans les sagesses et les philosophies. Il rencontre « le fond essentiel dans la matière originelle » à propos de l’Antiquité; l’âge classique permet d’évoquer Kant et le royaume intelligible, Platon, Éros et la pyramide des valeurs, Giordano Bruno et l’œuvre d’art infinie, Spinoza et le monde de cristal. De ce périple à travers les espérances philosophiques de la sagesse et les conceptions qu’elle propose du Souverain Bien, nous retiendrons surtout les pages originales sur l’humour et sur « la gaieté de la lumière » (p. 523) paradoxalement écrites à propos de Hegel. Mais nous retiendrons aussi le fait que, se proposant de dire l’influence du principe espérance sur l’élaboration de la pensée, Ernst Bloc est conduit à établir finalement le fait que les grandes philosophies sont en leur essence profonde la recherche et la détermination d’un bien ultime, d’un Souverain Bien qui a tous les contenus de l’Être et de la plénitude, c’est-à-dire tous les attributs du Bonheur. La Sagesse est le grand mouvement de la pensée inspirée par la recherche d’un lointain qui soit à la fois réalité extrême, plénitude et félicité. Ainsi les conclusions d’Ernst Bloch, au-delà d’un « matérialisme » bien singulier, rejoignent les conclusions et les lignes directrices de nos propres analyses dans le cours du présent ouvrage.

Dans cette perspective, l’objet de la plus lointaine visée de l’éthique, à savoir le Souverain Bien comme bonheur et félicité, doit être à la fois le sens d’une espérance active et transformatrice, et le contenu d’une expérience actuelle et présente. Celle-ci est l’expérience du désir comblé ou du « souhait exaucé », et elle constitue la substance de la cinquième partie du Principe Espérance.

3. Les conceptions de l’être comblé et le monde adéquat

Pour Ernst Bloch on peut définir différentes manières d’être comblé en décrivant quelques idéaux de la perfection morale. Moins qu’à des œuvres culturelles ou à des systèmes, c’est à quelques « types » ou « paradigmes » de conduites parfaites que songe ici l’auteur. C’est ainsi qu’il décrit l’attitude qui privilégie dans la vie la fermeté de la volonté ou la contemplation, la solitude ou l’amitié, l’individu ou la communauté. Les paradigmes les plus marquants sont ceux de « l’existence dangereuse » ou de « l’existence heureuse ». Contre les vues réductrices de Nietzsche, Ernst Bloch rappelle (P.E., t. III, p. 23-24) que le véritable bonheur n’est ni médiocre ni bourgeois « Car, contrairement à la vie dangereuse, le bonheur ne se traduit il pas par un grand Oui à l’être humain et à sa concentration ? […] le bonheur se confond avec l’équilibre parfait ou l’heureux rapport entre le dedans et le dehors, mieux connu sous le nom glorieux de joie. La joie est la noblesse du bonheur » (t. III, p. 25).

C’est en fait ce contenu de bonheur et de joie qui constitue pour Ernst Bloch le plus haut des paradigmes de la conduite parfaite, le plus haut et le plus concret, le plus riche de tous les modèles existentiels. S’il en est ainsi, c’est que « le bonheur est un signe que l’homme n’est pas hors de soi, mais qu’il arrive à soi et à ce qui est sien, et donc à notre Maintenant et à notre jour » (p. 27).

Il s’agit là, on le voit, de la réalisation même du « souhait », réalisation et exaucement de cela qui a été poursuivi par la fonction utopique à travers toutes les œuvres et toutes les actions. Ce à quoi accède la joie est à la plénitude de « l’instant exaucé ».

L’homme accède alors à l’Identité concrète, c’est-à-dire à « l’adéquation » avec lui-même. Pour illustrer cet accord et ce sens, Ernst Bloch consacre un beau et long chapitre à la musique : « Le franchissement et le monde le plus intensément humain qui soit : dans la musique » (§ 51). Le propos de cet art est « de chanter et d’invoquer cet Essentiel dans lequel l’Humain rencontre son vrai visage » (p. 189).

Au-delà de ce franchissement purement esthétique du donné, il est possible de vivre et d’expérimenter effectivement dans l’existence l’ultime « contenu du Souhait et le Souverain Bien » (§ 54). Car, au sommet de tous les idéaux qu’on peut repérer à travers l’histoire, se trouve finalement un Souverain Bien défini comme « la concordance parfaite de l’homme avec lui-même », c’est-à-dire l’objet utopique qui, étant devenu identique au sujet, cesse d’être un objet. Cette identité du sujet et de l’objet constitue en même temps l’identité du Souverain Bien et de la félicité (p. 492-493).

Ce qui est alors atteint est le véritable objet du Carpe diem. Non la jouissance superficielle et éphémère de l’hédonisme classique, mais l’accès à une éternité de l’Instant et du Présent. Le véritable but suprême est dès lors le Carpe ternitatem in momento, saisis l’éternité dans l’instant. Ernst Bloch évoque aussi la formule : « Arrête-toi ». Saisis la plénitude parfaite de l’instant présent et cela dans sa dimension d’éternité et de signification permanente. Ici se relient, selon Ernst Bloch, la durée, l’unité et le but final, c’est-à-dire l’accès permanent à l’unité et à la réalisation effective du but final.

Ce qui se réalise alors, dans l’Instant exaucé, c’est, dans le langage d’Ernst Bloch, le Meilleur; ou le Mieux, qui est aussi le Bien suprême.

Le Meilleur, qui est la valeur la plus haute et qui fut le mieux anticipé par la musique, devient réalité lorsqu’à été dépassée l’opposition du Sujet et de l’Objet. C’est l’unité sujet-objet, inscrite dans la matérialité et la réalité du monde, qui constitue le noyau de l’Instant. Celui-ci est aussi bien « le jour du Nunc », du Maintenant, c’est-à-dire la Présence du Présent. L’être n’est plus seulement un être, il est l’être-là, dans la plénitude de sa présence existentielle à soi et au monde. « Et c’est tout cela qui concerne le visage humain, ou Humanum révélé. » C’est tout cela, aussi, qui constitue le matériau de la plus haute possibilité du monde naturel à s’accorder au travail de valorisation effectué par le Sujet.

6. Hypothèse

Poursuivant son analyse, Ernst Bloch tente de montrer que la nature et ses phénomènes peuvent en effet devenir les « chiffres », les signes symboliques et objectifs à la fois, de tous les contenus de la conscience utopique dans sa poursuite du Bien suprême. L’unité sujet-objet, indispensable à la réalisation de la joie et du bonheur, ne serait pas possible si la nature ne comportait pas des éléments et des dialectiques, des latences et des possibilités en concordance avec les dialectiques et les possibilités de la fonction utopique en l’homme. Et, selon Ernst Bloch, seul le marxisme, par sa doctrine de la société sans classe, a pressenti cette unité de la nature et de l’homme, seule la société sans classe réalisera cette Présence de l’Instant exaucé, et rendra possible l’instauration du véritable visage humain (t. III, § 55).

(Robert Misrahi – Qu’est-ce que l’éthique)

Le Bonheur et la société non répressive (Herbert Marcuse, 1898-1979)

C’est précisément en mai 1968 que paraît la traduction française d’Éros et civilisation (publié d’abord à Boston en 1955). Le contexte historique jeta une lumière nouvelle sur cet ouvrage qui, en 1955 et aux Etats-Unis, se présentait simplement comme une enquête philosophique sur la pensée de Freud. La lumière nouvelle était celle de l’utopie, non pas comme simple conviction mais comme doctrine réflexivement fondée.

1. Rappel et critique de la doctrine freudienne

En effet, ce que Marcuse étudie dans l’œuvre de Freud n’est pas tant la psychanalyse en général, comme thérapeutique et comme doctrine de l’inconscient, que la psychanalyse dans son rapport au bonheur. Et parce que cette doctrine concerne à la fois l’individu et le groupe social, on peut dire que Marcuse étudie la signification éthique et politique de la psychanalyse dans son rapport au bonheur. Mais l’inspiration utopiste consiste précisément à relier la question unitaire d’une éthique politique et la question concrète des conditions du bonheur.

Or, selon la thèse de Freud clairement mise en évidence par Marcuse, la formation de la civilisation exige le sacrifice des instincts : « Le bonheur, dit Freud, n’est pas une valeur culturelle » (Eros et civilisation, p. 15). Et Marcuse précise ainsi la pensée du fondateur de la psychanalyse : « Le bonheur doit être subordonné à la discipline du travail en tant qu’occupation à plein temps, à la discipline de la reproduction monogame et aux lois de l’ordre social. Le sacrifice systématique de la libido, son détournement rigoureusement imposé vers des activités et des manifestations socialement utiles est la civilisation » (p. 15).

C’est donc la question du bonheur qui est ainsi placée par Marcuse au centre de la psychanalyse et au centre de sa propre réflexion.

En un premier temps, Marcuse se veut disciple de Freud, comme il reste disciple de Marx. Avant de dépasser ces deux doctrines vers leurs prolongements utopistes et pleinement libérateurs, il souhaite établir ce qui en elles constitue un socle irréversible. C’est en ce sens qu’il donne son plein accord à l’idée selon laquelle la civilisation repose d’abord sur une répression des instincts, c’est-à-dire sur la sublimation d’une part importante de la libido. Mais très rapidement il précise sa position et se démarque de ce que l’on pourrait appeler le réalisme freudien. Si, pour Freud c’est l’essence même de la civilisation de reposer sur la répression telle que nous la connaissons, il n’y a là, pour Marcuse, qu’un simple fait. Si « le développement du progrès semble lié à l’intensification de la servitude », c’est que celle-ci devient d’autant plus rigoureuse qu’elle est superflue dans ses formes actuelles. La répression radicale et douloureuse appartient pour Freud à l’essence même de la civilisation, alors que, pour notre philosophe, la forme et l’intensité de la répression développée dans la société industrielle ne sont qu’un fait, et ce fait est susceptible de se modifier.

Certes, « la notion d’une civilisation non répressive ne sera pas discutée en tant que spéculation abstraite et utopique ». Et Marcuse ajoute qu’il souhaite reprendre la discussion de l’œuvre de Freud pour montrer qu’elle contient déjà par elle-même les éléments qui permettraient d’assouplir le lien entre répression et civilisation, et il affirme que, déjà dans la réalité sociale contemporaine, « les réalisations même de la civilisation répressive semblent créer les conditions préalables à l’abolition progressive de la répression » (p. 17).

Malgré ces affirmations prudentes (défense du freudisme et distance par rapport à l’idée d’utopie), le contenu effectif de la doctrine de Marcuse nous semble se situer bien au-delà de la psychanalyse classique, et cela dans une perspective utopiste.

Le point doctrinal de la psychanalyse, qui est ici décisif, est la théorie du principe de réalité opposé au principe de plaisir. Marcuse voit bien que, selon Freud, la civilisation exige, pour sa propre réalisation, que le plaisir soit sacrifié et qu’il y a une opposition fondamentale et radicale entre bonheur et société. Si le bonheur est défini comme la satisfaction intégrale des besoins, et si la liberté est définie comme la sécurité obtenue par les lois de la cité, alors, selon Freud, bonheur et liberté sont opposés. Mais ce fait concerne le domaine de la conscience. Marcuse propose qu’on examine de plus près ce que Freud dit de l’inconscient : on constate alors un rapprochement paradoxal entre bonheur et liberté, entre « plaisir » et « réalité ». Pour Freud en effet (selon Marcuse) l’inconscient soutient l’identification du bonheur et de la liberté, c’est-à-dire du plaisir et de la réalité. L’inconscient conserve le souvenir des étapes passées du développement individuel, étapes au cours desquelles la satisfaction intégrale a été obtenue; et ce passé revendique sa propre répétition dans l’avenir, il revendique sa réalisation future : « il crée le désir que le paradis soit recréé sur la base des réalisations de la civilisation » (p. 29).

Ainsi, pour Marcuse (et, selon lui, pour Freud), la mémoire de la libido satisfaite se prolonge en désir proversif, en désir de re-création du bonheur. La référence au passé le plus profond de l’individu et de son désir est déjà la préparation d’une libération future, ou l’anticipation d’un état futur à la fois réel (libre) et heureux.

La doctrine freudienne de l’instinct de mort et de la tendance du vivant à retrouver l’état de l’inertie minérale n’est pas une difficulté pour Marcuse. Selon lui, le principe du Nirvana (recherche de l’insensibilité) est destiné à combattre la douleur et les tensions, et doit donc être considéré comme étant au service de l’instinct de vie, c’est-à-dire Éros.

Ce qu’il y a donc lieu de critiquer chez Freud, ce ne sont pas les analyses des instincts et la théorie de l’incons-cient, c’est plutôt (pour Marcuse) la tendance de Freud à présenter comme des processus biologiques et essentiels ce qui est le fruit d’une évolution historique et comporte une part importante de contingence.

2. Sublimation répressive et sublimation non répressive

C’est ainsi que nous en arrivons à la doctrine centrale de Marcuse : il ne conteste pas qu’il y ait un lien entre répression et civilisation, il conteste que ce lien ne puisse revêtir que la forme contemporaine, et que le fait de la répression totale dans la civilisation industrielle soit l’expression d’une nature essentielle du processus de civilisation.

Pour Marcuse, en effet, il doit pouvoir être possible de retrouver, de recréer l’unité du plaisir et de la réalité, c’est-à-dire l’unité paradisiaque du bonheur et de la liberté. Mais pour ce faire, il convient auparavant de reconsidé rer la nature véritable de la répression.

Si l’on peut appeler « répression fondamentale » les « modifications » des instincts qui sont nécessaires pour que l’humanité survive comme civilisation, on doit appeler « sur-répression » les restrictions rendues nécessaires par la domination sociale. Il y a, selon Marcuse, une différence essentielle entre ces deux formes de la répression. Tandis que la première découle effectivement, comme le pensait Freud, du principe de réalité, la seconde découle d’un nouveau principe que souhaite introduire Marcuse, et qui est « le principe de rendement » (p. 42). Selon Marcuse, la pénurie n’est pas l’origine d’une nécessaire répression, mais le résultat d’une nouvelle forme de la répression qui est destinée à accroître la domination de la société sur les individus et, en les contraignant au travail, à accroître par là même les profits. La « domination » est différente de l’exercice rationnel et civilisé de l’autorité, puisque cette domination a pour but non pas la redistribution collective et équitable des richesses produites, mais le maintien d’un groupe ou d’un individu dans une « situation privilégiée ». La domination, imposée par la violence ou par le consentement, vise donc non pas la rationalisation de la vie sociale mais l’instauration, la défense et l’accroissement des « privilèges ».

On voit ici la référence ou la fidélité marxiste de Marcuse. Il souhaite allier la critique marxiste de l’économie et la critique freudienne de l’affectivité. Pratiquement cet effort de synthèse dans la perspective d’une plus grande justice et d’un plus grand bonheur entraîne Marcuse au-delà de la doctrine freudienne. Pour Marcuse, le principe de réalité ne saurait être défini d’une façon abstraite : la société industrielle exprime, par le principe de rendement, une forme particulière de ce principe de réalité, mais elle révèle en même temps la contingence même de ce principe de rendement. Il est destiné non à promouvoir la civilisation mais à établir la domination.

En effet, si libre cours était donné aux désirs des sens, toute l’énergie de la libido serait absorbée par le plaisir, et plus aucune énergie ne serait disponible pour le travail social. Le refoulement est nécessaire à la « désexualisation » de l’organisme, celui-ci ne pouvant être utilisé comme « instrument de travail aliéné », s’il est spontanément livré à son pouvoir érogène généralisé. Ainsi, selon Marcuse, c’est le seul principe de rendement, et non pas l’essence de la libido comme telle, qui appelle un refoulement supplémentaire, indispensable à l’instauration de la domination et du profit. Cette organisation a des conséquences rétroactives sur la sexualité elle-même : « l’unification des instincts partiels et leur soumission à la fonction de reproduction altère la nature même de la sexualité : d’un  » principe  » autonome régissant tout l’organisme, elle est transformée en une fonction temporaire spécialisée, en un moyen pour réaliser un but ».

À partir de cette critique sociale de la principale thèse psychanalytique, Marcuse peut formuler sa propre conception de la répression. Pour lui, la « répression primaire » est seule indispensable pour garantir le progrès civilisa-teur; elle manifeste en même temps le pouvoir unificateur de la libido, ce pouvoir de rapprochement humain que Freud reconnaissait à Éros. Mais Freud était également sensible à ce qu’il appelait le pouvoir destructeur d’Eros. C’est pourquoi il pensait qu’une répression rigoureuse était finalement indispensable au progrès. Marcuse, au contraire, reconnaît l’utilité de la répression primaire : elle rend possible la civilisation en même temps qu’elle accroît le plaisir, et elle exprime en effet la puissance unificatrice d’Eros. Mais à cette répression primaire s’ajoute une « répression supplémentaire » : elle est indispensable non à la civilisation mais à la domination, et elle semble exprimer le pouvoir destructeur d’Éros, ce pouvoir qui doit être combattu pour le bénéfice de la société de rende-ment. Sous ce principe, et sous sa loi, la société est stratifiée d’après le rendement économique et compétitif de ses membres. La société est alors tout entière orientée vers le gain et la concurrence, dans un processus d’expansion constante (p. 50). Il est donc clair que le conflit entre sexualité et civilisation ne découle pas de l’essence de la libi-do, comme le croyait Freud, mais d’une organisation historique et particulière de la société qui impose la domination politique et le rendement économique au détriment de la sexualité et de l’érotisation du corps. La contradiction fondamentale n’oppose donc pas Éros et la civilisation, mais Éros et une civilisation aliénée. Pour Marcuse il ne saurait donc y avoir de contradiction essentielle entre le Désir et la Loi, entre le Plaisir et le Travail.

C’est seulement de façon contingente et historique que la « conscience morale » se fait la complice du principe de rendement et s’avère être en réalité toute pénétrée de l’instinct de mort : « l’impératif catégorique que le surmoi impose demeure un impératif d’autodestruction ».

Mais le caractère simplement historique de la sur-répression permet d’envisager son dépassement. Pour Marcuse, les ressources désormais disponibles, grâce à l’industrialisation et à l’automation, rendent possible « un changement qualitatif des besoins humains ». Tout en conservant le vocabulaire freudien, Marcuse affirme cependant que la rationalisation du travail tend à diminuer la quantité d’énergie instinctuelle canalisée vers le travail aliéné, et permet donc d’envisager la libération d’une énergie qui serait désormais consacrée « au libre jeu des facultés individuelles » (p. 88). C’est donc en fait « au-delà du principe de réalité » que Marcuse nous conduit, et non plus, comme Freud, « au-delà du principe de plaisir ». C’est ici que la pensée de Marcuse révèle toute sa puissance anticipatrice et créatrice.

3. La réhabilitation de l’imaginaire

En même temps que la civilisation occidentale produit une rationalité définie par le principe de rendement, elle laisse entrevoir « une forme supérieure de la raison qui est l’exacte négation de ces caractères [rendement et domination] puisqu’elle est réceptivité, contemplation, plaisir » (p. 119). Ainsi, pour Marcuse, ce sont les structures mêmes de la société industrielle qui permettent le surgissement d’une « image de la rédemption du moi », image qui est à l’opposé de celle du moi producteur. Lorsque les institutions vouées au rendement seront devenues caduques, ce seront aussi les formes de la sexualité réprimée qui deviendront caduques. Par l’évolution même de la société, la sexualité libérée cessera d’être réduite à la violence ou à la perversion, principaux résultats du refoulement. Pour Marcuse, il est possible d’envisager un développement non répressif des instincts à partir de leur propre développement historique.

Mais c’est aussi, et principalement, à partir des « forces mentales qui, selon Freud, demeurent par essence hors de l’influence du principe de réalité », c’est à partir de ces forces de l’inconscient que se produira l’émergence d’une civilisation non répressive. Marcuse prête donc la plus grande attention au phénomène et au domaine de l’imaginaire. Avec une force particulière, il met bien en évidence le rôle fondamental de l’imagination, et cela dans une perspective finalement plus synthétisante et plus dynamique que celle de Freud. L’imaginaire n’est plus ce domaine simplement irréel, inutile, et refoulé hors du monde par le principe de réalité, il est au contraire le lieu d’une anticipation où se réconcilient l’expérience réellement vécue et la satisfaction non inhibée, le réel et le plaisir. L’imagination (ou imaginaire) conserve en effet, selon Marcuse et Freud, le souvenir d’un passé « sub-historique » dans lequel étaient unifiés l’individu et l’espèce, le plaisir et la réalité, le particulier et l’universel.

La fonction de l’imagination n’est donc pas seulement de fuir le réel et de le compenser, elle est aussi de représenter la synthèse du réel et du plaisir, et d’anticiper une mise en œuvre réelle de cette synthèse forte entre la liberté et le plaisir.

L’imagination a donc pour Marcuse une valeur de vérité. Elle révèle la possibilité et, dirions-nous, la désirabilité de la réconciliation de l’individu avec le tout, du désir avec la réalité, et du bonheur avec la raison. Cette synthèse à la fois désirable et réalisable est la forme libérée de la libido. Celle-ci devient alors Eros, et ce qu’elle envisage, désire et anticipe est une « réalité érotique » (p. 133). A la différence de Freud, Marcuse affirme la possibilité d’une libération de l’imaginaire par rapport à l’ancienne puissance répressive du principe de réalité. L’imagination n’est plus pour lui le réceptacle du fantasme ou de l’instinct refoulé, mais la matrice de l’avenir. Ce n’est pas seulement dans la mémoire inconsciente et le passé sub-historique que se rencontrerait la synthèse du plaisir et de la liberté, du bonheur et de la réalité, c’est aussi dans la réalité historique présente et future. Pour Marcuse, il est possible et impérieux désormais de mettre en œuvre un principe de réalité non répressif, principe issu de l’imagination et destiné à l’expérience réelle. Ainsi : « La valeur authentique de l’imagination concerne non seulement le passé, mais aussi le futur : les formes de la liberté et du bonheur qu’elle évoque tendent à libérer la réalité historique » (p. 134).

On peut ici songer à l’art, et Marcuse se situe clairement par rapport à lui. L’art exprime toujours le retour du refoulé et l’unité du bonheur et de la réalité, mais celle-ci reste cependant fictive; et, parce que l’art est toujours une forme de la jouissance, il produit la réconciliation (la « purification », catharsis, selon Aristote) et finit par neutraliser ou gommer le caractère tragique du réel et l’horreur de certaines réalités. Finalement, l’art aboutit à un nouveau refoulement, à une nouvelle répression des instincts et du plaisir par une réconciliation qui est un consentement et un acquittement.

L’art à lui seul n’est donc certainement pas ce qui peut donner corps à une nouvelle réalité qui serait à la fois libre et heureuse. Pour parvenir à la création d’une telle réalité il faut au contraire (et avant toute nouvelle forme d’art) transformer à la fois les institutions (en supprimant leur lien à la compétition et à la domination) et les individus (en changeant leur rapport à l’imagination érotique).

C’est très explicitement que Marcuse relie le « Grand Refus » de la répression et l’idée d’Utopie (p. 135). Mais il a raison de récuser cette idée d’utopie lorsqu’on lui donne le sens d’un avenir irréalisable. Tout au contraire, la réalisation d’une société non répressive est parfaitement possible, à la condition que certains concepts soient précisés. La réalisation d’une telle société ne dépend pas de l’instauration de l’abondance pour tous, mais de la suppression de cette part de répression uniquement destinée au rendement. Il s’agit seulement, selon Marcuse, de supprimer la sur-répression : or elle devient inutile dans une société industrielle avancée qui aurait su vaincre la pénurie. C’est le travail aliéné qui, dès lors, serait supprimé. Mais le principe de réalité, la nouvelle rationalité, continuerait de promouvoir la civilisation et le progrès. Les conditions techniques et sociales de cette victoire contre le travail aliéné sont aisément formulables : automatisation intensive, réduction du temps de travail, interchangeabilité des fonctions. Avec la fin du travail aliéné, on verrait donc la fin de la sur-répression des instincts, mais non pas de leur rationalisation et de leur socialisation. A la fin « … la relation antagonique entre le principe de plaisir et le principe de réalité se modifierait en faveur de celui-là. Éros, les instincts de vie connaîtraient une libération sans précédents » (p. 138). Et cette libération d’Éros pourrait inversement fonder des relations de travail parfaitement neuves et gratifiantes.

4. Temps libre et poésie, Narcisse et Orphée

Mais comment sont conciliables la rationalisation des instincts, indispensable à la civilisation, et la libération de l’imaginaire et de l’érotique, indispensable au bonheur ?

La charnière du problème, et aussi de sa solution, réside dans la question du temps. Si l’instauration simultanée de la civilisation et de la rationalisation du travail s’accompagne des trois mesures précédemment citées (automation, réduction du temps de travail, interchangeabilité des fonctions), la nouvelle civilisation permet de dégager une part considérable de ce que l’on appelle « le temps libre ». C’est précisément dans ce temps libre, et par conséquent en dehors de la sphère du travail aliéné, que peut se réaliser une autre modalité de l’existence.

Dans ce temps libre, qui pourrait constituer la majeure partie de l’existence, pourrait aussi s’instaurer une nouvelle finalité, une nouvelle forme de la lutte pour l’existence : elle serait la « lutte concertée contre toute contrainte exploiteuse imposée au jeu libre des facultés humaines, et aussi la lutte contre le labeur, la maladie et la mort ».

Ce qui se met ainsi en place est une réorientation de l’existence vers de nouvelles valeurs, et l’effort pour instaurer une toute nouvelle expérience de l’être et de l’existence. Cette nouvelle expérience, cette nouvelle modalité de la vie et du principe de réalité ne peuvent être décrites seulement par les termes réalistes qui évoquent la satisfaction des instincts. Le nouveau monde réel et la nouvelle expérience ne peuvent être décrits et compris que s’ils sont places sous la lumière de ces deux mythes que sont les personnages de Narcisse et d’Orphée. C’est par la compréhension des implications de ces figures imaginaires que nous serons en mesure de comprendre la nouvelle réalité vécue et déployée dans une société non répressive.

Si le personnage de Prométhée symbolise la civilisation technicienne dans la mesure où le héros, volant le feu aux Dieux, rend possible le développement de l’humanité, les deux images de Narcisse et d’Orphée symbolisent un tout autre domaine de l’expérience humaine : celui de l’amour et celui de la poésie. Pour Marcuse, Orphée et Narcisse « .. ne sont pas devenus les héros culturels du monde occidental : leur image est celle de la joie et de l’accomplissement; leur voix est celle qui ne commande pas mais qui chante; leur geste, celui qui offre et qui reçoit; leur acte, celui qui est la paix et qui met fin au labeur de la conquête ; surmontant le temps, ils unissent l’homme à Dieu, l’homme à la nature » (p. 144). En effet, Narcisse n’est pas seulement le héros qui, dans la mythologie grecque, se refusait à l’amour des nymphes et s’éprenait de sa seule image dans la fontaine; il est aussi celui qui affirme la nature entière et le corps même du sujet comme obiet d’amour et de ravissement. Sous la plume de Rilke (dans Les Elégies de Duino), Narcisse rêve au paradis et à « l’intime harmonie » de chaque être, il désire ardemment retrouver ce paradis qui, avec une sorte d’éternité, « demeure sous l’apparence ».

Ce qui s’exprime ainsi à travers le mythe antique, ou à travers la poésie de Rilke, de Baudelaire ou de Valéry, est un tout autre domaine de l’existence que celui du pouvoir et de l’efficacité rentable. Ce domaine est, selon les termes mêmes de Marcuse, celui de la rédemption du plaisir, de l’arrêt du temps et de l’absorption de la mort. Si l’on évoque Baudelaire (et son poème « L’invitation au voyage » dans Les Fleurs du mal), on songera à ce lieu où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Ici, le repos s’allie au mouvement, ils résident dans leur propre plénitude, et ils expriment une sensibilité qui, selon Marcuse est « jeu et chant ».

La puissance du chant, c’est-à-dire de la poésie active, est exprimée par le personnage d’Orphée. Par son chant et sa musique, il fait cesser la violence, il anime les bois et les pierres, il parle le langage des animaux, il met en mouvement toutes les forces de la nature. Et s’il les met en mouvement, s’il les anime, c’est « pour qu’elles participent à la joie d’être là » (p. 148).

Le dépassement de la violence et l’émergence de la joie sont, pour Marcuse, l’œuvre d’Eros. La libération des puissances de joie est l’œuvre d’un Éros libéré. Ici, à côté de la figure mythologique de Narcisse, on peut évoquer le concept freudien de narcissisme primaire. Mais Marcuse montre bien que ce narcissisme originel n’est pas réduc tible à l’auto-érotisme; il implique bien plutôt une érotisation du monde et du corps total, et un sentiment d’union entre le monde et le moi.

Cette interprétation est intéressante en ce sens qu’elle permet à Marcuse de proposer une autre conception de la sublimation que la conception répressive. Marcuse voit en effet dans le narcissisme généralisé un mode de sublimation non répressive, « une sublimation provenant plutôt d’une extension que d’un détournement contraignant de la libido ».

Quoi qu’il en soit, les images mythologiques de l’amour de soi et du monde, ainsi que de la poésie vivifiante et unificatrice, sont la meilleure expression symbolique d’un bonheur auquel permet d’accéder la libération d’Éros. Ce qui est proposé par la figure d’Orphée, c’est que le langage soit compris comme un chant heureux et gratuit, et non pas comme un outil de domination ou d’exploitation; c’est aussi que le travail soit déployé non plus comme un labeur et une aliénation, mais comme un jeu, libre et créateur. D’une façon complémentaire, la figure de Narcisse propose que la nature et la vie soient perçues dans leur beauté et comme beauté, tandis que l’existence serait non plus course au rendement, mais libre contemplation.

Le travail comme jeu, le langage comme poésie, l’existence comme contemplation de la beauté du monde et des êtres, la synthèse du mouvement et du repos, l’omniprésence et l’intemporalité de la joie d’être là, tous ces éléments constituent à la fois l’esquisse d’un paradis imaginaire et les constituants réels d’une société non répressive qui aurait su comprendre enfin que la vocation du moi est la libération d’Eros, et que son fruit est le bonheur même et l’union avec le Tout.

5. La transformation de la sexualité

Cette libération d’Eros correspond en fait à une profonde transformation de la sexualité. La réduction du temps de travail, en limitant la quantité d’énergie sexuelle détournée vers la production, permettrait le déploiement d’une sexualité sans contrainte. La sexualité serait transformée, métamorphosée en Éros.

Dans ces conditions, l’énergie érotique déborderait les limites traditionnelles de l’institution, les individus donneraient libre cours à la sexualisation de leur propre corps dans son intégralité, ainsi qu’à la sexualisation des relations de travail et des relations au monde. « Tout le corps deviendrait un objet de cathexis, une chose pour jouir, un instrument de plaisir » (p. 176). Cette généralisation de l’érotisation du monde et des êtres ne s’exprimeraient pas par la violence et l’explosion d’une sexualité débridée, puisque celle-ci aurait cessé d’être refoulée, et puisqu’elle s’exprimerait dans des institutions transformées et, sans révolte ni brutalité, au-delà de ces institutions. On assisterait alors, selon Marcuse, à une « expansion » plus qu’à une « explosion » de la libido. C’est seulement dans une société répressive que la sexualité s’exprime, comme sexualité réprimée, par les perversions, la violence et le sadisme. Au contraire, dans une société non répressive, la sexualité transformée n’a pas à s’exprimer comme défoulement et elle peut se déployer comme expansion. Ce que la réactivation des désirs de l’enfance et de l’imagination produit alors n’est pas une régression mais une anticipation : cette réactivation, cette libération véritable d’Eros annonce plutôt « la proximité d’un bonheur qui a toujours été la promesse refoulée d’un avenir meilleur » (p. 178).

Il conviendrait alors, selon Marcuse, de se faire une autre conception de la sublimation que la conception freudienne classique. Marcuse propose de définir une sublimation non répressive : elle s’exprimerait par l’érotisation du corps entier, par le dépassement de la génitalité et de la fonction reproductrice, par l’érotisation de la culture et des relations sociales en général. Cette sublimation se produirait sans désexualisation, et cependant elle se déploierait dans le cadre d’une rationalité pacifique et d’une culture de haut niveau.

On retrouverait ainsi les conditions indispensables au déploiement d’un Eros orphique et narcissique. Cela signifierait concrètement une réactivation de la sexualité polymorphe, sans interdits ni refoulement, en même temps qu’une extension des activités de jeu. Car « c’est le but et non le contenu qui fait qu’une activité est jeu ou travail » (p. 187).

Ainsi, dans une société non répressive ayant libéré de grandes plages de temps libre, pourrait se déployer une sublimation non répressive qui serait en mesure à la fois de « poétiser » la nature et l’existence et de rendre érotique le monde, les êtres et leurs relations. La nature serait dès lors non plus un terrain d’exploitation mais un «  » jardin  » qui pourrait croître tout en permettant aux êtres humains de se développer ».

On le voit, Marcuse organise toute sa réflexion dans la perspective de l’avenir, et de « l’avenir meilleur ». Tout en inscrivant ses anticipations dans le sol réel de la structure érotique des individus, et du progrès effectif de la techno-logie, il transcende la pure actualité des institutions telles qu’elles sont données, et il propose un modèle social et existentiel qui serait en mesure d’allier enfin le bonheur et la réalité, le plaisir et la liberté, l’individu et la société. Et, parce que ce n’est plus seulement la nature mais l’existence entière de chacun et du plus grand nombre qui serait transformée en « jardin », on peut bien dire que la vision de Marcuse, aussi réaliste soit-elle, est une véritable vision utopiste.

6. Idéologie et utopie, Karl Mannheim (1893-1947)

On pourrait dès lors penser qu’il y a là l’objet d’une grave critique : l’idéal décrit par Marcuse n’est-il pas en effet une simple utopie, le terme étant pris cette fois dans sa signification traditionnelle d’idéal inaccessible et irréalisable ?

Cette critique ne saurait être pertinente si l’on n’a pas auparavant défini l’utopie, non pas selon son acception populaire, mais selon son acception philosophique. Sans pouvoir étudier en détail la thèse fondamentale de Karl Mannheim, exposée dans Idéologie et utopie, et selon laquelle c’est « l’idéologie » au sens marxiste qui s’oppose à sa propre réalisation, tandis que « l’utopie » au contraire informe et annonce l’avenir, nous pouvons au moins illustrer la fécondité de cette thèse en examinant la pensée du grand utopiste contemporain Ernst Bloch. Et s’il s’avère qu’il est en effet fondé à faire reposer tout le dynamisme de l’histoire sur l’espérance utopique, alors la pensée utopiste de Marcuse, comme celle de Buber, sera justifiée et étayée dans sa signification historique.

Ce qui resterait en suspens, cependant, est la validité de la conception réaliste du bonheur, exclusivement définie en termes de sexualité, fût-elle « érotique ». Mais ce point décisif sera amplement examiné dans les parties troisième et quatrième. Pour le moment, examinons la pensée d’Ernst Bloch.

(Robert Misrahi , Qu’est-ce que l’éthique)

La réciprocité dans la relation Je-Tu (Martin Buber, 1878-1965)

Avant que ne se développe en France et en Angleterre une pensée du bonheur soucieuse en même temps de justice et de libération pour tous (chez J.C. Powys et chez A. Camus), on voit se constituer dans l’Allemagne démocratique de Weimar, autour des années 1920, puis en exil (durant la période nazie et après la guerre), une pensée utopiste qui est en fait une nouvelle réflexion sur le bonheur.

Tandis qu’Ernst Bloch (dont nous reparlerons plus loin) publie L’Esprit de l’utopie en 1918, Martin Buber publie en 1923, à Francfort, Je et Tu (Ich und Du).

Ce livre, bien que rarement évoqué, aura une influence considérable sur le développement de la question des relations à autrui et de la communication, durant tout le XXe siècle, à travers la philosophie de l’existence et, d’abord, dans l’œuvre de Jaspers (Philosophie, liv. II, « Éclairement de l’existence », Première division : « Moi-même en communication et dans mon historicité »).

Certes, la référence première de Martin Buber est la Bible hébraïque et son propos initial est de rénover le judaïsme (comme Kierkegaard tenta de rénover le christianisme). Mais, à partir de la référence au « face-à-face », Moïse avec Dieu, Buber est amené à développer pour elle-même l’analyse de la relation à autrui, et c’est dans cette analyse que réside la véritable fécondité de sa pensée. Non seulement le philosophe éclairera par sa doctrine de la réciprocité Le Problème de l’homme (1962), mais encore il prolongera cette doctrine vers ses conséquences politiques et utopiques dans Les Chemins de l’utopie (1950).

La réciprocité est donc pour Martin Buber une réalité fondamentale et fondatrice. Elle consiste en une certaine modalité de la relation à autrui, modalité qui s’oppose à la forme courante de la relation dans nos sociétés indus-trielles. Le plus souvent, en effet, l’homme n’est qu’un moyen pour l’autre homme, un moyen d’enrichissement ou d’efficacité, c’est-à-dire finalement un objet. C’est encore à cet état de chose ou d’obiet qu’est réduit l’individu lorsque l’anthropologie contemporaine s’efforce de le connaître. Par la sociologie ou la psychologie, l’homme est réduit à n’être plus que le résultat mécanique et anonyme des forces sociales externes ou des pulsions psychiques internes qui le pressent et le déterminent. L’individu déterminé est alors annihilé, réduit à autre chose que lui-même, réduit précisément à des forces anonymes externes ou à des forces biopsychiques internes. Personnalité, valeur et liberté sont tout simplement niées.

Contre ces relations chosifiantes qu’elles soient issues de l’exploitation et de l’anonymat social, ou qu’elles soient le résultat de connaissances anthropologiques faussement scientifiques, Buber met en évidence la spécificité et l’exceptionnalité de la relation authentique. Celle-ci est exclusivement la relation réciproque.

Une telle relation peut toujours émerger entre deux consciences, lorsque deux individus se perçoivent directement et ne réduisent pas l’autre aux relations et connaissances abstraites qui sont censées le définir mais qui en fait le tra-hissent. Chacun est alors un Je pour l’autre qui est un Toi, ou un Tu. Aucun n’est réductible à sa fonction sociale (ouvrier, militaire, patron, fonctionnaire), aucun n’est réductible à des mécanismes psychologiques (« pulsions », « complexes », tendances, traumatismes, « caractère »). Au contraire, chacun est pour l’autre une conscience en première personne, saisie à travers la relation directe de la deuxième personne. C’est dire que la relation réciproque est la seule véritable relation qui place face à face deux consciences absolues, conscientes de la présence absolue et entière d’une autre conscience.

Cette relation réciproque, réelle et véritable est donc immédiate. Elle est d’abord totale et instantanée : c’est la totalité du sujet qui est posé comme tel par l’autre, et cela dans l’instant même de la rencontre. Celle-ci est immédiate également par un autre aspect : elle est directe, sans médiation, et n’a pas à utiliser des réalités ou des concepts extérieurs et différents pour rendre possible l’accès à l’autre.

L’immédiateté de la relation réciproque entre deux consciences, qui se posent et se saisissent mutuellement comme personnes, ne fait pas de cette relation un événement aveugle : il s’agit au contraire de la plus claire conscience. Martin Buber va même plus loin : la réciprocité est un événement qui se situe entre les deux consciences et non à l’intérieur de chacune d’elle, et cet événement de l’entre-deux est en même temps l’origine de chacun des deux sujets, l’origine de chaque Je. Ce ne sont pas les individus qui sont à l’origine de la relation réciproque, c’est au contraire la relation réciproque qui est à l’origine de chaque ego, de chaque Je.

L’importance de la rencontre est considérable. Non seulement elle instaure et pose donc ego et alter ego, mais en outre elle ouvre une nouvelle période de l’existence. À ce double titre elle est un véritable commencement : elle est le premier moment d’une nouvelle période de l’existence, et elle est le premier événement qui rende possible la conscience de soi et la personnalité. Elle est donc fondement à la fois comme origine temporelle et comme condition de possibilité.

Ce fondement n’est pas un événement formel ou abstrait, il est un acte concret. Martin Buber nomme cet acte la percée. La rencontre, comme inauguration et comme événement absolu, est en effet comme une percée brusque hors du monde ancien des objets et des consciences réifiées, et comme une entrée brusque dans le nouveau monde des consciences véritables reconnues enfin et saisies comme des personnes.

Pour mieux éclairer la spécificité de la rencontre et de la réciprocité, Martin Buber oppose le dialogue véritable et les faux dialogues. Le premier ne peut s’instaurer que sur la base de l’affirmation plénière et immédiate de l’autre comme conscience absolue, toute entière présente : seule la réciprocité entre des intériorités reconnues peut faire émerger le vrai dialogue où chacun écoute l’autre et lui répond effectivement. Au contraire, la relation abstraite entre des individus réduits à leur fonction ou à leur situation empirique, c’est-à-dire à leur extériorité, ne saurait engendrer qu’un dialogue illusoire ou faux. Il sera marqué par la méconnaissance ou par le simple calcul escomptant des résultats, mais fondé sur l’ignorance de l’autre. Souvent (mais non pas toujours) le dialogue politique n’est ainsi qu’un simulacre de dialogue parce qu’il ne s’appuie pas sur une véritable réciprocité. Enfin le faux dialogue par excellence est celui dans lequel chacun des interlocuteurs se borne à attendre que l’autre ait cessé de parler pour reprendre son propre discours au point où il l’avait précédemment laissé. De ces dialogues illusoires ou faux découlent tous les malentendus et toutes les violences.

Seul le dialogue authentique est fécond, parce que seul il se fonde réellement sur la réciprocité, c’est-à-dire la rencontre de deux affirmations mutuelles. C’est pourquoi la réciprocité est l’essence de l’amour. Si Martin Buber croit devoir distinguer un amour céleste et apollinien, et un amour terrestre et dionysiaque, c’est pour insister sur la part d’activité spirituelle qui se trouve dans l’amour véritable. Quoi qu’il en soit, on peut dire que chez Buber la réciprocité fonde l’amour. Mais, par là même, la réciprocité s’avère être le fondement indispensable d’une société qui voudrait réaliser la justice et établir l’harmonie heureuse entre tous ses membres. Sans analyser pour elle-même l’expérience de l’amour, Buber déploie plutôt la conséquence politique de sa conception de la réciprocité. Il s’agit pour lui d’évoquer les utopies sociales et l’histoire des utopies. Ce qui ressort principalement de l’évocation historique opérée par Buber est l’idée fondamentale selon laquelle une société harmonieuse, juste et heureuse est un idéal de perfection parfaitement réalisable, à la condition que cette société soit tout entière fondée sur le principe de réciprocité. Or ce principe, Buber l’a montré, est constitutif de ce qu’il y de meilleur dans les individus humains, et de cela même qui les constitue comme sujets. La réalisation de la société utopique (c’est-à-dire de la société juste et heureuse) ne serait donc en toute rigueur que la réalisation même de l’humanité de l’homme.

(Robert Misrahi , Qu’est-ce que l’Ethique)

INTRODUCTION : LE PHILOSOPHE DEVANT LES CRISES

A l’orée du XXIe siècle, le monde semble déchiré par des crises dont la gravité ne le cède en rien à celle des crises du début du siècle. Les guerres ne sont plus « mondiales » mais elles déchirent cependant tous les continents sous des visages nouveaux, qu’il s’agisse de guerres de religions travesties en guerres nationales, ou de combats d’intérêts travestis en luttes nationales. L’effondrement des empires totalitaires engendre la haine et les conflits locaux, tandis que les progrès technologiques produisent la misère et le chômage, et cela non pas certes par eux-mêmes, mais par l’absence d’une maîtrise de l’économie libérale par la démocratie. La liberté reste ou s’avère le plus précieux des biens, mais elle ne semble pas réussir à organiser les hommes, comme elle ne semble pas réussir à administrer les choses.

Ainsi, dominés par la misère, par la violence ou par le malheur, la plus grande partie de la population mondiale semble vivre, sur le plan économique et social, dans un état de crise permanente. L’exceptionnelle croissance économique de certains pays du Sud-Est asiatique n’est pas en mesure de masquer la crise actuelle du « mondialisme ».

L’Europe, on le sait, n’est pas épargnée. Mais au lot commun de misère et de violence, de délinquance et d’injustice, de guerres et de servitudes, elle ajoute une spécificité culturelle: la crise de la philosophie.

Nous ne pensons pas seulement aux crises des idéologies, c’est-à-dire à l’effondrement des systèmes idéologiques et politiques qui, pendant la première moitié du siècle, inspiraient l’action et croyaient justifier les politiques. Si la religion inspire la politique de certains pays islamiques (qu’ils soient arabes ou non), elle n’inspire plus d’une façon sensible et directe les nations occidentales et, notamment, l’Europe. Les autres idéologies se sont effondrées sous les coups extérieurs de la guerre (comme le fascisme et le nazisme) ou par l’action interne du délabrement et de l’esclavage (comme le bolchevisme).

Derrière ces crises des idéologies, qui voient s’effondrer les systèmes de valeurs qui orientaient l’action publique, se profile une crise plus fondamentale qui affecte la source même de toute valeur et de toute signification : il s’agit de la philosophie elle-même. L’Europe du XXe siècle est le lieu d’une crise majeure de la philosophie qui concerne non pas seulement les contenus de la philosophie, mais l’idée même de philosophie.

La crise de la philosophie, telle qu’elle s’énonce chez Husserl par exemple, accompagne la crise des sciences, et consiste en une interrogation inquiète sur sa propre validité. La philosophie n’étant pas une croyance (ni imposée, ni choisie), elle est amenée à poser d’une façon plus radicale que ne le faisait Descartes, la question de ses fondements, et à examiner ses propres titres d’une façon plus rigoureuse que ne le faisait Kant. Car s’il appartient par essence à la philosophie de s’interroger sans cesse sur ses droits et ses pouvoirs, cette inquiétude et cette exigence sont particulièrement vives après la Seconde Guerre mondiale : nul philosophe ne pouvait éviter la question du rôle (ou de l’absence d’action) de la philosophie face au déferlement de la guerre et de la violence concentrationnaire. La question est tristement contemporaine et toujours valable. Que dit, que peut la philosophie face à la misère, au malheur et à la violence ? Si elle ne peut rien, que vaut-elle ?

Ces questions sont sérieuses. Leur pertinence est corroborée par le développement considérable des philosophies tragiques, au temps même où la philosophie se met en question. À cet égard, l’exemple de Heidegger est symptomatique : il propose de remplacer la philosophie par la « pensée » et la phénoménologie par l’« ontologie », puis il assigne comme but à cette pensée de dire l’angoisse de mourir, le souci pour l’existence et l’appel à une authenticité qui consisterait à songer à sa propre mort comme à l’affaire la plus personnelle et la plus importante qui soit.

Cette doctrine exprime peut-être les angoisses et les violences du XXe siècle, elle n’en exprime pas les désirs les plus profonds, ces désirs de paix et de liberté qui sont au moins aussi significatifs de ce siècle que le désir de mort véhiculé par les philosophies tragiques. Outre Heidegger, ce siècle voit se développer la pensée de Sartre, elle aussi tragique en son fond. Ici, le philosophe semble démuni devant le développement de la « nécessité » sociale et historique, celle des « ensembles pratiques » et de l’économie capitaliste, comme il se sentait « de trop » lorsqu’il écrivait La Nausée, envahi qu’il était par ce qu’il disait être le sentiment de l’absurdité du monde et de la gratuité des choses et des hommes. Antihumaniste comme Heidegger, il désespérait aussi bien de l’homme que de la philosophie. Le fait qu’il menait des combats politiques pour la démocratie, la justice et la liberté ne trouvait aucun fondement dans son œuvre et ne faisait que souligner le divorce entre la réalité et la pensée philosophique, prisonnière de son désespoir et de son interrogation sur elle-même. Où qu’on se tournât, on croyait constater une tragique convergence entre les crises politiques et sociales et la crise fondamentale de la philosophie elle-même.

Pourtant cette apparente convergence entre violence objective et inquiétude philosophique reposait sur un malentendu ou une ignorance. Le malentendu consistait à croire que la réalité effective était la seule possible : violente et tragique; et que la philosophie n’avait pas d’autre tâche que de décrire et d’entériner cette réalité tenue pour unique et nécessaire. Une même attitude de réception et de perception passive était adoptée à l’égard du monde en crise : tout semblait logiquement devoir aller à sa perte parce que tout semblait effectivement en train de se perdre.

Le malentendu consistait à emprisonner la philosophie dans une tâche de consécration de la crise réelle, et à définir la philosophie comme critique de la société et non pas simplement comme critique transcendantale de la connaissance. La crise où se mouvait la philosophie se retournait contre la philosophie dans et par le mouvement où elle s’identifiait à une sociologie déguisée ou à une anthropologie structuraliste. La philosophie en oubliait sa tâche créatrice, ainsi que la dimension inventive et positive de sa contestation.

C’est que le malentendu reposait sur une ignorance, et sur la plus grave des ignorances : l’aveuglement sur soi. La philosophie européenne, enfermée dans la pensée tragique et l’anthropologie déterministe, semblait ignorer toute la part solaire et dynamique de son histoire. Elle semblait ignorer qu’elle avait le plus souvent lié sa tâche critique à une tâche constructrice. Le doute chez Montaigne s’accompagne d’une recherche de la volupté de vivre; les philosophes du XVIIIe siècle critiquent le despotisme et les connaissances sans fondements, mais ils souhaitent construire une société démocratique et un bonheur concret pour tous. Certaines version de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen se font l’écho de cette recherche fondamentale du bonheur. Le XIXe siècle découvre l’existence et approfondit la connaissance du sujet, mais sa démarche critique souhaite déboucher sur une plénitude et sur une signification. Si, dès lors, Schopenhauer, Nietzsche et Heidegger ne sont pas le tout de la philosophie, s’ils n’épuisent pas le champ philosophique, il devient urgent de mieux comprendre les tâches de la philosophie qui furent occultées par la pensée tragique. Il devient urgent de combler notre ignorance sur le développement de la philosophie afin de mieux comprendre son statut et ses tâches véritables.

Le but de la philosophie ne saurait consister à se faire le miroir passif des crises sociales. Sa propre crise, sa propre recherche sur son sens et sur sa validité doit être autonome et créatrice. C’est seulement à partir d’une véritable compréhension de soi, c’est-à-dire de son propre sens et de sa démarche propre qu’elle aura quelque chance d’assumer une responsabilité à l’égard du monde et de se présenter non comme un miroir passif et répétitif d’un monde déjà fait mais comme lumière créatrice d’un monde à construire.

On le voit, le malentendu et l’ignorance proviennent ici de la méconnaissance d’un fait fondamental : le but de la philosophie, sa raison d’être et sa signification résident dans l’effort réflexif pour comprendre et résoudre les crises objectives en commençant par comprendre et résoudre sa propre crise. Ce qu’il convient maintenant de voir est que l’interrogation critique sur elle-même comporte, en ce qui concerne la philosophie, une signification éthique.

Quand elle s’interroge sur sa propre validité, la philosophie pose que sa valeur de vérité comporte des conséquences si graves dans l’ordre de la vie et de l’action, qu’il importe en effet que ses méthodes et ses critères soient l’objet d’une critique rigoureuse. Elle ne souhaite pas se détruire pour se désespérer, mais se critiquer pour se renforcer. Et sa force de pensée, elle souhaite la mettre au service d’une existence plus riche et plus pacifiée, plus significative et plus harmonieuse. On le voit : l’essence et la vocation de la philosophie ne résident pas dans la critique, mais dans l’examen critique des conditions et des voies d’une existence meilleure.

La philosophie est donc éthique par vocation. Les crises qu’elle connaît tout au long de son histoire sont les interrogations légitimes sur la validité des connaissances et des valeurs qui devront permettre une vie meilleure pour le plus grand nombre. L’examen critique n’est donc pas sa propre fin, mais le moyen d’établir d’une façon ferme et assurée des voies nouvelles pour l’existence et pour l’action, lorsque les critères anciens deviennent incertains ou insuffisants, lorsque l’exigence s’accroît avec le Désir.

En d’autres termes, la tâche de la philosophie est de proposer et même d’instaurer des commencements neufs pour l’existence. Et c’est à partir d’une réflexion sur l’irrationalité de la violence objective et sur l’obscurité ou l’incertitude de la conscience de soi que la philosophie se constitue comme ce commencement et ce recommencement de l’existence. Elle ne se borne pas à constater des crises hors d’elle-même et en elle-même, elle part de cette double inquiétude pour construire une vision du monde, un système de valeurs, une orientation qui ouvrent des voies pour l’existence et qui permettent de mieux vivre.

Ces remarques nous conduisent à une question. La philosophie ne serait-elle pas en réalité identifiable à l’éthique elle-même, et celle-ci ne serait-elle pas nécessairement une éthique du bonheur ? Pour préciser cette double question et pour tenter d’y répondre, nous organiserons notre réflexion en quatre temps. Nous suivrons d’abord le mouvement de la pensée classique, de Platon à Spinoza, mouvement par lequel se délimite, se définit et se constitue le domaine de l’éthique comme véritable signification de la philosophie et comme système des doctrines du bonheur.

Nous pourrons alors mieux comprendre les doctrines contemporaines du bonheur, ainsi que leur occultation par la pensée tragique : ce sera le deuxième moment de notre recherche. Le troisième moment, disposant alors d’une information et d’une vision suffisantes, pourra se consacrer à l’examen plus approfondi de l’éthique et de son rapport à l’idée nouvelle d’existence. C’est dans le quatrième moment que nous serons en mesure de proposer enfin une éthique existentielle de la joie, éthique qui s’efforcera d’être à la fois conceptuellement rigoureuse et qualitativement substantielle.

(Robert Misrahi – Qu’est-ce que l’Ethique )

L’ESPÉRANCE ET L’UTOPIE [Ernst Bloch 1885-1977]

C’est dans le contexte pessimiste de ce [XXe] siècle que, d’une façon paradoxale, un philosophe parvient à considérer à la fois les désirs concrets de ses contemporains, et les interrogations philosophiques de l’homme de réflexion: Ernst Bloch, philosophe allemand, exilé aux Etats-Unis, revenu dans l’ancienne République démocratique allemande, puis réfugié dans l’ancienne Allemagne occidentale. L’originalité de son entreprise mérite qu’on s’y arrête un moment.

Passé par le marxisme, mais souhaitant en dépasser le dogmatisme, Ernst Bloch prête une attention neuve à la construction de l’avenir. Contre toutes les philosophies de l’histoire qui, à la suite de Hegel, croient rendre compte d’un passé déjà accompli ou d’un avenir répétitif et prédéterminé, Ernst Bloch s’efforce de comprendre l’avenir comme l’œuvre créatrice des individus et des groupes.

Cette œuvre créatrice s’enracine dans des structures de la conscience individuelle qui impliquent un rapport à des fins qui valent comme souverain bien, et à une visée qui est celle-là même du bonheur. « L’existence dangereuse, correctement saisie, est à l’existence heureuse ce que le feu est à la lumière; c’est le bonheur qu’éclaire déjà la lueur qui sort de la bouche à feu. » (E. Bloch, Le Principe espérance, t. III, Paris, Gallimard, 1991, p. 27.) Seule une telle visée du bonheur, füt-il le plus difficile, le plus dangereux et le plus lointain, peut rendre compte du mouvement de l’histoire. Celle-ci, loin d’être le déroulement plus ou moins dialectique d’une nécessité abstraite et globale, est, au contraire, l’activité des individus tournés vers un souverain bien qu’ils situent dans l’avenir. Celui-ci est l’œuvre des individus dans l’exacte mesure où ils sont toujours portés, dans le présent, par le « souhait » d’un certain idéal à réaliser et par l’« espoir » ou l’espérance de voir un jour l’avènement effectif de cela qui est désiré.

Tout l’effort d’Ernst Bloch est consacré à la compréhension de ce dynamisme créateur. D’une part, il analyse tous les actes de la conscience qui participent à la création de l’avenir et, d’autre part, il décrit toutes les œuvres et les activités qui manifestent cette activité créatrice, ou qui en sont le fruit, dans tous les domaines de la civilisation humaine.

Et d’abord l’activité même de la conscience. Ernst Bloch la situe au premier plan, à l’encontre même de ses compagnons de l’ancienne R.D.A. et au terme d’une réflexion commencée longtemps auparavant durant son exil aux Etats-Unis (entre 1938 et 1949).

Ce qu’il appelle la « catégorie Espérance » rend compte de tous les aspects et de toutes les implications de l’activité de la conscience présente: elle est par essence tournée vers l’avenir et, par définition, vise en cet avenir un bien suprême, une extrême satisfaction, ou la réalisation d’un rêve.

La « catégorie Espérance » se livre d’abord à la réflexion comme étant la présence active et actuelle du « non-encore-réalisé ». La conscience est, par sa structure la plus décisive, toujours habitée par le « non-encore-réalisé » et toujours tournée vers le « front du possible ». Les différentes couches de la catégorie de la possibilité, ainsi que les significations « horizon », « Novum », ou « front », constituent les modalités concrètes du rapport à l’avenir, et c’est ce rapport riche et multiple à l’avenir qui constitue le présent même de la conscience. Ainsi l’action véritable est la mise en œuvre, par la conscience, d’un certain nombre d’attitudes qui rendent compte du lien du présent à l’avenir : le « nouveau », le « devant nous », le « médiatisé » sont des contenus dynamiques et constants de l’activité. Le « présent authentique » comporte toutes ces dimensions et ces tensions créatrices, et c’est pourquoi la conscience est « mouvement ».

Plus radicalement encore, le noyau principal de la conscience utopique, c’est-à-dire de la conscience réelle et réellement consciente de tous ses pouvoirs, est le « franchissement ». Il y a là un vécu dont la signification est primordiale: il implique toutes ces activités de dépassement, de transcendance et de transgression qui, portant la conscience au-delà d’elle-même et de son propre présent, la portent vers son propre au-delà, vers son propre possible qu’elle anticipe pour le réaliser, et qu’elle réalise en l’anticipant.

La « catégorie Espérance » n’est done pas la propension à se perdre dans une croyance en un avenir meilleur. Elle est la structure dynamique d’une conscience définie simultanément par la conscience de la possibilité, le franchissement du présent et le souhait d’un avenir extrême. La substantialité même de la conscience, ce qui fait son existence et son sens, est. en effet. le désir et le « souhait » le mouvement vers la perfection, la plénitude et l’idéal.

Le second axe de la réflexion d’Ernst Bloch illustre bien, par ses réalisations effectives, le sens de cette conscience anticipante. C’est l’imagination qui, alors, entre en jeu. Elle est la médiation entre le désir et l’œuvre, à la fois puissance d’anticipation et puissance de réalisation, puissance visionnaire et puissance créatrice. La richesse des analyses et de la culture d’Ernst Bloch est immense. L’auteur part des rêves éveillés les plus simples, et des désirs vitaux les plus élémentaires, pour parcourir tous les domaines de la création humaine qui permettent de constater l’existence et l’efficacité de ce constant désir d’un avenir si parfait qu’il est comme un bien et un bonheur suprêmes. L’auteur rencontre alors les « images-souhaits » reflétées dans ces « miroirs » que sont, par exemple, les littératures populaires, la danse ou le théâtre, et il analyse longuement ces « épures d’un monde meilleur » que sont la médecine ou la technique, l’architecture ou les systèmes sociaux utopistes. Toutes ces anticipations sont créatrices et fécondes, et toutes impliquent, en effet, l’idée d’une histoire à construire et d’un progrès vers la réalisation d’un bonheur concret digne d’être considéré comme un souverain bien. Il n’est pas jusqu’aux grands systèmes philosophiques où Ernst Bloch n’aperçoive un « paysage du souhait », étroitement relié à la sagesse. Mais les préoccupations de l’auteur sont toujours concrètes et c’est dans la même perspective de souhait, d’espérance et de franchissement qu’il conduit une réflexion sur « la journée de huit heures, la paix dans le monde, le temps libre et les loisirs ».

C’est au terme de cette réflexion, dans le tome III de son grand ouvrage, que s’expriment avec le plus de force les significations de l’ouverture et de l’espérance: il s’agit bien, dans tous ces mouvements de la conscience anticipante et créatrice, d’un souverain bien qui est, comme le bonheur, intuitif et concret, existentiel et absolu.

Le bonheur est alors « l’équilibre parfait ou l’heureux rapport entre le dedans et le dehors, mieux connu sous le nom glorieux de joie ». Ernst Bloch conduit cette description de l’existence heureuse (qu’il a raison de désigner par le beau nom de joie) en analysant quelques-uns des modèles de perfection qui orientent toujours l’action et la vie, telles qu’elles sont décrites par les plus grands créateurs. C’est ainsi qu’existent des « modèles d’adéquation de l’homme avec lui-même », des « paradigmes » du rythme de la volonté ou de la contemplation avec le double éclairage Dionysos-Apollon, ou vita activa-vita contemplativa; existent aussi des « prototypes du franchissement de frontières » avec Faust et le pari de « l’Instant exaucé », des « paradigmes du franchissement de frontières abstrait » à l’exemple de Don Quichotte et de Faust. Mais « le franchissement et le monde le plus intensément humain qui soit » se réalisent dans la musique est l’« Humanum », c’est-à-dire la plénitude de l’espérance humaine.

Ou plutôt, devrait-on dire, commencent à se réaliser dans la musique. Pour Ernst Bloch, en effet, celle-ci est née d’abord comme « un appel lancé à l’adresse de ce qui manque », et qui est situé « de l’autre côté de la frontière ». La musique est ainsi constituée « par le matériau de l’espérance, vivace jusque dans les accents de la souffrance causée par l’époque, le monde, et même la mort ». C’est pourquoi toute musique, et non pas seulement la musique romantique, est toujours expressive, comme on le voit chez Jean-Sébastien Bach ou Josquin des Prés. L’opposition forme-expression affective est absurde car toujours la forme n’est que le moyen « d’atteindre une diction qui surpasse la parole […] et en fin de compte et toujours : la formulation d’un […] appel ». Et ce qui s’exprime ainsi

Il reste que la musique ne fait ainsi que commencer l’expression du plus intensément humain. Selon Ernst Bloch, ce sont les créations religieuses de l’humanité qui expriment pleinement ces désirs de perfection. Mais il appartient aux athéismes, et notamment à celui de Lucrèce et de Feuerbach, à la fois matérialistes et exigeants, de libérer l’humanité de la transcendance, tout en conservant le mouvement et le désir du souhait du meilleur: « C’est Jupiter Optimus Maximus que l’athéisme abolit essentiellement, mais non pas le contenu optatif de l’Optimum Maximum lui-même ». L’élan vers le haut finit ainsi par être un élan vers l’avant, et les choses d’ici-bas se révèlent à la longue moins « invalides » que les choses d’en haut. Ernst Bloch nous rend très sensibles à cette réalité et à cette efficacité du « rêve vers l’avant », et il sait promouvoir simultanément la lucidité et l’enthousiasme, l’ouverture au monde des possibilités réelles et le dynamisme créateur du désir et du rêve.

Ernst Bloch nous appelle au désir de l’extrême et sait nous montrer que seul ce désir est créateur de réalité. Et en ce désir, en cette réalité humaine auto-créatrice, ce qui prend forme est la plénitude parfaite de l’accord avec soi-même. Chesterton, cité par Ernst Bloch, écrivait: « L’homme qui n’a pas, constante à l’esprit, une image optative de sa propre perfection, est aussi monstrueux qu’un homme sans nez. » L’image « optative » désigne ici l’image idéale de soi-même, celle qui, parmi plusieurs autres, serait à la fois préférée et souhaitée, désirée comme incarnation de sa propre perfection à construire. C’est cette idée dynamisante que reprend Ernst Bloch lorsqu’il écrit: « Le souhait édifie et crée du réel […]. Le désir de devenir conforme à soi-même attire l’âme, il est la solution offerte par l’idée au cristal total qu’est la réalité renouvelée, il est l’esprit qui […] s’oriente vers notre avenir avec la force de l’aimant, vers cet avenir du monde qui dirige constamment ses regards sur nous… » (E. Bloch, L’Esprit de l’utopie (1918), cité par lui-même dans Le Principe Espérance, t. III, p. 554.)

Ainsi la genèse réelle n’est pas au début mais à la fin et « elle ne commencera à commencer que lorsque la société et l’existence deviendront radicales… ». Dès que l’homme fondera ce qui est sien dans une démocratie réelle, « naîtra dans le monde quelque chose qui nous apparaît à tous dans l’enfance, et où personne encore n’a jamais été: le Foyer ». (Id., Le Principe Espérance, op. cit., t. III, p. 560. Il s’agit de la dernière phrase de l’ouvrage.)

QU’EN EST-IL DU SUPRÊME DÉSIRABLE?

L’apport et la force de la pensée d’Ernst Bloch sont considérables. Contre le dogmatisme déterministe et chosiste, il relie bien l’action historique et l’action en général à leur racine individuelle: le souhait, le désir et l’espérance. L’action s’invente à partir de l’imagination d’un monde meilleur et, par conséquent, à partir de l’avenir. Et celui-ci est notre œuvre, loin qu’il soit le résultat nécessaire et mécanique d’un passé qui ne ferait ainsi que se répéter lui-même dans un avenir sans avenir. Ernst Bloch a ainsi réhabilité l’utopie et la pensée utopiste, en montrant que l’histoire est créée, non par les dogmes et les idéologies figées, mais par les utopies rêvées et mises en œuvre par les individus. La voix d’Ernst Bloch est une belle exhortation à l’espoir, et une remarquable analyse des catégories de l’espérance.

Il reste que l’utopie, chez Ernst Bloch, laisse un certain nombre d’interrogations sans réponse, et cela en raison de l’obscurité de certains points de doctrine. Lorsque l’auteur nous parle de « souhait » ou de « paradigmes » de la perfection, il insiste à bon droit sur le moteur de l’action, mais il ne se prononce pas sur les possibilités de réalisation de ces idéaux. Ils sont efficaces comme sources du mouvement, mais sont-ils efficaces comme origines d’une incarnation réelle de ces idéaux? Trop souvent, Ernst Bloch évoque le monde objectif comme cadre et limite du possible; mais ces « possibilités objectives » ne sont-elles pas précisément définies par le désir et le souhait eux-mêmes?

On ne saurait en effet considérer que les « possibilités » sont inscrites à l’avance dans le monde objectif: le tracé d’une future voie ferrée, par exemple, n’est pas inscrit dans la montagne ou la rivière, mais inventé à partir du terrain, avec des viaducs ou des ponts ou des tunnels inventés et construits de toutes pièces par l’esprit humain. C’est après l’action que l’esprit projette rétroactivement, dans le passé, un « avenir » qu’il appelle possible. C’est donc le désir et le souhait eux-mêmes qui s’inventent des possibles (tels des gratte-ciel ou des autoroutes de montagne) et remodèlent ainsi la réalité. Il en va de même dans l’ordre de l’histoire et de l’invention politique: seul un réalisme étroit pourrait penser que l’histoire est prédéterminée par le possible et ses « limites ». Car on ne peut savoir ce qui est possible qu’après avoir tenté l’épreuve: c’est après l’action que se définissent les limites et les franchissements.

C’est pourquoi, dans sa référence prudente aux « possibilités objectives », Ernst Bloch risque de se trouver en contradiction avec ce qui fait l’essentiel de son inspiration. Il semble à nouveau faire sienne une théorie « objective » de la situation, qui soumet encore celle-ci à des déterminismes plus puissants que le désir et à des limites antérieures à l’imagination.

Quand il évoque le bonheur et son nom « glorieux » qu’est le terme de joie, il nous semble que l’auteur se satisfait d’une allusion formelle au désir de perfection mais ne se consacre guère à l’analyse des contenus. Il met en évidence un moteur et une énergie, il n’est pas certain qu’il élucide des contenus qui seraient le corrélat véritable du désir, c’est-à-dire la substance même du « monde meilleur » que visent le rêve, le souhait et l’espérance. Le désir utopique est bien mis en évidence, mais l’objet de ce désir reste fort obscur. Lorsqu’il réfléchit sur le Divin, Ernst Bloch, sans apporter de lumière véritable sur ce qu’il entend par ce terme, se borne à évoquer « ce qui ne s’est pas produit, jamais et nulle part, bref, c’est une perfection qui apporterait la satisfaction utopique du besoin propre à l’espérance. Depuis toujours, c’est le divin qui se trouve au faîte de l’Idéal ». Cette description reste formelle, puisqu’elle rencontre seulement les concepts de « perfection » d’« espérance » et de « lointain » (dans l’ordre de l’espace ou du temps). Qu’il s’agisse du religieux, du politique ou de l’esthétique, Ernst Bloch met seulement en évidence un mouvement et une espérance, un appel et un lointain, mais sans jamais être en mesure de proposer des contenus précis et clairs, susceptibles d’être à la fois expérimentés, pensés et communiqués. Or, il est possible que ce paradigme de la perfection qu’est le Divin corresponde à certains aspects vécus de l’expérience humaine elle-même. Ernst Bloch n’y fait jamais allusion. De même, il ne décrit pas le contenu et les significations de l’objectif ultime qui impliquerait à la fois bonheur et liberté. Il écrit, à la fin de son ouvrage: « Aussi clairement visible et distinct que soit le but, dans le contexte d’une société en mouvement et en progression vers sa forme sans classes, l’objectif ne pourra pas être atteint si le sujet ne vise pas au-delà de lui ». Quel est cet au-delà de la société sans classes qu’il conviendrait de poursuivre pour réaliser auparavant cette société? Ernst Bloch ne le dit pas, et ne pressent pas même l’existence d’une question. Il parle d’une « vocation de l’homme pour l’Inouï » mais ne dit rien de son contenu. La foi véritable est, pour Ernst Bloch, « foi du savoir de ce qui germe, de ce qui est encore non éclos dans le monde […]. Et comme le Meilleur est encore en suspens, il faut, nous devons avoir foi en lui, afin qu’il aboutisse ». Mais quels sont le sens et la substance de ce « non éclos »? Quels sont la substance et le contenu de ce « Meilleur »?

L’absence de réponse à la question du contenu se double d’une obscurité à propos des voies qui conduiraient à la réalisation de l’idéal. C’est au cœur de la souffrance et de la détresse que se situe, pour Ernst Bloch, le désir et l’espérance d’un monde meilleur. C’est dire que l’idéal se situe sur le même plan que la réalité quotidienne défectueuse, dans un horizon qui est comme le prolongement du monde empirique où l’idéal a germé. De cette homogénéité, Ernst Bloch ne s’étonne pas. C’est au-delà de la misère que se trouverait la société sans classes, et c’est au-delà de cette société, mais sur le même plan, que se trouveraient « l’Inouï » et le souverain bien. À partir de cette homogénéité du monde actuel et du monde idéal, quels sont les moyens envisageables? Ernst Bloch n’en dit rien en dehors de sa référence discrète au combat des marxistes. Tous se passe comme s’il avait seulement souhaité nous ouvrir à l’espérance, mais en restant discret sur les contenus de notre espoir et muet sur les moyens de sa réalisation. Mais une exhortation à l’espérance peut-elle suffire à nous convaincre de sa pertinence?

Le mérite d’Ernst Bloch, son originalité et son courage restent entiers. Peut-être est-ce à nous, en effet, nous les générations suivantes, qu’il appartient de répondre aux questions que, avec Aristote et Spinoza, il nous a aidés à formuler. Et peut-être fallait-il attendre que le dogmatisme marxiste et les sociétés communistes s’effondrent, pour que soit dégagé un horizon où il sera possible de répondre enfin à la question de savoir ce que peut être aujourd’hui le suprême désirable et le monde « Meilleur ».

(Robert Misrahi – Le bonheur – essai sur la Joie )

Le bonheur solaire et la révolte contre l’absurde chez Albert Camus (1913-1960)

Au premier abord il semble que l’œuvre d’Albert Camus se situe dans une perspective comparable à celle de J.C. Powys. Mais, en précisant le rapport que l’expérience du bonheur entretient avec la critique morale et politique, nous comprendrons mieux l’originalité de la pensée de Camus.

1. L’évocation d’un bonheur solaire

Remarquons tout d’abord la présence constante du bonheur à travers l’œuvre entière d’Albert Camus, qu’il s’agisse des récits, des essais ou des œuvres de fiction. Cette présence se donne souvent (et très vite, dès L’Envers et l’endroit) comme référence et comme désir, comme allusion évocatrice plutôt que comme objet d’une analyse approfondie. Dans « La mort dans l’âme » (in L’Envers et l’endroit), il décrit ainsi son premier contact avec l’Italie, venant de Prague : « Une lumière naissait. Je le sais maintenant : j’étais prêt pour le bonheur. » Puis, dans le petit hôtel où il loge à Vicence : « Qu’ai-je à souhaiter d’autre ? […] je respire le seul bonheur dont je sois capable – une conscience attentive et amicale » (L’Envers et l’endroit, p. 37). Au cours d’une promenade dans les collines qui entourent Vicence, Camus comprend de mieux en mieux sa propre expérience du bonheur : « Et, dans la dernière lumière, je lis au fronton d’une villa :  » in magnificentia naturc, resurgit spiritus  » [* dans la magnificence de la nature, l’esprit renaît « ]. C’est là qu’il faut s’arrêter […]). Car je n’ai pas encore parlé du soleil […] c’est maintenant seulement que j’entrevois la leçon du soleil et des pays qui m’ont vu naître » (ibid., p. 38). Et au cours d’un voyage à Palma de Majorque, il écrit : « Là était tout mon amour de vivre : une passion silencieuse pour ce qui allait peut-être m’échapper, une amertume sous une flamme » (p. 44).

C’est dans Noces (et notamment dans le chapitre « Noces à Tipasa ») qu’Albert Camus exprime avec le plus de force son expérience du bonheur. Sur cette côte méditerranéenne, non loin d’Alger, il écrit : « Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes […]. Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces choses.  » Voir et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? » (p. 57). Camus comprend alors ce qu’on appelle « gloire » et qui est le droit d’aimer sans mesure aussi bien le monde que les êtres : « Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure quand je me jetterai dans les absinthes pour faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et aussi celle de ma mort […]. J’aime cette vie avec abandon et veut en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme » (p. 58). L’expérience de Camus, ici, est à la fois sensuelle, esthétique et morale. La poétisation de la nature (ciel, mer, parfums, cigales, érotisme, paysages somptueux et moments de plénitude) est intégrée au sentiment de la validité morale de cette expérience et à l’exaltation d’une condition humaine capable de vivre un tel bonheur. Nulle réflexion abstraite ici, mais un éloge sensuel de la contemplation (terme qui revient souvent sous la plume de Camus, et qu’il associe parfois au mot courage, sur lequel nous reviendrons). À la contemplation poétique se relie la sensualité érotique, mais en tant que celle-ci est un élément de la signification affirmative de la vie et de la condition humaine : « J’avais fait mon métier d’homme, et d’avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle mais l’accomplissement ému d’une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d’être heureux » (p. 60). Une telle lecture eudémoniste de la condition humaine est explicitement reliée par Camus à la culture grecque; et nous avons nous-même rencontré de nombreux éléments qui justifient notre accord avec cette affirmation d’Albert Camus : « C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde [thème central de la culture grecque] la tragédie de l’âme » (L’Eté, p. 855). Et plus loin : « L’incendie gagne, Nietzsche est dépassé. Ce n’est plus à coups de marteau que l’Europe philosophe, mais à coups de canons » (ibid.).

Mais l’espoir est une dimension fondamentale de la pensée de Camus; il écrit, dans le même chapitre de L’Été : « … le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. Ô pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille ! » (ibid., « L’exil d’Hélène », p. 857).

Ainsi, la préoccupation concrète de Camus pour un bonheur terrestre ne se sépare pas de sa revendication politique d’un bonheur pour le plus grand nombre. Il avait écrit dans Combat en 1944 : « On n’ose plus prononcer le mot de bonheur dans ces temps torturés. Et pourtant des millions d’êtres, aujourd’hui, sont à sa recherche, et ces années ne sont pour eux qu’un sursis qui n’en finit plus, et au bout duquel ils espèrent que leur bonheur à nouveau sera possible » (p. 299).

Individuel ou politique, c’est sous la même lumière resplendissante et sous le même soleil qu’Albert Camus place le bonheur qu’il revendique pour ses contemporains et pour lui-même. C’est d’une manière explicite qu’il rassemble en esprit ses grandes œuvres eudémonistes non seulement sous le signe mais encore sous le titre d’œuvres solaires. Il écrit en effet dans ses Carnets (II, p. 311) en février 1950 : « Titre essais solaires : L’Été. Midi. La Fête » (Essais, Pléiade, p. 1817).

Cela ne signifie pas que Camus réserve à ces seules œuvres solaires la référence fondamentale au bonheur. Elle est au contraire présente à travers toute l’œuvre de fiction, et notamment dans son théâtre. Caligula peut s’écrier : « Qui te dit que je ne suis pas heureux ? » (cité par Pierre Nguyen-van-Huy dans La Metaphysique du bonheur chez Albert Camus, p. 4). Meursault, dans L’Etranger; peut affirmer : « .. j’ai senti que j’avais été heureux et que je l’étais encore ». Jan, dans Le Malentendu, définit ainsi son devoir d’homme : « … je vais essayer de mieux connaître celles que j’aime et d’apprendre à les rendre heureuses […]. Je veux retrouver mon pays, rendre heureux tous ceux que J’aime. » Dans La Peste, Rieux rappelle « qu’il n’y pas de honte à préférer le bonheur » et affirme « qu’il faut donner à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne juste après et jamais avant l’exigence généreuse du bonheur » (p. 5). Citons enfin cette phrase, extraite de son discours de réception du prix Nobel, en 1957 : « Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi… » Et encore : « … la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé [le] nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire » (Discours de Suède, in Essais, p. 1073 ; c’est nous qui soulignons).


Le bonheur est donc chez Camus une revendication constante et omniprésente. C’est elle qui structure l’œuvre entière en lui donnant son sens et son unité. Ce sens est rassemblé dans les nombreuses métaphores lumineuses et solaires, et l’on est en effet fondé à parler d’un bonheur solaire, constitué par l’éclat de la joie et la force de l’exigence à la fois poétique et sensuelle, individualiste et généreuse.

Il reste que le bonheur n’est pas analysé pour lui-même et qu’il ne fait pas l’objet d’un véritable approfondissement. Il est évoqué plus qu’analysé, invoqué plus que compris. Objet d’une revendication, il n’est pas cependant accompagné d’une analyse de ses contenus possibles, ni d’une recherche précise concernant les voies et les moyens qui permettraient à chacun et à tous de le réaliser pleinement.

Pourtant, nous ne sommes pas entièrement démunis pour comprendre le sens de ce bonheur que, en première analyse, Camus semble simplement évoquer et revendiquer au lieu de le comprendre pour le construire. En effet, il est possible que le bonheur camusien s’éclaire par le constant rapport que Camus lui fait entretenir avec son contraire, les ténèbres et le malheur.

2. Le soleil et la misère, la beauté et la justice

Il ne s’agit pas d’une compénétration du bonheur et du malheur, c’est-à-dire d’une ambiguïté de style nietzschéen au terme de laquelle les deux expériences seraient inséparables quant à leur contenu et à leur sens, le bonheur impliquant en lui-même souffrance et malheur, celui-ci impliquant de soi bonheur et ivresse. Il n’y a là, chez Nietzsche, qu’une forme de nihilisme, ne dépassant guère celui de Schopenhauer, et susceptible d’être rapproché de cet instinct de mort et de ce nihilisme européen que Camus souhaitait explicitement combattre.

Le rapport du bonheur et du malheur a un autre sens chez Camus.

À travers ses voyages, à Prague ou à Vicence, à Palma ou à Gênes, à Tibissa ou à New York, Camus approfondit et éclaire toujours plus non pas une mais deux expériences fondamentales. L’expérience de l’être comblé par un moment poétique au cœur de la beauté (un rivage, un cloître, une rue animée, un sourire, des collines, un crépuscule) n’implique pas d’autre éternité que celle de l’instant. C’est alors la fragilité des choses et de la lumière qui apparaît. Ce sentiment de l’éphémère introduit l’auteur à la deuxième expérience fondamentale : celle du désespoir : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » (L’Envers et l’endroit, p. 44).

Plus significative que la référence à l’éphé-mère, la référence à une « inquiétude » fondamentale (« la face blême de l’inquiétude », p. 34) peut seule éclairer cette seconde expérience. Ce qui est alors spécifique de l’œuvre et de la vie de Camus est le prix égal que l’auteur accorde à ces deux expériences. Ayant « besoin d’une grandeur », il la trouve « dans la confrontation de [son] désespoir profond et de l’indifférence secrète d’un des plus beaux paysages du monde ». En fait les deux expériences cruciales sont celles du désespoir, inaugurée à Prague, et celle du bonheur solaire, inaugurée à Alger et particulièrement éclatante à Vicence. « Mais les deux [villes, Prague et Vicence] me sont chères et je sépare mal mon amour de la lumière et de la vie d’avec mon secret attachement pour l’expérience désespérée que j’ai voulu décrire » (p. 39). Et plus loin : « … et moi, je ne veux pas me résoudre à choisir ».

L’originalité de cette forme camusienne du désespoir réside donc dans son autonomie, puisqu’elle ne provient pas du bonheur lui-même mais, selon Camus, d’une certaine considération de l’homme mortel par lui-même. Il y a là une sorte de réflexion métaphysique dont nous éclairerons le sens plus loin par la notion d’absurde. Ici, nous voulons insister sur le fait que l’expérience du malheur, pour Camus, appartient à un aspect de la condition humaine mais sans découler de l’autre expérience, celle du bonheur solaire qui appartient également à la condition humaine. Camus reste attaché aux deux expériences mais il ne les confond pas, il ne les identifie pas. Elles sont spécifiques et ne se corrompent pas réciproquement.

Ce souci de la claire distinction des expériences est particulièrement manifeste en ce qui concerne l’attitude de Camus à l’égard de la misère matérielle et de la pauvreté. Dans la préface à la réédition de L’Envers et l’endroit, dédiée à Jean Grenier, Camus écrit : « Pour corriger une indifférence naturelle, je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil » (p. 6). Mais la misère, « la pauvreté n’a jamais été un malheur pour moi : la lumière y répandait ses richesses, [… Mes révoltes] furent presque toujours […] des révoltes pour tous et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière ». Ainsi, la référence à la misère n’est pas une référence à un malheur qui serait inhérent à la condition humaine, mais une révolte contre l’injustice. C’est une autre dimension de l’œuvre de Camus qui commence alors à se mettre en place : la dimension proprement « morale » et politique, le « combat » constant pour la justice sociale et contre l’oppression et l’intolérance politique.

Dès lors, le rapport du combat politique à la question du bonheur est plus clair : la misère et l’injustice ne sont pas des éléments constituants mais des données négatrices de ce bonheur solaire qui, au contraire, doit être désiré et revendiqué pour tous. La lumière est le but, la misère et l’injustice sont l’obstacle. Mais cet obstacle est l’œuvre des hommes, de leur égoïsme et de leur indifférence. Le combat spirituel et politique est donc destiné à faire toujours plus grande la part du soleil et de la lumière, c’est-à-dire du bonheur. L’eudémonisme, ici, est une revendication politique dont la signification est tout entière éthique et existentielle, même si Camus emploie le terme de « morale ». Sa morale n’est pas ascétique ni doloriste, elle se révolte au contraire contre la souffrance et revendique pour l’homme une vie heureuse.

La revendication du bonheur n’est donc ici ni égoïste ni aveugle. Au contraire, Albert Camus maintient ces deux exigences que sont la jouissance heureuse et le combat contre l’injustice : « À l’heure difficile où nous sommes que puis-je désirer d’autre que de ne rien exclure et d’apprendre à tresser de fil blanc et de fil noir une même corde tendue à se rompre » (L’Eté, « Retour à Tipassa », p. 874). Camus n’a pas renié « la lumière où [il] est né » et il n’a pas voulu refuser les servitudes de ce temps et le perpétuel combat contre l’injustice. Non seulement ces deux expériences distinctes sont fidèlement maintenues dans leur présence et leur exigence, mais elles s’éclairent et se renforcent l’une par l’autre : « Pour empêcher que la justice ne se racornisse […] je redécouvrais à Tipassa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice et retourner au combat avec cette lumière conquise » (ibid.). C’est que Camus souhaite « accueillir du même cœur ce qui transporte et ce qui accable ».

On le voit, la jouissance admirative et joyeuse de la beauté et la révolte active et constante contre l’injustice forment chez Camus non pas une expérience ambiguë comme chez Nietzsche, mais deux expériences distinctes qui se renforcent et se justifient l’une l’autre : la revendication de la justice arrache le bonheur à son isolement ou à son égoïsme, tandis que l’expérience de la beauté et l’amour de la vie donnent au combat pour la justice sa chair et son sens. Il y a là une générosité qu’on ne trouve pas chez Nietzsche, plus attaché à marquer son mépris pour le « troupeau », la « démocratie » et le « socialisme », tels qu’il les voit.

On pourrait dès lors être tenté de comprendre la pensée et l’action de Camus comme le fruit d’une « morale ». Il ne s’agirait certes pas d’une morale ascétique et doloriste mais cependant d’une référence à quelque chose comme la vertu qui, à travers la « castellanité » de Camus, rejoindrait un souci classique d’honneur et de grandeur; la vertu serait donc malgré tout encore une fois au service non de la justice mais de la belle âme, comme on dit après Hegel, et de la bonne conscience. Camus n’avoue-t-il pas : « Comme tout le monde, j’ai essayé tant bien que mal de corriger ma nature par la morale » (L’Envers et l’endroit, préface, p. 11) ?

En réalité, l’exigence et la pensée de Camus ne sont pas de l’ordre d’une morale austère, et son combat pour la justice n’est pas de l’ordre de la vertu : « Rêver de morale quand on est un homme de passion, c’est se vouer à l’injustice, dans le temps même où l’on parle de justice. » Camus dit au contraire que, certes, « la morale existe » (L’Eté, p. 871) mais que « rien n’est vrai qui force à exclure. La beauté isolée finit par grimacer, la justice solitaire finit par opprimer ».

Plus son œuvre se construit, plus Camus comprend le sens véritable de son combat : il reconnaît assez vite que sa recherche « ressemble encore à une morale », mais que « nous vivons pour quelque chose qui va plus loin que la morale » (ibid., p. 875).

3. Le dépassement de la morale et la révolte métaphysique contre l’absurde, l’évocation de la joie

A la différence de Nietzsche (qu’il admire peut-être un peu hâtivement) et à l’instar de J.C. Powys, Camus « ne hai[t] que les cruels ». Pour lui, qui ne se dit pas « optimiste », mais qui récuse le nihilisme, « le vrai pessimisme consiste à renchérir sur tant de cruauté et d’infamie » (ibid., p. 1073), comme on le voit au cours de la guerre de 1914, et de toutes les guerres. Quant à lui, il a toujours tenté de « dépasser le nihilisme » et cela « non point par vertu, ni par une rare élévation de l’âme, mais par une fidélité instinctive à une lumière où [il est] né ».

Ce n’est donc plus de morale ni de moralité qu’il s’agit ici. En combattant pour la lumière vivante et la beauté, contre la misère et l’injus-tice, Camus n’a pas le projet ni le sentiment d’accomplir une œuvre morale, mais la détermination de s’opposer au nihilisme et d’exalter la condition humaine.

Ce qu’il trouve sur son chemin, ce n’est pas le bien ou le mal, mais la coexistence de la beauté et de la misère, la possibilité donnée aux uns d’aimer et d’admirer, et la contrainte faite aux autres de subir l’humiliation. « Il y a la lumière et il y a les humiliés. » C’est cette coexistence qu’il tente de comprendre afin de mieux combattre le nihilisme et de restaurer l’homme dans la plénitude de sa dignité et de sa grandeur.

Or, pour Camus, ce qu’exprime cette coexistence est « une énigme ». Éclairer cette énigme afin d’accroître la lumière est dès lors une entreprise qui laisse derrière elle la vertu et la morale, et qui se constitue peu à peu comme une « métaphysique » (nous dirons plutôt, d’une façon plus exacte, comme une éthique philosophique ou une philosophie).

Et, en effet, le fondement de cette éthique destinée à éclairer l’énigme de la condition humaine et à accroître la lumière (celle de la connaissance et celle de la vie heureuse) est constitué par une véritable conversion, et inaugure par conséquent une véritable éthique : « Paris est une admirable caverne, et ses hommes, voyant leurs propres ombres s’agiter sur la paroi du fond, les prennent pour la seule réalité […]. Mais nous avons appris, loin de Paris, qu’une lumière est dans notre dos, qu’il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir, est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer » (L’Eté, p. 866). On le voit, Camus rend hommage à Platon, en même temps qu’il cerne sa propre tâche dans ce qu’elle a de spécifique : reconnaître la lumière après une conversion radicale, et tenter de dire le sens de l’énigme qu’elle constitue.

On dira d’abord que le sens de cette énigme, le fil rouge qui donne le sens de la coexistence du soleil et de la misère, est constitué par l’Ab-surde. Mais il convient de définir avec précision cet absurde et d’en situer rigoureusement la place et la fonction. Ce faisant, c’est la signification même et les contenus du bonheur qui apparaîtront dans une plus grande lumière.

C’est au cours d’une « crise » que se déclenche le plus souvent le sentiment de l’absurde (Le Mythe de Sisyphe, 1942, in Essais, p. 100). Brusquement apparaît la question centrale, la seule qui vaille la peine d’être posée, et qui est de savoir si la vie a un sens, si elle « vaut la peine » d’être vécue. L’enjeu central du Mythe de Sisyphe est de répondre à la question du sens de la vie et par conséquent à celle du suicide : faut-il, ou non, continuer de vivre ? Tout l’effort de Camus consistera à justifier une réponse affirmative, mais qui impliquera l’adoption d’une certaine attitude « métaphysique ».

Le premier mouvement de l’homme exigeant (« le cœur fier ») est la recherche d’une lucidité absolue sur sa propre condition. L’univers est alors privé des illusions et des lumières trompeuses qui justifiaient l’existence et « l’homme se sent un étranger » (ibid., p. 100). Un sentiment d’exil et d’étrangeté apparaît avec la disparition des mirages d’une patrie métaphysique perdue (l’Age d’Or, le Paradis) ou d’une terre promise faite de spiritualité et d’harmonie. « Un jour […] le « pourquoi  » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement » (ibid., p. 107). Il se produit une prise de conscience de l’absence de signification de toute chose et de toute action, puisque d’une part tout est vain et « inutile » et, d’autre part, tout est voué à la mort. Le sentiment de l’absurde, non pas « la philosophie de l’absurde » (dit Camus), mais le vécu individuel de l’absurde, découle d’une brusque lumière sur notre mort et par conséquent sur le néant de toutes choses, puisqu’on a renoncé aux illusions des religions et de la transcendance.

L’absurde (son sentiment en l’homme) est d’abord la protestation de la vie contre l’éphémère et le non-sens entraînés par la conscience de la mort. Il réside dans la fuite inéluctable du temps, dans le mouvement de toutes choses vers le néant. Ensuite, l’absurde apparaît dans la pesanteur et l’étrangeté des choses. Le monde est « épais » (ibid., p. 107). Sartre disait déjà dans La Nausée (1938) que le dégoût devant l’Absurde des choses vient de la révélation de leur « contingence », de leur gratuité.

Chez Camus l’absurde est cette épaisseur du monde en tant qu’elle nie l’individu qui, désor-mais, s’y sent étranger, exilé. « Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c’est l’absurde » (ibid., p. 108). Il faudrait y ajouter « l’étrangeté » des humains : les gestes quotidiens dépouillés de leurs motivations illusoires deviennent mécaniques et absurdes. Les relations humaines elles-mêmes sont le plus souvent, dans le monde empirique, fondées sur le malentendu, la méconnaissance, l’humiliation ou la séparation comme l’expriment les œuvres romanesques ou théâtrales. Si la lutte pour la justice s’oppose à la « misère humaine » (pauvreté, injustice, séparation) ce n’est pas qu’elle nourrisse l’illusion d’un monde totalement harmonieux, mais elle vise simplement à sauver la dignité et la grandeur de l’homme.

L’absurde réside aussi, pour Camus, dans l’opacité d’un monde que la connaissance ne parvient pas à élucider. Les hypothèses scientifiques évoluent sans cesse et elles ne rendent pas compte de la complexité des événements. Le monde extérieur reste « irrationnel » (ibid., p. 113) et l’individu intérieur reste étranger à lui-même. Il existe des vérités, des moments psychologiques, mais non pas une vérité du monde, ni une vérité de chacun. « Entre la certitude que j’ai de mon existence et le contenu que j’essaie de donner à cette assurance, le fossé ne sera jamais comblé. Pour toujours je serai étranger à moi-même » (ibid., p. 111).

Ainsi, les figures de l’absurde sont-elles bien cernées : mortalité et inutilité de l’existence, absence d’espoir métaphysique et spirituel, étrangeté du monde et exil de l’homme, opacité des choses et opacité de la conscience à elle-même. Devant une telle prégnance du non-sens, on est tenté de songer à un nihilisme et l’on se demande si Camus a bien conduit un combat contre le nihilisme, comme il l’a explicitement souhaité.

Paradoxalement, on peut répondre par l’affirmative : Camus a effectivement et efficacement combattu le nihilisme. Pour s’en convaincre il faut le suivre de plus près et affirmer avec lui la définition qu’il donne de l’absurde. Ce n’est pas le monde qui est absurde : en lui-même il n’est pas raisonnable, ou rationnel, « mais ce qui est absurde c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde » (p. 113). L’homme « sent en lui son désir de bonheur et de raison. L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » (p. 117).

La lutte de Camus contre le nihilisme va précisément consister à maintenir constamment présente cette tension, cette confrontation, cette séparation entre l’homme et le monde. Le suicide entraînerait une disparition de l’absurde. Or, pour Camus, la grandeur de l’homme consiste au contraire à maintenir la présence de l’absurde. Cette sorte de résistance au non-sens est un défi: Camus souhaite que l’homme, pour accéder à sa dignité, relève ce défi qui consiste à vivre sans espoir métaphysique et à limiter à la terre une vie dont l’aspect solaire serait l’en-droit, tandis que l’aspect absurde serait l’envers (cf. L’Envers et l’endroit). Camus n’oppose pas seulement, comme dans ses œuvres de jeunesse, le soleil et la misère, il oppose aussi tout au long de son œuvre la joie et l’absurde. Il les oppose et il les relie dans un défi métaphysique : non pas au sens d’une référence à des mondes divins et spirituels, mais comme discipline de vie située au-delà de la morale traditionnelle, et soucieuse cependant de générosité, de beauté et de justice.

En effet, en soutenant « le pari déchirant et merveilleux de l’absurde » Le Mythe de Sisyphe, p. 137), l’homme renaîtra : « Le corps, la tendresse, la création, l’action, la noblesse humaine reprendront alors leur place dans ce monde insensé. L’homme y retrouvera enfin le vin de l’absurde et le pain de l’indifférence dont il nourrit sa grandeur » (ibid.).

Cette lutte contre le nihilisme n’est pas un « renoncement » ; l’homme absurde, en portant son interrogation et sa recherche jusqu’à leurs ultimes conséquences, et cela dans un effort solitaire, « sait que dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi » (ibid., p. 139).

Concrètement, ce défi est une révolte. Il n’est plus possible de séparer la prise de conscience, la lucidité concernant l’absurdité de notre rapport à un monde vide, et la révolte, le défi lancé par l’homme contre ce silence du monde. La lucidité, selon Camus, n’entraîne pas le suicide mais la fidélité à l’absurde, c’est-à-dire le maintien de la contradiction entre la limitation du monde et l’exigence de l’homme.

Ce défi ne s’adresse pas à une Personne divine, mais à la réalité dépouillée de toute illu-sion. Tourné vers cette réalité et ce monde, l’esprit révolté ne fuit pas et ne se renonce pas dans une croyance religieuse ou abstraite : au contraire, il « transfigure » la vie concrète.

La « révolte » entraîne une nouvelle forme d’existence et de nouveaux contenus, sinon même de nouvelles significations.

Et tout d’abord, un nouveau sentiment de liberté. Camus dit ne pas s’intéresser à la « liberté des hommes », abstraite et philosophique, mais seulement à la liberté concrète, effectivement vécue par un individu. Cette liberté neuve consiste à être libéré de tout espoir dans l’avenir humain, ou dans l’avenirpost mortem. Elle est aussi l’indépendance à l’égard de tout « système », de toute philosophie et de toute idéologie. Libéré des croyances et des dogmes, libéré de l’espoir mondain ou spirituel, l’homme révolté est « indifférent ». Son indifférence concerne les valeurs et les croyances, l’espoir et la justification, mais non pas le présent.

La révolte entraîne donc une liberté concrète qui est l’indifférence et l’indépendance par rapport à toute valeur et à toute entreprise. Le « principe » de la libération consiste à « se sentir désormais assez étranger à sa propre vie pour l’accroître et la parcourir » (p. 142).

Cette liberté n’est pas seulement indifférence, elle est aussi ferveur et disponibilité. Pour Camus, « ce qui compte n’est pas de vivre le mieux, mais de vivre le plus » (p. 143). La nouvelle liberté accumulera les expériences. Pour elle, il s’agira de viser à accroître « la quantité » et non la qualité. Celle-ci change par l’accroissement quantitatif. Il s’agit « d’être en face du monde le plus souvent possible ». Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre, et le plus possible.

Camus nomme « passion » cette recherche d’une intensité présente toujours multipliée et renouvelée, cette vie ardente faite de flamme et de lucidité, de multiplicité et d’indifférence, de liberté et de présence.

Ici survient ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe. Lorsque la lucidité, c’est-à-dire Albert Camus, s’interroge sur le sens global de son attitude face à l’absurde, lorsqu’il ramasse en quelques formules la signification la plus profonde et la plus importante de toute son entreprise, il retrouve l’idée de bonheur.

Dans la conclusion au Mythe de Sisyphe, Camus peut écrire : « On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur » (p. 197). C’est qu’il n’y a qu’un monde : « Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre » (ibid.). Ce n’est pas que le bonheur soit nécessairement impliqué dans l’absurde, ni qu’il naisse nécessairement de la découverte de l’absurde: selon Camus, il arrive aussi que l’inverse soit vrai et que l’absurde naisse du bonheur. En réalité il s’agit d’un choix. La liberté, chez Camus, n’est pas seulement la disponibilité ardente d’une liberté ouverte à toutes les expériences, elle est aussi le choix de répondre à une condition humaine absurde par la fidélité au désir de bonheur. « Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voies émerveillées de la terre s’élèvent.»

En évoquant ce nouveau bonheur, fruit de la lucidité et de la révolte, Camus utilise aussi un terme neuf qui, sans être étudié pour lui-même, dans sa spécificité, revient pourtant plusieurs fois sous la plume de l’écrivain : il s’agit de la joie. La descente de Sisyphe dans la vallée, avec son rocher, son tourment, « si [elle] se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie » (p. 197). C’est que son « destin » lui appartient. « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. » Cet univers « désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile [.]. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Il est remarquable alors que ce soit plutôt ce terme de joie que le terme de bonheur qui vienne à l’esprit de Camus lorsqu’il conclut son livre L’Homme révolté (1958) : « … le secret de l’Europe est qu’elle n’aime plus la vie […]. C’est pourquoi [ces aveugles] ont voulu effacer la joie au tableau du monde et la renvoyer à plus tard » (p. 708).

Pour Camus, au contraire, le monde, la vie, la joie « restent notre premier et notre dernier amour ». Il s’agit certes d’un « bref amour ». Mais, indifférent aux « fureurs adolescentes » des idéologies meurtrières, l’esprit lucide qui est le véritable esprit libre sait que : « Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre » (p. 709).

On le voit, la révolte lucide s’ouvre sur la terre et ses présences, sur la liberté et sa joie. Mais cette actualité solaire de la joie s’ouvre elle-même sur un dépassement de la violence et du tragique européen, c’est-à-dire peut-être sur le désir et la prémonition d’une utopie concrète.

(Robert Misrahi , Qu’est-ce que l’Ethique)

Le bonheur extatique et la sensualité chez John Cowper Powys (1872-1963)

1. Le bonheur et la lutte contre la cruauté

L’image que nous avons retenue de Nietzsche n’est pas une interprétation arbitraire puisqu’elle repose sur des citations précises et nombreuses que nous aurions pu multiplier. Elle n’est pas non plus le fruit d’un effort de récupération qu’aurait opéré une pensée d’extrême-droite, en Allemagne ou en France. Elle est en effet celle-là même que retient le grand écrivain et philosophe anglais J.C. Powys, pour la combattre et la condamner. « Nietzsche, lui aussi, était un noble génie solitaire. Mais on voudrait pouvoir lui demander, non sans acrimonie, pourquoi il a fallu que, emporté par la haine qu’il ressentait à l’égard de la vulgarité et de l’idéalisme humain, il aille jusqu’à faire l’apologie des Borgia assassins et des sanguinaires  » bêtes blondes  » » (Apologie des sens, p. 302).

La critique de Nietzsche par J.C. Powys est d’autant plus significative que l’écrivain anglais mène à la fois une lutte pour le bonheur et un combat contre la cruauté, ce thème central de la pensée de Nietzsche. Ce qui est également remarquable c’est que, à la différence de Nietzsche qui entérine bien volontiers la cruauté de la nature ou des hommes, Powys en rejette la responsabilité sur la nature elle-même et la considère comme l’expression du mal absolu qu’il y a lieu de combattre sans relâche.

John Cowper Powys est né en 1872 et mort en 1963. Parmi ses essais, citons essentiellement l’Apologie des sens (1930) et L’Art du bonheur (1935). Il est surtout connu pour ses romans (Wolf Solent, Les Enchantements de Glastonbury, Les Sables de la mer) et une extraordinaire Autobiographie (Gallimard, 1965).

S’il est vrai qu’il se situe dans le prolongement d’une ligne de pensée qui va de Schopenhauer à Nietzsche, mais en s’opposant pourtant à cette pensée à propos de la cruauté et du mal, ce n’est pourtant pas là que réside la raison principale de son intérêt pour nous. S’il nous concerne c’est que, tout en étant aussi lucide que ces philosophes sur la cruauté du monde, il ne s’incline pas devant elle et, loin d’en faire l’apologie, il souhaite la combattre afin de construire une authentique philosophie du bonheur. Cette philosophie aura des bases lucides, pourtant elle se constituera non comme assomption passive du tragique mais comme création active du bonheur.

C’est pour mieux comprendre cette doctrine du bonheur qu’il nous faut maintenant entrer au cœur du système qui la soutient.

Aussi bien dans l’Apologie des sens (A.S.) que dans L’Art du bonheur (A.B.), Powys pose clairement le sens de son projet : définir un but de vie. « Nous ne réfléchissons pas assez à ce formidable problème de savoir ce qui constitue véritablement le but de la vie » (A.S., p. 282). Et Powys consacre en effet toute son œuvre à la présentation et à l’élucidation de ce problème, parlant même de sa doctrine comme d’une « philosophie nouvelle ». Certes il emploie parfois le terme de « religion » pour désigner son propos, mais cette religion est sans transcendance et ne mérite son nom qu’en raison du fait que Powys souhaite établir un « culte secret et extatique à vie, et de la Vie », un véritable culte du bonheur. Il ne s’agit pas pour lui de constituer un groupe ou une secte puisqu’il exalte au contraire la solitude et qu’il souhaite que chacun construise son bonheur sur la base de cette solitude dont la signification est métaphysique (cf. Philosophie de la solitude).

2. La métaphysique athée de la Cause Première et le défi

Nous devons dire quelques mots de cette métaphysique qui fonde la conception que Powys se fait du bonheur.

Fort clairement, Powys se dit partisan d’un « athéisme dogmatique et matérialiste ». Mais cette adoration, ce culte ne sont en rien une louange adressée à la Nature, il s’agit bien plutôt d’une étrange et bien originale relation au cosmos dans sa totalité. Malgré son athéisme matérialiste, Powys pose qu’il existe une Cause Première de l’univers et de la Nature, ce principe étant l’origine interne du monde et de « la pression évolutive » et, par conséquent de la vie elle-même sous toutes ses formes. Powys rejoint ici une inspiration schopenhauérienne : l’univers est un seul Être, et cet Être est un mouvement vital. Mais il se sépare de Schopenhauer dans son rapport à cette Cause Première : « Vous continuez à haïr la Cause Première pour son abominable et répugnante cruauté, tout autant que vous la bénissez de vous avoir fait ce don suprême, la vie » (A.S., p. 255). Il y a là, certes, un anthropomorphisme évident, mais Powys l’assume comme tel : l’essentiel est pour lui de mettre en évidence le caractère manichéiste de la Nature, et de prendre position devant la tragédie inscrite en fait dans le cosmos et son deve-nir. Car, pour Powys, le mal lui-même est inscrit dans « le Système des choses », et ce mal est la méchanceté et la cruauté présentes partout et non pas seulement dans l’homme. C’est ici que se marque le mieux l’originalité de Powys : à la tragédie et à la cruauté cosmique, il oppose un « bien », mais sous la forme d’un « défi ». À la souffrance humaine et cosmique, Powys va opposer cet immense défi : la volonté d’être heureux. Il s’agit d’une « vertu solitaire et tragique qui refuse de s’apitoyer sur elle-même et qui consiste à faire en sorte d’être heureux » (ibid., p. 254). Elle lance « son défi à la Cause Première » (p. 343) et, tout en reconnaissant que la contradiction et la lutte des contraires caractérisent le « drame cosmique », elle refuse d’être la victime d’un seul aspect du monde et revendique une lutte qui s’appuie sur l’autre aspect : la vie elle-même.

Mais cette lutte pour le bonheur n’a de sens que si l’on renonce au déterminisme. Et Powys, en souhaitant « défier ou éteindre la Cause Première » pose en même temps la liberté de la volonté (p. 156). Le monde n’est pas un « Destin » mais un « Hasard » et une « énergie créatrice »; c’est parce que « l’avenir échappe au déterminisme » que la volonté créatrice de « magie » poétique est toute-puissante (p. 211 et 312).

Si l’on voulait résumer ces premières considérations ontologiques, on pourrait dire que, pour Powys, le « mal » réside dans « le Créateur » lui-même, tandis que le « bien » consiste en ce défi de la volonté libre et créatrice par lequel elle pose et développe à tout prix son désir du bonheur.

3. Le geste mental de la jouissance et la contemplation extatique

Nous pouvons maintenant entrer dans une compréhension plus précise de celui-ci.

Il repose tout d’abord sur un acte premier opéré par l’âme comme ce « geste exultant et stoïque qui lui est coutumier, de désir-du-monde » (A.S., p. 258). Il s’agit là d’une volonté imaginative qui accomplit « un geste mental de jouissance » (ibid., p. 327).

Ce « geste » fondamental exprime toute la signification du sensualisme de Powys. Bien qu’il s’agisse d’abord de descendre en imagination derrière l’apparence matérielle des choses et de défier la Cause Première par le choix de la jouissance, ce « geste » n’est en rien « un sentiment mystique » (p. 156). Il se situe au-delà de la distinction entre la matière et l’esprit et il se propose d’opposer à « la cruauté brutale », « l’inoffensive sensualité ». Cette sensualité, qui n’est pas mystique (malgré les appels de Powys à la communication avec la Cause Première), n’est pas non plus utilitaire ou pratique. L’auteur s’oppose à l’activisme et à l’agitation qui caractérise nos sociétés industrielles ; il fait l’apologie de la pauvreté et de la simplicité, tout en combattant la richesse du profit ou du pouvoir.

C’est à partir de là qu’il prône une attitude contemplative : mais cette contemplation, si elle n’est pas un activisme extérieur, est une activité intérieure intense, et c’est par elle et en elle que l’individu peut accéder à une jouissance originale et originelle. Cette jouissance sera à la fois poétique et extatique, faisant du sensualisme de Powys non pas un empirisme pragmatique mais une sorte de métaphysique et de « magie ».

Le geste « désir-du-monde » est une contemplation qui est un choix et une décision. Celle-ci, œuvre de la volonté et de l’imagination, constitue les actes les plus quotidiens ou les objets les plus prosaïques comme les supports magiques qui entraînent une véritable extase. « Cette contemplation du soleil (le dieu tout-puissant), de la lune (la déesse mystérieuse), de l’océan (le dieu insondable) […] constitue en réalité le seul et unique objectif de toute vie […]. Un certain frisson de bonheur mystérieux accompagne ce culte de la contemplation » (A.S., p. 147). Ces « extatiques moments de bonheur » sont riches de « sympathie imaginative » et « nous avons atteint le but même de la vie lorsque l’un d’entre eux […] provoque en nous [un} frisson de joie » (ibid., p. 60).

Cette contemplation extatique porte essentiellement sur la lumière et les éléments, eau, terre, vent, feu. Mais elle se déploie aussi dans l’acte de savourer le thé ou le café, ou bien de consommer le pain. Tous les gestes, tous les actes, tous les moments de la vie quotidienne peuvent être source d’une jouissance extatique et composer ainsi un bonheur rare.

Sans aucune agressivité, mais avec au contraire la plus grande « compassion » pour tous les êtres, c’est par la conscience de sa solitude que le poète philosophe aussi bien que toute âme individuelle sont en mesure de parvenir à cette contemplation magique du monde et d’accéder ainsi à la « joie profonde ». L’âme sait alors que « la constante jouissance […] de ces merveilleuses essences […] représente l’unique extase inaltérable de la vie » (ibid., p. 346).

4. La conversion, l’acte ichtyen et la félicité

Pour accéder à cette perception magique de la beauté du monde, l’individu doit non seulement se dresser contre la répugnante cruauté de la Nature et lui opposer son geste de désir et de jouissance, il doit aussi opérer en lui-même une sorte de conversion pour être en mesure précisément d’accomplir ce « geste » mental. « Il ne tient qu’à nous de recréer notre esprit » (A.S., p. 245). Pour ce faire, nous devons distinguer radicalement ce qui est essentiel et ce qui est secondaire; ainsi, nous oublierons la douleur et les souffrances, et nous ne garderons en mémoire que « les exhalaisons accumulées du ravissement » (ibid., p. 222) qui seront perpétuellement nourries de ces impressions venant « des routes de campagne, jardins, porches, vieux murs, chemins creux, arrière-ports, sentiers de sous-bois ». Par cette sélection des impressions, nous saurons faire que « seules demeurent les visions privilégiées » (p. 222).

La conversion est donc aussi une « conversion à la vie statique » fondée non sur l’action mais sur la contemplation. « Rousseau recopiait des partitions et Spinoza polissait des lentilles » (p. 249). C’est pourquoi Powys peut dire qu’elle est un « détachement » qui conduit l’âme bien loin des soucis quotidiens sans importance et loin également du tragique attaché à la vie et à l’évolution. Ce détachement, étudié pour lui-même dans L’Art du bonheur; comporte trois aspects ou trois opérations. Il est d’abord un mouvement de l’esprit que Powys appelle « l’acte ichtyen en raison de sa lointaine ressemblance avec le bond du poisson hors de l’eau, la façon dont le poisson bondit dans l’air et retombe dans l’eau » (A.B., p. 22). Le détachement se réfère ainsi au symbole chrétien des premiers temps du christianisme : iχθνS (ichthus) signifie « poisson » et désignait le Christ Sauveur. Mais, précise Powys, « ici, le  » sauveur  » est notre attitude d’ultime défi » (ibid., p. 23).

La deuxième opération de la conversion consiste en une « dé-carnation » par laquelle l’esprit de détache de son corps par l’imagination et se désolidarise des conflits et des soucis qui caractérisent la vie ordinaire.

La troisième opération de la conversion est ce que Powys appelle « l’acte panergique » (A.B., p. 57). Il s’agit d’une sorte de rassemblement et de rappel en l’âme de tout ce que nous sommes nés pour apprécier, c’est-à-dire « la nourriture, la boisson, l’amour et le sommeil, la magie des éléments, la lecture de livres passionnants, les expressions changeantes de la face de la Nature, le spectacle bariolé des rues » (ibid., p. 57).

Si nous nous pénétrons de l’action de la conversion, alors nous éprouverons un « flot libérateur de bonheur planétaire ». Nous comprendrons que le drame cosmique est en réalité un drame qui se déroule en nous-même, et que « sa grandeur tragique » consiste en la lutte de notre esprit contre « l’inquiétude, la misère et l’apathie » (p. 47). Par la conversion nous passons de ces tourments, issus des terribles commandements de l’Ancien et du Nouveau Testament qui ont fait notre malheur (p. 153), à la paix intérieure et à la jouissance. C’est alors une véritable « félicité paradisiaque » qui envahit l’âme, pourvu que nous n’ayons pris aucun intérêt aux tâches et aux travaux du monde industriel (p. 149).

5. Le pouvoir de l’esprit et sa divinité

Il est possible maintenant de comprendre les conclusions auxquelles parvient J.C. Powys (A.B., p. 166 et 167). Le plaisir, au sens courant, comme pure satisfaction des besoins est inconstant, variable et dépend toujours de causes extérieures. Le bonheur, au contraire, ne dépend pas de ces réalités : « Il naît de l’esprit, il est nourri par l’esprit. » Et Powys poursuit : « Nous ne sommes pas nés pour être heureux. Nous sommes nés pour nous battre pour le bonheur. » Et le « secret du bonheur » ne se trouve nulle part ailleurs qu’en nous-mêmes, et dans notre volonté imaginative et créatrice capable de susciter face au monde les enchantements les plus extatiques. Et la source de cette énergie, l’origine de ce secret sont en nous comme un « divin élément ».

Voilà pourquoi Powys appelle sa doctrine « philosophie ichtyosaure ». Cette métaphore poétique se réfère aux origines les plus lointaines de l’humanité et à l’enracinement de l’homme dans les plus anciennes espèces de poissons et de serpents, les sauriens. L’homme peut, selon Powys, communiquer avec cette Nature ancestrale et animale, puisqu’il est lui-même animalité.

Mais s’il est en deçà, il est aussi au-delà de sa simple humanité: il est esprit et il est à ce titre divin. Et c’est précisément en luttant pour son bonheur, pour sa jouissance poétique et extatique et en désamorçant les pièges « de l’inquiétude, de l’apathie et de la misère », c’est-à-dire l’action vaine et cruelle, que l’homme peut accéder à sa divinité véritable. Alors, mais alors seulement, on peut comprendre la profondeur de ce vers de Woodworth, souvent cité par Powys : « Le plaisir qu’il y a dans la vie ». Mais l’on peut comprendre aussi qu’il ajoute : « … dans la vie et dans la mort ». Car le secret du bonheur et la mise en œuvre de la conversion sont aussi « une réponse profonde, étrange, inexplicable, intime au mystère de la vie et au mystère de la mort ». En rassemblant le souvenir de tous les morts et de toutes les souffrances que draine l’histoire de l’humanité, l’âme est renforcée dans son détachement et dans sa volonté farouche des frissons de joie et des enchantements du bonheur. Nous pourrions dire ainsi que, pour J.C. Powys, la décision de poursuivre le bonheur et d’être heureux par l’esprit et par la poésie contemplative et sensualiste est la seule et véritable manière pour l’homme de réaliser la plénitude de son humanité. Il révèle ainsi l’élément divin qui est en lui. Mais cette divinité de l’homme n’est rien d’autre que la marque de sa solitude métaphysique face à l’absence de tout dieu, et l’expression de la grandeur qu’il acquiert par le défi qu’il adresse au malheur en se faisant le chantre du bonheur. « Ce dont notre civilisation occidentale aurait le plus besoin à l’heure actuelle c’est d’un Jean-Baptiste du sen-sualisme, d’un Prophète de la sensualité simple, primitive, innocente » (A.S., p. 150).

6. Critique de la métaphore et de la sensualité esthétique, la jouissance comme défi métaphysique

C’est cette référence centrale à la sensualité qui va nous conduire à présenter quelques observations concernant l’ensemble de la doctrine de Powys.

La grandeur, la force et la qualité de son œuvre romanesque ne sont évidemment pas en cause. Mais la doctrine qui sous-tend la poursuite du bonheur appelle, quant à elle, un examen critique et quelques réserves.

C’est ainsi que, à propos de l’ontologie athée de la Cause Première, on a trop souvent le sentiment d’être en présence de simples métaphores poétiques qui se présentent à la fois comme telles, et comme éléments d’une interprétation conceptuelle du monde. Mais on est alors étonné de l’anthropomorphisme illimité de la doctrine. Tout se passe comme si, sur la base d’une revendication d’athéisme, on était en réalité devant une description religieuse du monde : un Créateur, origine de la Nature et de son évolution, accomplit son œuvre cruelle en suscitant la haine, la violence et la « répugnante cruauté » du monde et de l’homme. Dans le même temps, on affirme que cette Cause Première est bénéfique puisqu’elle octroie la vie, ce bien précieux entre tous. Cet anthropomorphisme naïf et, selon les propres termes de Powys « dogmatique », se double ainsi d’un manichéisme tragique qui nous entretient de la lutte éternelle entre le bien et le mal. Que ce manichéisme évoque pour nous le dualisme perse de Zoroastre (le Zarathoustra de Nietzsche) et la lutte d’Ormuzd et d’Ahriman, la lumière et l’obscurité, ou qu’il suscite en nous le souvenir des théories gnostiques des premières sectes chrétiennes hérétiques, nous sommes toujours en présence d’un dogmatisme traditionnel dont les sources « religieuses » sont l’imagination interprétative et les superstitions populaires.

Indépendamment du problème de la vérité, un tel anthropomorphisme, fût-il métaphorique, présente l’inconvénient de justifier l’existence de la souffrance par l’action d’un Créateur diabolique. Si bien que, parfois, on est amené à se poser la question de savoir si les extases poétiques et sensualistes du poète ne sont pas simplement destinées à conjurer le malheur et la souffrance tragiquement inscrits dans le « Système des Choses ». Powys serait alors un héritier de Schopenhauer plus proche qu’il n’y paraissait d’abord.

Une différence considérable subsiste cependant entre ces deux auteurs : pour Schopenhauer, la contemplation est connaissance désintéressée et doit conduire à la mort du désir, alors que pour Powys, la contemplation est esthétique et sensualiste et doit conduire au désir-du-monde, et à la jouissance. Le bonheur est indéniablement réhabilité par Powys et restauré dans sa dignité et sa valeur.

Ainsi, sommes-nous conduits à une autre remarque portant non plus sur l’ontologie fantaisiste de Powys mais sur sa conception des contenus du bonheur : ceux-ci paraîtront à la réflexion bien minces. En effet, si Powys souhaite établir une distinction entre plaisir et bon-heur, et relier celui-ci à une jouissance poétique de l’esprit, il semble bien qu’en réalité la distinction n’ait été que formelle : le bonheur n’est pas autre chose ici qu’une jouissance ponctuelle et sensualiste, retrouvée et éprouvée le plus souvent qu’il est possible, mais réduite au domaine d’une sensualité poétique. Certes, Powys évoque souvent l’érotisme, d’une part, et l’activité de l’esprit d’autre part, mais tout se passe comme si le bonheur n’était rien d’autre que la succession des plaisirs esthétiques qu’un poète peut éprouver par la contemplation des spectacles qui s’offrent à lui, ou dans la consommation des biens élémentaires. Tout se passe comme si l’on était en présence d’un épicurisme ascétique et esthétique, présentant la sérénité et la jouissance auxquelles il aspire comme un simple defi lancé contre la tragédie cosmique. Dans une telle perspective, le bonheur ne saurait être que morcelé. Il est le nom donné à toutes les jouissances extatiques, mais celles-ci, purement sensuelles et esthétiques en définitive, restent discontinues et comme atomisées.

Certes, Powys a raison d’attribuer à l’art la fonction de nous conduire vers le bonheur, mais il n’est pas certain que les seules sensations de jouissance esthétique suffisent à constituer le bonheur dans la plénitude de son sens. L’art ne saurait être qu’un élément parmi d’autres dans la construction de ce bonheur, et les jouissances ponctuelles, quelles qu’elles soient, doivent êtrereliées entre elles et à une vision d’ensemble si elles doivent réellement se distinguer des plaisirs hétéronomes et entrer valablement dans l’édification d’un bonheur qui concerne une part importante et unifiée de la vie d’un homme et non pas seulement quelques instants privilégiés mais sporadiques.

(Robert Misrahi , « Qu’est ce que l’Ethique ? »

LA DIALECTIQUE FICTIVE DE L’IDEM ET DE L’IPSE: PAUL RICOEUR

a) Herméneutique et stratégie.

Bien que, dans Soi-même comme un autre, Ricoeur présente une judicieuse critique de la conception de l’autre chez Lévinas, c’est pourtant dans la même ligne herméneutique qu’il se situe. La ligne semble continue entre Heidegger et Gadamer et elle passe explicitement par Lévinas et par Ricoeur. Cette herméneutique consiste à saisir ce qui n’est pas visible derrière ce qui est visible et à poser comme découverte et explication phénoménologique une méthode qui en réalité s’écarte considérablement de la phénoménologie. De même que Heidegger voulait saisir l’être non apparent derrière l’étant immédiat, de même que Lévinas voulait saisir l’Infini (divin) à l’horizon du verset biblique et la source de toute injonction derrière les textes “saints” et le visage d’autrui, de même Ricoeur souhaite constituer une doctrine de la conscience de soi sans recourir d’abord à l’évidence immédiate du cogito mais en opérant plutôt un long détour par une analyse linguistique qui ne livre pas directement ni phénoménologiquement le sujet lui-même. Selon ses propres déclarations Ricoeur déploie « une herméneutique de existence sous-jacente a la notion de I’agir et du souffrir ». Si cette doctrine est explicitement une “phénoménologie herméneutique”, il reste qu’il s’agit d’une “herméneutique du soi” comme le déclare Ricoeur lui-même dans sa Préface. Or cette herméneutique consiste à déduire et même à construire ses trois “traits majeurs” à partir de “trois traits grammaticaux“ du discours: c’est en effet sur la base linguistique de trois faits grammaticaux (l’usage du “se” et du “soi” dans les locutions réfléchies, le dédoublement du même selon le régime idem et ipse, et la corrélation entre soi et autre que soi) que Ricoeur déduit et construit les “traits majeurs” de son discours philosophique qui est “l’herméneutique du soi” ; détour de la réflexion par l’analyse ; dialectique de l’ipséité et de la mêmeté ; dialectique de l’ipséité et de l’altérité.

L’herméneutique est donc bien ici le choix du détour par la linguistique comme le prouvent amplement les analyses nombreuses et approfondies de la philosophie analytique anglo-saxonne, et comme le confirme plus particulièrement la place considérable (comme charnière décisive longuement analysée) accordée au problème du récit littéraire. Que cette herméneutique ne soit pas réellement phénoménologique et qu’elle débouche comme toutes les herméneutiques sur une ontologie de l’inconnaissable, c’est ce dont nous nous apercevrons plus loin. Ce qui est au moins certain c’est qu’il s’agit d’une interprétation comme on le voyait déjà chez Heidegger et Lévinas. Le discours philosophique, s’il est a la poursuite analytique de ce qui n’apparaît pas immédiatement, risque fort de n’être en effet qu’un discours interprétatif qui, avec ou sans appellation “herméneutique” devra présenter de sérieuses lettres de créance.

Notre critique n’est pas sévère : nous restons près du texte et des déclarations de l’auteur. Ricoeur révèle en effet lui-même la véritable signification de son herméneutique du soi: elle est une stratégie. “En opposant polairement le maintien de soi au caractère [opposition qui constitue l’essentiel de la doctrine] on a voulu cerner la dimension proprement éthique, sans égard pour la perpétuation du caractère.”

L’intention de cette herméneutique n’est donc pas de dire d’abord la nature et le rôle du sujet, quitte a déduire de la une morale ou une éthique, mais a établir une doctrine du sujet telle quelle rendra nécessaire l’affirmation d’une certaine morale. C’est cette affirmation qui est la véritable fin et le véritable motif de la substitution d’une doctrine du soi a une philosophie du je c’est-a-dire 4 une philosophie du sujet. — C’est ici non seulement l’idée d’herméneutique mais encore l’intention morale a priori qui compromettent à nos yeux la pureté phénoménologique de cette entreprise.

Ce n’est pas là, pourtant, la plus grande difficulté. On peut certes déplorer que les “phénoménologues” contemporains, ceux qui, comme Lévinas et Ricoeur ont su nous introduire a la phénoménologie de Husserl, s’autorisent de ce qui fut leur rôle pour construire, sous le nom de phénoménologie, des doctrines non phénoménologiques qui sont plutôt des ontologies morales. Mais c’est la, après tout, le droit d’un auteur de dénommer sa propre doctrine comme il l’entend ; si cette dénomination fait difficulté, la vigilance du lecteur y verra occasion féconde d’une lecture plus rigoureuse. — La véritable difficulté, en ce qui concerne l’herméneutique du soi, est que son inspiration stratégique explicitement moralisatrice jette un discrédit rétrospectif sur ensemble de la doctrine.

En effet, si l’opposition des deux formes de l’identité personnelle, celle du caractère et celle de l’ipséité, a pour but explicite de fonder une certaine morale de la responsabilité (appuyée sur le rôle de la promesse et opposée a l’identité du caractère) on peut légitimement s’interroger sur la valeur de cette opposition. La difficulté consiste dans la fragilité d’une description qui, non contente de passer par la grammaire et la littérature s’ordonne à l’avance à un projet moral qui concerne un futur, une attitude, et une doctrine morale qui n’ont pas été fondées. Si la morale de la responsabilité est déjà ce qu’il y a lieu de promouvoir elle devient plus importante que la validité même des descriptions du sujet et jette une ombre rétrospective sur la vérité de ces descriptions. Il n’est plus certain, dés lors, que l’herméneutique soit une bonne méthode : sa portée gnoséologique risque fort d’être réduite ou compromise par son intention stratégique.

Il y a plus grave : l’herméneutique du soi sera si profondément marquée par cette stratégie qu’elle se présentera paradoxalement comme n’étant pas une philosophie du sujet. Paul Ricœur revendique explicitement cette différence radicale et cette opposition entre d’une part l’herméneutique qu’il s’efforce de constituer et d’autre part ce qu’il croit devoir désigner comme philosophie du sujet. Il écrit à propos du plan de son ouvrage : “d’autres débats se proposeront en cours de route… Mais les polémiques dans lesquelles nous serons alors engagé se situeront au delà du point où notre problématique se sera séparée de celle des philosophies du sujet… Dans tous les cas de figure le sujet c’est je. C’est pourquoi l’expression philosophie du sujet est tenue ici pour équivalente à philosophie du cogito. »

L’opposition de Ricœur à l’idée même d’une philosophie du sujet est si ferme que l’on est tenté de lui appliquer le terme qu’il applique lui-même à Nietzsche à propos de l’identité et de l’unité de la personnalité : résumant la position négatrice de Hume puis de Nietzsche à l’égard de l’identité personnelle, Ricœur écrit : “La violence de la dénégation remplacera la subtilité de l’insinuation.” Le terme de dénégation est ici d’autant plus remarquable que l’ensemble de l’ouvrage de Ricœur est écrit en première personne et fait constamment référence à la présence et à l’activité de l’auteur lui-même dans son argumentation : analyse “que j’abrège ici outrageusement“; “on objectera ici à mon plaidoyer” “J’ai défendu moi-même..….”; “Je laisse en l’état de suspens ce que je viens d’appeler perplexité…“ etc.

Le paradoxe est assez considérable : voici une philosophie en première personne qui s’oppose aux philosophies du sujet (première personne) et propose une doctrine herméneutique sur la base de la stratégie morale de la personne responsable ! On ne s’étonnera pas que le terme de dénégation ait particulièrement retenu notre attention.

Quoi qu’il en soit nous définirons ainsi notre tâche : examiner si la conception du soi et le rôle accordé à ce soi correspondent bien à la nature et au rôle du sujet réel tel que nous pouvons le saisir dans la vie effective. Nous ne faisons pas le procès d’une intention mais l’examen d’une doctrine dans son rapport à la réalité.

b) Idem et ipse.

Dans le but de construire une philosophie du soi Ricœur s’interroge sur les apories de l’identité. Mais afin d’éviter ce qui lui parait l’ambition démesurée d’un Descartes ou d’un Husserl affirmant un pouvoir de fondation intégrale du cogito par lui-même, et souhaitant également éviter la négation totale du sujet opérée par Nietzsche, Ricœur n’étudiera ces apories de l’identité qu’au moyen de l’analyse indirecte et du détour constitué par l’examen de la philosophie analytique et de la linguistique anglo-saxonne. Cet examen qui, avec une grande richesse d’information, s’efforce à la rigueur la plus minutieuse, est intéressant en ceci qu’il permet à son auteur d’établir (croit-il) l’identité non sur la base première de la conscience de soi mais comme exigence logico-épistémologique issue des difficultés même d’une linguistique s’efforçant, en parlant d’autrui, de répondre à la question qui ? Il n’est pas utile ici d’entrer dans le détail de cette démonstration ; donnons-en plutôt le résultat.

Selon Ricœur l’identité du sujet doit se décomposer en deux significations distinctes. D’une part l’identité est la similitude d’un individu qui est et reste “le même” (idem) à travers le temps et qui peut ainsi être reconnu comme étant le même individu qui a agi en différents moments ou en différents lieux. Cette identité est, selon l’auteur, celle du “caractère“. Elle est la permanence ou la “persévération” de l’individu dans le temps et dans l’espace, et elle se déploie sur la base de l’unité du corps propre et de la constance des dispositions. Ricœur propose d’appeler “mêmeté” cette identité de l’individu reconnaissable à son caractère, à ses dispositions, et à ses identifications à des valeurs et à des idéaux. La mêmeté correspond à l’idem latin que l’on confond, selon Ricœur, avec le ipse. Ce dernier terme, correspondant au français ipséité, est l’expression de la seconde forme d’identité, celle du sujet proprement dit, ou comme l’écrit Ricœur, celle du “soi“ . Mais cette identité repose sur une autre forme de permanence que celle du caractère ; elle se constitue comme “maintien de soi” à travers le temps grâce à la “promesse” faite à l’autre qui “compte sur moi” et qui doit pouvoir compter sur la permanence de la parole donnée. La promesse est ainsi à la fois le révélateur et le constituant de l’identité du soi. Cette ipséité est, aux yeux de l’auteur, si différente du caractère qu’il finit par réserver à l’ipséité le terme d’identité, tandis que la “persévération” du caractère est désignée comme “mêmeté” : “ipséité et mêmeté cessent de coïncider”, Ricœur oppose donc radicalement “la continuation du caractère” et “la constance dans l’amitié”, comme il oppose la persévération du même dans la mêmeté de l’individu et la persévérance de l’identité du soi (ipse) dans la promesse et l’imputation de responsabilité.

La doctrine dite “herméneutique du soi” est donc ferme et constante : la mêmeté s’oppose à l’ipséité dans la mesure ou la première exprime “l’immutabilité du caractère” et, plus précisément, “l’inscription du caractère dans la mêmeté” tandis que la seconde exprime l’engagement moral à l’égard d’autrui, et cela “sans le support de la mêmeté ”. Si, bien souvent, l’ipséité “recouvre” la mêmeté (mon “caractère” est cependant “le mien” et le caractère suppose sa “mienneté”), dans les cas extrêmes qui livrent la vérité des formes de l’identité, on constate, pense Ricoeur, que “l’ipséité s’affranchit de la mêmeté”.

On trouve donc d’un côté l’agent de l’action quotidienne qui déploie dans une relative immutabilité son caractère et ses dispositions, et de l’autre le sujet de l’engagement moral qui transcende ses humeurs et son caractère par sa promesse, et constitue ainsi, affranchi de son caractère, sa véritable identité de sujet personnel. Cette doctrine, constante à travers une évolution dont Ricœur lui-même analyse les nuances, revêt donc une signification parfaitement claire : la théorie du soi est non seulement destinée fonder une morale de la responsabilité mais en outre elle se constitue elle-même de cette morale. L’identité du sujet n’est en toute rigueur que l’identité temporelle du soi et cette dernière identité se constitue par et dans l’engagement moral à l’égard de l’autre. C’est par l’altérité morale que le sujet se constitue comme ipséité.

Un fait soulignera mieux cette intention morale de l’herméneutique. Ricœur reproche d’abord à Parfit d’affirmer en un style quasi bouddhiste que “l’identité n’importe pas”, cette affirmation s’appuyant sur la confusion du caractère et du soi et ne pouvant concerner chez Parfit que la mêmeté du caractère, c’est-à-dire l’identité pratique dissoute dans les récits de science-fiction ; mais pour Ricœur le soi reste identique à lui-même à travers toutes les fictions de modification radicale du caractère par télécommande électronique et propulsion sur d’autres planètes. Or vers la fin de son ouvrage, Ricœur rend hommage à Parfit en évoquant un détachement moral et une distanciation à l’égard du soi proprement dit. Il évoque une “appréhension apophatique du soi” et un dépouillement de toute qualité et de tout intérêt, dépouillement qui, placé sous le signe de Jean Nabert, Gabriel Marcel, Emmanuel Lévinas, comporte à l’évidence une signification spiritualiste et métaphysique. Tout se passe donc comme si, avec Paul Ricœur, on assistait à la résurgence post-phénoménologique de la notion de personne, appuyée sur l’idée d’une “crise” morale de l’ipséité et opposée à la permanence passive du caractère. Si Lévinas est un “phénoménologue” non phénoménologue et post-kantien, Ricœur est peut-être un “phénoménologue” non phénoménologue post-fichtéen : pour lui, comme pour Fichte, c’est l’affirmation morale qui fonde la réalité et l’identité du sujet.


Cette doctrine est claire, sa stratégie est avouée et manifeste. Il reste à nous interroger sur sa validité dès lors qu’elle repose sur une option morale certes sympathique mais si peu fondée qu’elle jette une ombre sur la doctrine même du sujet. C’est cette doctrine qu’il nous appartient maintenant d’examiner.

Notons dès maintenant une difficulté majeure. En fondant une réflexion sur le sujet (c’est de lui qu’il s’agit, qu’on le veuille ou non) sur l’analyse des textes linguistiques on inverse l’ordre logique des éléments de l’argumentation. On oublie en effet que la lecture des termes grammaticaux désignant le sujet (soi, se, je, mien, etc.) suppose déjà, chez le lecteur, une compréhension intuitive de ces termes. L’identité du sujet est donc donnée antérieurement à la lecture et à l’interprétation qu’il donne des textes linguistiques. Ceux-ci ne permettent pas de dire quel est le sens de l’identité puisque c’est au contraire l’identité du sujet qui donne un sens à la grammaire et en rend possible la compréhension et l’interprétation. Nous sommes en présence d’une véritable pétition de principe. Et cette inversion de l’ordre logique des arguments comporte des conséquences qui dépassent de loin le cas particulier de la lecture des pronoms personnels, puisque c’est la relation même entre linguistique et phénoménologie qui est concernée. Loin que la linguistique puisse fonder le sens de l’ipséité et par conséquent la signification phénoménologique que le sujet a pour lui-même, c’est au contraire la phénoménologie, c’est à dire un certain rapport immédiat du sujet à lui-même, qui est seule en mesure de fonder la linguistique c’est-à-dire une réflexion sur le sens du langage. Le fondement de tout sens et de tout langage est l’utilisation et la compréhension intuitive, antérieure à toute lecture et à toute écriture, de soi-même comme unité et comme centre de référence et de signification. C’est dans un prochain ouvrage que nous nous proposons de développer longuement les implications méthodologiques et doctrinales de ces idées.

C’est une difficulté analogue qui surgit à propos du rapport entre le « maintien de soi” et la “promesse”. Loin que la promesse puisse constituer, c’est-à-dire fonder l’existence et la signification de l’ipséité comme maintien de soi, comme le pense l’auteur, c’est au contraire l’existence antérieure d’un sujet identique à lui-même à travers le temps qui rend possible et même compréhensible la signification même de l’idée de promesse ainsi que la formulation et la réalisation d’une promesse singulière. La promesse constitue si peu l’ipséité du sujet qu’un sujet identique à soi doit d’abord exister pour être ensuite en mesure de comprendre, de faire et d’accomplir une promesse, c’est-à-dire un choix de valeur concernant l’avenir de ce sujet déjà identique à lui-même. En outre, et de la même manière, un sujet identique à soi-même doit déjà exister pour être en mesure de ne pas promettre tout en étant lui-même, et en étant toujours en même temps capable de promettre en choisissant et ses promesses et leur destinataire.

L’herméneutique du soi ne présente pas seulement de graves difficultés logiques. C’est aussi sur le plan des contenus que la réflexion critique est amenée à s’interroger.

c) Le caractère sans liberté. Le soi sans contenu.

Pour un phénoménologue c’est un véritable objet d’étonnement de voir utilisé le concept de “caractère”. Malgré les nuances apportées, ce terme désigne encore, dans Soi-même comme un autre, une Structure psychologique permanente qui individualise et spécifie l’agent de l’action, toujours considéré de l’extérieur (“comme un autre”) et qui permet à l’observateur de le “reconnaître” et de “l’identifier”. Tout en prenant ses distances avec la caractérologie (mais sans que soit cité le Traité du caractère de Emmanuel Mounier) Ricœur maintien la pertinence de ce concept en se bornant à l’accompagner par d’autres concepts proches tels les dispositions ou les identifications à des modèles culturels. Or il n’est pas évident que le caractère soit aujourd’hui un concept utilisable.

Il reste en effet obscur et réducteur. Sa définition et son utilisation ne permettent pas d’éclairer l’origine des constantes du comportement simplement constatées, et même en réalité simplement postulées. Ce qui manque ici, pour comprendre ces constantes de l’action, c’est l’analyse de leurs significations : Or tout se passe comme si l’auteur ne disposait plus des concepts de sens et d’intentionnalité qu’il connaît pourtant bien pour les avoir utilisés dans ses ouvrages antérieurs sur la phénoménologie ou sur l’interprétation et l’herméneutique psychologique. Sans avoir nous-même recours à l’idée d’inconscient (dont nous ferons ultérieurement l’examen critique) nous pouvons au moins constater que l’anthropologie contemporaine a su renoncer à l’idée de caractère pour lui substituer celle de désir, l’action étant le fruit du déploiement ou des modifications de ce désir. — Nous aurons à réexaminer de près cette notion de désir ; ici, bornons-nous à constater qu’elle est absente aussi bien dans les références à l’identité du caractère que dans les références à l’identité du soi.

Or seul le désir aurait permis d’éclairer le comportement en lui reconnaissant un statut de désir significatif. Le paradoxe de cette absence est d’autant plus considérable que Paul Ricœur s’efforce d’intégrer à la mêmeté du caractère des pratiques de niveau élevé, plus riches et structurées que ne le sont les illustrations de l’agir dans la philosophie anglo-saxonne. L’auteur intègre à cette identité individuelle les “plans de vie” (choix et développement d’une profession, d’un mode de vie, d’une carrière, etc.) ainsi que les “identifications” à des valeurs qui font la permanence et l’identité ouverte d’une nation, par exemple. Il y a là un paradoxe parce qu’il y a contradiction : si l’action se réfère à ces plans, à ces choix et à ces valeurs c’est qu’elle est soutenue par un désir qui donne sens et qui choisit et non par un caractère qui pulserait et individualiserait sans motifs ni raisons. Il est contradictoire de faire du caractère une permanence psychologique donnée et d’intégrer cependant à son concept les idées de plan, de choix et de valeur.

Cette contradiction provient de l’absence de la notion de désir et d’une réflexion neuve sur cette notion : seule une réalité aussi dynamique et vaste aurait permis de comprendre à la fois que l’action ait un sens et qu’elle puisse être libre. Car le désir est précisément la puissance affective et effective capable de donner sens au monde et de se modifier concrètement.

Dénué de désir, et donc opaque et obscur, le caractère est en outre réduit à n’être qu’une sorte de déterminisme atténué. Expliquer l’action par le caractère c’est d’abord la priver de sens et c’est ensuite la priver de liberté. Et c’est en effet très explicitement et très volontairement que Ricœur invoque constamment la passivité de l’homme. Son ouvrage se conclut par une référence au “trépied de la passivité” constitué par la chair et le corps propre, l’autre et l’altérité, et enfin la conscience comme rapport à soi. Cette passivité constitutive de l’existence est clairement rapportée en cette “Dixième étude” sur l’ontologie, à l’ensemble de la réalité humaine. Certes, celle-ci est plutôt saisie du côté du soi, et reliée, comme passivité, à la puissance actuelle et infinie de l’être. Laissons de côté cette référence ontologique sur laquelle nous reviendrons : comme la référence morale elle fonctionne comme le but qui fut visé par la stratégie de mise en place de l’opposition caractère/soi. — Il reste cependant qu’un fait significatif doit être retenu : la passivité, ici rapportée au soi, était déjà rapportée au caractère. Celui-ci désigne, dans l’esprit de Ricœur, tout ce qui dans notre action et notre vie exprime la “réceptivité du désir” (ce dernier terme n’étant ni analysé ni repris) la “persévération des habitudes”, ou la “couche de notre existence que nous ne pouvons changer mais à quoi il nous faut consentir”. L’intention est claire : le caractère dit tellement notre passivité qu’il a “la valeur emblématique du destin”.

Tandis que la passivité du soi sera opposée à la puissance ontologique (et infinie) de l’être, la passivité du caractère est opposée à l’autonomie même de l’individu puisque celui-ci “consent” à une singularité dont il n’est pas la source et qui vaut pour lui sinon comme nécessité rigoureuse du moins comme symbole d’un destin. — Le caractère, concept utilisé pour rendre compte de l’identité-mêmeté de l’individu singulier, implique donc un résultat paradoxal : la spécificité individuelle est réduite à un développement pratique involontaire constitué par des “traits immuables” qui lui confèrent la pesanteur d’une chose ou d’un destin. En outre, dans le temps même où elle est privée de la puissance de la liberté, elle est privée de la lumière du sens. Dénuée de tout désir, elle est privée de toute intentionnalité donatrice de sens et n’agit que par “traits de caractère” et dispositions” innées ou acquises par habitude.


L’explication de l’identité (« mêmeté”) par le caractère aboutit donc à rendre incompréhensible l’action véritable, faite quant à elle de décisions libres, de significations affectives, intellectuelles et axiologiques, et enfin de création.

Cette inadéquation de la “mêmeté” à la réalité de l’action provient de la conception traditionnelle et chosiste que Ricœur se fait ici de l’action en la référant à un hypothétique “caractère”. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que la même inadéquation se reproduit quand on confronte à cette action non plus la “mêmeté” (ou caractère) mais l’ipséité (ou sujet). La signification de ce désaccord est inverse de la précédente : le soi, défini exclusivement en termes de permanence morale d’un engagement responsable, est un principe d’action dénué de tout contenu. Le caractère était sans liberté ni désir, le soi est sans désir ni contenu. Le premier terme était tiré vers le bas par les pesanteurs des dispositions et du destin (à quoi il fallait consentir) et le second terme est tiré (malgré “sa passivité”) vers les hauteurs de l’abstraction et du vide. Car rien, dans le soi, ne justifie qu’il reconnaisse telle ou telle valeur, tel ou tel droit, à une autre conscience devant laquelle il se fera responsable : la responsabilité est ici sans contenu parce que le rapport à l’autre est lui-même sans contenu ni désir, quelle que soit la forme de celui-ci. Ce rapport à l’autre, chez Ricœur, s’appuie exclusivement sur le fait que le soi serait, d’une façon “originaire” c’est-à-dire en lui-même, porteur d’une “troisième modalité de l’altérité à côté de la chair et du rapport à l’autre, à savoir l’être-enjoint en tant que structure de l’ipséité”.

Cette passivité originaire du sujet semble bien être affirmée pour les besoins de la cause, dans une stratégie qui souhaite faire reposer l’identité du sujet sur sa responsabilité à l’égard de l’injonction venue d’autrui. Cette injonction (terme explicitement repris de Lévinas) resterait en effet inopérante si n’était pas affirmée dans le sujet “requis” une disponibilité appelée “être-enjoint” .

En réalité, cette stratégie reste purement formelle, a priori et inutile. Si le soi n’est lui-même sujet permanent que dans les situations d’injonction c’est-à-dire d’obligation morale, le concept d’ipséité devient inutilisable dans tous les autres cas : le sujet, dont on prétendait établir le privilège et la réalité par la morale disparaît de toute activité non morale et laisse donc, semble-t-il, l’individu sans ipséité. Ce n’est pas un mince paradoxe ! Voici que l’individu agissant qui refuserait une responsabilité (p. ex. refuser une fonction dans quelque groupe social que ce soit) ne serait plus un sujet-ipse identique à lui-même à travers le temps et l’espace, et libre de ses mouvements et de ses décisions !

Le concept de caractère était inadéquat par sa pesanteur faussement anthropologique et le concept de soi est inadéquat par son abstraction faussement morale et spirituelle. Parce que le soi n’est qu’un principe d’identité fonctionnant dans le seul champ restreint de la “morale”, celle-ci n’étant en outre arbitrairement définie que comme obligation, ce “soi” est privé de toute puissance concrète de motivation et n’est donc pas en mesure de rendre compte des actions véritables, qui sont toutes et toujours en relation avec un désir “L’être-enjoint” n’est plus dès lors qu’un a priori vide et formel, arbitrairement affirmé pour les besoins d’une stratégie morale et ontologique.

De plus (et parallèlement) cette abstraction vide d’un soi purement moral revient à dénier la subjectivité, c’est-à-dire l’être de sujet à l’individu réel qui agit par désir. C’est alors laisser croire que le désir est soit une pulsion aveugle, soit l’autre nom du caractère et qu’en tout état de cause il est hors de question qu’il puisse effectuer des évaluations, des affirmations de valeur, des choix et des décisions. Si, avant l’injonction, l’individu n’est pas un sujet, il ne le sera pas comme caractère. Mais l’on se rend alors incapable de comprendre que le sujet puisse émerger un jour !

On saisit mieux, maintenant, le caractère artificiel de cette dichotomie trop traditionnelle entre le “caractère” (ou moi, ou mêmeté) et le sujet (ou personne ou ipséité). Issue d’un personnalisme religieux d’origine kantienne, elle aboutit seulement à scinder l’individu concret en deux identités dont l’une serait psychologique, objective, caractérisante et relativement immuable, tandis que l’autre serait spirituelle, morale et métaphysique par son rapport de passivité à l’autre et à l’être. Mais une telle scission n’est pas donnée dans la réalité. C’est la personnalité concrète, avec sa vie et ses désirs, qui est en même temps un sujet avec sa liberté et son identité. Pour comprendre ce fait nous aurons à reprendre la description du sujet en montrant qu’il est à la fois désir et conscience, c’est-à-dire contenus substantiels et identité personnelle. Il nous incombera alors de dire les conditions c’est-à-dire les structures de fait, réelles, perceptibles et souvent inaperçues qui rendent possible cette unité et cette identité de l’individu concret qui font de lui à la fois une personnalité singulière et un sujet véritable.


Quoi qu’il en soit, n’ayant pas l’intention de scinder l’individu en caractère et ipséité, nous n’aurons pas à résoudre la difficulté majeure qui serait de comprendre comment le caractère peut se mettre en rapport avec l’injonction morale, ou comment la personne morale peut se mettre en rapport avec le caractère et sa “persévération”.

Mais cette difficulté existe dans le système de Paul Ricœur et ce n’est pas le moindre paradoxe de constater que l’auteur tente de la surmonter non en contestant la dichotomie artificielle qui en est la source, mais en intégrant cette dichotomie dans une théorie linguistique du récit qui est explicitement chargé de mettre en relation les deux “pôles” de l’identité qu’on a pourtant soi-même artificiellement créés. — Quelle est, à cet égard, la doctrine de Ricœur ? Les vertus du récit sont-elles en mesure de résoudre ou de dépasser les apories de l’identité ?

d) Le récit : sémiologie ou sophisme ?

Le propos de l’auteur est ici encore clair et explicite : “Ce sera la tâche d’une réflexion sur l’identité narrative de mettre en balance les traits immuables que celle-ci doit à l’ancrage de l’histoire d’une vie dans un caractère et ceux qui tendent à dissocier l’identité du soi de la mêmeté du caractère.” Plus précisément, comme il est dit ailleurs, l’identité narrative a pour but de constituer une médiation entre les deux “pôles” de l’identité, c’est-à-dire une forme d’identité intermédiaire qui comporte et qui éclaire les traits de l’idem aussi bien que les traits de l’ipse, permettant ainsi une meilleure saisie de leurs différences spécifiques en même temps qu’un lieu de communication entre les formes extrêmes de ces deux identités.

Ayant d’abord opté pour un traitement à la fois universel et indirect de la question du sujet (fût-ce à la première personne !), traitement qui permettrait de saisir le soi comme s’il s’agissait d’un autre, ou d’un autre qui serait un soi, Ricœur, on l’a vu, utilise le détour par la grammaire et la linguistique. – Il paraît dès lors cohérent que, pour résoudre les difficultés qui résultent de la dissociation du caractère et de l’ipséité, l’auteur ait recours au même matériau et aux mêmes instruments de communication indirecte : l’étude du récit littéraire, c’est-à-dire de la narration paraît s’imposer.

En réalité, cette cohérence méthodologique permet plus de mettre en évidence la place ici accordée à la linguistique, à la sémiologie et à la rhétorique (comme étude des figures du style et notamment de ce que l’on croit être l’écriture narrative) qu’elle ne permet de résoudre réellement les difficultés issues de la scission dualiste de l’identité. — Examinons de près le rôle attribué au récit. Permet-il de répondre aux espoirs de l’auteur ?

L’auteur appelle “identité narrative” cette singularité d’un individu qu’un écrivain exprime dans un “récit”. Il souhaite donc tirer des conclusions valables pour l’individu réel en général à partir d’une “réflexion sur l’identité narrative”, c’est-à-dire sur l’identité d’un héros en tant qu’elle est construite par un écrivain. C’est ainsi que Ricœur dégage les concepts d“intrigue”, puis de “personnage”. La “mise en intrigue” d’une vie (par l’enchaînement des événements qui évoluent entre la permanence d’un individu et l’imprévisibilité de ces événements) permet de construire précisément un “caractère”. Le “personnage” serait, selon Ricœur, analogue à la « mise en intrigue” du caractère : “L’identité du personnage se comprend par transfert sur lui de lopération de mise en intrigue d’abord appliquée à l’action racontée”. — Ce que Ricœur pense pouvoir conclure de là c’est que le récit mettrait en évidence deux pôles de la personnalité : celui qui découle des acquisitions et des fixations caractérologiques issues de l’ancrage d’une vie dans une histoire (celle qui est “racontée”), et celui qui découle de l’arrachement du personnage à ses pesanteurs et exprime son engagement éthique et son choix de valeurs.

Le récit littéraire permettrait ainsi de mettre en évidence les deux pôles extrêmes de l’identité et permettrait en outre de les relier dans l’unité ambivalente d’un récit et d’un personnage. La trilogie exprimant la réalité serait donc : “décrire, raconter, prescrire” , et le rôle du récit (raconter) serait de valoir comme charnière entre le caractère objectivement constitué dans le réel et la prescription morale où le soi s’affirme également dans le réel. — Par ailleurs le récit serait un “laboratoire” où la pensée humaine essaierait divers choix de valeurs avant de les réaliser dans le monde.

Nombreuses sont les difficultés d’une telle doctrine, c’est-à-dire d’un tel usage de la sémiologie ou plus simplement de la “théorie narrative” et de la critique littéraire. Nous n’en examinerons que quelques-unes.

L’une des plus graves difficultés consiste dans le risque que l’ensemble de la doctrine ne soit fondé sur une pétition de principe, pour ne pas dire un sophisme. Car le lecteur du récit ne peut établir un lien entre les événements qui constituent le personnage et fabriquent peu à peu le caractère du héros que si, auparavant il est lui-même, comme lecteur, un être identique à soi, capable de saisir une unité temporelle et de comprendre ce qu’est l’identité d’un personnage. Le problème qu’on voulait résoudre par le récit est en fait supposé résolu puisqu’il n’y a de récit que pour un être disposant d’une mémoire et d’un pouvoir de synthèse, c’est-à-dire d’une identité. L’analphabétisme et l’illettrisme prouvent à l’envi que la substance du récit écrit repose sur la capacité du lecteur : sans lecteur pas de lecture et partant, pas de récit. Et pourtant l’individu illettré est une Conscience-sujet qui se saisit comme identité : mais celle-ci est étrangère au récit écrit.

Non seulement le récit présuppose un lecteur pour lequel le problème de l’identité a déjà été résolu (et doit être élucidé par le philosophe sans recours au récit), mais il présuppose aussi un auteur. Il semble que Ricœur, fasciné par l’idée d’un soi qui ne serait pas un je mais serait cependant une personne, ait complètement fait abstraction de l’auteur du récit et de son rôle par rapport à l’existence et à la structure du récit.

En admettant que le récit construise un caractère et un personnage, on na pas tenu compte du fait que, précisément, ce personnage est construit, et construit par un auteur préexistant à l’œuvre. Ne rien dire de cet auteur, le passer sous silence, interdit qu’on appréhende pleinement la véritable signification de l’identité personnelle : on se rend incapable de comprendre les statuts réels de l’identité du personnage et de l’identité de l’auteur, ainsi que la différence qui les distingue. Or la linguistique et la sémiologie ont depuis longtemps établi une différence radicale entre le narrateur d’un texte, le personnage inscrit dans ce texte, et l’auteur même du texte. Or celui-ci est l’auteur et du texte, et du narrateur, et du personnage. Ce qui est dit du texte doit donc être différencié de ce qui est dit de l’auteur : celui-ci est réel, tandis que ceux-là sont fictifs c’est-à-dire construits par l’auteur. La structure et le contenu des personnages n’expriment donc pas la réalité du monde, de l’homme et de son identité, mais la perspective de l’auteur sur ce monde, cet homme et cette identité. Un critique littéraire écrit, à propos du roman de Ismaïl Kadaré Le pont aux trois arches : ‘Il y a donc unification artistique des éléments du récit et non pas une quelconque thèse de l’interférence entre l’onirique et le réel”? Nous pouvons généraliser : les personnages sont des figures de rhétorique, des métaphores construites et inventées par un auteur pour communiquer son point de vue sur le monde par une médiation imaginaire et esthétique, textuelle. Ils ne peuvent donc être considérés comme une expression réaliste du réel, c’est-à-dire comme un savoir, comme une information dont la valeur gnoséologique aurait été avérée et fondée.

Or ce que doit respecter le philosophe qui réfléchit sur l’identité de l’individu humain c’est l’ordre véritable des questions : l’analyse des structures littéraires de l’identité ne saurait qu’être postérieure à celle des structures de l’identité réelle d’un auteur en tant que tel, c’est-à-dire comme sujet identique ayant décidé d’écrire une fiction. En écartant ici le problème de la fonction cathartique de l’imagination pour l’auteur lui-même et pour son lecteur, nous devons donc insister sur ce fait : il y a lieu de traiter d’abord de la réalité qui rend possible le récit parce qu’elle le fonde, et c’est l’identité personnelle de l’auteur comme individu humain d’abord et comme écrivain ensuite. Or Ricœur ne respecte pas cet ordre de conditionnant (l’individu qui écrit) à conditionné (le personnage construit). Statuer sur l’identité réelle et tirer des conclusions à partir de l’identité fictive c’est supposer une seconde fois le problème résolu. Car on postule évidemment que l’auteur a la conscience de lui-même comme personne identique, on sous-entend qu’il a une mémoire de ce qu’il écrit (il “construit” temporellement une intrigue et un personnage) et l’on comprend que cette mémoire est un pouvoir de synthèse et de création. Bref, on postule que le problème est résolu ailleurs dans le temps même ou l’on prétend le résoudre par l’examen d’un récit postérieur à cet ailleurs et construit par lui selon des règles poétiques d’invention dont on ne dit rien.

Le résultat de ce qu’il faut bien appeler un sophisme linguistique (que Ricœur n’est pas loin de reprocher à la philosophie analytique anglo-saxonne) est que l’on se donne ce qu’on prétend démontrer. On inscrit dans le texte, a posteriori, ce qu’on prétend en extraire : l’expérience d un sujet qui a conscience de sa propre identité.

Et c’est ainsi que, à propos du récit, on parle de l’ancrage d’une vie dans une histoire, ancrage qui aboutit à la notion de caractère ; on parle aussi d’options éthiques, notion qui aboutit à l’identité éthique du soi, et enfin d’appréhension apophatique du soi comme saisie d’une ipséité sans définition ni contenu. — La situation logique est ici particulièrement paradoxale. Tout récit suppose déjà un auteur comme individu identique à lui-même et l’on prétend pourtant dégager de ce récit la signification de cette identité ; il faudrait affirmer maintenant que cet auteur est objectivement, selon le modèle fictif d’un personnage qu’il a inventé, une identité scindée en caractère immuable et en soi moral. Mais les notions de caractère et de personne morale ont en fait déjà été étudiées (et postulées, dirions-nous) ailleurs et antérieurement dans les œuvres précédentes de Paul Ricœur. Tout se passe donc comme s’il inscrivait dans le récit ce qu’il a déjà défini ailleurs comme constitutif de la réalité humaine (le volontaire et l’involontaire, la finitude et le mal, l’histoire et l’absolu) et comme s’il réintroduisait ces notions sous d’autres noms : mêmeté, soi, passivité, être, infini, injonction. Mais ces notions sont projetées aujourd’hui sur la réalité de l’individu comme si elles étaient réellement découvertes par la réflexion sur la linguistique et réellement extraites des récits fictifs.

Le paradoxe ne s’arrête pas là. Car Ricœur est lui-même l’auteur du livre Soi-même comme un autre où il est question du récit : or il ne traite pas le problème de sa propre inscription dans le texte qu’il nous propose. Sommes-nous en présence d’un auteur littéraire, d’un philosophe, ou d’un individu singulier Paul Ricœur ? Qui est (pour reprendre la question même de l’auteur du livre) le porteur du pronom Je si souvent employé au cours de l’ouvrage ? Certainement pas un caractère ou un auteur littéraire, mais plutôt un philosophe en première personne. C’est dire que l’identité du philosophe précède et conditionne l’œuvre dont il est l’auteur : mais pourquoi cette œuvre ? Quelles sont ses conditions de possibilité ? Et comment le philosophe comme pur sujet de la réflexion, peut-il se référer au “récit” et au “caractère” dans un texte non-fictif ? Et comment peut-il se référer à la réalité dans une réflexion sur la fiction ?

Ces questions ne se posent que parce que la doctrine n’a pas réellement déterminé le statut du récit alors qu’elle fonde sur lui l’essentiel de son argumentation. Seule une telle détermination aurait permis de préciser la modalité du rapport du récit au réel d’une part et à son auteur d’autre part. Il n’est pas évident que l’on puisse passer directement du récit au réel comme le laisse pourtant entendre Ricœur. Une telle possibilité impliquerait une conception réaliste de la littérature qui en ferait soit une copie terme à terme soit une anticipation littérale de la réalité. Or c’est bien ce que suppose l’auteur qui emploie plusieurs fois l’expression “laboratoire” en faisant de la narration littéraire le lieu d’expérimentation éthique de la vie, lieu où s’essaieraient les valeurs anticipant le monde et l’existence… Il s’agit là en fait d’une conception obsolète de la littérature qui ignore et l’effet du texte sur lui-même et sur le lecteur, et la fonction imaginaire de la création. Seule une conception respectueuse du moment métaphorique impliqué dans toute création littéraire (comme le savait d’ailleurs Ricœur lorsqu’il écrivait La métaphore vive) permettrait de comprendre comment s’effectue ce passage de la fiction à la réalité. Ce passage ne s’effectue pas à partir du contenu réaliste du récit mais par la médiation d’une transformation existentielle et intellectuelle appelée par le récit et réflexivement opérée par le lecteur lui-même à l’occasion du récit. Celui-ci fournit donc non pas un modèle mais un appel métaphorique qu’il appartient au lecteur de transposer à sa façon sur le plan imaginaire d’abord et réel ensuite. Serait alors possible la réalisation effective d’un monde neuf, différent du monde métaphorisé par le récit, mais en résonance éventuelle avec lui par la médiation d’une communication indirecte.

Certains récits, plus subtils que les romans traditionnels peuvent aller plus loin sans être pour autant moralisateurs : ils peuvent métaphoriser un itinéraire intérieur, ou illustrer métaphoriquement la possibilité même d’une modalité existentielle qu’un auteur aurait pu, par ailleurs, proposer dans une réflexion conceptuelle directement ancrée sur le réel.

Ce ne sont là que des possibilités parmi d’autres, offertes par le récit et la création littéraire. D’une façon générale il convient, dans l’interprétation des œuvres, d’être attentif aux intentions effectives des écrivains afin de ne pas inscrire artificiellement leur œuvre dans les structures abstraites de la linguistique et de la sémiologie. — Quoi qu’il en soit, il est au moins impérieux de distinguer plusieurs formes de récit avant de statuer sur la supposée fonction de la narration. Le rôle de l’imagination créatrice n’est pas le même dans le récit historique (lointain ou immédiat), dans le récit réaliste événementiel (journal de bord, carnet de route, mémoires et souvenirs, enquêtes et reportages), dans le récit autobiographique et les confessions, ou dans le récit biographique métaphorisé. La fiction narrative dont parle Ricœur n’est qu’un cas particulier, le plus conventionnel, du récit, à savoir le roman avec ou sans personnages. Pour saisir le véritable statut de chacune de ces formes de récit, et par conséquent la nature de leur rapport respectif à la réalité, il aurait fallu distinguer plusieurs niveaux de réflexion, et plusieurs niveaux de métaphorisation.

Seuls ces différents niveaux de réflexion (que nous examinerons ultérieurement) permettraient de distinguer le personnage (ou le sujet central du récit), le narrateur, l’auteur comme écrivain de fiction, ce même auteur enfin comme écrivain réflexif et philosophe. Et seules ces déterminations des plans de la réflexion permettraient de savoir qui s’adresse au lecteur, à quel lecteur, et pour quelle entreprise.

Mais nous retrouvons notre cercle : seule une théorie de la réflexion (et par conséquent du sujet et de sa réflexion à ses différents niveaux, concrets, parlés, réflexifs, écrits, fictifs et conceptuels) permettrait en réalité de saisir et de comprendre le statut de l’identité personnelle dans un récit de fiction. Non seulement un auteur qui est un sujet doit précéder tout texte traitant du sujet, mais encore une doctrine du sujet doit être préalablement constituée pour rendre possible et réellement non circulaire toute théorie littéraire du sujet raconté.

Allons plus loin. Pour être en mesure de dégager la “morale” d’un texte fictif il faut déjà disposer des concepts de morale et de valeurs, ainsi que, par exemple, des concepts d’expérience de vie ou d’itinéraire, ou d’enseignement au sens existentiel. La rigueur philosophique ne peut pas prétendre découvrir dans des textes purement fictifs les valeurs qu’elle y inscrit elle-même et qui ont souvent une autre origine que ce texte lui-même. Il paraîtra donc problématique de conclure au caractère objectivement et essentiellement éthique du soi pour la seule raison qu’on aurait constaté (c’est-à-dire inscrit et extrait) ce caractère éthique dans une pure fiction. Or l’auteur de Soi-même comme un autre considère comme allant de soi l’affirmation selon laquelle un récit comporte des implications éthiques. Mais la lecture du récit comme source d’enseignement moral suppose que l’on sache déjà ce qu’est une éthique ou un système de valeurs, une morale ou un système de normes. En fait, pour l’éthique comme pour l’ipséité, l’auteur suppose résolu le problème qu’il dit résoudre par le récit. Disant qu’il puise dans le récit les sources de ces notions, il les y introduit d’abord et les retrouve ensuite dans les chapitres ultérieurs sur la morale. Ces chapitres, bien que succédant aux études sur le récit les fondent préalablement en fait puisque, dans le récit, les notions de morale et d’enseignement éthique ont des significations déjà constituées et allant de soi.


Aussi bien à propos du sujet qu’à propos de sa dimension morale une conclusion générale commence à s’imposer à nous. Si le récit de fiction avait la vertu de nous informer sur les structures de la réalité même du sujet, c’est-à-dire sur la nature du sujet réel, on risquerait d’aboutir à des conclusions aussi fâcheuses que paradoxales dès lors qu’on prendrait pour point de départ la théorie narrative telle qu’elle est développée par Ricœur.

En effet, c’est le statut et la nature du sujet lui-même qui sont menacés de basculer dans la fiction c’est-à-dire dans l’imaginaire. Si la mêmeté est l’identité caractérologique d’un individu singulier semblable à lui-même à travers une intrigue qui en dessine peu à peu les traits constants à travers le cours des événements, cette identité n’est plus que le lien fictivement affirmé par l’auteur de l’intrigue. Plus précisément encore, si l’identité du personnage n’est, comme l’affirme Ricœur, que le “transfert” sur le personnage de l’opération de mise en intrigue d’abord appliquée aux événements pour en faire une histoire, cela signifie que ce personnage et son identité ne sont que les fruits d’une opération littéraire, c’est-à-dire une affirmation rhétorique. L’identité personnelle, celle du “caractère” aussi bien que celle du “soi”, ne sont plus dès lors, dans le récit, que des affirmations fictives synthétisantes, c’est-à-dire le fruit de l’activité imaginaire du lecteur associée à l’activité imaginaire de l’auteur. Ce sont la mémoire et le travail de l’auteur (ainsi que du lecteur) qui donnent corps et substance à l’identité du personnage et du roman. En dehors de l’esprit de l’auteur et de celui du lecteur, l’identité narrative du personnage n’est rigoureusement rien. Elle est à la lettre une pure fiction littéraire. Julien Sorel, Joseph K. ou Antoine Roquentin n’ont pas d’autre existence que l’affirmation, par l’auteur et les lecteurs, de personnages verbaux qui sont dans l’incapacité absolue d’avoir une conscience d’eux-mêmes : l’existence littéraire est sans substance réelle ni conscience de soi parce qu’elle est fictive, c’est-à-dire exclusivement fabriquée dans l’esprit de l’auteur et du lecteur par un travail imaginaire et réflexif d’invention. L’identité narrative, parce qu’elle n’est que l’unité d’une histoire racontée par quelqu’un à quelqu’un, n’est rien d’autre qu’un agencement métaphorique du discours ayant une valeur non pas référentielle mais communicative : l’auteur s’adresse au lecteur par la médiation d’une fiction qui n’a pas conscience d’elle-même, les identités réelles étant exclusivement celles de l’auteur et du lecteur. L’identité du personnage n’est rien parce qu’il n’est lui-même rien d’autre que des mots agencés et animés par d’autres consciences que celle du personnage.

Si donc la nature de l’identité réelle des individus devait être éclairée par les structures du récit, il faudrait dire qu’elle aussi est fictive, n’étant qu’un simple lien postulé de l’extérieur entre des événements qui seraient (mais comment ?) des faits de conscience. C’est dire qu’on procéderait alors à “l’insinuation”, comme dit Ricœur à propos de Hume, ou à la “dénégation” comme il dit de Nictzsche, insinuation ou dénégation aux termes desquelles l’identité (de idem et de ipse) ne serait rien d’autre qu’une fiction. Elle serait en tout état de cause dissoute et dispersée, morcelée et hypothétique, dépersonnalisée pour le dire enfin. Mais comment dans ces conditions appuyer une théorie éthique de l’obligation et de l’engagement (le versant ipse de l’identité) sur une identité en fait simplement imaginaire puisque construite de l’extérieur et a posteriori par des tiers ?

Et comment une telle conception pessimiste et sceptique de l’identité personnelle pourrait-elle soutenir cette expérience de laboratoire que constituerait tout récit du point de vue de l’éthique qu’il implique ? Si la personnalité réelle est morcelée et dépersonnalisée (parce que calquée sur la “mise en intrigue littéraire) comment pourrait-elle tirer le moindre enseignement moral d’un récit fictif, et comment, surtout, serait-elle en mesure de procéder à l’unification des personnages et du récit lui-même ? Si l’on part de l’imaginaire pour éclairer le réel, tout sombre dans l’imaginaire et la gratuité.

Ce que suggère aussi l’éclairage de la question du sujet par les structures de la fiction c’est, outre la dissolution et le morcellement internes du sujet, la passivité où il est soumis à l’égard de son auteur. Mais cette passivité, chez Ricœur, n’est pas posée comme fictive, elle est supposée réelle. Il y a Ià une option métaphysique qu’il importe d’examiner.

e) Ontologie et attestation : la passivité.

Remarquons tout d’abord que, dans Soi-même comme un autre, rien n’est dit à propos de la passivité du personnage à l’égard de l’auteur-écrivain. Le discrédit aurait-il sans doute été jeté sur la portée objective de la théorie du récit.

La passivité (le “trépied de la passivité”) n’intervient que dans la Dixième étude sur l’ontologie. Il est alors également remarquable que la sémiologie ne soit plus mise à contribution. Elle n’est plus le détour indispensable qui permettait de parler du soi comme d’un autre en des termes universels énoncés pourtant à la première personne. L’ontologie, quant à elle, se déploie par ses propres forces, toujours en première personne.

Mais l’on ne sait pas d’où lui vient son autorité : l’attestation de responsabilité est le fait le plus souvent invoqué, mais l’expérience immédiate du cogito avait été récusée dans la Préface de l’ouvrage et c’est ce rejet de l’expérience immédiate du sujet qu’avait justifié le détour par la sémiologie. Voici que pour l’ontologie, le détour devient superflu. L’“attestation”, qui signifie témoignage évident, sincère et assuré, voici qu’elle suffit à tout fonder et à tout justifier. Voici que, par elle, l’immédiateté aurait valeur probatoire.

Mais il est vrai que ce que fonde l’attestation, ce qu’elle affirme plutôt, est simultanément le refus de fonder et la revendication de passivité. — Seul l’être, comme infinité et objectivité d’une réalité plus vaste et profonde que l’humain, est décrit en termes de puissance et d’activité, d’énergie et d’actualité. Ces affirmations s’autorisent d’Aristote mais non pas du récit. Elles sont destinées à mettre en relief la passivité constitutive de l’homme qui, dans son identité et son ipséité, reste marqué par la finitude. Voici donc que l’identité personnelle, comme attestation de soi, devient attestation de la finitude humaine face à la puissance toute actuelle et infinie de l’être.

On reste en suspens devant une difficulté majeure : le soi devient l’attestation, par et dans sa passivité, de la seule puissance de l’être. Mais selon quelle argumentation ? Comment le soi peut-il être formé de l’être, lui qui, au début de l’ouvrage, n’avait pas l’autorité suffisante pour s’informer de soi ? Sans l’autorité d’un récit le soi ne pouvait rien affirmer de lui-même et, pour dépasser l’alternative de l’exaltation cartésienne du cogito et de son humiliation nietzschéenne, il devait, on s’en souvient, passer par le détour du récit. Comment expliquer dès lors, que l’attestation ontologique de l’être par le soi, ainsi que l’attestation éthique de la responsabilité et de la passivité du sujet ne soient plus fondées sur aucune stratégie du détour ni sur aucun récit ?

Nous formulerons une hypothèse : l’attestation de la responsabilité du soi et de l’infinité de l’être reposent en fait, chez Ricœur, sur la validation implicite que constitue la référence non dite à un récit fondateur, lui-même innommé. Certes, l’auteur ne fait nulle part état d’un tel récit et il n’en dit donc rien. Il se borne à porter témoignage de l’infini et de la responsabilité morale du soi. Mais en portant témoignage il “ne sait pas” ce qu’il en est de sa triple passivité. Pourtant, seul un récit fondateur, une Attestation majeure (que nous ne nommerons pas à la place de l’auteur pour laisser entière l’énigme ainsi constituée) seule une telle Attestation serait en mesure de lever les doutes qui, dans une dernière page, sont loin de déplaire à l’auteur : “On me permettra de conclure sur le ton de l’ironie socratique..… Seul un discours autre que lui-même convient à la méta-catégorie de l’altérité.” Ainsi l’auteur revendique en fait le caractère essentiel des “trois grandes expériences de passivité”, celle du corps propre, celle d’autrui, celle de la conscience. Mais la raison ou le fondement transcendant (hors du sujet) reste une énigme. Car même si, selon notre hypothèse, l’attestation se fonde sur un récit occulte et non-dit qui fonctionnerait comme témoignage de l’être, ce témoignage laisserait dans l’obscurité, au même titre que l’attestation du soi par lui-même, la nature de l’Autre absolu qui justifierait toute passivité humaine. C’est le texte même de Ricœur qui suggère cette ontologie négative. En se référant de nouveau, en ces dernières pages, à Lévinas et à sa théorie du visage comme trace de l’Autre (l’Infini), Ricœur souligne que “la catégorie de la trace parait ainsi corriger autant que compléter celle d’épiphanie”. Si l’évocation de l’’épiphanie” situe la réflexion de Ricœur dans son contexte de transcendance ontologique et de religion non nommée, l’évocation de la “trace” permet de spécifier ce contexte en un discours apophatique de la non-connaissance d’un Être qui est l’Autre donné dans “l’attestation”. Et l’auteur écrit en effets “Peut-être le philosophe en tant que philosophe doit-il avouer qu’il ne sait pas et ne peut pas dire si cet Autre, source de l’injonction, est un autrui que je puisse envisager ou qui puisse me dévisager, ou mes ancêtres dont il n’y a point de représentation… ou Dieu — Dieu vivant, Dieu absent — ou une place vide. Sur cette aporie de l’Autre le discours philosophique s’arrête.”

Mais le sens interne de ce discours est désormais clair aux yeux du lecteur : en considérant l’ouvrage dans sa totalité, on doit dire qu’un récit (une histoire racontée) fonde la validité d’une attestation certaine de soi et de sa passivité, mais incertaine de l’être de l’Autre qui est peut-être Dieu. De même que le caractère était emblématique d’un destin, l’attestation du soi est emblématique de l’Être pensé en termes négatifs.

Qu’il s’agisse de la doctrine du soi qui morcelle, disperse et déréalise le sujet en l’appuyant sur la démarche fictive du récit, ou qu’il s agisse de la doctrine de l’attestation qui morcelle, disperse et déréalise l’être en l’appuyant sur l’expérience de la passivité, on est en présence d’une incertitude et d’un doute extrême, chez Ricœur, quant à la vérité même du sujet. Incapable de se fonder par lui-même il n’a de recours que dans le récit qui en retour le déréalise, et incapable de poser sa propre activité, il ne trouve dans l’attestation de soi que la trace passive d’un être énigmatique ou équivoque.

Mais, fût-il involontaire, le doute à l’égard du sujet, et, fût-elle équivoque, l’incertitude à l’égard de l’être, sont en réalité des déterminations de la croyance. La carapace de rigueur logique et linguistique est le bouclier d’une incertitude et d’une passivité consentante qui marquent une doctrine garantie non par des fondements réflexifs et évidents, mais par une conviction intérieure. Cette éthique de la responsabilité, parce qu’elle s appuie sur une conception apophatique de l’être et du soi, est en réalité une morale de la conviction. Si bien que, à la fin de ce parcours, le lecteur se pose la question de savoir s’il n’était pas conduit dans le domaine de la croyance non pas seulement à la dernière page mais dès les premières pages de cette réflexion sur le soi.

Mais comment fonder sur la croyance et le doute une méditation en première personne sur le sujet? Le texte lui-même devient incompréhensible dans son existence, et l’auteur, si attaché à l’idée que la moralité et l’ipséité consistent à rendre compte de ses actes, n’est pas en mesure de rendre compte par sa propre doctrine de l’existence même de cette doctrine : l’énoncé ne rend pas compte de l’énonciation, le contenu significatif du discours ne rend pas compte de l’existence même de ce discours comme travail actif offert à un lecteur actif.

(Robert Misrahi – la problématique du sujet aujourd’hui)

Conclusion : Le sujet unitaire comme Désir, comme réflexion et comme existence

Notre parcours à travers les doctrines du moi et les philosophies du sujet nous a permis de mettre en évidence deux séries de constatations.

D’une part, nous avons saisi la progression d’une prise de conscience : par un mouvement non linéaire, certes, nous avons vu se mettre en place l’idée d’individu, puis l’idée d’un sujet de la réflexion, porteur de liberté et d’identité; cette idée s’est constamment approfondie et a conduit à la notion plus synthétique d’existence. Mais, d’autre part, nous avons aussi constaté que des difficultés constantes surgissaient de ces doctrines, au cœur même de leur progression. C’est ainsi que la personnalité concrète de l’individu a été scindée en un moi et en un sujet, sans qu’on puisse établir un lien clair entre ces deux notions. Le « moi » prenait bien en compte la vie affective mais n’était pas pour autant considéré comme un sujet; celui-ci prenait bien en compte la réflexion, la responsabilité et l’identité, mais n’était animé par aucune force de vie, c’est-à-dire aucun Désir.

De sorte que, en ce milieu du XXe siècle, lorsque le sujet était bien devenu ce qu’il est, c’est-à-dire constituant, il restait abstrait et simplement rationnel, sans désir ni liberté concrète. Lorsque ce sujet devenait concret et se présentait comme existence, paradoxe ou injonction morale, il devenait finalement abstrait, séparé de son « désir » et de son « caractère », encore conçus en termes de psychologie chosiste et objets d’un discrédit moral.

Ce qui se déployait ainsi, notamment dans les années soixante, prenait la figure d’une crise de la philosophie : la crise de la notion de sujet était en même temps la crise de la philosophie puisque celle-ci devait faire face aux critiques destructives et déconstructionnistes des anthropologies. Celles-ci, constituées comme des sciences de la nature (sociologie marxiste, psychologie freudienne, ethnologie, linguistique) annonçaient la fin de la philosophie (comme chez Althusser), ou la mort du sujet (comme chez Heidegger), ou celle de la conscience (comme chez Lacan ou Derrida).

C’est dans ce contexte culturel que nous avons élaboré une philosophie qui est à la fois une défense de la philosophie et la mise en place d’une véritable théorie du sujet intégral (cf. bibliographie de Robert Misrahi).

Le sujet n’est pas d’abord une réflexion : il n’est pas une connaissance, ni une puissance rationnelle clairement constituante; il n’est pas non plus, dans la vie active et spontanée, un retour réflexif sur soi, un redoublement contemplatif ou méditatif. Ces dimensions (connaissance et réflexion) sont des possibilités constantes du sujet, mais ne sont pas la définition de son être premier et spontané.

Cet être premier du sujet est le Désir. Mais il convient de décrire celui-ci dans son intégralité, si l’on veut comprendre que le sujet puisse devenir éventuellement connaissance et réflexion.

C’est pourquoi nous dirons que le sujet est Désir, et que le Désir est réflexivité. Le Désir est déjà par lui-même présence à soi comme désir conscient de soi et de son objet ; de plus, il est choix, distinction et poursuite de buts, création de sens et de valeurs : c’est dire qu’il est toujours actes d’intelligence et de jugement (sinon toujours clairs et avisés, du moins toujours existants). En outre, il est identité personnelle à travers le temps. Mais de plus, comme il peut être obscur, confus, imaginaire et ambivalent, nous disons qu’il n’est pas d’abord connaissance ou réflexion. Le Désir n’a pas nécessairement une compréhension et une connaissance intégrales de son sens et de son mouvement. Il est pourtant présence consciente au monde et à lui-même, en même temps que permanence et conscience d’un même désir existant. C’est pourquoi nous opposons la réflexivité (comme léger dédoublement et présence à soi-même en première personne) et la reflexion (comme retour explicite et redoublement cognitif sur soi-même et sur ses actes). En d’autres termes, à la conscience obscure s’oppose la réflexion claire et redoublée, ainsi que la connaissance.

Le « suiet » traditionnel avait en fait été identifié à la réflexion alors que celle-ci n’est que le déploiement et l’approfondissement systématique d’une possibilité plus élémentaire qui est la réflexivité. Mais celle-ci est une conscience, et non une connaissance; en outre, cette conscience immédiate se déploie comme vie quotidienne et pratique, c’est-à-dire comme existence et comme Désir : c’est ce Désir (mouvement unitaire de l’existence et des affects) qui est la réflexivité, c’est-à-dire le sujet intégral et originel.

Ce sujet intégral, à la fois Désir et réflexivité, n’est pas une monade isolée. Le Désir est source d’un mouvement vers la plénitude et la signification, et non pas seulement d’un mouvement d’absorption d’un objet. Or, seul un autre sujet peut conférer au Désir le sens qu’il poursuit. C’est pourquoi le Désir est recherche de la reconnaissance en même temps que recherche du sens. Cette recherche structure le Désir comme conscience d’autrui : c’est par son propre mouvement de recherche et de dépassement que le sujet est en même temps conscience d’autrui.

La spontanéité première et libre du sujet originel n’est pas nécessairement heureuse.

Le libre mouvement du Désir spontané vers la joie est le sens même du Désir : mais il ne réalise pas forcément ni toujours la plénitude de ce sens. Car, s’il est réflexivité, c’est-à-dire conscience identitaire de soi-même comme désir, il n’est pas dès l’abord réflexion, c’est-à-dire connaissance, compréhension et maîtrise de toutes les implications et de toutes les significations de son mouvement. C’est pourquoi le Désir spontané, bien qu’il soit une réflexivité, se déploie le plus souvent comme passion et « passivité », comme imagination et croyance, comme mythologie ou idéologie, sans qu’aucun déterminisme ne soit à invoquer.

Pour rendre compte de ces faits apparemment contradictoires, nous devons distinguer deux niveaux de la liberté du sujet. La liberté première est cette spontanéité du Désir par laquelle, comme réflexivité, il constitue à la fois le désirable et l’imaginaire, la liberté et la dépendance, l’invention et la passion. Cette liberté première peut être ou dépendante ou indépendante, claire ou ambiguë, heureuse ou malheureuse, mais elle est fort souvent dépendante et malheureuse, conflictuelle et ambigué. Elle n’en reste pas moins Désir et réflexivité, c’est-à-dire mouvement conscient vers la joie et la cohérence.

C’est ici qu’il convient de faire intervenir un second niveau de la liberté : celui de la liberté authentiquement indépendante. Elle se constitue et ne peut se constituer que par la réflexion. Seul le mouvement réflexif de la connaissance, de la distance à soi et de la méditation peut faire passer le Désir du niveau de la spontanéité plus ou moins cohérente et passionnelle à celui de la maîtrise cohérente et heureuse.

Le mouvement de l’éthique est donc inscrit dans les structures même du sujet.

C’est que le Désir-sujet n’est pas une entité abstraite mais une existence concrète : celle-ci est à la fois réflexivité, affectivité et activité. Plus précisément : existence, parole, travail, jouissance. Le Désir-sujet n’est pas d’abord réflexion : il est, comme existence concrète, le sentiment unitaire de soi-même à travers les affects et les relations à autrui, à travers le travail et les tâches, à travers la création et les œuvres. C’est cette existence concrète qui rencontre les difficultés, les obstacles et les conflits qui s’opposent à la satisfaction entière du Désir et qui engendrent parfois des situations si dramatiques, incertaines ou violentes qu’elles sont vécues comme des crises.

Ce sont ces crises et ces obstacles du Désir qui, par lui et sa propre réflexivité, le haussent au niveau de l’interrogation réflexive et pra-tique. La crise engendre la réflexion éthique comme médiation désormais privilégiée pour conduire le Sujet de l’existence insatisfaite à l’existence significative et comblée.

On le voit : l’origine de la réflexion est exis-tentielle, et c’est ce contenu existentiel de la réflexion qui constitue l’éthique.

Celle-ci n’est donc pas séparable des structures mêmes du Sujet comme Désir et comme réflexivité. L’éthique est en effet le mouvement par lequel un sujet désirant se hausse au niveau de la réflexion par son propre pouvoir de réflexivité. Ce mouvement n’est pas motivé par une raison morale extérieure au sujet; il est autonome. Il est issu du Désir lui-même qui, dans son mouvement vers la plénitude et le sens, découvre l’insuffisance de son existence comme simple réflexivité spontanée désirante et pas-sionnelle, et se consacre au long travail réflexif qui constituera à la fois les conditions d’une personnalité neuve et les contenus d’une existence heureuse.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

La philosophie comme éthique : l’immanence, la réalisation de soi et la félicité (Spinoza, 1632-1677)

1. Introduction: note sur la Renaissance

C’est à la Renaissance (et notamment sous l’impulsion de Marcile Ficin, 1433-1499, et de son Académie platonicienne) qu’il appartiendra de faire revivre cet esprit général de la civilisation grecque, c’est-à-dire son amour de la vie et de la sagesse en même temps que son enthousiasme pour la beaute et pour la philosophie. Cette renaissance culturelle fut à bon droit nommée humanisme puisque l’intérêt des écrivains et des philosophes pour la pensée antique était motivé par un intérêt pour l’homme et son bonheur, et cela à la sortie d’un Moyen Àge qui certes avait été plus fécond et vivant qu’on ne le dit parfois mais qui avait cependant consacré l’essentiel de son effort à l’analyse théologique des rapports de l’homme à Dieu et à la transcendance.

L’humanisme, comme critique latente du dualisme ontologique qui avait marqué tout le Moyen Âge, exprimait en même temps l’idée que la civilisation nouvelle, libérée en grande partie de la transcendance, allait pouvoir construire un monde immanent qui rendrait légitime la poursuite de la « volupté » (comme dit Thomas More en son Utopia), c’est-à-dire d’un nouveau plaisir et d’un nouveau bonheur de vivre.

Mais la nouvelle civilisation ne voulait pas se contenter de rêveries utopiques (sur le plan politique) et de travaux érudits (sur le plan philosophique). Elle tente de construire une ontologie de l’immanence et de l’unité avec Giordano Bruno (1548-1600) mais, jeté en prison et brûlé en place publique à Rome, le philosophe n’a pas la possibilité de tirer les conséquences éthiques de son audace métaphysique. De même, le moine calabrais Campanella, qui passe la majeure partie de sa vie dans les prisons de l’Inquisition, se borne à esquisser les grandes lignes d’une éthique de la joie par la connaissance dans un système utopique, La Cité du Soleil, qui ne parvient pas à se libérer ni du dogmatisme métaphysique ni de l’autoritarisme politique.

C’est en réalité à Spinoza qu’il appartiendra de construire le premier grand système philosophique se proposant, à la sortie d’une Renaissance encore déchirée idéologiquement et politiquement, de construire une vision totalisatrice et unitaire du monde, vision qui serait assez libérée des pesanteurs théologiques de la transcendance pour fonder véritablement une doctrine moderne de la liberté et de l’action.

Or cette doctrine sera très précisément un système de l’immanence réalisant l’identification entre la philosophie et l’éthique : l’ouvrage fondamental de Spinoza concentre toute sa philosophie, décrit « la vraie philosophie », et s’intitule Éthique.

Non seulement cet ouvrage place l’éthique au centre de la préoccupation philosophique, mais il souhaite établir une seconde identification, celle qui associe l’éthique en tant que telle et la recherche du bonheur.

On le voit, par-delà la Renaissance et le Moyen Age, Spinoza semble le véritable continuateur de cette lignée philosophique qui, de Platon à Épicure, en passant par Aristote, s’était efforcée de montrer que le but de la philosophie ne saurait être que la préparation de l’homme non pas à sa mort, mais à sa vie et à son bonheur.

2. Le spinozisme et le bonheur

Qu’on nous permette d’abord de nous citer.

Nous disions en 1977 que « la raison profonde [ …] de l’admiration que l’Europe manifeste à bon droit pour Spinoza quel que soit l’horizon philosophique d’où provient cette admiration […] tient à ce fait unique : Spinoza est le seul philosophe qui réalise la synthèse entre la vigueur formelle d’un système achevé et la richesse concrète d’un vécu existentiel » (« Le système et la joie dans la philosophie de Spinoza », Giornale della filosofia italiana, Milan, avril 1977). Et nous remarquions, parmi d’autres conclusions, que « … le spinozisme, comme critique des philosophies de l’angoisse, et notamment du calvinisme, ouvre la voie aux philosophies modernes du bonheur à travers tout le XVIIIe et tout le XIXe siècle, aussi bien en France qu’en Allemagne ».

C’est bien du bonheur, en effet, qu’il s’agit dans la doctrine de Spinoza. Des interprétations traditionnelles ont parfois contesté ou occulté ce fait : d’un point de vue idéaliste, on souhaitait marquer une difference entre la visée suprême du spinozisme qu’est la béatitude (beatitudo) et ce qu’on entend couramment par bonheur, tandis que d’un point de vue matérialiste on réduisait la signification de « l’utile propre » à sa dimension corporelle.

Mais si l’on examine de près la doctrine et les textes, on doit se rendre à l’évidence : la béatitude est la félicité suprême, c’est-à-dire le bonheur véritable, car il y a équivalence entre le terme felicitas et le terme français bonheur, quel que soit le niveau existentiel considéré. Spinoza écrit : « … outre le fait que [cette] doctrine procure une entière tranquillité d’âme, elle a l’avantage de nous enseigner en quoi consiste notre suprême félicité [summa félicitas], c’est-à-dire notre béatitude [sive beatitudo] » (Éthique, II, 49, Sc.). La béatitude comme visée ultime et contenu existentiel de la sagesse est donc bien un bonheur, puisqu’il s’agit du bonheur suprême (dont nous aurons d’ailleurs à dire le contenu ainsi que les conditions de son instauration). Lorsque l’individu humain n’a pas encore atteint cette sagesse, au terme d’un itinéraire « escarpé » et « ardu » (ibid., V, 42, Sc.), le bonheur qu’il est déjà en mesure d’atteindre n’est certes pas la béatitude elle-même, mais il s’agit encore d’un bonheur, désigné par le même terme de felicitas : « … le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son être, et le bonheur [felicitas] consiste en ce fait que l’homme peut conserver son être » (IV, 18, Sc.).

Il n’est donc pas pertinent d’opposer une sagesse spinoziste qui serait proche d’un mysticisme ou d’un élitisme, et une doctrine du bonheur qui serait seule concrète et universalisable. C’est au contraire en tant qu’elle est une doctrine concrète du bonheur, que la sagesse spinoziste se présente à nous comme le paradigme de la philosophie elle-même : celle-ci est par essence une éthique, et l’éthique est la réflexion et la voie qui seules peuvent nous conduire vers le but suprême de l’humanité, c’est-à-dire vers le bonheur même. La signification de l’Ethique, c’est-à-dire le propos même de Spinoza est donc sans équivoque : dans la courte préface de la partie II, Spinoza annonce clairement qu’en se préparant à expliquer « les choses qui suivent de l’essence de Dieu, c’est-à-dire de l’Etre éternel et infini », il se bornera à l’explication « de celles qui peuvent nous conduire comme par la main à la connaissance de l’Esprit humain et de sa béatitude suprême » (Ethique, II, Préf.).

L’examen préliminaire du vocabulaire de Spi-noza nous a donc permis d’établir que sa philosophie est une éthique et que son ontologie n’est qu’une introduction à cette éthique, celle-ci étant très exactement une philosophie du bonheur.

Nous aurions pu arriver aux mêmes conclusions en partant de la doctrine elle-même et notamment des premières pages du Traité de la reforme de l’entendement, dans lesquelles Spinoza définit son propos avec une intensité et une densité remarquables : « quand l’expérience m’eut enseigné que, dans le cours ordinaire de la vie, tout est vain et futile ; comme je constatais que tout ce qui était pour moi cause ou objet de crainte était bon ou mauvais non pas en soi-même mais en tant seulement que j’en étais

ému, j’en vins à décider de chercher s’il n’existait pas quelque chose qui fût un bien véritable, communicable par soi, par lequel, ayant rejeté tout le reste, l’esprit put être exclusivement concerné; quelque chose enfin dont la découverte et la possession me donnent pour l’éternité la jouissance d’une joie permanente et suprême [..quo invento et acquisito, continua ac summa in eternum fruerer lotitia] ».

Ainsi, le spinozisme est une éthique qui cherche à définir, à fonder et à acquérir un « bien véritable », et ce « vrai bien » est la jouissance d’une joie si parfaite qu’elle doit être appelée béatitude. Et ce terme de béatitude, issu sans doute de l’ancien vocabulaire religieux, reçoit la signification neuve, immanente et concrète du bonheur en sa plénitude.

3. Le système de l’immanence : la critique de la religion et la théorie de la Nature

Cette visée est d’une exigence si extrême, l’opposition de cette visée et des conceptions ordinaires de l’existence au XVIIe siècle (qu’elles soient religieuses, comme chez Pascal, Descartes, Leibniz et Malebranche, ou mécanistes comme chez Hobbes et Gassendi) est si radicale, que le philosophe ne pouvait faire partager son point de vue que par la médiation d’un système rationnel aussi rigoureux et aussi démonstratif que les mathématiques. Le sous-titre de l’Éthique (Ethica more geometrico demonstrata, éthique démontrée selon l’ordre géométrique) annonce ce propos et permet de comprendre la forme même de l’ouvrage. Son agencement en cinq parties, leur déroulement à travers Définitions, Postulats, Axiomes, Propositions, Démonstrations et Scolies ne sont pas l’expression d’une conception quantitative du monde, mais la mise en œuvre d’une décision de communication rationnelle, sur la base de démonstrations universellement acceptables. En outre, parce qu’il s’agira des questions les plus importantes de la philosophie et des enjeux les plus précieux de l’existence, cela qui a à être communiqué devra s’appuyer sur des fondements solides (ceux de la connaissance rationnelle discursive puis intuitive) et non pas sur de simples convictions ou de simples croyances.

La forme rationaliste et discursive de l’Ethique n’est donc pas secondaire ou surajoutée : elle exprime le propos même de l’auteur qui est de communiquer avec une force démonstrative absolue des vérités d’une importance et d’une portée absolues.

À partir de là, le Système pouvait se déployer avec toute sa force et son amplitude, si l’on entend par Système spinoziste aussi bien l’agencement rigoureux de l’Ethique, que l’agencement non moins rigoureux de l’ensemble des œuvres de Spinoza autour de son œuvre majeure.

Car la recherche d’un fondement rigoureux pour la philosophie du bonheur extrême exige d’abord que soit opérée la critique de la religion. C’est là le sens de ce Traité théologico-politique publié en 1670 sans nom d’auteur et clandestinement (alors que l’Éthique elle-même ne sera publiée qu’en 1677, après la mort de Spinoza dans les Opera posthuma, et portant les initiales B.d.S. malgré les recommandations de Spinoza lui-même qui souhaitait l’anonymat).

Le Traité théologico-politique est un détour et un fondement. Avant d’exposer et de justifier sa propre conception du monde, Spinoza opère la critique de tous les pseudo-fondements que la philosophie proposait pour justifier aussi bien la connaissance que l’action, et qui se ramenaient tous à une référence plus ou moins directe au monothéisme biblique. La conception juive, chrétienne et musulmane d’un monde créé par un Dieu transcendant, ce Dieu étant conçu selon les propres termes de Spinoza comme un père, un juge et un monarque, constituait en fait la culture dominante du XVIIe siècle. Aux Pays-Bas, où vivait Spinoza (né dans une famille juive d’origine portugaise à Amsterdam en 1632), cette culture et cette religion dominante étaient constituées par le calvinisme d’une part et par le judaïsme d’autre part. C’est cette double culture religieuse que Spinoza rejette, tout en lisant Descartes et en suivant l’enseignement latin d’un « érudit libertin », Van den Enden.

La critique de la religion ne se borne pas, chez Spinoza à un combat contre la superstition religieuse et contre la croyance passionnelle et imaginaire, comme on le voit dans l’Éthique (cf. notamment Éthique I, Appendice). Cette critique se constitue d’abord et surtout comme une critique des Ecritures. Le Traite theologico-politique (TTP) fonde l’exégèse moderne, mais dans une perspective sans ambiguïté, réellement inspirée par le souci rationaliste de comprendre un Texte par ses structures internes, et de le rapporter à ses auteurs véritables, strictement humains. Moïse n’est pas même un de ces auteurs (tous plus récents), il n’est pas inspiré par un Dieu quelconque, il est seulement un législateur qui a su structurer un peuple autour d’une langue. En déniant à Moïse et aux Prophètes un statut divin, Spinoza ne ménage pas son admiration à l’égard de leur œuvre législative (Moïse), morale et poétique (Salomon et David), politique (Jérémie) ou même édifiante (le Christ). Mais ils ne sont que des hommes. Spinoza, qui connaissait parfaitement et l’hébreu et les textes bibliques, appuie sur des arguments extrêmement précis et rigoureux la démonstration de sa thèse centrale : la Bible ne fournit aucune connaissance réelle et consistante de Dieu, elle se borne à établir une législation et un code de justice valable pour une nation singulière (c’est l’œuvre de la Thora, ou Pentateuque, dit « Ancien Testament ») ou à définir une morale réductible à la charité (c’est l’œuvre des Évangiles). Ne fournissant ainsi aucune connaissance de Dieu ou de la Nature, les Écritures ne sauraient donc fournir aucun fondement réel pour une éthique, ni aucune justification rigoureuse pour des principes de vie.

Les contemporains de Spinoza ne s’y sont pas trompés : le spinozisme est une philosophie de l’immanence, c’est-à-dire, en un siècle religieux, un athéisme. Et si ce sont les Juifs qui ont « excommunié » Spinoza, ce sont les chrétiens qui l’ont haï et combattu dans toute l’Europe, en même temps que se développait parallèlement et clandestinement l’admiration extrême pour l’auteur de l’Éthique.

Car le TTP ne fait que lever une hypothèque : la religion monothéiste n’est d’aucun secours pour fonder sérieusement une philosophie. C’est à l’Ethique qu’il appartiendra de fournir ce fondement et de déployer cette philosophie.

On sait qu’il s’agit essentiellement d’une philosophie moniste de l’immanence. Reprenant les termes traditionnels de substance, de Dieu, d’attribut et de mode, Spinoza leur confère une signification radicalement neuve et les agence selon un système bien structuré qui exprime finalement l’unité organique de la Nature. Car le « Dieu » de Spinoza, s’il constitue le titre (De Deo) et le thème de la première partie de l’Ethique, ne ressemble en rien au Dieu transcendant des religions monothéistes. Remarquons tout d’abord que dans le judaïsme religieux, le croyant ne prononce jamais le nom Dieu, considéré comme sacré; il désigne indirectement ce Dieu par des expressions ou des termes comme le « Saint (béni soit-il) », « le Seigneur Adonaï », « le Tout-Puissant », « le Très-Haut ». Il est donc clair que Spinoza, utilisant le mot Dieu, se situe d’emblée en dehors du sacré. De plus et surtout, il ouvre Ethique I par une longue analyse de la substance, et ne rencontre le concept de Dieu que dans la Proposition 11 de la partie I de l’Ethique lorsqu’il peut établir l’équivalence de ce concept avec celui de substance. Dieu n’est plus une personne, un créateur, un juge ou un monarque, il n’est que le monde lui-même dans son infinité et son unité, c’est-à-dire la substance, autonome, unique et infinie : « Dieu, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie, existe nécessairement » (Ethique, I, Prop. 11).

Sans entrer dans l’analyse détaillée de la substance, disons seulement qu’elle est le concept suprême englobant le tout de la réalité. Elle est l’Être. Mais si elle est connaissable, elle ne l’est que d’une façon médiate, par ses attributs. Ceux-ci ne sont pas des qualités ou des propriétés mais des réalités infinies données effectivement dans la Nature : ces attributs son en outre en nombre infini, mais nous en connaissons directement deux : l’Étendue et la Pensée. Chaque chose matérielle singulière, ou chaque idée singulière formée par l’esprit (Spinoza ne dit pas « l’âme ») sont des modes finis, c’est-à-dire des modifications des attributs eux-mêmes, c’est-à-dire finalement l’expression de la substance sous un certain aspect fini.

Ce qu’il importe de mettre en évidence c’est l’équivalence ontologique rigoureuse entre la substance d’une part, et les attributs d’autre part, c’est-à-dire les modes. Parce que tous les concepts s’imbriquent sur un même plan homogène et non selon une hiérarchie ascendante comme veulent le faire croire les interpretations mystiques du spinozisme, la réalité du monde est à la fois unifiée, infinie et concrète : cette réalité est l’ensemble infini des réalités finies qui ne prennent respectivement leur sens et leur existence que du rapport à la réalité infinie qui, dans le même plan (ou la Pensée, ou l’Étendue) fonde et détermine cette réalité singuliere.

Cette réalité infinie, on le comprend, est la Nature elle-même. Parce que la substance est unique et infinie elle intègre et comprend le tout de la réalité. Mais cette réalité est toujours concrète, constituée par un nombre infini de réalités finies en relation avec toutes les autres réalités singulières en même temps qu’avec chaque infini « en son genre » (Étendue, Pensée, etc.). À la fois concrète, déterminée, infinie et bien structurée, il est clair que cette réalité qui est la substance (ou, si l’on veut, « Dieu ») est en fait la Nature.

Ainsi, le Dieu de Spinoza n’est rien d’autre que la Nature elle-même et Spinoza affirme explicitement cette équivalence : « La puissance par laquelle les choses singulières, et donc l’homme, conservent leur être est la puissance même de Dieu, c’est-à-dire de la Nature (par le corollaire de la Prop. 24, Part. I) » (ibid., IV, 4, Dém., c’est nous qui soulignons : nous traduisons sive par « c’est-à-dire », et non par « ou ». Cf. notre Introduction à l’Ethique : « Principes pour une traduction française de l’Ethique »).

Le monisme de Spinoza est bien le monisme de l’Être, la substance unique désignée comme « Dieu » englobant toutes les formes de la réali-té. Mais, parce que cette réalité est l’ensemble infini des réalités effectives, elle est la Nature.

Le monisme de Spinoza est un monisme de la seule Nature, infinie et active, productrice. Mais si le spinozisme opère ainsi la critique du dualisme traditionnel des religions qui opposent Dieu et le monde, et s’il peut exprimer l’unité de ce monde comme Nature, qu’il s’agisse de la « Nature naturée » ou « de la Nature naturante » (I, 29, Sc.), il opère aussi la critique simultanée du matérialisme et du spiritualisme. C’est un contresens de réduire le monisme de Spinoza à un naturalisme matérialiste comme c’est un contresens de le réduire à un mysticisme spiritualiste. En effet, le concept d’unité de la substance doit être compris en son sens le plus rigoureux : Étendue et Pensée (infinies comme attributs, mais données concrètement comme choses finies et comme idées singulières) ne sont pas deux réalités distinctes comme le sont la « matière » et « l’esprit » dans leur définition traditionnelle, mais deux aspects d’une seule réalité. Si la substance est une, ce n’est pas seulement en raison de l’unité exclusive de l’infini (il ne peut y avoir deux infinis, un monde et un Dieu), c’est aussi en raison de son unité interne : la substance est simultanément Pensée et Étendue, ainsi que tous les autres attributs inconnus. Ainsi, l’Étendue et la Pensée sont deux aspects d’un seul Être, comme le corps singulier et l’esprit singulier sont deux aspects contemporains d’un seul être, l’homme singulier.

La Nature est donc à la fois matière étendue et pensée active : le monisme de Spinoza n’est pas seulement la critique du dualisme métaphysique entre Dieu et le monde, il est aussi la critique de l’opposition dualiste entre la matière et l’esprit.

C’est de ce naturalisme original, de ce monisme synthétique et dynamique de la Nature comme Pensée et comme Étendue, que vont découler les conséquences éthiques les plus considérables.

4. De l’ontologie à l’éthique par la psychologie du désir

Les lectures traditionnelles du spinozisme réduisaient ces conséquences à l’éloge de la sérénité du sage face à la nécessité universelle de la Nature et des événements. Mais c’était réduire l’Ethique à sa première partie et ne lire Spinoza qu’à travers Descartes et les stoïciens. On oubliait l’essentiel : l’ontologie moniste de la partie I est destinée à rendre possible une éthique de la béatitude, celle-ci ne pouvant découler des religions monothéistes, toutes réduites à des morales de la crainte et de l’obéissance. Seule une ontologie moniste de la Nature permet de travailler à une véritable éthique du bonheur, puisque seule une telle ontologie permet de former une conception de l’homme qui soit libérée des préjugés et de la superstition. L’unité et la nécessité de la Nature, chez Spinoza, n’ont pas d’autre fonction en effet que la critique de la Providence, du mystère et de la superstition, c’est-à-dire de l’imagination délirante qui asservit l’homme par la religion d’abord et ensuite par les passions.

Si l’ontologie spinoziste est destinée à rendre possible une éthique libérée de la crainte et de l’obéissance, c’est qu’elle seule est capable, comme philosophie de la Nature, de fonder une nouvelle anthropologie qui soit authentiquement humaniste.

C’est cet aspect de l’œuvre de Spinoza, pourtant fondamental et décisif, qui a été paradoxalement le plus ignoré par les grands admirateurs européens du philosophe d’Amsterdam. Jusqu’à une date relativement récente, le spinozisme était considéré essentiellement comme une ontologie moniste et comme une philosophie de la nécessité. Toute la sagesse qu’elles impliquaient se réduisait à la béatitude en tant que nécessité comprise et intuition de la Totalité. Mais l’on amputait ainsi la doctrine spinoziste de toute l’anthropologie du Désir, parfaitement révolutionnaire, et dont la fonction existentielle est à la fois d’établir un lien concret entre la Nature et l’individu et de fournir les conditions de possibilité de cette éthique du bonheur qui, on l’a vu, est le propos explicite du spinozisme.

Sur le rôle fondamental de l’anthropologie, Spinoza est lui-même parfaitement clair (cf. Ethique III, Préface). Ses prédécesseurs, qui reconnaissent comme lui le lien entre l’éthique (« les principes de la conduite ») et la théorie des passions (« les affects passifs »), ont méconnu le lien entre ces passions et la Nature. Elles étaient tenues pour des imperfections troublant l’ordre de la Nature, alors qu’en celle-ci il n’existe aucun « vice » : sa puissance est une et constante. Et, parce qu’une théorie des principes de la conduite, c’est-à-dire une éthique, doit combattre d’abord l’inconstance et l’impuissance humaine, il convient d’étudier d’abord la nature humaine sans la séparer de la Nature (l’homme n’est pas « un empire dans un empire ») (ibid.) et en considérant les passions « comme s’il était question de lignes, de surfaces ou bien de corps » (ibid.). Seule un telle anthropologie rationnelle, libérée de tout mystère, et du préjugé cartésien du libre arbitre, sera en mesure de comprendre les causes de notre servitude et de connaître les moyens de construire notre liberté véritable.

On le voit, le propos éthique de Spinoza est constant, et il se précise tout au long de son ouvrage central. L’éthique doit rechercher « le bien véritable » : et l’on constate que ce bien est d’abord la liberté en tant qu’elle est le contraire de la servitude. La partie V de l’Ethique porte pour titre : « De la puissance de l’Entendement ou de la liberté humaine ». C’est cette partie finale qui réalise donc entièrement le propos spinoziste et porte la doctrine à son point extrême : elle conclura à l’identité de la liberté et de la béatitude (V, 36, Sc.). L’éthique n’est pas la recherche morale du « bien », qui serait opposé au mal et à la perversion, elle est la recherche de principes d’action qui puissent conduire l’individu de la servitude à la liberté, cette liberté étant non pas un libre arbitre vide, mais une certaine modalité de l’existence se déployant comme béatitude.

C’est pour comprendre ce lien entre liberté et béatitude, et pour comprendre aussi la nature véritable de la servitude et les conditions du passage à la liberté et au « salut » (ibid.) que doit être instaurée une connaissance rigoureuse de l’esprit humain. Nous parlons ici d’anthropologie, d’autres préfèrent parler de « psychologie rationnelle » : peu importe. L’essentiel est d’apercevoir l’originalité, l’audace et la modernité de cette conception spinoziste de l’homme, et nous allons maintenant en esquisser les grandes lignes (cf. également notre ouvrage Le Corps et l’Esprit dans la philosophie de Spinoza).

5. La doctrine de l’homme

Malgré les traductions discutables du terme spinoziste « mens » par le terme français « âme », l’individu humain, chez Spinoza n’est pas comme dans le dualisme cartésien l’union de deux réalités distinctes, le corps et l’âme, mais l’unité effective d’un être singulier qui est simultanément corps et esprit (mens).

C’est la doctrine ontologique des attributs, tous aspects d’une seule substance, qui entraîne cette conséquence anthropologique : esprit et corps sont les deux aspects concrets d’une seule réalité, l’individu humain. En effet, corps et esprit sont des modes finis de deux attributs, eux-mêmes aspects d’un seul Être, la substance, c’est-à-dire la Nature. Parce que celle-ci est une en sa totalité infinie, elle est également une en ses individuations concrètes.

La première conséquence de ce monisme de la réalité humaine est que l’action humaine est une : elle est simultanément acte de l’esprit, comme « idée » et conscience, et acte du corps, comme étendue et mouvement. L’esprit n’agit pas sur le corps, ni le corps sur l’esprit, puisqu’ils sont ensemble les deux aspects d’un seul acte. Spinoza dépasse ainsi les difficultés insurmontables du dualisme psychologique, toujours en fait adossé à une doctrine religieuse de «l’âme ».

Parce que l’homme n’est pas une âme (illusoirement douée d’un libre arbitre) mais une unité naturelle concrète, son action découle des lois générales de la Nature qui ne sont jamais en défaut. L’homme n’est ni diabolique, coupable ou pervers par son âme, il est simplement soumis aux lois de la Nature qui agissent simultanément et selon la même modalité en son corps et en son esprit.

Celui-ci n’est d’ailleurs rien d’autre que la conscience du corps : « L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le Corps, c’est-à-dire un certain mode de l’Etendue existant en acte, et rien d’autre » (Ethique, II, 13 ; cf. également Corol. et Sc. de cette proposition).

En reliant l’individu humain à la Nature, Spinoza ne met pas seulement en évidence un déterminisme naturel opposé aux conceptions animistes, superstitieuses et religieuses de l’action humaine, il met en évidence simultanément l’unité de l’être humain et l’originalité unitaire de ce déterminisme. Celui-ci n’est pas le moins du monde l’action causale du corps sur l’esprit (ou de l’esprit sur le corps) mais l’action causale d’une idée sur une idée, ou d’un mouvement sur un mouvement. Que les deux séries causales soient semblables (et, comme on a dit parfois « parallèles »), n’empêche pas qu’elles sont radicalement distinctes et spécifiques : seul le corps peut agir sur le corps et seul l’esprit peut agir sur l’esprit.

Ainsi le déterminisme spinoziste est en réalité l’émancipation de l’homme par rapport à l’emprise du « mal », c’est-à-dire à la soumission impuissante à des événements passionnels, magiques ou religieux dont il n’aurait pas la maîtrise. Le déterminisme est au contraire l’intelligibilité de l’action humaine : comprendre une action par son insertion dans une série causale donne à cette action les raisons de son surgissement et la raison de ses contenus. Mais cette intelligibilité de la cause donne en même temps le moyen d’agir sur elle : puisque les idées agissent sur les idées, l’esprit humain pourra agir sur le cours de ses idées, c’est-à-dire sur le déroulement de sa propre vie, par l’activité réflexive de la connaissance.

Il en va de même pour les affects (affectus et non affectio): ils sont aussi des idées, et la réflexion peut donc agir sur eux.

Et comme seules les idées agissent sur les idées, c’est par la seule réflexion, c’est-à-dire par la philosophie, que l’individu humain pourra vaincre ses « passions ». Le déterminisme, ou plutôt la connaissance du déterminisme est donc au service de la liberté. Mais Spinoza n’est pas, malgré l’apparence, un intellectualiste : l’énergie et la motivation d’une connaissance des affects proviennent non de la raison mais de l’affectivité elle-même.

C’est ici que la doctrine spinoziste manifeste sa plus grande force et sa plus grande originalité : pour Spinoza en effet « le Désir est l’essence même de l’homme » (ibid., III, Déf. des Affects 1).

Nous avons vu que l’homme est une unité corps-esprit. Mais cette désignation n’épuise pas la nature concrète de l’individu : celui-ci comme corps-esprit, est en même temps un contenu qualitatif et dynamique, et ce contenu est le Désir. Celui-ci occupe la place centrale de la réalité humaine, il en est à la fois la signification et la nature. L’homme n’est plus une âme rationnelle unie mystérieusement à un corps instinctif, il est de part en part Désir. Et c’est à la fois comme corps et comme esprit que l’homme est Désir. En tant qu’il est un corps, il est le Désir comme mouvement, et en tant qu’il est esprit, il est le Désir comme affectivité. C’est ce même esprit qui est capable de connaître, mais sa connaissance est motivée par son Désir.

Pourquoi en est-il ainsi ? C’est que l’homme est essentiellement tendance à persévérer dans l’être. « Aussi bien en tant qu’il a des idées claires et distinctes, qu’en tant qu’il a des idées confuses, l’Esprit s’efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie, et il est conscient de son effort [conatus] » (III, 9 et Sc. : « le Désir est l’Appétit avec la conscience de lui-même » ; il s’agit, on le voit d’une Proposition centrale). Le Désir, le conatus, est donc ce dynamisme qui permet de comprendre l’existence humaine: en effet, ce dynamisme est le déploiement d’une puissance d’exister (vim existendi), et c’est à l’accroissement de cette puissance, en même temps qu’à son maintien dans l’existence, que vise la réalité humaine.

Et l’accroissement de cette puissance d’exister, qui est une force intérieure d’affirmation, se donne à elle-même comme Joie, tandis que sa diminution se donne à elle-même comme Tristesse. Nous disposons enfin des expériences et des concepts qui, sur la base d’une exposition et d’une analyse rationnelles, vont rendre possible la constitution de l’éthique.

Celle-ci va consister en effet en une transmutation du Désir qui va rendre le Désir à lui-même en l’épanouissant effectivement comme la joie qu’il poursuit, au lieu de le laisser se détruire en sombrant dans la Tristesse que produit la servitude.

Celle-ci est bien la servitude à l’égard des « passions » mais, à la différence de toute la tradition classique, Spinoza n’identifie pas Désir et passions. Insistons sur ce point en revenant à la fois sur l’affectivité et sur la connaissance.

L’individu humain, comme esprit et corps, est Désir comme dynamisme et conatus existentiel. Concrètement, ce Désir se déploie comme vie affective (ainsi que nous disons aujourd’hui), c’est-à-dire (ainsi que dit Spinoza) comme déroulement des Affects. Or les affects (affectus) ne sont pas par essence des passions (passio) : un affect peut en effet être ou passif, et c’est alors une passion, ou actif, et c’est alors une action (actio). C’est comme passivité que l’affect est qualitativement négatif, c’est-à-dire une forme de la Tristesse; et c’est comme activité que l’affect est qualitativement positif et réellement dynamique, c’est-à-dire une forme de la Joie. Spinoza ne condamne donc pas, au contraire il exalte la vie du Désir, pourvu que cette vie soit active, c’est-à-dire libre. La liberté n’est rien d’autre en effet pour Spinoza que l’autonomie entière de nos actions, c’est-à-dire le fait que tous nos affects comme contenus qualitatifs découlent exclusivement de notre propre essence. La liberté est donc l’activité en tant que la joie produite par l’accroissement de notre être (accroissement conscient donne dans nos affects positifs) soit notre œuvre et non pas le résultat d’une action extérieure. La servitude, tout entière issue de l’imagination, est précisément cette dépendance effective à l’égard du monde extérieur, cette « aliénation » (comme nous dirions) qui s’exprime non seulement dans tous les vécus de tristesse (c’est-à-dire les passions, toujours passives) mais encore dans les affects positifs qui ne dépendent pas de nous, c’est-à-dire les vécus joyeux issus du cours des événements étrangers à notre action.

La vie affective est donc libre lorsque la joie et la satisfaction du Désir comblé et de la puissance interieure renforcée sont l’expression même de notre essence, c’est-à-dire le fruit de notre activité autonome.

A partir de là, on comprend mieux le rôle éthique de la connaissance : celle-ci est destinée à construire notre liberté en nous rendant maîtres de nous-même; mais cette maîtrise n’est pas le fruit d’une vie sans Désir (comme dans le bouddhisme), ni la victoire de la raison contre les passions (comme dans l’idéalisme d’un Descartes ou d’un Kant), mais le résultat d’une connaissance qui fait passer le Désir de la passivité à l’activité. Certes, nous avons vu que la motivation de cette connaissance n’est pas la raison ou la connaissance elle-même mais le Désir : seul le Désir peut modifier le Désir. Mais à partir de là, l’énergie joyeuse du conatus, ou l’énergie du conatus à la recherche de son « vrai bien », c’est-à-dire d’une joie permanente et extrême, doit disposer des moyens de la transmutation : or ceux-ci sont donnés dans la nature même des affects.

C’est en effet par sa propre définition que l’affect (pour parler à la fois comme Spinoza et comme les psychologues du XXe siècle) est en mesure d’être connu. À la différence de nos contemporains psychanalystes, Spinoza montre bien que l’affect est toujours conscient (Ethique, III, 9). C’est sa définition qui implique cette conscience : « j’entends par Affect (affectus) les affections (affectio) du Corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite secondée ou réprimée, et en même temps que ces affections, leurs idées » (III, Déf. III). La vie affective se situe donc nécessairement aussi bien au niveau du Corps qu’au niveau de l’Esprit, puisqu’elle est constituée par les idées, c’est-à-dire la conscience des modifications du Corps. Cette vie affective est donc par essence accessible à la connaissance, bien qu’elle ne soit pas encore une connaissance, mais seulement une conscience.

On sait dès lors la nature de la servitude et de la liberté : la première est le déploiement d’une affectivité seulement consciente, disposant d’une connaissance « inadéquate » et tronquée du monde et des motifs de l’action. L’individu est conscient, mais il est privé de la connaissance synthétique de lui-même et du monde qui lui permettrait d’être la source exclusive de son action; sa connaissance inadéquate le laisse donc dépendant du monde extérieur. La liberté au contraire est cette autonomie qui résulte du fait que, déployant une connaissance réflexive et donc une connaissance intégrale de la situation du monde et de la nature du sujet, celui-ci n’accomplit que les actions dont il peut être la cause intégrale (toutes choses égales, bien sûr). La connaissance adéquate des affects permet donc le déploiement des seuls affects actifs, issus de la seule essence, c’est-à-dire de la personnalité même de l’individu, et non d’une puissance exterieure.

Par cette connaissance adéquate et réflexive, le philosophe, c’est-à-dire tout homme se vouant à la sagesse, peut alors prendre conscience de ce fait fondamental, déjà évoqué dans les premières pages du Traité de la réforme de l’entendement, et pleinement exprimé dans l’écriture parfaite de l’Ethique : « Il ressort donc de tout cela que nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons, ne le poursuivons, ni ne le désirons pas parce que nous jugeons qu’il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu’un objet est un bien que parce que nous nous efforçons vers lui, parce que nous le voulons, le poursuivons et le désirons » (III, 9, Sc.).

Ainsi, non seulement le sage peut procéder à la transmutation du Désir en déployant seulement les affects actifs qui découlent de sa propre essence, mais il peut aussi opérer une véritable subversion dans le rapport du Désir aux valeurs : ce ne sont pas les valeurs (extérieures et antérieures) qui commandent le Désir, c’est le Désir qui pose et constitue les valeurs.

C’est cette vérité subversive comme renversement de l’origine transcendante des valeurs qui permet la transmutation du Désir : celui-ci est source de tout bien, et le vrai bien est la joie à laquelle accède le Désir lorsqu’il est à la fois connaissance réflexive de soi et affirmation autonome de son propre pouvoir et de sa propre joie.

6. La réalisation de soi, la félicité et la béatitude

La doctrine du bonheur chez Spinoza n’est donc pas un simple appel à l’optimisme. Elle pose que la félicité n’est pas un choix parmi d’autres choix qui seraient aussi valables, mais la seule voie qui permette la réalisation entière de l’individu humain, une fois clairement connus et la nature de l’Être et la nature de l’homme. L’éthique de la félicité n’est pas une proposition subjective et esthétique, mais la conséquence rigoureuse d’un système du monde extrêmement élaboré et construit à l’encontre de toutes les idéologies ou croyances dominantes qui ne visent en fait qu’à établir le règne de la crainte et la soumission obéissante à l’autorité.

Spinoza rassemble l’essentiel de cette éthique concrète dans une page synthétique et remarquablement dense (IV, 18, Sc.). Le fondement de la « vertu » est le sol ultime sur lequel on peut élaborer un système de principes pour l’action; la vertu, malgré l’identité de ce terme avec le concept traditionnel de la morale, n’est pas le moins du monde l’action « pure » dépouillée de tout « intérêt », mais l’ensemble des actions qui visent à la réalisation de l’essence de l’individu, reconnu comme esprit et corps, c’est-à-dire comme Désir. Le fondement de cette vertu est donc « l’effort même pour conserver son être », et c’est dans le conatus que réside à la fois la source de l’éthique et le contenu premier de la félicité, c’est-à-dire du bonheur : le fondement de l’éthique est donc le Désir, considéré à la fois comme source ultime de l’action et comme but extrême de cette action.

Nous ne sommes pas là en présence d’un mécanisme des instincts; l’effort pour persévérer dans l’être, dès lors qu’il a accompli le travail réflexif de la libération des passions pour se déployer comme puissance active d’exister et de désirer, revêt en effet des significations qui ne sont pas celles d’un pur instinct. En effet, parce que la Raison n’exige rien qui s’oppose à la Nature, l’éthique rationnelle demande non seulement que l’on survive, mais que l’on s’aime soi-même. Chacun, éclairé par la connaissance et la réflexion, doit donc rechercher sa propre utilité. Il ne s’agit pas ici seulement de l’utilité matérielle que les « utilitaristes » anglais mettront à l’honneur dans l’ordre de l’économie et de la morale, mais d’une utilité intégrale et véritable. La « vertu » véritable exige pour Spinoza que chacun recherche non pas l’utile en général, mais « l’utile propre », à la fois et réellement utile. Il doit ainsi rechercher « sa propre utilité », cela qui l’affirme lui-même et l’accroît dans son être singulier et personnel. Spinoza va plus loin encore : « l’utile propre » est non seulement singulier et unique comme chaque individu, puisqu’il sert un renforcement de sa propre essence dans une autonomie enfin acquise, mais il est encore et surtout « ce qui conduit l’homme à une plus grande perfection ».

Ainsi la « vertu », par la médiation de « l’utile propre » poursuit « la perfection ». Malgré ce vocabulaire (destiné à obtenir l’écoute des lecteurs dans un contexte social religieux et répressif), l’éthique ainsi déployée n’est pas un idéalisme spiritualiste mais un eudémonisme réflexif. Car la perfection n’est pas la réalisation d’un modèle transcendant (comme chez Platon), mais la pleine réalisation effective d’une essence singulière (comme chez Aristote; cf. Éthique à Nicomaque VII, sur le plaisir, et X, sur le bonheur). Ici la perfection de l’individu humain est la réalisation autonome et effective de sa propre essence, c’est-à-dire le déploiement adéquat de son Désir. Libéré de la servitude des passions et des valeurs imaginaires, l’individu peut alors éprouver en permanence cela qui définit le déploiement concret du conatus et qui est la joie (lætitia). La réalisation de l’essence d’un conatus singulier produit et la liberté et la joie puisque l’affirmation autonome d’une puissance d’exister est un accroissement de cette puissance et par conséquent une joie. Que cette autonomie découle de la réflexion et de la connaissance n’empêche pas qu’elle se déploie qualitativement comme joie.

Concrètement, l’utile propre s’exprime à travers les affects actifs qui prennent différentes figures : Amour, générosité, allégresse, concorde, amitié (cf. Éthique, Appendice, qui rassemble tous les éléments de l’éthique concrète). D’une manière générale, valable pour tous les individus, est donc « bon » tout ce qui produit une Joie active, et « mauvais » tout ce qui produit la Tristesse (c’est-à-dire la souffrance), toujours passive. Spinoza s’oppose ici avec force à toutes les morales de l’austérité et de l’ascétisme, et il défend une conception du plein epanouissement de la personnalité et de la jouissance. Comme il le dit dans le Scolie d’Ethique IV, 18, « seule une superstition farouche et triste peut interdire qu’on se réjouisse […]. Aucune divinité, nul autre qu’un envieux ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine et nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre peur, et toutes ces manifestations qui sont le signe d’une impuissance de l’âme; bien au contraire, plus grande est la Joie dont nous sommes affectés, plus grande est la perfection à laquelle nous passons, c’est-à-dire plus il est nécessaire que nous participions de la nature divine » (IV, 18, Sc.).

Après avoir critiqué l’illusion métaphysique (qui ne saurait fournir aucun fondement réel à l’action), Spinoza critique donc les morales religieuses qui prônent l’angoisse et la souffrance, la privation et la culpabilité. Il fait l’éloge des biens concrets tels les plaisirs de la table ou de l’art, ou l’agrément de la parure, de la décoration florale et des exercices du corps, pourvu qu’ils soient utilisés d’une façon modérée et ne deviennent pas nuisibles au lieu d’être utiles.

Cette éthique concrète de la jouissance réfléchie (belle expression d’une certaine société hollandaise du XVIIe siècle) n’est pas un utilitarisme matérialiste, puisqu’elle revêt une signification ontologique : par sa jouissance maîtrisée, l’individu devenu sage participe de la perfection et donc de la nature divine. Nous allons revenir dans un instant sur cette dimension ontologique du déploiement du conatus. Auparavant, il convient de remarquer que cette éthique de la jouissance n’est pas non plus un solipsisme ni un anarchisme. Car : « Il n’existe dans la Nature aucune chose singulière qui soit plus utile à l’homme qu’un homme vivant sous la conduite de la Raison » (ibid., IV, 35, Corol. I). Parce que les conflits naissent des seules passions, et parce que seule la Raison fait s’accorder les hommes, le sage est capable de comprendre que sous cette condition, c’est l’autre homme qui est le meilleur auxiliaire de l’homme et son bien le plus précieux. L’amitié est placée par Spinoza au niveau le plus élevé de ce qui pourrait être une hiérarchie des biens. Par ailleurs, les individus qui se réjouissent ainsi réciproquement les uns des autres et de leur concorde, peuvent constituer ensemble un seul tout, un seul individu plus puissant (IV, 18, Sc.), et « ils ne poursuivent rien pour eux-mêmes qu’ils ne le désirent aussi pour les autres hommes » (ibid.).

L’éthique de la jouissance réfléchie s’épanouit donc en une éthique de l’amitié et de la générosité. La liberté d’esprit ouvre l’esprit à l’autre homme et, au-delà de l’éthique concrète de la sociabilité heureuse, elle permet aussi de fonder l’existence de la société civile et de la démocratie : « L’homme qui est conduit par la Raison est plus libre dans la Cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même » (IV, 72 ; cf. également T.T.P., chap. XVI sur le Pacte social et le gouvernement démocratique, « collegiater »).

Jouissance réfléchie, générosité réciproque, démocratie, constituent donc les éléments fondamentaux de l’éthique concrète. Mais cette ethique comporte une signification et une portée qui intègrent ces éléments dans une perspective plus profonde : l’éthique de la jouissance réfléchie, comme nous le disions plus haut, comporte une signification ontologique d’une singulière originalité.

Nous avons vu que la joie, dans toutes les formes concrètes qu’elle revêt, exprime non seulement un accroissement de la puissance intérieure, mais un accroissement de la perfection. A ce titre, toutes les joies vécues dans l’existence sont en général susceptibles de comporter des degrés. Le Désir peut toujours accroître son indépendance, la connaissance qui en fonde la puissance peut toujours s’enrichir et les affects positifs peuvent toujours s’intensifier. La perfection est donc le plus souvent un mouvement par lequel l’individu devient toujours plus lui-même et peut toujours accroître sa jouissance du monde et de lui-même. Devant tout ce mouvement on parlera de joie, mais seulement de joie.

Il existe pourtant un état ou un moment dans lesquels l’individu se réjouit d’une joie si extrême, essentielle et fondamentale à la fois, qu’elle ne comporte aucun accroissement possible : il s’agit de la béatitude.

C’est alors par la béatitude et en elle que s’at-teint la « perfection même » (Ethique, V, 33, Sc.). La félicité (c’est-à-dire le bonheur par la joie de la réalisation autonome de soi) accède à l’extrême de sa signification : elle devient béatitude, c’est-à-dire accès à la plénitude de l’être. Cette expérience finale de la sagesse, qui est en même temps une expérience et un déploiement nouveau de l’existence, a pu sembler si obscure qu’il est nécessaire de la considérer de près.

Libéré des affects passifs par la connaissance rationnelle (dite du deuxième genre), l’individu épanoui peut poursuivre le mouvement de cette connaissance.

Il met alors en œuvre la connaissance du troisième genre : il s’agit de « la Science intuitive » (II, 40, Sc. II). Celle-ci n’est en rien (comme on l’a cru parfois) une connaissance mystique de la substance qui rappellerait les expériences mystiques d’un Dieu transcendant. Elle est très exactement une intuition intellectuelle : non pas l’intuition de l’Être, mais l’intuition intellectuelle de la relation qui unit toute chose singulière à son attribut infini. Cette « science intuitive » est donc l’expression même de la connaissance spinoziste de la Nature : celle-ci est une, à travers l’infinité de ses aspects (les attributs) et l’infinité des expressions singulières de chacun de ces aspects (les choses singu-lières). Mais Spinoza ne se borne pas, à propos de la béatitude, à reprendre la partie I de l’Ethique : il s’agit maintenant de l’expérience concrète qui résulte de cette connaissance.

En quoi consiste cette expérience concrète et extrême appelée « béatitude », et fruit de la Science intuitive ?

Elle est ce que Spinoza nomme Amour intellectuel de Dieu, et que nous comprenons comme amour philosophique de la Nature, cet Être infini, unique et nécessaire. Cet « amor Dei intellectualis », issu de l’activité autonome de l’esprit, est donc l’adhésion à l’être, et l’adhésion à la joie que cet être produit lorsqu’il est réfléchi et libéré. Cet amour intellectuel est donc en même temps la plus haute satisfaction intérieur : « car la béatitude n’est rien d’autre que la satisfaction de soi elle-même (animi acquiescentia), satisfaction qui naît de la connaissance intuitive de Dieu » (IV, App. IV), et cette satisfaction est « la plus haute qui puisse être donnée » (V, 38, Sc.).

En rendant ainsi possible l’intégration de la connaissance rationnelle des affects à la connaissance intuitive de l’Etre, la connaissance du troisième genre conduit donc l’esprit à la plus haute satisfaction intérieure : mais d’où provient cette satisfaction et cette plénitude ? Quelle est le contenu de cette connaissance de l’Être qui est capable de nous conduire à la béatitude ?

Il s’agit de l’éternité elle-même. La Science intuitive conduit à la béatitude parce que, à travers notre intégration à la totalité de l’être, elle révèle notre propre éternité. Non pas le moins du monde une immortalité personnelle avec maintien de la mémoire et de l’individualité, mais une conscience actuelle de notre propre signification éternelle, c’est-à-dire permanente et indépendante du temps et du corps. Par le même mouvement, la connaissance du troisième genre, alliée à la connaissance rationnelle et discursive du second genre, nous confère l’éternité et la satisfaction intérieure du sage et la jouissance réfléchie de l’individu. Nous ne craignons donc plus la mort (V, 38) puisque l’éternité est la permanence de la meilleure partie de nous-même, et puisque l’existence, le Désir et la jouissance réfléchie sont libérés et réhabilités. « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie » (IV, 67).

La béatitude est donc la satisfaction de soi d’un individu désirant qui, par la connaissance réflexive et intuitive, accède à la fois à l’éternité et à la jouissance, c’est-à-dire à la perfection même.

Celle-ci n’est pas une qualité « morale » mais une plénitude d’être : « La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même; et nous n’en éprouvons pas la joie parce que nous réprimons nos désirs sensuels, c’est au contraire parce que nous en éprouvons la ioie que nous pouvons réprimer ces désirs » (V, 42).

Nous sommes donc bien ici au cœur de cette « joie souveraine et parfaite » que Spinoza se proposait de définir et d’atteindre dès ses premières œuvres. Le mot bonheur peut recevoir ici la plénitude de son sens et il n’est pas étonnant dès lors que la béatitude ait une signification sotériologique. Elle s’identifie en effet non seulement à la joie intérieure extrême et à la liberté, mais encore au salut (V, 36, Sc.). Ce terme, pas plus que les termes « Dieu », « béatitude », « vertu » ou « perfection » ne comporte aucune signification mystique ou religieuse et transcendante, mais revêt au contraire une signification immanente, neuve et intense : le « salut » pour Spinoza n’est d’abord rien d’autre que la béatitude et la liberté elles-mêmes, mais il est en outre l’accès existentiel à l’être même. C’est par là que se conclut l’Ethique : tandis que l’ignorant, ballotté par les causes extérieures, cesse d’être dès qu’il cesse d’être passif, le sage au contraire (c’est-à-dire cet « homme libre » dont parlait déjà Éthique IV) « en tant que tel est à peine ému, il est conscient de soi, de Dieu et des choses par une sorte de nécessité et, ne cessant jamais d’être, il jouit toujours, au contraire, de la vraie satisfaction de l’âme » (V, 42, Sc.).

(Robert Misrahi, « Qu’est-ce que l’éthique? »

L’éthique et l’immanence : la vie sans les dieux ni la mort (Épicure, 341-272 av. J.-C.)

Ce qu’exprime l’éthique d’Aristote est que le bonheur, en sa forme la plus élevée, consiste dans la vie philosophique elle-même, c’est-à-dire dans la constante activité de recherche théorétique, et dans l’acceptation de ceux des plaisirs qui impliquent affirmation et plénitude.

Un regard critique pourrait considérer qu’il y a là un élitisme. Aristote dit lui-même qu’on ne rechercherait pas le bonheur parfait pour un esclave, et que « la foule, qui de toute évidence ne se distingue en rien des esclaves, choisit une existence toute animale » (I, V, 3). Dans ces conditions, seul le philosophe serait en mesure d’exprimer ce qu’il y a de divin en l’homme et d’accéder ainsi à un bonheur parfait.

C’est cet élitisme qui sera contesté par Épicure et ses disciples. En 306, il s’installe à Athènes et y fonde une sorte de maison communautaire dans une grande propriété qui sera le Jardin d’Épicure. C’est là qu’il achève l’élaboration de son œuvre au milieu de l’amitié de ses disciples et de leurs familles.

L’œuvre considérable d’Épicure est perdue pour sa plus grande part. Il s’agissait d’une logique et d’une physique. Seules nous sont parvenues trois lettres dont la « Lettre à Ménécée » sur la morale. C’est dans ce texte court qu’on trouve l’essentiel de la doctrine morale, c’est-à-dire de l’éthique d’Épicure.

Le but de l’éthique consiste toujours, pour Épicure, comme pour ses prédécesseurs, dans la recherche des conditions du bonheur. Mais cette recherche prend désormais son fondement dans la seule expérience du plaisir, et cela à partir du fait que les deux seules affections qui caractérisent l’homme sont la douleur et le plaisir.

Or, à l’opposé d’un élitisme aristocratique ou philosophique, Epicure constate que le plaisir est un bien qui est recherché par tous, la douleur étant fuie par tous. Il convient d’organiser l’existence humaine autour de la recherche du plaisir. Mais celui-ci doit d’abord être reconnu dans sa vérité: il n’est pas un mouvement ou un processus, mais un état; il n’est pas mêlé de douleur, mais homogène et pur. Le plaisir vrai est donc un état, et cet état est pleinement affirmatif et non pas le véhicule d’un manque qui serait une douleur.

À partir de là, Épicure peut montrer qu’une sélection des plaisirs doit être opérée, si l’on veut effectivement parvenir au bonheur. Il distingue alors des plaisirs nécessaires (inévitables), des plaisirs simplement utiles et des plaisirs indifférents (ni nécessaires ni réellement utiles). En retenant seulement les plaisirs nécessaires et en acceptant certains plaisirs utiles et affirmatifs, on pourra accéder au bonheur puisque le plaisir est un bien en lui-même et non pas le signe d’un bien. A ce moment, « les hommes pourront vivre comme des dieux ».

Sans construire une métaphysique, Epicure se situe dans une perspective atomiste (celle de Démocrite) et matérialiste, et peut dès lors affirmer que les dieux ne se préoccupent pas des affaires des hommes. C’est aux hommes, libérés de la peur des dieux, qu’il appartient de mener ici-bas une vie divine.

Une telle vie, faite de liberté d’esprit et de plaisirs sélectionnés, suppose que l’homme soit également libéré de la peur de la mort. Épicure est l’un des premiers penseurs à construire une éthique du bonheur qui implique un combat clair contre l’angoisse de mort. Pour lui, ni la pensée de la mort ni la mort ne devraient concerner l’individu éclairé puisque, s’il y pense, c’est « qu’elle n’est pas là », et si « elle est là », il n’a pas à y penser puisqu’il est mort et que c’est lui « qui n’est pas là ».

Libéré de cette angoisse de mort, l’individu peut alors rechercher une espèce d’immortalité au sein même de la vie, entre la naissance et la mort. Elle sera accessible à tous et non pas seulement à une élite, parce que tous peuvent rechercher des plaisirs qui ne soient que plénitude et nécessité.

Cette vie humaine ressemblera donc à celle des dieux par les sentiments des plaisir les plus connus, mais aussi par les plaisirs plus forts de l’amitié. Épicure se fait le défenseur fidèle et enthousiaste de l’amitié, et celle-ci apparaît bien dans son œuvre comme une valeur fondamentale. Et parce que l’expérience qu’il en a se déploie au sein d’une communauté de philosophes, on peut dire que les valeurs fondamentales qui constituent le bonheur épicurien sont la philosophie, l’amitié et le plaisir mesuré qui n’asservit ni ne tourmente.

Le ton nouveau de cette éthique du bonheur est l’insistance critique sur l’immanence : c’est au sein de ce monde-ci, et à l’intérieur d’une vie d’homme, que peut s’atteindre un bonheur réel et que la vie peut mériter d’être vécue. Les ambitions métaphysiques des générations précédentes se sont évanouies, en même temps que mourrait Alexandre et que s’effondrait son empire. Non seulement les Grecs devaient se retourner sur eux-mêmes mais, au sein de la Cité, les individus eux-mêmes devaient se détourner de la politique s’ils voulaient accéder à ce nouveau bonheur de l’immanence.

(Robert Misrahi , « Qu’est-ce que l’éthique »)

Le Souverain bien et l’éthique : la perfection, l’activité et le bonheur (Aristote, 305-322 av. J.-C.)

Cette clarté du lien entre philosophie et éthique apparaît pleinement dans l’œuvre d’Aristote. Certes, Aristote présente une critique rigoureuse de la doctrine platonicienne des Idées. S’il faut, selon Platon, pour percevoir et connaître un objet, une idée, les rapporter à leur Modèle transcendant, il faudra, dit Aristote, pour percevoir ce Modèle le rapporter à un Modèle antérieur et plus transcendant : mais l’on sera pris dans une régression à l’infini, et la transcendance de l’intelligible n’éclaire pas vraiment le monde sensible et immanent. Au terme de cette critique (dite du troisième homme), Aristote s’efforce de montrer que la connaissance procède par concepts construits par l’intelligence humaine elle-même. C’est ce qu’il établit notamment dans une vaste réflexion sur la logique et les structures formelles du discours (dans l’Organon). De cette réserve à l’égard de la transcendance platonicienne, résultera une œuvre immense tournée aussi bien vers la connaissance du monde physique et animal, que vers la connaissance de l’âme humaine, de l’Être en tant qu’être (dans la Métaphysique) et des exigences de l’éthique et de la politique.

Il peut alors sembler que la philosophie soit le déploiement d’une immense connaissance systématique du monde, de l’homme et de l’Ètre absolu, et que l’éthique n’en soit qu’une infime partie. Mais c’est là une image trompeuse, une illusion perspectiviste due à l’ampleur quantitative du discours aristotélicien concernant chaque élément de la réalité. Au contraire, si l’on considère de près l’œuvre intitulée Éthique à (ou de) Nicomaque, c’est-à-dire l’éthique proposée à ou éditée par Nicomaque (qui est le fils d’Aristote), on peut apercevoir une autre mise en place des idées. Tout se passe comme si l’éthique était la réflexion ultime sur le sens et la destination de l’existence humaine, et que l’œuvre de pure connaissance n’était que la préparation ou le moyen de cette réflexion sur l’action. L’Éthique à Nicomaque intègre et suppose connues toutes les analyses de l’âme, de la raison, de la vie et de l’Être qu’Aristote a développées ailleurs. De plus, c’est seulement dans la perspective éthique, qui est celle de l’interrogation sur la meilleure forme de la vie et de l’action humaines, que ces connaissances rationnelles trouvent leur place et leur sens.

C’est le texte même de l’Éthique à Nicomaque qui nous convainc de la signification de l’éthique comme but et achèvement de la philosophie. Pour Aristote, en effet, « le bonheur est la fin des actions humaines » (X, VI) et tout l’ouvrage est une réflexion sur la vertu et le bonheur, passant par une étude du plaisir, de l’amitié, de l’action politique et de la contemplation théorique et métaphysique. C’est donc à une description de l’action la meilleure qu’est finalement destine tout le système de la connaissance philosophique. Même lorsque cette connaissance est une contemplation métaphysique de l’Etre en tant qu’être, elle s’intègre à l’éthique comme moyen ultime de la réalisation du bonheur. La philosophie produit le bonheur le plus précieux et le plus élevé, mais cette idée est le contenu même de l’éthique. Le bonheur est le but poursuivi par l’éthique, la philosophie elle-même permettant l’accès final et parfait au bonheur même. A la limite, il n’y a plus de différence notable entre l’éthique et la philosophie : celle-ci, pour Aristote, doit être pratique et concrète, c’est-à-dire permettre la meilleure des vies, qui est le bonheur même. Or l’éthique est précisément cette réflexion sur le bonheur, ses contenus et les voies qui y conduisent. Disons que la philosophie, comme connaissance systématique du monde, est le moyen d’accéder aux buts ultimes de l’existence humaine, ces buts et ces moyens étant définis par une philosophie de l’action. Cette philosophie de l’action est l’éthique elle-même; et l’éthique véritable est exclusivement une éthique du bonheur, un eudémonisme.

Quel est, maintenant, le contenu de cette éthique du bonheur comme expression et couronnement de la philosophie ?

Selon la tradition, Aristote assigne d’abord à sa recherche la définition du « souverain bien de notre activité » (ibid., I, IV, 1). Mais, fidèle à sa propre inspiration réaliste et à sa critique des Idées transcendantes, il montre que « le bien ne saurait être quelque caractère commun, général et unique » (I, VI, 3). D’abord, il serait alors abstrait et vide. Ensuite « si l’on affirme du bien qu’il est commun à tout, ou qu’il existe séparé et subsistant par lui-même, il est évident qu’il serait irréalisable pour l’homme et impossible à acquérir. En fait c’est juste le contraire que nous recherchons ici » (I, VI, 13).

Il s’agit donc pour Aristote de définir un souverain bien humain, un souverain bien que l’homme puisse acquérir. Mais il doit s’agir d’un bien qui soit effectivement souverain, c’est-à-dire suprême, et non pas simplement d’un bien quelconque, poursuivi parce qu’accessible. Or ce qui caractérise « le bien parfait, est ce [fait qu’il] doit toujours être possédé pour soi et non pour une autre raison » (I, VII, 4). Un bien est supérieur à un autre s’il est plus recherché pour lui-même que pour atteindre un autre but. Et le bien suprême est celui qui est recherché exclusivement pour lui-même et non une fin extérieure. « Ce paraît être, au premier chef, le bonheur » (I, VII, 7).

Ainsi, le souverain bien étant le bien suprême parce qu’il est une fin en soi et non le moyen d’une autre fin, ce souverain bien ne saurait être que le bonheur.

La doctrine est considérable, dans sa force et sa simplicité. Le souverain bien est certes l’objet traditionnel de la recherche philosophique et éthique, mais il ne présuppose désormais aucune démarche mystique ou métaphysique qui conduirait l’âme humaine vers une transcendance intelligible.

Ce ne sont là, pour Aristote, que des abstractions qui unissent le vide des notions à l’irréalisme de la pratique. Aristote souhaite définir un souverain bien qui soit à la fois pensable par la raison, et réalisable dans la vie. Cette exigence (que nous appellerions volontiers humaniste) n’atténue en rien l’exigence éthique : tout en le voulant réalisable et concret, Aristote souhaite que le Bien poursuivi soit effectivement suprême et souverain. Ce bien doit donc être parfait. Mais la perfection du Bien, son statut de Bien suprême, sa prégnance et son privilège par rapport à tout autre bien ne résultent plus, comme chez Platon, d’une structure éternelle et intelligible, ni d’une situation de transcendance par rapport à un monde sensible et déchu. La perfection du Bien, et l’essence de son caractère suprême, vont consister, pour Aristote, en une réalité à la fois concrète et neuve, générale et singulière : il s’agit de l’autonomie.

Le souverain bien est en effet le but qui, recherché comme un bien, n’est pas recherché pour atteindre un autre but, un autre bien, mais seulement (et enfin) pour lui-même. L’individu qui recherche le souverain bien est lui-même autonome et libre s’il poursuit un bien qui se suffise à lui-même et qui soit autonome. Or, et c’est ici l’affirmation centrale et la nouveauté radicale de cette éthique philosophique, seul le bonheur est une fin qui ne renvoie qu’à elle-même et qui ne se constitue pas comme le moyen d’une autre fin.

En effet, Aristote a raison de poser en principe « que ce qui se suffit à soi-même est ce qui, par soi seul, rend la vie souhaitable et complète » (I, VII, 7). Or c’est là le bonheur lui-même, dans sa définition la plus concrète et la plus générale. Aristote ajoute cependant un caractère qui complète le précédent : c’est le fait « d’être souhaité de préférence à tout, et sans que d’autres éléments viennent s’y ajouter » (I, VII, 8).

Le propos d’Aristote est donc clair : montrer que le souverain bien comme réalité humaine et concrète ne saurait être qu’une fin accessible et parfaite cependant, et démontrer qu’une telle fin parfaite ne saurait être que le bonheur lui-même, puisque seul le bonheur est désirable pour lui-même, et que seul le bonheur est préféré à tout autre fin. Désirabilité, autonomie et préférabilité absolues sont les caractères concrets d’une perfection humaine et réalisable.

Cependant, « tout en convenant que le bonheur est le souverain bien », on désirera sans doute « quelques précisions supplémentaires » (I, VII, 9). Simplement désireux d’apporter ces précisions, Aristote va en fait souligner cette conception de la philosophie comme éthique, conception que nous voyons se former dans l’Antiquité. En effet, pour mieux définir le bon-heur, il s’interroge sur ce qu’est « l’acte propre de l’homme » (I, VII, 10). Or c’est là, semble-t-il, la question philosophique par excellence (aussi bien pour Aristote que pour ses successeurs) : la question sur l’essence et la nature de l’homme est plus précisément la question sur l’essence de l’acte qui le constitue précisément comme homme et non comme chose ou animal. L’homme comme tel est d’abord un certain acte, mais cet acte est une certaine forme d’activité. L’interrogation philosophique (qu’est-ce que l’homme ?) conduit nécessairement à l’interrogation éthique (qu’est-ce que l’activité proprement humaine qui pourrait constituer une fin en sol, une fin autonome ?). La question « qu’est-ce que l’homme ? » conduit donc à la question « qu’est-ce que l’acte propre et autonome qui définit l’homme, qu’est-ce que le bonheur ? En se déployant, la philosophie se découvre et se réalise comme étant l’éthique elle-même. Et la philosophie, c’est-à-dire l’éthique, est en son fond une doctrine du bonheur.

Poursuivons l’analyse de cet acte spécifique de l’humanité, acte par lequel se définira le bonheur. Il s’agira d’une « vie active propre à l’être doué de raison », et cette « activité épanouie » qui seule sera sa propre fin en même temps que la marque même de l’humain, sera « l’activité de l’âme, en accord complet ou partiel avec la raison » (I, VII, 14). Finalement, on aperçoit que cette activité qui exprime au mieux l’essence de l’homme est la vertu elle-même : « le bien propre à l’homme est l’activité de l’âme en conformité avec la vertu » (I, VII, 15). Cette activité essentielle est en même temps le bonheur, puisqu’elle est parfaite, c’est-à-dire complète et satisfaite par elle-même, à la condition toutefois qu’elle occupe la vie entière. « Car une hirondelle ne fait pas le printemps, non plus qu’une seule journée de soleil; de même ce n’est ni un seul jour, ni un court intervalle de temps qui font la félicité et le bonheur » (I, VII, 16).

Il y a donc chez Aristote une identification entre tous ces termes : bien préférable en soi (par lui-même), essence de l’homme (acte propre), bonheur (désirable ultime et préférable) et enfin vertu (activité raisonnable). Humanité par excellence, bonheur et vertu sont réciproquement liés et interchangeables. Si donc on veut comprendre pleinement la conception du bonheur chez Aristote, on doit préciser les contenus et la signification de la vertu. Celle-ci n’est nullement austère et ascétique comme elle le deviendra chez les stoïciens, ni simplement hédoniste comme elle le deviendra chez les épicuriens. Au contraire, la vertu aristotélicienne implique tout à la fois la prudence de la raison avec sa recherche du juste milieu, et la plénitude du plaisir avec sa perfection.

Examinons mieux ce dernier point. Comment et pourquoi une éthique du bonheur qui en appelle à l’activité vertueuse peut-elle en même temps préconiser la poursuite du plaisir ? En quoi l’eudémonisme aristotélicien n’est-il pas un simple hédonisme de la volupté, tout en intégrant le plaisir comme un élément valable du souverain bien ?

La culture grecque était sans rapport direct ni perceptible avec le judaïsme religieux (qui ne fut pour elle que la religion d’une province de l’Empire d’Alexandre, puis des Séleucides), sans rapport de filiation avec le christianisme qui était postérieur évidemment aux siècles qui virent la naissance et l’épanouissement de la civilisation grecque. C’est cette extériorité de l’hellénisme au judaïsme et au christianisme qui lui permet d’échapper au préjugé spiritualiste : le plaisir et la chair ne sont pas des péchés pour la pensée grecque.

Le problème du rapport entre le sage, poursuivant le bonheur, et le plaisir, effectivement poursuivi par le plus grand nombre, pouvait donc être posé en termes clairs, libérés de toute hypothèque.

Déjà chez Platon la question du plaisir était posée puisque le Philebe définissait la vie sage comme une vie mixte comportant intelligence et plaisirs, pourvu que ceux-ci ne soient pas issus d’un manque et soient donc d’origine spirituelle.

Mais c’est avec Aristote que l’éthique consacre au plaisir une place et une dignité considérables, aussi bien dans la méditation éthique que dans la pratique de la vie. Pour Aristote, le plaisir est un bien puisqu’il est toujours recherché pour lui-même et qu’on « admet que le bien est quelque chose d’achevé » (X, III, 4). Il reste qu’il convient de nuancer les affirmations d’Eudoxe (disciple dissident de Platon et fondateur de l’hédonisme) selon lesquelles tous les plaisirs sont bons, et il y a lieu de rechercher quels sont les plaisirs dignes d’être poursuivis dans une éthique du bonheur. Cette discussion sera reprise par Épicure dans sa classification des plaisirs en nécessaires, utiles et indifférents.

Mais cette distinction ne saurait avoir de sens qu’à partir d’une connaissance du plaisir en tant que tel. Aristote ne se borne pas à évoquer le plaisir, à le préconiser ou à le sélectionner, il en propose d’abord une description interne et rigoureuse.

Pour mettre en évidence la nature et le caractère du plaisir, Aristote prend un exemple, « l’acte de la vue ». C’est un acte « complet à chaque moment de sa durée, car il ne lui manque aucun élément qui, venant le compléter, parachèverait son caractère spécifique » (X, IV, I). Il en va de même pour le plaisir : il forme un tout, et il est ce tout durant sa durée entière. Le plaisir, en son essence, ne résulte pas d’un manque, il comporte en lui-même sa propre plénitude. Pour Aristote, le plaisir n’est certainement pas un mouvement ou un devenir, comme on le dit souvent, mais une plénitude et une actualité. Il nomme perfection cette réalité du plaisir. Plus précisément, tout sens est un acte et le déploiement d’une activité. Le plaisir est le couronnement de l’acte parfait, l’expression même de la perfection de l’acte : or, « l’activité la meilleure … est celle du sens le mieux disposé, eu égard au meilleur des objets susceptibles de l’affecter. Cette activité sera la meilleure et la plus agréable » (X, IV, 5). Ainsi le plaisir est à la fois le couronnement et l’expression de l’activité parfaite (la meilleure qui soit pour chacun des sens), et un sentiment lui-même parachevé de plénitude et de complétude. « Le plaisir parachève l’activité qui se déploie […] à la manière d’un ornement qui s’ajouterait de surcroît, comme la beauté pour ceux qui sont dans la fleur de la jeunesse » (X, IV, 8). La seule condition à ce déploiement agréable c’est que « agent » et « patient » se trouvent dans les mêmes conditions et entretiennent entre eux les mêmes rapports. Il existe également une réciprocité entre les activités et leurs plaisirs respectifs. Le plaisir accroît l’activité, et le perfectionnement de celle-ci accroît le plaisir correspondant.

Aristote insiste aussi sur la spécificité et l’originalité de chaque forme de plaisir, eu égard au sens concerné et aussi, pour l’espèce humaine, à l’individu concerné.

Disposant d’une analyse du plaisir, il est possible, après avoir montré qu’il est par lui-même plénitude et achèvement, de s’interroger sur le choix des plaisirs dignes de s’intégrer au bonheur. Spécifiques, ils n’ont pas tous la même perfection, la même richesse, la même positivité. Mais pour opérer ce choix il convient de pousser plus loin l’analyse du bonheur lui-même.

On se souvient que le bonheur est le bien souverain, suprême, préférable à tout autre bien parce qu’il est poursuivi pour lui-même et non en vue d’une autre fin. Ce privilège lui vient du fait qu’« il n’a besoin de rien pour être complet et [qu’] il se suffit entièrement à lui-même » (X, VI, 2). Il convient donc de trouver l’activité qui, par elle-même, pourrait être complète et suffisante, pour qu’elle soit précisément celle qui constitue le bonheur. Cette activité est celle qui est conforme à la raison et à la vertu, et c’est elle qui procurera à la fois plaisir et bonheur.

Et la plus parfaite des activités heureuses sera celle qui est conforme à la vertu la plus parfaite et la plus expressive de ce qu’il y a de meilleur en l’homme. Le bonheur proviendra donc de l’activité qui exprime l’acte de l’homme par excellence, acte qui le distingue de toute autre espèce vivante : cet acte est la contemplation. Le bonheur implique la contemplation, en tant qu’elle est l’acte de connaissance théorétique qui ne manque de rien pour être parfait et complet, en même temps qu’il exprime l’essence de l’homme et la meilleure part de lui-même. Le bonheur parfait découle de l’activité de la meilleure part de nous-même ou de ce qu’il y a pour ainsi dire de divin en l’homme (X, VII, I).

Ce bonheur, cette vie heureuse et quasi divine par la contemplation, c’est-à-dire la connaissance totalisatrice, n’est pas une simple activité intellectuelle, abstraite et froide. Elle est au contraire agréable et constitue par elle-même un plaisir ou, comme nous dirions aujourd’hui, une jouissance.

De plus, en ce qui concerne les autres plaisirs, extérieurs au pur plaisir de connaître, nous disposons maintenant d’un critère de sélection pour les admettre dans la constitution de la vie heureuse : ils doivent être parfaits et achevés, comme doit l’être le bonheur lui-même. Si l’on songe aux biens extérieurs qui sont nécessaires, ou si l’on se réfère aux loisirs et au repos, on apercevra que la sagesse eudémoniste n’exclut pas les plaisirs, mais les accepte et les intègre à sa propre activité essentielle. Ainsi, certains plaisirs choisis, ceux qui sont conformes aux vertus morales cardinales telles que la justice, le courage ou la tempérance, peuvent à bon droit être considérés comme des biens. C’est qu’ils couronnent une activité parfaite et bien adaptée à son objet. Parfaits eux-mêmes, ces plaisirs sont alors dignes de s’intégrer dans une vie heureuse.

Mais il est clair en même temps que, pour Aristote, les plaisirs ne sauraient à eux seuls constituer le bonheur, fussent-ils purs et positifs. Le bonheur ne saurait exister que si, outre les plaisirs de l’art ou de l’amitié par exemple, l’individu accède au plaisir de la contemplation. Là seulement réside la vie pleinement heureuse, c’est-à-dire la sagesse elle-même. En effet, l’existence contemplative (en quoi consiste la sagesse, supérieure à toutes les vertus morales) « est la seule qu’on puisse aimer pour elle-même » (X, VII, 5). Elle seule constitue donc « le bonheur parfait ». Et il semble bien que « la sagesse [….] comporte des plaisirs merveilleux autant par leur pureté que par leur solidité et il est de toute évidence que la vie pour ceux qui savent se révèle plus agréable que pour ceux qui cherchent encore à savoir » (X, VII, 5).

L’existence heureuse, c’est-à-dire la sagesse, est non seulement « agréable » et se donne comme une jouissance, elle est en outre indépendante. Certes, dit Aristote, le sage se consacrerait mieux à son activité « s’il associait d’autres personnes à sa contemplation » (X, VII, 4). Il reste qu’il est à un suprême degré « l’homme qui ne relève que de lui-même ».

C’est par l’activité de l’esprit que le sage accède à cette indépendance et à cette liberté, et seule cette activité, qu’elle soit ou non accompagnée par d’autres biens et d’autres plaisirs, peut conduire le sage au « comble du bonheur ». Et si cette existence contemplative se prolonge tout au long de la vie, alors on pourra parler de bonheur parfait.

À ce moment « l’homme ne vit plus en tant qu’homme, mais en tant qu’il possède quelque caractère divin » (X, VII, 8). On le voit, Aristote s’oppose aux réalistes et aux hédonistes qui voudraient que l’homme ne se préoccupe que des choses humaines et matérielles. Il n’hésite pas à évoquer une part qui, en l’homme serait divine, et à préconiser un effort pour « nous rendre immortels et pour vivre conformément à la partie la plus excellente de nous-mêmes ». La raison de cette discrète référence à une sorte de transcendance de l’esprit tient au fait que, pour Aristote, c’est en agissant selon la meilleure part de nous-même, la plus élevée, que nous agirons selon notre véritable essence et en toute indépendance: « il serait absurde de régler notre choix non sur notre propre vie, mais sur celle d’un autre » (X, VII, 9).

Pourtant, malgré l’hommage rendu aux sages qui règlent leur vie sur la connaissance des choses mortelles et immortelles, Aristote marque bien sa préférence pour les choses qui concernent l’homme en tant que tel : quasi divin par son activité contemplative, il n’en reste pas moins homme et « l’esprit constitue essentiellement l’homme ». De plus, ce qui est atteint par l’activité de l’esprit n’est pas une sortie et une ascension hors de la condition humaine, mais une vie humaine : l’éthique consiste non pas à chercher des voies pour sortir de la condition, mais à reconnaître les voies qui permettent de vivre une vie humaine qui soit « parfaitement heureuse ».

Et lorsque Aristote décrit « les Dieux » comme étrangers à toute activité et à toute vertu, faisant ainsi la critique de la mythologie populaire, lorsqu’il définit ces Dieux comme étant par excellence doués d’une activité contemplative, c’est encore dans la perspective d’une sorte d’humanisme qu’il se situe, puisque sa réflexion sur les Dieux se conclut par une évocation du bonheur de l’homme lui-même : « l’existence de l’homme ne connaît ce bonheur que dans la mesure où elle présente quelque ressemblance avec une activité de ce genre » (X, VIII, 8).

Si l’activité de Dieu, « qui l’emporte par sa félicité » ne peut être que contemplative, c’est que la contemplation est devenue pour Aristote le modèle et la référence ultime de cela qui, par son autonomie et son indépendance, mérite d’être appelé un bien. Or la contemplation est l’acte propre de l’esprit humain. On peut donc dire que, pour Aristote, l’acte divin est la référence absolue pour la compréhension de la vie heureuse, mais l’on peut dire inversement que le plaisir, ainsi que la plénitude, de l’activité contemplative, en l’homme sage, est le véritable modèle qui permet de comprendre la vie divine. Aristote se situe en fait au-delà d’une quelconque tension entre le divin et l’humain, puisque ce qui lui importe au premier chef dans la constitution de la philosophie comme éthique est la détermination des moyens que possède l’homme pour accéder à sa propre essence, c’est-à-dire à une vie parfaitement heureuse.

Si la contemplation (ou philosophie) est pour le sage à la fois le but et le moyen de la vie heureuse, et si elle vaut par son achèvement et son autonomie, il existe en outre des moyens de second niveau qui permettent d’accéder au bonheur. Ces moyens ou ses médiations ne se substituent pas à la contemplation mais en facilitent l’accès.

Il s’agit d’abord de l’éducation : elle est la préparation à la vie heureuse. Cependant, en raison même de son importance, elle ne saurait être confiée à tout un chacun mais seulement au législateur qui définira par de bonnes lois la meilleure éducation pouvant conduire à la sagesse.

Ainsi, l’action politique est un moyen d’un bonheur parfait; mais en même temps elle est un plaisir par elle-même puisqu’elle est le déploiement d’une activité, et cela au sein et pour le bien de la Cité. C’est dans son ouvrage, la Politique, qu’Aristote traite plus particulièrement de l’agencement de la cité, mais l’on peut déjà considérer que l’action et la réflexion politiques constituent pour Aristote des éléments importants de l’activité du sage dans l’instauration de sa propre vie comme existence heureuse.

(Robert Misrahi, « Qu’est-ce que l’éthique »)

Schopenhauer (1788-1860)

1. Le redoublement du dualisme et l’individuation illusoire

C’est également dans la filiation de Kant que se situe Schopenhauer, bien qu’il développe l’une des critiques les plus radicales de la philosophie kantienne. S’inspirant à la fois de Kant et de l’hindouisme (que les Allemands commençaient à connaître au début du XIXe siècle), Schopenhauer oppose deux Mondes : notre monde empirique, qui est phénomène, apparence et, plus encore, illusion, et le monde en soi qui est l’Absolu. Mais si le monde illusoire est semblable à la Maya des Hindous, le monde Absolu est simplement (comme chez ces Hindous) l’autre côté de l’illusion. Le dualisme phénoménal qui oppose monde illusoire et monde vrai recouvre un monisme ontologique qui n’est pas sans faire songer à la Substance unique et totale chez Spinoza.

Mais, à la différence du spinozisme, la doctrine de Schopenhauer va exacerber un dualisme de fait pour ce qui concerne les événements de notre monde et surtout la nature de l’individu.

Dans Le Monde comme volonté et comme représentation (1818), Schopenhauer expose en effet une conception dualiste de l’individu : il est, d’une part, « volonté », c’est-à-dire désir et donc affectivité, passions, inclinations et, d’autre part, « intelligence », c’est-à-dire entendement, raison, réflexion. Volonté et intelligence s’opposent comme le désir et la connaissance : leur essence respective est différente car leur statut ontologique, selon Schopenhauer, est différent. Précisons ce point avant de revenir sur la nature du moi.

Pour Schopenhauer, « l’intelligence » est simplement destinée à fournir des fins et des moyens au désir, c’est-à-dire à la « volonté ». Mais cette intelligence procède à la manière kantienne : elle construit le monde apparent en utilisant une seule catégorie, la causalité, et en distinguant des objets séparés. La faculté de connaître est donc en l’homme au service du désir et, pour accomplir sa tâche, elle constitue le monde illusoire de l’apparence. Ainsi, l’intelligence est à la fois une puissance simplement utilitaire, et une puissance simplement représentative : empiriste et phenoménale.

Il en va tout autrement pour la volonté : le désir en l’homme est à la fois son corps et son moi psychologique et, à ce titre, il est l’individuation de l’Absolu. Pour Schopenhauer, en effet, si l’intelligence n’exprime que les conditions de l’action humaine (c’est-à-dire l’illusion et la causalité), le désir, en l’homme, exprime l’Absolu lui-même. Plus précisément, le désir est en l’homme un vouloir-vivre qui exprime et réalise en un corps singulier le vouloir-vivre ontologique. En son fond absolu et ontologiquement vrai, le réel est un vouloir infini et un qui enveloppe ou plutôt anime et constitue toutes les réalités singulières et finies. Derrière l’apparence, c’est-à-dire la multiplicité des corps et des objets découpés par l’intelligence humaine, se trouve donc la réalité absolue : cette réalité est une et totalisante, et elle est constituée par le Vouloir.

Le fond ou l’essence de tout être est donc un même Vouloir. Celui-ci n’est pas une volonté éclairée ou intelligente, puisque l’intelligence n’est qu’humaine; il est un Vouloir-vivre : une pulsion aveugle et nécessaire à vivre et à se reproduire indéfiniment comme vie. Nous pourrions dire que, pour Schopenhauer, le désir est l’essence de toute chose (inanimée et animée, végétale, animale et humaine) si nous précisions que, pour lui, le désir est aveugle et nécessaire.

Le Vouloir-vivre est donc une force insurmontable et incoercible, et cette force est sans but, ni finalité, ni signification. En ce sens, le Vouloir est nécessaire, aveugle et, par conséquent, absurde.

C’est de là que découle le pessimisme de Schopenhauer, ou c’est ainsi qu’il le justifie. Car cette nature cosmique du Vouloir-vivre se répercute dans l’individu humain. C’est parce que l’individu humain, par son corps, n’est que « l’objectité de la Volonté », c’est-à-dire l’objectivation et l’individuation, la délimitation du Vouloir-vivre ontologique, que cet individu est conduit par le désir. Mais, comme le Vouloir-vivre, le désir individuel est nécessaire, aveugle et absurde.

C’est donc de ce désir que à la manière bouddhiste) découle pour l’homme tout son malheur.

En effet, le moi n’est pour Schopenhauer qu’une affectivité égoïste et assoiffée de plaisirs et de jouissances. Or, dès que la jouissance est atteinte (notamment dans ce but ultime et ignoré des individus qu’est la reproduction vitale de l’espèce), le désir s’éteint : alors survient la satiété. Cependant, pour Schopenhauer, la satiété n’est pas le désir comblé, mais simplement « l’ennui » qui provient de la fin du désir lorsqu’il a atteint son but. De plus, cet ennui succède à la souffrance et précède une souffrance future. En effet, le désir est caractérisé ici comme « manque » : il est la souffrance du manque qui tente de se supprimer comme souffrance en comblant ce manque. Mais la jouissance à laquelle accède l’individu est éphémère et fragile : elle est vite remplacée par l’ennui.

Ainsi, l’homme est-il, par son désir qui n’est qu’un aveugle Vouloir-vivre, constamment ballotté entre la souffrance et l’ennui. La vie sociale exprime bien, selon Schopenhauer, cette condition tragique : souffrance, dans la semaine de travail, ennui, dans l’oisiveté du dimanche et peur de la mort tout au long de la vie.

Dans ces conditions, par cette condition humaine, le bonheur devient évidemment, pour Schopenhauer, un bien illusoire. Il ne saurait consister qu’en une « cessation de la souffrance ». La question morale se pose donc pour le philosophe en ces termes : comment échapper à cette sorte de condamnation à souffrir qu’est la vie humaine ? L’essence de l’homme étant un désir aveugle et insatiable, la solution ne résiderait-elle pas dans le suicide ?

Schopenhauer écarte cette hypothèse en affirmant que la solution serait illusoire puisque le Vouloir-vivre ontologique, lui, est éternel et permanent. Il propose plutôt une « sagesse ». Pour l’auteur, cette sagesse consiste en une « contemplation », c’est-à-dire en une connaissance philosophique purement intellectuelle qui, en prenant conscience de la vérité simplement phénoménale du monde et du désir, serait en mesure de renoncer aux passions produites par le désir et au désir lui-même. Philosophie, mais également mystique, art et spiritualité sont ainsi, pour Schopenhauer, des « calmants de la volonté ». Par ces « calmants », renforcés par la chasteté, le sage peut ainsi à la fois participer à l’extinction de l’espèce humaine, tout en travaillant à l’extinction de son propre désir, c’est-à-dire au nirvana préconisé par les Hindous. Il y a là une véritable libération, et l’instrument de cette libération est l’intelligence qui seule peut se distancier des buts du désir, les connaître et les neutraliser.

2. Critique de la théorie de la souffrance et du desir

Cette sagesse contemplative est fort séduisante, mais il est à craindre qu’elle ne puisse être mise en œuvre dans le système qui est pourtant censé y conduire. Les contradictions de ce système sont si graves et si nombreuses qu’elles interdisent de combattre le pessimisme qu’il implique, et même de comprendre celui-ci.

La première difficulté est d’ordre ontologique et concerne l’affirmation d’un monde absolu derrière le monde apparent de la Maya. La seconde difficulté concerne la théorie du désir et de la souffrance.

Sur le premier point, on peut remarquer que Schopenhauer tombe sous le coup de la critique qu’il adresse lui-même à Kant : comment peut-on être assuré de l’existence d’un monde absolu et vrai derrière le phénomène si la faculté de connaître, c’est-à-dire ici « l’intelligence », ne permet d’accéder qu’à des phénomènes ?

Comment peut-on dépasser la catégorie trompeuse de la causalité et le concept illusoire d’individu si le seul instrument de connaissance est l’intelligence qui pose précisément ces illusions?

Autrement dit, le système de Schopenhauer interdit la connaissance de cet absolu qu’est le Vouloir-vivre, c’est-à-dire la connaissance de cette unité vitale qui est censée englober tous les êtres faussement distingués et opposés.

Le Vouloir-vivre, insatiable et aveugle, est donc l’obiet d’une simple affirmation dogmatique.

C’est la seconde difficulté que nous évoquions.

Ce dogmatisme va compromettre toute la conception du moi et toute la morale que Scho-penhauer prétend déduire de cette doctrine de la Volonté.

Si le moi n’est désir que parce qu’il exprime le Vouloir-vivre cosmologique, ou parce qu’il en est une partie, comment ce moi peut-il être orienté par l’intelligence ? comment peut-il comprendre les fins que celle-ci lui propose, dès lors qu’il n’est rien d’autre (comme le Vouloir-vivre) qu’une pulsion vitale et aveugle poursuivant seulement sa propre reproduction ?

C’est dire que la difficulté du dualisme ontologique se retrouve ici; elle est reconduite à l’intérieur du moi qu’on a divisé en deux parties distinctes : le désir pulsionnel ne peut avoir de relation avec l’intelligence vide et formelle.

Cette difficulté, cette opposition de la « volonté » et de la « représentation » s’aggravent lorsqu’on se réfère à la fin fixée par la sagesse et qui consiste, selon Schopenhauer, en une extinction du désir qui devrait résulter d’une activité contemplative de l’esprit. En effet, il est impossible de comprendre comment le désir (toujours simplement vital et poursuivant exclusivement sa propre jouissance égoïste) pourrait consentir à s’éteindre. Il n’a pas la possibilité de comprendre ce but, formulable seulement par la réflexion et l’intelligence; mais il n’a pas non plus la possibilité de s’y conformer, c’est-à-dire de renoncer à sa propre essence ou au moins de la modifier. En effet, le désir ne peut être pensé que sous la loi de la causalité phénoménale et, en outre, il ne peut être distingué du Vouloir-vivre cosmique dont Schopenhauer nous a affirmé qu’il est à la fois aveugle et nécessaire. Dans ce système, le désir humain, expression du Vouloir-vivre, ne peut donc ni se libérer de la nécessité aveugle qui le rend insatiable, ni même simplement comprendre ce que pourrait signifier un corps individuel sans désir. En clair, le système même de Schopenhauer rend impossible la liberté que réclame Schopenhauer, et dont il charge l’intelligence de la construire par la « contemplation ».

À cette impossibilité de droit, Schopenhauer va répondre par une affirmation de fait : il proclame l’existence de la liberté de l’individu sur un plan « intelligible » (comme l’avait déjà fait Kant).

Mais cette affirmation ne fait qu’aggraver la scission dualiste du moi : elle redouble l’opposition désir-intelligence par une nouvelle opposition, celle de deux « caractères ». Schopenhauer, en effet, ne craint pas d’affirmer que le moi, dans son action, déploie un « caractère » et que ce caractère comporte deux aspects. Comme développement psychologique de la causalité, il est notre « caractère empirique ». À ce titre, il est déterminé, c’est-à-dire rigoureusement nécessaire et prévisible, soumis aux désirs et aux pulsions. Mais il comporte un second aspect : dans l’absolu intemporel, nous aurions choisi notre caractère. Celui-ci, comme « caractère intelligible », est totalement libre. Nous ne pouvons changer notre comportement empirique, bien qu’il soit le fruit d’un libre choix qui nous rend responsable. C’est à ce titre que l’intelligence pourrait agir et, en combattant le caractère insatiable du désir, travailler à « calmer la volonté » et à éteindre la souffrance avec le désir.

Mais ces affirmations sont contradictoires sur un plan rationnel. Elles ne semblent avoir un sens que dans la perspective dualiste qui oppose noumène et phénomène. Mais cette perspective est elle-même dogmatique puisqu’elle s’oppose à la cohérence de la théorie : celle-ci ne peut affirmer à la fois la nécessité et la liberté du caractère que parce qu’elle affirme contradictoirement que l’intelligence crée l’illusion et connaît l’absolu. Seules ces contradictions permettent d’affirmer simultanément l’ultime paradoxe : le désir est nécessairement souffrance parce qu’il est pulsion nécessaire, et le désir peut être libéré par l’intelligence seule capable de sagesse.

Mais ce paradoxe est une gageure difficilement tenable : comment l’intelligence pourrait-elle agir sur le désir, elle qui peut simplement connaître ? Et comment le désir pourrait-il être éteint ou atténué, lui qui est nécessité et aveuglement?

Plus généralement: comment la sagesse humaine pourrait-elle modifier le sens et le mouvement tragique du désir si celui-ci n’est rien d’autre que l’expression d’un Vouloir-vivre cosmique, ontologique, nécessaire et tout-puissant ?

Toutes ces insurmontables difficultés proviennent d’abord, comme nous l’avons dit, d’un double dualisme qui oppose des mondes qu’on a d’abord dits incommunicables : ni le noumène ne peut se faire phénomène, ni le désir empirique ne peut se faire intelligence. C’est pourquoi il est à la fois incompréhensible que la sagesse puisse vouloir changer le désir, et impossible qu’elle en ait le pouvoir.

Ce double dualisme, source de toutes les difficultés du système de Schopenhauer, provient lui-même d’une conception plus radicale : c’est l’aveuglement ou le parti pris de Schopenhauer, en ce qui concerne la nature même du désir, qui le conduisent à inventer des dualismes touiours plus inopérants.

Schopenhauer, en effet, commence en réalité par poser une certaine conception du désir : celui-ci serait par essence manque et souffrance. C’est cette conception dont nous devons maintenant faire la critique.

L’expérience intégrale de l’humanité, c’est-à-dire des hommes concrets saisis dans la totalité de leur existence, ne correspond pas aux descriptions qu’en donne Schopenhauer. Le désir n’est pas réductible à l’expérience négative du manque: s’il en était ainsi on ne comprendrait pas le mouvement même du désir vers l’obiet de sa satisfaction. Celle-ci est donc en fait une expérience positive. Et l’expérience commune est en effet celle de l’accès au plaisir sous toutes ses formes, aux satisfactions de la jouissance et du contentement, aux joies enfin de l’esprit, de l’art ou de la pensée. Le fait de la réitération et de la renaissance indéfinie du désir n’est pas la marque de son insuffisance essentielle, mais de son dynamisme et de la puissance de l’exigence humaine. Celle-ci n’est pas condamnée à n’être jamais satisfaite, elle a pour sens de ne jamais périr.

Que certains désirs se transforment parfois en passions et en aliénations n’implique pas que celles-ci expriment l’essence de celui-là : elles n’en sont qu’une des modalités possibles. Et le fait que certaines existences s’estiment comblées et satisfaites, le fait que des morales ou des éthiques estiment qu’il est possible ou de se satisfaire des formes habituelles du désir ou de construire de nouvelles manières d’agir et de désirer, tous ces faits prouvent deux choses : d’une part les modalités du désir sont plus affirmatives, plus variées et plus nombreuses que ne le laisse entendre Schopenhauer et, d’autre part, le désir est un fait de conscience suffisamment libre et ouvert pour qu’il comporte une réceptivité à l’égard de la réflexion intelligente ou, mieux, qu’il implique en lui-même et par sa propre essence une certaine espèce de réflexivité.

S’il en est ainsi, comme nous le pensons et comme l’observation objective peut nous en convaincre, nous avons toutes les raisons de ne souscrire ni au pessimisme tragique de Schopenhauer, ni au déterminisme ou à la conception négative du désir qui sont censés justifier ce pessimisme. Il apparaît au contraire que la description du désir comme négativité et nécessité est une description partielle qui a pour but de justifier rétroactivement la vision nihiliste et ascétique qui est celle de Schopenhauer. Mais si une telle conception du désir et du moi est stratégiquement destinée à identifier la condition humaine et la souffrance, on peut dire que cette conception est tendancieuse. Elle est destinée à justifier la condamnation du désir que souhaite prononcer Schopenhauer, à partir d’une vision peccative et coupable de la condition humaine.

Mais cette vision pessimiste, qui prétend transformer le monde et par conséquent le désir en illusions tragiques, est elle-même une illusion. Les contradictions attachées à la description du moi rendent en effet illusoires et l’action libératrice de l’intelligence, et la description tendancieuse du désir : ce sont à la fois le sujet philosophique et le moi affectif qui sont emportés par la doctrine de Schopenhauer, non seulement dans le cycle des renaissances de la Maya, mais encore dans la fantaisie d’une philosophie du désir qui tourne tout simplement le dos à la réalité entière de la condition humaine et à la signification affirmative de l’existence et de sa joie.

3. Conclusion

Ce qui reste de la philosophie de Schopenhauer est paradoxalement d’une richesse et d’une importance considérables. Schopenhauer a su comprendre et montrer que les enjeux de la philosophie concernent l’existence humaine la plus concrète, dans ses joies et ses souffrances. Il a su mettre en évidence, au sein d’une culture essentiellement religieuse, le fait que le désir et l’affectivité sont plus caractéristiques de l’individu que ne le sont la raison et l’intelligence. Enfin, il s’est efforcé de s’adresser à tous par un style à la fois simple et ferme, reconnaissant ainsi la vocation universelle de la philosophie.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Le Souverain bien : transcendance, connaissance et amour (Platon, 427-347 av. J.-C.)

Historiquement, la philosophie apparaît dans la Grèce antique avec Socrate et cette apparition est comme la fulguration d’un « miracle ». Le « miracle grec » n’est pas seulement l’explosion culturelle d’une civilisation qui, au v° siècle avant J.-C., produit des œuvres parfaites en tous les domaines de l’art et de la pensée, il est aussi et surtout l’apparition brusque d’une discipline, la philosophie, qui sait d’entrée de jeu que sa propre essence est de se constituer comme le savoir de l’homme par lui-même. En effet, avec Socrate (assassiné en 399 au terme d’un procès politique inique), la philosophie commence, et elle est déjà en possession de sa propre perfection première, puisqu’elle sait, et dit au péril de sa vie, que la sagesse commence à soi. Avec Socrate, tel que Platon nous en retrace l’image dans ses Dialogues, la philosophie se constitue dès l’origine comme interrogation sur l’homme et ses actions, interrogation conduite par soi, c’est-à-dire ici par Socrate incitant ses interlocuteurs à un retour critique sur eux-mêmes, et l’homme en général à un retour réflexif sur soi. La philosophie, comme « amour de la sagesse », se démarque dès l’origine des cosmogonies et des théogonies antérieures des « présocratiques » (Thalès, Anaxagore, Parménide, Zénon d’Elée, Empédocle, Héraclite) pour se poser comme l’interrogation subversive de l’esprit sur lui-même, lorsqu’il est en quête de ce nouveau savoir qu’est la sagesse. Le sage, Sophos, est à la fois le sage et le savant.

Dès son origine, la philosophie commence par la réflexion sur soi, puisque toute l’œuvre écrite de Platon est inspirée de la parole et de l’interrogation socratiques. Mais cette recherche est si neuve et sincère qu’elle ne sait pas d’abord avec précision quel est son objet. Socrate sait seulement que le nouveau savoir, la nouvelle connaissance qu’il préconise concernera l’homme et non pas les étoiles, et qu’elle commencera par l’homme lui-même et non par les objets du monde. L’homme ici considéré sera certes concret, il s’agira de paysans et d’artisans, d’artistes et de penseurs, de militaires et de magistrats, de femmes et de prêtresses aussi. Mais cette vaste enquête sur l’humanité concrète veut d’abord se constituer comme un savoir conceptuel, et s’oppose aux fantaisies des poètes ou aux dogmes des mythologues. En sa démarche première la recherche de la sagesse, c’est-à-dire la philosophie, semble n’être qu’une nouvelle modalité de la connaissance, modalité dans laquelle la connaissance intellectuelle traditionnelle définirait simplement un nouvel objet à explorer : l’homme et non plus seulement les choses ou le ciel.

Pourtant, si l’on considère à la fois le contexte historique où surgit l’aventure socratique et le contenu de l’œuvre entière de Platon (seul lieu d’existence de la pensée de Socrate pour nous) on est amené à préciser et à modifier l’image de cette philosophie qui se présente au premier abord comme un simple système de connaissances dont seul l’objet serait nouveau.

C’est au milieu des guerres du Péloponnèse (qui s’achèvent par la défaite d’Athènes devant Sparte en 404) que se déploie l’action de Socrate, et c’est après la tyrannie des Trente que la réaction « démocratique » intente un procès à Socrate et le condamne à la mort par empoisonnement en 399. L’œuvre de Platon est tout entière une prise de position face à la violence politique, à l’arbitraire et à l’injustice.

La recherche de la connaissance vraie, c’est-à-dire de la vérité comme voie vers la sagesse, prend dès lors une signification nouvelle. La crise objective ne se réfléchit pas passivement dans la pensée philosophique, mais elle incite le philosophe à engager une réflexion radicalement neuve qui permettrait non seulement de comprendre et de résoudre les crises ponctuelles mais encore de répondre à l’interrogation générale sur l’action humaine. L’une des finalités fondamentales de la philosophie est désormais (comme le montre La République) de fonder une politique juste.

Non que la philosophie platonicienne soit au service du politique : Socrate (Platon) s’oppose aux sophistes tels Calliclès ou Gorgias qui prétendent soumettre la démarche philosophique à la recherche du pouvoir, et qui font de l’homme le critère de la vérité, et de l’homme fort le modèle du gouvernant. Contre le cynisme et la rhétorique des sophistes, Platon tente de créer une nouvelle politique, fondée à la fois sur des critères obiectifs de vérité et sur des vertus intérieures de justice et de tempérance. C’est dire que la destination de la philosophie est politique et morale : la sagesse n’est pas un savoir désin-téressé, mais un savoir au service de la vie pratique des individus et de la vie politique des habitants de la Cité.

Si le platonisme n’est pas une science du monde matériel mais une philosophie de la conscience, il convient donc d’insister sur le fait que cette philosophie se préoccupe d’emblée de la question du meilleur gouvernement et de la question du rapport entre les vertus et les diverses constitutions politiques. Pourtant, l’idée d’une politique fondée sur une morale n’épuise pas, loin s’en faut, la signification et la portée de la philosophie platonicienne. Si, par exemple, le meilleur et le plus juste des gouvernements est une aristocratie réalisant un harmonieux équilibre entre les trois classes (laboureurs et commerçants, militaires « gardiens » de la Constitution, et enfin magistrats, c’est-à-dire Philosophes-Rois) c’est qu’il s’appuie non seulement sur les vertus la justice intérieure étant l’équilibre des trois vertus de tempérance, de courage et de sagesse intellectuelle) mais encore sur un système métaphysique du monde.

En effet, la politique morale, chez Platon, n’est pas fondée sur la seule révolte devant la violence et l’arbitraire, ni sur la seule référence à des vertus traditionnelles et à des choix politiques dus aux circonstances ou au milieu. L’ambition de Platon ne vise ni le pouvoir pour lui-même et les philosophes, ni seulement l’éveil des Athéniens à la conscience morale et à l’esprit de justice. D’une manière beaucoup plus exigeante et fondamentale, Platon souhaite fonder radicalement sa morale et sa politique sur une réalité certaine et non hypothétique (l’anhypotheton), c’est-à-dire sur un socle, un fondement premier qui ait une valeur de réalité ultime, indiscutable et indestructible. Un tel fondement, pour Platon, ne saurait être que l’absolu lui-même.

Ce lien entre la politique et la morale, d’une part, et la métaphysique d’autre part éclairera d’une façon neuve la signification de la sagesse « morale » et de la politique platonicienne, et par conséquent, la signification entière de cette sagesse qui, ne l’oublions pas, ne cesse jamais de se référer à la conscience de soi et au « connais-toi toi-même » de l’oracle de Delphes.

Pour comprendre ce nouveau sens de la sagesse platonicienne, nous devons rappeler les résultats de sa recherche métaphysique. Nous verrons s’y déployer une véritable conception de l’existence et nous dirons en quoi cette conception est aussi une éthique et non plus seulement une morale, et nous essaierons d’en préciser le contenu.

La vertu morale de justice comme harmonie intérieure et la vertu civique de justice comme harmonie dans la Cité se fondent chez Platon sur une exigence de certitude et de validité absolues : c’est cette exigence qui entraîne la construction du système métaphysique de l’idéalisme platonicien. Pour être constantes et assurées, la morale et la politique doivent s’ap-puyer, selon Platon, sur un absolu, et cet absolu ne saurait être, à ses yeux, que transcendant.

« Être juste c’est imiter Dieu. » Mais ce Dieu n’est pas une personne : il désigne l’ensemble du monde transcendant qui est situé bien au-delà et au-dessus de notre monde sensible. Celui-ci est un monde relatif, c’est-à-dire apparent (comme une simple copie), éphémère et destructible, tandis que le monde transcendant est éternel, indestructible et intelligible. Le monde empirique est irrationnel et obscur, tandis que le monde absolu, transcendant, est ordonné, rationnel et susceptible d’être compris : il est intelligible.

C’est que, pour Platon, cet absolu est constitué par un système bien hiérarchisé de Formes, ou Idées, organiquement liées entre elles selon une belle proportion : les Idées métaphysique (Etre, Non-être, Mouvement, Repos) et les Idées mathématiques (qui sont, dans l’absolu, le reflet inférieur des précédentes). Ce monde transcendant est le Modèle de notre monde sensible, simple copie. Et, dans ce monde empirique, les reflets trompeurs dans l’eau ou les ombres, sont à leur modèle empirique comme les Idées mathématiques et les Idées des choses sont, dans l’absolu, aux Idées métaphysiques.

C’est ce jeu de modèles et de copies, de proportions harmonieuses et de mouvements ascendants ou descendants qui permet la connaissance de la transcendance, la connaissance par l’âme des paradigmes (modèles exemplaires) des choses et de leurs structures. La connaissance de l’absolu est possible d’une part parce qu’il est lui-même constitué par des Idées, intelligibles par définition, et d’autre part parce que l’âme, en sa partie intellectuelle (le Noús, l’esprit) est « de la même étoffe » que les Idées transcendantes.

L’homme appartient au monde par son corps et à l’absolu par son âme, et celle-ci est tripartite : concupiscence (désir), courage (volonté), esprit (raison connaissante) constituent l’âme qui peut ainsi voyager entre les mondes et comparer le monde empirique et son modèle absolu, éclairer le sensible par l’intelligible, et fonder à la fois une connaissance certaine et une action valable. Être juste et sage c’est imiter l’absolu, intégrer l’absolu à la vision, à la maîtrise et à la transformation du monde empirique.

Nous voyons déjà que nous sommes plus en présence d’une métaphysique de l’action que d’une morale au sens traditionnel du terme.

Cette métaphysique de l’action semble reposer sur la simple connaissance de l’absolu et sur sa réitération au sein du monde sensible : s’il en était ainsi, nous aurions quitté le domaine de la morale, mais nous resterions limités à un domaine intellectuel. L’action ne serait que l’imitation fidèle d’un contenu intellectuel transcendant, une sorte de mise en œuvre sensible de proportions intellectuelles. L’action morale et politique serait certaine et fondée parce qu’elle serait vraie, absolument vraie, mais elle ne serait à ce titre qu’une connaissance rationnelle actualisée et objectivée.

Or l’ambition de Platon est tout autre et nous devons, pour en rendre compte, approfondir la nature et le rôle du Modèle. Pas plus qu’il ne se satisfait de la multiplicité et de la diversité des choses sensibles, Platon ne se satisfait de la multiplicité des Idées. Par une dialectique à la fois ascendante et synthétisante il procède à l’unification de toutes les Idées, à leur rassemblement dans une réalité ultime dont elles émergent toutes en s’en distinguant progressive-ment, mais en s’y référant sans cesse. Cette réalité ultime, ce paradigme de tous les paradigmes est le Souverain-Bien. Il est l’unité absolue et absolument transcendante. A ce titre, il est l’Un-Bien. Mais l’on est dans un domaine plus exigeant et plus riche que celui de la simple morale : le Bien absolu, modèle de toutes les valeurs, est en même temps le Vrai absolu et le Beau absolu. L’Un, paradigme totalisant de tous les modèles intelligibles, est simultanément et indissolublement Bon, Vrai et Beau. C’est dans cet Un-Bien, dans cette unité transcendante et dense, à la fois belle, bonne et vraie, que l’homme grec veut trouver son modèle et son inspiration, à travers l’idéal concret du kaloskagathon, l’homme beau et « bon », c’est-à-dire juste et sage.

Qu’est-ce donc qui est visé par Platon lui-même, à travers cette description du Souverain-Bien ? C’est en répondant à cette question que nous allons voir se déployer une conception nouvelle de l’existence qui unira le désir de l’absolu et la recherche éthique. Ce désir de l’absolu se définira en effet peu à peu comme recherche éthique et existentielle d’une modalité de vie qui soit digne de l’Être lui-même.

La connaissance rigoureuse dans l’ordre des choses sensibles et dans l’ordre de l’absolu n’est pas sa propre fin, même si, comme le montre le Philebe, la sagesse est un équilibre dans lequel la connaissance a sa part puisqu’elle produit des plaisirs épurés et positifs qui ne découlent pas d’un manque; et même si cette connaissance fondée doit rendre possibles une morale et une politique rationnelles. La connaissance est en réalité le moyen d’une autre fin, de même que la morale de la justice et la politique de l’harmonie sont les moyens d’une autre fin.

Quelle est cette fin ? C’est dans le deuxième discours de Socrate, dans le Phedre, que nous trouverons un commencement de réponse. Il s’agit certes d’un dialogue sur la beauté et la poésie, et le mythe platonicien de l’âme y occupe une place prépondérante. Mais à travers la poésie mystique et allégorique, à travers des évocations et des inventions, Platon exprime ici son intention la plus radicale et la plus constante.

En rendant d’abord hommage à la Sibylle et à sa « divination inspirée », Platon rend hommage à tous ceux qui ont proposé une « droite direction en vue de [l’] avenir » des individus. Ce qui importe est déjà la question de l’orientation de l’existence, et cette orientation se présente d’abord sous le signe de l’inspiration et de « l’enthousiasme ». Mais cette inspiration sera nouvelle chez Platon : elle ne découlera pas d’une tradition ou d’un rite religieux passionnel, mais d’une vision de l’absolu. Et c’est ici qu’intervient le mythe de l’âme, cet attelage ailé composé d’un pilote (la raison), et de deux che-vaux, l’un blanc (courage et force maîtrisable) et l’autre noir (passion fougueuse et désordonnée). Ce mythe n’esquisse pas seulement une structure métaphorique de l’âme, il décrit surtout le but du voyage de l’âme dans le monde absolu : c’est précisément ce but qui définira avec le plus de force la motivation de la philosophie platonicienne.

Mais la contemplation comme connaissance de l’absolu n’est pas un acte intellectuel de pure mise en formes et en relations. Lorsque l’âme immortelle et délivrée du corps parcourt les espaces célestes, elle parvient au sommet et contemple alors les réalités « extérieures au ciel », les réalités situées « par-delà l’essence ». La contemplation est cette vision de l’absolu par les yeux de l’âme, c’est-à-dire par une appréhension intuitive qui ne saisit plus ni des données sensibles et matérielles, ni des essences logiques et formelles, mais une réalité absolue et totalisatrice. De plus, et surtout, l’acte effectué par l’âme qui contemple cette réalité absolue est un acte qualitatif : « grande est la béatitude dont l’intérieur du ciel est le théâtre ». Nous comprenons enfin que le rapport de l’âme à l’absolu, comme principe d’orientation de la vie, n’est pas un rapport de froide connaissance objective, mais un rapport spirituel sans données sensibles ni logiques, ce rapport spirituel produisant une « béatitude ».

On peut donc le dire : c’est la jouissance spirituelle qui, chez Platon, couronne et justifie toute la démarche métaphysique de la connais-sance. Ainsi « la pensée de tout âme à qui il importe de recevoir ce qui lui convient […] se réjouit » de la vision du réel « lorsque, avec le temps » elle est parvenue à cette vision. « La contemplation du vrai la nourrit et lui apporte le bien être » (Phedre, 247 d). Lorsque l’âme est en présence de réalités qui sont réellement des réalités et non des illusions sensibles, alors elle s’en « régale », elle en jouit et s’en réjouit. L’exigence de l’absolu est l’exigence d’une jouissance absolue, et cette quête justifie et éclaire la recherche de la Vérité, c’est-à-dire de la Réalité elle-même : les choses relatives et éphémères ne donnent que des plaisirs pauvres et fragiles, tandis que les êtres réels, c’est-à-dire authentiquement réels et absolus, sont seuls en mesure de nourrir et de satisfaire « ce qu’il y a de plus parfait en l’âme ». Platon le dit explicitement : « le motif de ce zèle sans borne pour voir où est la Plaine de Vérité » est le fait qu’en cette prairie se trouve la « pâture » qui convient à cette partie de l’âme la plus parfaite, l’intelligence.

La connaissance métaphysique se révèle donc comme investie d’une double signification, d’une double mission : d’une part, fonder valablement la connaissance du monde ainsi que l’action morale et politique et, d’autre part, ouvrir l’accès à la béatitude intérieure. Mais ces deux missions n’en forment qu’une : la philosophie est l’effort pour fonder si valablement et absolument la vie et l’action qu’il en résulte, pour l’âme connaissante et fondatrice, une jouissance extrême. La cohérence intellectuelle et la rationalité dans l’ordre moral et politique sont en réalité destinées à conduire l’âme, par-delà la connaissance proprement dite, vers une jouissance et une béatitude qui résultent de son contact intuitif avec l’Être.

Car ces réalités « au-delà de l’essence » et au-delà du Ciel sont l’Être même dans sa plénitude synthétique. Et cet Etre est le Souverain-Bien lui-même, comme Un-Bien, c’est-à-dire comme Vérité, Beauté et Bonté, indissolublement liées.

Cette jouissance métaphysique n’est pas une fuite hors du monde. L’âme revient vers son existence terrestre. Elle voyage. Son rapport à l’Être devient un principe qui éclaire et oriente l’action, et tout ce système met en place une véritable éthique. En examinant quelques idées du Banquet, nous pourrons en préciser les contenus et les significations : l’éthique s’acheminera vers un eudémonisme.

Reprenant (ou plutôt : annonçant) l’expression du dialogue Phèdre, l’un des interlocuteurs du Banquet, Phèdre précisément, montre que l’amour est la véritable réponse à la question éthique : c’est lui qui « doit être pour l’homme un principe directeur de la vie entière quand il veut vivre une belle vie » (Le Banquet, 178 c).

Le but recherché par l’amour, de même que le but recherché par la connaissance métaphysique est de fournir une réponse à la question de l’orientation de la vie, étant bien entendu qu’il s’agit d’accéder à une « belle vie ». L’originalité de la pensée de Platon consiste à etablir que les buts de l’amour et ceux de la métaphysique sont les mêmes : il s’agit pour l’âme d’accéder à une jouissance suprême qui soit une béatitude ou un bonheur.

Dans la perspective de la question de l’amour, le discours de Diotime met en évidence le même désir de plénitude absolue que nous avons vue que l’âme éprouve par la contemplation de la Plaine de Vérité, au-delà des essences. Par un audacieux paradoxe, à travers la prêtresse Diotime (à la fois enthousiaste et sage), Platon établit d’entrée de jeu (ibid., 203 d) l’identité entre l’Amour, fils d’Expédient et de Pauvreté, et la Philosophie, à la recherche incessante de la vérité et, comme l’Amour, à la recherche incessante des « choses belles et bonnes ». Amour et Philosophie ont partie liée. Ils sont tous deux en quête d’une vie belle et bonne, et d’une réalité satisfaisante, réjouissante et vraie.

Mais il faut aller plus loin. Platon analyse avec précision, et pourtant avec les termes simples du langage courant, le contenu de cette recherche qu’effectue l’Amour : les gens poursuivent les choses belles et bonnes parce que « c’est par la possession des choses bonnes que les gens sont heureux » (205 a). Platon insiste : « D’une façon générale, tout ce qui est désir des choses bonnes et du bonheur, c’est cela qu’est Amour » (205 d).

Que devient en cela la philosophie ? Elle est non seulement cette réflexion sur l’amour que Socrate inspire et que conduit Platon, mais encore la signification profonde et existentielle de la quête représentée par l’Amour. En effet, Platon ne se borne pas à nommer et à lier amour et bonheur, il analyse les formes de l’amour qui sont seules en mesure de conduire les amants vers un authentique bonheur.

La recherche du véritable obiet d’amour se fait par une « dialectique ascendante » : l’amour de l’aimé, ou de la réalité belle et bonne, se fait progressivement par une sorte d’itinéraire ascendant par lequel l’amant passe de l’amour singulier d’un beau corps à l’amour général des beaux corps et, ensuite, de cet amour empirique des beautés incarnées, à l’amour des âmes belles puis des activités supérieures et des Sciences, belles et bonnes, pratiquées par ces âmes. L’amour se spiritualise progressivement, à la mesure de son exigence. Souhaitant un bonheur permanent, l’âme se tourne vers un objet d’amour permanent, indestructible et absolument valable. Ainsi, à travers le mouvement de l’amour s’exprime un désir extrême : le désir du bonheur est un désir d’immortalité.

Mais l’immortalité et sa joie ne sont atteintes par l’âme amoureuse que dans la contemplation de la « sublime beauté », dans la contemplation de la beauté absolue. Non pas la contemplation d’un corps ou d’un savoir (un « discours », logos) mais, délivrée de toute matérialité et de toute empiricité, la contemplation de la beauté absolue elle-même : « elle se montrera à lui en elle-même et par elle-même, éternellement unie à elle-même dans l’unicité de sa nature formelle » (211 b). On accède alors « à la soudaine vision d’une beauté dont la nature est merveilleuse » (210 e).

Ce qui est atteint par l’amour spiritualisé, qui n’a pas craint de passer par les corps et par les savoirs, est donc à la fois le sentiment d’une permanence immortelle et la jouissance d’un bonheur extrême. Comme le dit également le dialogue Phèdre, la Beauté, ici, est resplendissante et, dans une « pure lumière » et une « bienheureuse vision », elle confère la « félicité » même.

Ainsi, le mouvement de l’Amour est le même que celui de la Philosophie. Ils conduisent tous les deux vers l’Absolu, ils ne réalisent leur essence et leur vocation que dans un rapport à l’Absolu. Toute la métaphysique platonicienne des Idées est présente dans sa philosophie de l’amour, mais inversement l’Amour seul peut valablement éclairer cette métaphysique.

Amour et Philosophie constituent donc, par leurs contenus et leurs visées communes et indissociables, une doctrine du bonheur, un eudémonisme. Mais cette doctrine de l’Éros et du Sophos n’est pas une fuite hors du monde : elle ne semble le quitter que pour y revenir et le transmuter, le fonder et s’en réjouir. « C’est à ce point de l’existence, mon cher Socrate, dit l’étrangère de Mantinée, que, plus que partout ailleurs, la vie pour un homme vaut d’être vécue quand il contemple le Beau en lui-même » (211 d). La Métaphysique est destinée non seulement à fonder la morale et la politique, mais à inspirer et nourrir la conduite de l’existence. Elle est une éthique. Et cette éthique véritable consiste très exactement à définir les voies et les moyens qui permettront d’orienter l’existence concrète et de lui donner un sens en la conduisant vers la félicité. Amour et Philosophie sont les moyens éthiques de cette félicité.

Et celle-ci, dans un eudémonisme exigeant, se suffit à elle-même : « Il n’y a plus lieu à demander en outre : en vue de quoi souhaite-t-il d’être heureux, celui qui le souhaite ? Tout au contraire, c’est à un terme ultime que semble toucher la réponse en question » (205 a).


C’est précisément la question de ce terme ultime qui va entraîner les plus sérieuses difficultés.

Que l’on parte de la crise politique et morale dans la société athénienne du Ve siècle av. J.-C., ou du mouvement de l’enthousiasme amoureux chez l’âme exigeante, on aboutit toujours à fonder la recherche des critères de la vie heureuse et parfaite sur l’accès au Souverain-Bien et sur l’imitation de cet Un-Bien dans l’existence « digne d’être vécue ».

Mais la description même de ce Souverain-Bien par Platon empêche en réalité qu’on puisse le saisir aussi pleinement qu’il le pense. « Au-delà de l’essence », l’Un-Bien est difficilement connaissable, puisqu’il est situé au-delà de tout concept. Décrit comme monde intelligible, le monde des Formes absolues est pourtant difficilement intelligible en sa synthèse la plus haute, puisque celle-ci, l’Un-Bien, est riche de toutes les Idées possibles, mais inexprimables par aucun concept particulier, ni par aucune Forme. L’inspiration existentielle du platonisme libère l’âme du carcan de la raison abstraite, mais elle l’empêche en même temps d’exprimer le contenu de cette connaissance absolue du Sou-verain-Bien. D’ailleurs il s’agit plus d’une vision que d’un savoir et la puissance resplendissante de la Beauté et de la Vérité ne parvient pas à s’intégrer à un discours communicable. En fait, le Souverain-Bien est situé dans une transcendance si parfaite et dans un absolu si pur, qu’on ne voit pas comment il pourrait s’incarner dans le monde sensible sans perdre sa pureté, sa splendeur et sa perfection. On ne voit pas non plus comment le monde sensible, toujours constitué par des sensations corporelles (fussent-elles organisées par des Formes) pourrait connaître le monde intelligible radicalement étranger aux sensations et à la matière.

La vérité est que, dans un système dualiste comme l’idéalisme platonicien, la communication des deux mondes reste une difficulté majeure. Les solutions proposées par Platon ne sont guère satisfaisantes. Si la communication se fait par la vision intuitive de l’Un-Bien, on ne comprend pas comment une intuition mystique peut s’exprimer en concepts ou inspirer une action humaine, nécessairement finie et donc incommensurable avec l’infini et l’éternité. Si la communication se fait par la dialectique ascendante et la dialectique descendante, on ne comprend pas comment l’âme peut à la fois être délivrée de toute matière, et intervenir dans le monde matériel et dans l’existence pour y être heureuse et juste.

En réalité, c’est par une dialectique différente que, chez Platon, l’Intelligible et le Sensible communiquent : mais cette dialectique, qui est celle de l’imitation des mondes, met en évidence une tout autre signification, un tout autre processus que ceux que Platon voulait mettre en œuvre.

Le Souverain-Bien, qui est le Modèle absolu de Beauté et de Vérité que l’homme doit imiter et dont il doit s’inspirer s’il veut que sa vie mérite d’être vécue, ce Paradigme resplendissant dont l’âme se nourrit quand elle le connaît comme Vrai, et qu’elle possède dans le bonheur quand elle le connaît comme Beau, ce Paradigme qui la comble harmonieusement quand elle le saisit comme Juste, cet Un-Bien transcendant et source de toute existence valable quant elle décide de l’imiter, n’est en réalité qu’une Copie présentée comme un Modèle. C’est en réalité dans ce monde-ci que le philosophe puise le Modèle véritable de l’action humaine, ce Modèle constitué par une utopique société juste et par une expérience somptueuse de l’amour intelligent et sage. C’est ce Modèle, puisé dans l’immanence, c’est-à-dire dans le monde sensible et surtout dans l’observation, l’expérience et la réflexion du philosophe, c’est ce Modèle qui est projeté dans un monde absolu antérieur, hypothétique et qui, en tant que réalité vivante et réflexion immanente, est appelé Copie, Image, Imitation. Ce que ne voit peut-être pas Platon, c’est que l’Un-Bien comme Paradigme et comme Modele exemplaire, n’est en réalité que la Copie, certes épurée et retravaillée, d’un modèle véritable qui est l’expérience humaine vécue et réfléchie par le philosophe. La référence à l’Absolu montre l’ampleur de la tâche à accomplir et qui consiste en la transformation d’un monde chaotique superficiel et violent en un monde resplendissant d’harmonie, de bonheur et d’amour.

Quoi qu’il en soit de l’efficacité ou de la pertinence des solutions et des voies proposées par Platon, il reste que c’est bien une démarche radicalement neuve qu’il a définie et dont il a rendu possible la fécondité : cette démarche est celle de l’éthique, et sa visée, en même temps que son contenu, est le bonheur même.

Robert Misrahi, « Qu’est-ce que l’Ethique »

Note sur Martin Buber et Ernst Bloch

1. Martin Buber (1878-1965)

Jaspers, comme on l’a vu, donne une place considérable à la communication authentique pour la constitution de l’existence, et cela dès son grand ouvrage de 1932. Il est dès lors important de remarquer que, des 1923, à Francfort, le philosophe juif allemand, Martin Buber, publie son livre le plus important : Ich und Du (Je et Tu). Dans la préface à la traduction française (Aubier, 1938), Gaston Bachelard rend un vibrant hommage au philosophe de la relation.

Remarquons encore que ce n’est qu’en 1929 que Husserl donne une place importante à la relation à autrui, dans la cinquième des Méditations cartésiennes où il décrit « l’aperception » de l’alter Ego, de l’autre en tant que Je.

Il n’est donc pas inutile de réfléchir sur le livre de Buber. Si l’ensemble de sa philosophie se présente comme la double contestation du scientisme dans l’ordre de la connaissance et de la sclérose du judaïsme dans l’ordre de la religion, c’est autour du problème de la relation que s’organise cette philosophie. Inspiré par le « face à face » biblique de Moïse avec Dieu, Buber va opposer une relation chosifiante (celle qu’on trouve dans l’anthropologie, et aussi dans les relations d’intérêt pratique) à une relation véritable. Seule cette dernière relation met en œuvre la réciprocité. Celle-ci n’est ni connaissance ni explication, mais intuition simultanée qui se produit entre deux consciences. La relation n’est pas vécue isolément au cœur de chacun, mais elle se réalise et se vit dans « l’entre-deux », c’est-à-dire dans le mouvement commun et réciproque par lequel chaque conscience se fait totalement présente à l’autre.

La réciprocité, comme intuition, est immédiate : elle n’utilise aucune médiation, aucun détour par la connaissance et les pseudo-explications psychologiques. En outre, la conscience réciproque en chacun est absolue et totalisante : dans la réciprocité chacun se présente à la fois dans une transparence absolue et dans une unité totalisatrice. Chacun, dans la réciprocité véritable, est tout entier présent à l’autre, et il est présent en tant qu’unité et identité.

Ainsi, pour Buber, c’est par la relation Je-Tu (opposée à la relation chosifiante Je-cela) que les individus deviennent des sujets : le je vient par le Je-Tu et après lui.

Seule cette réciprocité pose les consciences personnelles et les porte à l’absolu. L’événement de la relation est en effet un événement absolu : il est comme une « percée » dans un monde nouveau, comme l’entrée dans une vie nouvelle. La réciprocité qui, ainsi, pose à la fois les consciences et le nouveau monde, a donc valeur de Commencement.

Seule une telle réciprocité, une telle relation mutuelle, personnelle et immédiate, peut fonder le dialogue véritable entre les consciences. La plupart des échanges et des communications sont de faux dialogues et de simples monologues croisés. Le dialogue vrai, dans la vie personnelle de l’amour, mais également dans la vie politique et le déploiement des utopies sociales concrètes, ne peut s’instaurer que sur la base d’une réciprocité conçue comme un événement existentiel et non comme un simple calcul rationnel.

Et seuls le vrai dialogue et l’authentique réciprocité permettent le dépassement du moi empirique de la psychologie et l’émergence du Je : le sujet est le fruit de la relation existentielle.

2. Ernst Bloch (1885-1977)

En 1950, dans Les Chemins de l’utopie, Martin Buber étend à la réflexion politique sur l’utopie, la portée de l’expérience fondatrice de la réciprocité.

Il est alors intéressant de noter que, dans la même période, le philosophe allemand Ernst Bloch, exilé aux États-Unis, écrit son grand ouvrage, Le Principe Espérance. Il s’agit d’une histoire monumentale de l’utopie, mais aussi d’une interprétation de ce phénomène en termes de conscience et d’intériorité. C’est à ce titre qu’il nous intéresse ici.

Déjà à Berlin, en 1918, Ernst Bloch avait publié L’Esprit de l’utopie. Politiquement proche du marxisme, il s’en éloigne doctrinalement : pour lui, l’histoire n’est pas le produit mécanique ou dialectique d’un passé conflictuel nécessaire, mais le fruit à venir d’une certaine modalité de la conscience. Ce sont les « souhaits », les « rêves d’un monde meilleur » et, d’une manière générale, la conscience du « non-encore-étant » qui, seuls, peuvent rendre compte du mouvement de l’histoire. Les révolutions (aussi bien celle de Thomas Münzer, à la Renaissance allemande, que celle des spartakistes dans l’Allemagne de 1918) proviennent toujours d’un mouvement profond d’espérance et d’anticipation de l’avenir. C’est dans l’individu que réside la source de l’action : l’espérance, le Principe ou la Catégorie Espérance, est la véritable source du mouvement de l’histoire. C’est par l’avenir que l’histoire est suscitée, mais l’avenir est présent comme activité de conscience, comme invention et comme désir d’un monde meilleur. Certes, le sujet se construit par l’objet, c’est-à-dire l’histoire, mais celle-ci se construit et se déploie par l’espé-rance, c’est-à-dire le moi concret du désir, du rêve et de l’imagination.

Pour Ernst Bloch, la conscience, c’est-à-dire le moi, est essentiellement une conscience anticipante. Celle-ci est constituée de pulsions, non pas inconscientes mais préconscientes, et ces pulsions (dont la faim est la principale) se répartissent en pulsion intérieure, primaire et obscure, le « désir » tendant vers l’extérieur, et le besoin orienté vers un but objectif précis. Ces éléments sont intégrés par l’auteur dans une véritable phénoménologie de la catégorie, ou de l’attitude de « possibilité ». Seule cette conscience de possibilité permet aux « images-souhaits » de se réaliser objectivement, ne fût-ce qu’en partie, et de donner ainsi naissance à l’histoire.

3. Remarques critiques sur les oeuvres de M. Buber et E. Bloch

À propos de la doctrine de Buber, on peut observer que si le fondement de la réciprocité véritable est la présence du divin, ce fondement perd son universalité phénoménologique et sa valeur de certitude.

D’autre part, la mise en évidence de la réciprocité comme événement nouveau et comme percée ne rend pas compte de son émergence.

C’est un problème que nous avons rencontré aussi bien chez Kierkegaard (véritable source du personnalisme existentiel de Buber et de Jaspers) que chez Jaspers lui-même. Comment le moi empirique défini par l’anthropologie et les faux dialogues, peut-il opérer la « percée » qui le met en présence de l’autre ? Quelle est la motivation de l’entrée en réciprocité ?

Enfin, il faut bien reconnaître que les descriptions de la réciprocité restent schématiques ou simplement essentielles. Avec sa motivation fondamentale, on aimerait aussi en connaître les diverses modalités possibles.

Pour le dire en clair, c’est une théorie complète du Désir qui manque ici. Tant qu’on n’aura pas élucidé le rapport entre désir et réciprocité, on se bornera à des descriptions ponctuelles et à de simples appels.

C’est la même critique que nous présenterons à l’égard de la philosophie de Ernst Bloch. Suffit-il de postuler des pulsions pour rendre compte de la conscience du possible ? L’auteur a l’immense mérite de situer la conscience et ses « souhaits » ou « désirs », à l’origine de l’action historique, mais il ne décrit pas l’origine de ces désirs en termes suffisamment ouverts pour rendre compte de l’avenir et de ses contenus. Il manque ici une authentique théorie du désir qui intègre la conscience de la possibilité, c’est-à-dire la liberté. Tant qu’on n’aura pas relié le désir et la liberté, on ne sera pas en mesure de comprendre l’action du désir, c’est-à-dire la création de l’histoire par le désir. Manquent ici des descriptions de motivations, mais aussi des descriptions de structures. Que doit être le désir pour pouvoir agir ? Et que désire le désir, au point d’en désirer la réalisation ? Ernst Bloch reste silencieux sur tous ces points car il reste malgré tout tributaire d’un objectivisme qui lui fait surestimer les « conditions obiectives de possibilité », et qui le laisse se satisfaire de l’évocation scolaire d’une société sans classe. Le Principe Espérance, chez Ernst Bloch, reste formel et sans contenu.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Jaspers (1883-1969)

1. L’éclairement de l’existence et la description du « moi-même »

Si la « pensée » de Heidegger s’est finalement dissoute dans l’ambiguïté issue de ses propres principes et si, ayant choisi de décrire l’existence banale, elle n’a en réalité décrit l’existence de personne et n’a rien tant oublié que sa propre responsabilité et sa propre ipséité, il en va tout autrement de Karl Jaspers. Avec lui, nous sommes en présence d’une grande figure de la philosophie d’inspiration chrétienne (et kierkegardienne) et surtout en présence d’une philosophie de l’existence à la fois ouverte sur un large éventail descriptif, et orientée par le désir et l’appel de la plus haute activité philosophique pour chaque conscience individuelle et empirique.

La situation historique de Jaspers, qui lui interdit d’enseigner dans l’Allemagne nazie, en 1937, parce qu’il avait épousé Gertrude Mayer, une personne juive, n’est pas l’origine de sa pensée attentive et généreuse, elle en est l’expression.

Le propos explicite de Karl Jaspers n’est pas de constituer une philosophie de l’existence ou un « existentialisme », mais une philosophie.

Celle-ci se déploie en trois moments, en trois « Livres » d’un seul grand ouvrage : Philosophie, publié en 1932. Ces trois moments sont «l’Orientation dans le monde », « l’éclairement de l’existence » et « la Métaphysique ».

C’est par le deuxième moment de cette vaste réflexion que Jaspers nous concernera ici, puisque c’est par l’éclairement de l’existence qu’il est conduit à décrire avec précision tous les aspects de l’individu humain, à la fois moi empirique, sujet et existence au sens strict.

Jaspers commence par réfléchir sur l’être. Il en constate les différentes modalités et met en avant le fait que seul « l’être-moi » est à la fois être et être-soi, être en soi et être-pour-soi. Mais cet être-pour-soi (c’est-à-dire le moi) s’ignore lui-même s’il ne se réfère qu’à un savoir.

Comme être-objet (fruit d’un savoir), j’ignore ce que je suis réellement et profondément en moi-même. C’est par la synthèse ou la coopération de trois points de vue sur le moi qu’on parviendra à le connaître : car il est à la fois objet, être-en-soi, et être-pour-soi. Il ne faut privilégier aucun pôle.

Une première démarche permet de préciser ce qu’est la conscience : elle est, avant tout, réalité empirique, moi empirique. Il est ainsi possible de développer une analyse de la conscience : elle est d’abord réalité « vitale » et « instinctive », c’est-à-dire en fait désirs, recherche de jouissance et épanouissement, lutte contre la mort, volonté de puissance, recherche du prestige, craintes et soucis. C’est cette vie qui constitue la conscience comme moi empirique et qui est la vie dans le temps concret. Mais les satisfactions y sont éphémères, la conscience (dans cette manière de vivre) est toujours insatisfaite et inquiète, elle est toujours en mouvement. Cette description de la conscience comme moi empirique est l’objet de la psychologie. Une deuxième description de la conscience analyse ses formes logiques, son activité logique de connaissance. Une troisième description concerne l’évolution historique du sujet empirique, toujours en devenir et toujours relié à une situation et à une évolution historique objective.

Dans ces trois approches de la conscience par la psychologie, par la logique et par l’anthropologie, on doit souligner deux faits principaux : d’une part, Jaspers emploie toujours le terme de conscience et le terme de sujet d’une façon équivalente, ces deux termes désignant au même titre le moi empirique. Jaspers, en une première analyse, ne distingue pas le moi et le sujet : le moi est toujours un sujet, et cela même dans la perspective empiriste qu’adoptent la psychologie et l’anthropologie.

Le second fait que nous devons souligner est celui-ci : Jaspers fait un double constat. De même que la vie empirique reste insatisfaite, la connaissance psychologique du moi (ou sujet) n’est pas satisfaisante. Aucune de ces trois formes d’analyse (psychologique, logique ou historique) ne donne satisfaction car elle ne nous livre pas la vérité profonde de notre moi.

Et c’est précisément en proposant une nouvelle approche du moi (ou du sujet) que Jaspers découvrira que celui-ci est une existence.

Précisons ce nouveau concept. Pour Jaspers, le moi empirique est insatisfait (et la connaissance qu’on en prend est insuffisante) parce que, dans la vie empirique, le moi est en quête de l’être, cette quête restant vaine et inachevée, tandis que dans le même temps « toute analyse me renvoie au suspens de ma situation ». L’analyse anthropologique ou psychologique ne saisit le moi que dans sa quête inachevée, dans son insatisfaction.

Pour Jaspers, il convient au contraire non pas de connaître le moi, mais d’éclairer l’existence. C’est cette nouvelle approche qui prendra réellement en compte le fait que « c’est moi-même et non un sujet empirique en général qui importe, si ce que je veux, c’est saisir l’être ».

Et ce ne sont pas les constructions ou les connaissances empiriques qui peuvent me conduire vers l’être, mais un « bond », un saut au-delà de l’empiricité, bond que j’accomplirai précisément par le nouvel éclairement de l’existence.

Jaspers découvre alors que le « moi » est à la fois « sujet empirique », « conscience en général » et « existence virtuelle ». C’est la description de cette existence comme « possibilité » ou « virtualité » (selon les traductions de l’expression : Mögliche Existenz) qui constitue le noyau central de la philosophie de Jaspers. Au cœur du sujet empirique, est donnée « la certitude que je suis existence possible, possibilité constante d’une véritable existence », c’est-à-dire « certitude que je suis capable d’absolu, que je puis agir et connaître à ma manière par moi-même ». Dans cette perspective je puis alors être envahi par mon essence, dont je suis certain sans pourtant la connaître.

Cette « existence virtuelle », cette possibilité personnelle qui est la plus profonde en moi, revêt, aux yeux de Jaspers, une véritable priorité philosophique. Seule cette existence se dirige vers l’être en soi. Nous dirons que seule « l’existence » comme visée actuelle du moi empirique, peut conduire celui-ci au-delà de lui-même, vers « l’être ». Cette quête serait vaine si elle se limitait au moi empirique ou si elle était limitée par lui, c’est-à-dire par les données objectives. Au contraire, c’est la visée d’une autre modalité du moi, la visée de l’existence que je puis devenir et qui est mon possible, c’est cette visée et cette existence qui me conduiront vers l’expérience de l’être et vers la saisie de l’être.

Selon Jaspers, c’est Kierkegaard qui a donné au terme « existence » un sens substantiel. Pour Jaspers lui-même, cette existence est en nous ce qui ne sera jamais un objet, elle est « l’origine » à partir de laquelle je pense, agis et parle. Elle est ce qui se rapporte à soi-même de telle sorte qu’elle se rapporte en même temps à la trans-cendance. Ainsi, l’existence est mon être, mais non pas à la manière d’un système de déterminations objectives. « Je puis me rendre présent à moi-même d’une autre façon » que par la connaissance psychologique. Le Je, comme existence est alors un être, mais cet être n’est pas un chose. Il est la liberté elle-même. « Être signifie en prendre la décision originelle : je suis ce qui décide encore soi-même de ce qu’il en est » de moi-même, de mon sens et de mon action. Ainsi, l’existence est la conscience de liberté de l’existence possible, quelle que soit ma dépendance concrète. Je me fais existence, dirons-nous pour éclairer le propos de Jaspers. Et je puis toujours me faire existence, effectuer le bond existentiel, car dans le moi est toujours donnée la certitude qu’en dernière instance il est dans le moi quelque chose qui « ne tient qu’à moi ». C’est la certitude d’être moi-même grâce à la liberté, c’est la claire certitude que « je fonde mon être propre » et que je décide moi-même de ce que je suis.

Ainsi, pour Jaspers, l’existence est une modalité du moi, une manière d’être que le moi peut toujours atteindre, puisqu’elle est l’œuvre de cette liberté qui est en lui. Pour prendre conscience de cette « possibilité », le moi doit cesser de se poser comme « limite », c’est-à-dire déterminations objectives, et s’éclairer lui-même, c’est-à-dire prendre conscience de sa propre possibilité fondamentale : celle-ci n’est pas le contenu empirique et limité d’un projet pragmatique, mais la liberté elle-même. Et cette liberté est le moi lui-même qui, éclairé, se pose lui-même au devant de lui-même comme existence libre qui ne se tient que de soi.

C’est donc dans le sujet empirique, au milieu du monde, qu’apparaît l’existence : privé d’existence, le sujet empirique (ou moi empirique) ne serait qu’un « déchet ». Originellement tout se passe donc comme si la destination et la signification véritables du sujet étaient de devenir « existence », tandis que le sujet empirique, réduit à lui-même et à sa limitation, ne serait que « anémie d’être, confusion, perte de l’existence ». En effet, « l’existence virtuelle » considère que la réalité empirique n’est pas seulement empirique : celle-ci comporte au contraire « la particularité de devenir pertinente pour l’existence en devenant pour elle impulsion ou moyen de s’actualiser ». L’existence devient alors « un signe pour indiquer la direction où il est possible de s’assurer de soi ».

L’existence n’est donc pas un objet du monde, et le moi-même ne se réduit pas à son être empirique. Et, en même temps, cette existence virtuelle n’est pas séparée du monde : elle y accomplit son œuvre.

En effet, l’une des dimensions concrètes de l’existence comme possible est la communication, tandis qu’une autre dimension est l’historicité. D’une manière synthétique, le « moi-même » s’éclaire pour Jaspers à partir de trois points de vue : la liberté (dont nous venons de parler, puisqu’elle pose l’existence), la communication et l’historicité.

La conscience du libre arbitre n’est qu’une médiation vers la liberté existentielle, qui est authenticité : « le sujet se sait libre car il est soi ». Cette liberté permet la communication véritable : celle-ci est une réciprocité dans laquelle les consciences se comprennent. Elle s’exprime d’abord comme relation réciproque générale et interchangeable, puis comme réciprocité existentielle entre des « personnes ».

Cette communication est unique, incompréhensible, incommunicable à des tiers. « Elle naît de la liberté qui ne vient à soi que comme existence avec d’autres existences. »

« L’individuel singulier » oppose donc une limite à la connaissance, mais par là l’existence devient possible comme unicité. Elle est alors communication, mais aussi historicité. Cette conscience de l’historicité est la « satisfaction profonde » de l’existence qui s’engage profondément dans le réel concret. Il n’y a pas contradiction entre la singularité du moi-même, et son engagement dans l’histoire. De même, pour Jaspers, il n’y a pas contradiction entre cette conscience du temps historique et la conscience de l’éternité et de la virtualité.

C’est seulement comme sujet empirique que le moi ne peut sortir de « l’être-en situation ». Mais par le bond existentiel, cette « situation » peut se transformer en « situation limite » dans laquelle le sujet sort de sa limitation : « la situation devient situation limite lorsqu’elle éveille le sujet à l’existence, en ébranlant radicalement sa vie empirique. »

Le moi, chez Jaspers, est donc, dans sa vérité profonde, le « moi-même », et celui-ci est non plus sujet empirique, mais existence, c’est-à-dire liberté, communication, historicité.

Par le bond existentiel, la situation devient situation limite où l’existence peut émerger, et celle-ci est alors « acte inconditionnel » et « conscience absolue ». A la limite de la conscience et de l’existence, c’est à partir d’une « attitude affective » que s’effectue le bond vers la conscience absolue : celle-ci est alors la certitude de l’être. Celui-ci n’est pas lointain ou caché, il est donné dans la conscience elle-même lorsque, par le bond existentiel, elle devient fondement et origine de toute certitude authentique. Cette conscience absolue en elle-même, par sa certitude et son authenticité, est en même temps conscience de l’absolu, c’est-à-dire de ces valeurs absolues que sont l’amour unique, la conscience morale et la foi.

La conscience absolue se fait donc existence et « transcendance » : elle dépasse l’empiricité et, à travers l’historicité et les situations limites comme « l’échec » ou « la faute », elle accède à la réalité transcendante, non pas à une réalité-chose qui serait comme une divinité, mais à une transcendance inconnaissable et accessible seulement par le détour du symbolique. Ainsi, les situations limites que sont l’échec, la culpabilité et la mort deviennent, pour l’existence authentique, des « chiffres » qui, à travers les symboles mythiques ou culturels, permettent d’accéder à la transcendance de l’être. Alors est satisfaite, à travers les combats de la communication et de l’historicité, la quête de l’être qui constitue le noyau même de la visée existentielle et, pour ainsi dire, la substance de l’existence.

2. Le retour humaniste de la transcendance et l’obscurité des « chiffres »

La relation à l’être revêt donc, chez Jaspers, une signification « métaphysique ». Et c’est bien une métaphysique au sens strict qui constitue le troisième Livre (et le troisième aspect) de l’ouvrage Philosophie. C’est précisément cette philosophie de la transcendance qui pose les questions les plus délicates et met en évidence les difficultés de la doctrine de Jaspers.

Tout d’abord, on n’est pas convaincu de la pertinence de la transformation qui fait passer certaines situations limites comme l’échec ou la faute à l’état de « chiffres » : c’est en réalité par une pétition de principes que, après avoir postulé l’existence d’un monde rigoureusement transcendant, situé au-delà de notre monde empirique, on peut interpréter ce monde empirique (« l’échec », la « faute ») comme étant un « chiffre », c’est-à-dire un « signe ». Ce décodage postule l’existence du message en lisant les faits (échec d’une entreprise, sentiment de culpabilité) comme des symboles de ce même message. La métaphysique a certes ici le courage et l’honnêteté intellectuelle de porter son nom, mais elle n’est qu’une interprétation, c’est-à-dire une herméneutique a priori.

Si le contenu de la transcendance reste ainsi le message obscur révélé en un langage arbitrairement constitué par l’interprète, le contenu de l’existence elle-même va s’en trouver compromis. En effet, l’existence virtuelle ou possible s’est dirigée vers l’être : si cet être est obscur, s’il n’est que la transcendance classique obscurément déchiffrée, l’existence va recevoir un tout autre sens. Elle n’est plus seulement le mouvement de la liberté par lequel le sujet se pose comme un « moi-même », mais en outre le mouvement de la conscience par lequel elle se dirige vers l’être absolu et divin.

Autant le premier mouvement pouvait emporter notre conviction s’il avait été strictement limité à une transcendance horizontale et interne au monde, autant le deuxième mouvement jette une lumière d’arbitraire sur la doctrine en transformant le premier mouvement en un mouvement de transcendance verticale. L’existence se transforme alors arbitrairement pour devenir la réponse à un appel venu d’en haut. Or, si elle ne devient capable de se fonder que par cette visée métaphysique, c’est qu’elle n’est pas en mesure de se fonder par elle-même : c’est dès lors la conception même de la liberté qui est affaiblie et c’est l’être du « moi-même » qui s’en trouve affecté.

On ne comprend pas comment ce moi peut trouver en lui-même la raison, le motif et le pouvoir d’opérer le « bond » qui l’éveille à l’existence, si celle-ci n’est que l’émergence d’un nouveau rapport à l’absolu. Toutes les difficultés des dualismes ontologiques se retrouvent ici, même s’il est évident que la métaphysique de Jaspers se veut ouverte et généreuse, soucieuse de l’homme et de sa signification.

Mais, si l’on pose la question de savoir quelle est l’origine, c’est-à-dire la motivation du bond existentiel, on est conduit à réexaminer la structure du moi, telle que Jaspers la décrit. Il laisse en effet dans l’obscurité non seulement la nature de ce « bond », mais encore la distinction du moi et du sujet. Plus précisément, il emploie indifféremment les termes « moi » et « sujet » pour désigner l’individu singulier empirique. On admettra très volontiers que le moi soit déjà un sujet, mais à la condition que l’on définisse les structures qui, dans ce moi, ou sujet empirique, lui permettent de passer au niveau de l’existence. Or, on ne trouve pas, dans la description de Jaspers les éléments qui permettraient de comprendre pourquoi et comment le moi empirique décide de devenir un « moi-même » et, ainsi, de se faire lui-même existence, non pas seulement virtuelle ou possible, mais en acte.

Si l’on n’adhère pas à cette foi qui, chez Jaspers, pose une transcendance, on ne comprend pas comment le moi empirique peut se fonder lui-même en devenant existence et liberté. On ne comprend pas comment le sujet peut sortir de son empiricité et, en se fondant, devenir existence.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Kierkegaard (1813-1855)

1. La révolte de la subjectivité contre la totalité

Le mouvement des idées n’est iamais linéaire et simple comme dans un schéma abstrait. C’est ainsi que la philosophie de Nietzsche prolonge celle de Schopenhauer jusque dans les années 1880, en proposant certes une autre interprétation de l’illusion mais en ancrant celle-ci sur une vitalité naturaliste et aveugle qui découle bien du vouloir-vivre. Mais cette ligne de pensée ignore l’événement philosophique le plus consi-dérable, après l’œuvre de Hegel, à savoir : la protestation critique et existentielle de Stirner, ou de Kierkegaard qui écrit ses grandes œuvres autour des années 1844. La ligne de pensée qui va de Schopenhauer à Nietzsche, ne recoupe pas celle qui va de Hegel à Kierkegaard, en passant par Max Stirner.

Sans nous arrêter, faute de place, à Max Stirner (1806-1856), évoquons cependant son ouvrage L’Unique et sa propriété (1844). Là s’exprime la révolte de la pensée anarchiste contre les pseudo-forces sociales décrites par Marx (au détriment des forces individuelles) et contre les entités sociologiques ou conceptuelles (Classes, Humanité, Etre, En-soi, Substance, Révolution, Prolétariat). Ces entités hégéliennes ou marxistes ne sont, pour Stirner, que des « fantômes ». Seul est réel le Moi individuel : ce moi n’est ni pensable, ni définissable, il est le fondement et la fin de toute chose, il est la seule réalité. À ce titre, il justifie l’égoisme et toutes les recherches de jouissance personnelle. Seule source de la « vérité » et du « bien », il implique que, sur le plan social, on remplace les institutions par des « associations », c’est-à-dire des groupements contractuels autonomes et valables seulement pour des durées limitées.

Mais la protestation anarchiste contre la totalite historique et contre la totalité sociale est restée à l’état de révolte politique et morale sans être en mesure de proposer une conception élaborée de l’individu. Le Moi n’est rien d’autre que l’égoïsme et la subjectivité des désirs, élevés au niveau d’une puissance qualitative inintelligible, indicible et sans communication.

Tout autre est la pensée de Kierkegaard, le penseur danois qui était destiné à devenir pasteur mais qui fut critique musical et poète en même temps que métaphysicien et philosophe. Le véritable critique de Hegel n’est pas Stirner mais le chrétien existentiel Kierkegaard.

A Hegel, Kierkegaard oppose cet acte absolu, évident et premier qu’est la « subjectivité » elle-même. « La subjectivité est la vérité », écrit Kierkegaard dans son ouvrage Post-scriptum aux miettes philosophiques. Comment faut-il entendre cette subiectivité ?

Disons d’abord la motivation de la recherche du penseur. Elle est immédiatement concrète et personnelle, c’est-à-dire « religieuse » et subjective. Ces concepts se préciseront par la suite.

Notons d’abord que la première motivation, le premier souci du philosophe, est l’accès à « la béatitude infinie » telle que la propose le christianisme. Celui-ci doit être renouvelé, vivifié, il ne peut plus, aux yeux de Kierkegaard, se réduire au formalisme des théologiens et des pasteurs protestants. Et ce qui est en jeu, dans une telle perspective rénovée, est « la béatitude infinie ». Elle ne peut être atteinte, selon Kierkegaard que par la foi, c’est-à-dire la croyance aux Evangiles : or, ceux-ci datent de deux mille ans.

C’est ici qu’apparaît le premier concept kierkegaardien, concept qui est une expérience personnelle intense, et qui va ouvrir toute la pensée existentielle moderne et fonder toute la philosophie de Kierkegaard : il s’agit de la Répétition.

Par elle, la subjectivité doit revivre ce qui fut anciennement vécu, et par elle sera, dans l’avenir, restitué ce qui ici et maintenant aurait été manqué.

Ce qui est remarquable, c’est que la répétition, comme réitération de la foi et de l’espoir, va concerner également la vie intime du sujet, c’est-à-dire l’amour. La répétition est aussi, pour Kierkegaard, la foi dans le retour et la réitération de l’amour de Régine, cette fiancée à laquelle il a renoncé en renonçant au mariage.

Le drame religieux est donc en même temps, pour Kierkegaard, un drame personnel. Ainsi, la philosophie est désormais placée sur son véritable terrain, qui est celui de la subjectivité. Ce ne sont plus des concepts abstraits qui expriment la vérite du monde ou le sens de l’existence, mais des expériences personnelles extrêmes et intenses, dans lesquelles sont en jeu et le sort même de l’existant face à son salut, et la signification de son existence face à son bonheur.

S’il reprend la résurrection du Christ ou la rencontre avec Régine, Kierkegaard reprend aussi, semble-t-il, le cogito de Descartes (en lui donnant un sens existentiel qui va marquer tout notre siècle) et les descriptions de Rousseau qu’il ne connaît certes pas mais qui, elles aussi, souhaitent situer l’existence individuelle au cœur de toute philosophie et de toute religion vivante.

La « répétition » entraîne donc des conséquences pour la conception de l’individu. Nous devons maintenant développer ces conséquences et préciser la conception du sujet chez Kierkegaard.

La « répétition » n’est ni une imitation passive, ni une compulsion mécanique. Elle est un acte volontaire de reprise, de réactualisation et de restitution du passé : elle est, à la lettre, « une seconde réflexion ».

Par cet approfondissement, la subjectivité se révele comme étant primordiale et fondatrice. Mais elle se révèle aussi comme existence à la fois « passionnelle » (souffrante et déchirée) et «réflexive » (dédoublée, mais non pas abstraite ni intellectuelle). Ainsi, la subjectivité est réflexion redoublée et passion de l’absolu. Kierkegaard pose ainsi la dimension qualitative, singulière et unique de l’existence. Pour le dire comme Kierkegaard, l’individu singulier est ainsi enfin reconnu comme étant « l’exception ».

Trois significations sont ainsi nouées : l’individu est d’abord passion concrète et vécue de l’absolu; il est ensuite (en même temps) dédoublement et réflexion (regard sur soi); il est enfin « choix ethique ».

La subjectivité kierkegaardienne n’est donc pas un sujet abstrait de la connaissance mais une conscience concrète qui est à la fois réflexivité, existence et choix éthique.

Pour mieux situer et connaître cette subiecti-vité existentielle, nous devons donc maintenant préciser en quoi et comment elle peut être en même temps un choix éthique.

C’est à travers toute son œuvre que Kierke-gaard définit l’éthique en distinguant trois « stades » ou trois niveaux d’existence, trois « étapes sur le chemin de la vie » ; mais c’est surtout dans les œuvres majeures que ces distinctions apparaissent : Ou bien… ou bien, Le Concept d’angoisse, Crainte et Tremblement, sans oublier L’Instant et La Répétition.

Dans Ou bien… ou bien (jadis traduit par L’Alternative), « le Journal du séducteur » décrit d’une façon indirecte le « stade esthétique » : c’est le stade existentiel immédiat, où l’existence se déploie comme simple sensibilité « esthétique », c’est-à-dire vie « érotique » de plaisirs, d’amour et de culture artistique. Mais cette vie de « don Juan » est morcelée, elle engendre l’angoisse. Le deuxième stade de l’existence est le « stade éthique ». C’est lui qui nous interesse iC1.

Dans Ou bien… ou bien (écrit sous pseudonyme, comme la plupart des œuvres), le « narrateur » livre deux manuscrits qu’il aurait découvert dans un secrétaire : le manuscrit A fait l’éloge du stade érotique, mais le manuscrit B, attribué à un magistrat, fait l’éloge du stade éthique: celui-ci est alors défini comme le stade de la « généralité », le règne de l’universel par et dans l’accomplissement du devoir dans le mariage.

À la fin de l’ouvrage, et dans la plupart des autres œuvres, Kierkegaard distingue enfin une troisième étape existentielle : c’est le stade religieux qui fait accéder la subjectivité à l’existence comme scandale absurde et comme « paradoxe », en l’ouvrant ainsi à la foi et à la future béatitude éternelle.

Cette théorie des trois stades, très connue et très importante chez Kierkegaard, ne livre pas cependant l’essence profonde de la conception éthique de Kierkegaard. Sa structure ternaire n’est certes pas hégélienne, puisque le religieux n’est pas pour Kierkegaard la synthèse de l’érotisme et de l’éthique. Il n’en reste pas moins que ce schéma durcit les distinctions, tout en gommant la profondeur du stade éthique. Examinons donc de plus près la doctrine éthique de Ou bien… ou bien : nous comprendrons mieux l’éthique, son lien avec le sujet et la nature de celui-ci.

L’ouvrage contient un long chapitre intitulé: « L’équilibre entre l’esthétique et l’éthique dans l’élaboration de la personnalité ». Kierkegaard y montre avec force que l’éthique est « une instauration personnelle » et l’affirmation de la responsabilité comme intériorité. Il y a ainsi une consubstantialité de l’éthique et du devenir-sujet, puisque la construction progressive du sujet consiste précisément en cette intériorisation de l’existence. Il faut, dit Kierkegaard, effectuer « de vrais choix pour se faire et pour se reconnaître comme subjectivité existante ».

L’affirmation du sujet est en même temps l’affirmation des choix qui le constituent. Cette efficacité et cette signification subjectives de la responsabilité sont ainsi mises en place bien avant les philosophies contemporaines de la responsabilité, chez Max Weber, Sartre ou Lévinas.

Ce qui importe plus ici est de bien cerner le sens de ce choix qui constitue à la fois l’éthique et le sujet : il ne s’agit pas d’une entrée dans l’universel et l’intemporel, il s’agit au contraire de l’actualité de la « décision immédiate », c’est-à-dire de « l’instant ». C’est dans l’instantanéité éternelle de la décision (et aussi de la répétition qui est un acte) que s’effectue la double affirmation de l’éthique et du sujet, l’affirmation radicale de la subjectivité.

Seuls des choix impliquant des alternatives sans ambiguïté réalisent l’éthique. C’est dire que celle-ci n’est pas la simple reconnaissance d’une norme pour l’action, mais l’effectuation d’un choix absolu à travers une décision responsable et une intériorisation de l’être.

Ce qui apparaît ainsi est le lien d’implication entre le sujet, le choix et la liberté : le sujet est par lui-même choix et responsabilité. En posant « sérieusement » l’un de ces termes, on pose les deux autres. C’est dire aussi, par là même, que le sujet est sa propre œuvre.

Si l’éthique est un choix, elle l’est à plusieurs titres et d’une façon singulière. Elle n’est pas d’abord le choix du bien contre le mal mais, fondamentalement le choix qui oppose à l’innocence la qualification, la détermination « bien ou mal ». D’une manière plus décisive encore, le choix éthique à l’orée de cette dernière alter-native) est la position même de la subjectivité. Celle-ci n’est pas soumise à une morale universelle et a des principes qui lui serait antérieurs : elle est l’éthique elle-même. C’est le choix de l’intériorité, c’est-à-dire du sujet comme subiec-tivité intense, personnelle et passionnelle, c’est ce choix de sa propre affirmation qui est l’acte éthique fondateur. Cet acte consiste à « donner naissance à soi-même par l’esprit, la conscience, la responsabilité », et cela dans « l’instant » radical et dans sa fulgurance.

On entre alors, par la subjectivité, dans « le sérieux éthique » : on exerce une « emprise sur le temps et sur le désir » et, surtout, on affirme « un intérêt absolu pour sa propre existence et sa béatitude éternelle ».

Ainsi, pour Kierkegaard, le sujet est-il d’une richesse considérable : il est réflexion et source de soi, substance qualitative et vécu intuitif, enjeu radical concerné par la béatitude et le salut et, enfin, décision instantanée et drastique.

Le sujet est sa propre tâche, et cela sur un registre existentiel et non pas intellectuel. Se dessine alors une circularité : le sujet est à la fois sa propre origine et son propre but. Pour dépasser ce cercle et dynamiser le mouvement de la conscience, un « saut qualitatif » est indispensable : seule une « décision absolue et instantanée » permet de passer du « stade esthétique » au « stade éthico-religieux », stade où le devoir est la tâche et la responsabilité personnelle du sujet. Cette perspective éthico-religieuse est donc aussi éthico-réflexive. Elle implique, selon Kierkegaard, liberté absolue et dépendance absolue, elle comporte à la fois une référence eschatologique au salut et une beatitude concrète, cette félicité dont parle La Répétition.

Le sujet est donc choix de soi-même en tant que « passion ».

Plus précisément (et c’est le sens que le mot « passion » prend ici), le sujet doit être conçu à la fois comme passion qualitative de l’absolu et comme réflexion active en soi-même : « la réflexion sur soi-même est aussi action, commencement », et l’on peut dire que « le moi est fécondé par lui-même ». Ce qui se découvre ainsi est la liberté même. Cette liberté est singulière, qualitative et créatrice à la fois : comme telle, elle est le sujet en tant qu’il est une exis-tence. C’est là le vrai sens de l’affirmation centrale : « la subjectivité est la vérité ». Il ne s’agit pas d’une méditation sceptique ou d’un constat passif: il s’agit au contraire d’affirmer le caractère actif d’un sujet qui devient existence par sa propre décision. Existence, c’est-à-dire à la fois réflexion dédoublée et vécu qualitatif, action responsable et commencement fondateur.

L’existence est donc « intérêt » et « effort », tension interne entre le qualitatif (expérience de la béatitude et du désespoir) et le réflexif (dans le dédoublement, la décision et le commencement). Concrètement, l’existence se manifeste donc, selon Kierkegaard, comme « paradoxe ».

L’existence est paradoxe parce qu’elle est la synthèse contradictoire entre l’existence singulière et la pensée, le devenir et l’éternité. C’est dans l’histoire et le devenir que se situent les événements relatés dans les Évangiles (ou la rencontre amoureuse), mais c’est dans l’éternité que se situent la béatitude et la félicité. Il y a là un règne de l’absurde, et c’est cet absurde, pourtant décisif, que Kierkegaard désigne comme paradoxe. Il ne s’agit pas, en effet, d’une simple contradiction logique mais d’un déchirement accompagné d’angoisse. La contradiction est qualitative et existentielle, et elle est voulue, et choisie.

C’est pourquoi le sujet, comme existence singulière, est nécessairement « passion » et « souffrance », passion comme souffrance. On voit mieux, maintenant, la signification du « saut qualitatif » : il est le choix de soi-même comme souffrance et passion, par l’affirmation de la béatitude en tant qu’enjeu chrétien.

La subjectivité est ainsi la construction qualitative et réflexive d’un sujet qui se hausse au niveau de l’existence par l’assomption de l’angoisse et du paradoxe. Mais elle est en même temps le fondement ultime d’un christianisme rénové qui fonde sa vérité non sur le concept ou l’orthodoxie, mais sur le déchirement et la souffrance de la foi, c’est-à-dire sur « l’effort » existentiel.

Que cet effort, chez « le penseur subjectif » soit à la fois « pathétique » (en raison de la béatitude infinie comme enjeu et comme risque) et « comique » (en raison des contradictions où se débat cet effort), cela est certain. Mais c’est précisément la tâche du penseur subjectif d’exprimer ces paradoxes et de communiquer ses expériences. « Devenir écrivain » (ou le devenir-écrivain) est pour ce penseur « la conscience à la seconde puissance ».

Ici se pose pour Kierkegaard le problème de la relation entre la méthode d’écriture et la doctrine existentielle du sujet. Sa réponse est concrète et « existentielle », c’est-à-dire qualitative, réflexive et passionnée : il passe du contenu à la méthode. La « communication » des enjeux absolus ne saurait être qu’« indirecte ». L’absolu, s’il se réfléchit, ne se conceptualise pas. De là découle la forme de l’écriture kierkegaardienne : esthétique, poétique et concrète, réflexive (pourtant) et rigoureuse, en même temps que littéraire : des personnages fictifs et des pseudonymes incarnent des thèses et dynamisent un débat sur les enjeux absolus de l’existence. Et le « grand art » de l’écrivain Kierkegaard consiste en effet à communiquer à son lecteur ce noyau substantiel de sa pensée subjective : l’existence même comme sa propre œuvre et comme son propre enjeu.

2. Les difficultés fondamentales de la doctrine de l’existence chez Kierkegaard

La première difficulté concerne la « communication indirecte » et, derrière elle, celle de la foi.

Pourquoi la réflexion serait-elle (comme l’affirme Kierkegaard) incapable de transmettre au moins le sens de ce qu’elle saisit en elle-même ?

Et pourquoi faudrait-il nécessairement communiquer l’expérience fondamentale d’une façon indirecte? S’il en était ainsi, cela signifierait ou bien que l’expérience fondamentale d’un existant serait trop forte pour un autre existant, ou bien que cette expérience serait trop obscure ou trop étrangère à sa spontanéité. Dans le premier cas, on affirme sans preuve un privilège du penseur subjectif (l’expérience n’est pas trop forte pour lui), et dans le second cas on reconnaît que l’expérience existentielle du paradoxe n’est pas fondamentale au point d’être universelle (l’autre doit être ou ménagé ou éclairé).

Cette mauvaise justification de la communication indirecte révèle en fait la difficulté fondamentale de la doctrine : elle repose sur la contradiction indépassable entre la foi et la réflexion. L’opposition, interne au sujet, entre le qualitatif et le réflexif n’est que la contradiction entre la foi et la réflexion, contradiction voulue et posée par « le penseur subjectif ». En vérité, une telle option, un tel « choix » révèle que, pour Kierkegaard, le « penseur subjectif » n’est qu’un penseur chrétien. L’opposition interne entre la réflexion et l’existence est donc en réalité voulue et postulée par l’affirmation réductrice selon laquelle la subjectivité ne saurait être qu’une subjectivité chrétienne. L’opposition angoissante de l’éternité et de l’historité, c’est-à-dire de la transcendance et de l’existence, ne se produit que pour une subjectivité qui se définit elle-même comme chrétienne, et qui pose donc elle-même son déchirement entre la foi et la réflexion. C’est dire que, à nos yeux, à la différence de Kierkegaard, la foi n’est pas un élément nécessairement constituant de la subjectivité.

Mais comment transmettre et communiquer la foi, fût-ce indirectement, à qui ne la possède pas déjà ? Le discours de Kierkegaard semble bien ne s’adresser qu’à des chrétiens. C’est le choix même du paradoxe qui suscite le paradoxe, c’est la doctrine même, comme théorie de la croyance chrétienne rénovée, qui suscite la méthode de la communication indirecte, c’est-à-dire en fait herméneutique et complice.

Non seulement cette communication suppose un accord préalable sur les dogmes chrétiens (accord ne reposant sur aucune exigence intellectuelle nécessaire), mais en outre elle laisse dans l’obscurité la question de son auteur. En effet, la question reste ouverte de savoir qui est le penseur subjectif qui s’exprime dans Ou bien… ou bien : est-ce le pseudonyme, Victor Eremita ? N’est-ce pas plutôt l’auteur respectif de chacun des manuscrits, A et B, trouvés par V. Eremita ? Celui-ci n’est qu’un intermédiaire et on ne peut lui attribuer ni la doctrine de A (l’érotisme esthétique) ni celle de B (le stade éthico-religieux). Le véritable auteur du livre est certes S. Kierkegaard, mais peut-on lui attribuer tout ou partie d’une doctrine dont il délègue le soin de la défendre à un écrivain pseudonyme (V.E.) et à deux manuscrits anonymes (A et B) ?

Le véritable auteur fut jadis le défenseur du concept d’ironie, et il se réfère toujours autant à Socrate qu’à Mozart et à son Don Juan. Il apparaît ainsi que l’ambiguïté fait partie de la méthode parce qu’elle fait partie de la doctrine. Mais, à partir de là, et sur la base d’une incertitude quant à la communication kierkegaardienne, d’autres difficultés vont surgir et d’autres questions peuvent être posées.

La plus importante de ces questions concernera ici la théorie des stades existentiels. Leur définition reste constamment flottante et ambigue.

C’est ainsi que Kierkegaard fait la critique virulente du séducteur et de son froid cynisme, il met en évidence le lien entre le sensualisme (le choix de la sensualité) et l’angoisse qu’il entraîne nécessairement. Et pourtant il exprime une admiration sans réserve pour le plus génial des musiciens, c’est-à-dire Mozart, et pour l’adéquation parfaite entre sa musique et l’essence de l’érotisme, dans l’opéra Don Giovanni. Pour Kierkegaard, chaque « figure » de cet opéra est une « figure de la sensualité » et non pas de la conscience : mais l’éloge du génie érotique de la musique mozartienne reste vibrant et sans réserve.

Cette ambiguïté se retrouve à propos du désir lui-même : il est présenté par Kierkegaard à la fois comme pure empiricité (puisqu’il note la nécessaire emprise de l’éthique sur le désir), et comme relevant de l’ordre de l’esprit (puisque le christianisme, par le péché, a fait entrer l’esprit dans le monde, en même temps que la sensualité).

Ainsi l’érotisme du premier stade est déjà décrit en termes moraux (qui devraient appartenir au deuxième stade) puisque la sensualité est pécheresse, c’est-à-dire coupable. Mais inversement, l’éthique est encore décrite en termes empiristes et esthétiques (sensualistes) puisqu’elle distingue et condamne la faute en tant qu’elle est la sensualité. Pour Kierkegaard, c’est donc l’interdit qui définit à la fois le désir et sa culpabilité, en même temps que l’éthique et son exigence.

L’ambiguïté du stade esthétique provient donc du regard éthique de Kierkegaard, ambiguité et vision provenant du dogme chrétien du péché, selon lequel la sexualité ne serait pas concevable sans l’interdit.

Sur cette ligne de pensée, se manifeste alors l’ambiguïté et l’incertitude de la définition du deuxième stade, c’est-à-dire du stade éthique. Celui-ci, on l’a vu, est à la fois l’entrée dans l’éthique universelle du mariage, et l’exercice du choix radical et de la décision qui pose le sujet. Dans le premier sens, le stade éthique se confirme comme prise de position sur la sexualité, c’est-à-dire le stade esthétique; dans le deuxième sens, le stade éthique se dévoile comme saut qualitatif dans le religieux et comme acte religieux, puisqu’il consiste à choisir le paradoxe, la passion et le risque de la béatitude absolue. D’ailleurs, comme on l’a vu, Kierkegaard parle lui-même d’un stade éthico-religieux. Ainsi, la doctrine se révèle incapable de cerner et de définir un pur sujet éthique qui résulterait de la seule affirmation du suiet comme responsabilité et comme source de lui-même. Le sujet éthique, chez Kierkegaard, est au contraire déchiré et ballotté entre le stade esthétique de la sensualité antérieure et le stade religieux du péché et de l’angoisse. En fait, le stade éthique rassemble les trois stades. Plus précisément : le stade éthique est l’affirmation subjective de l’existence en tant qu’elle est moralement coupable, quant à la sensualité, et cela pour des raisons religieuses.

Plus qu’une doctrine claire de trois stades existentiels distincts, la philosophie de Kierke-gaard est l’affirmation et la description d’une individualité subjective qui, pour être véritable, et pleinement subjectivité, doit être une individualité chrétienne.

Nous sommes donc simplement en présence du choix arbitraire et ambigu de certains dogmes, c’est-à-dire d’une doctrine de l’individu chrétien résolvant dans le paradoxe l’ironie et le « désespoir », les problèmes moraux que le christianisme invente face à la sexualité, à l’amour et à la béatitude.

Au moins sommes-nous peut-être placés devant un intéressant problème d’histoire des religions et, plus précisément, devant un effort philosophique pour renouveler le christianisme en proposant un itinéraire pour le devenir-chrétien ou pour le devenir authentiquement chrétien. Certes. Mais, là non plus, la doctrine n’est ni aisément cernable ni clairement définie.

Il semble que l’œuvre décrive un itinéraire, c’est-à-dire ces « étapes sur le chemin de la vie », étapes à travers lesquelles se formerait le devenir-chrétien. Kierkegaard décrit lui-même sa réflexion comme le mouvement par lequel l’individu devient chrétien : au-delà de l’angoisse de la sensualité, la subjectivité se poserait elle-même comme choix éthique en général, puis assumerait le paradoxe de la dernière étape, celle du christianisme. L’œuvre de Kierkegaard serait ainsi « édifiante », dans tous les sens du terme.

L’argumentation ambigue et circulaire de la réflexion de Kierkegaard ne permet pas d’adopter ce schéma de lecture. Il semble bien plutôt qu’on soit en présence non pas de la naissance progressive d’une conscience authentiquement chrétienne, mais de l’itinéraire décrit par une conscience déjà chrétienne. Kierkegaard part de sa propre confession et ne souhaite pas en sortir malgré ses ambiguïtés et ses doutes apparents.

En effet, on peut d’abord constater que l’itinéraire proposé est unique et nécessaire. Les trois stades (outre le fait qu’en réalité ils n’en forment qu’un seul) sont définis d’une façon exclusive, et présentés comme les seuls possibles. Nulle autre dialectique, nulle autre histoire individuelle ne sont envisagées comme possibles ou souhaitables.

Une autre difficulté est constituée par le caractère arbitraire de la définition de chaque stade, arbitraire qui ne s’explique que par l’option déjà chrétienne du penseur subjectif : pourquoi le stade esthétique est-il réduit à l’érotisme (qu’il soit sensuel ou artistique) ? Pourquoi l’amour est-il pensé comme un simple « pathos poétique » ? Pourquoi l’éthique se réfère-t-elle à la culpabilité ? Et pourquoi le religieux se réfère-t-il (comme l’esthétique) à l’angoisse ?

On le voit, toutes ces descriptions supposent l’option antérieure du christianisme : la foi paradoxale n’est pas, comme le croit et le dit Kierkegaard, le fruit d’un devenir-chrétien et d’un itinéraire douloureux et ascendant, mais le choix originel et la vision à partir desquels se définissent et s’organisent les trois stades. Ainsi, non seulement l’itinéraire kierkegaardien n’est pas réellement instaurateur d’un christianisme (puisque ce qu’il exprime si profondément est déjà commandé par le christianisme), mais il n’est pas non plus réellement ternaire. Comme chez Hegel, la fin est déjà dans le commencement, et la dialectique n’est qu’une illusion.

On est contraint, finalement, de se poser cette ultime question : le christianisme ambigu et a priori de Kierkegaard est-il l’authentique « répétition » de la « passion » du Christ ou, plus simplement, la création artistique d’un écrivain esthète, plus soucieux de sa subjectivité que de sa cohérence ? Dans ce dernier cas, qui est le plus vraisemblable, on serait certes en présence d’une « répétition », mais il s’agirait de la simple répétition d’un modèle culturel déià tout constitué.

De ces considérations nous tirerons un enseignement : la pensée existentielle de Kierkegaard s’est voulue la pensée d’un chrétien, mais ce n’est pas à ce titre qu’elle compte pour nous. Elle vaut bien plutôt comme le premier essai de la modernité pour décrire un sujet qui soit à la fois existence et réflexivité, substantialité qualitative et commencement créateur. Il y a là, pour nous, une acquisition définitive.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Nietzsche (1844-1900)

1. La volonté de puissance et l’illusion

Bien qu’il ait pris ses distances par rapport au nihilisme négatif pour lui opposer un nihilisme positif et affirmatif, Nietzsche reste fondamentalement un héritier de Schopenhauer.

Le concept fondamental de la philosophie nietzschéenne est en effet la volonté de puis-sance: or celle-ci (quelles qu’en soient les interprétations qu’en donnent les commentateurs) est toujours à la fois la force interne et corporelle qui commande les actions de l’individu, et la source de toutes les illusions qui vont rendre possibles ces actions. La volonté de puissance est à la fois moteur dynamique et source d’illusions, celles-ci étant destinées, aux yeux de la conscience individuelle, à justifier ses actions sans les référer à leur vraie source qui est la volonté de puissance. C’est ainsi que, dans la Généalogie de la morale, Nietzsche affirme que le christianisme et les vertus qu’il prône, vertus juives et chrétiennes, sont des illusions trompeuses et même des entreprises de duperie destinées à combattre les nouveaux maîtres et à leur imposer une domination de ressentiment. Les vertus, par lesquelles les nobles, conquérants et vainqueurs sont à leur tour vaincus et dominés, ne sont qu’une production de la volonté de puissance des esclaves. La morale, comme révolte des esclaves, exprime dont l’unique et universelle volonté de puissance qui définit chaque individu.

Si donc l’ouvrage posthume intitulé La Volonté de puissance est bien un recueil d’aphorismes assemblés par la sœur de Nietzsche, il reste que ces aphorismes furent bien écrits par Nietzsche, et qu’ils concernent bien le concept central de sa philosophie.

Et c’est précisément cette « volonté de puissance » qui va nous permettre d’esquisser la figure du moi selon Nietzsche.

La « conscience » est d’abord pour Nietzsche la « conscience morale », et il la combat (en la définissant) comme illusion et « mensonge ». À cette conscience, il oppose les puissances instinctives et les « êtres instinctifs » (La Volonté de puissance, prg. 168). Et il s’agit bien d’instinct : « Tout instinct qui aspire à la domination, mais qui se trouve encore sous un joug, a besoin de se servir, pour se fortifier […], de tous les beaux noms et de toutes les valeurs reconnues » (ibid., 198). Mais cet instinct, qui constitue le fond de la conscience dite morale et de la conscience psychologique, n’est pas plus connaissable que celle-ci. « Il n’y a ni  » esprit », ni raison, ni pensée, ni conscience, ni âme, ni volonté, ni vérité : ce ne sont là que des fictions inutilisables » (ibid., 270). De même : « les méprises énormes : […] l’exagération insensée dans l’estimation de la conscience; on fait de celle-ci une unité, un être :  » l’esprit « , « l’âme », quelque chose qui sent, qui pense, qui veut » (ibid., 264). Et, pour conclure ces citations : « Il ne faut pas chercher le phénoménalisme aux faux endroits : rien n’est plus phénoménal, ou, plus exactement, rien n’est autant illusion que ce monde intérieur que nous observons avec ce fameux  » sens intérieur  » » (ibid., 262).

L’illusion ne porte donc pas seulement, pour Nietzsche, sur les idéaux de la morale et de son action dans le monde, elle porte aussi sur les contenus de la conscience. Pour lui, celle-ci est inconnaissable, parce qu’elle n’est rien d’autre qu’un système d’affirmations trompeuses qui, en souhaitant trouver une cause unique et une justification pour nos actes, invente toute la réalité dite intérieure.

La conscience n’est qu’une illusion et il n’existe donc ni esprit, ni sujet. Mais l’unité de la conscience est elle-même usurpée et l’on ne peut non plus parler d’un « moi » qui serait, comme affectivité, porteur d’une identité. Celle-ci est aussi illusoire que l’être de la conscience. L’apparente unité de cette conscience ne recouvre pas un moi affectif identique, mais une multiplicité d’instincts et de mouvements corporels, aussi contradictoires que cachés.

Si, pour Nietzsche, le sujet n’existe pas et si le moi n’est que le nom fictif des instincts de puissance, du moins peut-on parler de la signification de ceux-ci. Le caractère le plus fondamental de ces instincts qui definissent réellement l’individu est, selon Nietzsche, la « cruauté ». Il affirme que « les actions méchantes appartiennent aux puissants et aux vertueux, les actions mauvaises et basses aux subordonnés » (ibid., 219). Puis, s’élevant contre la condamnation de telles actions, il écrit : « …dans quelles actions l’homme s’affirme-t-il le plus fortement ? C’est autour de ces actions (de sexualité, d’avidité, d’ambition, de cruauté, etc.) que l’on a accumulé. les anathèmes, la haine, le mépris…. » (ibid., 219).

La « volonté de puissance » devient à nos yeux plus précise : source d’illusions externes et internes, morales et psychologiques, elle est essentiellement un instinct de conquête vitale dont la signification est la cruauté à l’égard d’autrui.

Si l’on poursuit la description de cette cruauté qui définit aussi bien la grande vie instinctuelle que « l’esprit libre », on découvre une signification nouvelle qui, paradoxalement, semble bien métaphysique. La cruauté devient en effet un critère de sélection. Décrivant l’être humain comme un animal, Nietzsche souhaite aussi en sélectionner les meilleurs éléments pour qu’ils soient en mesure de produire d’abord des chefs et une société qui seront ensuite en mesure de produire enfin le Surhomme.

Mais le degré de cruauté nécessaire se mesure à un critère : l’acceptation du « retour éternel ». Seule la cruauté des instincts peut en effet désirer le retour éternel de tous les événements que l’univers connaît dans un grand cycle, quel que soit le degré de souffrance ou la portée tragique des événements qui sont ainsi appelés à se répéter indéfiniment jusqu’à la fin des temps. Seul l’esprit capable d’accepter et de vouloir une telle répétition de la plus grande souffrance (et du plus grand bonheur) pourra être sélectionné et considéré comme un esprit supérieur. Pourra alors se constituer une aristocratie des « maîtres » qui sauront combattre « la morale du troupeau » ou la réserver à ce seul troupeau « démocratique » et « socialiste ».

Ces affirmations ont parfois reçu, chez les commentateurs, un sens purement métapho-rique. Nietzsche lui-même parle d’un « César romain qui aurait l’âme du Christ » (ibid., 220).

D’autres affirmations de Nietzsche semblent n’admettre qu’un sens littéral, comme celle-ci :« Conquérir cette énergie inouïe qui est celle de la grandeur; afin de réussir, par la sélection d’une part et, d’autre part, par la destruction de milliers d’êtres mal venus, à modeler l’homme futur, sans mourir de la douleur que l’on crée, une douleur telle que jamais encore on n’en a vu la pareille ! » (ibid., 221).

2. Obscurité, ambivalence et abstraction du concept de « volonté de puissance »

La doctrine de Nietzsche dans son ensemble est beaucoup plus systématique et unifiée qu’il n’y paraît d’abord. Les obscurités et les contradictions, concernant notamment la conception de la volonté de puissance, ne proviennent donc pas de la méthode stylistique de Nietzsche (qui écrit le plus souvent par aphorismes) mais de la définition même de cette « volonté ».

Nietzsche fait la critique des contenus de conscience, et notamment de cette pseudo-réalité intérieure que serait la volonté, pensée comme libre arbitre et pouvoir de décision. La volonté de puissance ne saurait donc être un vouloir : à ce titre, elle ne serait qu’une illusion. Et Nietzsche lui-même confirme cette idée : la conscience n’est qu’instinct, la volonté vers la puissance n’est donc qu’un instinct.

Cet instinct est vital : ambitieux et cruel, il poursuit sa propre affirmation.

Mais c’est ici que surgit l’obscurité ou la contradiction : pourquoi cet instinct désire-t-il une morale pour « les esprits supérieurs » ?Pourquoi désire-t-il respecter « le grand style » en philosophie ou en politique ? Plus précisément, comment peut-on comprendre que cet instinct cruel poursuive le bonheur et l’éternité du «Grand Midi », la grande lumière de la lucidité heureuse et libre ? Tout le « geste » nietzschéen d’affirmation de la vie et du bonheur, affirmation effectivement présente dans son œuvre et séduisante au premier abord, comment peut-il être effectué par un simple instinct vital caché au fond du corps et masqué derrière une conscience illusoire?

Le retour éternel, comme le bonheur somptueux, constituent de véritables points de doctrine : mais comment un instinct vital peut-il formuler une doctrine ? N’a-t-on pas dit que les concepts sont trompeurs, pures métaphores consolatrices ou dominatrices ? S’il en est ainsi, c’est toute la doctrine du retour éternel et du bonheur solaire qui s’effondre dans l’illusion, si elle n’a pas encore succombé devant la contradiction d’un bonheur désirant la souffrance et la destruction.

À la vérité, c’est l’œuvre entière de Nietzsche qui se détruit par elle-même en faisant de toute pensée une illusion et de tout individu un système d’instincts masquant mal leur concurrence et leur morcellement.

On se trouve à la fin confronté à l’ultime question : si l’individu n’est qu’instinct vital, si les idéaux sont des illusions, si la conscience n’est ni un être ni une identité, qui donc a écrit l’œuvre de Nietzsche ? Et que serait l’homme supérieur de l’avenir ? Le Surhomme sera-t-il un instinct cruel et une illusion ? Si ce n’est pas le cas, qui donc possède le savoir suffisant pour en annoncer la venue et en donner la définition ? Il semble bien que ce soit Nietzsche : mais n’est-il pas, lui aussi, instinct vital et illusion ?

Reconnaissons-le : la doctrine de Nietzsche rend Nietzsche impossible parce qu’elle l’exclut d’elle-même.

En effet, par la doctrine du retour éternel de toutes choses, les individualités, fussent-elles « supérieures », sont emportées par le mouvement du tout. Et le retour périodique de ces individualités ne leur confère aucune réalité ni aucun statut ontologique puisque tout individu conscient n’est qu’un phénomène illusoire, simple résultat involontaire d’une inconnaissable volonté de puissance.

Quoi qu’il en soit de la place de Nietzsche lui-même dans son propre système, celui-ci comporte une dernière difficulté. La fonction explicative conférée à la volonté de puissance n’est en réalité qu’une impossible gageure : chargée de rendre compte, à leur source, de toutes les actions des individus, et de tous les contenus de leur conscience, ces individus et ces contenus, c’est-à-dire en fait les différents moi concrets, ou bien perdent leur spécificité, ou bien suppriment la volonté de puissance. D’une part, en effet, cette « volonté » dont l’essence serait uniforme et sans équivoque supprimerait les spécificités individuelles; la volonté est alors un concept-force qui, réduisant tous les « moi » à un seul fait fondamental, les annihile en fait. Le réductionnisme, la réduction du multiple à une seule cause une et identique, supprime ce multiple et méconnaît en fait la réalité.

La volonté de puissance est en réalité incapable de rendre compte de ce réel multiple : son abstraction, issue de la fonction d’explication universelle qu’on lui attribue, la condamne à passer à côté de la réalité concrète de chaque moi et de chaque sujet.

La seconde hypothèse n’est pas plus pertinente. Si la volonté de puissance rend compte des différences individuelles, cela signifie que ce sont ces différences, cette multiplicité concrète, qui sont chargées, rétroactivement, d’éclairer la nature de la volonté de puissance en chacune des circonstances concrètes où elle est invoquée. Elle devient en fait un concept inutile ou une simple tautologie déguisée : on n’explique pas par elle pourquoi tel individu recherche la puissance dans la vie politique et tel autre dans la création artistique. On sera contraint, au contraire, d’expliquer la première volonté par le goût du pouvoir, et la seconde par celui de la création : on tourne en rond, indéfiniment.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Note sur Hegel (1770-1831)

D’abord kantien, Hegel élabore très vite son propre système, ou plutôt la méthode originale grâce à laquelle il élaborera ce système tout au long de sa vie. C’est cette inspiration centrale qui nous retiendra ici puisqu’elle consiste très précisément dans la réinterprétation de l’idée kantienne (et platonicienne) de phénomène. Loin que, pour Hegel, le phénomène soit un simple écran nous séparant de la réalité vraie, c’est-à-dire absolue, il en est au contraire le mode d’apparition. Non pas que le monde phénoménal de l’expérience soit immédiatement l’Absolu, mais c’est dans son mouvement historique que ce réel se manifeste comme le dévoilement progressif de l’Absolu lui-même.

C’est ici que nous pouvons saisir ce que nous appellerons la théorie hégélienne de la conscience ou, plutôt, les lignes principales de cette theorie.

Après des œuvres de jeunesse consacrées à un effort pour renouveler le christianisme réformé en Allemagne, Hegel écrit sa première grande œuvre, en 1807, en pleine période napoléonienne et conquérante : il s’agit de la Phénoménologie de l’esprit.

Par elle, on comprend que pour Hegel le réel n’est pas l’Etre, mais le devenir de l’Etre, c’est-à-dire le mouvement par lequel l’Etre, c’est-à-dire l’Esprit, s’instaure progressivement et historiquement à travers le mouvement des idées et le devenir des événements. Cet Être est l’Absolu lui-même, tel qu’il s’exprime à travers et dans les formes les plus élevées de la pensée philosophique et de la réalité étatique. L’Absolu est donc la totalité, ou la totalité est l’Absolu : totalité des cultures et totalité du temps à travers lequel elles se manifestent. À la fin des temps, c’est-à-dire au temps de Hegel, l’Absolu est incarné par l’État (qui synthétise le droit objectif et la moralité subjective devenue « vie éthique objective ») et par le Concept (qui s’exprime dans la philosophie spéculative dont les concepts sont seuls en mesure de dire la plénitude de la réalité, réconciliée avec elle-même et parvenue au stade de la Substance).

Mais, dans ce mouvement, quelle est la nature et la place de la conscience ?

Celle-ci n’est pas une donnée d’expérience permanente et stable, mais une étape dans une évolution qui est celle de l’histoire globale de l’humanité. La conscience singulière, en chaque individu, correspond à un moment logico-ontologique du mouvement global de l’humanité considérée comme une entité qui traverserait toutes les époques en se construisant progressivement comme Esprit (universel et global) et comme Absolu (substantiel et réfléchi).

On peut préciser quelques étapes historiques et collectives de ce devenir de l’Esprit. Chaque étape concerne ou enveloppe à la fois une collectivité, et les individus concrets qui composent cette collectivité. On peut, avec Hegel, nommer « figures de l’Esprit » chacune de ces étapes qui sont en effet respectivement des modalités concrètes ou des manières d’être de l’Absolu en train de se réaliser à travers l’histoire (des idées et des États).

C’est ainsi que l’Esprit est d’abord certitude sensible (aussi bien comme doctrine empiriste, que comme expérience de la conscience naïve). Ensuite, l’Esprit devient perception par le mouvement d’évolution, de contradiction et de dépassement synthétique que Hegel nomme « dialectique ». C’est cette méthode dialectique (appliquée aux événements historiques et aux idéologies culturelles) qui permet à Hegel de conférer à la phénoménologie sa nouvelle signification. Mais poursuivons ce mouvement. Après la figure de la simple perception (et en raison de la dialectique interne contradictoire de l’attitude empiriste), l’Esprit se pose comme Esprit analytique et scientifique. Il devient « entendement ». Certes, la science est ainsi constituée, mais surgit alors la dialectique, c’est-à-dire l’échange contradictoire et dynamique issu de « l’intérieur » même des réalités. L’entendement se dépasse alors pour donner naissance (dans l’histoire objective et dans la conscience des philosophes et des individus, pense Hegel) à cette nouvelle figure qu’est la Raison. Celle-ci devient « active » d’abord comme « loi du coeur » ou « vertu » opposée au cours du monde (on reconnaît le XVIIe siècle, et peut-être Rousseau), et ensuite comme individualité certaine d’elle-même et « qui se sait elle-même réelle en soi et pour soi-même ». Mais ce n’est encore là qu’une étape, et comme toute étape du devenir, elle serait fausse si elle était figée et considérer comme le tout de la Vérité. Au-delà de la Raison « législatrice » et examinant les lois (scientifiques ou civiles) se profile enfin, selon Hegel, l’Esprit lui-même. Mais il est d’abord l’équivoque de la moralité subiective ou la limitation de l’Aufklärung (les Lumières) avant de devenir religion révélée et, enfin, Savoir absolu, Substance spirituelle de la culture et de l’État de droit, Réconciliation de la Nature et de l’Esprit, bref: le Concept.


On doit, faute de place, présenter la réserve principale qu’appelle cette description de l’histoire de l’humanité donnée comme phénoménologie, c’est-à-dire manifestation de l’Absolu lui-même. Et cette réserve sera constituée, à nos yeux, par une affirmation ultérieure faite par Hegel, en 1831, dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, affirmation qui consiste à opposer les intentions conscientes des individus dans la vie culturelle et politique, et la signification globale du mouvement de l’histoire. En effet, cette signification est ignorée des individus, et l’illusion où ils seraient de poursuivre leurs propres fins ne serait qu’une « Ruse de la Raison ».

Cette affirmation discutable, et non susceptible de recevoir une preuve quelconque, révèle a posteriori la signification de la Phénoménologie de l’Esprit. Toute expérience subjective y est récusée et finalement neutralisée, puisque la conscience de soi n’est jamais, pour Hegel, qu’un moment partiel et passager qui doit être intégré au mouvement de la totalité et emporté par lui.

Mais, par cette négation de la vérité de l’individu, non seulement Hegel rend évanescente l’expérience de soi en confondant évidence existentielle et contenu culturel, mais encore rend-il incompréhensible sa propre existence, c’est-à-dire sa propre réalité d’individu réfléchissant. Si bien que, en fait, le Système de Hegel exclut la validité et donc l’existence même de l’individu qui écrivit la Phénoménologie à un moment donné de l’histoire. Le Système exclut son auteur, comme le Devenir de l’Esprit cosmique et absolu exclut le projet singulier d’un individu singulier. En d’autres termes, le Système de l’Esprit universel comme Concept ne rend pas compte de l’existence même de l’individu qui pense ce Système : en neutralisant cet individu qui pourtant le porte, ce Système se neutralise et se détruit lui-même.

On pourrait faire la même remarque à propos de l’histoire elle-même : un système politique de la totalité, qui subordonne les individus (et donc l’individu) à sa propre substance totale, détruit les fondements qui le portent et se détruit par conséquent lui-même.

Une autre difficulté, inhérente au système de Hegel, doit être notée. Une ambiguïté permanente subsiste, pour chacune des figures de l’Es-prit, quant à la question de savoir si cette figure, ce « moment dialectique » n’a qu’une existence temporellement limitée, ou s’il comporte une signification et une efficacité qui dépasse le moment historique où il est apparu. Pour ne prendre qu’un exemple : la dialectique du maître et de l’esclave (celle « de la domination et de la servitude ») exprime-t-elle simplement le « moment » stoïcien de la conscience de soi dans l’Antiquité, ou bien cette figure a-t-elle une portée si considérable qu’elle puisse définir l’essence même des relations humaines comme lutte pour la reconnaissance ? S’il en est ainsi (comme le croient nos contemporains), la peur de la mort et la soumission au Maître serait la dimension fondamentale et permanente de la conscience de soi : mais l’on ne comprend plus, alors, la raison qui fait préférer cette figure de l’Esprit pour définir la conscience en sa perma-nence, comme on ne comprend pas non plus à l’inverse) comment cette figure particulière et passagère a pu n’être qu’un moment historique disparu alors que les guerres de conquête et l’esclavage se sont poursuivis bien au-delà de l’Antiquité.

La vérité est qu’une tout autre description phénoménologique de la conscience de soi et de la reconnaissance d’autrui devient nécessaire après Hegel. La pesanteur de l’influence hégélienne ne saurait que freiner le progrès de la phénoménologie du sujet.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du depuis la renaissance. »

L’empirisme sans sujet : David Hume (1711-1776)

Par sa personnalité et par sa doctrine, Rousseau s’opposait à tous ses contemporains qu’il appelait « les philosophes ». Leur matérialisme et leur athéisme heurtaient sa sensibilité morale ainsi que son sentiment exacerbé de l’existence et du bonheur. Cette philosophie lui paraissait un dogmatisme.

En vérité, c’est à son siècle entier que Rousseau s’opposait puisque, malgré une amitié passagère avec le philosophe anglais David Hume, il se brouilla avec lui et s’opposa donc ainsi non seulement à son empiricisme, très expressif de la pensée dominante du siècle, mais également à son scepticisme..

Le propos général de Hume s’inscrit bien dans le mouvement du siècle. Aussi bien le Traite de la nature humaine (1739-1740) que les Essais sur l’entendement humain (1748) développent une doctrine de la connaissance rigoureusement empiriste issue en droite ligne du sensualisme de Locke et s’apparentant à celui de Condillac. Pour Hume, la philosophie doit fonder sa réflexion morale et politique sur une science de l’homme, c’est-à-dire sur une connaissance rigoureuse des faits qui constituent la nature humaine. Il découle alors du seul examen des faits (ou de ce qui est tenu pour tel) que l’esprit humain n’est qu’un amalgame de sensations. Toute connaissance est un système d’idées, mais toute idée est la copie d’une impression, c’est-à-dire de la marque d’une sensation dans l’esprit humain qui n’est rien d’autre que le lieu, ou le « théâtre » où passent les sensations.

Les impressions et les idées ne formeraient qu’un chaos si elles n’étaient pas reliées entre elles. Mais ce qui les relie n’est ni l’opération d’une conscience ou d’une âme, ni l’opération d’une raison. Le principe de liaison n’est rien d’autre que l’association. Cette association des idées opère entre elles comme les lois de la gravitation, et les idées ne sont que des atomes psychiques reliés de l’extérieur par les lois de la ressemblance, de la différence ou de la contiguïté.

Connaître n’est rien d’autre qu’associer des atomes psychiques, ou reproductions de sensations, selon leur ressemblance ou leur opposition, ou leur simple contiguité. Aucune rationalité interne ne préside donc à ces associations, aucune intelligibilité ne s’en dégage ou ne les intègre, aucun sens n’est donc affirmé par ces combinaisons d’impressions.

Pourtant l’esprit humain croit par la connaissance, établir des liens d’intelligibilité entre les causes et les effets. En réalité il s’agit là d’une illusion. L’esprit est simplement marqué par la répétition des successions et non par une quelconque signification interne des liaisons. Il n’y a pas de rapport interne de signification entre la cause et l’effet, seulement la constatation répétitive d’une succession de fait entre des impressions d’origine externe ou interne. Les pseudo-liaisons nécessaires ne sont que des connexions de fait et, plus précisément, des habitudes. C’est donc notre expérience et notre attente qui nous font affirmer la succession A-B comme une relation causale. La connaissance, en réalité, n’est pas la perception d’une intelligibilité, mais la construction d’une habitude. Celle-ci est si forte qu’elle entraîne une croyance : nous ne connaissons pas la relation A-B, nous croyons seulement qu’il existe des relations là où il n’existe que des successions habituelles.

Le même empirisme sceptique est mis en œuvre par Hume en ce qui concerne la conscience ou le moi. N’ayant que des sensations (externes ou internes) reliées par des associations contingentes, l’individu ne peut se connaître lui-même. Il n’est ni une âme ni une véritable conscience, et certainement pas un sujet : il n’est que la constatation d’un défilé d’images et de sensations, le moi n’est que le pur spectacle de ses impressions et de ses idées.

À partir de là, on comprend mal comment le philosophe Hume peut tenter de construire une morale, une religion naturelle et une politique. On ne comprend pas non plus comment il a pu seulement former le projet de connaître la nature humaine, et comment il a pu affirmer qu’un certain assemblage automatique de sensations dénuées de sens pouvait finir par constituer quelque chose qui soit reconnaissable comme une nature humaine, elle-même soucieuse de vérité et de vie sociale.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

L’âme comme miroir, comme lumière et comme activité : Charles de Bovelles (1479-1553)

Charles de Bovelles, représenté sur une verrière dédiée à sainte Catherine et réalisée par Mathieu Bléville, basilique de Saint-Quentin, 1521.

Pour Charles de Bovelles, l’homme, c’est-à-dire l’âme, est un miroir. Elle est le microcosme qui reflète ou plutôt qui « réfléchit » ce monde comme un miroir réfléchit la lumière. Mais en même temps l’âme est un centre. Elle est le lieu central où s’opère cette réflexion du monde et où, surtout, s’exerce une activité de connaissance. Cette activité est à la fois intellectuelle et sensible puisqu’elle donne une forme et un sens au monde sensible et qu’elle donne à l’intelligence un contenu.

A la fois intellect et sensibilité, ce centre qui est l’âme n’est pourtant pas un composé, mais un être substantiel absolument simple. Écoutons cette voix ferme et profonde : « Car enfin si toute connaissance était division de l’être et multiplication de sa substance, toute connaissance serait alors en tout cas connaissance d’autrui. Rien ne serait donc connu de soi, rien n’aurait le pouvoir de se regarder, de s’observer soi-même et de jouir de soi. Enfin, il n’y aurait nulle Sagesse, puisque la Sagesse est contem-plation, connaissance, science de soi-même. »

Ce centre absolument simple qu’est l’âme peut cependant être décrit comme « bifront » et même « quadrifront ». Car l’âme en se connaissant est comme dédoublée, elle devient son propre miroir dans lequel elle réfléchit son propre être. Cette dualité peut encore se dédoubler en ignorance de soi (scindée en deux directions opposées, soi et le monde) et en science de soi-même ou Sagesse (scindée en deux directions convergentes, le soi tourné vers soi-même). Des dessins illustrent cette quadri-partition de l’âme simple (cf. Cassirer, op. cit., p. 391).

On est en présence d’une sorte de structuration de la conscience de soi. Destinée à faire l’éloge de la Sagesse comme conscience et connaissance de soi, elle semble durcir d’une façon réaliste des distinctions dont le sens est surtout méthodologique ou fonctionnel et dont l’intention est de comprendre la coexistence en l’âme de la Sagesse et de l’Ignorance ou Folie. Ce sens s’éclaire d’ailleurs par une métaphore très vive que Bovelles développe plus loin.

Pour éclairer le sens qu’il donne à l’opposition de l’attitude « ignorante » (que nous dirions empirique) et de l’attitude « sage » (que nous dirions réflexive), Bovelles prend la métaphore de l’Œil. Mais l’âme est un Œil double : elle est constituée par un Œil externe qui, tourné vers le monde, reçoit sa seule lumière qui est matérielle et sensible, et par un Œil interne qui, tourné vers lui-même, reçoit sa propre lumière intérieure et peut ainsi accéder à la Sagesse.

L’âme est ainsi un miroir qui est un Œil, et, comme vision (interne ou externe), elle est lumière et connaissance. Ce qui est en outre remarquable chez Bovelles, c’est que cette description n’est pas faite en termes statiques mais en termes dynamiques. L’âme n’est pas un simple miroir passif et réceptif qui se bornerait à recevoir une lumière et des notions déjà constituées, qu’elles soient d’origine externe ou interne. Bien au contraire, l’âme est active : « L’âme raisonnable …] recueille […] des notions, formes, images de toutes les choses sensibles, qui lui suffisent pour confectionner, susciter, produire en elle-même en tant qu’auteur de sa propre notion, la forme propre qui est le commencement de la Sagesse humaine et la connaissance de l’Âme même par soi-même. »

Ainsi, la Sagesse est l’œuvre même de l’âme. Nous pourrions dire plus : la Sagesse est le fait, pour l’âme, d’être son propre auteur et son œuvre propre. La métaphore de l’Œil, à la fois miroir, lumière et action est précisément destinée à éclairer le sens de cette création de l’homme par lui-même, création en quoi consiste la Sagesse. En effet, la nature n’a donné à l’Homme qu’un œil externe qui voit le monde, et un œil interne d’abord aveugle à lui-même. La Sagesse (et donc aussi l’action promethéenne de l’homme sur lui-même) consiste à recueillir la lumière externe et à la tourner vers l’œil interne pour le rendre voyant et faire ainsi que l’âme soit consciente d’elle-même : « Et c’est bien à cette tâche que se consacrent toutes les vertus humaines et les activités (negocia) de l’Homme : à faire passer dans le second œil la lumière du premier éclairé par la nature; c’est-à-dire à faire que l’Homme, après avoir connu le monde comme objet et recueilli sa lumière, revienne enfin du monde en lui-même ; ou encore qu’il apprenne à tirer de cette première lumière et science du monde sa propre lumière et science de soi-même. » Et lorsque l’Homme devient ainsi son œuvre propre, il se tourne vers le pôle opposé à celui qui est constitué par « l’objet », c’est-à-dire vers lui-même, c’est-à-dire vers le sujet : le concept et son terme ne sont pas encore explicitement mis en place, mais la réalité qu’ils désigneraient est déjà là. La suite du texte le confirme, annonçant déjà le Cogito cartésien : « …l’Entendement contemplatif est tel qu’il voit toutes choses… puisqu’il échappe désormais à la servitude des sens et qu’il comprend toutes choses librement et par lui-même, ne se référant qu’à soi et se fondant sur soi » (in Cassirer, op. cit., p. 433).

C’est bien d’un sujet de la connaissance qu’il s’ agit. Et ce sujet (cette « âme ») est effectivement décrit comme une réflexion au sens strict, comme un regard et un retour sur soi, et même comme un enroulement actif de soi-même en soi-même. Et Bovelles ne craint pas d’utiliser une autre métaphore vive qui aurait pu effrayer un Chrétien : celle du serpent. « Se saisissant elle-même en cercle, finalement, [l’Ame] s’enroule sur elle-même à la manière d’un serpent et pénètre jusqu’au tréfonds d’elle-même » (p. 371). Ainsi, « l’Âme… se réfléchit en soi, se pose face à elle-même, se présente à elle-même, se donne pour objet à elle-même ». En vérité, elle « jouit » d’elle-même et « se nourrit d’elle-même ». Elle « pénètre en soi-même, se traverse tout entière; en soi-même enfin, elle s’établit, se recueille, et devient son propre contenant et sa demeure perpétuelle ».

Seule l’Âme, comme « Soleil vrai et naturel » peut ainsi se créer, se fonder et se nourrir d’elle-même, et seule une telle Sagesse peut « parvenir aux palais sidéraux » (p. 394).

Ainsi, chez Bovelles, la description de l’Âme comme lumière réfléchie et réfléchissante est simultanément description d’une opération active et fondatrice et description d’une jouissance salvatrice qui a la valeur d’une éthique.


Il reste que cette éthique, chez Bovelles, est encore une religion et une foi. L’élan et l’enthousiasme de la découverte réflexive de la conscience et de son pouvoir n’empêchent pas l’auteur de se maintenir dans le cercle finalement dogmatique de la religion chrétienne. L’âme, qui avait été décrite comme simplicité absolue, est en même temps conçue comme trinité avec deux extrêmes et un milieu. Et il y a « trois êtres immatériels qui se replient sur eux-mêmes, se retournent vers eux-mêmes, qui se contiennent eux-mêmes et se reconnaissent eux-mêmes : l’Ame raisonnable, l’Ange, Dieu ». De plus, l’on peut distinguer trois Sagesses : divine, angélique et humaine. Enfin, la jouissance de se réfléchir et celle de demeurer en soi-même semblent oubliées dès lors que Bovelles fonde sur l’accès à la divinité et à l’immortalité de Dieu, la possession de « la vraie béatitude ». Et « Sans la paix divine, nous sommes incapables de nous accorder, de nous attacher, de nous unir ni avec nous-mêmes, ni les uns avec les autres, ni avec les Anges, ni avec Dieu ». Cette référence à Dieu comme garant du projet éthique de la Sagesse semble bien contredire l’autonomie qui paraissait la marque de la conscience de soi. La Renaissance n’est pas encore libérée du divin, malgré sa marche ascendante et quelques tentatives ponctuelles que nous rencontrerons. Une ouverture se présente cependant : il est possible d’interpréter l’œuvre de Bovelles en termes de reliefs. Nous voulons dire que l’accent mis sur chaque thème de réflexion comporte une intensité différente, et qu’il est fort possible que la préférence de l’auteur lui-même porte sur les thèmes libérateurs de la nouvelle conscience. De ce point de vue, il est significatif de constater que c’est dans les deux dernières pages du livre Le Sage qu’on trouve ce véritable manifeste:

« Car l’Homme lettré est la lumière naturelle et la splendeur de l’Homme, lui par qui la Pensée qui a vécu dans les ténèbres depuis les origines émerge enfin dans la lumière, la clarté, la science de toutes choses. » Et, après avoir formulé le vœu « Réjouis-toi », Bovelles s’adresse au lecteur pour lui dire que la Sagesse vraie est une « connaissance savoureuse et parfumée » et pour offrir « en présent » ce livre « à qui désire connaître ses propres richesses. »

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Le macrocosme et le microcosme. La beauté du monde et la puissance créatrice de l’homme. Marsile Ficin [1433-1499], Léonard de Vinci [1452-1519], Pic de la Mirandole [1463-1493]

La pensée de Nicolas de Cuse ne conduit pas seulement à la constitution d’un nouveau statut de l’âme saisie désormais comme centre individuel et actif. Elle conduit également à mettre en place une nouvelle perspective sur le monde considéré comme un « cosmos », un ordre global et rationnel : ce monde sensible acquiert désormais valeur et dignité. La terre devient une réalité « noble » douée de chaleur et de vie. Dès lors, l’âme entre en relation étroite avec ce monde : elle le réfléchit comme un diamant finement taillé dont la pointe extrême engloberait et réfléchirait la totalité du cosmos. L’âme est un monde dense et ramassé qui se constitue comme le reflet du cosmos infini et qui peut, par l’invention des principes rationnels de la mathématique, en exprimer toutes les formes.

Mais nous avons vu que cette exaltation du sensible immanent dans et par l’âme se heurte, chez le Cusain, à une perspective encore théologique. La connaissance est en conflit avec la foi et cela dans le temps même où elle établit le nouveau lien entre le macrocosme et le microcosme. Cela signifie concrètement que la mystique allemande, fût-ce dans sa nouvelle forme, n’était pas en mesure de se déployer pleinement comme un authentique humanisme.

Cette tâche allait être « initiée » et mise en œuvre par l’Académie florentine, c’est-à-dire par les travaux d’un cercle d’érudits assemblés autour de Marsile Ficin (1433-1499) dans sa villa, l’Académie platonicienne. Ce cercle d’hommes de culture lisait et commentait les œuvres de Platon et de Plotin, et Marsile Ficin lui-même a traduit ces œuvres qui, reprises et repensées dans une nouvelle perspective non scolastique, ont eu un rôle déterminant dans la formation de l’esprit de la Renaissance.

Pour Marsile Ficin ce n’est plus la connaissance qui permet de comprendre le rapport entre microcosme et macrocosme, ou entre l’âme et Dieu, c’est l’amour, c’est-à-dire Eros.

« L’esprit n’est jamais contraint du dehors, c’est par amour qu’il plonge dans le corps, par amour qu’il s’en dégage » (cité par E. Cassirer, op. cit., p. 171). L’individu humain, en tant qu’il est une âme substantielle et immortelle, n’est plus défini comme pouvoir de connaissance mais comme puissance d’amour. L’approche de la subjectivité, à quoi s’efforce toute la Renaissance, commence avec Marsile Ficin à se faire plus concrète. Un autre humaniste, Lorenzo Valla, avait déjà exalté l’amour en le saisissant plus précisément comme plaisir, celui-ci étant le fondement du « vrai bien » (De la volupté, 1431).

On sait aussi qu’à la cour de Laurent de Médicis on chantait dans des poèmes l’épanouissement de la sensibilité esthétique et de la sensualité. Mais L. Valla est un érudit qui, dans les Elégances de la langue latine (1471), ouvre la voie à un approfondissement de la conscience esthétique, tandis que, dans Le Libre Arbitre (1482), il affirme déjà fortement la liberté de l’âme face à la puissance divine de la grâce.

C’est à la même date que M. Ficin publie sa Théologie platonicienne. Dans toutes ses œuvres, ce philosophe théologien va tourner son regard vers l’amour conçu non plus comme volupté hédoniste mais comme relation spirituelle et forte de l’âme à Dieu. Il ne s’agit pas d’un retour au mysticisme. Ce dont l’âme se nourrit, dans son rapport à Dieu, est la beauté même du monde. L’amour est à la fois une relation réciproque à Dieu et une admiration de la beauté du monde comme œuvre de Dieu. Toute âme porte en soi, d’une façon innée, la norme de la beauté comme harmonie et proportion et c’est cette norme intérieure qui lui permet de saisir à la fois la splendeur du monde et la divinité du signe que la beauté inscrit dans l’univers. La beauté est le sceau de Dieu dans le monde, et cette beauté, comme expression divine, ne peut être appréhendée que par l’amour.

Une nouvelle conception de l’âme se dessine. Elle n’est plus seulement une puissance de connaître mais aussi une puissance imaginative et amoureuse. Par cette dimension d’amour, une possibilité neuve est mise en évidence dans l’activité même de l’âme. Il s’agit de la réciprocité. L’âme, qui est déjà saisie comme la « copule » du monde, c’est-à-dire le lien et la médiation entre le monde intelligible et le monde sensible, devient en outre le lien de la réciprocité. Il s’agit certes de la réciprocité entre l’âme et Dieu. Aussi bien le christianisme, avec M. Ficin, que le judaïsme italien, avec Léon l’Hébreu, décrivent la relation à Dieu comme une relation intense d’amour (cf. Dialoghi d’amore, Rome, 1535). Mais cette perspective religieuse n’est plus une mystique fusionnelle, et, en outre, elle permet d’accéder aux significations et aux contenus existentiels de la vie de l’âme. C’est Spinoza, au XVIIe siècle, qui saura se souvenir de cette integration du Désir à l’essence même de l’esprit humain.

Mais, pour la Renaissance, le rapport de l’âme à la beauté du monde et à la beauté de l’art est finalement plus important que son rapport à Dieu, fût-il réciproque. Chez Léonard de Vinci, par exemple, la démarche conceptuelle de la connaissance n’est pas séparable de la perception de la beauté. Comme le rappelle E. Cassirer, à propos de Léonard de Vinci, « l’imagination exacte » de l’artiste domine de très haut les fluctuations chaotiques du sentiment subiectif » et la vision au sens strict est à la fois saisie esthétique de la proportion et saisie intellectuelle de la nécessité objective. Comme le montre Paul Valéry dans L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci, il y a ici convergence entre la conscience esthétique du monde et la connaissance mathématique de ce monde et de sa nécessité objective.

Au-delà d’une théorie de la connaissance et d’une théorie de l’art, au-delà même de l’unité fondamentale postulée par Léonard de Vinci entre la connaissance mathématique et perceptive du monde et l’appréhension de la beauté et de la proportion, ce qui nous importe ici est la référence à la puissance créatrice de l’âme. Pour Léonard de Vinci, en effet, la découverte des lois qui ordonnent l’expérience est en même temps, chez l’artiste, une œuvre de création. Et ce qu’il crée est « une seconde nature ».

Mais n’est-ce pas l’amour qui est créateur ? En réalité, les Sonnets de Léonard de Vinci s’inspirent explicitement de la théorie de l’amour de M. Ficin. Pour celui-ci, l’amour est le médiateur entre le visible et l’invisible, entre le sensible et l’intelligible, mais, comme médiateur, il est créateur. Par son rapport amoureux à la beauté, l’âme participe à l’élévation du Tout. Elle sauve ainsi la totalité de l’être, comme l’exprime l’œuvre religieuse de Marsile Ficin, se faisant l’écho des idées élaborées par son Academie florentine.

Mais si l’âme accomplit par l’amour et par la création artistique une œuvre salvatrice, il est clair que son activité la plus élevée comporte une signification éthique. Connaissance, amour, création convergent dans l’opération spirituelle de l’âme pour en exprimer la destination éthique.

Et cette destination est mondaine. L’esprit de la Renaissance sait qu’en admirant la beauté et la valeur du monde, il admire par là même la puissance créatrice de l’homme et sa dignité. Écoutons, sous la plume d’un humaniste, la voix même de la Renaissance : « Tout ce que nous voyons là est nôtre, c’est-à-dire humain, parce que produit par les hommes : toutes les maisons, toutes les forteresses .. tous les édifices de la terre. Nôtres sont les peintures, les sculptures, les arts, les sciences, les sagesses. Nôtres sont toutes les inventions, toute la diversité des langues et les genres littéraires que nous sommes amenés à admirer avec d’autant plus d’enthousiasme et de stupeur que nous en tenons l’usage pour plus nécessaire. » Ces lignes sont extraites d’un ouvrage de Gianozzo Manetti, dont le titre est déjà un manifeste en soi : De dignitate et excellentia homini qui date de 1452.

On retrouve la même ardeur et le même enthousiasme légitime chez Pic de la Mirandole (1463-1493) dans un ouvrage au titre lui aussi programmatique: Oratio de hominis dignitate (Discours sur la dignité de l’homme). Écoutons-le également. Dans une allégorie qui ouvre ce discours, le Démiurge, c’est-à-dire l’Artisan suprême, s’adresse ainsi à l’homme: « Ô Adam, nous ne t’avons donné ni une place déterminée, ni une physionomie propre, ni aucun don particulier, afin que la place, la physionomie, les dons que tu aurais souhaités tu les aies, et tu les possède selon tes vœux, selon ta volonté […] toi tu n’es limité par aucune barrière, c’est de ta propre volonté que tu détermineras ta nature [.]. Nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, maître de toi-même et ayant pour ainsi dire l’honneur et la charge de façonner et de modeler ton être, tu te composes la forme que tu aurais préférée. »

Ce discours de Pic est, selon l’historien Burckhardt, « le plus noble héritage que nous ait légué la Renaissance ». Il est aussi, selon nous, la plus profonde et la plus audacieuse des réflexions philosophiques sur l’âme et sur l’homme : voici que celui-ci apparaît dans sa nudité prometteuse, libéré de toutes ses chaînes, et apte enfin, par cette liberté qui le définit dans son essence même et le situe au-delà de toute détermination a priori, à se construire lui-même selon sa préférence.

Ne voit-on pas là émerger non seulement l’individualité libre exaltée par la Renaissance, mais la liberté même d’un homme moderne qui serait la source et l’origine de la forme de son être intérieur, modelée selon la valeur qu’il aurait lui-même définie et préférée ?

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

LE VISAGE IMPERSONNEL DE L’ABSOLU (Lévinas)

Dire que l’exigence et le devoir sont comme une liberté antérieure, extérieure au sujet et qui le regarde et le saisit par-derrière, c’est exprimer par une métaphore le contenu réel d’une expérience de la liberté où celle-ci se sent captée par une autre liberté et ressent comme violence son rapport à l’autre.

On peut dès lors se demander quelle peut être la signification concrète de cette autre métaphore que Lévinas emploie pour désigner le rapport à l’autre : on se souvient qu’il parle d’une épiphanie du visage et que celle-ci serait la source à la fois d’un interdit de la violence et d’un rapport à l’absolu (ou transcendance).

1. L’interprétation tendancieuse du visage de l’autre

Remarquons tout d’abord que Lévinas ne se propose pas d’analyser le contenu de la perception du visage de l’autre. Il n’étudie pas ce phénomène significatif qu’est un visage de chair animé d’un sens et d’une présence. Il n’étudie pas non plus la puissance expressive d’un visage singulier.

Celui-ci en effet comporte en lui-même la signification globale d’une attitude de la conscience, d’une manière globale d’exister comme conscience incarnée. Mais, en outre, le visage de l’autre est capable d’exprimer intentionnellement à l’adresse d’autrui des contenus affectifs (l’attention amicale, l’amour, l’admiration, la peur, la convoitise, le désir, la colère, etc.) ou des contenus conceptuels (l’étonnement, l’incompréhension, la compréhension, l’incertitude, la recherche, la sérénité, etc.).

Aucune de ces dimensions n’est étudiée ni même évoquée par Lévinas. Les problèmes pourtant classiques de « l’expression des émotions » ou du travail de l’acteur ne sont ni abordées ni situées. Il serait pourtant intéressant de savoir ce que pense le moraliste de l’origine éventuellement culturelle et historique de l’expression des affects par le visage et de la maîtrise de ces affects par l’expression (ou la non-expression volontaire) du visage. De même, il serait intéressant de connaître l’opinion du moraliste face au problème de la composition d’un personnage par l’acteur, ou de l’attitude de l’aveugle « face au visage » des autres.

Ainsi, on peut bien dire que ce que Lévinas passe sous silence est la singularité des visages humains, la raison de leur puissance expressive, et enfin l’action de la liberté dans la vie même du visage qui, à travers le temps et les circonstances, souhaite ou non se faire expressif, souhaite ou non exprimer tel ou tel contenu, tel ou tel sens.

Ces remarques ne sont pas proposées dans une intention polémique. Elles sont destinées à mettre en évidence le fait que le visage, tel que l’évoque si souvent Lévinas, n’est qu’un visage en général, un visage abstrait ou, si l’on veut, le fait général que tout être humain a un visage, est un visage.

Il reste que l’omission d’une réflexion sur ce qui constitue la liberté, l’expressivité et la singularité d’un visage humain rend possible une approche simplement abstraite du visage et laisse la porte ouverte à une interprétation qui n’aurait pas été possible si l’on avait opéré une véritable phénoménologie concrète du visage humain.

Une telle interprétation, isolée de la réalité concrète des visages avec leur intentionnalité et leur liberté, ne saurait être que tendancieuse, c’est-à-dire intentionnellement tirée dans une direction contingente. C’est ainsi qu’il n’est pas évident, à nos yeux, que LE visage de l’autre exprime directement et indubitablement la présence d’une transcendance. Or, on le sait, le visage humain (réel) est, pour Lévinas, le « visage de la transcendance ». Il ne saurait s’agir que d’une métaphore puisque autrement il faudrait considérer que chaque visage est l’incarnation d’un dieu, ce qui irait à l’encontre du monothéisme professé par Lévinas. Mais cette métaphore devrait être justifiée par quelques traits ou quelques éléments inscrits dans tout visage humain. Or Lévinas s’y refuse puisque toute conceptualisation ou explication ferait tomber le divin, l’éthique et la transcendance dans le domaine de l’être.

C’est donc sur le seul fait qu’un visage n’est pas un complexe musculaire sans signification mais une unité expressive où la chair est significative et révélatrice de l’activité éveillée d’une conscience, c’est sur ce seul fait que Levinas s’appuie pour affirmer que le visage est une épiphanie et qu’il est ainsi la révélation et la manifestation à la fois de la transcendance absolue et de sa sainteté. Il passe donc de l’évidence de la conscience dans le visage (ajoutons : et le regard) de l’autre, à l’affirmation selon laquelle cette conscience est sainte et, comme telle, reliée à l’absolu et au « Très Haut ». Ce passage est une transformation de sens, il implique un saut, il est indifférent à la démonstration, il affirme son propre sens: il est une croyance.

Toute croyance est évidemment libre et licite. Mais la parole adressée au lecteur n’est authentique que si elle se présente pour ce qu’elle est : ici, une croyance qui ne trouve son autorité et son fondement qu’en elle-même. Il est donc possible de la récuser puisqu’elle est contingente. Mieux : il est indispensable ici de la récuser puisqu’elle aboutit à la méconnaissance de la réalité concrète des visages et, par conséquent, à la méconnaissance de cet autre qu’elle dit prendre comme fin de sa morale.

On doit d’ailleurs ajouter que l’interprétation du visage de l’autre comme révélation du divin n’est pas seulement une méconnaissance de la réalité existentielle et affective des visages, elle est aussi une sorte de violence imposée à l’autre : voici en effet qu’en le faisant porteur d’une signification transcendante et en le transformant en « injonction » à moi faite, on contraint l’autre à se faire le messager, c’est-à-dire en fait le simple intermédiaire du divin. On le contraint à n’être plus que la médiation entre le divin et moi, médiation exigeante cependant puisque l’autre, porteur du divin, se voit conférer par là le droit de me faire son « otage ».

Ainsi, par cette interprétation tendancieuse du visage de l’autre en termes de transcendance absolue et de sainteté, on fait de l’autre l’intermédiaire et même l’instrument du divin dans sa saisie de moi-même, dans la pression que ce divin (c’est-à-dire cet autre) exerce sur moi pour me contraindre à la faiblesse et à l’obéissance des otages. Très étrangement, la liaison qu’on établit entre le visage de l’autre et l’absolu, cette liaison qui devait interdire la violence, voici qu’en fait elle se révèle comme une violence exercée contre soi-même (par la médiation de l’autre) ou contre l’autre (par la médiation de la transcendance).

2. La transcendance sans visage

L’« injonction » transforme donc le visage humain en médiation de l’absolu. Mais, par ce passage qui est une violence, il cesse en réalité d’être un visage. L’absolu en effet ne saurait être qu’universel, c’est-à-dire indépendant de la singularité de la chair. Mais un visage universel est un visage sans traits et par conséquent sans personnalité.

C’est d’ailleurs ce qu’implique la théorie globale de l’être, chez Lévinas. Pour lui, l’absolu c’est « l’autrement qu’être ». L’au-delà de l’être ne saurait être cerné ni défini par les concepts de l’entendement, il ne saurait être inscrit dans les cadres de la raison, ni dans les calculs de la sci-ence. Parce qu’il est censé être au-delà de l’instrumentalité, il est situé au-delà des instincts égotistes du moi et du pragmatisme de l’intérêt. C’est pourquoi, d’ailleurs, cet universel est situé au-delà de toute image. Il n’est pas l’objet d’une vision qui, effectivement, en ferait un objet, que cette vision soit l’activité imaginaire ou l’activité conceptuelle. L’absolu, chez Lévinas, est le Tout autre, c’est-à-dire ce qui échappe et au concept et à l’image : c’est pourquoi il est parole. Il est l’injonction. Et cette parole impérative est la parole biblique : tu ne commettras pas de meurtre.

Et c’est pourquoi la transcendance absolue, chez Lévinas, n’est pas un être mais l’au-delà de l’être : c’est qu’elle est l’éthique elle-même, l’injonction à la responsabilité, et non une Chose conceptualisable. Mais, par ce fait, cette transcendance se voit dépouillée de tout visage réel. L’affirmation de Lévinas selon laquelle « le visage de l’autre est le visage de la transcendance » conduit en réalité à l’affirmation selon laquelle la transcendance est sans visage puisqu’elle n’est ni conceptualisable, ni représentable, ni visible. Le Dieu de Lévinas, qui est le Dieu biblique, est celui dont Moïse ne voit iamais la face mais seulement la nuque; et cela même est une métaphore poétique qui suggère que le dieu invisible n’est pleinement perceptible que dans ses pas et ses traces : en son œuvre, et non pas en lui-même.

Ce qui nous concerne, dans cette démarche théologique qui conclut du visage humain au dieu sans visage ni détermination, ce n’est pas la positon métaphysique de Lévinas ni ses options religieuses, c’est la question de l’autre : il devient clair ici que l’autre est nié comme réalité humaine s’il est transformé en médiateur du divin. Or cette médiation n’a pu être affirmée par Lévinas que dans une démarche a priori qui était déjà universalisante et métaphysique. Lévinas ne perçoit en l’individu qu’un visage en général, c’est-à-dire en fait une abstraction. Et cette abstraction est doublement abstraite puisqu’elle révèle non seulement l’humain en général, mais l’humain en général comme épiphanie, c’est-à-dire manifestation d’une transcendance qu’on ne peut ni voir, ni nommer, ni singulariser. Si une perception du visage humain conduit à une telle doctrine de l’au-delà de l’être sans image ni concept, et se réduit à la seule parole universelle de l’éthique, c’est que le noyau central de la réflexion n’était pas l’autre homme dans sa singularité, mais seulement l’humanité, et l’humanité comme objet de ma bonté et de ma sollicitude.

La vérité est qu’une morale de l’injonction, lorsque celle-ci a une origine transcendante, conduit non pas à la pleine reconnaissance de l’existence de l’autre sujet mais à la réduction de cet autre à n’être que l’instrument de la révélation du divin.

Robert Misrahi « Qui est l’autre ?»

L’égoïste ou les fantômes, selon Stirner [1806-1856]

[…]

C’est dans la philosophie anarchiste et notamment chez Stirner (dans l’Unique et sa propriété) que commence à se dessiner une doctrine du désir où celui-ci se donne comme l’égoïsme individuel qui doit lutter contre les grandes instances idéalistes pour assurer son développement. Ces instances, tels la Patrie ou l’État, le Prolétariat ou l’Humanité, ne sont certes pour Stirner que des « fantômes », mais ce sont elles qui s’opposent au libre déploiement de l’individualité afin de garantir l’existence de la Société. L’alternative est chez Stirner un dilemme tranché qui oppose brutalement le désir égoïste individuel aux institutions répressives. Même le prolétariat est conçu comme une abstraction vide et artificielle dont le seul but ou la seule fonction est de détourner à son profit toutes les énergies individuelles; l’aliénation est donc en fait le principal résultat de la soumission des individus « égoïstes » à une instance supérieure et institutionnelle.

Une critique libératrice s’avère donc nécessaire, et cette critique sera d’autant plus violente que la soumission se réalise d’une façon insidieuse, par le recours que font les pouvoirs à l’idée de dévouement ou de vocation.

Le dévouement n’est pour Stirner que le masque noble et moral dont on couvre la la soumission du désir à l’existence collective, c’est-à-dire la négation même de l’individu dans son « égoïsme » fondamental. Le dévouement est le nom héroïque de la dépendance.

Il en va de même pour la vocation. Avec une lucidité qui annonce la critique que la philosophie existentielle effectuera du concept d’essence de l’homme, Stirner dénonce l’idée selon laquelle un individu devrait référer son action à un idéal qui exprimerait sa destination profonde la réponse à l’appel d’un idéal (artistique, politique, humaniste, personnel), réponse qu’on nomme vocation, n’est rien d’autre que l’action rétroactive d’une idée ou d’une exigence sociale sur la personnalité d’un individu qui, en réalité, était disponible et sans détermination a priori.

Ce sont les intérêts sociaux qui enserrent les individus dans les rets de la vocation, celle-ci n’étant pas autre chose que le chemin prédéterminé imposé par l’institution à des individus égoïstes, ainsi nécessairement brimés ou opprimés.

L’égoïste (c’est-à-dire l’individu se déterminant exclusivement par son propre désir et ses propres passions) n’a pas à trouver pour son action une justification qui découlerait de la référence à un but ou à un idéal : une telle finalité ne pourrait qu’avoir une origine sociale, c’est-à-dire extérieure et étrangère. L’égoïste n’a pas à rechercher de justification qu’il dénommerait vocation et qui serait un autre masque de la dépendance. L’autonomie absolue de l’égoïste se manifestera dans la référence de l’individu à lui seul, c’est-à-dire plus précisément à sa seule existence actuelle. Le désir égoïste n’a pas d’autre but que de se déployer actuellement comme il l’entend, c’est-à-dire d’exister. L’égoïste n’échappe à l’aliénation institutionnelle que lorsqu’il se borne à « exister sa vie » dans le présent, au lieu de la vouer ou de la consacrer à un idéal qui refluerait sur elle pour la définir et la déterminer.

La force de cette critique stirnerienne contre les idéaux trompeurs, fantomatiques et mystifiants, n’est certes pas négligeable, mais elle n’est pas suffisante pour masquer des contradictions graves et des obscurités.

Stirner semble croire que l’idée même de vocation renvoie à une pression illusoire issue de la société (considérée d’ailleurs d’une façon abstraite). Parce que le terme de vocation est particulièrement obscur, parce qu’il recouvre une expérience mal comprise et mal élucidée, Stirner rassemble sous ce terme le résultat principal de sa critique de l’idéalisme ; pour lui, « vocation » signifie essentiellement soumission et dévouement sacrificiel, soumission à une mission ou un devoir dont l’origine, les contenus et les finalités sont extérieurs à l’individu qui, croyant suivre une vocation intérieure, reproduit seulement une injonction extérieure. En opposant la pure existence présente, qui jouit de soi, à la vocation, qui se dévoue, Stirner croit opposer l’individu désirant à l’institution exploiteuse qui pousse sa violence jusqu’à définir le contenu même de la destinée individuelle et à lui faire confondre la voie autonome de celle-ci avec la voix transcendante de l’institution.

Or cette description ne permet pas de rendre compte de plusieurs données existentielles qui sont aussi importantes que les évidences de la jouissance présente. Stirner ne rend pas compte, par exemple, du fait que le vocable confus de vocation peut recouvrir une expérience de l’autonomie individuelle en tant qu’elle s’affirmerait elle-même comme apte à construire telle ou telle œuvre, à déployer telle ou telle activité La vocation désignerait alors le mode d’activité ou de création auquel l’individu, affirmant ainsi son propre choix, déciderait de se consacrer.

La vocation peut donc être un nom inadéquat donné à une réalité existentielle authentique et qui est le choix de sa propre vie ; mais elle peut aussi recouvrir l’illusion du sujet sur ses talents et ses responsabilités, ou n’être que le nom grandiloquent qu’il donne à la synthèse de ses choix et de ses actions passés, attribuée orgueilleusement à une force qui le dépasserait et le « choisirait ».

Parce qu’il rejette systématiquement sur la « société » la culpabilité de l’exploitation et de la contrainte, Stirner se rend aveugle aux divers processus d’aveuglement sur soi que recouvre le terme de vocation.

Mais il se rend également insensible à son aspect d’authenticité : il s’agit aussi, derrière ce vocable, de reconnaître la cohérence et le travail. Or, chez Stirner, aucun concept ne permet de rendre compte ou de justifier de telles entreprises. S’il y a lieu, pour l’anarchiste, de privilégier l’immédiat et le plaisir, il ne saurait plus reconnaître aucune place à ces entreprises existentielles et personnelles qui consistent à organiser sa propre vie comme une action temporelle cohérente, ou une série d’actions organisées. Le labeur créateur et prolongé, la poursuite difficile d’une fin difficile, l’accomplissement d’une tâche qu’on se fixe à soi-même en la valorisant et qu’on valorise en se l’imposant n’ont aucune justification ni validité existentielle dès lors qu’on se borne à définir ces actions par la passivité supposée de la « vocation » et qu’on les réduit à la seule efficacité de l’action institutionnelle répressive.

L’opposition artificielle du désir individuel et de l’institution n’a pas seulement pour inconvénient de rendre inintelligible l’ensemble des expériences réelles qui correspondent au terme impropre de « vocation » ; elle interdit également de comprendre que les activités sociales et collectives puissent se rapporter, en fait, elles aussi et fort souvent, à l’idée de projet cohérent de longue portée.

En effet, c’est souvent par l’idée de vocation, ou mieux encore de « mission », que les groupes historiques justifient à leurs propres yeux leur action politique quand elle est organisée et orientée vers un but lointain, qui exige le combat et le labeur, la patience et le dévouement. Certes, il peut y avoir là illusion et mystification: la part n’en est ni plus ni moins grande ici qu’en ce qui concerne la « vocation » individuelle; cela est particulièrement évident si l’on observe toutes les mystifications qu’a pu couvrir le terme d’« élection », utilisé pour désigner la mission qu’un peuple ou une Église s’attribuent à eux-mêmes, en la supposant venue d’ailleurs.

Mais la confusion entre institution et répression empêche de comprendre clairement les cas où la « vocation » historique désigne l’authenticité d’une action collective qui doit être comprise non pas comme une pseudo-mission d’origine transcendante (telle la conquête de l’Amérique par l’Espagne catholique), mais comme une action patiente, authentique et créatrice, dans laquelle une société a investi pour un temps donné le meilleur de son énergie : que l’on songe à la peinture et à l’architecture de la Renaissance italienne, à la naissance et au développement de la démocratie en Europe, ou au déploiement du prophétisme dans l’Ancien Testament.

Le terme de « mission » devrait dès lors recouvrir une fausse conscience et une idéologie, « vocation » étant susceptible d’être rendu à son vrai sens : non pas réponse à un appel extérieur, mais construction progressive du cheminement singulier d’une société et d’une histoire.

S’il en est ainsi, on aperçoit aisément que la « vocation » concerne aussi bien les groupes sociaux que les individus ; on voit aussi que, dans les deux cas, le terme recouvre souvent fausse conscience et illusion mais peut désigner parfois l’authenticité d’une action cohérente, prolongée et spécifique.

L’action répressive par le biais de la vocation imaginaire peut être le fait aussi bien des individus que des groupes sociaux ; inversement, l’expression d’une personnalité individuelle, spécifique et créatrice, peut se déployer aussi bien dans les groupes sociaux que chez les individus.

La vérité, c’est que les individus sont les porteurs et les agents des tâches historiques, de même que les cultures et les sociétés sont les milieux où se déploient les tâches individuelles. C’est que chacun est l’autre un milieu et un instrument : l’opposition du désir individuel libre et de la société répressive est artificielle dans la mesure précisément où elle masque cette interdépendance. Finalement, elle interdit de comprendre que « vocation » n’est pas synonyme obligé de répression, mais dénomination malencontreusement idéaliste d’une expérience existentielle (individuelle et sociale) qui est celle de la cohérence créatrice et persévérante.

L’alternative stirnerienne entre le désir et l’institution est d’ailleurs si radicale et artificielle qu’elle débouche sur le rejet de tout contrat ou de toute institution comme éléments de la structuration sociale. C’est parce que Stirner oppose l’« égoïste » et la « société » qu’il refuse de lier les individus entre eux par des liens qui dureraient plus longtemps que l’action même qui les aurait suscités. Au contrat ou à l’institution, Stirner oppose l’association : elle seule établirait entre les égoïstes les liens nécessaires à leur existence sans jamais les soumettre cependant à une Loi qui, les englobant et les dépassant dans le temps et dans l’espace, finirait par les soumettre. Aussi sporadique que leur propre action commune, l’association disparaîtrait avec celle-ci, rendant les individus à leur indépendance primitive et au déploiement total, immédiat et spontané, de leur désir.

Il est clair que le concept d’association désigne une réalité trop fragile et incertaine, il comporte un contenu trop indéterminé pour être en mesure de remplir sa fonction : exprimer la permanence d’un groupe social et la réciprocité réelle des actions individuelles qui le constituent.

Si l’on considère la réalité sociale telle que la souhaite Stirner en dehors de l’association (qui ne saurait être qu’éphémère et sporadique), on est amené à des conclusions inquiétantes : la société stirnerienne ne comporte plus de système de lois et de contrats garantissant la sécurité des individus ; au contraire, ceux-ci sont la seule réalité, comme déploiement totalement libre et non concerté des désirs individuels. Stirner ayant décrit tout individu libéré comme cette spontanéité égoïste du « Moi » qui ne reconnaît aucune limite, aucune loi, et qui affirme n’avoir fondé « sa cause » que sur lui-même, c’est-à-dire « sur rien », il faut pouvoir généraliser cette description : cela signifie que, si la violence des désirs et des moyens de les satisfaire est la seule loi de l’égoïste, il en va de même pour l’autre. Le principe de violence est valable également pour celui qui est face au Moi, et cette généralisation se transforme en réversibilité : la violence que le Moi réclamait pour son seul bénéfice se renverse et se retourne contre lui-même, issue désormais d’un autre Moi qui n’est, lui aussi, qu’égoïsme et violence.

Le principe égoïste de la société anarchiste, parce qu’il oppose, d’une façon à la fois plate et manichéenne, le désir et l’institution, aboutit donc en réalité au contraire de cette liberté qu’il réclame libéré de toute loi, le désir se transforme en force qui se retourne contre soi ou qui impose sa loi aux désirs des individus les plus faibles. Tout se passe comme si l’on n’avait pas dépassé le stade de la violence naturelle, stade où le désir se fonde soi-même comme puissance, et où les limites de sa puissance se rencontrent uniquement dans la puissance de l’autre. Avant le Pacte Social, seule la guerre se déploie dans la spontanéité du réversible : Stirner n’a pas dépassé ce stade, et la dichotomie artificielle du désir et de l’institution n’est pas seulement une confusion conceptuelle, mais l’impossible justification d’un règne de la violence, où le désir lui-même meurt sur ses propres ruines et de ses propres contradictions.

Reconnaissons-le : chez Stirner, les désirs ne sont pas analysés d’une façon suffisamment riche, concrète et signifiante pour rejoindre la réalité, et les institutions ne sont pas suffisamment examinées dans la plénitude de leurs contenus et de leurs significations pour exprimer l’histoire effective. Nous aurons l’occasion de revenir sur ces points. Notons seulement que la description de ce que nous appellerons le fait existentiel, si elle s’accompagne d’une judicieuse critique des pseudo-vocations, ne peut valoir comme analyse suffisante de toutes les significations impliquées dans le déploiement actuel d’une existence singulière. L’« exister » est ainsi conçu par Stirner d’une façon si abstraite qu’il se réduit en fait à la satisfaction des besoins égoïstes : le désir est réduit au besoin. Dans le même temps, c’est à la seule répression de ce besoin qu’est réduite la fonction de l’institution, celle-ci devenant simplement un instrument policier d’exploitation. Ni l’institution n’est saisie dans son rapport, par exemple, à la culture, aux croyances et à la sociabilité, ni le désir individuel n’est saisi dans son rapport aux désirs d’autrui, ou à la vie socialisée comme telle, ou la signification de la vie institutionnelle elle-même.

C’est cette abstraction (pour ne pas dire cette espèce de sécheresse) dans la description des contenus respectifs du désir et de l’institution qui se répercute dans l’idéalisme paradoxal, que constitue l’idée d’association. Il s’agit bien en effet d’un idéalisme, puisque l’association n’est pas analysée pour elle-même (restant un programme intellectualiste et vide) et puisqu’on suppose qu’elle pourrait réellement et immédiatement fonctionner sans qu’on ait auparavant élucidé les contenus et les conditions de la relation interindividuelle réelle, avec ses significations et ses problèmes.

En fait, c’est sur la violence généralisée que débouchait l’anarchisme du désir : il ouvre simplement les voies à la terreur.

Peut-on dire, dans ces conditions, que c’est l’idée de répression institutionnelle qui rend compte de la permanence sociale et de la coexistence des individus opposées à la guerre généralisée et à l’« anarchie »?

Il n’en est rien, et c’est le contraire qui est vrai : c’est parce qu’on oppose désir et répression comme l’intérieur et l’extérieur que l’on se rend incapable de comprendre la réalité sociale effective ou la finalité concrète des existences. Nous l’avons vu avec Stirner, nous allons mieux le voir encore avec Freud, qui emprunte la voie défrichée par Stirner.

(Robert MISRAHI : Ethique, politique, bonheur)

Nicolas de Cuse (1401-1464)

Portrait de Nicolas de Cues en donateur, priant au pied de la Croix, par le Maître de la Vie de Marie, provenant du retable du maître-autel de la chapelle de l’hôpital Saint-Nicolas (de), à Bernkastel-Kuesdont il fut le commanditaire.

La division de l’histoire de la pensée, mais également de l’histoire sociale et politique en périodes bien délimitées, est certes une convention méthodologique qui risque d’effacer la richesse et la confusion de chacune de ces périodes. La « magie » se développe aussi bien à la Renaissance qu’au Moyen Age; comme celui-ci, le XVIIe siècle connaît des procès en sorcellerie et des excommunications. Pourtant, ces divisions restent valables et utiles si on les considère d’une façon globale. C’est ainsi que, avec Ernst Cassirer, on peut réellement dater l’esprit de la Renaissance, c’est-à-dire le surgissement d’un nouvel esprit dans l’approche des problèmes philosophiques : c’est avec Nicolas de Cuse, théologien, mystique et cardinal que s’ouvre en fait la nouvelle ère. Si la Renaissance trouve tout son éclat en Italie dès le Quattrocento (le XV° siècle), et si elle s’épanouit en France au XVIe siècle, on peut dépasser les frontières nationales traditionnelles et repérer avec l’œuvre de Nicolas de Cuse une émergence de ce nouvel esprit dans l’Allemagne du XVe siècle.

L’œuvre principale de ce penseur, La Docte ignorance (De Docta ignorantia, 1440), ne se propose certes que de définir les rapports de l’homme et de Dieu dans une perspective chrétienne et dans le seul souci d’une défense du christianisme et d’une détermination des conditions du salut. Pourtant, bien qu’il se réfère parfois à la pensée du plus grand des mystiques allemands, Maître Eckhart (1260-1328), Nicolas de Cuse ne se propose pas de décrire une quelconque union mystique entre l’âme et Dieu, union que décrira en un style littéraire particulièrement somptueux la mystique espagnole avec Jean de la Croix et Thérèse d’Avila. Nicolas de Cuse, au contraire, forme le projet radicalement neuf de décrire les rapports de l’âme à Dieu en affirmant constamment l’autonomie respective de ces deux êtres : mais cette description est si paradoxale qu’on découvre peu à peu que l’univers de Nicolas de Cuse est constitué bien plus comme une immanence englobant l’âme et Dieu, que comme la relation de transcendance d’un pôle humain à un pôle divin.

Toute La Docte ignorance repose en effet sur un paradoxe fondamental : Dieu est à la fois l’être le plus vaste comme infini et comme « maximum » et l’être le plus dense et le plus ramassé comme existence ponctuelle et comme « minimum ». L’expression « maximum » n’a pas un sens quantitatif; situé au-delà de toute comparaison ou de toute mesure possible, le maximum est exclusivement qualitatif. Il désigne l’être à son maximum de densité, et, à ce titre, comme contraire inconditionnel de toute quantification possible, il est le fondement absolu et de l’être et de la connaissance. Pourtant il rejoint, dans sa propre densité, le minimum extrême et qualitatif. Il se produit alors une coincidentia oppositorum, une « coincidence des opposés » dans laquelle s’identifient non seulement des catégories de la connaissance antithétiques mais encore des réalités ontologiques opposées, comme « Dieu » et « l’âme ». Certes, Nicolas de Cuse proteste de son orthodoxie, et réaffirme souvent que, bien entendu, Dieu est transcendant. Il n’empêche que l’une de ses idées les plus intéressantes est l’affirmation du fait que Dieu « englobe » l’âme et que l’âme « englobe » Dieu. La troisième partie De l’Idiota (c’est-à-dire Le Profane), s’intitule « De mente » : on traduit traditionnellement ce texte par « De la pensée », alors que mens signifie aussi, en latin, esprit. Ce simple fait nous met en alerte. Et, en effet, dans ce texte d’une importance considérable, Nicolas de Cuse donne de l’âme une description si neuve qu’elle est en rupture de fait avec la doctrine de Platon (dans laquelle l’âme est simplement une substance qui voyage entre le monde intelligible transcendant, et le monde empirique du sensible où le corps qui la reçoit est pour elle comme un tombeau) mais aussi avec la doctrine de saint Augustin (354-450) selon laquelle l’âme est une substance individuelle qui s’oppose essentiellement à la sensibilité charnelle à laquelle elle s’affronte et dont la liberté est dépendante de la grâce et par conséquent des chances de rédemption que Dieu lui accorde ou ne lui accorde pas.

Pour Nicolas de Cuse au contraire le rapport de l’âme à Dieu est tout autre, puisqu’il implique pour cette âme une dignité ontologique qu’elle n’avait encore jamais atteinte. En effet, « la pensée est une substance vivante qui, nous le savons par expérience, parle et juge au dedans de nous et ressemble plus à la substance infinie et à la forme absolue que toute autre puissance parmi les puissances spirituelles dont nous avons en nous l’expérience. Sa fonction en ce corps est de donner vie au corps et c’est pourquoi on l’appelle âme. La pensée est donc une forme substantielle ou une puissance qui enveloppe en elle toutes choses à sa manière… » (De la pensée, trad. nouvelle de Maurice de Gandillac, p. 258, in Ernst Cassirer, Individu et Cosmos dans la philosophie de la Renaissance). Ainsi, non seulement l’âme est une substance qui parle et juge au dedans de nous, mais encore elle est une puissance spirituelle, et cette puissance enveloppe en elle toutes choses (à sa manière, certes) et ressemble plus à l’être infini que ne le fait toute autre puissance.

Cette description est considérable : elle définit un nouveau domaine de la réalité ontologique, et ce domaine est celui d’une intériorité neuve. Le moi intérieur n’est plus comme chez saint Augustin (dans Les Confessions) le déroulement à la fois insaisissable et scandaleux des émotions et des affections passives qui disent le péché, mais la puissance active de penser. Nicolas de Cuse, quoique bon chrétien, ne se scandalise plus de la relation de l’âme à son propre corps, et se rend ainsi totalement disponible pour étudier en lui-même cette réalité substantielle qu’est l’âme : il découvre que cette réalité est une puissance. Elle est à la fois la puissance qui anime un corps et lui donne une « forme » (selon la doctrine aristotélicienne) et la puissance de penser capable d’envelopper les idées de toutes choses et de ressembler ainsi, de son point de vue, à l’infinité même de Dieu. Il anticipe ainsi la mystique de l’Allemand Angelus Silesius (1624-1677) qui, deux siècles plus tard, sera accusé d’athéisme en raison de l’identification qu’il opère entre l’âme et Dieu dans Le Pelerin cherubinique (1657). Mais le Cusain (comme on appelle Nicolas de Cuse) ne cherche pas la provocation : il est seulement sensible à la puissance de la pensée et s’il voit en elle une « semence divine » c’est pour en exalter la valeur en décrivant mieux son opération, et non pour contester la situation religieuse de l’homme. Cette contestation sera pourtant l’œuvre de la Renaissance et elle commence involontairement avec les paradoxes du Cusain.

Pour celui-ci la pensée enveloppe « notionnellement en sa puissance les modèles de toutes choses » (p. 259). Ces modèles ne sont pas des images inertes au fond de l’âme, mais des systèmes de relations logiques que l’âme peut constituer et formuler parce qu’elle est une puissance de « discernement », c’est-à-dire de jugement. C’est cette puissance de discernement qui « donne forme » à la vision sensible et qui « l’éclaire et la perfectionne ». Et c’est encore la pensée, comme puissance de discernement, qui « donne forme » à l’exercice de la raison (la «ratiocination »), l’éclaire et le perfectionne.

Ce que le Cusain ne parvient pas encore à dire clairement c’est que la pensée est la conscience de soi et que seule cette conscience donne à la vision sensible ou à l’exercice de la raison la plénitude de leur signification et de leur efficacité.

Il s’agit là, malgré tout, de l’entrée dans un nouveau monde : celui de la pensée connaissante comme intériorité et puissance active. Allons plus loin : la description que donne le Cusain de la pensée est déjà la mise en place d’une conception « réfléchissante ». Il convient ici – et c’est la force de cette doctrine – d’interpréter cette « puissance réfléchissante » dans son sens le plus strict : la pensée est une puissance qui « réfléchit » non pas seulement en tant qu’elle médite, qu’elle s’interroge et qu’elle recherche la vérité, mais en tant qu’elle reflète en elle les formes logiques des objets et des êtres qu’elle connaît. En elle « se reflète le modèle de toutes choses » et c’est dans cette « réflexion » que consiste sa « vie intellective ». En outre il faut dire que cette réflexion est active : l’artisan qui fabrique une cuiller inscrit activement dans son œuvre « une forme réfléchissante », c’est-à-dire une forme concrète qui reflète la forme parfaite que conçoit la pensée de cet artisan. Les formes réfléchissantes ne sont plus (comme chez Platon) les copies de Formes idéales paradigmatiques et transcendantes, mais l’inscription dans le réel des essences pensées par une âme active qui est en même temps comme un miroir du monde.

On le voit, les analyses du Cusain le conduisent d’une réflexion sur l’implication réciproque de l’âme en Dieu et de Dieu en l’âme (« l’enveloppement ») vers une réflexion sur l’âme elle-même en tant qu’elle est une puissance de penser et de réfléchir.

Si Dieu est l’infini absolu, et si le cosmos est l’infini relatif, l’âme est aussi pour le Cusain une sorte d’infini: elle est la puissance infinie de penser. Et cette puissance peut être décrite pour elle-même; elle est essentiellement une puissance d’intellection, de compréhension et de conceptualisation. « L’intellection est un mouvement de la pensée dont le point de départ est une passion » (p. 273) et « la pensée conçoit lorsque l’intellection est conduite à son achèvement ». Quant à l’intellection elle-même, elle est « la puissance par laquelle la pensée, considérant sa propre simplicité, considère toutes choses dans la simplicité ». C’est dire, en d’autres termes, que l’essence de la pensée, c’est-à-dire de l’âme, est l’intellection, c’est-à-dire la connaissance qui conçoit et qui comprend.

On rencontre ici un autre paradoxe ; la passion n’est pas distinguée de la pensée et semble bien n’être qu’une forme de connaissance. D’autre part, le Cusain (avec les « physiciens » de son temps) explique la perception par le « mélange » de l’âme à un « esprit très subtil » qui devient le véhicule de l’âme, tandis que le sang dans les artères devient le véhicule de cet esprit. C’est par le reflux de cet esprit frappant les corps extérieurs, et « réfléchi » sur l’âme qui se trouve ainsi « stimulée », que celle-ci perçoit le monde.

Ici se manifeste une tension doctrinale et une sorte de conflit d’inspirations contraires qui sera la marque de toute la Renaissance. En effet, le Cusain ne parvient pas à harmoniser une conception dynamique de l’âme comme pouvoir de penser et comme intériorité active, et une conception réaliste de la perception et de l’inscription dans le monde comme simple serie de faits mécaniques.

Le paradoxe est d’autant plus évident que le Cusain donne une place éminente aux mathématiques et qu’il identifie la pensée (mens) et le calcul (mensuratio). L’activité de la pensée s’exprime essentiellement par la conception des formes mathématiques qui sont (comme point, ligne, surface, nombres) à la fois l’expression de formes idéales que l’esprit réfléchit et la conception active de définitions que crée l’esprit.

Et pourtant ni la passion ni la relation perceptive au monde ne sont définies dans cette perspective dynamique.

C’est que celle-ci est finalement destinée à exalter, derrière la pensée, le Dieu qu’elle reflète, et derrière la vie humaine, le Christ qu’elle incarne.

Tout se passe comme si, chez le Cusain, on assistait à un retour de la mystique, après que furent approchées les régions profanes de la conscience de soi, purement immanente. En effet, le Cusain affirme finalement que « ni cette âme, ni cette nature ne sont autres que Dieu, lequel opère en tout, et que nous appelons esprit de toutes choses » (p. 291). On pourrait interpréter ces affirmations en termes panthéistes si Nicolas de Cuse ne se réclamait pas explicitement et fortement du christianisme. Pour lui : « Une est l’humanité du Christ chez tous les hommes, et un l’esprit du Christ dans tous les esprits… » (La Docte ignorance, III, 12, cité par E. Cassirer, op. cit, p. 94). Et ce christianisme se veut explicitement dualiste et partisan de la transcendance de Dieu puisque ce que le Cusain reproche aux Péripatéticiens c’est qu’ils « posèrent cette puissance [de Dieu] comme une nature immanente aux choses alors qu’elle est pourtant Dieu absolu, béni dans les siècles » (p. 292).

En parcourant rapidement cette doctrine et en étant sensible à ses tensions et à ses contradictions, on a pourtant le sentiment d’une acquisition fondamentale. Si « Dieu » et « l’âme » restent, pour ce penseur chrétien du début du XV° siècle, deux réalités distinctes malgré leurs implications et leurs enveloppements réciproques, il n’en est pas moins vrai que l’on est déjà en présence d’une exaltation et d’un éloge de l’individu. Le Cusain est l’une des premières expressions de cette émergence de l’individu, dont le grand historien Jacob Burckhardt (1818-1897) disait qu’elle manifeste l’essence même de la civilisation de la Renaissance (La Civilisation de l’Italie au temps de la Renaissance). En effet, le salut n’est possible, selon le Cusain, que par une relation cognitive de l’âme à Dieu. Or, cette connaissance de Dieu qui portera l’âme à l’expression parfaite de sa propre essence, ne peut s’accomplir que par une « Vision de Dieu » qui est une vision intellectuelle perspectiviste, opérée par l’individu, à partir de son point de vue singulier. De plus, selon le Cusain (à la suite des « Frères de la vie commune », et, à travers Ruysbrock, à la suite de Maître Eckhart), c’est au cœur de l’âme humaine en tant qu’elle est singulière et unique que peut se comprendre et se réaliser le miracle de l’incarnation et de l’humanisation du Christ.

Ainsi, contre la philosophie arabe d’Averroes, encore vivante au XV° siècle, le Cusain refuse d’identifier l’âme singulière à un Intellect universel et impersonnel. Au-delà de toutes les dialectiques des contraires, ce que Nicolas de Cuse met en place à l’aube de la Renaissance c’est le sentiment très vif du rôle de l’âme individuelle comme telle dans l’élaboration de la connaissance qui la conduira au salut.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

LA SUBJECTIVITE EXISTENTIELLE ET LA REPETITION : S. KIERKEGAARD (1813-1855)

a) La doctrine du sujet.

Au cours de la grande période philosophique existentielle, dans ces années où rayonnait la pensée de Sartre et où celle de Heidegger exercait son emprise, tous les observateurs reconnaissaient que l’origine de ce mouvement résidait dans l’œuvre de Kierkegaard.

Mais ce qu’on attribuait à Kierkegaard était la paternité d’un mouvement irrationnel (selon Lukacs par exemple), ou bien à la rigueur d’une critique individualiste des philosophies de la totalité représentées surtout par le système de Hegel. La signification de l’œuvre de Kierkegaard nous paraît beaucoup plus riche et plus précise en ceci quelle est un véritable commencement de la modernité, une véritable ouverture pour les philosophies contemporaines du sujet. On croit toujours trop qu’on a suffisamment lu Kierkegaard, et l’on se tient ainsi aisément quitte d’une dette considérable à l’égard d’une œuvre considérable : Sartre ne cite jamais Kierkegaard et Lévinas le réduit à un romantique subjectiviste, égocentrique et exhibitionniste.

Pourtant, la prudence théorétique et “psychologique“ de Kierkegaard dans l’affaire des pseudonymes (n’excluant jamais l’assomption de la responsabilité juridique et morale comme auteur), sa pudeur et sa discrétion manifestées par la théorie (et l’option) de la communication indirecte, l’effort de tigueur intellectuelle dans l’analyse de toutes les catégories existentielles, ou dans l’analyse du sens et du fondement de la vérité comme subjectivité (dans cet ouvrage synthétique et décisif qu’est le Post-scriptum aux Miettes Philosophiques, dont le sous titre à la fois modeste, et ironique est : Apport existentiel), tous ces faits auraient dû inciter à prêter une plus grande attention, avec une plus grande objectivité, à l’œuvre de Kierkegaard en tant quelle pose d’une façon neuve et radicale, à l’entrée de la modernité, la question du sujet : quelle est sa nature réelle, concrète et individuelle, quel est son sens et sa finalité, comment se rapporte-t-il à la vérité, à l’histoire, à la béatitude, à l’amour, à l’intériorité.

Nous analyserons plus loin les contenus et les difficultés de cette doctrine kierkegaardienne du sujet. Auparavant nous voudrions insister sur le point le plus paradoxal de la situation de ce penseur, telle d’ailleurs qu’il la constitue lui-même. Nous ne pensons pas encore au paradoxe de la foi, décrit par auteur. Nous pensons au concept central et à l’expérience décisive de la “répétition”. Tout se passe pour nous comme si l’idée centrale de la doctrine (opposition de la subjectivité existentielle et du système général et abstrait) reprenait à un niveau supérieur l’opposition du cogito cartésien (où le commencement de la philosophie réside dans le sujet lui-même) et du système spinoziste de la Nature (où la totalité est d’abord décrite comme englobement hiérarchique des concepts et des réalités, et comme commencement effectif de la philosophie). C’est dans le Post-Scriptum que Kierkegaard suggère lui-même cette interprétation, puisqu’il y évoque explicitement Descartes comme “penseur abstrait” réduisant le sujet à n’être que le support du savoir, et puisque fort souvent il utilise l’expression sub specie aeterni (qui se veut spinoziste, mais Spinoza écrit: sub specie aeternitatis) pour désigner la pensée abstraite de la généralité et du système, notamment mais non exclusivement celle de Hegel. Certes la lecture de Descartes et de Spinoza effectuée par Kierkegaard est discutable et tendancieuse ; notre auteur rejette Descartes du coté de Hegel et Spinoza, mais ce rejet n’est pas de tout repos: le cogito cartésien est une première personne et le fondement de la vérité chez Spinoza se situe dans l’intériorité de l’esprit individuel, comme idée de l’idée.

Mais ce n’est pas l’exactitude historique qui importe ici : ce qui est significatif c’est que, d’une façon certes un peu confuse, Kierkegaard réitére la problématique fondamentale de la philosophie classique, où celle-ci invite à réfléchir pour la première fois sur le sujet individuel dans son rapport au monde, ce rapport étant de fondation gnoséologique de la vérité par le sujet (cartésien ou spinoziste), et de fondation axiologique des valeurs (par le sujet spinoziste).

C’est le fait de cette réitération kierkegaardienne qui nous éclaire déja sur l’un des aspects fondamentaux de la question : la réitération du commencement, c’est-à-dire la réitération de l’affirmation du sujet individuel comme source et fondement, n’est pas (sous la plume de Kierkegaard, mais aussi bien sous celle de n’importe quel autre “penseur subjectif”) une simple imitation passive ou une simple “répétition” de l’identique, mais une authentique “répétition” créatrice, C’est-à-dire, selon les termes mêmes de Kierkegaard, une “reprise” d’un événement déja effectué, reprise qui enrichit et transforme cet événement puisqu’il est effectué ou vécu pour la seconde fois.

Certes, les grands commentateurs de Kierkegaard (Jean Wahl, Pierre Mesnard, Jean Brun) ont bien mis en évidence l’importance de la répétition kierkegaardienne. Mais ils ne proposaient pas de l’étudier dans la perspective qui est la nôtre.

Or, de ce point de vue, le concept et l’expérience de la répétition sont, chez Kierkegaard, une innovation d’une importance considérable. Au-delà de la relation à Régine Olsen, dont Kierkegaard désirait ardemment qu’elle soit “répétée”, reprise, recommencée après la fausse rupture simplement empirique, le concept, ou plutôt la catégorie existentielle de la répétition, permet à Kierkegaard de saisir d’emblée la structure réflexive de la conscience individuelle la plus passionneée. Kierkegaard emploie d’ailleurs très souvent l’expression de “double réflexion“, ou de réflexion redoublée, désignant par là non pas l’activité pensante de l’intelligence redoublant le réel pour le connaître, mais l’activité redoublée et vécue de la subjectivité, activité qu’elle exerce soit dans l’instant présent comme reprise et élévation d’un moment passé, soit dans le cours du temps comme communication indirecte (négation de la communication directe, qui serait trop intense, et reprise de cette même communication, par une voie détournee, récit, fiction, allusion, humour, litote).

Dans La Répétition, Kierkegaard écrit, dans sa “Lettre au vrai lecteur de ce livre”, et à propos du “jeune homme” dont il a transcrit l’expérience : “Il explique le général comme étant la répétition, tout en la comprenant d’une autre manière ; car, tandis que la réalité devient la répétition, la répétition devient pour lui la seconde puissance de sa conscience”.

Nous pouvons donc, dès maintenant, cerner l’importance et la signification centrales de l’œuvre de Kierkegaard : celui-ci ouvre et commence en fait le XXe siècle, et cela par l’affirmation d’un sujet à quoi tout commence, qui commence tout, et qui est la seconde puissance de la conscience.

Seule la doctrine de la répétition permettait une telle affirmation : l’humilité chrétienne convainc Kierkegaard qu’il n’est qu’un moment de l’histoire, mais la doctrine chrétienne le convainc aussi qu’il doit “Imiter“ Jésus-Christ, c’est-à-dire en fait “répéter” pour son propre compte et par lui-même I’acte de foi du Christ ou d’Abraham, et espérer, comme Job, une “reprise”, une “répétition” de son existence de splendeur, aprés l’épreuve imposée par Dieu (“Je m’approprie alors ses paroles et j’en prends la responsabilité ”). C’est l’intensité de la passion chrétienne qui, bien évidemment, conduit Kierkegaard à se retourner sur lui-même comme écrivain réflexif disant la seconde réflexion de la répétition (soit dans le domaine de l’éros, soit dans le domaine du religieux).

Nous tenterons plus loin de situer et de critiquer le rôle de la foi chez notre auteur. Insistons d’abord sur la première découverte de Kierkegaard relative à la subjectivité en tant que telle, découverte certes rendue possible par le christianisme mais le dépassant de loin quant au sens et à la portée : c’est que la subjectivité est à la fois primordiale (fondement de la vérité et du salut), passionnelle (vécue dans la souffrance et le déchirement), et réflexive (dédoublée, ou redoublée).

C’est cette polysémie de la subjectivité, cette richesse d un individu se saisissant à la fois comme réflexion redoublée et comme passion de l’absolu (avec son éternité et sa béatitude) qui est exprimée et rassemblée dans le concept d’existence. Celui-ci permet de rendre au sujet sa dimension qualitative et singulière, contre les conceptions traditionnelles qui, selon Kierkegaard, le réduisaient à une fonction cognitive.

Ce qu’il importe de marquer, c’est ce caractere singulier et unique de l’existence, c’est-à-dire de chaque existant individuellement considéré. Cette idée semble aujourd’hui universellement acquise. Mais il faut remarquer qu’on dissocie encore trop souvent (même en se référant à Kierkegaard) la particularité passionnelle existentielle, et la structure réflexive de l’existant. Il convient aussi d’observer que dans la philosophie contemporaine, y compris dans la pensée contemporaine du sujet, l’affirmation de sa singularité, c’est-à-dire de l’unicité existentielle de chaque sujet est simplement reconnue d’une facon abstraite mais nest pas réellement “réalisée” d’une façon concrète. On applique encore toujours a l’individu, pour le connaitre, le juger, ou rapporter à lui, des stéréotypes universels, des principes d’explication généraux et “scientifiques”, des normes de jugement générales, sociales, ou rationnelles, qui, en laissant en fait échapper l’unicité des individus et des situations pour les soumettre à la législation universelle de la Loi morale, légale, ou scientifique, suppriment et effacent objectivement tout l’apport existentiel des philosophies du sujet, comme celles de Kierkegaard ou de Lequier. Chez Kierkegaard, le sentiment de la singularité individuelle du sujet est si vif, qu’il constitue l’idée d’exception en véritable catégorie existentielle, c’est-à-dire en instrument de compréhension d’une expérience substantielle qui n’est pas de l’ordre de l’intelligence, mais qui éclaire en son fond ce qui est un sujet.

On oublie également trop souvent que la dimension éthique (qui est celle de la responsabilité pour un Sartre ou pour un Lévinas) est déjà partie constituante de la “subjectivité existentielle” chez Kierkegaard. C’est même très précisément comme responsabilité de soi que, chez Kierkegaard, l’existence (toujours individuelle) est exigence éthique.

Car l’éthique, ici déjà (et avec une force et une prégnance telles que l’idée se retrouvera reprise et revécue par tous nos contemporains) est l’œuvre du sujet, sa tâche et sa responsabilité. On appauvrit la doctrine de Kierkegaard lorsqu’on réduit l’éthique à n’être que le déploiement du stade de la généralité, c’est-à-dire du mariage, et de la vie sociale “commune“ (c’est-à-dire en fait banale et stéréotypée). En réalité, dès le premier grand ouvrage Ou bien… ou bien…, l’éthique apparaît comme l’instauration personnelle et responsable de l’existence comme infériorité (cf. par exemple le chapitre sur “L’équilibre entre l’esthétique et l’éthique dans l’élaboration de la personnalité”). L’existence n’est pas seulement la subjectivité singulière qui va fonder toute vérité et contester tout système (Kierkegaard n’est pas Stirner, encombré par les pesanteurs psychologiques du Moi et de son égoïsme) ; non: l’existence est aussi cette “exigence éthique” qui fait que l’individu doit opérer de vrais choix pour “se faire et se reconnaitre comme subjectivité existante”. Ces choix, opérés dans l’instant décisif. c’est-à-dire dans l’actualité hors temps de la décision immédiate, doivent être des choix véritables, c’est-à-dire sans l’ambiguïté ni l’équivoque inscrites dans les choix de l’interlocuteur A, qui représente l’esthéticien. Seuls ces choix posant une alternative réelle, réalisent l’éthique.

C’est ainsi que Kierkegaard établit un lien étroit, un lien d’identité entre le sujet, le choix, et la liberté. Les analyses si riches et si denses de ce 2e chapitre de la 2e Partie de Ou bien… ou bien sont particulièrement fortes à la page 507. Victor Eremita (pseudonyme eloquent et transparent) y écrit : “Tandis que la nature est créée de rien, tandis que moi-même en tant que personnalité immédiate je suis créé de rien, comme esprit libre je suis né du principe de la contradiction, ou je suis né par le fait que je me suis choisi moi-même“. Et ce sujet qui se choisit est à la fois pleinement lui-même, identique à soi puisque c’est bien lui qui choisit, et “absolument différent de son lui-même antérieur, car il l’a choisi au sens absolu”. Kierkegaard rappelle aussi qu’il “faut avoir du courage pour se choisir soi-même” Car “ce n’est pas à un autre être que tu dois donner naissance mais à toi-même”.

On le voit l’affirmation du sujet comme liberté (“le soi-même, ce n’est pas autre chose que la liberté”) est ipso facto l’affirmation du sujet comme tâche , c’est-a-dire comme éthique. En effet l’individu “se choisit donc lui-même comme une concrétion déterminée […] mais comme il la choisit d’après sa Liberté on peut dire aussi quelle est sa possibilité, ou, pour ne pas employer une expression aussi esthétique, quelle est sa tâche”. Ainsi, le choix qui constitue le sujet dans sa singularité concrète, et son exception, est sa propre tâche , son but et sa fin: c’est sa responsabilité. Et, dans le même temps, selon une espèce de paradoxe “La tâche que se donne l’individu éthique, c’est de se transformer lui-même en l’individu général. Seul l’individu éthique s’oriente sérieusement sur lui-même et est par conséquent probe envers lui-même « . C’est là “une tâche dont tu es responsable”. Et encore: “le but de son activité est ici lui-même […] non pas arbitrairement déterminé, car il se possède lui-même comme tâche qui lui a été imposée, bien qu elle soit devenue sienne parce qu’il la choisie”.

C’est donc chez Kierkegaard qu’on trouve exprimée pour la première fois la doctrine fondamentale des philosophies du sujet, ou, mieux, le fait fondamental qui, dans la réalité désigne le sujet : le sujet est par lui-même choix et responsabilité.

Et Kierkegaard va déjà très loin: si l’éthique réside dans le choix lui-même ce n’est pas seulement, comme le dira Le Concept d’Angoisse, parce que le choix pose, non pas l’alternative bien/mal, mais l’alternative plus fondamentale innocence/choix entre bien et mal, mais c’est surtout parce que le choix est choix de la subjectivité par elle-même.

La “subjectivité existante” est, comme existence, exigence de se faire soi-même subjectivité existante, c’est-à-dire de se choisir soi-même, face aux enjeux les plus décisifs, comme liberté et responsabilité. Dans Ou bien… ou bien… Kierkegaard écrit que l’issue au désespoir (ce désespoir qui pourrait survenir dans une conception immédiate de la jouissance lorsque celle-ci ne trouve pas dans les données objectives les conditions de sa réalisation) consiste à “donner naissance à soi-même […] par l’esprit, la conscience, la responsabilité”. En ce cas se révèle le caractère exceptionnel et unique de l’instant du choix, puisqu’en lui le sujet se choisit lui-même dans sa validité éternelle. Et si ce choix est effectué au cœur d’un désespoir éthique (et non plus immédiat), alors le “moi” (c’est-à-dire le sujet) se révéle comme étant la liberté.

Ainsi l’expérience fondamentale et fondatrice est déja cernée et située au commencement même de la modernité : le choix produit le sujet par réflexion sur soi (“par l’esprit, la conscience et la responsabilité”) et c’est dans un instant radical que se fondent ainsi à la fois le sujet comme libre singularité, et l’éthique comme naissance à soi.

On entre alors dans “le sérieux éthique“ , non pas “l’esprit de sérieux” fustigé à bon droit Par Sartre, et avant lui par Kierkegaard lui-même. Le “sérieux éthique“ repose sur la continuité, c’est-à-dire, selon notre auteur, sur “une emprise sur le désir, par une emprise sur le temps”. Ces considérations ne sont ni moralisatrices ni abstraites puisqu elles reposent sur l’expérience dépassée du désespoir esthétique, et sur la critique de la généralité abstraite du mariage (par laquelle dit le jeune homme de La Répétition : « Je m’ampute moi-même, je me débarrasse de tout l’incommensurable pour me réduire a la commune mesure […] je dépouille toute l’impatience de mon âme et son effort sans fin […] je me révoque moi-même. « )

L’éthique est certes aussi, en un certain sens la généralité, et, dit Kierkegaard, le peuple juif est le peuple éthique parce qu’il est le peuple de la Loi. Mais ce n’est pas par cet aspect que l’éthique rejoint la subjectivité : c’est évidemment en tant qu’elle est le choix singulier d’un sujet par lui-même (fût-ce pour la réalisation de l’universel). Mais c’est à un second titre que l’éthique kierkegaardienne, s’appuyant sur la subjectivité, accède au concret, à l’existence, et au régne du qualitatif: c’est en tant que le devenir sujet implique, pour Kierkegaard “un intérêt absolu pour sa propre existence et sa béatitude éternelle” (dit-il dans Ou bien… ou bien…). Dans le même temps Kierkegaard exprime le vœu qu’on fasse la critique d une “époque qui ne croit pas à la joie”.

Ainsi, c’est non seulement comme critique de l’universel, mais encore comme doctrine du choix de la subjectivité par elle-même, que l’éthique kierkegaardienne est pleinement existentielle et concrète : non seulement par le choix responsable, c’est une existence singulière qui s’affirme comme sujet, mais encore ce sujet est existentiel par le contenu qualitatif de son choix, de sa visée, et de son être même : le sujet, lorsqu’il se fait pleinement sujet, se pose face à lui-même comme intéressé à sa propre existence d’une façon absolue, c’est-à-dire en tant que dans son choix il sera question de sa propre béatitude éternelle, de son ”salut et de sa délivrance”, fût-ce dans le risque, l’angoisse et le désespoir.

On voit les point décisifs : d’une part le sujet est réflexion et source de soi, et d’autre part il est comme une substance qualitative, un vécu intuitif qui, dans et par ses choix, risque sa béatitude infinie, quitte à penser que celui qui perd tout gagne tout.

C’est donc sur un registre existentiel et qualitatif, et non pas intellectuel et quantitatif que l’individu est “sa propre tache et sa propre possibilité” ) comme le reconnaîtront plus tard Jaspers d’abord et Sartre ensuite.

Ainsi, dans une sorte de circularité intérieure qui sera caractéristique de toute conception existentielle de la conscience, l’individu comme sujet est la fois l’origine et la finalité de sa propre activité créatrice, sa propre source et son propre résultat, pourvu seulement que, par une sorte de décision absolue et instantanée, il sache opérer le “saut qualitatif” de la responsabilité. Seul ce saut peut franchir les stades, et entrer dans le stade final qui est en réalité chez Kierkegaard non pas le stade religieux, mais le stade éthico-religieux en tant qu’il exprime la subjectivité comme existence, comme enjeu, et comme choix. Dans ce stade éthico-religieux, le “devoir” lui-même prend un autre sens que dans le formalisme autoritaire et luthérien de Kant. Pour Kierkegaard le “devoir” est en effet, non pas activité commune imposée par l’institution et la généralité mais cela qui m‘incombe a moi (on croirait entendre Sartre ou Levinas) comme tâche et comme responsabilité, comme “énergie de la conscience de moi-même”, et, on l’a vu, comme responsabilité à l’égard de moi-même. C’est dans cette perspective, que nous appellerions volontiers éthico-réflexive, que se dégagent et s’affirment à la fois “dépendance absolue” et la “liberté absolue” d’une personnalité qui ne s’est pas créée mais choisie.

L’individu éthique, c’est-à-dire le sujet concret n’est donc pas immédiat, bien qu’il soit qualitativement et substantiellement “intéressé” à sa propre existence. C’est que, ici, l’intérêt pour soi-même est absolu, total et déterminant, axé sur le risque entier d’acquérir ou de perdre la béatitude. Celle-ci, dans la perspective strictement religieuse, concerne bien sûr l’immortalité personnelle, et par conséquent la délivrance et le salut en un sens eschatologique. Mais, dans La Répétition, Constantin Constantius n’hésite pas a décrire, par la plume du “jeune homme”, une béatitude concrète, temporelle et lunaire. Les termes employés sont éloquents : euphorie, maximum vertigineux, félicité, satisfaction compléte, absence de pesanteur, délices de l’instant, “chaque pensée s’offrait et se présentait avec la solennité de la béatitude, […] à une heure précise j’étais au comble de cet état ot déja je pressentais la félicité suprême”. La subjectivité redoublée est donc toujours qualitativement et passionnément vécue, et cela dans la perspective de la joie suprême, même lorsqu’il s’agit de l’individu érotique et esthétique, c’est-à-dire du poète. Le mouvement de la conscience est ici à son comble : ce qui caractérise la sensibilité esthétique n’est donc pas une quelconque abstraction (celle-ci se trouve chez le Séducteur cynique et froid, ou chez le pseudonyme Constantin Constantius), mais son caractères éphémère, multiple et instable: le texte que nous citions plus haut se poursuit par l’évocation d’un grain de poussière dans l’œil puis par phrase : “quand tout à coup […] je ne sais, mais ce que je sais, est qu’au même instant je fus précipité dans un abîme de désespoir”.

Laissons de côté la question spécifique de la béatitude et du désespoir comme climat religieux kierkegaardien ; nous reviendrons sur ce point, avons-nous dit. Ce qui importe ici cest l’étendue du domaine concret de la subjectivité : celle-ci n’est ni principe de connaissance, ni norme morale du devoir, mais réflexion sur soi et choix de soi-même en tant que passion qualitativement vécue a extrême. Passion et réflexion ne sont pas dissociables, et c’est cette synthèse paradoxale qui, au seuil de la modernité, définit précisément le sujet, et inaugure la nouvelle réflexion sur le sujet. En opérant des scissions et des distorsions entre “réflexion” et “passion”, la modernité post-kierkegaardienne régressera bien souvent à un stade pré-kierkegaardien.

Kierkegaard affirme explicitement dans Ou bien… ou bien… que cette “réflexion sur soi-même” est aussi “action”, “commencement” et que, ainsi, le moi est “fécondé par lui-même”.

Ainsi le sujet est non seulement réflexion, et passion, mais encore activité, commencement, instauration de soi-même. La liberté, comme le sujet, est toujours à la fois singulière, créatrice, et qualitative.

En tant que telle la liberté est existence c’est-adire, on l’a vu, exigence éthique de se faire et de se reconnaitre comme subjectivité existante. Ainsi l’affirmation centrale du Post-Scriptum, selon laquelle “la vérité est la subjectivité”. une affirmation sceptique, ni une affirmation statique et contemplative. Elle exprime bien au contraire un dynamisme foncier qui est celui de la liberté, et que traduisent aussi bien le terme de “exigence” que celui de “effort” : en tant que dynamisme “l’existence” et “l’exister” sont pour Kierkegaard un “effort” et un “intérêt“ (interesse). Cet effort est “pathétique” parce qu’il est dirigé vers l’infini (la béatitude infinie visée et risquée par la subjectivité) mais également “comique“ parce que l’effort est une contradiction interne, pense Kierkegaard.

Dans l’existence singulière, le qualitatif (comme béatitude, désespoir, pathétique, comique) et le réflexif (comme répétition, redoublement, commencement et décision) sont donc certes indissociables mais dans la forme de la contradiction et non, selon Kierkegaard, dans la forme de l’harmonie. Le penseur subjectif exprime cette idée en disant que l’existence est paradoxe. La subjectivité existante, comme effort et singularité, est en effet constituée, affirme l’auteur, par la synthèse paradoxale entre l’existence et la pensée, et entre l’éternité et le devenir. Le sujet n’est pas le support de la connaissance abstraite, mais l’expression de la réflexion et de la pensée : à ce titre, pourtant, il ne serait pas en mesure de connaître ou de penser sa propre singularité qualitative et existentielle. De même, l’enjeu absolu que le sujet assigne à sa propre existence l’ordonne à l’éternité, mais c’est dans le temps et le devenir qu’il existe, dans histoire qu’il doit se situer par rapport à ce qui est à la fois historique et non historique, la passion du Christ.

Le paradoxe est la contradiction existentielle. Non pas la contradiction intellectuelle qu’une médiation saurait intégrer et dépasser logiquement, mais la contradiction passionnellement vécue dans le déchirement ou l’angoisse, et radicalement assumée, voulue; choisie par la subjectivité responsable. C’est par et dans le paradoxe que la subjectivité se fait elle-même par elle-même subjectivité existante, c’est-à-dire sujet et passion de “l’esprit”.

Le sujet comme existence et singularité est donc nécessairement passion et souffrance puisqu’il est paradoxalement parcouru de tensions et de contradictions voulues, suscitées par le propre intérêt absolu de l’existence pour elle-même, par le souci même de la béatitude que le sujet s’assigne à lui-même comme le but le plus élevé. Le saut qualitatif, qui n’a plus rien à voir avec la connaissance sub specie aeterni, est en fait le choix de la souftrance impliquée dans l’acte même de la foi, dans le choix même de la foi chrétienne.

Quelle peut être, dans ces conditions, la tâche du penseur subjectif ?

On l’a vu, elle est essentiellement lui-même. Cependant, dans la mesure où le choix de soi-même peut aussi consister à instaurer l’universel (non pas certes le “devoir”), la tâche du penseur subjectif est de s’adresser aux autres hommes, c’est-à-dire de communiquer son expérience, ses analyses conceptuelles, ses “hypothèses psychologiques”. La responsabilité du penseur subjectif est celle de son devenir écrivain : en cela réside pour lui sa “conscience a la seconde puissance”, sa tâche et sa finalité.

C’est d’une façon existentielle, c’est-à-dire qualitative, passionnée, et réflexive que Kierkegaard rencontre le problème de la relation entre la méthode et la doctrine : en s’interrogeant sur le comment (art et la manière de dire l’inouï, la subjectivité exceptionnelle, la passion paradoxale, le non intellectualisable) Kierkegaard répond en fonction du quoi (le contenu existentiel précisément). Sa réponse est a la fois explicitement affirmée et indirectement illustrée : la communication des enjeux absolus ne saurait être qu’indirecte. De là découle la forme partois esthétique (poétique et fictive), toujours indirecte, comme pseudonymie, cest-a-dire description des diverses attitudes “psychologiques” possibles à l’égard d’un problème, attitudes soutenues par des personnages concrets, littérairement campés, et non symbolisées par des concepts abstraits, thèse, antithèse, synthèse [1, 2, 3, comme dit cruellement l’auteur] : “Au point de vue psychologique et esthétique j’ai voulu décrire et mettre en évidence, au sens grec [philosophie conceptualiste] j’ai voulu faire naître le concept dans l’individualité et la situation, en train de sélaborer a travers toutes sortes de méprises“. C’est aussi à travers l’humour ou l’ironie, le pathétique ou le sérieux, l’analyse ou la polémique, que se transmettra donc le noyau substantiel dont le penseur subjectif est nom pas le médiateur, mais le porteur existentiel.


Ici vont commencer à apparaître quelques graves difficultés, et qui ne seront pas levées par nous au nom d’un quelconque savoir absolu ou en vertu de l’autorité d’un quelconque Monsieur le Professeur, qui serait très averti des médiations en ce qui concere l’historico-mondial.

Donc, le penseur subjectif doit utiliser la communication indirecte pour dire et transmettre quoi ? Le sujet, la répétition, le christianisme véritable.

N’est-ce pas affirmer dès lors une bien étrange doctrine ?

En effet, si le sujet est réflexion et choix, pourquoi ne peut-il réfléchir sa réflexion ? Pourquoi ne peut-il pas directement communiquer la réflexion à un autre être qui est également réflexion?

C’est sans doute parce que cette « réflexion » est passion, paradoxe et foi. Mais comment cela est-il possible? Comment une réflexion est-elle incapable de dire la passion qui la constitue? C’est, dira le penseur subjectif, que cette passion est la foi chrétienne, « la pensée en vertu de l’absurde« .

Mais comment cette foi peut-elle être l’option d’une réflexion? Quel est le rapport véritable de la réflexion à la béatitude éternelle, c’est-à-dire ici, a la croyance et à la foi ?

Il semble donc, en cette première analyse critique, que l’impossibilité de la communication directe, affirmée par le penseur subjectif, exprime en réalité les difficultés inhérentes à la doctrine même du sujet, c’est-à-dire à son intériorité. Ce qui ne semble pas pouvoir se communiquer, c’est, dans l’immanence du sujet, la structure réflexive de la conscience (et aussi de la responsabilité comme choix) ainsi que la structure fiduciaire de la foi. En fait, la foi résulte d’un saut qualitatif qui s’ordonne à une transcendance, tandis que la réflexion exprime un dédoublement, une “seconde puissance de la conscience » qui ne peuvent que s’inscrire dans l’immanence. Et c’est cette incommunicabilité interne (que Kierkegaard appelle contradiction ou paradoxe) qui est transposée à l’extérieur comme incommunicabilité directe.

Mais comment un auditeur refusant la démarche de la foi, entendrait-il mieux le message indirect, que le message direct? La possibilité de la communication indirecte suppose a priori que les interlocuteurs se situent dans le même univers de

signes ou d’expériences, et cette affirmation suppose donc résolu à l’avance le problème de communication que le style indirect de la philosophie croyait avoir été seul à résoudre. Les parables ne parlent de Dieu qu’à ceux qui ont déjà la foi, et qui l’ont donc déjà posée.

De même, dans l’immanence du sujet, l’accord et la communication entre l’immanence réflexive et la transcendance passionnelle (ou foi) ne sont possibles que par un saut qualitatif, c’est-à-dire précisément par un acte de foi: celui-ci a donc déjà résolu à l’avance le problème interne de la cohérence du sujet, paradoxale en réalité et toujours aussi contradictoire. Ce m’est donc pas seulement le christianisme qui est un vécu existentiel en vertu de l’absurde, c’est le sujet lui-même : il affirme et ne comprend pas la réalité effective et pourtant impensable de son unité interne.

Mais que deviennent alors ces concepts et ces contenus sur lesquels Kierkegaard avait si judicieusement insisté la continuité du moi et du « lui-même », le soi comme identité, l’instant et le choix comme actes du sujet et comme création?

Et que peut donc bien avoir à faire un penseur, fût-il subjectif, si ce qu’il doit communiquer est l’impensable ? En fait, on voit bien que la communication indirecte est une solution en trompe-l’œil, une sorte de « tromperie » comme dirait Kierkegaard lui-même. Car ce qui ne peut être communiqué directement ne put l’être indirectement: le faire croire est une simple plaisanterie destinée à se moquer de la difficulté, et à ne pas avouer que, directement ou indirectement, une foi non partagée ne peut être transmise.

On voit toute la portée de ce fait : parce que la communication indirecte est la méthode même de la transmission de la philosophie chrétienne existentielle, c’est la validité même de la doctrine tout entière qui est mise en cause par la circularité et l’immobilisme de cette communication indirecte.

Cette circularité, cette obscurité de la méthode indirecte, auront cependant pour nous un intérêt primordial c’est de nous inciter à déceler d’abord d’autres obscurités doctrinales et à opérer ensuite une critique de quelques difficultés essentielles du système kierkegaardien. Nous serons conduit finalement à mettre en évidence une pétition de principe si grave qu’elle éclairera le fait que la pensée de Kierkegaard, malgré sa fécondité, n’aura pas trouvé de disciple authentique: à la fois intégralement fidèle, et pleinement créateur.

b) Quelques obscurités de la doctrine.

La doctrine des stades existentiels est à la fois l’une des plus connues et l’une des plus obscures parmi toutes celles qui forment ensemble ce qu’il faut bien appeler un Système. L’obscurité réside d’abord dans le propos même de Kierkegaard en ce qui concerne chacun des stades. Quelle est la signification de son attitude à l’égard du stade esthétique?

Elle est d’abord une attitude de rejet et de condamnation puisque ce stade de la sensualité ne saurait permettre d’accéder à la « répétition » véritable ni à la béatitude éternelle. L’éphémère et l’angoisse caractérisent en outre ce stade érotique.

Pourtant une ambiguïté apparaît si l’on songe au lien établi entre l’érotisme et la musique de Mozart, notamment celle du Don Juan. Tout le 2e chapitre de la 1ère Partie de Ou bien. .. ou bien… est consacré aux “étapes érotiques spontanées » c’està-dire à « l’érotisme musical ». On connaît l’admiration sans limites de Kierkegaard pour Mozart, on connaît aussi sa thèse selon laquelle le matériau de cette musique mozartienne est « la sensualité érotico-géniale« , tandis que l’objet général de la musique est la « sensualité érotico-géniale« . Comment ne pas lire toutes ces pages sans ressentir la joie (fût-elle esthétique) avec laquelle Kierkegaard se consacre à ses analyses et à ses descriptions, lui qui n’est pas musicologue ? La condamnation de la sensualité s’accompagne visiblement d’une sorte d’adhésion jubilatoire à cette sensualité : la contradition est ici une ambivalence sur le plan des options de Kierkegaard, et une ambiguïté sur le plan de son exposition réflexive. C’est cette ambiguité qui forme pour nous obscurité.

Le voudrait-on, qu’il ne serait pas possible d’affirmer que la musique, aux yeux de Kierkegaard, opère une transmutation ou une transfiguration de la sensualité : Kierkegaard soutient en effet très explicitement que les différents stades érotiques représentés par les divers personages mozartiens ne sont pas des étapes sur le chemin de la conscience mais les diverses figures de la spontanéité. Les Noces de Figaro, La Flûte enchantée, et le Don Juan ne décrivent que les diverse étapes d’une même spontanéité et « la dernière des étapes elle-même n’est pas encore arrivée à l’état de conscience« . Ainsi la sensualité empirique est la même que la sensualité musicale : toutes deux sont spontanées. Mais tandis que « Le Journal du Séducteur” marque la condamnation par l’esprit, toutes les analyses musicales expriment comme une fascination et une adhésion à l’égard du domaine érotique.

L’ambiguïté de Kierkegaard est d’ailleurs à la fois voulue et surdéterminée. Car l’auteur de toutes ces analyses érotiques ou musicales est Victor Eremita et non pas Sören Kierkegaard. Fût-il raturé, un pseudonyme reste significatif. Et le choix même du pseudonyme est porteur de sens : un ermite ne fréquente certes pas le monde, et ne jouit pas de Mozart, mais il ne se marie pas non plus, comme l’auteur du manuscrit B, le Conseiller Wilhelm. Aussi est-on dans l’incapacité absolue de dire si l’auteur (Kierkegaard) du pseudonyme (Victor Eremita), lui-même auteur fictif des manuscrits A et B, d’ailleurs opposés, partage ou ne partage pas, à propos de l’érotisme, la jubilation mozartienne, ou l’ascétisme luthérien. L’ambiguité et donc l’obscurité de l’attitude de Kierkegaard redoublent ici à l’évocation de la jeunesse de Kierkegaard : elle est franchement érotico-sensuelle, on le sait, et Régine Olsen n’a jamais été, malgré les pieuses affirmations de Kierkegaard, son premier amour. En outre, Kierkegaard s’est consacré à la critique esthétique, littéraire et musicale de 1834 à 1848, bien avant la période des grandes œuvres de 1843 et 1844. D’ailleurs, à propos de l’ouverture du Don Juan, et du jeu des musiciens, Kierkegaard écrit “Comprennent-ils eux-mêmes ce qu’ils jouent ?… Savez-vous que ces tons renferment toutes les merveilles du monde? ». Adhésion et émerveillement marquent donc autant l’attitude de Kieregard à l’égard de la sphère érotique (sphère relative, on le sait, non pas à la perversion sexuelle mais à l’amour comme sensualité et comme esprit) que la réprobation éthique et la culpabilité religieuse.

L’obscurité s’épaissit quand on se réfère au concept de désir. Il est décrit parfois comme l’impulsion sur laquelle le sujet éthique doit exercer son empire, et comme le mouvement qui porte l’individu vers un « idéal » (chaque art, par exemple ayant son idéal : le corps humain parfait pour la sculpture, l’amour dans sa richesse pour la musique).

Kierkegaard identifie en fait sensualité et désir. Mais la conception qu’il se fait de cette réalité reste obscure ou même confuse puisque le désir est parfois identifié à la nature et à l’immédiat, tandis qu’il est relié en d’autres pages à ‘esprit : « le christianisme a introduit la sensualité dans le monde [..] puisque c’est la sensualité qui doit être niée, elle n’apparaît bien et elle n’est bien posée que par l’acte qui l’exclut – par l’antithèse positive« . C’est le christianisme qui a posé la la sensualité, parce que c’est lui « qui a chassé et exclu la sensualité du monde« . Ainsi le désir est à la fois nié et posé, aussi bien par le christianisme que par Kierkegaard. Ne cherchons pas ici quelle est l’origine existentielle (en Kierkegaard) de cette ambivalence : insistons seulement sur le fait qu’une telle ambivalence existe, et que, au niveau de l’analyse conceptuelle de l’amour, de la sensualité, du désir, et de l’esprit, elle entraîne obscurité et confusion, approximation, et incertitude. Non seulement on ignore ce qu’est le choix de Kierkegaard à propos de ce stade érotique, mais encore on ignore le véritable contenu de ce stade et la véritable signification de l’amour humain pour Kierkegaard : péché ou jubilation ? vécu ou littérature? parole ou musique?

Si la sensualité (c’est-à-dire le désir charnel) est posé par le christianisme en tant qu’il l’exclut, elle est réduite à la transgression mais la sexualité se réduit-elle au “péché » ? L’interdit donne-t-il le contenu du vécu érotique, par exemple chez les personnages de Mozart ? L’interdit est-il le sens principal du personage Faust ?

Et si l’interdit entraîne la culpabilité quelle est la différence entre la culpabilité érotique et la culpabilité à l’égard de Dieu, dont traite la 3e Partie de Ou bien… ou bien… , « Ultimatum »? Le christianisme (et par conséquent la délivrance promise comme béatitude infinie) ne serait-il pour Kierkegaard qu’une doctrine de l’interdit sexuel ? L’éternité n’y est-elle promise qu’aux ascètes?

La confusion qui sous-tend toutes ces obscurités est, nous semble-t-il, celle-ci : alors qu’en décrivant le stade érotique, Kierkegaard prétend décrire « l’immédiat » et « la spontanéité », il introduit une dimension éthique (et même religieuse) dans son analyse, il mêle en fait les domaines érotique et éthique, laissant dans la confusion ces deux concepts : la culpabilité est-elle éthique ou sexuelle ? La culpabilité est-elle spontanée ou réflexive ? Si le “péché » n’est pas la nature, comment un érotisme coupable serait-il spontané (comme l’affirme sans cesse Kierkegaard) ? Mais si la culpabilité et l’érotisme sont réflexifs, pourquoi n’entrent-ils pas d’emblée dans la sphère éthique?

Toutes ces confusions, volontaires ou involontaires, trompeuses ou innocentes, résultent de la confusion primordiale entre le stade érotique comme spontanéité, et le stade éthique comme réflexion, ou, en termes plus généraux, entre l’amour empirique et la morale universaliste et chrétienne. L’érotisme est déjà décrit en termes moraux par Kierkegaard, et l’éthique est encore décrite en termes de sexualité élémentaire et déjà décrite en termes religieux. Nous reviendrons plus loin sur les problèmes posés par l’itinéraire et le passage d’un stade à l’autre. Ici, insistons sur les confusions conceptuelles.

Elles ne concernent pas seulement la nature de l’érotisme, et la nature des relations qu’il entretient avec l’éthique : elles concernent aussi le stade éthique en lui-même : le sujet éthique n’est pas mieux cerné par Kierkegaard que le sujet du désir.

Nous avons rappelé que la sphère éthique ne se réduit pas, pour Kierkegaard, à la question de l’universel, qui serait incarné par l’institution du mariage. Le « sérieux éthique » est aussi le domaine du choix de soi-même, et de la responsabilité à l’égard de soi-même. Le sujet est alors défini comme choix, c’est-à-dire liberté : le sujet est donc éthique en tant qu’il est la liberté responsable et la source de la naissance à soi.

Ne peut-on pas dire, dans ces conditions, que la confusion entre l’érotique et l’éthique, qui se produit à l’évidence quand la morale est définie comme philosophie du mariage, ne se produit plus dans le second cas, où la morale (l’éthique) est définie comme l’activité du sujet en tant que choix et liberté ?

Certes. Mais c’est alors une autre confusion qui surgit : la confusion entre l’éthique et le religieux, entre la morale et la religion. En effet, le sujet libre comme choix ne devient, on s’en souvient, une subjectivité existentielle, que s’il devient absolument intéressé à sa propre existence, c’est-à-dire à sa béatitude infinie. Le sujet n’est éthique, et par conséquent responsable de lui-même, que si, intéressé à sa béatitude infinie, il opère le saut qualitatif de la liberté, c’est-à-dire très précisément (pour Kierkegaard) le choix de l’immortalité comme enjeu de sa vie. Et l’enjeu, immortalité et béatitude infinie, est risqué sur la croyance en la divinité du Christ.

La confusion (on dira « la dialectique » pour masquer la difficulté) est implicitement admise par Kierkegaard lui-même, puisqu’il parle de stade « éthico-religieux ». Elle reste une confusion, une obscurité quant à la spécificité du stade éthique. En fait, parce qu’il assigne au choix de soi-même un contenu et un sens transcendants, Kierkegaard est dans l’incapacité d’isoler un sujet éthique qui serait exclusivement défini par la capacité de choisir. Cette dernière définition qui conviendrait au pour-soi sartrien, ne convient pas à la subjectivité existentielle puisque le « sérieux éthique » est par définition rattaché à la béatitude infinie, seul le christianisme pouvant garantir cette béatitude.

La situation devient dès lors assez étrange : le stade érotique opérait une confusion entre l’érotique et l’éthique, mais cette éthique était déjà religieuse ; et le stade éthique opère une confusion entre la morale et la religion, en insistant seulement sur le support vivant de tous ces stades, à savoir : le sujet individuel existant. Mais on découvre derrière cette double confusion (entre sexualité et morale, et entre morale et religion) la vérité subjective que Kierkegaard veut mettre en place : l’individu existentiel doit être un chrétien, et un chrétien véritable.

Nous reviendrons plus loin, dans la conclusion de cette critique, sur le rôle exact de la foi dans l’ouvre de Kierkegaard, et sur la modalité de son fonctionnement.

Auparavant nous voudrions mettre en évidence une autre obscurité, qui prend plus nettement la forme de l’arbitraire : il s’agit de la théorie des stades considérée dans son ensemble, c’est-à-dire comme itinéraire (Etapes sur le Chemin de la Vie). L’obscurité attachée à chacun des stades se communique à l’ensemble de la démarche : on ne sait pas très bien si Kierkegaard assume l’idée d’une sorte de simultanéité relative des stades ou s’il privilegie l’idée d’une spécificité de chacun d’eux? On ne sait s’il est clairement conscient du fait qu’il décrit un itinéraire chrétien, et chrétien du début à la fin du parcours, ou s’il pense décrire (comme il l’affirme souvent) un devenir chrétien, le devenir d’un sujet qui se fait progressivement chrétien. La différence est considérable. Dans le premier cas, Kierkegaard est un chrétien de part en part, et dans le second cas, un écrivain poète et philosophe qui se choisit chrétien. Malgré la revendication de cette dernière situation, notamment par l’idée réitérée du devenir chrétien et de l’approfondissement de l’intériorité, Kierkegaard réalise en fait plutôt la première situation, celle d’un écrivain incapable de réfléchir en dehors de sa confession, et qui peut tout au plus travailler à l’amélioration et au renouvellement de cette confession.

Dans cette perspective, la théorie des stades se révèle dans tout son arbitraire: elle présuppose un seul schéma possible d’évolution existentielle, avec une hiérarchisation unique des seules trois possibilités fondamentales : la jouissance érotique, la responsabilité éthique, et la passion religieuse.

Mais l’arbitraire des stades, manifesté par la confusion des concepts relatifs à ces stades, manifeste à son tour une étroitesse contingente dans la détermination de chacun des stades, dans le nombre des stades possibles, et dans le sens du passage d’un stade à l’autre. Pourquoi le stade érotique serait-il limité et réduit à la jouissance sexuelle? Ou bien (ce qui est fort différent) pourquoi l’amour serait-il réduit au “pathos poétique » comme il est dit dans le Post-Scriptum ?Pourquoi le stade éthique serait-il réduit à n’être que le règne de la responsabilité, institutionnelle ou subjective? Pourquoi le stade religieux serait-il le seul « infini », et réduit à n’être que le religieux chrétien ? Pourquoi le religieux serait-il exclusivement défini par l’angoisse et la culpabilité? Toutes ces limitations arbitraires ne sont pas des déterminations enrichissantes, mais des options exclusives qui manifestent un choix originel qu’il faut bien dire dogmatique.

Certes Constantin Constantius répondrait par exemple que le sens du passage d’un stade à l’autre, ainsi que le privilège accordé au stade religieux, ne sont pas arbitraires mais appuyés sur le fait qu’en chacun des stades la répétition est plus ou moins bien effectuée, plus ou moins véritable : ce n’est que comme répétition dans l’éternité que la répétition trouverait son plein achèvement et sa pleine réalisation.

Mais ici l’obscurité redouble : qui pourra garantir que la référence au Christ est une authentique reprise existentielle et non pas une imitation culturelle? L’angoisse n’est-elle pas inscrite dans les Psaumes, relus par le christianisme? Ou dans le Livre de Job ? Le paradoxe de l’absurde n’est-il pas introduit par saint Augustin ? Et pourquoi l’expérience de la beauté et de la plénitude du monde ne permettrait-elle pas une expérience de renaissance qui ne dépendrait pas d’une « poussière dans l’œil » comme l’affirme La Répétition? Les véritables conditions de cette expérience se réduisent-elles à la foi chrétienne? Tous les non-chrétiens, situés hors de l’Eglise, seraient-ils donc, comme païens post-christiques, privés du salut et de la délivrance, c’est-à-dire de la renaissance et du recommencement ? Et comment établir, sans confusion possible, une distinction entre la répétition doloriste de l’expérience du Christ, et l’image fantastique d’une incarnation réelle, individuelle et substantielle d’un Dieu infini dans la finitude du monde et de l’histoire?

On le voit, toutes ces questions mettent en cause la cohérence et la validité de la doctrine dans son ensemble. Elles appellent un examen plus approfondi de cet ensemble, mais nous nous bornerons à mettre en évidence un petit nombre de difficultés (et non plus seulement d’obscurités), dans la mesure où elles sont liées à la théorie du sujet.

c) Deux difficultés fondamentales.

La doctrine même de la réflexion, chez Kierkegaard, implique d’ailleurs l’une des difficultés les plus graves, et, en outre, sa portée dépasse le cadre de la philosophie du penseur danois.

Comment la pensée de l’existence est-elle possible ? On sait que Kierkegaard oppose d’abord le domaine de la vie spontanée, et celui de la réflexion. Mais sa doctrine de la spontanéité est telle qu’elle rend difficilement concevable le passage à la réflexion : pour Kierkegaard, on l’a vu, l’étape érotique notamment dans sa figure principale qui, audelà du pur immédiat, est celle de la poésie et de la musique, exclut « la conscience ». Les personnages mozartiens, on l’a vu, ne scandent pas, pour Kierkegaard, une progression de la conscience, mais une simultanéité de « l’érotisme spontané », fût-ce sous la forme de « la génialité érotico-sensuelle » Comment dans ces conditions pourrait s’opérer un passage à la conscience ?

Comment, par exemple, le jeune homme de La Répétition, simple fiction poétique destinée à la communication indirecte, peut-il passer « à la seconde puissance de la conscience” ? Comment d’une facon plus générale, peut-on passer d’un stade de la spontanéité a un stade de la réflexion (éthique, par exemple)? La réponse de Kierkegaard est connue: les passages s’opèrent par sauts qualitatifs instantanés, et non par médiation spéculative, interne à la réflexion, au concept, ou au sujet.

Mais cette réponse implique d’abord des contradictions dans la définition des stades on vient de voir que le stade érotique est à la fois sans « conscience » (chez Mozart) et susceptible de conscience (dans La Répétition). De même, le stade éthique implique conscience, réflexion et généralité, en tant qu’il se rapporte au mariage, mais aussi singularite existentielle, unicité et exception, en tant qu’il suppose le choix du sujet par lui-même, et le saut qualitatif qui le sort du premier stade.

Le sujet érotique est à la fois spontanéité non réfléchie et possibilité de conscience (l’esthétique, l’art, le poète décrivent « l’idéalité de la possibilité ») en même temps que possibilité du saut réflexif. De même le sujet éthique est saut et singularité existentielle non spéculative, et réflexion générale sur l’institution et l’historicité.

Comment ces dimensions contraires peuvent-elles résider dans des sujets dont on a d’abord affirmé la spécificité exclusive. Si l’érotique est l’immédiat, comment peut-il devenir conscience ? Si l’éthique est le réflexif, comment peut-il devenir singularité existentielle non pensable ?

L’obscurité et l’ambiguité des affirmations kierkegaardiennes relatives à la conscience et à la réflexion font donc apparaître la contradiction majeure de la doctrine : si la spontanéité est l’immédiat hors conscience, elle ne peut passer à la réflexion, et si la vie éthique est réflexion et conscience seconde elle ne peut être la singularité exceptionnelle, et ne peut pas non plus devenir la passion paradoxale du vrai chrétien. Les définitions exclusives de chaque stade rendaient déjà problématique les passages de l’un à l’autre de ces stades. Maintenant ce sont les descriptions contradictoires du sujet comme spontanéité sans réflexion (et, contradictoirement, comme spontanéité avec conscience) ou bien comme réflexion universelle (et, contradictoirement, comme singularité exceptionnelle, ou passion paradoxale) qui rendent arbitraire la dialectique qualitative, c’est-à-dire la doctrine du saut qualitatif.

Obscurités et contradictions dans la théorie du sujet, à propos de la réflexion, bloquent donc le système, qui finit par se déployer dans une perspective exclusivement religieuse. Et les problèmes restent entiers comment décrire (esthétiquement ou réflexivement, ou religieusement) l’unicité existentielle, si celle-ci exclut la possibilité de la conceptualisation et de la réflexion? Comment communiquer au lecteur (directement ou indirectement) l’idée d’une singularité existentielle si l’on n’affirme pas en même temps une sorte de figure universelle de la conscience humaine, une expérience de la singularité du moi relativement semblable en l’autre qui, en outre, doit pouvoir entendre et comprendre le langage de la singularité, et l’expression de ma singularité?

En fait, c’est tout l’œuvre de Kierkegaard qui, sur ce point, est contradictoire (et non pas simplement paradoxale d’une façon passionnelle). En effet, Kierkegaard affirme à la fois l’impossibilité de penser la subjectivité, et la possibilité de penser cette subjectivité en décrivant les “catégories existentielles » qui la constituent. Il affirme l’impossibilité de connaître le sujet, et il nous offre une connaissance de ce sujet.

Comment est-ce possible ?

Il nous semble que la difficulté provient d’une absence de rigueur dans les diverses descriptions du sujet comme conscience et réflexion. Kierkegaard n’utilise que les termes conscience et réflexion pour décrire ce qu’il appelle « la seconde puissance ». Il dit aussi redoublement, ou répétition. Mais tous ces termes, on l’a vu, sont employés pour décrire tous les niveaux, ou toutes les étapes de la vie du sujet. L’immédiat est susceptible de « conscience », mais l’érotique immédiat spontané n’est pas la conscience. L’érotique spontané s’exprime par un pseudonyme (Victor Eremita) mais un pseudonyme est un dédoublement, une réflexion. D’ailleurs, la communication indirecte est réflexive, qu’elle soit pseudonymique, ou poétique, ou musicale : or elle exprime la spontanéité non réflexive (qui pourtant est aussi « esprit », la sensualité est posée-niée par l’esprit). Ces confusions, on le voit, tiennent à une doctrine en fait incertaine de la réflexion et du sujet. Kierkegaard est à la fois sensible à l’expérience vécue non « réfléchie » non spéculative, non réduite en formule, et à la présence constante du dédoublement de la conscience, à chaque stade de son existence. Si l’on se borne à nommer paradoxe ou ambiguïté la coexistence de ces deux perspectives, sans rendre compte de la possibilité de cette co-existence par une doctrine plus approfondie du sujet, alors on se borne à faire passer un problème pour une solution.

C’est dire que la doctrine de Kierkegaard pose surtout un problème dans une lumière extrêmement vive pour nous si l’on refuse l’emprise d’un système abstrait sur l’existence singulière du sujet, mais si, dans le même temps, on ne se réduit pas soi-même au silence de la singularité, il est indispensable de rendre compte à la fois du désir de communique une vérité transindividuelle, et de la possibilité même de cette réflexion transindividuelle sur l’individu. On a bien le sentiment que Kierkegaard élude ce problème, en se bornant à mettre en lumière l’opposition de l’existence et de la généralité. Seule une doctrine de la réflexion qui ne se serait pas bornée à l’affirmation du redoublement répétitif aurait été en mesure d’apporter un début de solution.


Ajoutons quelques remarques sur les difficultés de l’idée de réflexion chez Kierkegaard. Quelle est l’instance de la conscience qui intervient dans la lecture des textes dits saints qui « fondent » la foi chrétienne ? Est-ce une lecture immédiate et directe, littérale ? Mais peu de choses sont dites dans les Evangiles sur le contexte historique de l’histoire du Christ : à quel niveau le lecteur a-t-il « réfléchi » le texte ? Quelle est le statut de sa réflexion? Poétique, théologique, historique, existentielle? Dans tous ces cas, qu’il faudrait distinguer, un savoir réflexif n’intervient-il pas ? Ce savoir est-il imitation, redoublement, ou répétition? Quel est, en chaque cas, le statut de la réflexion qui définit l’attitude correspondante? Quelle est la réflexion, qui, dans la foi, transforme le savoir en foi ? Mais comment un savor historique peut-il cesser d’être une réflexion pour devenir une croyance? Que doit être un sujet humain pour être en mesure d’opérer, de distinguer et d’assumer toutes les activités réflexives qui marquent le passage de la jouissance érotique à la passion religieuse chrétienne? A l’évidence, Kierkegaard ne traite aucune de ces questions, se bornant à dire « paradoxe » quand il y absurdité, et subjectivité quand il y a existence. Mais le statut véritable de la réflexion, qui pourrait seul étayer valablement une théorie du sujet, reste obscur et confus, et cela pour des raisons à la fois lexicales et doctrinales. Tous les termes sont utilisés à tous les stades, mais, bien que les stades soient distingués, les termes ne le sont pas et cette étroitesse linguistique provient d’une limitation doctrinale : Kierkegaard se borne à opposer spontanéité et conscience (ou réflexion ou redoublement, ou répétition) c’est-à-dire en fait, et explicitement: nature et esprit.

Le bien et le mal, le démoniaque et le religieux sont immanents à l’esprit, et c’est le tout de cet esprit (c’est-à-dire la réflexion, le dédoublement, la répétition et le saut) qui est transcendant à la nature. Voilà pourquoi les figures de la réflexion ne sont pas distinguées, et sont confusément utilisées les unes pour les autres, ou imbriquées les unes dans les autres. Elles sont toutes en fait, des figures de l’esprit, c’est-a-dire, pour Kierkegaard, des figures du péché.


Mais le péché pose par lui-même le problème de la liberté, et les difficultés soulevées par ce concept ne sont pas moindres que les difficultés attachées à la réflexion.

Pour Kierkegaard le péché, concept chrétien, est une donnée fondamentale à partir de laquelle s’organise toute sa réflexion. Nous y reviendrons à propos de la foi. Mais dès maintenant nous pouvons nous interroger sur son incidence sur la liberté. Dans la perspective kierkegaardienne, celle-ci semble être dans l’incapacité de choisir dans un autre contexte que celui du péché, et selon un acte principiel qui pose non pas déjà l’opposition du bien et du mal, mais l’opposition de l’innocence et de la culpabilité, celle-ci étant placée face au choix du bien ou du mal.

La contradiction réside d’abord dans le fait que la liberté est déjà déterminée à se poser dans une perspective peccative avant même d’avoir émergé comme possibilité pure. Elle est, selon une formule de Kierkegaard lui-même, totalement libre et totalement nécessaire, dès son apparition.

La contradiction réside en outre dans le fait que les contenus mêmes qui s’offrent à la liberté sont déjà prédéterminés: érotisme, moralité, religiosité. Le champ de la liberté est délimité à l’avance comme champ du péché, et jalonné, arpenté ensuite comme itinéraire chrétien en trois étapes. Pourquoi dans ces conditions parler de liberté?

La doctrine est d’autant plus incertaine, que la liberté comporte des statuts différents suivant le stade où elle s’exerce. Au premier niveau elle est la maîtrise et l’emprise sur « les désirs », l’apparition « de l’individu caché », la lutte contre l’immédiat et la nécessité. Mais au second niveau elle est devenir du sujet, Liberté pensante de la généralité », individu soumis à la Loi. Mais qu’a-t-elle fait de ses désirs? Au troisième niveau elle est la liberté absolue de la foi, la soumission à Dieu et aux Écritures, le « renoncement au désir » la reconnaissance de la faute et de la culpabilité. Mais qu’a-t-elle fait de sa réflexion?

Pourquoi parler encore de liberté alors qu’on assiste, par la pensée du péché et par le renoncement, a un dépouillement progressif de l’individu, et a une soumission toujours plus grande à la nécessité (comme péché affirmé et nature niée), à l’angoisse, et à la culpabilité

Et que devient en cet individu, la réflexion? Le recours à l’ironie et à l’humour est-il suffisant pour masquer l’emprise du pathétique et de la nécessité? Que devient la seconde puissance de la conscience, et la force du saut qualitatif dans le denier stade de la liberté?

Ce qui est en jeu, dirait Kierkegaard, est la béatitude infinie. Mais celle-ci a un contenu pré-déterminé : elle est l’immortalité accordée au chrétien qui, dans l’angoisse et la culpabilité actuelle, croit en la vérité des Ecritures, et espère la béatitude et la plénitude risqué sur cette croyance improbable.

Non seulement la liberté n’est que le passage de la nécessité naturelle à la culpabilité métaphysique, mais encore elle n’a pas la possibilité d’imaginer ou de promouvoir d’autres contenus. Le sujet, dans son activité réflexive, et comme esprit, en est réduit à choisir contre la jouissance l’angoisse, contre l’innocence le péché, contre la nature le christianisme et son pathos. Mais que deviennent les puissances du sujet? Comment la réflexion se rapporte-t-elle à l’angoisse ? Comment la puissance de transcendance inhérente à ce sujet, s’exerce-t-elle en ce denier stade de la liberté?

En fait celle-ci apparaît bien comme « renoncement » et abdication, consentement à la faute et à l’angoisse dans l’espoir insensé de la « délivrance et du salut », dans l’attente immobile et ascétique de la béatitude infinie.

Mais pourquoi la liberté et le sujet seraient-ils forcément coupables ? Ne peut-on envisager d’autres contenus à la liberté singulière que les contenus pathétiques et tragiques du christianisme, repris dans une répétition plus immédiate et pathétique que réflexive et souveraine ?

On le voit, le lien et l’enchaînement des difficultés internes de la liberté, comme ceux des difficultés de la réflexion d’ailleurs, révèlent peu à peu le noyau actif et comme le foyer de l’ensemble de la doctrine kierkegaardienne : c’est le christianisme.

Il est temps maintenant d’examiner ce point en manière de synthèse et de mise en perspective.

d) Un postulat moteur et une pétition de principe.

A la lumière des remarques précédentes la doctrine apparaît en effet comme la simple mise en perspective du christianisme et comme la répétition originale et singulière, certes, d’une pensée déjà présente dans les Écritures, historiquement présente dans les Evangiles et, en tant qu’ils sont chrétiennement interprétés, dans les différents livres de ce que la chrétienté appelle l’Ancien Testament.

Comment se manifeste cette répétition du christianisme dans la perspective originale de Kierkegaard?

Si l’on considère l’ensemble de l’œuvre (mais ceci vaudrait plus manifestement encore pour l’ouvrage Ou bien… ou bien…) il semble que la démarche de Kierkegaard soit celle-ci : 1) critique de l’érotisme; 2) élévation à l’éthique ; 3) passage au religieux. Après toutes nos analyses nous pouvons affirmer que, en réalité, la véritable démarche de l’auteur est celle-ci: 1) affirmation immédiate de la validité du christianisme et de la perspective global comme perspective religieuse ; 2) critique de l’érotisme d’un point de vue chrétien 3) élévation à l’éthique par le mariage chrétien ; 4) passage au religieux par l’assomption du “paradoxe chrétien ».

C’est d’abord en effet sur la base d’un acte de foi (que nous appellerons postulat pour nous situer dans une perspective objective et non pas polémique) que Kierkegaard construit tout son système. La première œuvre de la grande époque kierkegaardienne est en effet Ou bien… ou bien… : elle commence par une description de l’érotique qui implique à la fois son futur dépassement et son actuel éclairage par le christianisme. On se souvient que, pour notre auteur, c’est le christianisme qui introduit la sensualité dans le monde en l’excluant par l’esprit. Bien que Victor Eremita prétende que le stade érotique est décrit par un manuscrit A trouvé dans un secrétaire, et que les contenus de la description sont ceux de l’érotisme en soi et comme tel, contenus qui forment un idéal que le manuscrit B combattra par la plume du Conseiller Wilhelm, il est clair que ces contenus sont ceux de l’érotisme tel qu’il est pensé et combattu d’abord par le christianisme lui-même. La sexualité amoureuse n’est réduite à la nature que par le christianisme. C’est encore le christianisme seul qui peut enfermer l’amour dans la sphère esthétique, et le réduire ainsi à à n’être qu’un objet de l’imagination et pour l’imagination. Le choix du Don Juan comme illustration majeure de l’érotisme, à côté des notations de Kierkegaard sur le démoniaque et avant sa description cynique du Séducteur, exprime en réalité un choix « stratégique » : l’œuvre de Mozart Da Ponte est déjà en elle-même une critique judéochrétienne (Da Ponte est un Juif) du libertinage tel que les monothéismes l’entendent, et Kierkegaard ne décrit l’érotisme qu’à travers les condamnations directes ou indirectes qu’il puise dans la culture chrétienne.

Mais pourquoi une jubilation érotique et amoureuse serait-elle condamnée par essence à l’éphémère, au cynisme et à l’angoisse Il n’en est ainsi que dans la perspective chrétienne postulée par Kierkegaard dès le commencement de son œuvre.

Le postulat chrétien est si présent dans l’ensemble de l’œuvre qu’il va en commander toute l’économie et toute la dynamique. Permettant d’éclairer rétro-activement l’ensemble des thèmes comme des conséquences d’une vision chrétienne, et non plus comme des données problématiques réelles antérieures que le christianisme sauverait ensuite de la ruine et de la déchéance, ce postulat reverse le sens même de l’œuvre en inversant l’ordre véritable des enchaînements. Pour le dire autrement, la mise en évidence du rôle moteur de la foi chrétienne, transforme en immense pétition de principe ce qui se présente come description existentielle originaire.

C’est en effet seulement parce que le christianisme est postulé d’abord, que l’érotisme peut être ensuite décrit comme il l’est par Victor Eremita. La religiosité chrétienne n’est pas le denier stade de l’itinéraire kierkegaardien : elle en est bien au contraire le premier, et c’est par elle en réalité que commence notre auteur, lui qui, d’ailleurs, finit également par elle.

Il en va de même pour tous les stades et pour toutes les catégories dites existentielles : elles ne sont que des catégories chrétiennes. Considérons par exemple la catégorie de la « Subjectivité« : la subjectivité est la vérité, dit Johannes Climacus dans le Post-Scriptum.

Nous avons dit l’importance objective de cette doctrine pour le problème qui nous occupe.

Mais si nous réintégrons cette affirmation dans son contexte kierkegaardien nous découvrons qu’elle fonctionne comme résultat et non comme commencement. D’une part cette affirmation est destinée à résoudre le problème historique du christianisme: comment peut-on fonder sa béatitude éternelle sur la foi en l’incarnation, rapportée par des textes anciens ? Ce problème est celui des Miettes, et il sera résolu dans le Post-Scriptum par la doctrine du sujet existentiel, du saut et du choix de l’éternité le problème, c’est-à-dire le christianisme, est premier, et l’affirmation de la subjectivité en découle comme un double résultat : comme indispensable instrument de démonstration et d’apologétique chrétienne (opposable également à la machine hégélienne), et comme découverte subséquente d’un contenu: la singularité existentielle non spéculative. Il y a donc bien pétition de principe : d’abord est affirmée la vérité du christianisme (qui devait pourtant être l’objet de la démonstration) et ensuite seulement la théorie de la subjectivité (qui se présente pourtant comme première, antérieure à Hegel et au « pathético-existentiel » du christianisme et du stade religieux).

Le fonctionnement de cette pétition de principe (poser d’abord sans preuve la vérité d’une doctrine et construire a posteriori les arguments et les descriptions qui la justifient en y conduisant) s’étend fort loin puisqu’il commande jusqu’aux contenus de la subjectivité existentielle et de ses « catégories ».

C’est ainsi que par le postulat chrétien (divinité éternelle d’un événement et d’une incarnation historiques), et pour la défense du christianisme, Kierkegaard décrit une subjectivité paradoxale : mais si l’on n’avait pas affirmé le christianisme d’abord, on n’aurait pas eu ensuite à décrire le sujet comme union contradictoire d’historicité et d’éternité métaphysique, d’éternité et d’instant, d’immanence et de transcendance absolue. C’est pour avoir posé d’abord le christianisme et par conséquent la validité métaphysique et existentielle (« intéressée absolument ») de la foi, que Kierkegaard est conduit ensuite à affirmer le caractère absurde d’une nécessaire et indispensable adhésion.

On peut d’ailleurs remarquer ici que la pétition de principe (c’est le christianisme postulé qui commande les descriptions qui le justifient) prend parfois une tournure émouvante dans sa simplicité et sa quasi-puérilité; tout se passe en effet comme si Kierkegaard défendait la doctrine suivante: pour mon bonheur éternel et ma béatitude infinie, j’ai besoin du christianisme, de sa passion, et de ses promesses transcendantes et éternitaires. Tout cela est absurde, mais j’en ai besoin : donc j’y crois.

C’est l’affirmation d’un désir passionnel (le désir de Dieu) qui se transforme en argumentation, et qui se présente sous la forme honorable : je crois parce que c’est absurde , alors qu’elle s’est formée et formulée implicitement comme le mouvement aveugle du désir qui dit j’en ai besoin, donc j’y crois.

Sans y insister, nous pourrions faire la même analyse à propos d’autres « catégories » dites existentielles. L’angoisse et la culpabilité, comme éléments constituants de la subjectivité, ne sont affirmées en réalité que parce qu’elles sont les conséquences (déjà établies dans les textes) d’une adhésion à la foi chrétienne. Ce n’est pas la subjectivité existentielle qui, dans sa réflexion et son redoublement, se découvrirait objectivement comme angoisse et culpabilité, et rencontrerait dès lors la valeur du christianisme, c’est l’inverse : c’est parce que le christianisme, c’est-à-dire la divinité du Christ, est d’abord postulée que Kierkegaard est amené à décrire la conscience comme paradoxe (de l’absurde), angoisse et culpabilité (du « libre » choix du péché).

A côté des « catégories » ce sont les « stades » qui résultent rétro-activement du postulat chrétien le stade esthétique, et l’immédiateté des désirs qu’il englobe n’est overt à la « résignation » et à l’angoisse que dans et par une perspective chrétienne ; l’éthique n’est l’ordre du mariage, qui est le lieu des devoirs universels, que dans une perspective chrétienne de même la religiosité n’est paradoxale et passionnée que dans cette même perspective chrétienne.

C’est enfin la répétition elle-même qui prend une nouvelle signification à la lumière de la pétition de principe que constitue tout dogmatisme. C’est seulement dans une perspective chrétienne que la ”répétition » peut accéder à l’éternité, et qu’elle reçoit la détermination qui est la sienne chez Kierkegaard : reprise, au stade religieux, de la passion du Christ, c’est-à-dire de sa foi et de son sacrifice, de sa foi dans la restitution du bien qu’il a perdu ici-bas ; de son sacrifice, c’est-à-dire de la perte provisoire de sa vie dans la souffrance et l’angoisse. C’est dire que la répétition kierkegaardienne comme restitution et entrée dans l’éternité par l’angoisse et la faute, n’est rien d’autre qu’une « Imitation de Jésus-Christ », comme on disait au Moyen Age. Et elle est, comme celle-ci, un texte finalement anonyme puisqu on ne sait pas vraiment si Kierkegaard assume et “existe » pleinement les expériences de ses pseudonymes. A travers la répétition décrite par Constantin Constantius, ou le paradoxe analysé par Johannes Climacus, ou la culpabilité non coupable soufferte par Victor Eremita, on ne sait pas si Sören Kierkegaard a retrouvé l’amour de Régine Olsen, soit dans ses textes, soit dans l’éternité, soit dans la réalité (denier cas improbable puisque le mariage de Régine se retourne chrétiennement contre Kierkegaard).

e) Résultats latéraux et tâches en suspens.

Malgré toutes ces réserves et quelle que soit l’intention apologétique de Kierkegaard, on ne saurait réduire son œuvre à une simple description phénoménologique et existentielle de la foi chrétienne.

Que Kierkegaard se soit voulu écrivain chrétien, aussi bien dans sa profession de foi directe que dans la stratégie discutable de son argumentation, c’est certain. Et une doctrine du sujet, aujourd’hui, ne saurait partir d’un postulat, quel qu’il soit.

Par contre il peut être utile à la réflexion de prendre en considération le fait suivant sans l’avoir directement recherché, et d’une façon pour ainsi dire involontaire et latérale, Kierkegaard a mis en place une doctrine telle, qu’elle peut constituer l’un des instruments nécessaires à l’élaboration d’une théorie de la subjectivité à la fois novatrice et fondée. En effet, si l’on dissocie l’origine ainsi que la finalité chrétiennes des analyses de Kierkegaard, de quelques-uns des résultats de cette analyse, on obtient un noyau de significations d’une nouveauté et d’une fécondité considérables. Que cette dissociation conceptuelle aille à l’encontre des intentions kierkegaardiennes, cela est certain mais c’est la grandeur de son œuvre et sa richesse même qui autorisent une lecture apparemment infidèle et cependant, croyons-nous, en résonance profonde avec la philosophie existentielle de Kierkegaard, celle qui peut-être est volontairement occultée par le penseur chrétien qui s’avance (d’ailleurs masqué) sur le devant de la scène.

Nous avons rappelé les contenus principaux de ce noyau de sens. Certains de ces contenus peuvent être libérés de la référence chrétienne sans perdre leur sens et leur consistance.

C’est ainsi que le sujet est d’abord existence, s’il sait transformer le tout de son existence par une visée absolue. Il est alors en mesure de reprendre et de recommencer sa vie à un second et à un troisième niveau. Dans cette perspective, la réflexion et le redoublement on une signification concrètes, puisqu’ils instaurent la naissance à soi. Ce mouvement, qui n’est ni logique ni spéculatif, est toujours à la fois singulier et passionné, unique et qualitatif, exceptionnel et extrême.

C’est que son contenu primordial est l’amour, qu’il s’agisse de l’érotisme comme jouissance, ou de l’intérêt absolu pour l’existence des sujets. Le dynamisme de cette subjectivité passionnée est celui de la liberté conçue comme choix relatif ou absolu, c’est-à-dire décision radicale dans la fulguration de l’instant et dans l’horizon de la permanence.

Le sujet existentiel, ici, est donc sensible au dédoublement qui le constitue, à la liberté qui l’anime, et à la plénitude qui le comblerait. Il a donc le sens de la joie, en même temps que le sens de l’intériorité.

C’est pourquoi il se situe finalement en dehors de l’histoire objective, et s’oppose passionnément à l’orthodoxie. L’enjeu de son existence se situe en dehors de l’institution traditionnelle, et cela à un point tel qu’il put apparaître comme un ferment subversif, à la façon de l’ironie socratique ou de l’éros platonicien, ou de la figure de Faust.


Ces contenus, devenus explicites grâce à un examen de l’œuvre de Kierkegaard, impliqués qu’ils sont dans cette œuvre, appellent cependant un nouveau travail : si on souhaite les libérer valablement de leur référence transcendante, et les saisir directement pour et par eux-mêmes indépendamment de toute stratégie justificatrice et de tout postulat originaire, il convient de les fonder.

C’est-à-dire qu’il convient de les relier non à un acte de foi originaire (pseudo-originaire), mais à un sujet qui en serait le porteur par essence, et qui serait en outre en mesure de rendre compte à la fois du sens de ces contenus, de leur dynamique, et de la possibilité même de les exprimer, d’en rendre compte et peut-être même de les construire.

Robert Misrahi

La problématique du sujet aujourd’hui

LA DIALECTIQUE FICTIVE DE L’IDEM ET DE L’IPSE: PAUL RICOEUR

[illustration : portrait de Paul Ricoeur par Wreijers]

a) Herméneutique et stratégie.

Bien que, dans Soi-même comme un autre, Ricoeur présente une judicieuse critique de la conception de l’autre chez Lévinas, c’est pourtant dans la même ligne herméneutique qu’il se situe. La ligne semble continue entre Heidegger et Gadamer et elle passe explicitement par Lévinas et par Ricoeur. Cette herméneutique consiste à saisir ce qui n’est pas visible derrière ce qui est visible et à poser comme découverte et explication phénoménologique une méthode qui en réalité s’écarte considérablement de la phénoménologie. De même que Heidegger voulait saisir l’être non apparent derrière l’étant immédiat, de même que Lévinas voulait saisir l’Infini (divin) à l’horizon du verset biblique et la source de toute injonction derrière les textes “saints” et le visage d’autrui, de même Ricoeur souhaite constituer une doctrine de la conscience de soi sans recourir d’abord à l’évidence immédiate du cogito mais en opérant plutôt un long détour par une analyse linguistique qui ne livre pas directement ni phénoménologiquement le sujet lui-même. Selon ses propres déclarations Ricoeur déploie « une herméneutique de existence sous-jacente a la notion de I’agir et du souffrir ». Si cette doctrine est explicitement une “phénoménologie herméneutique”, il reste qu’il s’agit d’une “herméneutique du soi” comme le déclare Ricoeur lui-même dans sa Préface. Or cette herméneutique consiste à déduire et même à construire ses trois “traits majeurs” à partir de “trois traits grammaticaux“ du discours: c’est en effet sur la base linguistique de trois faits grammaticaux (l’usage du “se” et du “soi” dans les locutions réfléchies, le dédoublement du même selon le régime idem et ipse, et la corrélation entre soi et autre que soi) que Ricoeur déduit et construit les “traits majeurs” de son discours philosophique qui est “l’herméneutique du soi” ; détour de la réflexion par l’analyse ; dialectique de l’ipséité et de la mêmeté ; dialectique de l’ipséité et de l’altérité.

L’herméneutique est donc bien ici le choix du détour par la linguistique comme le prouvent amplement les analyses nombreuses et approfondies de la philosophie analytique anglo-saxonne, et comme le confirme plus particulièrement la place considérable (comme charnière décisive longuement analysée) accordée au problème du récit littéraire. Que cette herméneutique ne soit pas réellement phénoménologique et qu’elle débouche comme toutes les herméneutiques sur une ontologie de l’inconnaissable, c’est ce dont nous nous apercevrons plus loin. Ce qui est au moins certain c’est qu’il s’agit d’une interprétation comme on le voyait déjà chez Heidegger et Lévinas. Le discours philosophique, s’il est a la poursuite analytique de ce qui n’apparaît pas immédiatement, risque fort de n’être en effet qu’un discours interprétatif qui, avec ou sans appellation “herméneutique” devra présenter de sérieuses lettres de créance.

Notre critique n’est pas sévère : nous restons près du texte et des déclarations de l’auteur. Ricoeur révèle en effet lui-même la véritable signification de son herméneutique du soi: elle est une stratégie. “En opposant polairement le maintien de soi au caractère [opposition qui constitue l’essentiel de la doctrine] on a voulu cerner la dimension proprement éthique, sans égard pour la perpétuation du caractère.”

L’intention de cette herméneutique n’est donc pas de dire d’abord la nature et le rôle du sujet, quitte a déduire de la une morale ou une éthique, mais a établir une doctrine du sujet telle quelle rendra nécessaire l’affirmation d’une certaine morale. C’est cette affirmation qui est la véritable fin et le véritable motif de la substitution d’une doctrine du soi a une philosophie du je c’est-a-dire 4 une philosophie du sujet. — C’est ici non seulement l’idée d’herméneutique mais encore l’intention morale a priori qui compromettent à nos yeux la pureté phénoménologique de cette entreprise.

Ce n’est pas là, pourtant, la plus grande difficulté. On peut certes déplorer que les “phénoménologues” contemporains, ceux qui, comme Lévinas et Ricoeur ont su nous introduire a la phénoménologie de Husserl, s’autorisent de ce qui fut leur rôle pour construire, sous le nom de phénoménologie, des doctrines non phénoménologiques qui sont plutôt des ontologies morales. Mais c’est la, après tout, le droit d’un auteur de dénommer sa propre doctrine comme il l’entend ; si cette dénomination fait difficulté, la vigilance du lecteur y verra occasion féconde d’une lecture plus rigoureuse. — La véritable difficulté, en ce qui concerne l’herméneutique du soi, est que son inspiration stratégique explicitement moralisatrice jette un discrédit rétrospectif sur ensemble de la doctrine.

En effet, si l’opposition des deux formes de l’identité personnelle, celle du caractère et celle de l’ipséité, a pour but explicite de fonder une certaine morale de la responsabilité (appuyée sur le rôle de la promesse et opposée a l’identité du caractère) on peut légitimement s’interroger sur la valeur de cette opposition. La difficulté consiste dans la fragilité d’une description qui, non contente de passer par la grammaire et la littérature s’ordonne à l’avance à un projet moral qui concerne un futur, une attitude, et une doctrine morale qui n’ont pas été fondées. Si la morale de la responsabilité est déjà ce qu’il y a lieu de promouvoir elle devient plus importante que la validité même des descriptions du sujet et jette une ombre rétrospective sur la vérité de ces descriptions. Il n’est plus certain, dés lors, que l’herméneutique soit une bonne méthode : sa portée gnoséologique risque fort d’être réduite ou compromise par son intention stratégique.

Il y a plus grave : l’herméneutique du soi sera si profondément marquée par cette stratégie qu’elle se présentera paradoxalement comme n’étant pas une philosophie au sujet. Paul Ricœur revendique explicitement cette différence radicale et cette opposition entre d’une part l’herméneutique qu’il s’efforce de constituer et d’autre part ce qu’il croit devoir désigner comme philosophie du sujet. Il écrit à propos du plan de son ouvrage : “d’autres débats se proposeront en cours de route… Mais les polémiques dans lesquelles nous serons alors engagé se situeront au delà du point où notre problématique se sera séparée de celle des philosophies du sujet… Dans tous les cas de figure le sujet c’est je. C’est pourquoi l’expression philosophie du sujet est tenue ici pour équivalente à philosophie du cogito. »

L’opposition de Ricœur à l’idée même d’une philosophie du sujet est si ferme que l’on est tenté de lui appliquer le terme qu’il applique lui-même à Nietzsche à propos de l’identité et de l’unité de la personnalité : résumant la position négatrice de Hume puis de Nietzsche à l’égard de l’identité personnelle, Ricœur écrit : “La violence de la dénégation remplacera la subtilité de l’insinuation.” Le terme de dénégation est ici d’autant plus remarquable que l’ensemble de l’ouvrage de Ricœur est écrit en première personne et fait constamment référence à la présence et à l’activité de l’auteur lui-même dans son argumentation : analyse “que j’abrège ici outrageusement“; “on objectera ici à mon plaidoyer” “J’ai défendu moi-même..….”; “Je laisse en l’état de suspens ce que je viens d’appeler perplexité…“ etc.

Le paradoxe est assez considérable : voici une philosophie en première personne qui s’oppose aux philosophies du sujet (première personne) et propose une doctrine herméneutique sur la base de la stratégie morale de la personne responsable ! On ne s’étonnera pas que le terme de dénégation ait particulièrement retenu notre attention.

Quoi qu’il en soit nous définirons ainsi notre tâche : examiner si la conception du soi et le rôle accordé à ce soi correspondent bien à la nature et au rôle du sujet réel tel que nous pouvons le saisir dans la vie effective. Nous ne faisons pas le procès d’une intention mais l’examen d’une doctrine dans son rapport à la réalité.

b) Idem et ipse.

Dans le but de construire une philosophie du soi Ricœur s’interroge sur les apories de l’identité. Mais afin d’éviter ce qui lui parait l’ambition démesurée d’un Descartes ou d’un Husserl affirmant un pouvoir de fondation intégrale du cogito par lui-même, et souhaitant également éviter la négation totale du sujet opérée par Nietzsche, Ricœur n’étudiera ces apories de l’identité qu’au moyen de l’analyse indirecte et du détour constitué par l’examen de la philosophie analytique et de la linguistique anglo-saxonne. Cet examen qui, avec une grande richesse d’information, s’efforce à la rigueur la plus minutieuse, est intéressant en ceci qu’il permet à son auteur d’établir (croit-il) l’identité non sur la base première de la conscience de soi mais comme exigence logico-épistémologique issue des difficultés même d’une linguistique s’efforçant, en parlant d’autrui, de répondre à la question qui ? Il n’est pas utile ici d’entrer dans le détail de cette démonstration ; donnons-en plutôt le résultat.

Selon Ricœur l’identité du sujet doit se décomposer en deux significations distinctes. D’une part l’identité est la similitude d’un individu qui est et reste “le même” (idem) à travers le temps et qui peut ainsi être reconnu comme étant le même individu qui a agi en différents moments ou en différents lieux. Cette identité est, selon l’auteur, celle du “caractère“. Elle est la permanence ou la “persévération” de l’individu dans le temps et dans l’espace, et elle se déploie sur la base de l’unité du corps propre et de la constance des dispositions. Ricœur propose d’appeler “mêmeté” cette identité de l’individu reconnaissable à son caractère, à ses dispositions, et à ses identifications à des valeurs et à des idéaux. La mêmeté correspond à l’idem latin que l’on confond, selon Ricœur, avec le ipse. Ce dernier terme, correspondant au français ipséité, est l’expression de la seconde forme d’identité, celle du sujet proprement dit, ou comme l’écrit Ricœur, celle du “soi“ . Mais cette identité repose sur une autre forme de permanence que celle du caractère ; elle se constitue comme “maintien de soi” à travers le temps grâce à la “promesse” faite à l’autre qui “compte sur moi” et qui doit pouvoir compter sur la permanence de la parole donnée. La promesse est ainsi à la fois le révélateur et le constituant de l’identité du soi. Cette ipséité est, aux yeux de l’auteur, si différente du caractère qu’il finit par réserver à l’ipséité le terme d’identité, tandis que la “persévération” du caractère est désignée comme “mêmeté” : “ipséité et mêmeté cessent de coïncider”, Ricœur oppose donc radicalement “la continuation du caractère” et “la constance dans l’amitié”, comme il oppose la persévération du même dans la mêmeté de l’individu et la persévérance de l’identité du soi (ipse) dans la promesse et l’imputation de responsabilité.

La doctrine dite “herméneutique du soi” est donc ferme et constante : la mêmeté s’oppose à l’ipséité dans la mesure ou la première exprime “l’immutabilité du caractère” et, plus précisément, “l’inscription du caractère dans la mêmeté” tandis que la seconde exprime l’engagement moral à l’égard d’autrui, et cela “sans le support de la mêmeté ”. Si, bien souvent, l’ipséité “recouvre” la mêmeté (mon “caractère” est cependant “le mien” et le caractère suppose sa “mienneté”), dans les cas extrêmes qui livrent la vérité des formes de l’identité, on constate, pense Ricoeur, que “l’ipséité s’affranchit de la mêmeté”.

On trouve donc d’un côté l’agent de l’action quotidienne qui déploie dans une relative immutabilité son caractère et ses dispositions, et de l’autre le sujet de l’engagement moral qui transcende ses humeurs et son caractère par sa promesse, et constitue ainsi, affranchi de son caractère, sa véritable identité de sujet personnel. Cette doctrine, constante à travers une évolution dont Ricœur lui-même analyse les nuances, revêt donc une signification parfaitement claire : la théorie du soi est non seulement destinée fonder une morale de la responsabilité mais en outre elle se constitue elle-même de cette morale. L’identité du sujet n’est en toute rigueur que l’identité temporelle du soi et cette dernière identité se constitue par et dans l’engagement moral à l’égard de l’autre. C’est par l’altérité morale que le sujet se constitue comme ipséité.

Un fait soulignera mieux cette intention morale de l’herméneutique. Ricœur reproche d’abord à Parfit d’affirmer en un style quasi bouddhiste que “l’identité n’importe pas”, cette affirmation s’appuyant sur la confusion du caractère et du soi et ne pouvant concerner chez Parfit que la mêmeté du caractère, c’est-à-dire l’identité pratique dissoute dans les récits de science-fiction ; mais pour Ricœur le soi reste identique à lui-même à travers toutes les fictions de modification radicale du caractère par télécommande électronique et propulsion sur d’autres planètes. Or vers la fin de son ouvrage, Ricœur rend hommage à Parfit en évoquant un détachement moral et une distanciation à l’égard du soi proprement dit. Il évoque une “appréhension apophatique du soi” et un dépouillement de toute qualité et de tout intérêt, dépouillement qui, placé sous le signe de Jean Nabert, Gabriel Marcel, Emmanuel Lévinas, comporte à l’évidence une signification spiritualiste et métaphysique. Tout se passe donc comme si, avec Paul Ricœur, on assistait à la résurgence post-phénoménologique de la notion de personne, appuyée sur l’idée d’une “crise” morale de l’ipséité et opposée à la permanence passive du caractère. Si Lévinas est un “phénoménologue” non phénoménologue et post-kantien, Ricœur est peut-être un “phénoménologue” non phénoménologue post-fichtéen : pour lui, comme pour Fichte, c’est l’affirmation morale qui fonde la réalité et l’identité du sujet.


Cette doctrine est claire, sa stratégie est avouée et manifeste. Il reste à nous interroger sur sa validité dès lors qu’elle repose sur une option morale certes sympathique mais si peu fondée qu’elle jette une ombre sur la doctrine même du sujet. C’est cette doctrine qu’il nous appartient maintenant d’examiner.

Notons dès maintenant une difficulté majeure. En fondant une réflexion sur le sujet (c’est de lui qu’il s’agit, qu’on le veuille ou non) sur l’analyse des textes linguistiques on inverse l’ordre logique des éléments de l’argumentation. On oublie en effet que la lecture des termes grammaticaux désignant le sujet (soi, se, je, mien, etc.) suppose déjà, chez le lecteur, une compréhension intuitive de ces termes. L’identité du sujet est donc donnée antérieurement à la lecture et à l’interprétation qu’il donne des textes linguistiques. Ceux-ci ne permettent pas de dire quel est le sens de l’identité puisque c’est au contraire l’identité du sujet qui donne un sens à la grammaire et en rend possible la compréhension et l’interprétation. Nous sommes en présence d’une véritable pétition de principe. Et cette inversion de l’ordre logique des arguments comporte des conséquences qui dépassent de loin le cas particulier de la lecture des pronoms personnels, puisque c’est la relation même entre linguistique et phénoménologie qui est concernée. Loin que la linguistique puisse fonder le sens de l’ipséité et par conséquent la signification phénoménologique que le sujet a pour lui-même, c’est au contraire la phénoménologie, c’est à dire un certain rapport immédiat du sujet à lui-même, qui est seule en mesure de fonder la linguistique c’est-à-dire une réflexion sur le sens du langage. Le fondement de tout sens et de tout langage est l’utilisation et la compréhension intuitive, antérieure à toute lecture et à toute écriture, de soi-même comme unité et comme centre de référence et de signification. C’est dans un prochain ouvrage que nous nous proposons de développer longuement les implications méthodologiques et doctrinales de ces idées.

C’est une difficulté analogue qui surgit à propos du rapport entre le « maintien de soi” et la “promesse”. Loin que la promesse puisse constituer, c’est-à-dire fonder l’existence et la signification de l’ipséité comme maintien de soi, comme le pense l’auteur, c’est au contraire l’existence antérieure d’un sujet identique à lui-même à travers le temps qui rend possible et même compréhensible la signification même de l’idée de promesse ainsi que la formulation et la réalisation d’une promesse singulière. La promesse constitue si peu l’ipséité du sujet qu’un sujet identique à soi doit d’abord exister pour être ensuite en mesure de comprendre, de faire et d’accomplir une promesse, c’est-à-dire un choix de valeur concernant l’avenir de ce sujet déjà identique à lui-même. En outre, et de la même manière, un sujet identique à soi-même doit déjà exister pour être en mesure de ne pas promettre tout en étant lui-même, et en étant toujours en même temps capable de promettre en choisissant et ses promesses et leur destinataire.

L’herméneutique du soi ne présente pas seulement de graves difficultés logiques. C’est aussi sur le plan des contenus que la réflexion critique est amenée à s’interroger.

c) Le caractère sans liberté. Le soi sans contenu.

Pour un phénoménologue c’est un véritable objet d’étonnement de voir utilisé le concept de “caractère”. Malgré les nuances apportées, ce terme désigne encore, dans Soi-même comme un autre, une Structure psychologique permanente qui individualise et spécifie l’agent de l’action, toujours considéré de l’extérieur (“comme un autre”) et qui permet à l’observateur de le “reconnaître” et de “l’identifier”. Tout en prenant ses distances avec la caractérologie (mais sans que soit cité le Traité du caractère de Emmanuel Mounier) Ricœur maintien la pertinence de ce concept en se bornant à l’accompagner par d’autres concepts proches tels les dispositions ou les identifications à des modèles culturels. Or il n’est pas évident que le caractère soit aujourd’hui un concept utilisable.

Il reste en effet obscur et réducteur. Sa définition et son utilisation ne permettent pas d’éclairer l’origine des constantes du comportement simplement constatées, et même en réalité simplement postulées. Ce qui manque ici, pour comprendre ces constantes de l’action, c’est l’analyse de leurs significations : Or tout se passe comme si l’auteur ne disposait plus des concepts de sens et d’intentionnalité qu’il connaît pourtant bien pour les avoir utilisés dans ses ouvrages antérieurs sur la phénoménologie ou sur l’interprétation et l’herméneutique psychologique. Sans avoir nous-même recours à l’idée d’inconscient (dont nous ferons ultérieurement l’examen critique) nous pouvons au moins constater que l’anthropologie contemporaine a su renoncer à l’idée de caractère pour lui substituer celle de désir, l’action étant le fruit du déploiement ou des modifications de ce désir. — Nous aurons à réexaminer de près cette notion de désir ; ici, bornons-nous à constater qu’elle est absente aussi bien dans les références à l’identité du caractère que dans les références à l’identité du soi.

Or seul le désir aurait permis d’éclairer le comportement en lui reconnaissant un statut de désir significatif. Le paradoxe de cette absence est d’autant plus considérable que Paul Ricœur s’efforce d’intégrer à la mêmeté du caractère des pratiques de niveau élevé, plus riches et structurées que ne le sont les illustrations de l’agir dans la philosophie anglo-saxonne. L’auteur intègre à cette identité individuelle les “plans de vie” (choix et développement d’une profession, d’un mode de vie, d’une carrière, etc.) ainsi que les “identifications” à des valeurs qui font la permanence et l’identité ouverte d’une nation, par exemple. Il y a là un paradoxe parce qu’il y a contradiction : si l’action se réfère à ces plans, à ces choix et à ces valeurs c’est qu’elle est soutenue par un désir qui donne sens et qui choisit et non par un caractère qui pulserait et individualiserait sans motifs ni raisons. Il est contradictoire de faire du caractère une permanence psychologique donnée et d’intégrer cependant à son concept les idées de plan, de choix et de valeur.

Cette contradiction provient de l’absence de la notion de désir et d’une réflexion neuve sur cette notion : seule une réalité aussi dynamique et vaste aurait permis de comprendre à la fois que l’action ait un sens et qu’elle puisse être libre. Car le désir est précisément la puissance affective et effective capable de donner sens au monde et de se modifier concrètement.

Dénué de désir, et donc opaque et obscur, le caractère est en outre réduit à n’être qu’une sorte de déterminisme atténué. Expliquer l’action par le caractère c’est d’abord la priver de sens et c’est ensuite la priver de liberté. Et c’est en effet très explicitement et très volontairement que Ricœur invoque constamment la passivité de l’homme. Son ouvrage se conclut par une référence au “trépied de la passivité” constitué par la chair et le corps propre, l’autre et l’altérité, et enfin la conscience comme rapport à soi. Cette passivité constitutive de l’existence est clairement rapportée en cette “Dixième étude” sur l’ontologie, à l’ensemble de la réalité humaine. Certes, celle-ci est plutôt saisie du côté du soi, et reliée, comme passivité, à la puissance actuelle et infinie de l’être. Laissons de côté cette référence ontologique sur laquelle nous reviendrons : comme la référence morale elle fonctionne comme le but qui fut visé par la stratégie de mise en place de l’opposition caractère/soi. — Il reste cependant qu’un fait significatif doit être retenu : la passivité, ici rapportée au soi, était déjà rapportée au caractère. Celui-ci désigne, dans l’esprit de Ricœur, tout ce qui dans notre action et notre vie exprime la “réceptivité du désir” (ce dernier terme n’étant ni analysé ni repris) la “persévération des habitudes”, ou la “couche de notre existence que nous ne pouvons changer mais à quoi il nous faut consentir”. L’intention est claire : le caractère dit tellement notre passivité qu’il a “la valeur emblématique du destin”.

Tandis que la passivité du soi sera opposée à la puissance ontologique (et infinie) de l’être, la passivité du caractère est opposée à l’autonomie même de l’individu puisque celui-ci “consent” à une singularité dont il n’est pas la source et qui vaut pour lui sinon comme nécessité rigoureuse du moins comme symbole d’un destin. — Le caractère, concept utilisé pour rendre compte de l’identité-mêmeté de l’individu singulier, implique donc un résultat paradoxal : la spécificité individuelle est réduite à un développement pratique involontaire constitué par des “traits immuables” qui lui confèrent la pesanteur d’une chose ou d’un destin. En outre, dans le temps même où elle est privée de la puissance de la liberté, elle est privée de la lumière du sens. Dénuée de tout désir, elle est privée de toute intentionnalité donatrice de sens et n’agit que par “traits de caractère” et dispositions” innées ou acquises par habitude.


L’explication de l’identité (« mêmeté”) par le caractère aboutit donc à rendre incompréhensible l’action véritable, faite quant à elle de décisions libres, de significations affectives, intellectuelles et axiologiques, et enfin de création.

Cette inadéquation de la “mêmeté” à la réalité de l’action provient de la conception traditionnelle et chosiste que Ricœur se fait ici de l’action en la référant à un hypothétique “caractère”. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que la même inadéquation se reproduit quand on confronte à cette action non plus la “mêmeté” (ou caractère) mais l’ipséité (ou sujet). La signification de ce désaccord est inverse de la précédente : le soi, défini exclusivement en termes de permanence morale d’un engagement responsable, est un principe d’action dénué de tout contenu. Le caractère était sans liberté ni désir, le soi est sans désir ni contenu. Le premier terme était tiré vers le bas par les pesanteurs des dispositions et du destin (à quoi il fallait consentir) et le second terme est tiré (malgré “sa passivité”) vers les hauteurs de l’abstraction et du vide. Car rien, dans le soi, ne justifie qu’il reconnaisse telle ou telle valeur, tel ou tel droit, à une autre conscience devant laquelle il se fera responsable : la responsabilité est ici sans contenu parce que le rapport à l’autre est lui-même sans contenu ni désir, quelle que soit la forme de celui-ci. Ce rapport à l’autre, chez Ricœur, s’appuie exclusivement sur le fait que le soi serait, d’une façon “originaire” c’est-à-dire en lui-même, porteur d’une “troisième modalité de l’altérité à côté de la chair et du rapport à l’autre, à savoir l’être-enjoint en tant que structure de l’ipséité”.

Cette passivité originaire du sujet semble bien être affirmée pour les besoins de la cause, dans une stratégie qui souhaite faire reposer l’identité du sujet sur sa responsabilité à l’égard de l’injonction venue d’autrui. Cette injonction (terme explicitement repris de Lévinas) resterait en effet inopérante si n’était pas affirmée dans le sujet “requis” une disponibilité appelée “être-enjoint” .

En réalité, cette stratégie reste purement formelle, a priori et inutile. Si le soi n’est lui-même sujet permanent que dans les situations d’injonction c’est-à-dire d’obligation morale, le concept d’ipséité devient inutilisable dans tous les autres cas : le sujet, dont on prétendait établir le privilège et la réalité par la morale disparaît de toute activité non morale et laisse donc, semble-t-il, l’individu sans ipséité. Ce n’est pas un mince paradoxe ! Voici que l’individu agissant qui refuserait une responsabilité (p. ex. refuser une fonction dans quelque groupe social que ce soit) ne serait plus un sujet-ipse identique à lui-même à travers le temps et l’espace, et libre de ses mouvements et de ses décisions !

Le concept de caractère était inadéquat par sa pesanteur faussement anthropologique et le concept de soi est inadéquat par son abstraction faussement morale et spirituelle. Parce que le soi n’est qu’un principe d’identité fonctionnant dans le seul champ restreint de la “morale”, celle-ci n’étant en outre arbitrairement définie que comme obligation, ce “soi” est privé de toute puissance concrète de motivation et n’est donc pas en mesure de rendre compte des actions véritables, qui sont toutes et toujours en relation avec un désir “L’être-enjoint” n’est plus dès lors qu’un a priori vide et formel, arbitrairement affirmé pour les besoins d’une stratégie morale et ontologique.

De plus (et parallèlement) cette abstraction vide d’un soi purement moral revient à dénier la subjectivité, c’est-à-dire l’être de sujet à l’individu réel qui agit par désir. C’est alors laisser croire que le désir est soit une pulsion aveugle, soit l’autre nom du caractère et qu’en tout état de cause il est hors de question qu’il puisse effectuer des évaluations, des affirmations de valeur, des choix et des décisions. Si, avant l’injonction, l’individu n’est pas un sujet, il ne le sera pas comme caractère. Mais l’on se rend alors incapable de comprendre que le sujet puisse émerger un jour !

On saisit mieux, maintenant, le caractère artificiel de cette dichotomie trop traditionnelle entre le “caractère” (ou moi, ou mêmeté) et le sujet (ou personne ou ipséité). Issue d’un personnalisme religieux d’origine kantienne, elle aboutit seulement à scinder l’individu concret en deux identités dont l’une serait psychologique, objective, caractérisante et relativement immuable, tandis que l’autre serait spirituelle, morale et métaphysique par son rapport de passivité à l’autre et à l’être. Mais une telle scission n’est pas donnée dans la réalité. C’est la personnalité concrète, avec sa vie et ses désirs, qui est en même temps un sujet avec sa liberté et son identité. Pour comprendre ce fait nous aurons à reprendre la description du sujet en montrant qu’il est à la fois désir et conscience, c’est-à-dire contenus substantiels et identité personnelle. Il nous incombera alors de dire les conditions c’est-à-dire les structures de fait, réelles, perceptibles et souvent inaperçues qui rendent possible cette unité et cette identité de l’individu concret qui font de lui à la fois une personnalité singulière et un sujet véritable.


Quoi qu’il en soit, n’ayant pas l’intention de scinder l’individu en caractère et ipséité, nous n’aurons pas à résoudre la difficulté majeure qui serait de comprendre comment le caractère peut se mettre en rapport avec l’injonction morale, ou comment la personne morale peut se mettre en rapport avec le caractère et sa “persévération”.

Mais cette difficulté existe dans le système de Paul Ricœur et ce n’est pas le moindre paradoxe de constater que l’auteur tente de la surmonter non en contestant la dichotomie artificielle qui en est la source, mais en intégrant cette dichotomie dans une théorie linguistique du récit qui est explicitement chargé de mettre en relation les deux “pôles” de l’identité qu’on a pourtant soi-même artificiellement créés. — Quelle est, à cet égard, la doctrine de Ricœur ? Les vertus du récit sont-elles en mesure de résoudre ou de dépasser les apories de l’identité ?

d) Le récit : sémiologie ou sophisme ?

Le propos de l’auteur est ici encore clair et explicite : “Ce sera la tâche d’une réflexion sur l’identité narrative de mettre en balance les traits immuables que celle-ci doit à l’ancrage de l’histoire d’une vie dans un caractère et ceux qui tendent à dissocier l’identité du soi de la mêmeté du caractère.” Plus précisément, comme il est dit ailleurs, l’identité narrative a pour but de constituer une médiation entre les deux “pôles” de l’identité, c’est-à-dire une forme d’identité intermédiaire qui comporte et qui éclaire les traits de l’idem aussi bien que les traits de l’ipse, permettant ainsi une meilleure saisie de leurs différences spécifiques en même temps qu’un lieu de communication entre les formes extrêmes de ces deux identités.

Ayant d’abord opté pour un traitement à la fois universel et indirect de la question du sujet (fût-ce à la première personne !), traitement qui permettrait de saisir le soi comme s’il s’agissait d’un autre, ou d’un autre qui serait un soi, Ricœur, on l’a vu, utilise le détour par la grammaire et la linguistique. – Il paraît dès lors cohérent que, pour résoudre les difficultés qui résultent de la dissociation du caractère et de l’ipséité, l’auteur ait recours au même matériau et aux mêmes instruments de communication indirecte : l’étude du récit littéraire, c’est-à-dire de la narration paraît s’imposer.

En réalité, cette cohérence méthodologique permet plus de mettre en évidence la place ici accordée à la linguistique, à la sémiologie et à la rhétorique (comme étude des figures du style et notamment de ce que l’on croit être l’écriture narrative) qu’elle ne permet de résoudre réellement les difficultés issues de la scission dualiste de l’identité. — Examinons de près le rôle attribué au récit. Permet-il de répondre aux espoirs de l’auteur ?

L’auteur appelle “identité narrative” cette singularité d’un individu qu’un écrivain exprime dans un “récit”. Il souhaite donc tirer des conclusions valables pour l’individu réel en général à partir d’une “réflexion sur l’identité narrative”, c’est-à-dire sur l’identité d’un héros en tant qu’elle est construite par un écrivain. C’est ainsi que Ricœur dégage les concepts d“intrigue”, puis de “personnage”. La “mise en intrigue” d’une vie (par l’enchaînement des événements qui évoluent entre la permanence d’un individu et l’imprévisibilité de ces événements) permet de construire précisément un “caractère”. Le “personnage” serait, selon Ricœur, analogue à la « mise en intrigue” du caractère : “L’identité du personnage se comprend par transfert sur lui de lopération de mise en intrigue d’abord appliquée à l’action racontée”. — Ce que Ricœur pense pouvoir conclure de là c’est que le récit mettrait en évidence deux pôles de la personnalité : celui qui découle des acquisitions et des fixations caractérologiques issues de l’ancrage d’une vie dans une histoire (celle qui est “racontée”), et celui qui découle de l’arrachement du personnage à ses pesanteurs et exprime son engagement éthique et son choix de valeurs.

Le récit littéraire permettrait ainsi de mettre en évidence les deux pôles extrêmes de l’identité et permettrait en outre de les relier dans l’unité ambivalente d’un récit et d’un personnage. La trilogie exprimant la réalité serait donc : “décrire, raconter, prescrire” , et le rôle du récit (raconter) serait de valoir comme charnière entre le caractère objectivement constitué dans le réel et la prescription morale où le soi s’affirme également dans le réel. — Par ailleurs le récit serait un “laboratoire” où la pensée humaine essaierait divers choix de valeurs avant de les réaliser dans le monde.

Nombreuses sont les difficultés d’une telle doctrine, c’est-à-dire d’un tel usage de la sémiologie ou plus simplement de la “théorie narrative” et de la critique littéraire. Nous n’en examinerons que quelques-unes.

L’une des plus graves difficultés consiste dans le risque que l’ensemble de la doctrine ne soit fondé sur une pétition de principe, pour ne pas dire un sophisme. Car le lecteur du récit ne peut établir un lien entre les événements qui constituent le personnage et fabriquent peu à peu le caractère du héros que si, auparavant il est lui-même, comme lecteur, un être identique à soi, capable de saisir une unité temporelle et de comprendre ce qu’est l’identité d’un personnage. Le problème qu’on voulait résoudre par le récit est en fait supposé résolu puisqu’il n’y a de récit que pour un être disposant d’une mémoire et d’un pouvoir de synthèse, c’est-à-dire d’une identité. L’analphabétisme et l’illettrisme prouvent à l’envi que la substance du récit écrit repose sur la capacité du lecteur : sans lecteur pas de lecture et partant, pas de récit. Et pourtant l’individu illettré est une Conscience-sujet qui se saisit comme identité : mais celle-ci est étrangère au récit écrit.

Non seulement le récit présuppose un lecteur pour lequel le problème de l’identité a déjà été résolu (et doit être élucidé par le philosophe sans recours au récit), mais il présuppose aussi un auteur. Il semble que Ricœur, fasciné par l’idée d’un soi qui ne serait pas un je mais serait cependant une personne, ait complètement fait abstraction de l’auteur du récit et de son rôle par rapport à l’existence et à la structure du récit.

En admettant que le récit construise un caractère et un personnage, on na pas tenu compte du fait que, précisément, ce personnage est construit, et construit par un auteur préexistant à l’œuvre. Ne rien dire de cet auteur, le passer sous silence, interdit qu’on appréhende pleinement la véritable signification de l’identité personnelle : on se rend incapable de comprendre les statuts réels de l’identité du personnage et de l’identité de l’auteur, ainsi que la différence qui les distingue. Or la linguistique et la sémiologie ont depuis longtemps établi une différence radicale entre le narrateur d’un texte, le personnage inscrit dans ce texte, et l’auteur même du texte. Or celui-ci est l’auteur et du texte, et du narrateur, et du personnage. Ce qui est dit du texte doit donc être différencié de ce qui est dit de l’auteur : celui-ci est réel, tandis que ceux-là sont fictifs c’est-à-dire construits par l’auteur. La structure et le contenu des personnages n’expriment donc pas la réalité du monde, de l’homme et de son identité, mais la perspective de l’auteur sur ce monde, cet homme et cette identité. Un critique littéraire écrit, à propos du roman de Ismaïl Kadaré Le pont aux trois arches : ‘Il y a donc unification artistique des éléments du récit et non pas une quelconque thèse de l’interférence entre l’onirique et le réel”? Nous pouvons généraliser : les personnages sont des figures de rhétorique, des métaphores construites et inventées par un auteur pour communiquer son point de vue sur le monde par une médiation imaginaire et esthétique, textuelle. Ils ne peuvent donc être considérés comme une expression réaliste du réel, c’est-à-dire comme un savoir, comme une information dont la valeur gnoséologique aurait été avérée et fondée.

Or ce que doit respecter le philosophe qui réfléchit sur l’identité de l’individu humain c’est l’ordre véritable des questions : l’analyse des structures littéraires de l’identité ne saurait qu’être postérieure à celle des structures de l’identité réelle d’un auteur en tant que tel, c’est-à-dire comme sujet identique ayant décidé d’écrire une fiction. En écartant ici le problème de la fonction cathartique de l’imagination pour l’auteur lui-même et pour son lecteur, nous devons donc insister sur ce fait : il y a lieu de traiter d’abord de la réalité qui rend possible le récit parce qu’elle le fonde, et c’est l’identité personnelle de l’auteur comme individu humain d’abord et comme écrivain ensuite. Or Ricœur ne respecte pas cet ordre de conditionnant (l’individu qui écrit) à conditionné (le personnage construit). Statuer sur l’identité réelle et tirer des conclusions à partir de l’identité fictive c’est supposer une seconde fois le problème résolu. Car on postule évidemment que l’auteur a la conscience de lui-même comme personne identique, on sous-entend qu’il a une mémoire de ce qu’il écrit (il “construit” temporellement une intrigue et un personnage) et l’on comprend que cette mémoire est un pouvoir de synthèse et de création. Bref, on postule que le problème est résolu ailleurs dans le temps même ou l’on prétend le résoudre par l’examen d’un récit postérieur à cet ailleurs et construit par lui selon des règles poétiques d’invention dont on ne dit rien.

Le résultat de ce qu’il faut bien appeler un sophisme linguistique (que Ricœur n’est pas loin de reprocher à la philosophie analytique anglo-saxonne) est que l’on se donne ce qu’on prétend démontrer. On inscrit dans le texte, a posteriori, ce qu’on prétend en extraire : l’expérience d un sujet qui a conscience de sa propre identité.

Et c’est ainsi que, à propos du récit, on parle de l’ancrage d’une vie dans une histoire, ancrage qui aboutit à la notion de caractère ; on parle aussi d’options éthiques, notion qui aboutit à l’identité éthique du soi, et enfin d’appréhension apophatique du soi comme saisie d’une ipséité sans définition ni contenu. — La situation logique est ici particulièrement paradoxale. Tout récit suppose déjà un auteur comme individu identique à lui-même et l’on prétend pourtant dégager de ce récit la signification de cette identité ; il faudrait affirmer maintenant que cet auteur est objectivement, selon le modèle fictif d’un personnage qu’il a inventé, une identité scindée en caractère immuable et en soi moral. Mais les notions de caractère et de personne morale ont en fait déjà été étudiées (et postulées, dirions-nous) ailleurs et antérieurement dans les œuvres précédentes de Paul Ricœur. Tout se passe donc comme s’il inscrivait dans le récit ce qu’il a déjà défini ailleurs comme constitutif de la réalité humaine (le volontaire et l’involontaire, la finitude et le mal, l’histoire et l’absolu) et comme s’il réintroduisait ces notions sous d’autres noms : mêmeté, soi, passivité, être, infini, injonction. Mais ces notions sont projetées aujourd’hui sur la réalité de l’individu comme si elles étaient réellement découvertes par la réflexion sur la linguistique et réellement extraites des récits fictifs.

Le paradoxe ne s’arrête pas là. Car Ricœur est lui-même l’auteur du livre Soi-même comme un autre où il est question du récit : or il ne traite pas le problème de sa propre inscription dans le texte qu’il nous propose. Sommes-nous en présence d’un auteur littéraire, d’un philosophe, ou d’un individu singulier Paul Ricœur ? Qui est (pour reprendre la question même de l’auteur du livre) le porteur du pronom Je si souvent employé au cours de l’ouvrage ? Certainement pas un caractère ou un auteur littéraire, mais plutôt un philosophe en première personne. C’est dire que l’identité du philosophe précède et conditionne l’œuvre dont il est l’auteur : mais pourquoi cette œuvre ? Quelles sont ses conditions de possibilité ? Et comment le philosophe comme pur sujet de la réflexion, peut-il se référer au “récit” et au “caractère” dans un texte non-fictif ? Et comment peut-il se référer à la réalité dans une réflexion sur la fiction ?

Ces questions ne se posent que parce que la doctrine n’a pas réellement déterminé le statut du récit alors qu’elle fonde sur lui l’essentiel de son argumentation. Seule une telle détermination aurait permis de préciser la modalité du rapport du récit au réel d’une part et à son auteur d’autre part. Il n’est pas évident que l’on puisse passer directement du récit au réel comme le laisse pourtant entendre Ricœur. Une telle possibilité impliquerait une conception réaliste de la littérature qui en ferait soit une copie terme à terme soit une anticipation littérale de la réalité. Or c’est bien ce que suppose l’auteur qui emploie plusieurs fois l’expression “laboratoire” en faisant de la narration littéraire le lieu d’expérimentation éthique de la vie, lieu où s’essaieraient les valeurs anticipant le monde et l’existence… Il s’agit là en fait d’une conception obsolète de la littérature qui ignore et l’effet du texte sur lui-même et sur le lecteur, et la fonction imaginaire de la création. Seule une conception respectueuse du moment métaphorique impliqué dans toute création littéraire (comme le savait d’ailleurs Ricœur lorsqu’il écrivait La métaphore vive) permettrait de comprendre comment s’effectue ce passage de la fiction à la réalité. Ce passage ne s’effectue pas à partir du contenu réaliste du récit mais par la médiation d’une transformation existentielle et intellectuelle appelée par le récit et réflexivement opérée par le lecteur lui-même à l’occasion du récit. Celui-ci fournit donc non pas un modèle mais un appel métaphorique qu’il appartient au lecteur de transposer à sa façon sur le plan imaginaire d’abord et réel ensuite. Serait alors possible la réalisation effective d’un monde neuf, différent du monde métaphorisé par le récit, mais en résonance éventuelle avec lui par la médiation d’une communication indirecte.

Certains récits, plus subtils que les romans traditionnels peuvent aller plus loin sans être pour autant moralisateurs : ils peuvent métaphoriser un itinéraire intérieur, ou illustrer métaphoriquement la possibilité même d’une modalité existentielle qu’un auteur aurait pu, par ailleurs, proposer dans une réflexion conceptuelle directement ancrée sur le réel. Ce ne sont là que des possibilités parmi d’autres, offertes par le récit et la création littéraire. D’une façon générale il convient, dans l’interprétation des œuvres, d’être attentif aux intentions effectives des écrivains afin de ne pas inscrire artificiellement leur œuvre dans les structures abstraites de la linguistique et de la sémiologie. — Quoi qu’il en soit, il est au moins impérieux de distinguer plusieurs formes de récit avant de statuer sur la supposée fonction de la narration. Le rôle de l’imagination créatrice n’est pas le même dans le récit historique (lointain ou immédiat), dans le récit réaliste événementiel (journal de bord, carnet de route, mémoires et souvenirs, enquêtes et reportages), dans le récit autobiographique et les confessions, ou dans le récit biographique métaphorisé. La fiction narrative dont parle Ricœur n’est qu’un cas particulier, le plus conventionnel, du récit, à savoir le roman avec ou sans personnages. Pour saisir le véritable statut de chacune de ces formes de récit, et par conséquent la nature de leur rapport respectif à la réalité, il aurait fallu distinguer plusieurs niveaux de réflexion, et plusieurs niveaux de métaphorisation.

Seuls ces différents niveaux de réflexion (que nous examinerons ultérieurement) permettraient de distinguer le personnage (ou le sujet central du récit), le narrateur, l’auteur comme écrivain de fiction, ce même auteur enfin comme écrivain réflexif et philosophe. Et seules ces déterminations des plans de la réflexion permettraient de savoir qui s’adresse au lecteur, à quel lecteur, et pour quelle entreprise.

Mais nous retrouvons notre cercle : seule une théorie de la réflexion (et par conséquent du sujet et de sa réflexion à ses différents niveaux, concrets, parlés, réflexifs, écrits, fictifs et conceptuels) permettrait en réalité de saisir et de comprendre le statut de l’identité personnelle dans un récit de fiction. Non seulement un auteur qui est un sujet doit précéder tout texte traitant du sujet, mais encore une doctrine du sujet doit être préalablement constituée pour rendre possible et réellement non circulaire toute théorie littéraire du sujet raconté.

Allons plus loin. Pour être en mesure de dégager la “morale” d’un texte fictif il faut déjà disposer des concepts de morale et de valeurs, ainsi que, par exemple, des concepts d’expérience de vie ou d’itinéraire, ou d’enseignement au sens existentiel. La rigueur philosophique ne peut pas prétendre découvrir dans des textes purement fictifs les valeurs qu’elle y inscrit elle-même et qui ont souvent une autre origine que ce texte lui-même. Il paraîtra donc problématique de conclure au caractère objectivement et essentiellement éthique du soi pour la seule raison qu’on aurait constaté (c’est-à-dire inscrit et extrait) ce caractère éthique dans une pure fiction. Or l’auteur de Soi-même comme un autre considère comme allant de soi l’affirmation selon laquelle un récit comporte des implications éthiques. Mais la lecture du récit comme source d’enseignement moral suppose que l’on sache déjà ce qu’est une éthique ou un système de valeurs, une morale ou un système de normes. En fait, pour l’éthique comme pour l’ipséité, l’auteur suppose résolu le problème qu’il dit résoudre par le récit. Disant qu’il puise dans le récit les sources de ces notions, il les y introduit d’abord et les retrouve ensuite dans les chapitres ultérieurs sur la morale. Ces chapitres, bien que succédant aux études sur le récit les fondent préalablement en fait puisque, dans le récit, les notions de morale et d’enseignement éthique ont des significations déjà constituées et allant de soi.


Aussi bien à propos du sujet qu’à propos de sa dimension morale une conclusion générale commence à s’imposer à nous. Si le récit de fiction avait la vertu de nous informer sur les structures de la réalité même du sujet, c’est-à-dire sur la nature du sujet réel, on risquerait d’aboutir à des conclusions aussi fâcheuses que paradoxales dès lors qu’on prendrait pour point de départ la théorie narrative telle qu’elle est développée par Ricœur.

En effet, c’est le statut et la nature du sujet lui-même qui sont menacés de basculer dans la fiction c’est-à-dire dans l’imaginaire. Si la mêmeté est l’identité caractérologique d’un individu singulier semblable à lui-même à travers une intrigue qui en dessine peu à peu les traits constants à travers le cours des événements, cette identité n’est plus que le lien fictivement affirmé par l’auteur de l’intrigue. Plus précisément encore, si l’identité du personnage n’est, comme l’affirme Ricœur, que le “transfert” sur le personnage de l’opération de mise en intrigue d’abord appliquée aux événements pour en faire une histoire, cela signifie que ce personnage et son identité ne sont que les fruits d’une opération littéraire, c’est-à-dire une affirmation rhétorique. L’identité personnelle, celle du “caractère” aussi bien que celle du “soi”, ne sont plus dès lors, dans le récit, que des affirmations fictives synthétisantes, c’est-à-dire le fruit de l’activité imaginaire du lecteur associée à l’activité imaginaire de l’auteur. Ce sont la mémoire et le travail de l’auteur (ainsi que du lecteur) qui donnent corps et substance à l’identité du personnage et du roman. En dehors de l’esprit de l’auteur et de celui du lecteur, l’identité narrative du personnage n’est rigoureusement rien. Elle est à la lettre une pure fiction littéraire. Julien Sorel, Joseph K. ou Antoine Roquentin n’ont pas d’autre existence que l’affirmation, par l’auteur et les lecteurs, de personnages verbaux qui sont dans l’incapacité absolue d’avoir une conscience d’eux-mêmes : l’existence littéraire est sans substance réelle ni conscience de soi parce qu’elle est fictive, c’est-à-dire exclusivement fabriquée dans l’esprit de l’auteur et du lecteur par un travail imaginaire et réflexif d’invention. L’identité narrative, parce qu’elle n’est que l’unité d’une histoire racontée par quelqu’un à quelqu’un, n’est rien d’autre qu’un agencement métaphorique du discours ayant une valeur non pas référentielle mais communicative : l’auteur s’adresse au lecteur par la médiation d’une fiction qui n’a pas conscience d’elle-même, les identités réelles étant exclusivement celles de l’auteur et du lecteur. L’identité du personnage n’est rien parce qu’il n’est lui-même rien d’autre que des mots agencés et animés par d’autres consciences que celle du personnage.

Si donc la nature de l’identité réelle des individus devait être éclairée par les structures du récit, il faudrait dire qu’elle aussi est fictive, n’étant qu’un simple lien postulé de l’extérieur entre des événements qui seraient (mais comment ?) des faits de conscience. C’est dire qu’on procéderait alors à “l’insinuation”, comme dit Ricœur à propos de Hume, ou à la “dénégation” comme il dit de Nictzsche, insinuation ou dénégation aux termes desquelles l’identité (de idem et de ipse) ne serait rien d’autre qu’une fiction. Elle serait en tout état de cause dissoute et dispersée, morcelée et hypothétique, dépersonnalisée pour le dire enfin. Mais comment dans ces conditions appuyer une théorie éthique de l’obligation et de l’engagement (le versant ipse de l’identité) sur une identité en fait simplement imaginaire puisque construite de l’extérieur et a posteriori par des tiers ?

Et comment une telle conception pessimiste et sceptique de l’identité personnelle pourrait-elle soutenir cette expérience de laboratoire que constituerait tout récit du point de vue de l’éthique qu’il implique ? Si la personnalité réelle est morcelée et dépersonnalisée (parce que calquée sur la “mise en intrigue littéraire) comment pourrait-elle tirer le moindre enseignement moral d’un récit fictif, et comment, surtout, serait-elle en mesure de procéder à l’unification des personnages et du récit lui-même ? Si l’on part de l’imaginaire pour éclairer le réel, tout sombre dans l’imaginaire et la gratuité.

Ce que suggère aussi l’éclairage de la question du sujet par les structures de la fiction c’est, outre la dissolution et le morcellement internes du sujet, la passivité où il est soumis à l’égard de son auteur. Mais cette passivité, chez Ricœur, n’est pas posée comme fictive, elle est supposée réelle. Il y a Ià une option métaphysique qu’il importe d’examiner.

e) Ontologie et attestation : la passivité.

Remarquons tout d’abord que, dans Soi-même comme un autre, rien n’est dit à propos de la passivité du personnage à l’égard de l’auteur-écrivain. Le discrédit aurait-il sans doute été jeté sur la portée objective de la théorie du récit.

La passivité (le “trépied de la passivité”) n’intervient que dans la Dixième étude sur l’ontologie. Il est alors également remarquable que la sémiologie ne soit plus mise à contribution. Elle n’est plus le détour indispensable qui permettait de parler du soi comme d’un autre en des termes universels énoncés pourtant à la première personne. L’ontologie, quant à elle, se déploie par ses propres forces, toujours en première personne.

Mais l’on ne sait pas d’où lui vient son autorité : l’attestation de responsabilité est le fait le plus souvent invoqué, mais l’expérience immédiate du cogito avait été récusée dans la Préface de l’ouvrage et c’est ce rejet de l’expérience immédiate du sujet qu’avait justifié le détour par la sémiologie. Voici que pour l’ontologie, le détour devient superflu. L’“attestation”, qui signifie témoignage évident, sincère et assuré, voici qu’elle suffit à tout fonder et à tout justifier. Voici que, par elle, l’immédiateté aurait valeur probatoire.

Mais il est vrai que ce que fonde l’attestation, ce qu’elle affirme plutôt, est simultanément le refus de fonder et la revendication de passivité. — Seul l’être, comme infinité et objectivité d’une réalité plus vaste et profonde que l’humain, est décrit en termes de puissance et d’activité, d’énergie et d’actualité. Ces affirmations s’autorisent d’Aristote mais non pas du récit. Elles sont destinées à mettre en relief la passivité constitutive de l’homme qui, dans son identité et son ipséité, reste marqué par la finitude. Voici donc que l’identité personnelle, comme attestation de soi, devient attestation de la finitude humaine face à la puissance toute actuelle et infinie de l’être.

On reste en suspens devant une difficulté majeure : le soi devient l’attestation, par et dans sa passivité, de la seule puissance de l’être. Mais selon quelle argumentation ? Comment le soi peut-il être formé de l’être, lui qui, au début de l’ouvrage, n’avait pas l’autorité suffisante pour s’informer de soi ? Sans l’autorité d’un récit le soi ne pouvait rien affirmer de lui-même et, pour dépasser l’alternative de l’exaltation cartésienne du cogito et de son humiliation nietzschéenne, il devait, on s’en souvient, passer par le détour du récit. Comment expliquer dès lors, que l’attestation ontologique de l’être par le soi, ainsi que l’attestation éthique de la responsabilité et de la passivité du sujet ne soient plus fondées sur aucune stratégie du détour ni sur aucun récit ?

Nous formulerons une hypothèse : l’attestation de la responsabilité du soi et de l’infinité de l’être reposent en fait, chez Ricœur, sur la validation implicite que constitue la référence non dite à un récit fondateur, lui-même innommé. Certes, l’auteur ne fait nulle part état d’un tel récit et il n’en dit donc rien. Il se borne à porter témoignage de l’infini et de la responsabilité morale du soi. Mais en portant témoignage il “ne sait pas” ce qu’il en est de sa triple passivité. Pourtant, seul un récit fondateur, une Attestation majeure (que nous ne nommerons pas à la place de l’auteur pour laisser entière l’énigme ainsi constituée) seule une telle Attestation serait en mesure de lever les doutes qui, dans une dernière page, sont loin de déplaire à l’auteur : “On me permettra de conclure sur le ton de l’ironie socratique..… Seul un discours autre que lui-même convient à la méta-catégorie de l’altérité.” Ainsi l’auteur revendique en fait le caractère essentiel des “trois grandes expériences de passivité”, celle du corps propre, celle d’autrui, celle de la conscience. Mais la raison ou le fondement transcendant (hors du sujet) reste une énigme. Car même si, selon notre hypothèse, l’attestation se fonde sur un récit occulte et non-dit qui fonctionnerait comme témoignage de l’être, ce témoignage laisserait dans l’obscurité, au même titre que l’attestation du soi par lui-même, la nature de l’Autre absolu qui justifierait toute passivité humaine. C’est le texte même de Ricœur qui suggère cette ontologie négative. En se référant de nouveau, en ces dernières pages, à Lévinas et à sa théorie du visage comme trace de l’Autre (l’Infini), Ricœur souligne que “la catégorie de la trace parait ainsi corriger autant que compléter celle d’épiphanie”. Si l’évocation de l’’épiphanie” situe la réflexion de Ricœur dans son contexte de transcendance ontologique et de religion non nommée, l’évocation de la “trace” permet de spécifier ce contexte en un discours apophatique de la non-connaissance d’un Être qui est l’Autre donné dans “l’attestation”. Et l’auteur écrit en effets “Peut-être le philosophe en tant que philosophe doit-il avouer qu’il ne sait pas et ne peut pas dire si cet Autre, source de l’injonction, est un autrui que je puisse envisager ou qui puisse me dévisager, ou mes ancêtres dont il n’y a point de représentation… ou Dieu — Dieu vivant, Dieu absent — ou une place vide. Sur cette aporie de l’Autre le discours philosophique s’arrête.”

Mais le sens interne de ce discours est désormais clair aux yeux du lecteur : en considérant l’ouvrage dans sa totalité, on doit dire qu’un récit (une histoire racontée) fonde la validité d’une attestation certaine de soi et de sa passivité, mais incertaine de l’être de l’Autre qui est peut-être Dieu. De même que le caractère était emblématique d’un destin, l’attestation du soi est emblématique de l’Être pensé en termes négatifs.

Qu’il s’agisse de la doctrine du soi qui morcelle, disperse et déréalise le sujet en l’appuyant sur la démarche fictive du récit, ou qu’il s agisse de la doctrine de l’attestation qui morcelle, disperse et déréalise l’être en l’appuyant sur l’expérience de la passivité, on est en présence d’une incertitude et d’un doute extrême, chez Ricœur, quant à la vérité même du sujet. Incapable de se fonder par lui-même il n’a de recours que dans le récit qui en retour le déréalise, et incapable de poser sa propre activité, il ne trouve dans l’attestation de soi que la trace passive d’un être énigmatique ou équivoque.

Mais, fût-il involontaire, le doute à l’égard du sujet, et, fût-elle équivoque, l’incertitude à l’égard de l’être, sont en réalité des déterminations de la croyance. La carapace de rigueur logique et linguistique est le bouclier d’une incertitude et d’une passivité consentante qui marquent une doctrine garantie non par des fondements réflexifs et évidents, mais par une conviction intérieure. Cette éthique de la responsabilité, parce qu’elle s appuie sur une conception apophatique de l’être et du soi, est en réalité une morale de la conviction. Si bien que, à la fin de ce parcours, le lecteur se pose la question de savoir s’il n’était pas conduit dans le domaine de la croyance non pas seulement à la dernière page mais dès les premières pages de cette réflexion sur le soi.

Mais comment fonder sur la croyance et le doute une méditation en première personne sur le sujet? Le texte lui-même devient incompréhensible dans son existence, et l’auteur, si attaché à l’idée que la moralité et l’ipséité consistent à rendre compte de ses actes, n’est pas en mesure de rendre compte par sa propre doctrine de l’existence même de cette doctrine : l’énoncé ne rend pas compte de l’énonciation, le contenu significatif du discours ne rend pas compte de l’existence même de ce discours comme travail actif offert à un lecteur actif.

(Robert Misrahi – la problématique du sujet aujourd’hui)

P. Ricœur (1913-2005)

La situation conceptuelle du sujet ne nous semble pas meilleure dans l’œuvre de Ricœur [que chez Lévinas]. Souhaitant dénommer « herméneutique » sa méthode de connaissance, il tente d’opérer, comme Heidegger et comme Lévinas, un passage des signes évidents donnés dans le réel à la nature non évidente de l’être étudié qui est l’objet de sa connaissance. Il procède donc par un détour : à partir du langage et de la linguistique, il pense revenir au sujet, qu’il aurait ainsi éclairé. Il s’agit bien d’une herméneutique qui interprète des signes pour aller vers un réel caché. Bien qu’ils comptent parmi ceux qui ont introduit la phénoménologie en France, ni Lévinas ni Ricœur ne déploient des phénoménologies du sujet : ils élaborent des ontologies morales, et c’est à partir de celles-ci, et après divers détours par le Talmud chez Lévinas, ou par la grammaire générale chez Ricœur, qu’ils construisent leurs théories du sujet.

Or, cette herméneutique est explicitement, chez Ricœur, une stratégie, c’est-à-dire une doctrine répondant à une intention posée d’abord. Il écrit dans Soi-même comme un autre : « En opposant polairement le maintien de soi au caractère [disjonction qui constitue l’essentiel de la doctrine] on a voulu cerner la dimension proprement éthique, sans égard pour la perpétuation du caractère »[…]. Et, en effet, la description du sujet est ici tout entiere fondée sur une dimension éthique, c’est-à-dire une conception de l’éthique qui fonctionne comme justification et finalité de la théorie du sujet : mais cette conception éthique n’est pas elle-même fondée puisqu’elle est antérieure au sujet qui pourrait la fonder.

Plus loin, Ricœur utilise le terme d’attestation : c’est sur celle-ci, comme évidence de l’appel à la responsabilité, que se fonde l’éthique, celle-ci étant une morale de la sollicitude.

Mais, si la théorie du sujet repose sur une morale donnée a priori, il est à craindre que cette théorie ne soit déjà orientée, et que les enseignements tirés de la linguistique ne soient arbitrairement sélectionnés et interprétés. Notre crainte se justifie lorsque nous lisons, dans l’introduction, que la doctrine et les polémiques que Ricœur se propose d’exposer « se situeront au-delà du point où [sa] problématique se sera séparée de celle des philosophies du sujet ».

Ricœur récuse les philosophies du sujet car, pour lui, « dans tous les cas de figure, le sujet c’est je. C’est pourquoi l’expression philosophie du sujet est tenue ici pour équivalente à philosophie du cogito ».

L’herméneutique parle toujours en première personne, mais elle récuse en même temps ce qu’elle appelle les philosophies du cogito. Elle opère donc en fait une sorte de dénégation du sujet, dénégation dont l’intention avouée est moralisatrice et stratégique. C’est sur la base de ces ambiguïtés que se développe la pensée de Ricœur à propos de ce que nous-même appelons le sujet.

Ce que Ricœur met principalement en place est une théorie de la conscience dans laquelle il conviendrait d’opposer deux sortes d’identité : la première, représentée par le terme latin idem, désigne la permanence du « caractère », tandis que la seconde, représentée par le terme ipse, désigne l’identité du soi. Selon Ricœur, il convient de ne plus confondre idem et ipse, c’est-à-dire l’identité du caractère, qui est la « persévération » de l’identité de l’individu à travers le temps et l’espace dans ses actions, et l’identité du soi, qui est un maintien de soi face à autrui grâce à la « promesse » et à sa permanence à travers le temps. Ainsi, Ricœur oppose la « mêmeté » et l’« ipséité », c’est-à-dire en somme le caractère, avec ses pesanteurs psychiques et son tempérament, et la personne, avec sa liberté morale et son pouvoir de transcendance. « Ipséité et mêmeté cessent de coïncider. » La première s’enracine sur l’engagement moral à l’égard d’autrui, tandis que la seconde exprime « l’immutabilité du caractère » et la forme de notre destin.

On le voit, chez Ricœur tout se passe comme si, à travers une dénégation du sujet, et par la médiation d’une herméneutique du langage clairement ordonnée à une stratégie morale, on assistait à la résurgence du vieux concept kantien et spiritualiste de « personne ». Pour lui, comme pour Fichte, c’est l’affirmation morale qui fonde la réalité et l’identité du sujet.

Outre le fait qu’une théorie du sujet réel (c’est de lui qu’il s’agit, qu’on le veuille ou non), présentée dès l’abord comme la conséquence d’une morale antérieure, ne saurait être que de l’ordre fragile de la conviction, il convient maintenant d’examiner le degré de validité interne de la théorie qu’on propose.

Dans cette perspective, une première et grave contradiction apparaît assez vite : en appuyant la description du sujet sur la grammaire, on procède à une pétition de principe; on oublie que c’est parce qu’un sujet en première personne peut se saisir comme centre de référence, qu’il peut parler et organiser un langage autour d’une expérience correspondant à l’identité Je. Le linguiste Benveniste ne dit pas autre chose.

L’identité du sujet est donc donnée antérieurement à l’interprétation linguistique des textes.

Il en va de même pour l’idée de promesse et de maintien de soi : on est également en présence d’une étrange pétition de principe. En effet, une promesse ne peut être faite à autrui que si l’individu concerné a déjà le sentiment de sa propre identité et de sa propre permanence à travers le temps, ce sentiment étant la condition de possibilité de la signification même d’un engagement du présent sur l’avenir.

Au-delà de ces pétitions de principes, ce sont les descriptions mêmes de l’ipséité et de la mêmeté qui ne nous semblent pas rendre compte de la plénitude de l’expérience humaine. Les descriptions ne nous semblent pas adéquates à la réalité.

C’est ainsi que le « caractère » est conçu selon les anciens schemas réducteurs de la caractérologie. Les pesanteurs et les mécanismes supposés de l’action ne sont justifiés ni fondés par aucun autre principe que la simple affirmation de ces permanences; or, celles-ci sont d’une part relatives et contingentes et, d’autre part, significatives. La constance d’une forme d’action peut aussi bien être le fruit d’une signification réitérée que d’un déterminisme passif. Il faut bien en réalité que l’action ait un sens pour qu’elle soit en effet une action. Or, la conception chosiste du caractère réduit le désir lui-même, source de toute action, à une pulsion mécaniste, alors qu’il est signification et spontanéité.

Par là, c’est la liberté même qui est niée au niveau de la mêmeté, c’est-à-dire en clair, du caractère comme « destin ». Mais, sans la liberté, une action n’est pas même une pesanteur ou une répétition, puisqu’elle est dénuée de sens.

Si le « caractère », conçu comme pure pesanteur et « passivité », est dénué de liberté, il rend l’action impossible. La liberté est alors reportée sur le soi: c’est l’ipséité qui, par la promesse, se révele à la fois comme identité et liberté.

Mais c’est un autre fait qui devient alors incompréhensible : comment le soi, fût-il libre, agirait-il dès lors qu’il est réduit à l’injonction morale venue d’autrui ? Ricœur reprend en effet le terme d’injonction, qui vient de Lévinas, pour ancrer l’identité du soi sur la responsabilité à l’égard d’autrui. Mais l’individu humain n’agit pas seulement par injonction, obéissance et responsabilité (même si l’on admet par l’absurde que celles-ci seraient possibles sans une identité préalable du sujet). En dehors de l’injonction morale, quelles sont les sources de l’action ? Elles ne sauraient, ici, être situées dans le désir, puisque celui-ci est de l’ordre de la mêmeté. Si l’action n’a pas pour motif le désir, quels peuvent être ses motifs ? quels peuvent être les motifs non affectifs d’une action moralement neutre ? Et quels peuvent être les contenus et le sens d’une action morale issue de l’injonction et de l’obligation mais dénuée de tout désir ? La vérité est que l’ipséité est, chez Ricœur, vide et sans contenu, alors que l’expérience concrète de l’humanité est celle du contenu qualitatif de l’existence et de l’action.

Le caractère avait un contenu mais il était sans liberté, le soi est libre et responsable mais il est sans contenu. Aussi, non seulement on ne comprend pas que le « caractère » puisse se référer à une morale (et donc à une action neuve), puisqu’il est censé être intangible, mais, en outre, on ne comprend pas pourquoi le soi, qui est certes libre, déciderait d’agir, puisqu’il est transcendant par rapport au désir et au caractère.

Ricœur semble vouloir résoudre cette difficulté. Mais il se contente d’appuyer l’action sur l’injonction venue d’autrui, celle-ci supposant un nouvel a priori : « l’être-requis ». C’est en effet par les concepts de « passivité originaire » et métaphysique et de « l’être-requis » comme donnée primitive, que Ricœur pense rendre compte et de la morale et de la possibilité même de l’action.

On le voit : la théorie de la mêmeté et de l’ipséité était bien destinée à justifier une morale. Mais, parce que cette théorie du soi ne rend compte ni de la liberté concrète ni du contenu et du sens des actes, elle reste aussi fragile que cette morale qu’elle tente de justifier. Cette morale de l’injonction se conclut étrangement sur le même concept qu’on trouvait chez Lévinas et qui est la passivité. Simplement, Lévinas justifie la passivité par l’injonction, tandis que Ricœur la justifie par l’injonction et par l’attestation. La vérité est que ces doctrines personnalistes ne sont que l’expression contemporaine d’un moralisme théologique qui tente en vain d’annuler et de neutraliser l’activité concrète de l’individu : il est temps de reconnaître enfin pleinement que cet individu est à la fois un désir et un sujet, c’est-à-dire un existant.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

E. Lévinas (1905-1995)

Lévinas est essentiellement le moraliste du visage, mais si l’on élucide les présupposés de cette éthique, il est possible de découvrir une conception du sujet finalement fort conventionnelle.

Lévinas ne déploie pas véritablement une phénoménologie du visage. Il situe seulement celui-ci au principe d’une réflexion morale sur le primat de l’autre par rapport au sujet. Le visage découvre l’autre comme fragilité et nudité, comme vulnérabilité et faiblesse; il opère à ce titre une « rupture avec la vitalité, toujours virtuellement meurtrière ». Selon Lévinas, le visage révélerait l’autre comme « sainteté inviolable » sans « relent de numineux » ou de sacré, mais comme symbole herméneutique d’une transcendance. Il y aurait en effet, dans le visage, une dimension métaphysique en tant qu’il est l’expression même du temps comme attente et distanciation, au même titre que le langage ou le rite. L’autre, par son visage, « n’est pas du monde », il est l’expression du divin en l’homme, comme le dit Max Picard, cité par Lévinas.

Il est clair que, déjà, nous sommes en présence d’affirmations fondées sur des principes a priori et sur une croyance.

La référence à la transcendance est une référence au « Très Haut », et c’est par cette seule réference religieuse que tente de se justifier la morale de « l’injonction » et de « l’obligation ». Le visage de l’autre ouvrirait un discours originel dont le premier mot est obligation, et cette « éthique de l’autre homme », fondée sur « l’épiphanie du visage », serait une morale de la responsabilité dans laquelle le sujet se fait « l’otage » de l’autre. Toujours le sujet éthique devrait préférer l’autre à lui-même et répondre à « l’injonction » du visage par une morale du désintéressement, de l’obéissance et de la passivité volontaire.

Cette éthique, sans autre fondement que l’affirmation de la présence du divin dans le visage humain, implique une conception du sujet qu’il n’est pas difficile d’expliciter. Prenant le terme spinoziste de conatus en un sens exclusivement biologique, « vital » (ce qui est un contresens à l’égard du spinozisme), Lévinas affirme en effet que la perception du visage opère un « retournement du conatus », c’est-à-dire une suspension et même un renversement de la vitalité. Celle-ci est donc, pour Lévinas, l’essence du « moi » : d’une façon fort traditionnelle, Lévinas définit le « moi » comme la somme des instincts vitaux qui entraînent les actions égoistes, agressives et meurtrières à l’égard d’autrui. La sexualité, c’est-à-dire Éros, fait également partie, selon Lévinas, de ce moi instinctuel qui est l’origine de la violence. Pour Lévinas, le moi n’est que conatus, c’est-à-dire « spontanéité aveugle des désirs ».

Non seulement cette conception réaliste du moi ne permet pas de comprendre l’intervention du sens et du symbolisme au cœur de la vie affective du désir, mais en outre elle rend arbitraire la conception du sujet : en effet, Lévinas identifie le sujet à ce moi instinctuel et empirique. C’est ainsi que, à propos de la relation érotique, Lévinas affirme qu’en elle « le moi revient à soi, se retrouve le Même ». La possession de soi devient l’encombrement par soi, le sujet s’impose à lui-même, se traîne soi-même comme possession. Lévinas évoque le sujet qui, dans la volupté se retrouve comme le soi de soi-même et finit par affirmer l’identité suivante :

« La subjectivité est un Moi. »

Ainsi, pour Lévinas, le sujet n’est pas distinct du Moi : mais, au lieu d’élever le Moi au statut et au niveau d’une conscience réflexive, Lévinas abaisse et identifie le sujet au Moi, conçu lui-même comme simple vitalité égoïste. Ailleurs, Lévinas s’oppose à ce qu’il dit être la philosophie occidentale qui pose un sujet maître et possesseur de la nature, constituant de soi-même et de la vérité, pour lui opposer sa propre conception de la subjectivité, qu’il saisit comme renoncement, effacement et passivité totale.

Mais il est clair que l’on est en présence d’une conception moralisatrice du sujet qui repose sur plusieurs a priori sans preuve et sur une confusion. L’a priori consiste d’abord, comme on l’a vu, dans l’interprétation religieuse et métaphysique du visage; il consiste ensuite en une interprétation étroitement vitaliste du sujet comme moi et conatus instinctif. La vision transcendante de la morale et la vision réaliste du moi-sujet reposent à leur tour sur une confusion : si Lévinas critique à la fois le sujet constituant de « la philosophie occidentale » et le moi vital de l’égoisme instinctif, c’est qu’il les confond dans un même refus, sans distinguer les concepts qu’il met en œuvre. Il identifie le sujet fondateur et le moi vital. Or, historiquement, le sujet constituant (chez Kant ou chez Descartes) s’oppose au moi vital (« passions » ou « inclinations »), et cela selon la même antithèse que chez Lévinas lui-même. D’autre part, si cette opposition du sujet et du moi est en effet discutable, Lévinas ne la récuse pas au nom d’une description phénoménologique du sujet actif et concret, mais au nom d’un moralisme qui rabat le sujet sur le moi et condamne à l’avance toutes les activités de ce moi sujet.

La conséquence de ces confusions et de ces présupposés est assez grave du point de vue logique : parce que l’activité éthique ne saurait être fondée, aux yeux de Lévinas, ni sur un sujet réflexif fondateur, ni sur un moi-sujet vitaliste, il réintroduit, à titre de fondement, et « la sainteté » du visage de l’autre, et « l’âme » de l’individu désintéressé qui obéit à l’injonction. Mais l’idée d’âme reste, chez Lévinas, aussi confuse et a priori qu’elle l’a toujours été dans la philosophie dite occidentale.

Comment comprendre, enfin, l’ultime contradiction sur laquelle débouche Totalité et Infini, et qui réside dans l’affirmation selon laquelle il convient « d’introduire la subjectivité du moi en tant que seule source possible de bonté » et selon laquelle « le moi se conserve dans la bonté ». On ne voit pas comment le moi, d’abord défini comme vitalité égoïste, peut devenir source de bonté, dès lors qu’on lui a identifié le sujet, récusé comme pouvoir constituant et comme raison.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

1. Le moi en première personne et l’entrée dans l’existence

Le sensualisme matérialiste inspirait le plus grand nombre des penseurs et des médecins du XVIIIe siècle, rassemblés sous le vocable de « philosophes ». Condillac et Diderot, Helvétius et d’Holbach, La Mettrie et Destutt de Tracy, Voltaire et Sade (1740-1814), construisent un corps de doctrines qui se dit explicitement matérialiste. Ce matérialisme appuie sur la sensation d’origine extérieure ou intérieure, tout l’édifice de la connaissance, et il fait reposer sur le mécanisme et causalité des sensations tout l’édifice de l’action et de la morale. Il se proclame donc athée et développe une critique de la morale et de la religion dans une perspective immanentiste qui se voudrait libératrice. La mise en place d’une Nature une et déterministe, dont les lois mécaniques et nécessaires s’imposent à l’homme conçu comme une machine ou un clavecin est donc destinée, en croyant reprendre un héritage spinoziste, à libérer l’homme moderne de la servitude des morales dogmatiques et des préjugés religieux.

Mais cette intention libératrice se déployait dans le seul cadre d’une méthode objectiviste : réduisant l’homme à ses sensations et à ses déterminismes, elle ne le saisissait que de l’extérieur et finissait par en méconnaître la spécificité. La bonne volonté libératrice se dissolvait dans la méconnaissance croissante de d’humanité de l’homme.

C’est précisément contre ce réductionnisme et cette chosification que se dresse toute l’œuvre de Rousseau : elle exprime tout entière une protestation de la conscience de soi contre l’objectivation de l’individu humain, et non pas seulement une protestation de la conscience morale contre la facticité mondaine.

Cette protestation, nous pourrions la désigner par le terme sans doute anachronique de révolte puisqu’il s’agit bien de la révolte doctrinale d’un écrivain qui s’oppose par la seule réflexion à l’idéologie environnante sans entreprendre cependant aucune action subversive ou « révolutionnaire ».

La révolte critique de Rousseau commence d’abord par le commencement. En effet, la première œuvre importante ouvre la carrière publique de Rousseau en même temps qu’elle pose la question d’une origine et d’un fondement. Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754) se propose en effet de répondre à une question morale et sociale (posée on le sait par l’Académie de Dijon) en justifiant cette réponse par une démarche et une réflexion radicales : au-delà de la simple condamnation des mœurs d’une société tout occupée de son luxe et de ses plaisirs, tout entière marquée par l’hypocrisie ou le formalisme des relations sociales, Rousseau se propose de dégager une origine qui soit un fondement. Il tente, par une réflexion régressive qui est explicitement présentée comme une hypothèse méthodologique, de remonter à une origine effective, c’est-à-dire à une situation originelle de l’humanité à partir de laquelle puisse se comprendre un devenir historique qui la conduise à la situation contemporaine. Source d’un devenir, la situation première est une origine ; mais, parce que cette origine est en même temps un principe d’intelligibilité, elle se manifeste aussi comme fondement.

C’est ainsi que, pour Rousseau, l’origine fondatrice de l’humanité actuelle (ce que nous pourrions appeler son commencement) est constituée simultanément par l’innocence des premiers hommes et par la logique élémentaire issue à la fois de l’accroissement démographique, du surgissement des obstacles et de l’instauration de la propriété. Le Discours nous propose donc une véritable analyse genétique du devenir social à partir de cette origine qu’est l’état de nature. Mais cette « généalogie » de l’histoire n’est en rien le déroulement nécessaire d’un système de causes et d’effets impersonnels qui s’imposerait aux sociétés comme un destin aveugle et inéluctable. Dès le commencement de sa réflexion, Rousseau conteste en fait les réductions mécanistes par lesquelles ses contemporains font de l’homme une machine. En effet, le devenir de la société en tant que corruption et dégénérescence n’est pas un simple phénomène naturel qui ne serait qu’un fait, mais une activité humaine dont on peut dégager le sens et l’intelligibilité.

C’est que, pour Rousseau, l’homme est libre : « Ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre […] et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme. »

Dans l’état originel qu’est l’état de nature, l’homme est à la fois liberté et bonté. Celle-ci n’est rien d’autre que l’innocence d’un être sans instinct de domination ou d’agression, et sensible à la souffrance d’autrui. Libre et capable de pitié, l’homme originel est donc une conscience sensible qui connaît le bonheur par ses relations simples avec un petit nombre d’individus, et par une activité artisanale où chacun ne fabrique et n’échange que ce qu’il peut fabriquer lui-même.

C’est d’abord par cette liberté spécifique que l’individu humain passera de l’état de nature à l’état civil, ou social. Mais pour comprendre ce mouvement et ce devenir, il faut ajouter à la liberté, la perfectibilité. Selon un paradoxe apparent, Rousseau fait reposer la décadence sociale sur la perfectibilité de l’homme. C’est celle-ci en effet qui peut seule rendre compte du développement du savoir et de la raison qui, en changeant l’environnement social, vont permettre le surgissement des passions qui vont corrompre la société et les individus.

Et le premier acte, ou le commencement de la déchéance, réside dans l’invention de la propriété : « le premier qui, ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » À partir de là, en effet, naît la division du travail, la dépendance réciproque et la servitude. La richesse produit le luxe et tous les nouveaux désirs qui résultent de la comparaison et de la compétition. Rousseau écrit dans la seconde partie du Discours : « Je remarquerai combien ce désir universel de réputation, d’honneurs et de préférences, qui nous dévore tous, exerce et compare les talens et les forces, combien il excite et multiplie les passions, et combien, rendant tous les hommes concurrens, rivaux ou plutôt ennemis, il cause tous les jours de revers, de succes et de catastrophes de toute espèce en faisant courrir la même lice à tant de Prétendans. »

Sans entrer dans le détail de ces analyses incomparables, notons leur spécificité : il s’agit toujours pour Rousseau de décrire un enchaînement des passions qui soit une genèse libre et intelligible. Rousseau le dit clairement : c’est par lui-même que l’homme fait son propre malheur et l’analyse de ce qu’on pourrait appeler la logique passionnelle des conflits et des vices de la société civile est expressément destinée par Rousseau à combattre ce mal et à restaurer l’homme sinon dans son bonheur originel du moins dans un bonheur nouveau et conquis. Dans une lettre à Voltaire du 18 août 1756, Rousseau écrit : « La juste défense de moi-même m’oblige seulement à vous faire observer qu’en peignant les misères humaines mon but était excusable et même louable à ce que je crois; car je montrais aux hommes comment ils faisaient leur malheur eux-mêmes et par conséquent comment ils les pouvaient éviter. »

Ainsi, par sa référence à la liberté originelle de l’homme, Rousseau pouvait-il tirer un enseignement politique et moral d’une critique sociale conçue comme l’élucidation d’un libre devenir à partir d’une origine simple et pure. Mais, parce que cette élucidation est comme l’une des premières tentatives de description phénoménologique de la naissance et du développement des passions (après les analyses de Hobbes et de Spinoza), nous pouvons tirer, quant à nous, un autre enseignement que cette critique morale voulue par Rousseau. Cet enseignement nouveau, cette richesse de l’analyse résident dans l’idée que les passions sont elles-mêmes l’œuvre des individus.

Le paradoxe a rarement été mis en évidence : Rousseau pose à la fois la libre origine des passions, et la servitude de l’état civil dans lequel elles se développent. Mais ce n’est qu’un paradoxe apparent : seul un être libre peut être passionné et se soumettre librement aux passions qui font sa servitude parce qu’elles le soumettent aux lois erronées qu’il se donne.

On peut donc dire, à partir de là, que le moi, constitué par les passions vicieuses telles que l’ambition, la jalousie, la vanité, l’hypocrisie et, plus généralement, cette méchanceté qui transforme l’amour de soi en amour propre et le dresse contre autrui, on peut dire que ce moi est artificiel. Il est sa propre œuvre. Il est d’ailleurs le choix du paraître et de l’artifice au détriment de l’être véritable. Le moi, œuvre de la perversion de l’amour de soi, légitime, en amour propre, illégitime, vain et agressif, est donc certes une création contingente de l’homme social, mais il est surtout sa propre création.

C’est que, pour Rousseau, les passions sont le fruit de notre complicité et de notre faiblesse. Elles sont donc toujours notre œuvre, et c’est à ce titre qu’elles expriment notre innocence ou notre culpabilité.

Ainsi, pour Rousseau, les passions qui forment le contenu du moi, c’est-à-dire le contenu affectif et « sensible » d’une conscience individuelle, ne sont pas de simples phénomènes issus du corps et qu’on pourrait décrire en extériorité. Si elles n’étaient que cela, elles seraient indifferentes. Or, pour Rousseau, elles sont dramatiques. Elles sont non seulement la source de notre servitude sociale devant la « Magistrature » et les « Loix » mais encore la source de notre malheur ou de notre bonheur, l’origine de notre coupable convoitise ou de notre pitié et de notre sensibilité innocentes. Elles sont dramatiques parce qu’elles impliquent un enjeu et que, cependant, en toutes circonstances elles sont notre œuvre.

C’est cette conception à la fois dramatique et personnelle des passions qui vont ouvrir chez Rousseau la nouvelle démarche réflexive : parce que les passions sont la source de notre malheur ou de notre bonheur, mais aussi parce qu’elles sont notre œuvre propre, Rousseau va entreprendre la démarche la plus originale et la plus radicale qui soit : pour reconstruire le bonheur, il va entreprendre de décrire les passions en première personne.

C’est ainsi que les Confessions, les Rêveries du Promeneur solitaire, les Dialogues entre Jean-Jacques et Rousseau, mais également le roman par lettres La Nouvelle Heloïse, sont tout autre chose que la simple invention littéraire d’une nouvelle forme, et l’instauration de la sensibilité romantique. Ces œuvres sont l’expression d’une conception à la fois éthique et dramatique du contenu passionnel de l’existence : conception dramatique par les enjeux extrêmes impliqués dans les diverses formes de la sensibilité, et conception éthique par la référence à un dépassement de ces passions devant conduire à un nouveau bonheur.

Ces deux aspects de l’analyse passionnelle, chez Rousseau, se concrétisent dans le choix de la description en première personne. Parce que la passion est l’œuvre du moi, seule une description en première personne, c’est-à-dire opérée par le sujet même qui éprouve cette passion, est susceptible de la décrire véritablement de l’intérieur et, par conséquent capable, en la rendant intelligible, de la conduire vers son propre dépassement et de l’ouvrir à une autre modalité de l’existence.

L’entreprise des Confessions et des Rêveries est donc en effet, unique, comme le dit Rousseau. Dans la lignée de saint Augustin et de Montaigne, mais également dans la lignée du Descartes des Meditations metaphysiques où les enjeux absolus sont abordés en première personne, Rousseau déploie donc une description de soi qui est à la fois une connaissance et une morale, une connaissance de la passion par le sujet même de la passion en tant qu’il s’efforce de reconquérir son bonheur perdu.

L’analyse de soi est conduite par Rousseau avec une telle précision, elle met en évidence des implications si riches du vécu passionnel remémoré, que la description du moi se transforme et se dépasse. Ce qui pouvait paraître une description psychologique de passions traditionnelles se révèle peu à peu comme une entreprise radicalement neuve : Rousseau, voulant décrire ses souvenirs et ses rêveries, ses peines et ses joies, découvre en réalité un nouveau domaine, une nouvelle dimension de la vie affective, une toute nouvelle conception du moi : Rousseau, en vérité, découvre et nous fait découvrir le domaine de l’existence.

Dès l’abord, Rousseau s’oppose à l’intellectualisme abstrait qui privilégie la connaissance pour définir l’homme. Il écrit dans la première partie du Discours sur l’inégalité : « Nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir, et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. » Il en va de même de sa propre entreprise : la connaissance de soi qu’il déploie dans Les Confessions et dans Les Rêveries n’est pas l’expression d’une curiosité intellectuelle et n’est pas destinée à verser des documents au dossier de la connaissance universelle de l’homme; elle est destinée par Rousseau à l’élucidation des raisons de son malheur passé, à la reviviscence de ses joies, et à la compréhension des expériences extrêmes qu’il a pu faire de l’extase et du ravissement.

La connaissance de soi, en première per-sonne, est donc destinée à mieux saisir les contextes où se déploie l’expérience de la joie, et à mieux délimiter ce qui fut, et sera désormais, pour Rousseau, le plus grand bonheur.

Certes, Les Confessions se présentent d’abord comme plaidoyer et comme l’exposition objective des qualités morales ou des fautes de l’au-teur. En voulant répondre aux multiples accusations (réelles ou imaginaires) dont il fut l’objet tout au long de sa vie, Rousseau souhaite d’abord se disculper en offrant l’image sincère et entière de ce qu’il fut, avec ses qualités et ses défauts. Mais cette analyse d’intention morale exprime le vécu avec tant de précisions et de richesses que l’entreprise psychologique et morale se transforme en une entreprise existentielle. Par le souvenir et la réflexion, Rousseau met en évidence la réalité centrale de son être : toutes ses passions et ses expériences sont orientées par un mouvement constant, le désir du bonheur. Et c’est ce désir du bonheur qui, en éclairant la signification des passions, en révèle la nature « existentielle ». Le récit des Confessions, complété par les Rêveries, exprime comme un mouvement de dépouillement. Les passions, pures relations affectives à autrui, laissent peu à peu apparaître leur noyau essentiel constitué par le pur sentiment de l’existence.

L’individu qui réfléchit sa vie et ses désirs se révèle peu à peu comme une conscience (nous dirions un sujet) intéressée à sa propre existence en tant qu’elle est la poursuite d’une jouissance. Et cette jouissance est la jouissance de vivre et d’exister. Si bien que l’existence n’est pas seulement le pur fait d’exister, au-delà des passions dérisoires et trompeuses, mais le fait de se saisir comme jouissance de l’existence. Rousseau n’annonce pas le moins du monde le « pur ennui de vivre » qu’on verra chez Valéry, mais le fort sentiment de la jouissance d’exister. Exister, pour Rousseau, c’est se réjouir d’exister.

Tout cela est particulièrement manifeste dans la lettre de Rousseau à M. de Malesherbes, du 26 janvier 1762. Rousseau récuse l’idée (issue de la sympathie) qu’il est « le plus malheureux des hommes ». Bien au contraire, sa solitude fut toujours pour lui une source de jouissance, ou plutôt l’occasion de la révélation de la jouissance d’exister : « Mais de quoi jouissais-je enfin quand j’étais seul ? De moi, de l’univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu’a de beau le monde sensible et d’imaginable le monde intellectuel […] mes désirs [et mes chimères] étaient la mesure de mes plaisirs. » Et la lettre se poursuit en rappelant avec quelle « sorte de volupté » il se livrait au « ravissement » de sa fusion avec l’univers, et avec quelle « agitation » il s’écriait « Ô grand Être ! Ô grand Être ». Au-delà de ces extases panthéistes où il jouissait aussi de lui-même, Rousseau rappelle le « délire continuel » de ses journées de promenade dans la campagne et la montagne, et le sentiment qu’il avait toujours « de pouvoir jouir davantage encore » et lui faisait dire : « je reviendrai demain ».

Cette joie d’être et de se sentir être se déploie et s’exprime dans les moments les plus forts des Confessions, fussent-ils un peu embellis par le souvenir reconnaissant comme à propos de la vie aux Charmettes, avec Madame de Warrens. Cette joie n’est pas seulement issue de la relation à la nature : elle s’éprouve aussi dans la vie simple et rustique, parmi quelques personnes tendrement aimées, vie à la fois intense et calme, douce et « vertueuse » telle qu’elle s’exprime aux Charmettes mais également en ce château fictif de M. de Wolmar (dans La Nouvelle Héloïse) ou dans la maison de l’île Saint-Pierre, avec Thérèse, la servante-maîtresse, gouvernante puis épouse.

Cette jouissance d’exister parcourt donc tout l’œuvre de Rousseau. Elle manifeste à la fois la nature affirmative de la conscience humaine et la nature qualitative de son existence, füt-ce après le dépouillement des passions sociales du paraître et de la compétition. Et c’est dans la dernière œuvre, Les Rêveries du Promeneur solitaire (publiée à titre posthume en 1782) que le sentiment de l’existence s’exprime dans tout son éclat.

Rousseau écrit dans la « Cinquième promenade » : « … et le bonheur que mon cœur regrette n’est point composé d’instants fugitifs, mais un état simple et permanent qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme, au point d’y trouver enfin la suprême félicite ».

Ainsi, au-delà de l’artifice des attitudes sociales, et au-delà du morcellement du temps et des contenus de la passion, Rousseau accède à une expérience fondamentale qui est à la fois Jouissance et permanence. L’existence est alors pure joie et « suprême félicité ». L’âme peut « rassembler tout son être », se libérer du passé et de l’avenir. Ainsi « le présent dure toujours [.] sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte, que celui seul de notre existence ». Ce sentiment la remplit tout entière. Et « tant que cet état dure, celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir ». Cet état, qui est le bonheur même d’exister comme pure existence actuelle et intemporelle, est l’état que Rousseau connut fréquemment à l’île Saint-Pierre, soit dans ses promenades, soit dans son bateau laissé à la dérive, soit au bord même du lac de Bienne. Rousseau écrit en effet : « Le sentiment de l’existence, dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en dis-traire, et en troubler ici-bas la douceur. »

Ainsi, par ses « extases », et par cette pure jouissance d’exister, Rousseau élève-t-il l’existence même de la conscience au-delà de ces contenus passionnels et inquiets qui forment un « moi », avec ses impressions, son mouvement, son vide et son inquiétude. Soutenu par l’intention profonde du bonheur, le moi se dépouille de ses attaches et de son empiricité; et ce à quoi il accède n’est pas une intellectualité vide, mais au contraire une plénitude qualitative faite de la pure conscience d’exister et de la pure jouissance de cette permanence qui est une liberté et de cette liberté qui est une jouissance de soi.

Plénitude et intemporalité disent donc l’existence pure et, chez Rousseau, l’entrée dans le vif sentiment de l’existence, c’est-à-dire dans la suprême félicité.

Mais l’intensité calme de ces jouissances de l’intemporel reste pourtant le privilège de grands moments d’extase et non pas le tissu permanent de la vie. Entre les moments où s’exprime avec éclat la grande lumière de l’existence (liée chez Rousseau à l’intuition de l’être suprême) se déroule une vie plus ordinaire, déchirée et tourmentée par les passions d’un moi. Qu’en est-il plus exactement ?

Dans la description du cours ordinaire de sa vie il est d’abord clair que Rousseau déploie une réminiscence affective. Il y insiste explicitement. Il prend plaisir à faire « renaître » par le souvenir aussi bien ses extases que les contenus les plus divers de sa vie affective et de ses expériences. Ce qui apparaît alors est une série d’attitudes concrètes, actives ou passives, qui sont bien plus le déploiement d’un moi dynamique que l’enchaînement d’événements psychiques constitués par des passions toutes faites. Même si l’on se réfère à la vie affective de l’auteur, on saisit un déploiement dynamique et quasi inten-tionnel, et non pas un processus mécanique et impersonnel. La finesse et la profondeur des analyses du moi par le moi lui-même révèlent chez Rousseau une unité personnelle et active qui rassemble au long du temps tous les vécus, les plus contradictoires fussent-ils en apparence.

C’est ainsi que l’ambivalence des passions est manifestement chez Rousseau l’alternance de la joie ou de la souffrance, en tant que cette alternance est l’œuvre même de Rousseau. Le moi se révèle ainsi peu à peu comme l’œuvre d’un sujet qui déploie tour à tour sa passivité, sa faiblesse et son tourment, ou son activité explosive, son enthousiasme et ses extases. Il s’agit toujours du même sujet.

Reconnaissons que le terme de sujet n’est pas ici très exact. Rousseau parle de ses penchants, de son inclination, de sa nature et de ses passions, il évoque la propre conscience qu’il a de lui-même, mais n’utilise pas le terme de sujet. Il décrit non un sujet mais une existence comme nous l’avons vu plus haut. Mais cette existence n’est pas seulement l’affirmation de la plénitude de l’être, elle est aussi le déroulement plus ou moins mouvementé d’une affectivité intense et fragile, contradictoire et instable, enthousiaste et tourmentée. Ce que nous voulons mettre en évidence est le fait que cette affectivité et cette « sensibilité » qui font l’être intime de Rousseau sont le fruit de sa propre activité intérieure. Elles sont le fruit de sa liberté et de ses choix intuitifs, sans être toujours le résultat d’une réflexion explicite.

Cette affectivité apparemment instable qui passe brusquement de la dépression à l’enthousiasme ou du désespoir à l’extase, est en réalité unifiée par ce que nous pourrions appeler un projet constant : c’est le constant désir du bonheur le plus intense qui entraîne ou le désespoir du paradis perdu, ou l’extase d’un présent comblé, ou la douceur d’une espérance fictive. Mais ce désir du bonheur est un principe unifiant sans être une rationalité abstraite. C’est la « sensibilité » même de Rousseau, c’est-à-dire sa conscience intuitive, son inclination spontanée et son existence concrète, qui fait l’unité de sa personnalité et permet en effet de reconnaître la marque de Jean-Jacques dans toutes les émotions qu’il éprouve et dans toutes les actions qu’il entreprend.

Départs brusques et ruptures, voyages et errances, disent tous la même poursuite d’un absolu qui est précisément la plénitude existentielle telle que nous l’avons décrite et telle que Rousseau l’a vécue dans l’île Saint-Pierre.

De même, le malheur de la naissance issu de la mort de la mère, la question de la culpabilité face à cette mort, le remords des mensonges qui furent nuisibles à autrui, s’organisent tous autour de ce désir de bonheur qui entraîne Rousseau toujours plus loin, au-delà de sa solitude et de son tourment. La découverte de la sexualité et d’une sensibilité éventuellement passive, s’inscrit également dans cette poursuite et cette attente du bonheur.

Mais l’attente et la poursuite du bonheur sont clairement chez Rousseau le désir d’amour. Le contenu le plus vif du bonheur est l’intensité et la pureté des relations qui établissent entre les êtres une absolue transparence, et très explicitement la joie qui résulte de la contemplation de la joie chez l’autre. Donner la joie ou se réjouir de la joie sont des expériences fréquentes et marquent chez Rousseau le désir constant du « paradis ». Qu’il s’agisse des enfants que Rousseau rencontre et qu’il comble de dons, ou bien des femmes qu’il a aimées, ou bien des rares amis qui émergeaient d’un monde de « persécuteurs », c’est toujours en relation à l’autre que Rousseau déploie son désir de bonheur ou se tourmente de son absence.

Ainsi la signification des passions est-elle toujours active et existentielle, concernant la place même de Rousseau dans le monde social et dans la nature, concernant aussi son propre rapport à lui-même et à l’Être suprême. Le moi, au-delà du mouvement apparent des affects tra-ditionnels, se déploie en réalité comme une existence sensible à la signification de son être et tout entière parcourue par le désir d’amour.

Il y a là beaucoup plus que les sources d’un simple romantisme littéraire. C’est à une philosophie de l’existence que s’ouvre Rousseau, fût-ce dans la condamnation tacite de la démarche philosophique. En effet, il nous présente non pas la vie psychologique de passions mécaniques, mais l’entreprise dynamique d’une liberté qui est une existence et qui, à partir de la situation de départ qui fut la sienne, tente de construire un sens et d’accéder à une plénitude.

Ce désir d’absolu unifie non seulement l’affectivité apparemment contradictoire de Rousseau, mais encore toute son œuvre.

Car ce que le Discours sur l’inégalité met en évidence, c’est la perte d’un paradis originel de simplicité et de jouissance. C’est ce paradis qui, à titre de fiction, anime et inspire La Nouvelle Héloïse, et c’est lui encore, à titre d’avenir politique cette fois, qui inspire Le Contrat social. Mais le paradis à construire sera neuf et différent du paradis originel. La société démocratique de transparence, de vertu et de liberté doit être une société moderne consciente de l’irréversibilité du savoir. La perfection est donc non pas à retrouver mais à construire.

On pourrait penser que cette politique est aussi fictive que le roman, et qu’elle comble simplement le grand désir imaginaire de Rousseau. Il n’en est rien. Rousseau s’appuie non seulement sur le passé hypothétique de l’humanité, et sur le passé réel de sa propre histoire, mais encore sur l’expérience présente qu’il n’a jamais cessé de vivre et qui est la pure jouissance de soi-même dans l’existence extatique auprès de la Nature et auprès de l’Etre.

Le noyau substantiel de la politique de Rousseau n’est pas seulement constitué par l’expérience d’un bonheur « sensible » à l’âme et aux sens, bonheur dont il s’agit de construire les conditions institutionnelles de possibilité. Il est également constitué par l’expérience de la conscience morale. Le futur partenaire du Contrat social sera non seulement un citoyen libre, mais encore un citoyen vertueux. Or, la vertu est définie par Rousseau comme une intuition intérieure : c’est encore l’expérience de la conscience en première personne qui fonde l’unité de l’action temporelle de l’individu en tant qu’action morale, coextensive à la citoyenneté démocratique.

Il reste que cette Démocratie idéale est lointaine et n’existe encore qu’à l’état de projet pour Rousseau et ses contemporains. Au contraire, l’expérience individuelle de la conscience morale est déjà présente pour Rousseau, qu’il s’agisse de lui-même et de sa propre vie, ou de tout autre homme de bonne volonté.

En quoi consiste cette conscience morale ?

Son contenu et sa signification en sont esquissés dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » qui est un texte de l’ouvrage pédagogique Émile, ou de l’éducation (1762). Le prêtre savoyard est une fiction destinée à soutenir une doctrine, mais le modèle de ce prêtre existait : il s’agissait des abbés Gaime et Gâtier, connus à Turin et au séminaire d’Annecy.

En premier lieu, Rousseau fonde la conscience morale (que nous définirons plus loin) sur une doctrine métaphysique : la religion est première, mais elle n’est pas constituée par une révélation sacrée ni des dogmes particuliers. Elle est religion du cœur et croyance; elle affirme l’existence d’un Dieu créateur et organisateur du monde mais aussi créateur de l’homme en tant qu’être libre. Le mal dans le monde provient de cette liberté et l’immortalité est destinée à compenser les souffrances de la vertu et les injustices causées par la méchanceté. L’homme vertueux est alors assuré, par ce Dieu et par cette immortalité, d’accéder au bonheur qu’il mérite et n’a cessé de désirer.

Sur cette base, Rousseau développe sa conception de la morale. Celle-ci ne saurait découler de la raison, trop abstraite et incertaine. Elle découle bien plutôt de l’expérience et de la sensibilité. Le véritable guide moral de notre action réside en nous-même et dans l’expérience intérieure que nous faisons quotidiennement : le bonheur d’autrui nous rejoint, son malheur et sa peine nous attristent et nous font souffrir. Toute la morale découle de cette intuition universelle. Le sentiment que nous avons des autres, la compassion, la pitié, sont des intuitions directes et immédiates qui ne nous trompent pas et nous invitent à rechercher le bonheur d’autrui comme nous poursuivons le nôtre.

Ainsi : « Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu sur lequel […] nous jugeons nos actions et celle d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience. » La conscience morale est donc une intuition, elle est vécue par le sujet même dont nous avons dit qu’il est une existence, et elle est saisie comme l’évidence irréfutable d’une lumière naturelle. Elle ne doit rien à la raison et ses indications sont si fortes et immédiates que le terme d’instinct vient sous la plume de Rousseau :

« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal qui rend l’homme semblable à Dieu ! c’est toi qui fait l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions… »

Parce que la sympathie avec la souffrance d’autrui entraîne l’indignation immédiate devant l’injustice et la joie devant le bonheur des autres, la conscience morale est métaphorisée comme un instinct; mais ce terme n’est qu’une métaphore en effet puisque l’âme est libre et s’oppose au corps d’où viennent les passions et les égoïsmes. Cette âme vertueuse est alors métaphorisée à l’autre bout de la chaîne comme étant divine. La conscience morale rend l’homme semblable à Dieu. Il devient par là digne de ce bonheur expérimenté constamment comme présence, comme réminiscence ou comme reviviscence tout au long de la vie de Rousseau. Ainsi, l’individu qui est déjà une existence capable d’accéder au bonheur de la plénitude paradisiaque, et du paradis perdu, se rend maintenant digne de ce bonheur qu’il mérite par sa compassion pour autrui et par sa libre inclination pour le bonheur de tous.

Les passions et les contenus passifs du moi sont alors bien dépassés. En outre se manifeste d’une façon implicite mais vive la consubstantialité de l’existence et de la moralité. Au-delà du moi passionnel, l’existence de l’individu s’est constituée à la fois comme le mouvement unificateur de la sensibilité à la poursuite de son bonheur, et comme le mouvement unificateur de la liberté à la poursuite de sa sociabilité. Existence heureuse et existence vertueuse sont les deux aspects d’un seul être : l’individu faible et abandonné construisant par son désir à la fois sa plénitude, son amour et son estime de soi.

2 Quelques questions posées par l’œuvre de Rousseau

Une telle conception de la conscience morale ne manque pas d’entraîner quelques difficultés : avec un contenu existentiel qui emporte notre adhésion (comme l’attention prêtée à l’amour, la sympathie envers la souffrance, et surtout le fervent désir du bonheur et du bonheur partagé), la doctrine se présente pourtant comme le fruit et l’expression d’une métaphysique discutable.

La dépendance d’une évidence morale par rapport à un système déiste n’est pas elle-même une évidence, mais un dogme ou une habitude culturelle mal élucidés. L’affirmation d’un Dieu créateur et bon reste une croyance naïve ou l’expression d’un désir infantile et imaginaire. La seconde affirmation (l’innéisme de la conscience morale) se heurte à la difficulté culturaliste : l’histoire des sociétés humaines manifeste plus la diversité des morales que leur unité « instinctive ».

La naïveté et le dogmatisme de cette conception de la morale sont d’autant plus surprenants et décevants que l’ensemble de l’œuvre de Rousseau comporte des éléments qui auraient permis la constitution d’une éthique véritable et originale. Et ces éléments sont décrits avec la plus grande force : affirmation et goût de la liberté, recherche et expérience profonde du bonheur, construction de l’indépendance par le vagabondage des voyages et par la critique des obligations sociales de convention ou d’habitude, recherche constante de l’authenticité, relation fondamentale à la beauté de la nature, description approfondie et expérience vraie de l’amour. Tous ces éléments auraient pu entrer dans une éthique de la joie qui aurait su éviter l’arbitraire du moralisme inné et austère, en même temps que le dogmatisme d’un déisme simplement protestataire.

Mais pour qu’une telle éthique eût pu se constituer, il aurait fallu que Rousseau fît une place décisive à la réflexion. Or, il combat toujours la « pensée », la méditation, la « philosophie » (comme il dit). La « Septième promenade » n’évoque que pour les déplorer les temps anciens où Rousseau devait écrire, réfléchir, méditer : « J’ai pensé quelquefois assez profondément, mais rarement avec plaisir, presque toujours contre mon gré et comme par force […] la réflexion me fatigue et m’attriste; penser fut toujours pour moi une occupation pénible et sans charme. »

Mais comment, sans réflexion, construire une éthique qui soit claire et communicable ? Seule une réflexion aurait pu rassembler les éléments existentiels de l’expérience pour les intégrer dans une démarche à la fois concrète et respon-sable, personnelle et ouverte.

La critique de la réflexion par Rousseau est d’autant plus surprenante que toute son entreprise psychologique et descriptive est un travail de la réflexion. Toute la richesse des Confessions et des Rêveries provient d’une attention de la réflexion à ses propres mouvements affectifs et existentiels. La connaissance de soi, fût-elle inspirée et orientée par le souci moral de la justification et de l’évaluation de soi-même, est nécessairement une activité réflexive, et Rousseau n’a pas su le reconnaître. On peut alors se demander si cette critique, fort valable lorsqu’elle est celle de l’intellectualisme, n’est pas simplement polémique et adressée aux « philosophes » lorsqu’elle refuse l’évidence de l’exercice même de la réflexion par « l’âme sensible » qui tente de se connaître et de se justifier.

On le voit, il manque ici une véritable théorie du sujet qui saurait déterminer la nature de la relation d’un moi avec lui-même et avec sa propre existence.

La critique de la réflexion par Rousseau laisse donc à l’état de « credo » une morale qui aurait pu se constituer comme éthique. En outre, elle est injuste à l’égard de soi puisqu’elle ignore sa propre activité réflexive. Enfin, elle empêche l’émergence d’une connaissance véritable de l’origine.

En effet, faute d’une critique réflexive de la croyance et d’une élaboration du rapport de soi à soi, Rousseau considère comme origine chronologique et objective des expériences et des situations qu’il reconstruit a posteriori selon son humeur ou son dessein présents. Certes, il reconnaît que l’homme de la nature, l’homme originel antérieur à la société, est une pure fiction. Mais il décrit cette fiction comme si elle était une réalité, et ne sait pas voir une construction dans ce qu’il croit être une simple fiction de reviviscence. Une réflexion manque sur le rapport du présent et du passé. Et cela est aussi vrai en ce qui concerne l’état de nature, état originel de l’humanité, que les souvenirs de l’enfance ou de l’adolescence de Rousseau. Il sait qu’il embellit son passé, mais il pose cependant que ce passé est réellement originel et paradisiaque : or, il est nourri du présent même de Rousseau, c’est-à-dire le plus souvent par son activité actuelle de création, de réminiscence créatrice et d’écriture.

Notre propre souci de critique réflexive ne doit cependant pas nous rendre injuste à l’égard de Rousseau : quelle que soit l’insuffisance de ses analyses de la réflexion, il reste que son œuvre est un apport considérable et décisif de la propre réflexion créatrice de Rousseau. Peu importe les termes et les polémiques. Il reste que, se concentrant explicitement sur lui-même, se rassemblant lui-même au sein de sa solitude et au-delà de son exil, Rousseau déploie au fil d’une écriture toujours somptueuse, tour à tour concrète et méditative, analytique et descriptive, une incomparable connaissance de soi. Attentive et perspicace, soupçonneuse ou indignée, émouvante et contemplative, la conscience tourmentée de soi-même se saisit ici avec une profondeur encore jamais atteinte, et parvient, grâce à la permanence de son désir, non seulement à manifester une « âme » dans la plénitude de sa vie, mais à en exprimer la substance la plus intense et la plus profonde : la pure jouissance de l’existence par elle-même, la pure position du moi comme existence intemporelle et comme densité vive.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

La conviction ou la responsabilité : la conception démoniaque de la politique chez Max Weber

C’est la mise en évidence d’une forme démoniaque du tragique qui parcourt l’essentiel de la pensée de Max Weber. Nous devrons nous y attarder un moment : nous verrons comment le recours à l’alternative éthico-politique non seulement justifie l’injustifiable, mais presque, sous une pseudo-gratuité tragique de l’action, les plus graves ambiguités d’ordre pratique. Comme dans le cas précédent, la position du problème pratique en termes d’alternative aboutit en réalité à l’incapacité absolue de résoudre valablement ce problème par la raison ; tout se passe en fait comme si l’on voulait condamner toute réflexion et justifier le recours à la croyance, tout en s’attribuant le mérite du scrupule de conscience et de la recherche désintéressée. Garder pour soi la bonne conscience morale tout en s’inclinant, la mort dans l’âme, devant les violences de l’histoire, voilà en quels termes on pourrait définir tout le projet de Max Weber.

La pensée de Max Weber repose essentiellement sur l’opposition de la science et de l’action, c’est-à-dire de la connaissance et de la politique. Cette opposition signifie qu’il ne saurait être question, pour la science historique et les sciences sociales en général, de fournir des motivations pour l’action politique, pour les choix et les options qu’elle implique. La science ne saurait intervenir dans l’action.

Cette affirmation semble ne pas faire de difficulté s’il s’agit seulement de distinguer les finalités respectives de la connaissance (qui suppose objectivité et désintéressement} et de l’action politique (qui suppose le combat, la défense de certains intérêts exclusifs d’autres intérêts, et l’esprit partisan qui n’exclut jamais, dit Max Weber, la mauvaise foi dans l’argumentation et dans la pratique).

À y regarder de plus près, cependant, les choses ne sont pas aussi simples ni aussi évidentes. Max Weber ne procède pas à une simple distinction phénoménologique, c’est-à-dire à la distinction entre une attitude méthodologique cognitive (constituée par le souci de la preuve et la recherche des « causalités » données} et une attitude pratique (plus préoccupée de construire que de connaître, d’exercer un pouvoir que d’organiser une intelligibilité). En réalité, la distinction wébérienne va plus loin : l’opposition entre science ct action est destinée à mettre en relief le caractère finalement injustifiabie des choix pratiques exercés dans l’ordre politique.

On sait en effet que Max Weber conçoit l’histoire comme une guerre des dieux. Cela signifie à ses yeux que les valeurs qui inspirent l’action sont toujours injustifiables par la raison (c’est-à-dire, croit-il, la science constituée) et qu’elles reposent donc toujours sur des choix et des options qui ne sont à la limite que des croyances. Et parce que ces croyances sont toujours situées hors du champ de l’intelligibilité rationnelle, l’action politique comporte une part inéluctable de tragique, c’est-à-dire de violence injustifiable. La « guerre des dieux » consiste dans le combat inexpiable des valeurs pratiques et politiques entre elles : toutes finalement gratuites et injustifiables, elles sont donc toutes, inversement, susceptibles d’être adoptées et d’insPirer une action.

Il semble bien que le tragique wébérien soit à la fois une mise on évidence de la violence irrationnelle comme moteur de l’action, et l’affirmation que la politique comme guerre inexpiable et mortelle est une structure indépassable. On peut ici parler de tragique : c’est par sa condition même que l’homme est conduit à agir violemment sans justification rationnelle et sans retraite possible ; cette inéluctable guerre politique de toutes les valeurs contre toutes les valeurs ne peut bien entendu être interprétée comme tragique qu’à la lumière d’une protestation de la conscience du savant qui joint ici la lucidité au pessimisme. Ce pessimisme est ici comme toujours fort ambigu, puisque son objet est à la fois donné comme un mal radical qu’il faudrait condamner ou combattre, et comme une nécessité inéluctablement lite à la nature même de la condition humaine. On rend impossible ce qu’on présente comme exigible.

Le tragique réside donc pour Max Weber dans le fait que le mal comme violence est à la fois indépassable dans l’ordre de l’action (les sociétés sont inéluctablement diverses, séparées et hostiles) et inacceptable dans l’ordre de la connaissance (le savant ne justifie rien et reste indépendant de toute croyance, de tout totalitarisme et de toute pression politique).

Nous n’allons pas reprendre ici les remarquables critiques opposées à Max Weber par Leo Strauss, et qui concernent la pseudo-incommunicabilité des sociétés et la pseudo-guerre irrationnelle des dieux.

Nous devons seulement nous interroger sur cette alternative tragique : ou la connaissance ou la politique (irrationnelle}. Quelles sont, chez Max Weber, l’origine et la signification de l’alternative irréductible qu’il instaure ?

Au premier abord, il pourrait sembler que ce dilemme provienne de la théorie même de la science. Puisqu’il s’agit de la science historique et sociale, il faut définir une méthode qui soit à la fois rationnelle (universalisable et « causale ») et phénoménologique (distincte par conséquent des sciences de la nature). Cette méthode phénoménologique consiste à restituer les univers historiques, c’est-à-dire les divers systèmes de valeurs qui fonctionnent comme motivations de l’action et de la vie historique à l’intérieur de chaque groupe socioculturel et seulement à l’intérieur de tel ou tel groupe. C’est d’ailleurs ici, on le sait, le principal apport de Max Weber, et un résultat irréversible et décisif : l’action historique est à comprendre en termes de motivations et par conséquent de signiñcations, et non pas en termes de causalité aveugle et inerte.

Mais à partir de ce principe méthodologique de base, Max Weber tire une série de conclusions qui conduisent toutes à la non-intervention du savant dans l’ordre pratique. La tâche du savant est d’aider ceux qui agissent à mieux comprendre ce qu’ils font, à mieux évaluer le coût et les conséquences de leur action, à mieux dégager les valeurs qu’implicitement ils poursuivent et celles contre lesquelles, ipso facto, ils entrent en lutte ; mais en aucun cas le savant ne saurait intervenir dans le choix des valeurs : « faire le choix, cela est donc son affaire”? », celle de l’homme doué de volonté, c’est-a-dire de l’homme d’action, « pour peu qu’il agisse avec la conscience de ses responsabilités ».

D’un côté le savant, de l’autre l’homme responsable, le politique : ne semble-t-il pas, comme nous le disions plus haut, que ce soit de cette opposition méthodologique que procédera le tragique webérien ?

Conservons un moment cette hypothèse.

Le savant, ajoute Max Weber, c’est-à-dire « la méthode scientifique de traiter les jugements de valeurs », n’a pas seulement pour tâche de comprendre (verstehen) et de faire revivre (nacherleben) les « buts voulus et les idéaux qui leur servent de fondements », mais encore de porter un jugement critique : or cette critique ne concerne jamais les contenus, mais seulement la cohérence logico-formelle des divers systèmes de valeurs, et des diverses chaînes pratiques finalités-moyens. Ne jouera dans cette critique que le principe de non-contradiction. Le savant n’indique donc à l’homme d’action que la cohérence ou l’incohérence de ses choix, celle qui existe (ou non) entre ses buts et ses moyens, et enfin quelles sont les valeurs indirectement impliquées (ou combattues) par les choix explicites : mais, en aucun cas, le savant ne saurait formuler un choix, ni justifier aucun choix, ni combattre aucune valeur. « Aider l’individu à prendre conscience (des) étalons ultimes qui se manifestent dans le jugement de valeur concret, voilà finalement la dernière chose que la critique peut accomplir sans s’égarer dans la sphère des spéculations. Quant à savoir si le sujet doit accepter ces étalons ultimes, cela est son affaire propre, c’est une question qui est du ressort de son vouloir et de sa conscience, non de celui du savoir empirique », Le savant est donc celui qui voit tout et comprend tout, mais ne choisit rien : la pensée théorique ne doit avoir aucune incidence d’ordre pratique, et cela en raison même de sa vocation : le savant n’a pas à s engager, Il est tenu de n’assumer aucune responsabilité.

Pour Max Weber, la science ne peut donc établir ni fonder un salut, des valeurs, un sens existenticl. Elle ne peut (outre la réflexion sur les moyens); que permettre d’élucider les valeurs et les consequences qui sont effectivement poursuivies ou impliquées en chaque circonstance. « Le courage doit reconnaître cette nouvelle situation et distinguer entre le savant et le chef ou le prophète qu’on réclame mais que l’époque ne peut fournir ». Il convient de distinguer science et croyance, et de ne pas demander de credo à la science : selon Max Weber il vaudrait mieux choisir, en toute lucidité, le « sacrifice de l’intellect », si l’on n’était pas capable de « supporter avec virilité (le) destin de notre époque », qui est celui du désenchantement. il n’appartient pas à la science mais à un prophête où à un sauveur de répondre à la question : « Quel dieu devons-nous servir parmi tous ceux qui se combattent ? Devons-nous, peut-être, servir un tout autre dieu, mais quel est-il ? » Or l’attente messianique ne convient plus à notre temps, privé de prophète et de sauveur, et 1l faut se contenter de répondre aux « demandes de chaque jour ».

À partir de là, on peut apercevoir que la lecture traditionnelle qu’on fait de Max Weber n’est pas satisfaisante et que notre hypothèse n’était pas la bonne : ce n’est pas la conception de la science qui, chez Max Weber, commande le tragique de sa vision de l’histoire. Puisque la vocation de la science n’est pas d’intervenir dans le cours de l’histoire, mais seulement de connaître des « faits » (systèmes culturels, mode de relation causale, « types généraux et idéaux d’attitudes ou de structures sociales, tous métaphorisés par le terme dieux »), le savant en tant que tel ne se trouve affronté à aucune difhculté pratique, à aucune angoisse, à aucun débat de conscience ; ces difficultés, angoisses et scrupules ne sauraient provenir que de l’urgence des choix pratiques. Choix dont les éléments d’appréciation se donnent toujours cependant d’une façon confuse, ambiguë et contradictoire. Aucun de ces problèmes ne saurait se poser à celui qui, tel le savant, a décidé de ne pas choisir, c’est-à-dire de n’exclure ni d’élire, de ne condamner ni défendre aucune cause.

Certes, une telle attitude d’objectivité a le mérite de ne pas soumettre la politique et l’action à de pseudo-connaissances qui, tenues dogmatiquement pour vraies, autoriseraient le totalitarisme et la violence dans leur mise en pratique. La pensée marxiste, qui lie de cette façon la pratique à un dogme théorique, n’a pas le privilège de la violence dogmatique et « scientifiquement » fondée : la pensée de droite, qui fonde son élitisme sur de pseudo-données biologiques, répond au même schéma et pratique le même dopmatisme de la violence. C’est le mérite de Max Weber d’avoir montré que, de certaines données objectives, on ne saurait conclure honnêtement à une forme particulière et exclusive de l’action.

Mais cette conclusion devient erronée lorsqu’on la généralise, et lorsqu’on affirme en somme, comme Max Weber, qu’aucun enseignement pour l’action, ni aucun principe de choix, ni aucune possibilité de condamner quelque système de valeur que ce soit ne sauraient découler de la connaissance rationnelle. On le montrera en détail plus loin.

Constatons au moins qu’une telle doctrine permet toutes les ambiguïtés, puisqu’elle autorise (quelles que soient les circonstances politiques, fussent-elles celle de l’Allemagne d’entre les deux guerres) toutes les abstentions, c’est-à-dire en fait tous les consentements et toutes les complicités, en permettant de sauvegarder en outre toutes les apparences de la conscience scrupuleuse et de la belle âme.

Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qu’il importe est de constater que l’opposition de la science et de la politique n’est en rien l’origine du tragique wébérien.

Ce n’est certainement pas d’une « objectivité » pratiquement irresponsable, c’est-à-dire en fait d’une indifférence, que pourrait découler une conception nietzschéenne ou tragique de la « guerre des dieux ». Or c’est ce « tragique » qui nous importe ici, car si l’indifiérence ne condamne rien l’assomption du tragique permet tout.

En fait, le tragique wébérien provient d’une Opposition qui se situe dans un tout autre champ que celui où s’opposent la vérité scientifique (incapable d’indiquer des choix) et l’action politique (contrainte de choisir par ses propres moyens). Ce tragique provient de l’alternative qui oppose l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité.

Si l’on précise la véritable signification de ces termes dans le contexte wébérien, on s’aperçoit assez vite qu’il s’agit en fait d’une alternative que nous connaissons bien : il s’agit du dilemme entre l’action politique et l’action morale. Montrons-le en détail, contre la lecture traditionnelle qu’on fait de Max Weber.

Sous sa plume, l’alternative semble concerner deux manières de pratiquer l’action politique : l’une se fonderait principalement sur des options et des doctrines, c’est-à-dire des idéaux dont la valeur repose sur une ferme croyance intéricure (une conviction), l’autre se fonderait principalement sur l’attention aux conséquences qu’il appartient au chef politique d’assumer (une responsabilité). L’auteur prend l’exemple du syndicaliste pour illustrer cette éthique de la conviction : n’est-ce pas la preuve que l’opposition des deux formes d’action concerne bien exclusivement la politique ? En réalite, les choses sont plus complexes.

Le fait principal qui peut nous éclairer est si évident qu’il passe inaperçu comme ce qui est éblouissant. Max Weber utilise le terme d’éthique : Verantwortungsethisch (éthique de la responsabilité), et Gesinnungsethisch (éthique de la conviction}. En outre, citant l’exemple du syndicaliste qui, agissant selon ses convictions, serait inattentif aux conséquences de ses revendications, il ajoute immédiatcement un autre exemple, qui est celui du chrétien : « Dans un lanpage religieux nous dirions : “Le chrétien fait ses devoirs et, en ce qui concerne le résultat de l’action, il s’en remet à Dieu.” »

Sur la base de cet exemple, pris parmi d’autres possibles, on peut apercevoir enfin la signification véritable de l’alternative : quand Max Weber oppose deux attitudes politiques, il procède en fait à l’opposition entre le réalisme politique, soucieux de conséquences et d’efficacité, et l’idéalisme moral en politique, c’est-à-dire le moralisme dans la politique. Léthique de la conviction, présentée par Max Weber comme l’une des deux attitudes politiques qui s’excluent, est en réalité chez lui l’éthique du devoir s’opposant à la politique de la réussite. Le dilemme est introduit par Max Weber lui-même dans les termes suivants : « Mais comment se pose alors le problème des relations véritables entre éthique et politique? »

La doctrine de Max Weber, on le sait, est toujours très nuancéce ; on peut se demander si elle n’est pas, ici, confuse et inachevée.

Tout d’abord, l’auteur sait très bien qu’il est artificiel de séparer éthique et politique : « N’existe-t-il absolument aucun rapport entre ces deux sphères, comme on l’a dit quelquefois ?.. Peut-on vraiment croire que les exigences de l’éthique puissent rester indifférentes au fait que toute politique utilise comme moyen spécifique la force, derrière laquelle se profile la violence ? Ne constatons-nous pas que, parce que les idéologies du bolchevisme et du spartakisme ont précisément eu recours à la violence, ils aboutissent exactement aux mêmes résultats que n’importe quel autre dictateur militaire? »

Mais l’affirmation de départ, selon laquelle il existe en réalité un lien entre éthique et politique, n’est pas réellement développée pour elle-même : Max Weber se contente de montrer que l’éthique ne peut pas ne pas juger l’action politique : il n’en tire une nouvelle définition ni de l’éthique ni de la politique. Celle-ci reste pour lui le domaine de la violence, tandis que celle-là reste le domaine de l’absolu, puisqu’il la désigne parfois par l’expression l’« éthique absolue ».

Lorsqu’il rejette simultanément les deux thèses, dont l’une affirme que l’éthique et la politique n’ont aucun rapport (c’est l’alternative que nous étudions actuellement et que nous rejetons aussi) et dont l’autre affirme que « la même éthique est valable aussi bien pour l’action politique que pour n’importe quelle autre espèce d’action », ce n’est pas pour préparer de nouvelles définitions à partir d’une nouvelle conception de la relation entre les deux perspectives. Une telle tâche est certes pressentie par Max Weber, puisque quelques pages plus loin il évoque les cultures où l’éthique se spécialisait et se différenciait selon les conditions sociales et les professions, tel le système de vie hindou, dans lequel chacune des professions (constituant une caste) faisait l’obiet d’une loi éthique particulière, d’un dharma (par exemple, il est dit dans une conversation entre Krishna et Ârjuna : « Fais ce qui est nécessaire », c’est-à-dire la guerre, qui est le devoir qui s’impose à la caste des guerriers). De même, Max Weber écrit que « la doctrine de la corruption du monde par le péché originel permettait d’intégrer avec une relative facilité la violence dans l’éthique ». Mais ce ne sont là que des notations destinées à préparer la critique de la morale de la conviction (celle du Sermon sur la Montagne, comme il le dit à la même page). En fait, la visée réelle de Max Weber ne consiste pas à préparer une nouvelle doctrine de l’action mais à montrer (à partir d’exemples historiques, c’est-à-dire de faits socioculturels) que, dans la réalité, le lien entre l’éthique et le politique est plus étroit qu’on ne le dit : et cette affirmation signifie que le rapport entre l’exigence absolue et la violence est plus ambigu, plus fluent, plus variable et multiple qu’on ne le croyait. Mais ce rapport ambigu, cette ambiguïté de l’action qui fait que, souvent, le mal provient du bien et le bien résulte du mal, toutes ces affirmations reposent (et c’est là ce qui est essentiel pour nous) sur une conception parfaitement traditionnelle de l’éthique et de la politique. Pour Max Weber la morale est en fin de compte ce que produit une religion, c’est-à-dire, dans le contexte où il se situe, les Evangiles et le Sermon sur la Montagne : « Le droit naturel chrétien » repose sur « les exigences a-cosmiques du Sermon sur la Montagne » qui a la forme d’une « pure éthique de la conviction”? ».

De même, les premiers chrétiens « savaient très bien » (dit Max Weber en assumant donc ce point de vue) « que le monde était régi par des démons et que l’individu qui se compromettait (sic) avec la politique, c’est-à-dire avec les moyens de la puissance et de la violence, concluait un pacte avec les puissances diaboliques ». Ainsi, le moyen décisif en politique est la violence, instrument du pouvoir, tandis que l’éthique est l’exigence absolue du tout ou rien, celle des Évangiles : donation de tous ses biens, non-réponse à la violence, et enfin devoir de vérité : « il est, lui aussi, inconditionnel, du point de vue de l’éthique absolue ».

Le but de Max Weber n’est donc pas le moins du monde de préparer une nouvelle conception de la pratique, mais de montrer, en ie déplorant dramatiquement, le divorce (en même temps que le lien) entre l’éthique et la politique : les définitions de celles-ci restent inchangées, et le tragique contemporain résulte, là encore, du heurt entre les exigences de la politique et celles de la morale. Mais la lucidité exige selon Max Weber que l’on aperçoive l’échec de l’éthique de la conviction : cet échec résulte nécessairement de la problématique des fins et des moyens, c’est-à-dire de la justification des moyens par la fin.

C’est à partir de là qu’on peut comprendre le tragique wébérien : il est en réalité le désenchantement nostalgique définissant ses valeurs par une inspiration religicuse qui à perdu sa justification, sa foi et sa croyance, c’est-à-dire son fondement. Pour Max Weber, le Dieu chrétien est mort et sl laisse l’homme seul face à ses responsabilités pratiques : en d’autres termes, l’éthique absolue, « la conduite sciemment éthique de notre vie qui jaillit de toutes les prophéties religieuses » et qui se présente désormais sous la forme d’un « rationalisme grandiose » a dû céder le pas aux « compromis et aux accommodements ». Sur les ruines de la foi chrétienne et sur la base d’un désenchantement du monde issu de la fin du merveilleux et du sacré, « la multitude des dieux antiques sort de ses tombes, sous la forme de puissances impersonnelles qui tentent de faire retomber la vie humaine en leur pouvoir, et de la faire participer à leurs luttes éternelles ».

En clair, cela signifie que la conscience moderne est déchirée entre les forces violentes exclusives qui occupent tout le champ politique, lorsqu’il est laissé sans recours par l’effondrement des bases de l’éthique absolue, celle de la conviction. La lucidité consisterait à accepter ce désenchantement, c’est-à-dire à la fois la nostalgie d’une éthique ancienne sans efficacité ni pouvoir, et la nécessité d’une politique moderne faite de violence et de gratuite. Cette gratuité s’appellera le destin : « C’est le destin qui gouverne les dieux et non pas la science. »

Le destin tragique, c’est-à-dire la contingence injustifiable des combats et de la violence historiques, doit être affronté avec courage : cela ne peut se faire que par le renoncement à l’éthique illusoire de la conviction, et par l’assomption d’une éthique de la responsabilité qui consiste pratiquement à répondre aux exigences quotidiennes de la politique. Les « tourments de l’homme moderne » proviennent d’une seule question : « Comment se montrer à la hauteur du quotidien » , lorsqu’on la pose après la ruine du messianisme ?

On le voit, la doctrine de Max Weber repose sur la même alternative que l’opposition de la violence et de la pureté. La signification de la nouvelle opposition (la responsabilité ou la conviction) est la même que précédemment : il s’agit en fait d’une disjonction entre ce que l’on dit être la morale et ce que l’on dit être la politique. Et, comme précédemment, le tragique est la « prise de conscience » de ce que l’on croit être une condition inéluctable ou structurelle de la vie sociale, c’est-à-dire une situation sans issue. Le tragique consiste dans l’impossibilité où serait l’homme de choisir valablement entre ses responsabilités politiques, impliquant l’usage et la justification de la violence, et ses convictions morales et religieuses, impliquant le désir de l’universel, c’est-à-dire du devoir inconditionnel de respect de l’humanité.

En réalité, cette manière de poser le problème met en évidence le fait qu’il n’est possible de décrire l’action en termes tragiques qu’à la condition d’opposer le domaine politique et le domaine moral, tout en maintenant les définitions traditionnelles de ces termes. Il existe cependant une différence entre l’attitude des moralistes comme Camus (ou B.-H. Lévy, qui retrouve la même conception) et celle des politiques comme Max Weber. Le « moraliste » prend acte du tragique de la violence, mais il lui oppose une protestation inconditionnelle, celle de l’individu sans pouvoir qui néanmoins parle et proteste. Seule une image de l’homme est ainsi sauvée, les politiques poursuivant quant à eux l’exercice de leur pouvoir et le déploiement de la violence.

Opposé à cette générosité abstraite, Max Weber se fait le défenseur de l’homme politique, soucieux de ses responsabilités concrètes et réelles : en fait il choisit, lui, la politique. Or l’essentiel de ses analyses a consisté à montrer le caractère démoniaque de celle-ci, c’est-à-dire la gratuité des déchaînements impersonneis de la violence.

On voit bien le paradoxe auquel on aboutit : tout en distinguant et définissant une « éthique absolue », Max Weber se fait le défenseur des pratiques politiques, et cela, en tant précisément qu’elles ont perdu leurs justifications absolues et qu’elles expriment toutes le relativisme démoniaque le plus total. C’est pourquoi il peut faire l’éloge nostalgique de la politique des castes guerrières hindoues : « Cette specialisation de l’éthique permet à la morale hindoue de faire de l’art royal de la politique une activité parfaitement conséquente, soumise à ses seules lois, toujours plus consciente d’elle-même. »

Or, justifier toute pratique politique (comme certains révolutionnaires) ou déplorer (comme Max Weber) qu’il n’existe plus aucune morale capable de justifier ou de condamner aucune politique, revient strictement au même : on érige en disciplines séparées la morale (qui serait formelle et donc abstraite ou caduque) et la politique (qui seule serait réaliste et sérieuse, c’est-à-dire révolutionnaire pour les uns et démoniaque pour les autres). C’est précisément cette autonomie de la politique que Max Weber décrit dans la phrase que nous venons de citer plus haut, et dont il déplore qu’elle ne corresponde plus à a situation moderne.

De toute façon, on rejette (cyniquement, comme Lénine, ou d’une manière ambiguë, comme Max Weber) la morale d’un côté, et la politique de l’autre, le seul matériau de l’histoire étant cette « politique » avec ses « lois propres ».

Cette attitude repose sur une pétition de principe, ou une confusion, ou une contradiction que nous voudrions maintenant mettre en évidence chez Max Weber, avant de tirer des conclusions plus générales dans un prochain chapitre.

La circularité ou la confusion de la pensée wébérienne s’exprime directement dans la phrase citée plus haut sur l’art royal de la politique chez les anciens Hindous : dans ce texte, Max Weber parle de « morale hindoue » et d’une « éthique spécialisée ».

Pourquoi l’intervention de cette idée de morale, dans un texte qui définit une politique ? A cela, une seule explication possible : Max Weber est parfaitement conscient du fait que tout système politique est une éthique.

En réalité, le mérite de Weber a précisément consisté à montrer que les systèmes politiques sont des systèmes de significations et des lignes d’action constituées par des normes, des croyances et des motivations, et qu’ils sont ipso facto des systèmes de valeurs : mais un système de valeurs est précisément une éthique.

De là provient la difficulté de la distinction wébérienne : toute conviction, si elle est une éthique, vise à sa propre réalisation et se saisit donc elle-même comme responsabilité ; inversement, toute responsabilité, si elle estime devoir faire usage des moyens politiques pour la réalisation de ses buts, se considère ipso facto comme un devoir et une valeur, c’est-à-dire une conviction. Mais si toute responsabilité se pose comme une valeur, et si toute conviction se définit des responsabilités, la distinction wébéricnne est logiquement artificielle et non pertinente. La signification de cette opposition ne peut donc être que pratique : elle est destinée à soustraire la politique non pas à toute problématique morale comme elle le prétend, mais à toute problématique qui supposerait une autre morale que la sienne.

Car si toute politique est une éthique, cela implique qu’en soustrayant la politique à tout jugement de valeur étranger à ses principes, on assume en fait la morale contenue dans la conception qu’on aura de la politique. Le langage tragique ou pathétique ne change rien à l’affaire : Weber assume le démoniaque de la politique comme conflit de forces arbitraires. Et puisque les forces sont impersonnelles et sans fondement, c’est finalement la relativité et la gratuité de toutes les politiques concrètes que Max Weber nous appelle à assumer. Il le précise d’ailleurs clairement en invitant chacun à savoir reconnaitre puis à « suivre son démon ».

Quand Max Weber souhaite que l’homme poiitique fasse preuve de « passion lucide », de « responsabilité » et de « mesure », c’est en termes éthiques (traditionnels) qu’il décrit l’attitude responsable : aussi est-il cohérent lorsqu’il parle d’une « éthique de la responsabilité ». Mais cette cohérence formelle repose sur une incohérence fondamentale, puisqu’il affirme en chaque politique un « démon » injustifiable, que personne ne saurait valablement critiquer .

On retrouve ici l’ambiguïté : dans un style qui est parfois celui des moralistes et des professeurs de morale (« soyez, en politique, responsables, lucides, passionnés, mesurés »), Max Weber dit à la lois sa nostalgie de la morale chrétienne (se justifiant ainsi) et le contenu de sa nouvelle éthique politique : il revendique pour chaque responsable politique et pour chaque groupe social le droit de suivre son démon, c’est-à-dire, en fait, la poursuite de sa propre victoire, sans autre justification que les fins mêmes fixées par ce « démon ».

Mais séparer l’éthique et la politique, puis décrire ce dernier domaine avec des termes moraux, constitue une pétition de principe. En réalité, parce qu’il n’amène pas de nouvelle définition du politique qu’il souhaite opposer à l’éthique tout en le définissant en termes moraux, Max Weber fait simplement régner la confusion.

A cette confusion théorique (incapable de définir l’éthique et la politique de façon à tenir compte du champ de la croyance, de la valeur, et des intérêts qui les englobe toutes deux), s’ajoute l’impuissance pratique (puisqu’il n’a su ni prévoir ni agir sur son temps).

Car la morale, chez lui, reste la forme de l’action politique : tout en pressentant qu’une politique est une éthique, Max Weber ne dit rien des finalités de la politique et ne prend jamais parti : ce n’est pas en elles qu’il situe l’éthique mais seulement dans une forme universelle et traditionnelle, c’est-à-dire kantienne, de la responsabilité et du devoir. Quant aux finalités concrètes, il en fait des forces impersonnelles et des démons qui s’opposent dans un perpétuel conflit aussi injustifiable que nécessaire.

Ainsi, le dernier paradoxe n’est pas le moindre : le nietzschéisme de Max Weber se double d’un kantisme qui aurait renoncé à ses illusions mais non à ses déhnitions. La morale est toujours pour lui la forme universalisable de l’action, mais l’action est toujours la contingence démoniaque et singulière de la violence.

(Éthique Politique et Bonheur par Robert Misrahi)

La théorie psychanalytique

1. Le « moi » comme censure et le « sujet » comme inconscient : de Freud (1856-1939) à Lacan (1901-1981)

Il y avait un paradoxe dans la philosophie de Sartre: une ontologie de la conscience comme présence à soi et comme liberté se présentait farouchement comme n’étant pas une philosophie du sujet, tout en s’opposant explicitement à la psychanalyse et en s’efforçant d’identifier « l’inconscient » et la mauvaise foi.

Si cette doctrine sartrienne recélait tant de confusions et d’obscurités, c’est qu’elle tentait à la fois de reprendre l’enseignement fondamental de la psychanalyse (qui est l’ignorance de l’individu sur lui-même) et d’en critiquer la doctrine fondamentale (qui est l’existence d’un inconscient), sans s’être donné le moyen d’une telle synthèse, moyen qui aurait consisté en une théorie nouvelle du sujet et du désir.

Pour être en mesure au moins d’esquisser une telle conception neuve du sujet, nous devons auparavant examiner cette théorie psychanalytique dont la prégnance est telle qu’elle incite des auteurs comme Heidegger et Sartre, mais aussi comme Lévinas et Ricœur, à clamer haut et fort que leurs philosophies ne sont pas des philosophies du sujet.

1.2 Freud

Parce que Freud en est le fondateur, on peut dire que la psychanalyse est née à la fin du XIXe siècle, son âge classique s’étendant des années 1920 aux années 1950. L’âge moderne de cette psychanalyse commence dans les années 1960 avec l’œuvre et l’influence de Lacan (bien que sa thèse de psychiatrie sur la paranoïa et la personnalité date de 1932).

Disons d’abord ce qu’il en est du corpus classique de la psychanalyse, tel qu’il se dégage des œuvres de Freud comme l’Introduction à la psychanalyse, les Essais de psychanalyse, La Science des rêves ou les Cinq Psychanalyses.

À travers une expérience clinique considérable, et une construction théorique constamment remise en doute et restructurée, Freud élabore une doctrine de l’individu qui se présente d’abord comme une « économie » des forces, puis comme une « topique » des lieux qui constituent le « psychisme ».

Ici, le progrès considérable de la psychanalyse par rapport à la plupart des philosophies qui l’ont précédée (sauf celle de Spinoza que Freud semble ignorer, ou celle de Schopenhauer qui l’influence en profondeur), ce progrès consiste dans la place primordiale accordée à la vie affective et à la sexualité dans la constitution de la personnalité humaine, et cela à partir de l’observation et de la thérapeutique des névroses.

À partir de là, le psychisme est ainsi conçu par Freud. Le désir sexuel est l’énergie fondamentale qui anime le psychisme et l’action. Il s’agit bien d’une énergie puisque sa racine est biologique et constituée par l’énergie nerveuse. Mais ce lien n’est pas encore suffisamment clair pour la science, et celle-ci doit se borner à l’analyse des contenus psychologiques du désir, l’action thérapeutique consistant d’ailleurs à éclairer ce psychisme et non pas à le soigner par une chimiothérapie médicamenteuse.

Non seulement la psychanalyse met au centre de la personnalité le désir sexuel (nommé du terme latin libido), mais elle dégage une nouvelle notion, appelée à d’immenses développements, et qui est celle de sens : les actions humaines ne sont pas de simples comportements utilitaires, elles poursuivent des buts qui ont un sens, et elles sont ainsi elles-mêmes revêtues d’un sens.

C’est ici que « l’économie », qui décrit le psychisme en termes d’énergie, va s’enrichir d’une description des lieux psychiques et devenir une « topique ». Il nous semble qu’économie et topique sont ici indissociables.

Voici en effet l’affirmation fondamentale de la psychanalyse classique : les actions humaines ont un sens puisqu’elles sont le résultat d’une pulsion qui est la libido, celle-ci étant le désir de la satisfaction sexuelle ; mais ce sens peut fort bien être ignoré par l’individu. Et c’est pour comprendre cette ignorance de la libido par l’individu qui la porte (et cela notamment dans les névroses) que Freud élabore la topique suivante (la seconde topique selon les spécialistes) : la conscience de l’individu n’est qu’une partie de son psychisme. Cette conscience est plus précisément le moi, le moi conscient, et ce moi est principalement constitué par les affects, c’est-à-dire des contenus affectifs et des désirs. Le moi est l’individu conscient en tant qu’il a des désirs et en tant qu’il est désir.

Mais le moi n’est pas un réceptacle inerte: il comporte des « mécanismes » ou, si l’on préfère, une sorte d’activité qui consiste à filtrer et à sélectionner les pulsions; le moi ne laisse parvenir au niveau de sa propre conscience que les pulsions et les désirs qu’il considérera comme licites ou autorisés. Au contraire, il maintiendra ou repoussera dans une zone inconsciente tous les désirs qui éveillent en lui un sentiment de culpabilité ou de honte. Cette zone, ce domaine de l’interdit, fait partie du psychisme, non plus cette fois comme moi conscient, mais comme inconscient. La libido est ainsi parfois repoussée dans l’inconscient, c’est-à-dire refoulée par un acte de censure, et cet acte est opere par le moi.

Ce qui est ainsi interdit et refoulé est le domaine des pulsions. Ce domaine est multiple. Freud distingue d’abord des instincts (ou pulsions) du moi, et des instincts sexuels : les premiers visent la conservation du moi, ce sont les instincts de vie, et les seconds, ou libido proprement dite, visent la reproduction. À ce groupe dualiste d’instincts, s’ajoute un autre binôme : tous les instincts de vie (qui rassemblent désormais instincts du moi et libido) s’opposent aux pulsions de mort : Thanatos s’oppose à Éros, l’instinct de mort s’oppose constamment à l’instinct de vie.

Jusqu’ici, le psychisme est divisé en deux : les instincts (ou pulsions) résident dans l’Inconscient, les affects autorisés résident dans la Conscience (ou Moi). Il reste à comprendre l’origine et les raisons de ce refoulement qui morcelle le psychisme : elles résident dans ce que Freud appelle le Sur-moi. Il s’agit de la conscience collective en tant qu’elle est intériorisée par le moi. Cette conscience collective agit surtout par son aspect moral : la culture et la civilisation résultent d’une action de moralisation effectuée par la société sur l’individu, et cette action se réalise par la médiation du Sur-moi. Celui-ci est la part non consciente du psychisme en tant qu’elle se fait le médiateur de la collectivité et que, à ce titre, elle impose au Moi les normes qui lui permettront d’exercer sa propre action de censure. Ainsi, le Moi, éclairé par le Sur-moi, rejette dans l’Inconscient les affects qui seraient source de culpabilité et ne laisse émerger à la claire conscience que ce que le Sur-moi autorise.

Cette description du psychisme en trois lieux, certes métaphoriques, est désignée par Freud et ses disciples comme le système Ics, Inconscient, conscience, Sur-moi.

Cette description est souvent considérée par les psychanalystes comme une simple hypothèse utile et comme un instrument de clarification. Les voies et les méthodes, par lesquelles Freud est parvenu à élaborer cette hypothèse, revêtent à leur yeux une importance au moins égale à celle des conclusions qu’elles semblent justifier.

C’est ainsi que l’opération même de la censure est riche d’enseignement. Le moi déguise et masque ses désirs en les exprimant dans les images trompeuses du rêve ou dans les gestes manqués du comportement, de la parole ou de l’écriture. Ces masques sont d’ailleurs ambigus puisqu’ils dévoilent et révèlent le désir autant qu’ils l’occultent et le cachent. C’est d’une façon masquée, certes, que le rêve ou le lapsus expriment un désir, mais en tout cas le sens du rêve ou du lapsus est précisément le désir qui s’y cache.

D’une façon plus précise encore, le processus de déguisement est lui-même riche d’enseignement. Le rêve procède, par exemple, par identification (d’un personnage à un autre), par condensation de plusieurs personnages en un seul) ou par inversion (d’un affect en son contraire). Sont ainsi éclairés les procédés de l’imagination et des fantasmes, c’est-à-dire les modalités de l’opération imaginaire par laquelle un Moi travestit son désir tout en l’exprimant.

Et ce sont ces processus mêmes qui seront utilisés dans la cure comme instruments thérapeutiques. C’est par la parole du patient (l’analysant) que se déploient la cure et son efficacité, mais cette parole elle-même met en œuvre un processus fondamental : le patient opère un « transfert » de son désir sur son analyste. Cela signifie qu’il identifie cet analyste à l’objet de son désir, que cet objet soit fictif, ou qu’il corresponde à une personne réelle anciennement ou actuellement aimée (ou haïe) par le patient. Le transfert est le report d’un mouvement affectif du patient sur l’analyste, celui-ci étant identifié à un « objet » d’amour ancien ou contemporain, réel ou fictif, mais de toute façon distinct de la réalité effective du psychanalyste. C’est sur ce report transférentiel, c’est-à-dire sur une dialectique imaginaire de l’affectivité sexuelle, que repose toute la cure analytique. C’est par cet amour fictif de l’analysant pour l’analyste que peuvent se mettre en place, par le discours, un éclairement et une redistribution des désirs du Moi, et que finalement, selon de mot de Freud, « le Je advient où le ça était » : le sujet émerge à la place de la confusion et de l’obscurité des affects inconscients, le « ça ». Le Je accède ainsi à la lumière de la conscience par « le travail de la parole » (the talking work).

2 Lacan

C’est sur la base de ce corpus doctrinal que s’élabore la doctrine de Lacan. Car il s’agit bien d’une doctrine propre. Tout en se réclamant constamment de Freud, et tout en défendant la « cause » de Freud et en préconisant le retour à Freud et à l’orthodoxie freudienne, Lacan met en place une pensée personnelle qui se réfère plus aux doctrines de philosophes comme Platon, Kant, Hegel ou Heidegger qu’à l’expérience clinique, présente surtout dans sa thèse sur la paranoïa (dont l’exergue est d’ailleurs une proposition de L’Éthique de Spinoza). Le délire paranoïaque (de grandeur et de persécution) provient de l’écart entre le désir du moi et le contenu imaginaire que le moi attribue à l’autre et à la société, contenu qui revient à constituer imaginairement en l’autre une image du moi où celui-ci est nié dans sa vie, sa place, sa valeur et ses droits. C’est par l’analyse du cas d’Aimée (qui tente d’assassiner une actrice inconnue qui était censée la persécuter et prendre « sa place » comme le faisait, croyait-elle, sa propre sœur, introduite au foyer pour assumer les responsabilités trop lourdes qui lui étaient à charge), c’est donc par cette analyse que Lacan commence l’élaboration de sa pensée. Cette malade se dit « guérie » dès qu’elle fut « punie » par un internement en asile (1932).

Si l’on ajoute à cette étude de la personnalité, l’étude de ce que Lacan appela le « stade du miroir » (à la suite de Wallon, mais en un autre sens) on comprend que, pour Lacan, la personnalité, c’est-à-dire le moi affectif et conscient de l’individu, ait toujours une structure paranoïaque. En effet, le « stade du miroir » est, chez l’enfant de dix-huit mois, non pas un stade biologique (comme chez Wallon) ou psychologique (comme chez Piaget) dans une évolution anonyme, mais une expérience fondamentale, à la fois fondatrice et révélatrice de la véritable signification du moi : l’enfant ne se borne pas à reconnaître sa propre image dans un miroir, il joue avec cette image, et il éprouve à la fois jubilation et angoisse à constater qu’il commande lui-même les mouvements de l’image et à croire qu’il est lui-même cette image sans l’être de l’intérieur. Le stade du miroir révélerait donc la structure imaginaire du moi, ou la tension et l’écart qui existeraient nécessairement entre le sentiment du moi et l’image que se fait de lui-même ce même moi. Comme dans la paranoia, le stade du miroir révélerait que le moi est nécessairement déchiré entre lui-même et son image idéale, c’est-à-dire entre lui-même et l’image de lui-même qu’il désire être celle que les autres ont de lui.

Ce sont ces analyses et cette double inspiration (étude de la paranoïa et du stade du miroir) qui vont ensuite nourrir toute l’œuvre de Lacan. C’est à partir d’elles qu’il va construire peu à peu sa doctrine du sujet, et cela à travers discours, communications, interventions et polémiques diverses, fondations d’écoles variées et souffrance-recherche aussi bien de l’exclusion et de l’échec que de la maîtrise et de la parole enseignante.

C’est cette pensée personnelle de Lacan que nous allons tenter d’esquisser car, reposant sur l’intangible doctrine de l’inconscience, et devant être lue dans le prolongement de la psychanalyse freudienne, elle constitue cependant un approfondissement et un élargissement de la théorie classique de l’inconscient.

Les transformations apportées au freudisme valent en fait comme élargissement de la doctrine et constitution d’une doctrine neuve. C’est ainsi que, tout d’abord, la « personnalité » est conçue par le psychiatre Lacan comme le résultat d’un écart (ou discrépance) entre la visée du moi, tel qu’il voudrait être perçu et reconnu par la société, et l’image que cette société renvoie au moi sous forme de « punition » et de sanction.

Car c’est bien une théorie du sujet qui va émerger de tout le discours lacanien, quelles que soient l’obscurité volontaire et parfois la confusion involontaire de ce discours.

Mais ce sujet n’est pas, selon les affirmations réitérées de Lacan, un cogito. Il a certes pris la place de l’ancien « moi » des psychologues et des psychanalystes classiques, mais il n’est pas pour autant une conscience claire ni une substance pleine. Ce sujet lacanien est tout entier désir, mais ce désir est dépossédé de lui-même.

Il ne comporte pas d’autre significations que d’être une « chaîne signifiante » attachée au désir de l’autre. Plus précisément, le désir (qui constitue tout le sujet) est la suite significative de tous les discours et de tous les gestes qui expriment le désir de reconnaissance, c’est-à-dire le désir que l’autre éprouve pour le sujet concerné, un désir qui, en effet, l’affirme et le constitue. Ainsi le désir n’a pas d’autre contenu que d’être le désir du désir de l’autre. C’est donc par essence et d’une manière structurelle que le sujet n’existe que comme aliénation, c’est-à-dire dépendance à l’égard du désir de l’autre et, par conséquent, à l’égard de sa propre image telle qu’elle est figée dans le désir et le regard de l’autre.

C’est pour cette raison que le sujet, chez Lacan, n’est que vide et béance : il n’a pas de contenu et il n’est constitué que par la référence au désir d’un autre. Cette « béance » ou cette « refente » sont donc aliénation essentielle et angoisse. Le désir est en effet désir impossible puisque l’autre ne peut combler le désir du moi idéal, tout en possédant pourtant les clefs du sens du sujet. Le désir, qui définit le sujet, est l’impossible désir de l’impossible, puisque ce qui est désiré est un autre idéal, le grand Autre, ou A, moi parfait qui reconnaîtrait le suiet en sa plénitude; ce grand Autre est en effet impossible puisqu’il n’a pour médiateur qu’un médiocre individu réel, petit autre, ou a, qui est bien incapable de combler la béance et le trou constitutifs du sujet. Toutes ces descriptions sont rassemblées dans la fameuse affirmation selon laquelle « il n’y a pas de rapport sexuel ».

Même si, aux yeux de Lacan, le malentendu, l’écart et la solitude forment l’essence incontournable des relations humaines, et notamment de l’amour, nous devons éviter ici un malentendu : les implications et les significations dont nous venons de voir qu’elles constituent le suiet (comme béance, comme solitude et comme imaginaire), ces significations, aux yeux de Lacan, ne sont pas conscientes. Le sujet est sujet de désir, ou sujet du désir, mais, en tant que tel, il est inconscient. Plus précisément, Lacan construit une nouvelle théorie de l’inconscient aux termes de laquelle celui-ci est le sujet du désir en tant que ses implications ne sont pas conscientes, et en tant qu’il est pourtant lui-même constitué comme un langage. « L’inconscient est structuré comme un langage. » Mais ce langage, avec toute sa syntaxe et ses possibilités, notamment de métonymies et de métaphores, est le contenu même (ou la forme) du sujet du désir. C’est comme langage d’abord inconscient, et ensuite « conscient » mais ignorant de son sens, que le sujet s’affirme dans la dépossession de lui-même et de son désir. Cette situation de vide et de dépossession est indépassable puisqu’elle est constitutive du désir, toujours conçu comme manque et comme désir de l’autre. Dans le déploiement de la chaîne signifiante peuvent certes se marquer des différences, telles celles qui distinguent le « réel », l’« imaginaire » et le « symbolique »; cependant ces différences, une fois pensées, ne conduisent pas à la guérison mais à la connaissance.

Lacan ne se propose pas essentiellement de soigner les névroses ou les psychoses mais, à partir de leur examen, d’élaborer une connaissance de l’homme. Celle-ci est très précisément la connaissance, c’est-à-dire la conscience de l’inconscient en tant qu’il est le langage bien structuré mais inconscient de lui-même d’un sujet qui est un désir et qui parle. La psychanalyse n’a pas pour but de guérir les humains de leur angoisse, mais de les placer consciemment devant leur désir comme devant le désir imaginaire de l’autre et le désir réel de son propre vide et de sa propre mort, et cela à travers l’ordre symbolique du langage. La psychanalyse met donc en évidence les structure béantes du sujet en général comme impossible désir de l’impossible, et elle accomplit ce travail en élucidant le fait originel et impersonnel que « ça parle en nous », et que le ça est le véritable sujet du désir comme pulsion de mort, comme béance et comme parole jamais entendue.

2 Du dogmatisme doctrinal généralisé à l’efficacité thérapeutique de certaines cures

2.1. Critique de la psychanalyse classique

Le succès et la diffusion de la pensée lacanienne, quelle que soit la violence des polémiques au milieu desquelles elle s’est déployée, sont l’indice ou l’accompagnement d’une crise de la psychanalyse traditionnelle. Celle-ci s’interroge d’ailleurs elle-même et il est nécessaire que la philosophie examine de son propre point de vue la validité et les titres de la doctrine psychanalytique. Celle-ci était fière, avec Freud, de déloger l’homme de sa position de maîtrise et de centralité, l’humiliant ainsi pour une troisième fois après Copernic et Darwin : mais qu’en est-il de cette présomption humiliatrice elle-même ?

Le point doctrinal le plus important, le plus décisif quant à ses conséquences, et le plus constamment présent dans toutes les écoles de psychanalyse, est l’affirmation d’un inconscient radical.

Cet inconscient, conçu comme inconnaissable en lui-même et par lui-même, est posé en fait comme un objet x, semblable à la chose-en-soi chez Kant et chez Schopenhauer. Il est posé à la fois comme inaccessible et comme support de tous les affects et de toutes les contradictions. Tout se passe donc en réalité comme si l’inconscient était le résultat d’une construction a posteriori, c’est-à-dire d’une hypothèse rétroactive destinée à éclairer toutes les difficultés de la vie psychologique consciente. L’inconscient a réponse à tout, il est insensible au temps mais il se souvient des traumatismes et des paroles de l’autre, il est insensible à la contradiction mais il est structuré comme un langage, il oppose une résistance à la cure parlée mais il est situé hors de la conscience, il désire la mort mais il désire aussi le plaisir, il pousse à la répétition mortelle mais il pousse aussi à la répétition du plaisir passé. Il est hors de la conscience mais il raisonne, il imagine, il identifie, il oppose, il masque, il dévoile, il s’exprime et se cache : bref, il parle et, par là même, il est en relation avec autrui, avec le monde, avec les normes, avec l’action et la société.

On le voit: cet inconscient n’est rien d’autre que la conscience elle-même, et les opérations qu’on attribue à l’inconscient sont les opérations mêmes de la conscience quotidienne. Mais, par un préjugé qui identifie conscience et conscience claire, on a rejeté dans les ténèbres de l’inconscient ces activités obscures, affectives et contradictoires qui sont bien pourtant celles de la conscience elle-même dès lors qu’elle est reconnue comme Désir et comme pouvoir d’imaginer.

C’est ce report en arrière, dirons-nous, qui éclaire une nouvelle difficulté fondamentale. Si l’inconscient n’est rien d’autre que la projection, dans le passé de l’individu, de l’activité de la conscience qu’on a dépouillée de son seul caractère de conscience de soi, on comprend que les enseignements de l’inconscient sur la conscience du sujet proviennent en réalité de la conscience elle-même. C’est une pétition de principe qui est ici en cause. Lorsque le sens d’un acte conscient (mais inconscient de son sens) est révélé par la référence au désir antérieur et caché, c’est-à-dire par la référence à l’inconscient, on oublie de dire que ce sont les événements conscients rapportés par le patient dans sa parole qui éclairent ce désir : ce sont les associations de la parole libre, les commentaires sur les rêves et les rêves eux-mêmes, s’ils sont remémorés, les paroles reprises ou tronquées (lapsus), les récits sur la vie affective et pratique, ce sont tous ces éléments, donnés par le sujet lui-même, qui permettent d’éclairer et de définir le désir « inconscient », ce désir étant ensuite chargé par l’analyste d’éclairer les actes et les paroles qui l’ont en réalité éclairé. L’idée de sens repose ainsi, en psychanalyse, à la fois sur une pétition de principe et sur un appauvrissement: le sens des actes est supposé être éclairé par le désir (et donc par le mouvement sexuel vers un autre, fictif ou réel), alors que ce sont ces actes qui révèlent (à travers les récits du patient et les interprétations de l’analyste) l’existence, la nature, le contenu et le sens de ce désir. Loin que le désir inconscient livre le sens des actions, ce sont ces actions (parlées par le patient et « entendues » par l’analyste) qui livre le sens du désir.

Réduite à sa lettre, l’affirmation de la psychanalyse, selon laquelle le sens des actes réside dans un désir inconscient, risque fort de rester bien abstraite. Car la régression explicative qui prétend remonter des actes du moi à leur source inconsciente et éclairante, cette régression logique rencontre finalement un principe plus pauvre que les actions à expliquer : ce principe est en effet le désir comme pulsion, celle-ci pouvant être ou sexuelle ou meurtrière, ou simultanément sexuelle et meurtrière. La pulsion n’est alors rien de plus que le mouvement nécessaire et inconscient vers la jouissance ou vers la mort. Mais la jouissance sexuelle est tenue pour universellement identique à elle-même, que l’objet du désir soit du même sexe ou non, et qu’il soit autorisé ou interdit; les « mécanismes » singuliers de la substitution ou de la transgression, les vécus d’angoisse ou de culpabilité ne sont que la mise en place d’un seul mouvement vers un seul plaisir : le plaisir sexuel. On est donc bien en présence d’un principe universel et uniforme qui serait chargé d’éclairer la multiplicité des actions humaines à travers tous les individus et toutes les cultures.

Ainsi, non seulement l’affirmation d’un désir inconscient n’est qu’une pétition de principe (puisque c’est la conscience parlée qui éclaire l’inconscient et non l’inverse), mais cette pétition de principe n’aboutit qu’à un facteur explicatif abstrait (puisque ce sont les mêmes pulsions, mécaniques et simples, qui sont censées expliquer les actions complexes et variées de individus). Certes, l’abstraction est souvent évitée par le recours à l’histoire singulière des individus et aux contenus singuliers de leurs désirs (par exemple : fétichisme, sado-masochisme, obsession, hystérie). Mais ce recours ne fait que renforcer la pétition de principe : ce sont décidément les récits circonstanciés des patients qui permettent de définir ces désirs inconscients qui sont ensuite, par un remarquable oubli, censés éclairer et individualiser les comportements.

C’est par la même illusion universaliste et abstraite que, parfois, la psychanalyse s’efforce d’« expliquer » soit les œuvres d’art, soit les événements politiques. Qu’il s’agisse de Moïse, de Michel-Ange ou de la psychologie des foules, la psychanalyse classique expliquait les œuvres et les actes par des principes si abstraits qu’ils manquaient la réalité singulière des objets, ou ne la rejoignaient que par la même pétition de principe mise en œuvre dans les cures.

Une critique de l’explication des actes, avec leur signification et leur singularité, par le recours à un inconscient hypothétique et abstrait, c’est-à-dire une critique comme celle que nous proposons ici, se heurtera toujours au point de vue de la psychanalyse. En effet, le recours à « l’inconscient » et à ses « résistances » peut toujours annuler toute critique : il suffit de se référer à un inconscient plus inconscient encore, et à un domaine plus inaccessible que tout domaine pensable. À la critique réfléchie de l’interprétation par l’inconscient, l’analyse peut toujours opposer l’interprétation réitérée par l’inconscient du critique : et nul ne semble pouvoir trancher ce débat, puisque l’inconscient est précisément posé par l’analyste comme ce qui échappe à toute prise, et que les critiques réfléchies sont posées par lui comme l’expression même de cet inconscient. Karl Popper avait raison : une discipline qui n’est pas une science échappe toujours à l’interrogation critique, et à la « vérificabilité ». C’est qu’elle n’est qu’une croyance. Le recours ultime à l’inconscient de l’interlocuteur, pour annuler sa parole, ne fait que mettre en évidence la structure épistémologique de ce non/dialogue critique : il n’est qu’un dogmatisme.

Mais les choses ne sont pas si simples : il n’est guère possible d’étouffer la parole critique et d’ignorer le souci de cohérence et de clarté qui est celui de la connaissance rationnelle.

C’est ainsi que l’existence même des cures analytiques pose deux graves questions qui ne sauraient être évacuées par un simple procès d’intention à l’égard des critiques : il s’agit de l’unité de la personnalité, d’une part, et de la liberté du sujet d’autre part.

En premier lieu, c’est tout le système Ics qui est ici en cause. Comment comprendre l’activité de censure exercée par le « moi » à l’égard des pulsions, si ce moi n’est pas en mesure de les reconnaître pour les filtrer ? Mais les reconnaître c’est les connaître et en avoir conscience: le moi doit donc comporter une certaine conscience de l’inconscient, et celui-ci n’est plus un domaine radicalement séparé de la conscience, mais une forme moins claire et plus obscure de cette même conscience.

De la même façon, si le patient exerce contre son analyste une « résistance », c’est d’une part qu’il pressent les vérités sur lesquelles on attire son attention et, d’autre part, qu’il souhaite se maintenir encore un temps dans l’état qui est le sien. Comme on le sait, il existe un « bénéfice de la maladie », de même qu’il existe un bénéfice des cures longues (protection, maternage, amour de transfert, complaisance) et aussi des cures brèves (choc, dit-on, rupture, prise de conscience…).

À l’égard de la « censure », la théorie analytique est d’ailleurs hésitante : parfois c’est le moi qui exerce cette censure, mais parfois c’est le sur-moi. En d’autres textes, c’est l’inconscient lui-même qui censure ses propres pulsions et leur interdit le passage à la conscience : c’est ainsi que la sexualité serait coupable par elle-même et non par le sur-moi. Mais, si c’est l’inconscient qui censure les pulsions, c’est qu’il les reconnaît et les interdit ou les autorise : le voici investi d’une capacité de juger, de choisir et de décider, capacité qui est celle-là même de la conscience.

La censure est ainsi un acte « moral » exercé par une conscience, et cette conscience est à la fois conscience et discernement, choix et valorisation, légitimation ou interdiction. Que cette activité moralisatrice et, comme disent les analystes, civilisatrice, soit exercée par telle ou telle « instance » du système les (« moi », « surmoi » ou « inconscient ») elle n’en reste pas moins une activité de jugement et de conscience qui ne saurait être effectuée que par une conscience qui est un sujet.

La cure ne présuppose pas seulement qu’une circulation soit possible entre les divers «lieux » du système les, et qu’ils soient ainsi unifiés au sein d’une personnalité plus ou moins cohérente mais douée de mémoire et du sentiment de l’identité personnelle : le sentiment de vide ou d’angoisse n’empêche pas que ce soit un sujet qui émette la plainte de n’être personne, et qui décide de conduire une cure, la sienne. Cette cure présuppose aussi la liberté.

En effet, cette entreprise qu’est une cure suppose qu’on lui accorde une certaine efficacité. On affirme donc qu’une parole thérapeutique peut entraîner des modifications dans le sentiment de soi et dans la conduite de la vie. Lorsque la guérison n’est pas envisagée par le thérapeute comme fin principale, il suppose cependant des effets de connaissance et, même s’il affirme comme Lacan un déterminisme psychique rigoureux, il n’en traite pas moins ses patients comme s’il s’agissait d’êtres autonomes qui viennent librement à leurs séances, aussi courtes ou traumatisantes fussent-elles.

La contradiction majeure est là. La psychanalyse affirme dans sa théorie un déterminisme psychique appuyé sur les mécanismes de refoulement et de déguisement des pulsions, ces mécanismes étant censés être l’œuvre d’instances chosistes et distinctes, telles les pulsions, le psychisme inconscient, le moi illusoire, le sur-moi répressif; mais dans sa pratique, la psychanalyse doit reconnaître que si une cure est efficace c’est en raison du travail et donc du libre désir du patient. De même, tous les patients ne sont pas acceptés pour une cure. L’analyste souhaite auparavant vérifier l’authenticité de la « demande » d’analyse : elle doit venir du sujet et non de l’entourage. N’est-ce pas la définition même de la liberté ?

Ces vues sont confirmées par l’allusion au Je, faite par Freud : si l’émergence du Je n’était que celle d’un mécanisme, quel sens cela aurait-il de parler de guérison ou de restauration de la personnalité?

Mais la psychanalyse ne reconnaît pas volontiers la liberté du sujet. Cette position déterministe (et intenable, puisqu’on suppose que l’efficacité de la cure dépend du travail et donc de la volonté et du désir du patient) explique une autre difficulté : il s’agit de l’incertitude de la psychanalyse quant à ses véritables buts.

Souhaite-t-elle, comme dans l’école lacanienne, seulement connaître l’esprit humain et non pas guérir l’angoisse ? Elle traiterait alors les névroses et les psychoses comme du matériel clinique et feraient des patients des cobayes pour la science : mais en ce cas il y aurait distorsion entre l’intention de l’analyste et celle de l’analysant qui vient toujours en cure pour lever une angoisse ou, tout au moins (dans les analyses « didactiques »), pour préparer sa propre vie professionnelle et donc un accroissement de son bien-être et de sa liberté.

Souhaite-t-elle, comme dans les écoles classiques, obtenir une véritable guérison ? Dans ce cas, ce qui reste obscur est le rapport du sujet à la société, c’est-à-dire de la liberté à la société. S’agit-il d’adapter l’individu aux normes collectives ? En ce cas l’affirmation du déterminisme psychologique est cohérente, mais elle contredit le sentiment du sujet qui souhaite au contraire se sentir désormais libre dans son groupe social. Le but de la psychanalyse reste aussi obscur que sa position sur le déterminisme.

Ces difficultés se cristallisent sur la question éthique. La psychanalyse, sur ce problème, n’est pas au clair avec elle-même.

Souhaite-t-elle instaurer une éthique de la liberté sexuelle ? On sait qu’il n’en est rien, puisqu’elle vise à justifier le sacrifice du principe du plaisir au bénéfice du principe de réalité et de son œuvre civilisatrice. La morale reste pour la psychanalyse l’obéissance à la Loi, aussi dure soit-elle. Lacan rapproche Kant et Sade, mais maintient la dure nécessité de l’obéissance à la Loi et de la déconstruction des désirs dits imaginaires.

On pourrait supposer que la tâche de la psychanalyse consiste à restaurer l’unité et l’autonomie du sujet et à le rendre capable, à partir de là (une sorte d’étage 0), de construire lui-même sa vie, sa joie et son bonheur. On sait que cet optimisme dynamique n’est pas partagé par la psychanalyse qui est, chez Freud, un pessimisme (commandé par la référence à l’instinct de mort) et, chez Lacan, un tragisme (commandé par la référence à l’impossible du désir).

2.2. L’efficacité thérapeutique

De nos critiques, ne retenons que leur seul résultat positif. En effet, prise dans la lettre de sa doctrine classique, la psychanalyse semble un tissu de contradictions et de sophismes ; et, cependant, il est indéniable qu’elle déploie une relative efficacité à travers les cures : certaines d’entre elles conduisent à une « guérison », d’autres permettent d’atténuer l’angoisse et de rendre la vie au moins possible, d’autres enfin nourrissent et renforcent le projet professionnel d’accéder au statut d’analyste et, par conséquent, à une vie qui a trouvé son sens.

Cette efficacité relative de certaines cures n’est pas en contradiction avec nos critiques doctrinales : il devient seulement clair que l’efficacité thérapeutique ne repose pas sur les bases dogmatiques du réalisme analytique traditionnel. Nous pouvons même aller plus loin : l’efficacité thérapeutique des cures étant celle de la parole et, l’ancien système d’interprétation paraissant bien fragile, il devient évident que le domaine pratique de la psychanalyse, c’est-à-dire la parole et le langage, doit aussi devenir son domaine théorique : dans le sujet, ce qui se rapporte au malheur, à la souffrance ou à l’angoisse doit être d’abord référé à un domaine qui est non pas celui des compartiments du psychisme (Ics) mais celui-là même de la parole et du langage. C’est là que se joue le sens, c’est là que doit se jouer la psychanalyse.

2.3. Critique de la psychanalyse lacanienne

Mais n’est-ce pas cela même qu’a tenté de réaliser Lacan ? Nous connaissons sa doctrine : le sujet, comme sujet du désir, est l’inconscient, et celui-ci fonctionne comme un langage. C’est cette doctrine que nous devons à son tour examiner puisque, sous le masque de l’allégeance à Freud, elle en est peut-être la critique discrète, celle qui a su remplacer l’Ics par le langage.

Qu’en est-il de cet inconscient qui parle ?

Bien qu’il soit difficile, de l’aveu même de la psychanalyse lacanienne, de séparer la théorie analytique, la conduite de la cure et le désir de l’analyste, nous écarterons les considérations sur la personnalité même de Lacan, ou sur les « causes » psychologiques ou culturelles de son comportement ou de sa doctrine. Nous ne nous référerons qu’à cette doctrine elle-même.

Ce qui apparaît dès l’abord est la question du langage : comment l’inconscient peut-il être structuré comme un langage s’il est réellement, c’est-à-dire totalement inconscient ? S’il est par lui-même un langage et s’il parle, il doit organiser des rapports syntaxiques et signifiants à partir d’un centre qui est nécessairement un sujet Je, c’est-à-dire actif et conscient. C’est ainsi que, dans le rêve, est donné un sentiment diffus du moi : pour nous, le Je peut être obscur, la conscience peut être confuse, ils n’en sont pas moins conscience et sujet s’ils parlent, c’est-à-dire s’ils organisent un langage autour d’un sujet grammatical appuyé sur un sentiment d’existence.

S’il en est bien ainsi, c’est donc que l’inconscient ne précède pas, mais au contraire suit la conscience à titre de mémoire confuse ou au titre d’une hypothèse retroactive émise par l’analyste.

Si l’on veut dire que l’inconscient ne parle pas vraiment par lui-même mais est seulement structuré comme un langage, la question se pose de savoir par quels critères et par quels moyens se fait la comparaison entre un langage et les opérations de l’inconscient : qui opère la comparaison ? Qui donc peut détenir le double savoir de ce qu’est un langage et de ce qu’est un inconscient ? Nous connaissons ces difficultés : elles concernent la circulation de la conscience entre les differents compartiments du psychisme (si l’on adopte le point de vue topologique), et elles ne sont pas levées par la nouvelle formulation de la psychanalyse (qui adopte le point de vue linguistique). Si l’inconscient « parle », c’est parce qu’il n’est rien d’autre que la reproduction théorique de la conscience (mais amputée de la conscience de soi), ou la réitération étouffée et assombrie de cette même conscience.

Ce que la psychanalyse ne voit pas, c’est que la conscience n’est pas nécessairement claire et réflexive; c’est pourquoi, face à l’obscurité, à la confusion et à l’absence de réflexion, le psychanalyste postule qu’il n’y a pas conscience. Il substitue l’inconscient à une conscience affective obscure, confuse ou ambiguë.

Une autre difficulté doit attirer notre attention.

Qu’on soit dans le domaine fictif de l’inconscient, ou dans le domaine réel (mais certes obscur) de la conscience, l’individu est simultanément caractérisé comme sujet et comme désir. C’est le sens de cette conception que nous devons maintenant examiner.

On a vu que, pour Lacan, si le sujet et le désir sont inconscients, ils n’en sont pas moins définissables : le sujet n’est rien d’autre que désir (et non pas conscience, qu’elle soit obscure, claire ou réflexive), et ce désir n’est rien d’autre que désir de l’autre. Le désir est le désir du désir de l’autre désir. Sartre disait la même chose en termes simples : aimer, c’est vouloir être aimé.

Si l’on s’en tient là, il est clair que le désir ou l’amour sont voués à l’échec, puisqu’ils ne sont que le croisement de deux narcissismes voulant simplement se faire « aimer » par la médiation de l’autre. Désir et amour sont impossibles ici parce qu’ils sont captatifs (comme le montre Sartre) et formels ou vides (comme l’affirme Lacan). Mais il n’y a aucune raison de s’en tenir là et d’estimer suffisantes ces descriptions du désir. Ne considérons que le point de vue de Lacan. Pourquoi faudrait-il séparer le désir de reconnaissance et le désir de la jouissance ? Celle-ci peut être réelle et réciproque, et elle peut révéler en outre qu’elle est elle-même une des modalités de la reconnaissance. Cette reconnaissance elle-même peut être réelle et réciproque. De plus, la reconnaissance se déploie non seulement comme jouissance commune mais encore comme action commune et comme parole commune. Or, celles-ci ont un contenu.

Ainsi le formalisme lacanien, dans la question du désir (celui-ci étant considéré à tort comme n’étant qu’un cercle vicieux et vide) provient d’un étrange oubli : ces contenus concrets de l’amour sont évacués en même temps qu’est évacué le langage concret de la vie quotidienne ou de la vie amoureuse. Etrangement, le langage n’est invoqué que lorsqu’il éclaire les structures syntaxiques des délires ou des rêves, et jamais lorsqu’il est le « milieu » concret d’une communication affective ou rationnelle. Au contraire, l’amour est tourné en dérision : dans l’un de ses séminaires, Lacan parle de « l’âmur », opérant un rapprochement dépréciatif entre les mots « âme » et « amour ». Tout se passe comme si Lacan, dans ses textes, se proposait d’enfermer définitivement le sujet dans sa solitude, et comme si la moindre possibilité d’une relation réciproque et heureuse était immédiatement à ses yeux un danger à exorciser.

Cette conception formaliste et logicienne du désir comme impossible désir de l’autre repose en fait, et plus profondément, sur une conception « tragique » du désir : mais celle-ci se fonde sur un oubli ou une occultation (obscurément volontaire) d’une part importante de l’expérience humaine.

Sur la base de l’examen du stade du miroir, et sur la base de sa critique du transfert et de l’amour imaginaire, Lacan élabore une théorie du désir tout entière constituée par le manque.

Tourné vers un autre, pourtant vide de toute substance réelle, le désir n’est qu’un mouvement illusoire quant à son objet, et un mouvement vide quant à lui-même puisqu’il est, lui aussi, dépouillé de toute substance. Le sujet, c’est-à-dire le désir, n’est qu’une « fonction » et non une expérience. Celle-ci livre plutôt le désir comme « béance », c’est-à-dire vide constitutionnel que nul ne saurait combler : ni a, réel mais sans consistance, ni A, consistant mais sans réalité. Cette béance du désir, ce manque irrémédiable vaut comme « castration » essentielle, mais aussi comme « refente », c’est-à-dire comme réitération du vide. À partir de là, le désir se heurte au fait « qu’il n’y a pas de désir sexuel » et que, derrière la béance du désir de l’autre, se profile le désir de la mort, seule digne d’être poursuivie.

Cette analyse n’est guère recevable à nos yeux, et cela pour deux raisons complémentaires. Tout d’abord, l’expérience ainsi décrite correspond dans ses grandes lignes à l’expérience du délire paranoïaque ou de la dépression, c’est-à-dire à l’expérience angoissée de ces sujets qui doutent de leur identité et qui, n’étant « rien », sont en effet incapables d’aimer ou de recevoir un amour, incapables d’entrer dans une relation concrète qu’il y a lieu de construire dans le temps, dans la parole et dans l’action.

Mais la connaissance des pathologies du désir ne permet pas d’affirmer qu’elle est la connaissance de l’essence du désir. La connaissance du diabète et de ses causes ne permet pas d’affirmer que la fonction essentielle du pancréas est de ne pas produire d’insuline : c’est l’inverse qui est vrai.

La confusion entre le normal (sans connotation morale) et le pathologique fait délirer l’humanité entière. Mais, par là, la psychanalyse passe aussi sous silence une part importante de l’expérience humaine. C’est la seconde difficulté que nous évoquions à propos du désir. Or le désir n’aurait pas de sens s’il n’était à la fois tourné vers l’avenir et sa propre satisfaction, et conscient de sa propre satisfaction passée. Le sens du désir réside d’abord dans ce mouvement temporel vers une jouissance à venir et dans l’expérience effective de cette jouissance dans le passé ou le présent.

C’est cette présence et cette positivité de la jouissance qui sont ignorées par le pessimisme lacanien.

2.4. Le sens et la joie

Allons plus loin. La jouissance, dans la relation à autrui, n’est pas réductible au plaisir sexuel comme semble le croire la psychanalyse. Ce plaisir s’intègre à un ensemble « signifiant » (justement…) constitué par le sens issu d’une parole commune et construit par elle. Au-delà de la sexualité se profile l’amour comme sens, et au-delà de ces créations érotiques du désir se profile l’existence dans la totalité de ses aspects : or, cette existence est le lieu où se déploie en fait les joies et les satisfactions de tous ordres, joies qui peuvent nourrir et symboliser la joie même de vivre, d’aimer et de créer.

Bien entendu, il n’appartient ni au psychanalyste ni au médecin d’indiquer les voies qui peuvent conduire à la joie par-delà les malheurs et les difficultés de l’existence. Mais il leur appartient de « soigner » suffisamment le corps et l’esprit pour que ceux-ci soient restaurés dans la plénitude de leurs potentialités. Les malheurs ou la difficulté d’être ne sont pas supprimés par là, mais déployés enfin par un sujet en pleine possession de lui-même et de son pouvoir. C’est à ce point « zéro » que les thérapeutes doivent conduire leurs patients. C’est à ceux-ci, ensuite, de construire leur existence en construisant leur éthique. Il serait difficilement acceptable qu’un thérapeute décrète l’inexistence du sujet chez le patient qui en appelle à lui, cette inexistence ou cette impotence valant comme un interdit jeté sur tout désir futur et sur toute signification accessible.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

1 L’ontologie phénoménologique et le pour-soi comme « néantisation »

Dans son œuvre majeure (L’Etre et le Néant, 1943), Sartre exprime clairement son propos : il s’agit pour lui de s’interroger sur l’être, c’est-à-dire sur la nature de l’être. Cette question est précisée pour devenir l’examen des relations que l’homme entretient avec l’être. Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, son propos est donc de constituer une ontologie, c’est-à-dire une étude de la réalité en général, et non pas seulement de l’homme.

Mais, à la différence de Heidegger (par lequel il est cependant marqué d’une façon très forte), il ne choisit pas une méthode herméneutique qui s’opposerait à la phénoménologie. Au contraire, il se réclame explicitement de la méthode phénoménologique de Husserl. Pour Sartre, comme pour le fondateur de la méthode, l’être d’une chose n’est pas distinct de son apparition pour nous, c’est-à-dire de toutes les perspectives que nous pourrions prendre sur lui. La métaphysique traditionnelle est ainsi nettement récusée et, à la différence de la doctrine de Jaspers, la transcendance n’est pas un être situé au-delà du monde empirique, mais l’acte de perpétuel dépassement opéré par la conscience : Sartre retient donc de Jaspers l’idée que la conscience se définit comme acte de transcender.

Prenant donc au sérieux la phénoménologie et considérant que la réalité et la vérité sont toujours dans un rapport pensable à la conscience (et non plus dans un rapport de la conscience à un être caché et impensable), Sartre va transformer la question traditionnelle de l’être et la méthode pour la traiter : c’est à partir de la conscience elle-même qu’il va examiner la question de l’être. D’une part, l’être se donne dans « le phénomène d’être », c’est-à-dire comme la subsistance et la consistance de tous les phénomènes qui nous apparaissent et sont saisis par nous; d’autre part, l’être est défini comme l’essence même de chaque phénomène, c’est-à-dire comme « être du phénomène ».

Ces abstractions et ces définitions ne sont pas inutiles. Elles permettent à Sartre de formuler la question de l’être d’une façon neuve, à partir de la seule conscience. Et la question devient : comment la conscience se rapporte-t-elle à l’être, et pourquoi ? donnons la réponse de Sartre avant d’examiner ses analyses, et cela afin de mieux comprendre sa démarche : pour Sartre, la signification profonde de la conscience consiste à chercher à se fonder en accédant à l’être. Mais l’être au sens plein, c’est-à-dire l’Etre absolu, est non seulement inaccessible mais impossible : c’est pour établir cette doctrine que Sartre va faire le détour par la description phénoménologique de la conscience et de ses diverses tentatives pour se fonder.

L’Être et le Néant est le récit dramatique des vaines tentatives de la conscience pour se fonder.

Mais qu’est-ce donc que la conscience pour Sartre?

Elle est pure « présence-à-soi». Elle n’est pas un être substantiel (ni une âme, ni un moi), car elle est le mouvement même par lequel elle se nie et la conscience de ce mouvement. La présence-à-soi est une conscience, et cette conscience est un mouvement.

Comme conscience, la présence à soi est simultanément consciente d’elle-même et consciente du monde. Mais cette conscience n’est pas une réflexion. Sartre exprime ce fait en disant que la conscience est « pour-soi » ; mais ce pour-soi (qu’est l’individu) n’est pas une réflexion explicite ni un retour sur soi, mais la simple conscience du monde extérieur accompagnée d’une présence à soi-même. Sartre répercute cette description dans son écriture : le « pour-soi », comme « présence-à-soi », est conscience non thétique (de) soi et conscience thétique du monde. Dans sa présence, le pour-soi pose le monde (c’est le sens du mot « thétique », position d’une thèse, d’un objet explicite). Mais il ne se pose pas lui-même : il est simplement présent, conscient (de) soi, sans acte explicite ni réflexion.

Pour Sartre, le pour-soi n’est donc pas un sujet. Nous reviendrons plus loin sur cette négation, explicitement formulée aussi bien dans La Transcendance de l’ego, que dans la Critique de la raison dialectique. Auparavant, nous devons poursuivre l’analyse des « structures du poursoi ».

Le pour-soi, qui n’est pas une réflexion mais une présence à soi, est en outre un mouvement. Il est le mouvement perpétuel d’une double négation : il se nie par rapport au monde et il se nie par rapport à lui-même, mais ce sont ces négations qui le constituent comme être-pour-soi. Le pour-soi « est l’être qu’il n’est pas », puisqu’il se définit par la négation du monde auquel il s’oppose et duquel il se distingue, ainsi que par la négation de son passé (qu’il n’est plus) ou de son avenir (qu’il n’est pas encore). Mais, de plus, le pour-soi « n’est pas l’être qu’il est », puisqu’il se définit aussi comme la négation de ce que pourtant il est : son passé, ses entours, sa situation.

Le mouvement de double négation n’est pas une abolition ou une destruction réelle. Il est une relation d’intériorité négative du pour-soi par rapport à lui-même et au monde : Sartre exprime ce fait en appelant « neantisation » cet acte par lequel le pour-soi se pose en se niant et de soi et du monde.

Le pour-soi est donc présence-à-soi comme neantisation. Ces structures ne désignent pas une pure intériorité, mais au contraire la signification de l’activité concrète de la conscience en tant qu’elle s’inscrit dans le monde : le pour-soi est projet.

La conscience est projet perpétuel, mouvement perpétuel de projection de soi dans le monde (en-soi) et de réalisation de « projets » qui expriment tous le dynamisme, ou plutôt la « transcendance » de la conscience comme néantisation objectivante.

Le projet suppose une distance de soi à soi : c’est le « néant », le « rien » qui sépare le poursoi de lui-même et rend possible l’acte de trans-cendance. C’est cette distance à soi qui donc rend possible la liberté, en même temps que, et par là même, le temps.

En effet, le projet est l’activité-passivité qui, par la distance à soi, peut se constituer comme mouvement de négation de soi dans le présent (et le passé) et affirmation de soi dans l’avenir. Comme néantisation et distance à soi, le pour-soi est dépassement de tous les déterminismes de choses, et il se constitue à la fois comme projet, comme transcendance, comme temporalité et comme liberté.

Les descriptions sartriennes de la liberté sont parmi les plus belles et les plus fortes analyses de son œuvre. La liberté, pour Sartre, n’est pas un caractère ou une propriété de la conscience, elle est la conscience elle-même. Le pour-soi, parce qu’il est l’être qu’il n’est pas et n’est pas l’être qu’il est, peut être exactement identifié à la liberté. Celle-ci, pourrait-on dire en termes simples, est l’être même du pour-soi, si le pour-soi pouvait avoir un être. C’est parce que le pour-soi est pur mouvement de néantisation, comme projet et transcendance temporelle, qu’il est la liberté elle-même. Celle-ci ne peut être que totale ou nulle et, chez Sartre, elle est totale, puisque par sa définition même elle est l’arrachement à toute choséité, à toute situation et, par conséquent, à toute détermination. Le pour-soi existe (« ek-siste »), il est situé dans le temps hors de soi, en avant de soi-même et, ainsi, loin d’être une chose ou un être, il « a à être » ce qu’il est, il se fait lui-même projet et temps : c’est lui-même, par conséquent, qui décide du contenu et du sens de ses projets. Ainsi naît la « situation ». Le pour-soi est toujours en situation, mais celle-ci, singulière et historique, est toujours l’œuvre du pour-soi.

C’est par la liberté que le pour-soi crée les valeurs. Mais cette création des valeurs se déploie sur fond de manque. En effet, Sartre souhaite montrer que la valeur, comme objet poursuivi et désiré, est ce qui manque au pour-soi pour accéder à l’être, c’est-à-dire pour devenir un être qui soit une plénitude sans manque et sans vide. En évoquant rapidement le désir, Sartre affirme que celui-ci prouve que le pour-soi est essentiellement manque : la valeur serait ce qui pourrait combler le manque constitutif du pour-soi (et du désir). Ainsi pourrait être réalisé, non pas seulement la valeur (qui est le « manquant », ce qui manque), mais la Valeur absolue. Celle-ci serait un être complet, c’est-à-dire précisément l’être recherché depuis le début par le pour-soi, et constitué à la fois comme conscience et comme chose, comme présence à soi et comme opacité dense et immuable, c’est-à-dire enfin comme en-soi-pour-soi.

Cet être-en-soi, cette chose permanente, opaque et identique à soi, serait aussi un être-pour-soi, distant de soi, conscient et temporel. La synthèse de la conscience et de la substance serait alors un Etre-en-soi-pour-soi, et cet Être serait Dieu.

Mais ce concept est contradictoire. L’être-en-soi-pour-soi est impossible et irréalisable : voilà pourquoi, bien que la liberté soit infinie, le pour-soi ne peut être son propre fondement : il faudrait qu’il existe avant d’exister, et qu’il soit causa sui, sa propre cause. Cette liberté infinie ne peut donc devenir ni nécessité rationnelle (cause de soi) ni plénitude significative et justifiée. la liberté est infinie mais elle est injustifiable, le pour-soi est infiniment libre mais incapable de réaliser l’être qu’il poursuit. Il est lui-même injustifiable. Il est donc infiniment et absolument responsable, mais il existe « pour rien » : le pour-soi, par son injustifiable et totale liberté, est « condamné à la liberté » et ainsi l’existence humaine est une « passion inutile ». Le pour-soi est l’être qui, dans l’angoisse de la liberté infinie, se sacrifie en vain pour faire exister Dieu, c’est-à-dire l’impossible synthèse de l’en-soi-pour-soi.

Ne pourrait-on penser que par la connaissance ou la réflexion, la liberté pourrait acquérir un sens et réaliser des valeurs ?

Il n’en est rien, du moins dans l’œuvre de Sartre, et notamment dans L’Etre et le Néant.

D’une part, en effet, toutes les valeurs sont équivalentes : elles n’ont pas de fondement ontologique et elles sont issues du « choix originel » opéré sans motif, sans mobile et sans volonté par la liberté infinie. Toutes les valeurs particulières seront définitivement injustifiables et la Valeur absolue définitivement impossible.

D’autre part, la connaissance dont il s’agit ici serait une connaissance de soi, seule habilitée à justifier la responsabilité absolue. Mais cette connaissance de soi est impossible. Sartre distingue en effet deux sortes de réflexion, c’est-à-dire de retour sur soi, et aucune de ces deux réflexions ne peut produire un fondement ou une justification. D’abord, la réflexion pense produire une connaissance de la vie psychologique et intérieure. Mais, selon Sartre, cette connaissance n’atteint pas une vie affective réelle : elle constitue un domaine chosifié de forces et réactions que l’auteur appelle « la Psyché ». Cette connaissance est alors désignée comme « réflexion impure ». Elle n’est que la connaissance illusoire du « reflété » par le « reflétant », connaissance qui, en réalité, fabrique son objet, puisque le pour-soi n’est rien d’autre que « reflété-reflétant », chaque aspect passant dans l’autre dès qu’on le situe comme aspect du pour-soi. La Psyché, toute artificielle et mécanisée, subit la même critique de la part de Sartre, que l’Ego de la philosophie de Husserl dans le livre : l’ego transcendantal. Sartre, on s’en souvient, y montre que un tel Ego, c’est-à-dire le sujet transcendantal, n’a pas d’existence: il n’est qu’une reconstruction a posteriori et rétroactive opérée par la conscience actuelle. Pour Sartre, ni le « sujet transcendantal » ni le suiet comme « Je » ne sont des réalités effectives : ils ont le même statut que la psyché et sont, comme elle, le fruit arbitraire d’une « réflexion impure ».

Seule est pure la réflexion qui ne mêle aucun élément à la présence-à-soi, c’est-à-dire à la conscience actuelle. Mais cette « réflexion pure » n’est pas plus en mesure de fonder la liberté que la réflexion impure, puisqu’elle n’est rien d’autre que la conscience (de) soi devenue « conscience thétique de soi-même » : or, cette conscience n’est rien que la néantisation par laquelle le pour-soi se fait être comme n’étant pas ce qu’il est et étant ce qu’il n’est pas. Cette pure neantisation se retournant sur elle-même ne peut saisir que son acte de négation, c’est-à-dire sa liberté infinie et injustifiable.

Ni la réflexion pure ni la réflexion impure ne peuvent donc fonder la liberté : c’est pourquoi celle-ci est injustifiable, mais c’est pourquoi aussi elle est inconnaissable par la conscience elle-même. La liberté du pour-soi est sa propre transcendance et non un objet de connaissance.

Ne pouvant se fonder ni se connaître lui-même de l’intérieur, le pour-soi va poursuivre sa quête de l’être en tentant de se fonder par autrui : celui-ci n’est-il pas l’être qui peut connaître le pour-soi de l’extérieur et qui pourrait, par conséquent, le fonder ? De cette hypothèse vont découler toutes les descriptions de « l’être-pour-autrui ». Pas plus que dans son rapport à lui-même, le pour-soi ne trouvera dans le rapport à autrui un fondement pour son être. Mais au moins une nouvelle dimension de la conscience sera-t-elle étudiée et de nouvelles composantes de la liberté seront-elles mises en évidence.

Pour Sartre, la relation à autrui commence par une certaine manière de s’appréhender soi-même : devant autrui et son regard, l’individu, c’est-à-dire le pour-soi, se saisit tel qu’il est objectivé par autrui. Le pour-soi saisit sa propre extériorité telle qu’elle est vue par autrui, et c’est cette conscience de soi sous le regard d’autrui que Sartre désigne comme « être-pour-autrui ». Mais, selon Sartre, cet être-pour-autrui est toujours le résultat d’une sorte de réification : sous le regard d’autrui, je deviens comme une chose, et je me saisis comme chose, à la fois figée et contingente.

Pourtant, Sartre n’arrête pas là sa description de la relation. L’être-pour-autrui (dans la honte, par exemple) n’est, pour Sartre, qu’une médiation pour établir, contre le solipsisme, la certitude de l’existence d’autrui. Il poursuit son propos en décrivant le rapport à autrui comme la tentative du pour-soi pour fonder son être par autrui : concrètement, le pour-soi est alors engagé, sous le nom de l’amour, dans la dialectique de deux libertés.

La liberté du pour-soi tente en effet de capter l’attention, l’admiration et la fascination de l’autre : seule une telle fascination pourrait conférer un sens à l’existence du pour-soi, puisqu’il deviendrait la valeur suprême de l’autre et comme un dieu pour cet autre. Le pour-soi, dans son mouvement d’amour, désire l’amour de l’autre, « aimer, c’est vouloir être aimé », c’est-à-dire vouloir être justifié dans son existence par l’amour de l’autre, c’est-à-dire l’amour que l’autre a pour le pour-soi.

Cette recherche de la justification par l’autre implique que l’autre soit une liberté et que sa fascination admirative soit une liberté fascinée. Le pour-soi désire donc que l’autre soit une liberté captée, une liberté captive.

Mais cette tentative est vouée à l’échec puisque l’autre reste en effet une liberté qui, d’une part, peut se défaire de la fascination et, d’autre part, se propose à son tour d’être le dieu de l’autre. L’amour, c’est-à-dire la relation à autrui, conduit donc toujours, selon Sartre, à un conflit des libertés, puisque deux dieux ne peuvent exister. L’amour tourne toujours à une dialectique hégélienne de la domination et de la servitude. Il se transforme alors en haine, selon Sartre. Mais la haine est un nouvel echec car le pour-soi doit contradictoirement désirer l’existence de celui dont il veut la destruction et cela pour confirmer sa propre liberté par l’abaissement de l’autre.

Ainsi, Sartre peut-il écrire que « le conflit est l’essence des relations à autrui » et conclure à l’échec de cette deuxième tentative pour trouver un fondement au pour-soi. La liberté du pour-soi est pour lui un « insaisissable » que seul l’autre saisit, mais en tentant de la capter et de la chosi-fier. En outre, l’être du pour-soi est par lui « inconnaissable » et connaissable seulement par autrui, comme dans le cas de « l’être-juif » : mais la connaissance que l’autre a du pour-soi le fige et le réduit à sa contingence et à sa « facticité ».

Non seulement la liberté, lorsqu’elle est entière, ne peut trouver de fondement par la liberté de l’autre, mais encore elle est menacée dans son être par la société capitaliste. La Critique de la raison dialectique (1960) tente en effet de montrer le nécessaire renversement de la liberté en aliénation, c’est-à-dire finalement en nécessité. La « structure des ensembles pratiques » (c’est le sous-titre de la Critique de la raison dialectique) est telle que l’individu est nécessairement une « totalité détotalisée », et que sa « praxis » se fige nécessairement en « pratico-inerte », machines, institutions et logiques objectives. L’individu, c’est-à-dire ici le travailleur, n’est donc jamais un sujet : dans la Critique de la raison dialectique, il n’y a de sujet que comme « praxis-sujet », c’est-à-dire action politique collective, mais celle-ci tombe toujours dans le pratico-inerte comme « praxis-objet ».

En fin de compte, la philosophie politique de Sartre semble aussi désespérée que sa morale : on passe d’une assomption gratuite de la responsabilité infinie et sans justification à l’assomption historique d’une aliénation inévitable en notre société.

Certes, L’Etre et le Néant annonce une « conversion » qui seule permettrait de fonder une « morale de la délivrance et du salut »; certes, la Critique de la raison dialectique pose la question du sens de l’histoire et de la lutte pour la liberté. Mais en fait Sartre n’étudie ni la « conversion » de l’individu qui permettrait d’établir d’autres relations à autrui, ni l’action politique qui permettrait de mettre fin à l’aliénation. Le pour-soi ou le travailleur, qui ne sont jamais des sujets au sens plein du terme, et ne sont pas non plus des individualités concrètes, caractérisées par une affectivité ou une existence, sont perpétuellement renvoyés à leur angoisse ou à leur aliénation; ils sont perpétuellement condamnés au vide de la liberté et à l’inertie de l’aliénation.

2. Questions à l’œuvre de Sartre : philosophie de la conscience et dénégation du sujet

Par cette philosophie, tragique il faut bien le dire, nous sommes placés devant un paradoxe : l’action concrète de Sartre fut toujours une action généreuse qui, par exemple, luttait contre le colonialisme, contre l’aliénation ouvrière ou contre l’antisémitisme. Peu lucide sur le gouvernement totalitaire de l’ancienne Union soviétique, Sartre souhaitait cependant servir « la cause du peuple » (titre d’un journal de la « mouvance » dite maoïste, c’est-à-dire d’extrême gauche). Nous ne voulons pas, ici, discuter les enjeux politiques de toutes ces luttes : nous voulons seulement mettre en évidence ce paradoxe qui consiste à mener un combat précis, avec des fins et des valeurs précises, pour défendre des libertés concrètes, tout en récusant l’idée que la liberté soit aujourd’hui possible ou que les valeurs puissent recevoir une quelconque justification. Sartre n’est pas marxiste son action devrait donc trouver son fondement dans son œuvre. Or, nous l’avons vu, cela n’est pas possible. L’œuvre de Sartre ne justifie pas l’action de Sartre, c’est-à-dire sa disponibilité, sa générosité, son appel permanent à l’action et à la responsabilité concrète. L’œuvre de Sartre ne permet de choisir ni de justifier aucune valeur, aucun contenu de préférence à une autre valeur ou à un autre contenu : pourquoi l’indépendance des nations colonisées ? Pourquoi l’appropriation collective de l’industrie ?

C’est ce paradoxe qui va nous conduire à poser quelques questions à l’œuvre de Sartre.

Sartre récuse l’idée de sujet : mais l’on ne comprend plus, dès lors, comment la phénoménologie elle-même est possible. Si la réflexion sur les contenus affectifs est « impure », elle doit être bannie; mais si elle est « pure », elle est vide, puisqu’elle ne dit que le néant du pour-soi; elle devient inutile. S’il n’existe ni sujet, ni connaissance de soi, la phénoménologie devient impraticable: on ne comprend plus l’existence de L’Etre et le Néant car, pas plus que Hegel ou Marx, Sartre ne laisse une place dans son œuvre pour un individu qui aurait la possibilité d’écrire L’Etre et le Néant. L’énoncé ne rend pas compte de la possibilité même de l’énonciation.

Non seulement les dénominations et la distinction de la réflexion pure et de la réflexion impure sont arbitraires, mais elles sont des obstacles à la recherche : la phénoménologie n’est ni justifiée dans son émergence, ni fondée dans sa validité. Faute d’une théorie du sujet, la phénoménologie chez Sartre ne peut présenter les garanties de sa validité et de sa vérité.

Cette lacune est d’autant plus grave qu’elle compromet la description du désir. Reduite à n’être qu’un pur pour-soi, la conscience se trouve dépourvue de tout contenu. Toute qualité serait « impure », tout contenu affectif serait suspect ou arbitraire, aux yeux de Sartre. Mais l’on est alors en présence d’une conscience dont on ne comprend pas qu’elle ait des désirs. Or le désir, selon Sartre, fait bien partie de la conscience, puisque c’est lui qui prouverait qu’elle est un manque : mais comment le pour-soi peut-il désirer combler son manque si l’on exclut toute description qualitative, et si l’on évite, notamment, de décrire le plaisir ou la satisfaction ? Or, ceux-ci n’ont pas de place chez Sartre. Le désir, privé d’une référence au plaisir (chez le lecteur réfléchissant, ou chez le sujet concret), perd dès lors toute signification : on ne comprend plus le dynamisme du désir ni son mouvement vers l’avenir.

Or, la recherche de la satisfaction n’est pas seulement la recherche de la plénitude, elle est aussi celle du sens. C’est pourquoi le désir est lié à la question de la relation à autrui : c’est par le désir, et non pas seulement par la seule dialectique des libertés, que la conscience s’engage dans la relation à autrui, quelle que soit la forme de cette relation.

C’est donc aussi bien par sa conception négative du désir comme « manque », que par sa conception de la liberté « injustifiable » que Sartre s’interdit de comprendre la positivité affirmative des relations à autrui; celles-ci ne sont pas nécessairement conflictuelles dès lors qu’on fait une place au plaisir et à la joie d’être ou d’agir ensemble. Or, Sartre ne fait jamais aucune place à la réciprocité ni à la joie, expériences pourtant réelles que la phénoménologie doit donc décrire si elle prétend constituer une ontologie ou une anthropologie.

Privée du concept de réciprocité, c’est toute la doctrine sartrienne de la liberté qui se trouve compromise. En affirmant qu’elle est sans fondement et donc injustifiable, c’est-à-dire absurde et gratuite, Sartre n’échappe pas à la confusion de deux concepts : la création et la justification. Il appuie sa négation du sens sur la négation de la création substantielle de soi, en montrant que le pour-soi ne peut exister avant d’exister : c’est là définir le fondement par la création, et il est évident, en effet, que l’homme ne se donne pas l’existence, ne pouvant se précéder lui-même. Mais l’acte de fonder a aussi un second sens: donner une justification. Or, Sartre fait dépendre à tort ce deuxième acte du premier : il faudrait être Dieu pour se donner un sens, c’est-à-dire, selon Sartre, existence nécessaire et justification rationnelle. Mais cette confusion des deux actes est arbitraire. Le propre de la liberté est au contraire d’être donnée (sans autocréation de l’existence) et de se définir précisément comme ce qui se justifie soi-même : Sartre semble oublier que la liberté est la source de l’invention et l’origine des décisions et des valeurs. C’est pourquoi elle est en mesure ou de poser des actes qui sont justifiés par là même qu’elle les pose et qu’elle les décide, quelle que soit leur gratuité, ou de poser, en même temps que les actes, leur justification personnelle ou culturelle, affective ou rationnelle, c’est-à-dire les valeurs mêmes qui confèrent un sens à ces actes et au sujet qui les déploie.

À partir de là, on ne saurait affirmer dogmatiquement que « toute vie est l’histoire d’un échec », ni que « le conflit est l’essence des relations à autrui », ni que la liberté se retourne nécessairement en contre-finalité et en nécessité.

Bien au contraire, la liberté est précisément le pouvoir de se maintenir soi-même dans l’existence, puisque l’existence est acte et transcendance, sortie de soi par soi-même, et puisqu’elle est également pouvoir de décider soi-même des modalités de cette existence : c’est elle, en effet, qui définit les valeurs qui la justifient en lui donnant un sens, ou qui la rendent absurde par un manque dont elle est seule, en tant que liberté, le juge et l’origine. Seule la liberté donne ou refuse le sens : c’est dire qu’elle est en mesure ou de se fonder elle-même comme existence signifiante, ou de fonder elle-même l’absence du sens de son existence. Sartre disait que seule la liberté pouvait s’aliéner ; il nous faut dire maintenant que seule la liberté fondatrice peut affirmer ou nier qu’elle-même ait un sens, c’est-à-dire une justification.

Sartre n’a donc pas vu qu’il est possible de critiquer l’idée d’un fondement théologique et ontologique de l’existence, tout en affirmant la possibilité d’un fondement existentiel de la vie, c’est-à-dire d’une justification de l’existence. Son parti pris pessimiste est d’autant plus paradoxal qu’il se fait, à bon droit, le défenseur d’une responsabilité infinie que sa morale nous incite à assumer. Mais cette responsabilité est précisément la reconnaissance du pouvoir créateur de sens et inventeur de valeurs, lequel est pour nous la définition même de la liberté.

Seule une telle reconnaissance du fait que la liberté est donatrice de sens et, par conséquent, capable de se fonder elle-même, aurait permis d’élaborer une doctrine de la conversion au lieu de reporter celle-ci à plus tard. Et seul le lien entre liberté, sens et conversion aurait permis de fonder authentiquement une morale.

Mais la morale, chez Sartre, reste une réflexion sur la responsabilité : sa lacune fondamentale est qu’elle ne propose aucun contenu pour cette responsabilité, c’est-à-dire aucune valeur concrète. Sartre ne propose pas même, ni ne justifie dans son œuvre, les valeurs pour lesquelles il combat en fait dans sa vie personnelle, philosophique et politique. Or, l’idée d’une liberté significative et donatrice de sens, enrichie d’une réflexion sur une conversion philoso-phique, aurait permis d’envisager et de construire en effet de nouvelles relations à autrui. Il aurait alors fallu réfléchir sur la réciprocité, sur la joie et sur la liberté commune. Mais ces concepts sont absents de l’œuvre de Sartre, sinon de son action.

Il aurait fallu, notamment, qu’une place plus grande fût réservée à l’amour et au désir, et que ceux-ci soient conçus comme des relations signifiantes et créatrices, et non pas comme des luttes vaines et absurdes.

Considérée dans son ensemble, il semble bien que la pensée de Sartre soit hypothéquée et freinée par deux présuppositions : d’une part une conception vide, formelle et non qualitative du pour-soi, auquel il refuse les prérogatives d’un sujet concret tout en affirmant sa liberté et son désir et, d’autre part, une vision tragique de l’existence dont la liberté est conçue comme une condamnation inutile et angoissante, ou comme une fatalité historique indépassable.

Dans l’œuvre de Sartre, tout se passe d’ailleurs comme si le choix du tragique, c’est-à-dire l’affirmation de l’échec futur de toute tentative de justification de l’existence, commandait rétroactivement tout l’agencement des analyses et des concepts. Comme fasciné par la nécessité d’établir, à la fin, que la liberté est ou bien condamnée à la solitude et à l’angoisse, ou bien condamnée à s’inverser en aliénation et à disparaître, Sartre commence déjà, dans La Transcendance de l’ego et dans L’Être et le Neant, par décrire l’individu de telle sorte qu’il ne puisse jamais accéder au sens et à l’autonomie. Tout se passe donc comme si Sartre mettait en place une négation philosophique du sujet et du pouvoir de la réflexion pour contester ultérieurement qu’une « morale de la délivrance et du salut » soit possible. Pour combattre une éthique du sens, il défend une morale de la responsabilité, mais il laisse cette morale sans fondement ni contenu parce qu’il a décrit un pour-soi sans contenu ni pouvoir de justification. Si le pour-soi est ainsi pure déréliction, c’est qu’il n’est ni un sujet véritable ni un vrai désir d’exister : mais, en vérité, c’est pour être maintenu dans l’angoisse de la déréliction et la souffrance de l’aliénation que le pour-soi se voit refuser le statut de sujet. Chez Sartre, c’est la morale tragique qui commande la dénégation ontologique du sujet et du moi.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Descartes (1596-1650)

1 La révolution cartésienne et le sujet comme fondement

Le Discours de la methode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences parut en 1637, à Leyde (Pays-Bas), en langue française. Son influence fut telle qu’on peut faire partir de cette date la nouvelle ère philosophique qui allait être marquée par l’instauration d’une réflexion explicite sur le sujet. L’œuvre de Descartes, notamment par ce Discours de la méthode et par les Méditations métaphysiques (publiées en latin en 1641 et traduites en français en 1647) constitue une véritable révolution dans la pensée philosophique, et cette révolution est implicitement reconnue par Husserl, en 1929, à Paris, comme l’acte de naissance sinon de la phénoménologie elle-même, du moins de son inspiration (cf. Husserl, Méditations cartésiennes, Introduction à la phenomenologie).

En effet, le Discours de la méthode ne veut être qu’une introduction méthodologique à des traités scientifiques : la Dioptrique, les Meteores, la Géometrie. Le Discours est donc une manière d’épistémologie fondamentale et, plus précisément, une théorie de la connaissance : Descartes, en consommant définitivement et clairement la rupture avec le Moyen Age et l’aristotélisme scolastique, recherche les conditions d’une connaissance vraie qui soit certaine par elle-même et non pas par un recours à l’autorité ou à la coutume. Cette connaissance sera rationnelle et objective, ses instruments seront l’observation empirique et le raisonnement mathématique qui inspire sa réflexion méthodologique. L’attention prêtée, dans l’élaboration de la connaissance, à l’enchaînement rigoureux des concepts, des définitions et des conséquences, ainsi que le sentiment qu’il existe un ordre de vérités certaines et démontrables, cette attention et ce sentiment ont pour origine la réflexion sur les mathématiques et l’attachement à ce qui constitue leur principale signification.

De ce seul point de vue épistémologique, on pourrait dire que la pensée cartésienne est radicalement novatrice : c’est le mécanisme cartésien (qui est la théorie causale et déterministe du monde physique, c’est-à-dire de la nature), ainsi que la méthode mathématique comme instrument de ce mécanisme, qui portent à sa pleine conscience le mouvement rationaliste qui s’exprimait déjà chez Léonard de Vinci, Kepler ou Galilée. La théorie cartésienne de la connaissance affirme enfin clairement l’autonomie de la raison et les exigences de la méthode scientifique.

Pourtant, ce n’est pas dans cette prise de conscience de la connaissance rationnelle par elle-même que réside l’essentiel de la révolution cartésienne : celle-ci est bien plutôt constituée par l’élucidation des conditions et des fondements d’une telle connaissance. Et cette élucidation est la mise en évidence du sujet lui-même.

Certes, dans le Discours, aussi bien que dans les Méditations, Descartes s’efforce en première analyse, de définir les conditions d’une connaissance qui puisse échapper à la mise en question et à l’incertitude. Mais, sur ce chemin, il découvre non seulement les conditions logiques mais encore la condition ontologique de toute vérité et de toute certitude : le sujet lui-même.

Recherchant une vérité indubitable, il rencontre l’évidence comme critère d’une telle vérité. En effet, l’évidence (comme intuition intellectuelle immédiate) est le critère qui résulte du travail critique de destruction de toutes les connaissances, puisqu’elle accompagne la seule connaissance qui soit indestructible, à savoir : la conscience de sa propre existence.

Mais, à partir de là, s’opère un glissement ou un déplacement de l’intérêt philosophique.

Aussi bien Descartes lui-même que son lecteur orientent désormais leur attention non plus sur un résultat épistémologique (l’évidence intuitive et personnelle est le seul critère valable de la vérité d’une connaissance) mais sur le fondement de ce résultat : la conscience de soi, en première personne.

C’est cette conscience de soi qui va constituer la véritable révolution cartésienne, et marquer de son sceau le bouleversement que la philosophie connaîtra dans la nouvelle ère qui s’ouvre.

Déjà, chez Descartes, cette révolution est d’une richesse inépuisable.

Ce dont il est d’abord question, au-delà de la recherche épistémologique, c’est de l’âme. Dans les Méditations, Descartes s’efforcera de démontrer « l’immortalité de l’âme » et affirmera (nous y reviendrons) que l’âme est plus facile à connaître que le corps. Or, Descartes ne commence pas par poser l’âme en se proposant de l’étudier (selon la démarche traditionnelle). Il commence par une interrogation radicale et rencontre une évidence radicale : ce qui est remarquable est que cette évidence n’est pas celle de l’âme ou d’une chose quelconque, mais celle d’une conscience de soi : « je suis, j’existe ».

Simultanément, les démarches traditionnelles sont, ici, rendues caduques, et se met en place une expérience qui semble encore n’avoir pas de nom et qui est à la fois une conscience et une existence, ou plutôt, dans la perspective cartésienne, une conscience et un être. Seule l’expression Cogito permettra d’exprimer cette expérience surdéterminée. Elle est à la fois conscience présente et active (je doute, je pense, je suis), conscience en première personne (c’est moi qui pense et qui existe), et existence véritable (malgré mes doutes et à travers eux, je vois bien que je suis et que j’existe).

Ainsi, trois dimensions sont simultanément données en un seul acte de pensée, celui qui s’exprime par Cogito ergo sum : la conscience, la conscience de soi en première personne, la conscience personnelle comme existence.

Sont donc indissociables : la conscience, l’existence, la première personne. C’est précisément dans cette unité indissociable que consiste ce qu’on est désormais convenu d’appeler le sujet, et c’est cette unité indissociable qui constitue la véritable révolution, le bouleversement radical instauré par Descartes à propos de la connaissance de l’âme. Celle-ci n’est plus, comme dans l’Antiquité, une réalité spirituelle impersonnelle dont on pouvait parler et à propos de laquelle on pouvait échafauder des mythes ou qu’on pouvait analyser comme une chose. Elle n’est pas non plus, comme dans la Renaissance qui s’achève, une réalité certes individuelle et admirable mais constituée encore comme une chose dont il importerait surtout de savoir si elle est d’origine divine ou naturelle, et dont la propriété principale, la conscience, serait encore mal dégagée des autres propriétés, telles que l’immortalité ou la faculté rationnelle. Chez Descartes, au contraire, la conscience devient enfin la détermination essentielle de l’âme, et cette conscience est à la fois une existence et une conscience personnelle : après avoir imaginé d’abord que toutes ses anciennes idées ou opinions étaient fausses; et après avoir imaginé ensuite que tout était vrai mais qu’il avait cessé de penser, Descartes est en effet conduit à la conclusion décisive : « je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui. pour être, n’a besoin d’aucun lien, ni ne dépend d’aucune choses matérielle. En sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait point d’être tout ce qu’elle est » (Discours de la méthode).

Ainsi, c’est bien de l’âme qu’il s’agit : mais elle est enfin identifiée à la conscience et cette conscience, ou activité de penser, est un moi. La distinction n’est pas encore faite entre le sujet et le moi (nous verrons plus loin que c’est cette distinction qui fait problème, et qu’en affirmant l’unité de la pensée, c’est Descartes qui anticipe une vérité fondamentale); mais le progrès décisif est accompli : à partir de l’expérience ultime, succédant à tous les doutes possibles, expérience évidente du « je pense donc je suis », le philosophe a cerné la vérité centrale et décisive. L’âme est certes une substance, mais l’intégralité de son être, c’est-à-dire de son essence, consiste en l’acte de penser. Quels que soient le « malin génie » ou le « trompeur très puissant » qu’on se plairait à imaginer, il reste que la proposition « je suis, j’existe », proposition à la fois ontologique (quant à l’être) et personnelle (quant au sujet qui la prononce) « est nécessairement vraie toute les fois que je la prononce (« Méditation seconde »).

Cette « proposition vraie », de même que la proposition « je pense donc je suis », ne sont pas un raisonnement, mais l’expression unitaire d’une expérience qui est une conscience de soi.

La dernière proposition est l’élucidation ou le développement d’une implication entre l’acte de penser et le fait d’exister, l’exercice de la pensée ne pouvant être accompli que par un être existant.

***

Cette vérité est décisive à plus d’un titre, et la révolution cartésienne comporte plusieurs significations qu’il importe de distinguer si l’on veut en évaluer pleinement la portée.

Nous sommes d’abord en présence d’un principe méthodologique : de cette expérience du Cogito, Descartes tire la règle de l’évidence intellectuelle comme critère ultime de la vérité. Les quatre « préceptes » du Discours découlent de ce principe : c’est à partir de ce critère (premier précepte) qu’il convient d’analyser, de dénombrer et de synthétiser soigneusement les difficultés d’un projet de connaissance, et surtout c’est grâce à ce critère qu’il est possible de conduire une connaissance discursive qui suive un ordre logique et rigoureux, allant du simple au complexe, en soumettant constamment à l’exigence d’évidence claire et distincte les enchaînements et les déductions.

Du point de vue méthodologique, la pensée cartésienne est donc à la fois subversive et prudente, puisqu’elle donne le moyen et la raison du rejet de toutes les idéologies (« opinion » et « coutumes ») traditionnelles, tout en se refusant à renverser l’ordre politique ou les croyances coutumières et pratiques.

Mais cette prudence n’est que l’expression d’une pensée qui se veut radicale et qui veut, en commençant par le commencement, commencer en effet d’une façon radicale. Toute la signification de cette méthodologie cartésienne réside en effet dans cette nouveauté : la pensée ne peut s’exercer valablement que si elle trouve un fondement pour appuyer son développement, et si elle commence effectivement à se déployer à partir de ce fondement.

La découverte du fondement est d’abord la découverte, effectuée clairement en une langue française qui est une langue moderne, de cette exigence pour la philosophie et la science de se donner des fondements. Le génie cartésien a consisté à prendre conscience de la nécessaire recherche d’un fondement pour une connaissance future, avant même qu’il n’ait défini et déterminé ce fondement. Et ce pressentiment, cette exigence première, cette recherche préliminaire et fondatrice, revêt chez Descartes une signification que nous pourrions dire existentielle.

En effet, la recherche cartésienne exprimée dans une langue littéraire et philosophique aussi pure que vive, aussi précise qu’elle est intense, se déploie dans un climat de tension ramassée qui exprime bien un enjeu existentiel. Tout se passe comme si la recherche de la vérité conditionnait l’existence même du philosophe, la consistance, la validité et la signification même de sa vie.

Et Descartes s’exprime en effet à la première personne : « La méditation que je fis hier m’a rempli l’esprit de tant de doutes, qu’il n’est plus désormais en ma puissance de les oublier […] et comme si tout à coup j’étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus. » Sans la découverte, ou la rencontre d’un « fond » qui puisse valoir comme point d’appui ultime et solide, il semble bien que l’individu risque de se noyer et de se perdre. Et la découverte d’un tel fondement est d’autant plus urgente (au début de la « Méditation seconde ») que les doutes qui ont précédé ont fait perdre « le repos et la tranquillité » qu’on voit dans les songes des esclaves qui rêvent d’une « liberté imaginaire » (comme le dit la fin de la « Première Méditation »). Le dessein philosophique est « penible et laborieux » : la recherche du fondement n’en est que plus impérieuse, puisque seule la connaissance d’un tel fondement, valant à la fois comme critère indubitable et comme commencement fécond, permettrait d’accéder au repos de la certitude.

Le fondement de la vérité n’est pas seulement l’origine de la connaissance vraie, il est aussi le remède contre l’inquiétude.

D’autres images, sous la plume de Descartes, renforcent le sentiment sinon toujours d’inquiétude du moins de gravité, accompagnant la réflexion sur le fondement. Les images les plus fréquentes concernent l’architecture. A propos des sciences de son temps, Descartes juge « qu’on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes » (Discours de la méthode, Première partie). À propos des opinions en général : « Il est vrai que nous ne voyons pas qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon… mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs pour les rebâtir, et que même, quelques fois ils y sont contraints quand elles sont en danger de tomber d’elles-mêmes et que les fondements n’en sont pas bien fermes. »

Ces images sont éloquentes : ce n’est pas par vaines futilité qu’il y a lieu de détruire, mais en raison du délabrement et de l’effondrement des édifices. Il y a lieu ensuite de reconstruire. Et il faut reconstruire un savoir comme on construit un nouvel édifice : sur des bases fermes et assurées qui puissent en effet supporter valablement toute la nouvelle construction, et la mettre à l’abri de tout risque d’effondrement.

Comme l’image de l’eau sans fond, celle de la maison effondrée exprime bien l’inquiétude cartésienne en même temps que la gravité et l’urgence de son projet de reconstruction : ce projet a valeur existentielle. Pourtant, Descartes est resté « neuf années » sans prendre « aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d’être disputées entre les philosophes » et sans qu’il eût « commencé à chercher les fondements d’aucune philosophie plus certaine » (Discours de la méthode, Troisième partie). Mais c’est bien d’une telle recherche qu’il s’agit : la recherche des fondements est le commencement de la vraie philosophie. Et le philosophe, à la fin, ne peut pas s’abstenir de se jeter dans l’eau profonde et inquiétante de cette recherche, comme il ne peut pas s’abstenir « d’en parler », « afin qu’on puisse juger si les fondements [qu’il a] pris sont assez fermes » (Ouatrième partie).

A l’horizon de cette recherche intense d’un fondement assuré se profile donc un enjeu existentiel: au-delà de la validité de la vérité, ce qui est en question pour Descartes est le contenu métaphysique de cette vérité; et ce contenu sera constitué par l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, comme le titre complet des Méditations le laisse entendre (Méditations touchant la Premiere philosophie, dans lesquelles l’existence de Dieu et la distinction réelle entre l’âme et le corps de l’homme sont démontrées).

Ainsi, le fondement de vérité que constitue le Cogito est à la fois, dès le principe, méthodologique et métaphysique, en d’autres termes, épistémologique et existentiel.

Avant de réfléchir sur ce contenu métaphysique (Dieu et l’immortalité) nous devons approfondir la signification « épistémologique » du Cogito.

Cette signification est multiple et comporte plusieurs aspects. Le Cogito n’est pas seulement (comme nous l’avons vu) la découverte d’un critère de validité, l’évidence. Il n’est pas non plus réductible à la seule recherche inquiète et « existentielle » d’une certitude pour la connaissance, pour la vie et pour la « sagesse ». Il est en outre le commencement à la fois doctrinal et méthodologique d’une doctrine du sujet, cette doctrine et ce commencement étant parfaitement neufs.

« Je pense, j’existe » est une proposition certes, mais elle exprime un acte de la pensée. Cet acte livre immédiatement deux verites : d’une part la nature et la valeur de l’évidence (elle est critère ultime, clair, distinct et irrécusable) et d’autre part le contenu même de cette évidence (le sentiment d’exister est donné dans l’acte même de penser, de même que, inversement, la pensée en acte implique l’existence en acte). Il se produit alors, dans le texte de Descartes (et c’est là un des aspects les plus frappants de son originalité) comme une dynamisation, ou comme une fécondation interne : en même temps que la pensée dit « je pense, j’existe » ou « je suis, j’existe » elle pose qu’elle peut valablement réfléchir sur elle-même et sur sa propre nature. Elle découvre à la fois un critère général de la vérité et le fait que ce critère s’applique à elle-même dans l’exacte mesure où il n’est rien d’autre qu’elle-même. En effet : penser, c’est être, et cette pensée dit à la fois la nature de l’être (et de la pensée) et la véracité de cet acte qui se saisit donc à bon droit comme pensée et comme existence.

Tout se passe donc comme si Descartes mettait en œuvre, pour la première fois, cette vérité que la phénoménologie de Husserl exprimera clairement et rapportera en effet à Descartes : le suiet est fondement de vérité parce qu’il exprime, par sa propre structure réflexive et connaissante, la proximité et même l’identité du sujet connaissant et de l’objet connu.

Cette identité n’est pas clairement formulée par Descartes, mais c’est bien elle que sa description met en œuvre.

Le Cogito est en effet non seulement critère mais commencement. L’appréhension de la pensée par elle-même, en tant qu’elle est la certitude d’exister et d’exister comme pensée, devient le commencement du déploiement d’une doctrine de la pensée. Après le Cogito, la pensée de Descartes poursuit son mouvement et peut, en toute sécurité épistémologique, continuer l’étude du sujet par lui-même. Alors que le déclenchement de la recherche était l’incertitude gnoséologique, la découverte d’un critère de certitude s’est manifestée en même temps comme le début de la connaissance elle-même. La recherche et la découverte d’une méthode (c’est-à-dire d’un critère et de ses préceptes d’application) se sont déployées elles-mêmes, sur la base de leur propre activité, comme la mise en place d’un commencement de connaissance et d’un début de doctrine. La recherche et la découverte d’un commencement pour une future connaissance se sont enrichies et transmutées elles-mêmes en commencement effectif de la connaissance. Écoutons Descartes :

« Je fermerai maintenant les yeux […] je détournerai tous mes sens, j’effacerai même de ma pensée toutes les images des choses corporelles […]; et ainsi m’entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même. Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. »

Si le dessein cartésien ne s’est pas étendu « plus avant que […] de bâtir dans un fonds qui est tout à moi », il s’avère maintenant que ce « fonds » est le moi lui-même et que la construction consiste à organiser rationnellement la connaissance de ce qu’est le fondement lui-même : la doctrine cartésienne se déploiera comme la connaissance de ce « moi-même ».

Ainsi la méthode rend possible la doctrine, et le principe de l’évidence permet de délimiter, de définir et de réaliser les tâches de la connaissance. Cette unité de la méthode et de la doctrine s’accomplit dans la pensée réflexive. Plus précisément, l’évidence intuitive du Je (ou Cogito : je pense) se fonde elle-même comme condition de possibilité d’une connaissance de ce même Je par lui-même. Le cartésianisme, comme doctrine fondatrice de la modernité qui émergera de nouveau avec Kierkegaard et Husserl, consiste à définir simultanément un fondement pour la connaissance et un objet pour cette connaissance, celle-ci se révélant comme la description réflexive de cette pensée qu’elle est elle-même en tant qu’elle connaît : la philosophie a donc pour principe et pour commencement la réflexion, et, plus précisément, la connaissance réflexive de la réflexion.

Comment s’opère maintenant cette réflexion ? Elle est, en termes cartésiens, la connaissance de la « pensée » par elle-même.

Précisons la signification et la portée de cette doctrine fondatrice. Arrivé jusqu’au « fond » qui permettra un nouveau départ (comme pour le nageur), le philosophe découvre que ce fond (qui se dynamisera comme fondement, c’est-à-dire condition de possibilité de la connaissance et déploiement de celle-ci) est la pensée elle-même. Les termes de réflexion ou connaissance réflexive ne sont pas prononcés. Mais le sens des descriptions cartésienne est bien celui-ci : la philosophie est le déploiement d’une connaissance en première personne (Descartes dit : Je, indiquant un universel concret), l’objet de cette connaissance étant le moi « lui-même » s’efforçant de se rendre plus « familier à moi-même » et n’ayant affaire qu’à son « intérieur ».

Ni le terme de réflexion, ni le terme de sujet ne sont donc prononcés; mais la tâche et l’objet sont clairement définis : pour construire une philosophie (et, ensuite, une science) il faut d’abord qu’une âme singulière se découvre comme un Je personnel, et que ce Je s’assigne la tâche de connaître par ses seules ressources ce moi qu’il est. Le « Je » est un « moi » qui peut et doit se connaître « lui-même » puisqu’il est tout entier défini comme « pensée ».

Ce qui est alors remarquable (et fortement souligné par Husserl) c’est que la connaissance du moi est désormais spécifique et autonome.

Ayant récusé les opinions (c’est-à-dire explicitement la scolastique, l’astrologie, l’alchimie et la magie), Descartes écarte ensuite de sa pensée, par une hypothèse méthodologique, toutes les images, les sensations et les données corporelles qui n’entrent pas nécessairement dans la définition de l’essence de l’âme, c’est-à-dire ici de la pensée en première personne : par cette variation imaginative des contenus de la pensée il isole l’essence de celle-ci et peut conclure qu’elle consiste exclusivement dans cette pensée même. La conséquence est considérable : en se proposant seulement de montrer l’indépendance de l’âme par rapport au corps, Descartes découvre ou rend possible la découverte de la nouvelle méthode et du nouvel objet de la philosophie : il s’agit pour celle-ci de décrire de l’intérieur, lentement (sans « précipitation ») et d’une manière rationnelle (selon un ordre et enchaînement rigoureux), avec les seuls moyens de la connaissance intérieure de la pensée par elle-même, cette pensée précisément.

Sur ce chemin, l’observation interne livre de nombreuses connaissance qui constitueront ce que nous pourrions déjà désigner comme « la sphère de l’Ego » pour parler comme Husserl, mais qui se présentent plus exactement comme les aptitudes de la pensée, aptitudes qui sont en même temps son « essence », c’est-à-dire son être, sa nature et sa définition.

Quel est cet être ? Descartes le dit clairement, dans une énumération apparemment confuse et littéraire, mais en réalité totalisatrice et programmatique. Je suis une chose qui pense, « c’est-à-dire » qui doute, affirme et nie : un pouvoir de connaître est ainsi défini. Cette pensée est aussi l’acte d’aimer, de haïr, de vouloir, d’imaginer et de sentir : une affectivité, une sensibilité, un pouvoir de décision, sont à leur tour définis, et considérés comme parties intégrantes et essentielles de « la pensée ».

Ainsi, contrairement à la vision strictement intellectualiste qu’on a pu donner du « Cogito » (comme on dit), l’âme n’est pas un simple pouvoir de connaître, le Je n’est pas un sujet abstrait dont la seule fonction serait de connaître le monde (comme plus tard chez Kant). Bien au contraire, la pensée est tout entière activité de penser et conscience de soi, et cette activité, cette conscience sont aussi bien gnoséologiques (connaissance) qu’affectives (amour, haine), aussi bien sensibles (sensations, perceptions) que volitives (affirmation, négation, vouloir). En termes plus ramassés nous pourrions dire que le domaine de la pensée est tout entier une conscience en première personne, et qu’il englobe tous les aspects de la vie du moi.

C’est donc bien « un champ Egologique » que Descartes a mis en place, et ce champ est une activité polyvalente déployée en première personne par un Ego qui est une pensée, c’est-à-dire aussi bien une connaissance de soi et du monde, qu’un moi intérieur et concret.

C’est précisément cette richesse du Cogito cartésien qui, au-delà de la fécondité indéfinie de l’affirmation du Je comme fondement de la vérité et premier objet de la connaissance, va entraîner d’insurmontables difficultés dues à l’intention métaphysique du cartésianisme.

2 Les difficultés doctrinales du dualisme cartesien

On se souvient de l’intention explicite des Méditations : il s’agit pour Descartes de démontrer l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. C’est ce double projet qui va hypothéquer la validité même, c’est-à-dire la « vérité » des contenus développés progressivement à partir du Cogito.

2.1. Dieu et la vérité : le cercle

La première difficulté réside dans la doctrine même de la vérité, doctrine qui « enveloppe » et implique un grave cercle logique. Alors que, au commencement de la réflexion cartésienne, le critère de la vérité repose sur la seule évidence intérieure et sur l’exigence autonome que les idées soient assez claires et distinctes pour entraîner une intuition intellectuelle d’évidence, la suite de cette réflexion s’appuie sur Dieu.

Comme l’affirment la « Quatrième » et la « Cinquième Méditation », les connaissances évidentes resteraient ponctuelles, momentanées, et pourraient se transformer en opinions fragiles s’il n’existait pas un Dieu qui puisse garantir la vérité de ces connaissances. C’est donc finalement sur Dieu et sur le fait qu’il est parfait et donc non trompeur que repose la vérité. Celle-ci dépend donc de la « véracité » divine et non plus de l’évidence du Cogito.

Ce glissement dans l’ordre des idées devient franchement un cercle ou une pétition de principe si l’on s’avise que l’existence de Dieu fut démontrée grâce au principe d’évidence, puisque toutes les preuves de son existence (par l’idée de perfection ou par la « preuve ontologique ») reposent sur l’évidence intellectuelle des enchaînements logiques mis en œuvre dans ces démonstrations. Ainsi : le Cogito permet de démontrer Dieu, mais c’est Dieu qui garantit la vérité du Cogito.

2.2. La connaissance de l’âme : le chosisme

Apparemment garantie par une métaphysique de la transcendance, la connaissance de l’âme va se déployer selon des voies traditionnelles et s’affranchir plus ou moins de la règle de l’évidence.

C’est ainsi, qu’après la découverte du « Cogito », Descartes s’interroge : « mais moi, qui suis-je… ? » et répond selon un style de pensée induit par la tradition. En effet, dans le Discours, il est « une substance » dont toute l’essence est de penser (4° Partie) ; dans les Méditations, il est « une chose qui pense (« Méditations Seconde et Troisième »).

Nous serions en présence d’une simple formulation approximative et provisoire si la suite des Méditations n’opposait pas radicalement l’âme et le corps, et cela afin de sauver l’immortalité de celle-ci. Mais dès lors qu’un dualisme substantialiste résulte de la première formulation, celle-ci s’avère une véritable prise de position doctrinale : l’âme est une chose. Elle est à ce titre sous-jacente aux qualités secondes, elle est une substance au sens strict, et cette substance n’est pas définie comme un acte, elle est posée comme une réalité indépendante et inerte.

Il y a là en fait une ambiguïté ou une incertitude. Car l’essence de cette chose indépendante du corps est semble-t-il, de penser, c’est-à-dire d’effectuer les actes énumérés plus haut (aimer, haïr, vouloir, douter, etc.). Mais, l’ambiguité tourne au profit de la choseité lorsque ces actes sont attribués à deux facultés, l’entendement et la volonté, qui sont exercées par la substance âme : celle-ci est alors une chose qui a le pouvoir de juger et de vouloir, mais elle reste une chose capable de vivre indépendamment du corps. C’est que celui-ci est aussi une chose : une « substance étendue », obéissant aux lois de la géométrie et de la mécanique.

Le chosisme substantialiste, destiné à sauver l’immortalité de l’âme, entraîne alors la doctrine dans de nouvelles difficultés, celles du dualisme.

2.3. L’âme et le corps : l’incompatibilité dualiste

Si l’âme est une « substance pensante » et si le corps est une « substance étendue », la relation de ces deux réalités distinctes qui constituent l’individu humain devient incompréhensible. Et c’est bien là le sort de toute théorie de l’âme : elle rend impossible ou mystérieux le rapport de l’âme et du corps.

Mais ce rapport est aussi essentiel que la distinction respective des substances lorsqu’elles sont posées comme autonomes. Aussi Descartes est-il conduit à utiliser les moyens du bord pour rendre compte de cette union de l’âme et du corps : c’est la doctrine des « esprits animaux », issue de la physique animiste de la Renaissance.

Ce sont des « vapeurs subtiles » qui circulent non plus dans le sang mais dans les nerfs, et qui se font le véhicule des impulsions venues du dehors et conduites vers l’âme et ainsi commandées aux esprits pour qu’ils meuvent les muscles. L’organe central de ce double mouvement des esprits est la « glande pinéale » (épiphyse): elle est le lieu d’ancrage de l’âme dans le corps, et l’organe de direction du corps par l’âme : celle-ci agit d’abord sur la glande pinéale et ses orientations, et ce sont les mouvements de cette glande qui commandent les mouvements du corps.

La solution, qui semble mécaniste, est en réalité animiste, et ne fait que déplacer un problème insoluble : comment une âme immatérielle peut-elle agir sur une vapeur subtile matérielle, ou même sur un organe matériel, telle une glande ?

Certes, la nouvelle approche mécaniste du corps et de ses mouvements souhaitait instaurer une rationalité scientifique à la place d’une vision magique et animiste des puissances du corps. Mais ce mécanisme lui-même est en contradiction avec la nature spirituelle de l’âme : le XVIIe siècle se libère de l’occultisme de la Renaissance, mais en choisissant des solutions extrêmes inspirées par une métaphysique chrétienne spiritualiste : d’un côté (« en haut ») se trouve l’âme, substance simple et pure pen-sée, – et de l’autre (« en bas ») se trouve le corps, substance composée et inerte.

L’opposition dualiste de cette âme et de ce corps est si forte, et si contraire à l’expérience vécue, que Descartes a dû inventer une troisième substance, l’homme lui-même : mais il s’agit de quelques remarques dans une lettre.

Le dualisme cartésien n’en est pas dépassé ni allégé et c’est à cet immense problème de l’unité organique entre le corps et l’esprit que s’efforceront de répondre Spinoza dès le XVIIe siècle, et la phénoménologie, à l’aube du XXe siècle avec, notamment, Maurice Merleau-Ponty.

2.4. L’entendement et la volonté : l’abstraction d’une âme sans Désir

Le dualisme de l’âme et du corps réitère, chez Descartes, le dualisme qui opposait Dieu, substance spirituelle, et le monde, substance matérielle. Il se redouble en aval sous la forme d’un nouveau dualisme : celui qui oppose les deux facultés de l’âme, l’entendement et la volonté.

Les descriptions de la volonté sont certes admirables. La faculté de vouloir réside d’abord essentiellement dans le pouvoir d’affirmer ou de nier et ce pouvoir est en l’homme infini, c’est-à-dire total et absolu, semblable à celui-là même de Dieu (dit Descartes). On peut entendre ici un écho, ou une prise de conscience réflexive de la radicalité de l’affirmation de la liberté par La Boétie. On peut également lire ici une belle anticipation des théories contemporaines de la responsabilité (comme celle de Sartre, par exemple), où celle-ci est infinie, comme est infini chez Descartes le pouvoir d’accepter ou de refuser un jugement, une connaissance proposés par l’entendement et toujours susceptibles d’être récusés ou admis par notre libre vouloir.

Mais cet élan et cet amour de la liberté, constitutifs désormais de la civilisation européenne, ne peuvent suffire à constituer valablement une doctrine du sujet libre.

En effet, la faculté de vouloir chez Descartes, reste abstraite: elle est sans contenu, sans motivation et, pour le dire d’un terme, sans Désir. Elle est la pure liberté d’indifférence, le pur « libre arbitre » capable de se déterminer (sans autre raison que le vouloir lui-même) à prendre une décision ou la décision contraire, un chemin ou son opposé. L’âme libre est alors comme suspendue. Fondement ultime de toutes les décisions, le libre arbitre reste en droit objectif, vide et « indifférent ». Descartes reconnaît certes que c’est là « le plus bas degré de la liberté » et souhaite que l’entendement fournisse à la liberté la « connaissance du bien » et, par conséquent, les raisons d’agir. Ce n’est que mieux souligner le caractère abstrait d’une liberté subjective qui ne serait rien d’autre que le pouvoir de nier ou d’affirmer. Cette liberté, plus que celle d’un « sujet » serait « subjective », abstraite et désincarnée.

La seule affirmation cartésienne que nous retiendrons ici comme décisive, est l’évocation explicite du sujet : le terme est simplement prononcé, mais sa fécondité philosophique sera indefinie et fondatrice lointaine de notre modernité : « …pour commencer, je considère que tout ce qui se fait et qui arrive de nouveau est généralement appelé par les philosophes une passion au regard du sujet auquel il arrive, et une action au regard de celui qui fait qu’il arrive… » (Traité des passions, Art. 1. ; ).

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

De l’immanence métaphysique à l’immanence existentielle : Giordano Bruno et Michel de Montaigne. Étienne de La Boétie et la liberté

Giordano Bruno

Ce n’est qu’avec Giordano Bruno, que la Renaissance allait accomplir ce que nous appellerons sa conversion pleine et entière. Si Paracelse, thaumaturge et alchimiste, reste à la fois un catholique et un homme du Moyen Age, moins libéré qu’un esprit comme Nicolas de Cuse au début du siècle, Giordano Bruno représente au contraire l’émergence enfin cohérente et ferme d’une pensée délivrée de toute transcendance et de toute magie.

Bien que, dans l’œuvre de Bruno, on ne trouve pas d’éléments qui permettraient de constituer une doctrine approfondie du moi ou du sujet, il est nécessaire de se référer à son idée principale qui est une espèce de panthéisme : c’est par la défense de cette idée que Giordano Bruno a construit la philosophie la plus audacieuse, la plus neuve et la plus féconde en ce XVI° siècle si douloureusement déchiré par l’intervention toujours plus efficace de la raison, de l’individu et de sa liberté. En même temps, par sa lutte contre l’autorité ecclésiastique, par sa sortie hors de l’Église, et par sa fermeté et son courage lors de son emprisonnement à Venise en 1592, jusqu’à sa mort sur le bûcher où il fut brûlé vif en 1600 à Rome, Giordano Bruno représente la plus belle figure du philosophe combattant pour la liberté par sa seule pensée, fût-ce au prix de sa liberté et de sa vie.

Pour Giordano Bruno (1548-1600) le monde est un et Dieu est lui-même toutes choses et identique à ce monde. Plus précisément il est la Vie qui anime le monde et les êtres ; en même temps ce Dieu est esprit, substance, mais en tant précisément qu’il est le monde compris en profondeur. La connaissance du monde doit en outre se tourner vers ce monde et non pas se borner à la référence à Dieu. Car l’efficacité de celui-ci n’est pas séparable de la causalité interne des choses mêmes du monde.

En outre, Giordano conteste le géocentrisme d’Aristote et affirme un héliocentrisme qui n’exclut pas mais pose au contraire la pluralité des mondes.

Si l’on ajoute à cette vision unitaire et immanentiste du cosmos le rejet par Bruno des dogmes chrétiens comme la virginité de Marie ou même la divinité du Christ, on comprend la haine répressive qu’il suscita contre lui. Mais ses bourreaux n’ont pu faire disparaître ni sa pensée ni la fécondité de celle-ci : elle ouvre le XVII° siècle, c’est-à-dire, avec Spinoza, l’ère moderne de la philosophie immanentiste et radicale.

Montaigne

Mais l’immanentisme de G. Bruno concerne le monde et la seule Nature. C’est avec Montaigne que cette nouvelle vision du monde allait déployer ses conséquences existentielles.

On sait que la philosophie de la connaissance, chez Montaigne, consiste à mettre en doute les capacités de la raison à saisir l’essence intime des choses. Si la devise du philosophe était « Que sais-je? », son symbole préféré et, pourrait-on dire, le signe sous lequel il plaçait son existence était une balance équilibrée dont le fléau ne penchait ni à droite ni à gauche. C’est dans l’apologie de Raimond Sebond que Montaigne développe l’argumentation la plus rigoureuse pour établir son scepticisme, mais son attitude prudente, concernant aussi bien la connaissance que l’action, s’exprime tout au long des Essais (la première édition des Essais date de 1580, la seconde, de 1582. C’est l’édition posthume de 1595, préparée par MIle de Gournay, qui est la plus complète et comporte toutes les additions effectuées par Montaigne lui-même sur un exemplaire de 1588). Cette doctrine sceptique est bien connue et ce n’est pas elle qui nous retiendra ici. Notons seulement la prudence critique de Montaigne à l’égard de la religion : il affirme aussi bien sa foi chrétienne, que l’impossibilité, pour la raison humaine, de connaître Dieu ou de parler de Dieu tel qu’il est en lui-même, et indépendamment de l’imagination humaine ou des croyances inscrites en l’âme par l’éducation et la coutume. Sa prudence à l’égard de la politique est la même et l’on connaît le désir très vif de Montaigne de se retirer dans son domaine et dans sa bibliothèque pour se consacrer à lui-même : « Misérable à mon gré qui n’a chez soi où être à soi, où se faire particulièrement la cour, où se cacher » (cité par Marcel Conche, Montaigne, ou la conscience heureuse, Seghers, 1964, p. 97).

Le scepticisme de Montaigne semble donc laisser en place une transcendance divine, et rejoindre ainsi la position des penseurs du Quattrocento, position qui serait en retrait par rapport à celle de Giordano Bruno. En réalité, la pensée de Montaigne implique des audaces et des innovations qui la situent bien comme un humanisme ouvert de la fin du XVI° siècle, préparant une conception de l’homme entièrement libérée de la transcendance et des problèmes théologiques.

C’est à ce titre que la pensée de Montaigne nous concerne ici : loin d’être un système du monde, et sans se vouloir exclusivement une théorie de la connaissance, cette pensée est une sagesse, et cette sagesse repose sur une certaine conception de l’individu concret. À la fois morale personnelle et doctrine de l’individu, cette pensée pourrait être désignée comme une doctrine de l’immanence existentielle.

« Je m’estudie plus qu’autre subject. C’est ma métaphisique, c’est ma phisique » (Essais, III, XIII). En effet, si Montaigne récuse les pouvoirs transcendants de la raison et par conséquent la validité de toute métaphysique, il déplace aussi le centre d’intérêt de la méditation : pas plus que la métaphysique, la philosophie de la nature ne présente d’intérêt aux yeux de Montaigne. L’objet exclusif de son étude et de son intérêt, cet objet qu’il appelle « subject », est lui-même. Certes, il s’agit aussi par l’étude de soi, de connaître « l’humaine condition » et, comme il est dit dans l’Apologie, « l’humaine nature » (Essais, II, XII). Mais, ce qui est radicalement neuf dans l’entreprise de Montaigne, c’est que la connaissance de l’homme ne s’acquière que par la connaissance de l’individu, et que cet individu est précisément celui-là même qui déploie cette connaissance. La philosophie, en tant qu’elle est la connaissance de l’homme, devient à la lettre une connaissance réflexive, puisqu’elle est une connaissance en première personne.

Mais cette connaissance réflexive n’est pas celle d’une âme qui serait séparée du corps et du monde. La connaissance de l’individu Montaigne par lui-même est la connaissance concrète de la vie singulière d’un homme déployant son activité physique et spirituelle dans un monde réel, matériel et social, individuel et politique.

En décrivant cette vie qui est la sienne, Montaigne déploie donc non seulement une connaissance de la nature humaine, mais une conception précise de ce qu’est un individu lorsqu’il réfléchit sur lui-même, sur son être et sur sa vie. Nous assistons ainsi, tout au long des Essais à la mise en place non pas d’une théorie bien structurée du sujet, mais de la description libre d’un individu singulier, description à la fois multiple et unifiée, homogène et pourtant diversement rythmée selon les thèmes et l’inspiration du sujet qui se décrit.

Car cet individu qui expose ses sentiments et ses goûts, sa sagesse et ses désirs, ses actions et ses lectures, est un sujet : c’est en première personne qu’il s’exprime, et il revendique explicitement son activité réflexive et sa conscience de soi comme faisant partie à la fois et de son être et de son choix. Lisons cette page presque finale du dernier chapitre des Essais : « Les autres sentent la douceur d’un contentement et de la prosperité ; je la sens ainsi qu’eux, mais ce n’est pas en passant et glissant. Si la faut il estudier, savourer et ruminer (…]. Je consulte d’un contentement avec moy, je ne l’escume pas [….] y a-t-il quelque volupté qui me chatouille ? je ne la laisse pas friponer aux sens, j’y associe mon ame, non pas pour s’y engager, mais pour s’y agreer, non pas pour s’y perdre mais pour s’y trouver; et l’employe de sa part à se mirer dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bonheur et amplifier » (Essais, III, XIII).

Ainsi, ce que Montaigne déploie est une prise de position qui est simultanément une morale de la jouissance et une activité de réflexion. Est constituant de cette morale, selon Montaigne, le fait de « se plaire à vivre » comme il le dit une page plus haut, seule justification de « se déplaire à mourir ». Mais il y a « du mesnage à la jouyr » : la jouissance de la vie est un acte et cet acte est essentiellement réflexif. Seule la réflexion, c’est-à-dire très précisément ici, la prise de conscience du plaisir par lui-même, peut permettre l’élaboration d’une sagesse qui soit à la fois morale du bonheur et affirmation du primat de l’individu.

Bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une doctrine du sujet, le développement concret de la méditation de Montaigne sur la sagesse digne d’être poursuivie, permet cependant d’esquisser les grands traits de ce qu’est pour lui l’individu humain.

L’âme comme pouvoir de réflexion et de raisonnement pratique, est ce qui fait de nous des hommes et non simplement des bêtes (même s’il faut reconnaître à celles-ci une certaine intelligence). Mais cette âme qui fait notre essence ne nous situe ni en dehors du monde ni en dehors du corps. La vie de l’âme est liée à la vie du corps, et nous ne pensons pas de la même façon en différentes circonstances physiques ou sociales. L’essentiel de la vie de notre corps est d’ailleurs la recherche légitime du plaisir. Mais si la volupté doit être intégrée à la conscience de nous-mêmes pour nous faire accéder à un plus grand bonheur, elle doit aussi être mesurée afin de ne pas tomber en l’excès qui cause le dégoût. La raison pratique et empirique doit toujours être présente, et elle est toujours efficace, à la différence de la raison théorique toujours trompeuse et illusoire.

C’est que la connaissance pure, chez l’individu, est toujours en réalité sous le joug de l’imagination. Celle-ci est source de superstition et de dogmatisme. Elle est également la source de la plus grande part de nos douleurs et de nos souffrances, car elle accroît le mal en l’anticipant et en l’imaginant. Tel est le cas pour la peur de la mort qui, selon la tradition épicurienne ne devrait pourtant pas nous concerner.

Ce sujet concret, fait de chair, de désirs et d’imagination, mais aussi de bon sens et de raison empirique, est en même temps un être social. La critique opérée par Montaigne montre assez la relativité des coutumes, des mœurs et des lois, mais elle vise aussi à éclairer le lien qui unit l’individu et son groupe social, l’individu et les autres. L’amitié se manifeste alors, comme c’est le cas pour la plupart des grandes idées de Montaigne, dans une double dimension : elle est à la fois une faculté ou une possibilité essentielle de la nature humaine, et une valeur d’excellence que recommande la sagesse eudémoniste la plus simple, celle qui est le plus sincèrement l’affirmation de l’amour de la vie.

On sait combien l’amitié avec La Boétie fut exemplaire et décisive, et l’on voit bien qu’elle est la meilleure illustration du lien indissoluble que Montaigne a toujours instauré entre sa vie d’individu libre, vivant et cultivé, et sa réflexion simultanément critique et constructive, intellectuelle et éthique. Le sujet, pour Montaigne, est toujours un individu singulier, conscient de soi, soucieux de son bonheur, et simultanément amoureux de la vie et de la liberté.

Étienne de La Boétie

Sans pouvoir décrire ici les conceptions du sujet impliquées par les différentes philosophies politiques qui se sont développées au XVIe siècle, nous devons cependant mentionner la doctrine de La Boétie dont l’amitié exemplaire et réciproque illumine toute l’œuvre de Montaigne par son inspiration et par son souvenir (à propos de la pensée politique à la Renaissance, cf. l’ouvrage fondamental de Pierre Mesnard, L’Essor de la philosophie politique au XVI° siècle, Vrin, 1977. L’ouvrage comporte une bibliographie considérable et un remarquable « Tableau de concordance chronologique » entre les œuvres et les événements historiques dans les différents États de l’Europe).

L’année même ou fut publié l’ouvrage de Jean Bodin, La République (en 1576), fut également publié (mais à Genève) le livre de La Boétie, Discours de la Servitude volontaire, également désigné par un titre qui n’est pas de La Boétie : le Contr’un (cf. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, avec chronologie, introduction, bibliographie, notes, par Simone Goyard-Fabre, Garnier-Flammarion, 1983).

Le « Discours » de La Boétie est beaucoup plus qu’une œuvre polémique de jeunesse qui aurait été dirigée contre la monarchie en des circonstances historiques données. Il s’agit en effet non seulement d’une critique politique de la monarchie et des tyrannies, mais d’une analyse philosophique des véritables fondements du pouvoir tyrannique. Or, cette analyse met en évidence la nature même de
l’individu humain comme porteur de la liberté. En termes modernes nous pourrions dire que, dans sa recherche critique des fondements injustes de la monarchie, La Boétie met en évidence la structure
fondamentale du sujet : et cette structure est la liberté même.

Certes, La Boétie décrit cette liberté en termes politiques, parlant de cette « franchise » qui appartient à l’homme par nature, et que le tyran ne peut nier ou opprimer que par le consentement et la complicité des sujets mêmes contre lesquels s’exerce sa tyrannie. Dans cette perspective politique il est remarquable que La Boétie décrive avant Hegel une dialectique de la servitude dans laquelle la domination du maître puise sa force et son autorité dans le seul consentement de l’esclave.

Il est également remarquable que La Boétie s’efforce de rendre compte de ce consentement des victimes par l’intérêt que quelques-uns d’abord croient tirer de leur soumission au tyran (« despote » de l’ère classique, et « dictateur » des temps modernes), et par l’enchaînement descendant et multiplié des dominations intéressées et des servitudes complices, concernant des cercles concentriques toujours plus vastes et des victimes consentantes toujours plus nombreuses.

Mais la profondeur de ces analyses dépasse le cadre de la seule réflexion politique. Nous sommes en présence d’une conception neuve et audacieuse de l’individu humain, conception aux termes de laquelle celui-ci dispose d’un pouvoir de décision absolument autonome et indépendant.

Que cette prise de conscience se soit déployée à l’intérieur du champ politique de la réflexion manifeste seulement le fait que la conscience de soi, dans l’individu, n’était pas parvenue à sa propre maturité et n’était pas encore en mesure de se poser explicitement comme telle. C’est seulement dans son rapport à l’institution politique et monarchique que l’individu, par la voix de La Boétie, est en mesure de cerner son propre pouvoir de décision. Il en a la conscience, mais il n’en a pas encore vraiment la connaissance explicite et réflexive. Or, c’est seulement par la connaissance réflexive de soi, comme pouvoir indépendant de penser et d’agir, que l’individu de la Renaissance aurait pu passer de l’affirmation de sa singularité et de son indépendance naturelle, à une conscience de soi plus claire et plus explicite. Seule une telle conscience d’être un sujet au sens plein, aurait été en mesure d’apercevoir le lien interne de la conscience et de la liberté, c’est-à-dire la consubstantialité de « l’âme » et de la liberté. Seule une telle identité substantielle entre conscience de soi et liberté permet d’accéder à la conscience de soi comme sujet.

Ce pas décisif de la réflexion, rendant simultanément possible et la pleine conscience de la liberté et la saisie de soi comme sujet, ce pas décisif allait être effectué par Descartes, soixante années seulement après le Discours de la servitude volontaire : le Discours de la méthode est publié en 1636.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Bergson (1858-1941)

La conversion philosophique et le « moi profond »

C’est dans le contexte scientifique de la fin du XIXe siècle que Bergson commence sa réflexion philosophique. Critiquant la philosophie de Kant (qui n’avait fait que l’épistémologie des sciences du XVIIe siècle prenant pour modèle le formalisme des mathématiques), Bergson se tourne vers les sciences biologiques et réfléchit sur l’évolutionnisme de Spencer. Un autre modèle scientifique s’impose alors, inspiré par la vie et non par l’objet étendu inerte.

Mais parce que, dans la philosophie de Spencer, la question du temps, dans l’évolution, était à la fois mise en évidence et non approfondie, Bergson se propose de décrire au plus près ce temps créateur qui sous-tend l’évolution des espèces (L’Évolution créatrice, 1907). Cette réflexion (bien antérieure à la publication de l’ouvrage) conduit Bergson vers la racine même du problème du temps : vers l’individu et sa conscience. C’est dans l’ouvrage fondamental, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), que Bergson décrit en profondeur l’origine du temps vécu, c’est-à-dire la manière dont le temps est vécu par le moi. Et c’est en déployant cette analyse que Bergson constitue la première grande description concrète et qualitative de la conscience à l’orée du XXe siècle.

Pour saisir la signification véritable de cette description (dont la célébrité a fini par masquer l’originalité), il convient de ne pas la séparer de son contexte: Bergson ne souhaite pas, comme un Hegel ou un Schopenhauer, opposer l’individu à la totalité, le moi à la nature ; il souhaite au contraire inscrire harmonieusement le moi au cœur (ou au terme) de cette totalité dynamique et en mouvement qu’est la nature entière comme évolution créatrice. Les mêmes caractères se retrouveront dans l’élan vital de la globalité de la nature et dans la durée qui est la marque du moi profond. Mais cette harmonie n’est pas statique : animée par l’élan vital, elle est à la fois créatrice et imprévisible, chaque espèce étant le fruit mais non pas le résultat prévisible de tout le mouvement qui l’a précédée; en outre, le moi humain porte à l’extrême ce mouvement créateur qui devient alors à la fois conscience et liberté. Ce qui, dans la nature, peut être décrit comme flot, onde, totalité et élan créateur devient, à son apogée, c’est-à-dire dans la conscience humaine, la liberté elle-même comme élan créateur « d’imprévisible nouveauté ». De plus, cette liberté créatrice est concrète en ce sens qu’elle ne s’exprime pas sous la forme d’une délibération mais sous la forme même de son mouvement créateur.

Et, pour Bergson, ce que crée la liberté humaine ce sont les contenus du moi : ici se situe la partie la plus importante de sa philosophie de la conscience.

Le « moi » n’est pas conçu par Bergson comme un assemblage de facultés ou comme l’expression de l’instinct vital en tant qu’instinct, mais au contraire comme une conscience qualitative qui, comme liberté consciemment créatrice, s’est arrachée à la pesanteur des habitudes. En opposition à l’instinct des insectes (si parfait en son genre, mais figé), la conscience a déployé l’élan vital comme intelligence.

Mais celle-ci, consubstantielle à la conscience humaine, exprime seulement sa dimension pratique et pragmatique, celle par laquelle l’homme est non plus homo sapiens mais homo faber; l’homme non pas connaissant, mais fabriquant.

C’est en se tournant vers l’action utilitaire et la fabrication des outils et des œuvres que la conscience humaine crée à la fois la civilisation et la société.

Il reste que ces activités n’expriment que l’aspect extérieur de la conscience, c’est-à-dire, dans le langage bergsonien, le « moi superficiel ». Intelligent, pragmatique et social, il accomplit bien sa fonction intégratrice et utilitaire, mais n’épuise certainement pas la réalité entière du moi.

La vérité de celui-ci réside dans le « moi profond ». Dès 1889, Bergson oppose donc à la vie en extériorité de l’être humain, sa vie en intériorité. Celle-ci n’est pas d’abord meditation ou contemplation, mais déploiement spontané et unique d’une vie qualitative profonde. Ce déploiement est la durée, concept fondamental de la psychologie et de la morale bergsoniennes, seul en mesure de rendre pleinement compte de la singularité et de la vérité d’un individu. Le « moi profond » est la véritable introduction à l’idée moderne d’authenticité, et il est remarquable qu’il soit en même temps la meilleure introduction à l’idée de temps vécu et de temps de la conscience.

Le moi, en sa profondeur, c’est-à-dire en sa vérité la plus personnelle et la plus singulière, n’est pas individualisé par un « caractère » (comme le croiront encore quelques penseurs du XX° siècle) mais par l’unicité d’un mouvement qualitatif qui est celui-là même de la durée intérieure. En effet, la « durée » n’est pas le fait que le moi serait plongé dans un temps qui l’emporterait (Heidegger a sans doute médité Bergson) mais le fait que le moi est par lui-même le temps. Plus encore : Bergson oppose le concept traditionnel de temps, lié au mouvement physique, au calcul mathématique et aux conventions sociales (c’est-à-dire le temps abstrait de la physique cartésienne et newtonienne), et la nouvelle idée d’un temps individuel et qualitatif vécu par le moi lorsqu’il déploie sa vie personnelle profonde. Ce temps qualitatif est précisément la durée.

Seule une conversion philosophique, c’est-à-dire un bouleversement radical de nos manières de penser, est en mesure de nous rendre attentif à cette réalité à la fois complètement neuve et déjà là qu’est la durée. Au lieu d’examiner toute réalité à travers le schéma traditionnel qui confond le temps avec l’espace pour en faire un objet, c’est-à-dire une quantité mesurable et extérieure, il convient de se tourner décidément vers le moi intérieur en inversant la direction de notre attention. C’est alors que le moi se révèle avec évidence comme une réalité qualitative.

La spécificité de cette qualité des données immédiates de la conscience réside précisément dans la durée. Le moi profond se révèle en effet à lui-même comme une réalité continue et fluente qui se saisit comme mouvement qualitatif et temporel. Le flux de la conscience n’est pas un spectacle mobile pour un spectateur immobile, mais l’évidence directe (« immédiate ») de soi-même comme mouvement qui « dure ».

Cette durée intérieure n’est ni impersonnelle ni destructrice. La durée est personnelle et singulière puisqu’elle a un contenu et que ce contenu est la vie affective et singulière d’un individu singulier qui se déploie en même temps qu’il s’invente et se construit. De plus, cette durée n’est pas un incessant mouvement de destruction comme dans la philosophie de Héraclite. La durée, bien au contraire, rassemble qualitativement, dans le présent, tout le passé du moi dans une conscience actuelle qui est la conscience identitaire d’un même moi (nous dirions aujourd’hui : d’un même sujet). Cette identité n’est pas abstraite ni réflexive, elle est la présence même d’une conscience qualitative qui s’individualise par le climat et la tonalité uniques de ses sentiments et de ses actions.

Comme fruit de tout le passé, le moi n’est pourtant pas un résultat mécanique : il est « jaillissement perpétuel d’imprévisible nouveauté ». Il est la liberté même. Celle-ci est durée créatrice parce que imprévisible (comparable à l’élan vital); et cette création est libre également si on la considère dans son rapport au futur : la durée présente est fruit de tout le passé, mais aussi « grosse de tout l’avenir ». La spontanéité continue de la conscience crée l’imprévisible et non l’absurde ou l’incohérent, elle invente son présent et son avenir à sa façon, mais cette façon comporte une unité et comme un style personnel.

C’est dire que la liberté ne réside pas dans l’acte gratuit et arbitraire d’une conscience universelle, mais dans la création spontanée d’un moi singulier qui s’invente lui-même en même temps qu’il se crée comme singularité spécifique. Le moi profond est donc simultanément l’œuvre imprévisible de lui-même comme liberté, et l’unité singulière de lui-même comme œuvre.

Il faut entendre ce dernier terme avec sa signification esthétique. L’image de la mélodie, si souvent évoquée par Bergson, exprime à la perfection toutes ces caractéristiques du moi profond : comme une mélodie, la durée instaure une unité synthétique qui englobe et dépasse chacun des instants qui, ainsi, ne sont plus des moments discontinus (comme ils le deviendront chez Bachelard dans L’intuition de l’instant, ou chez Jankélévitch dans Le je ne sais quoi et le presque rien). Chez Bergson, la discontinuité s’inscrit entre le temps social ou scientifique et la durée intérieure; celle-ci est pure continuité puisqu’elle est à la fois expression de tout le passé, sans rupture, et l’annonce de tout l’avenir, sans bond ni saut.

Non seulement la durée comporte l’unité mouvante d’une mélodie, c’est-à-dire l’unité dynamique d’un temps personnel en mouvement, mais encore cette unité est une œuvre comparable à l’œuvre d’art. La liberté est en effet pour Bergson un acte perpétuel de création et celle-ci, dans l’œuvre d’art, se définit comme l’évidente similitude de l’œuvre et de son créateur. Se réalise donc ainsi, à travers l’œuvre d’art comme à travers celle de la liberté spontanée du moi profond, une sorte de synthèse originale entre la cohérence d’un individu singulier, qui reste lui-même à travers le mouvement de sa durée intérieure, et l’imprévisibilité d’une conscience libre qui s’invente elle-même en se déployant, à la façon de l’artiste qui ne prévoit pas son œuvre avant de la réaliser, mais la réalise en l’inventant. Le moi, comme la liberté et comme l’œuvre d’art, est donc à la fois la durée fluente d’un temps créateur et imprévisible, et la permanence d’un style et d’une singularité qui durent à travers les actions et les œuvres. La description de la conscience par Bergson dépasse ainsi toutes les apories classiques : celle de l’immobilité de l’Être chez Parménide, et celle du flux destructeur de toutes choses chez Héraclite. Dépassant aussi le substantialisme cartésien et le dualisme kantien, c’est à la synthèse originale de l’être et de la liberté que travaille Bergson lorsqu’il décrit la conscience comme durée qualitative.

Quelques questions posées par l’œuvre de Bergson

Nous avons dit l’apport fondamental de la pensée bergsonienne. Par elle, le temps devient enfin l’objet d’une expérience intérieure, et cette donnée évidente et concrète permet de dessiner les nouveaux traits de l’existant humain : il est à la fois temps et liberté, personnalité singulière et création imprévisible, spontanéité immédiate et générosité.

De plus, cette doctrine s’exprime au moyen d’un langage qui sait à la fois opérer la critique des abstractions conceptuelles du langage savant et utiliser le langage courant pour communiquer à tous, à travers analyses et métaphores, une pensée très élaborée et une doctrine très structurée.

La profondeur de la vie temporelle (du moi, que déploiera somptueusement l’œuvre de Proust) et l’inversion du temps vécu dans le temps de l’Etre (que décriront de façon antithétique Heidegger et Jankélévitch) seront des sources d’inspiration pour le XXe siècle.

Mais en même temps, par un étrange paradoxe, les philosophies de l’existence reconnaîtront leur dette bergsonienne tout en se détournant de l’œuvre de Bergson. Seul l’ensemble de l’œuvre de Jankélévitch, axée pourtant sur l’expérience fulgurante et discontinue de l’instant, se voudra un hommage constant, fidèle et admiratif au philosophe de la continuité.

La désaffection du XX° siècle pour Bergson tient peut-être au fait que deux questions sont restées en suspens chez ce philosophe.

L’idée d’intuition métaphysique reste en effet obscure, sinon même privée de véritable justification. Le passage de l’expérience du moi par lui-même, dans la profondeur de son affectivité et de son mouvement intérieur, à l’affirmation d’une identité de ce moi avec la vie cosmique, l’élan vital et l’Être, reste une affirmation doctrinale. Les éléments qui permettraient de justifier un tel passage restent obscurs. L’affirmation selon laquelle l’œuvre de la nature est comparable à celle de l’artiste, et par conséquent à celle de la liberté, reste une simple métaphore. En effet, l’œuvre de la liberté est celle d’une conscience et d’une intention, et rien ne permet d’affirmer qu’une intention préside, dans la nature, aux « œuvres » de la nature : celles-ci ne sont pas des œuvres mais des déploiements de fait.

À travers les métaphores qui, bien souvent, se donnent pour des argumentations (telle la métaphore de la feuille de nénuphar sur l’eau superficielle cachant les tiges et les racines profondes, ou la métaphore du cône renversé pour exprimer la pointe du présent et le contenu de la mémoire), il semble bien qu’on soit en présence d’un parti pris, celui d’une métaphysique spiritualiste qui voudrait justifier Dieu et le mysticisme à partir de la science biologique nouvelle.

Une distorsion s’établit en effet entre l’évidence des descriptions de la conscience et le caractère simplement poétique des analyses ontologiques et métaphysiques. Comme, en outre, la mystique ainsi mise en place se réfère simplement aux valeurs les plus traditionnelles de la spiritualité européenne, on a le sentiment que le long détour bergsonien, utile quant à la description du temps vécu, n’aboutit qu’à des résultats bien limités si l’on en considère les dimensions morales et métaphysiques.

La deuxième question qui nous paraît en suspens est celle de la reflexion. La lecture de Bergson nous convainc aisément que nous sommes en présence d’un très grand écrivain-philosophe. Elle nous convainc aussi que nous sommes en présence d’une remarquable puissance d’analyse, d’argumentation et de réflexion. Or Bergson n’examine jamais pour elle-même la question de la réflexion que le moi spontané est capable d’opérer sur lui-même.

Seule la raison conceptuelle avec son langage et son préjugé spatial sont l’objet d’un examen critique. Mais la réflexion comme acte de la spontanéité n’est jamais envisagée.

Le résultat de ce primat de la spontanéité est double. D’abord, Bergson ne rend pas compte de la possibilité même qu’il déploie en acte, et qui est la description réflexive d’une spontanéité non réflexive. Bergson, dans son œuvre, ne rend pas suffisamment compte de la possibilité et du surgissement de cette œuvre. Ensuite, Bergson ne décrit pas le moi profond dans son intégralité puisqu’il ne décrit pas les actes de la réflexion qui, dans le tréfonds du moi, peuvent surgir et modeler son propre mouvement intérieur.

Or la réflexion peut à la fois constituer un acte de la spontanéité et operer une rupture en elle. Ici surgit une troisième question qui est celle de la liberté comme discontinuité et comme réflexion.

En effet, la spontanéité de la durée, chez Bergson, est tellement caractérisée par la continuité qu’il reste difficile de comprendre le surgissement de la nouveauté. Il reste même difficile de comprendre comment une évolution continue peut produire autre chose que des résultats prévisibles. Si le moi n’est pas en mesure d’opérer des sauts, des bonds et des conversions, on ne comprend pas comment il peut être autre chose que le résultat du temps passé.

Non seulement il manque à la durée une discontinuité qui la dynamiserait sans ruiner son identité, mais il manque à la création une description de son pouvoir. Bergson se borne à constater l’acte de création en concluant seulement à la liberté par l’imprévisibilité. Mais il aurait peut-être été utile d’étudier le pouvoir même de création: or celui-ci est à la fois pouvoir constituant et action motivée. La « durée » était ainsi privée de sa motivation Bergson n’évoquant jamais le Désir), en même temps qu’elle était privée de son pouvoir constituant.

C’est précisément à cette tâche que se consacreront les philosophies phénoménologiques et existentielles du XX° siècle : décrire une conscience qui, par son pouvoir constituant soit un véritable sujet et, par sa motivation concrète, soit un véritable Désir.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Heidegger (1889-1976)

La « question de l’être », la critique du sujet et l’existant comme « être-là »

La philosophie de Heidegger, considérée du point de vue de l’œuvre principale (L’Etre et le Temps, 1927) et déployée dans toute la production ultérieure, semble prendre la succession de la phénoménologie de Husserl, comme Heidegger lui-même, après avoir été l’assistant de Husserl, fut à son tour nommé à un poste de professeur dans la même université de Frigourg-en-Brisgau en 1928. La philosophie de Heidegger, se présentant à nos yeux comme une philosophie de l’existence, semble donc répondre aux difficultés issues de l’intellectualisme husserlien. Il semble alors que l’on devrait pouvoir dégager de l’œuvre de Heidegger une doctrine de l’existence individuelle qui permettrait de donner au sujet husserlien un contenu plus proche du véritable « monde de la vie ».

Examinons donc cette doctrine avant de répondre à la question de savoir si elle répond effectivement à une problématique du sujet.

Or, on peut constater dès l’abord que le propos explicite de Heidegger, loin d’être la constitution d’une philosophie du sujet, est l’élaboration d’une philosophie de l’être. Pour l’auteur de L’Etre et le Temps, Descartes a eu le tort de ne rien dire du sum (dans le cogito ergo sum), c’est-à-dire de l’être. Le sujet cartésien ne serait pourtant qu’un « subjectum », c’est-à-dire une substance « placée sous la conscience » et pourvue du statut réaliste de la chose. Quant à l’évidence phénoménologique du Je chez Husserl, elle est également récusée par Heidegger. Celui-ci s’élève explicitement contre l’évidence du sujet et propose, pour échapper au risque de reification, d’intégrer ce sujet à un être antérieur qui puisse le fonder. Cet être, ne pouvant être saisi directement, Heidegger se propose de le connaître par une « méthode herméneutique », c’est-à-dire par un détour. Heidegger ne se propose donc pas de connaître le sujet mais l’être plus vaste qui, selon lui, le fonde. Pour ce faire, il utilisera le détour herméneutique, c’est-à-dire l’étude de l’existence quotidienne de l’individu, étude à travers laquelle le « penseur » pourra parler de l’être et, sinon le connaître comme un « philosophe » ou un théologien, du moins « le penser ».

Mais, pour nous, l’herméneutique de Heidegger est intéressante en elle-même, puisqu’elle nous livre en fait une doctrine de l’existence quotidienne. Certes, Heidegger construit cette doctrine pour répondre à sa propre question, qui est « la question de l’être », c’est-à-dire la question ontologique de la signification de « l’être », en tant que celui-ci dépasse, englobe et fonde les réalités singulières. Mais son propos se déploie comme description de l’existence, et plus précisément comme description de cet « étant » particulier qu’est l’homme : ce qui nous intéresse d’abord est cette description de l’homme en tant que « être-là » (Dasein ne signifie ni réalité humaine, ni existant).

Il sera toujours temps de revenir à « la question de l’être » et de nous demander si, loin d’avoir été éclairée par le détour herméneutique, elle n’a pas au contraire obscurci l’approche de «l’être-là ».

Quoi qu’il en soit, dégageons d’abord les principaux traits de cette doctrine de l’existence.

Définissons d’abord la méthode heideggerienne. Tout en procédant à des descriptions de contenus vécus, il ne désigne pas sa méthode comme phénoménologie, puisqu’il récuse l’évidence du sujet : ce faisant, il conteste que le sujet soit une donnée évidente, et il conteste aussi que les données qu’on dit évidentes soient effectivement telles. La véritable portée de l’herméneutique est donc, pour Heidegger, le fait qu’elle se situe au-delà de la phénoménologie: il souhaite explicitement construire une ontologie.

Son propos n’est donc pas de conduire une réflexion éthique : il souhaite fermement construire une ontologie sans lien avec l’éthique ou la morale, et reposant sur un autre fondement que l’évidence phénoménologique.

Certes, il reconnaît que la tâche n’est pas simple en affirmant explicitement que tout ce qui concerne l’être est « obscur et caché », « voilé » comme il dit ailleurs. La « pensée » est en effet « le dévoilement de l’être » et c’est bien en cela que consiste l’herméneutique : une pensée détournée, passant par la réflexion sur l’être-là, pour constituer non pas une psychologie phénoménologique ou une éthique existentielle, mais une ontologie de l’être en tant qu’il est voilé.

Ni éthique ou psychologique, ni phénoménologique au sens strict, quelle sera, concrètement, la méthode de cette pensée de l’être ? Hors le fait qu’il s’agit d’une herméneutique, elle sera précisément constituée par « l’analyse existentiale ». Si le propos fondamental de Heidegger est de construire une ontologie, ce propos ne peut se réaliser que par une « ontologie de l’existence ». Mais, pour qu’un tel but soit réalisable, il faut faire les deux distinctions méthodologiques suivantes : d’une part, il est nécessaire de distinguer, selon Heidegger, l’ordre ontologique (ce qui est fondamental et donc caché), et l’ordre ontique (les objets singuliers qui ne sont pas être, “sein“, mais étant, “seiende“); d’autre part, il convient de distinguer cet étant particulier qu’est l’homme, c’est-à-dire le Dasein, l’être-là, et les dimensions essentielles de cet être-là, les « existentiaux ».

Ces distinctions étant faites, la tâche de Heidegger peut être ainsi précisée : pour constituer une ontologie, il convient de faire une ontologie de l’existence, c’est-à-dire du Dasein. Mais le Dasein n’est qu’un étant : il convient donc, si l’on veut faire une ontologie de l’existence, d’étudier non pas l’étant (et le Dasein) mais l’essence de cette existence qu’est le Dasein. Il faut donc partir (dans le détour herméneutique) non pas du Dasein comme existence, mais de son « existentialité » : elle seule permettra de définir l’essence de l’existence et donc, au-delà, l’être lui-même. Il s’agit par conséquent d’étudier l’être (ou essence) de l’étant, c’est-à-dire l’essence de l’existant pour parvenir à l’être de l’être (au-delà du simple étant particulier).

Mais, pour étudier l’être de l’étant, il faut étudier, comme on l’a vu, son « existentialité ». Plus précisément, il faut étudier les « existentiaux », c’est-à-dire les dimensions fondamentales et essentielles de la vie de l’être-là.

Sur la base de cette méthode et de ces distinctions, nous pouvons maintenant décrire ces existentiaux, c’est-à-dire les dimensions essentielles de l’existence individuelle.

Ce que Heidegger va se proposer de décrire n’est donc qu’un détour méthodologique : mais l’étendue de la description va constituer celle-ci en corps principal de la réflexion heideggerienne. Cependant, on doit encore préciser l’objet de cette réflexion : Heidegger choisit explicitement de décrire (comme exemples d’existentiaux) non pas le Dasein en général ou dans la totalité de ses dimensions principales, mais seulement le Dasein de la « banalité quotidienne ». Il souhaite en effet décrire « quelque chose qui apparaît de prime abord » : ce quelque chose sera « l’être ordinaire moyen », et cet être moyen, commun à la grande majorité des existences singulières, est, selon Heidegger, « la banalité quotidienne ». Quels sont, maintenant, les existentiaux de cette existence ?

Quelle est donc l’essence de cette existence (qui est l’essence de l’être) ?

Heidegger va notamment distinguer et étudier, dans l’existant individuel, ou être-là, trois existentiaux : la « préoccupation » (Besorgen), la « sollicitude » (Fürsorge) et le « souci » (Sorge).

Toutes ces dimensions expriment, pour Heidegger, l’essence de l’individu humain en tant qu’il est une existence donnée, particulière. L’être-là n’est donc pas un sujet, puisqu’on est passé du sujet transcendantal de Husserl à l’existence singulière de chacun, telle qu’elle est donnée dans la banalité quotidienne. L’existence est la vie de chacun, le contenu essentiel de sa vie. Mais, si l’existant individuel n’est pas un sujet, il n’est pas non plus un moi : ce n’est pas pour des raisons (ou des causes) psychologiques, ce n’est pas non plus en raison d’une histoire affective singulière que l’être-là est préoccupation, sollicitude et souci. Ce sont là des dimensions essentielles et fondamentales et non des contenus psychiques, personnels, contingents et secondaires : ce sont des « existentiaux ».

La « préoccupation » comporte une structure analysable en trois moments. Parce qu’elle est le fait que l’être-là a toujours à se diriger vers une tâche, on peut en effet distinguer trois moments ou attitudes impliquées dans la préoccupation.

Tout d’abord, elle est antérieure à l’objet : ce ne sont pas les structures ou les exigences de l’objet qui créent la préoccupation, celle-ci est donnée avant celle-là. De plus, il ne peut se faire que l’être-là n’ait aucune préoccupation, puisque c’est là un trait essentiel de son être. En second lieu, la préoccupation est perspectiviste : elle se situe comme en un centre et elle déploie autour d’elle un « monde environnant » (Umwelt). Il appartient à l’essence de l’être-là, à l’essence même de l’existant humain singulier, de déployer autour de lui un « monde », ou de se situer d’emblée dans un monde qu’il déploie autour de lui. L’être-là n’est pas une monade isolée qui pourrait ne pas se rapporter à un monde, c’est au contraire par essence et par nature qu’elle se trouve dans un monde environnant, dans un monde organisé selon des lignes de signification qui partent de l’être-là et reviennent vers lui. C’est de là que découle le troisième caractère de la « préoccupation » : elle est par essence pragmatique. L’être-là, comme préoccupation, est par essence antérieur à un mode environnant qu’il constitue et déploie autour de lui dans et par le mouvement pragmatique qui réalise son intérêt. Le rapport au monde est toujours utilitaire parce que l’existant individuel est toujours, et par essence, préoccupation.

Par sa structure, la préoccupation revêt une importance considérable et l’on doit insister sur sa portée.

Tout d’abord, elle révèle que « l’ustensilité » est une donnée fondamentale du rapport entre l’existant et le monde. Heidegger procède ainsi à l’établissement d’une ontologie phénoménologique de l’objet en montrant que le monde (par la préoccupation) n’est qu’un système pragmatique de rapports utilitaires.

Mais la préoccupation révèle par là même que l’être-là est toujours le déploiement ou la mise en œuvre d’un possible : par essence, comme le révèle le contenu existentiel qu’est la préoccupation, l’être-là est « projet ».

L’ustensilité et le projet, à travers la préoccupation, se révèlent donc comme étant les manifestations de cette structure fondamentale qu’est « l’être-dans-le-monde » (in-der-Welt-sein). Cet être-dans-le-monde est intelligible, mais seulement par le détour de l’action. Ce sont les actions utilitaires, les anticipations du possible et la réalisation des projets qui révèlent l’être-dans-le-monde et son sens, ainsi que son essentialité pour l’être-là. Il faut dire de plus que l’être-là est, par essence, puissance d’interprétation et qu’il peut donc élucider sa propre intelligibilité (seulement ontique, il est vrai) à partir du monde et des actions qu’il y déploie.

Pour Heidegger, la préoccupation comporte une ultime signification : elle révèle la possibilité d’un mouvement de transcendance déployé par l’être-là, mouvement qui ne semble pas réductible à la seule préoccupation utilitaire.

Le deuxième existential décrit par Heidegger est la « sollicitude ». Aussi fondamentale que le rapport d’ustensilité au monde, est la relation de sollicitude à autrui : il s’agit alors du Mitsein, l’être-avec.

C’est le monde environnant, défini dans l’existential précédent, qui implique l’être-avec : le travail, utilitaire, nous met cependant en relation avec les autres existences. Cette relation est essentielle et fondamentale : l’être-avec, révélé par la sollicitude qui est la préoccupation pour autrui et avec autrui dans le monde environnant, revêt alors une dimension ontologique. L’être-avec est même la structure ontologique du Dasein, la relation à autrui comme sollicitude est l’expression même de l’être de l’étant, lorsque cet étant est un homme, c’est-à-dire un être-là singulier conscient de sa « présence », ou plutôt donné comme « présence ».

Mais l’être-avec ouvre sur le « On » : le “Mitsein” débouche sur le “Man”. La sollicitude nous révèle l’essentialité de notre relation à l’autre, mais cette essentialité nous entraîne dans l’anonymat du On, dans l’anonymat du rapport impersonnel à quelqu’un et à tous.

Le On n’est pas seulement la foule anonyme qui nous entoure ou la culture impersonnelle qui nous envahit, il est une dimension intrinsèque de l’être-là; le On découle du fait même de la sollicitude, il est impliqué par elle et s’exprime par le comportement même de l’être-là individuel.

Il s’exprime d’abord dans et par l’anonymat des fonctions et des responsabilités, c’est-à-dire, en fait, l’irresponsabilité. Il s’exprime aussi et surtout par le « bavardage ». Celui-ci est la dimension la plus révélatrice, la plus significative de l’être-là, en tant qu’il existe dans la dimension anonyme du On. Par le bavardage, aucune personnalité singulière ne s’exprime, mais seulement une parole anonyme qui circule à travers tous les existants et qui répète les mêmes choses, c’est-à-dire en fait l’absence de toute parole. Il y a là, réunies dans le bavardage qui est une donnée fondamentale de la banalité quotidienne, à la fois une conscience collective et une structure intime.

De plus, le bavardage est un divertissement qui prend sa place à côté de tous les autres divertissements qui détournent l’individu de ce qu’est l’être pour l’absorber dans la contingence de l’ontique, c’est-à-dire dans l’anonymat et le pragmatisme de la banalité quotidienne.

Bavardage, anonymat, irresponsabilité, divertissement réduisent finalement l’être-là à n’être plus qu’une chose parmi les choses.

Synthétiquement, il s’agit donc d’une « déchéance ». L’être-là est jeté, ou tombé parmi les choses et les outils, dans l’anonymat et l’irresponsabilité. Et la vérité de son être, révélée par la banalité quotidienne, dévoilée par « l’ustensilité » de son rapport au monde de la technique et l’anonymat de son rapport aux autres, cette vérité est la « déréliction ». L’être-là est jeté dans le monde, abandonné dans le monde vide du bavardage et de la préoccupation, le monde vide de toute responsabilité personnelle.

Et cette déréliction est une fuite : fuite devant la finitude et la mort, fuite devant la vacuité.

Ces deux existentiaux (« préoccupation » et « sollicitude ») révèlent une nouvelle opposition : le monde de la banalité quotidienne est celui de l’inauthenticité et, à celle-ci, s’opposera l’existence authentique. Pour définir et instaurer cette authenticité, il est nécessaire d’étudier un troisième existential, le plus décisif : il s’agit du « souci ».

Celui-ci, comme objet d’étude, n’est pas atteint immédiatement. Il convient auparavant de passer par le moment où l’Umwelt et le Man se sont écroulés, où l’être-dans-le-monde et le On se sont effondrés, manifestant leur inauthenticité : il s’agit de « l’angoisse ».

C’est, selon Heidegger, dans l’angoisse que s’exprime dans toute sa force la signification de l’existence « déchue » : elle est le contenu qualitatif de la déréliction, et celle-ci résulte de la contingence et de l’absurdité émergeant du bavardage et du pragmatisme enfin conscients de leur inanité.

L’angoisse n’est pas seulement le vécu de la déréliction : elle est aussi le vécu de la culpabilité. L’être-là se découvre comme n’ayant pas choisi d’exister et comme devant cependant assumer son existence. Ainsi, l’angoisse, comme sentiment d’abandon doublé d’un sentiment de culpabilité, est l’expression de la vérité profonde de l’existant : il est dépaysement, solitude et vacuité.

Toutes ces structures, ou plutôt ces significations, reposent sur un fondement ultime, sur une base ontologique à la fois déterminante et logiquement antérieur : le « souci ».

Le souci est l’être même du Dasein, l’être-là se dévoile dans son être comme souci. Celui-ci est ontologique et non pas ontique, il constitue l’essence profonde de l’existant et non pas un événement contingent qui lui « arriverait » et pourrait ne pas lui « arriver ». L’essence de l’étant est l’essence de l’être-là (ou existant individuel) et l’essence de cet être-là, c’est-à-dire son être même, est le souci.

L’homme n’« a » pas des soucis, en telle ou telle circonstance, il « est » souci, par essence et par nécessité: il est en effet une modalité finie (limitée) singulière, solitaire et abandonnée dans le monde de la technologie et de l’anonymat, de l’Etre caché qui devrait être notre seule préoccupation et notre seul souci. L’existant individuel est nécessairement angoisse parce qu’il est nécessairement souci, et le souci est son être même parce qu’il est une finitude « déchue » et « abandonnée », jetée hors de l’Être.

Ainsi, le souci rassemble toutes les structures de l’être-là, structures révélées par la préoccupation et l’angoisse. On doit donc approfondir l’analyse de ce souci.

Sa structure fondamentale est l’anticipation de soi, l’activité proversive, c’est-à-dire la temporalité. L’être-là se déploie comme la succession permanente des trois « ekstases » temporelles, c’est-à-dire le passé, le présent et l’avenir. Mais le passé est ordinairement vécu comme « l’oubli de l’être » et inauthenticité, le présent se donne comme « présence », trop souvent marquée par le pragmatisme et l’anonymat; seul l’avenir exprime notre véritable structure projective de transcendance.

C’est seulement dans ce vécu de l’avenir qu’est le souci, que peut s’exprimer l’anticipation de soi comme choix du sens de son existence, et comme remise en question. Seul le souci et sa puissance anticipatrice de libre choix de soi-même peuvent révéler que dans l’être-là. « il y va de son être ». L’être est l’enjeu, la question et la visée de l’être-là.

Mais en même temps, le souci exprime la déréliction de l’existant : par le souci, il s’aperçoit en effet qu’il est déjà « jeté » et « embarqué », projeté, abandonné et pris dans le mouvement de la temporalité. Se saisissant aussi comme déjà envahi par le « monde-environ-nant », l’être-là prend conscience de soi comme « chute », « échéance » et « (d)échéance ».

Ces structures du souci (l’ultime et le plus important, le plus révélateur des « exisentiaux ») permettent d’en préciser la signification et la portée : par le souci, l’être-là se manifeste à la fois comme « inachèvement » et comme source indirecte d’ipséité. Par essence, l’existant humain est inachevé; il ne peut saisir lui-même sa propre totalité existentielle et temporelle puisqu’il a toujours devant lui projet, anticipation et « a-venir ». Or, seul un achèvement de lui-même par une totalisation temporelle serait susceptible de lui conferer un sens. Le caractère ontologique du souci révèle l’être-là comme inachèvement et absurdité. Par ailleurs, cette nécessaire et constante anticipation de soi dans les projets et le souci ont pour résultat de conférer à l’être-là une sorte d’unité; mais l’unité du Je ne lui vient que par « ses corrélatifs transcendantaux » c’est-à-dire par le monde environnant et les actions que l’existant y projette. On se souvient que le Je ne saurait être l’objet d’une intuition évidente. L’être véritable est « caché », qu’il s’agisse de l’Être même qui englobe ou dépasse tous les étants, ou de l’être de l’être-là. L’herméneutique, ici, consiste à passer par l’action dans le monde : ce sont les actions, les « transcendantaux », qui permettent de dire et qui constituent, en fait, l’unité de l’existant comme « ipséité ».

Poursuivant cette explicitation des significations du souci, Heidegger le décrit finalement comme révélateur de l’essence ultime du Dasein : le souci, à travers l’angoisse de la déréliction et de l’inachèvement, révèle que l’être-là, l’essence de « l’être-là » (l’existant individuel), c’est-à-dire l’être de l’étant, est « l’être-pour-la-mort » (Sein-zum-der-Todt).

La mort n’est pas un événement extérieur, un événement qui adviendrait de l’extérieur à un existant : elle est le caractère propre et constitutif de l’être-là. En en faisant un événement extérieur et social, le On ne fait en réalité que « fuir » la mort et la nier. La fuite est alors fuite de la condition humaine elle-même, et c’est cette fuite devant la mort qui constitue l’essentiel de l’inauthenticité (comme on l’a vu à propos de la sollicitude et du bavardage).

Or, la mort est la « possibilité » la plus personnelle de l’existant, elle en est donc la plus authentique. Elle isole l’existant et le place devant son choix et son paradoxe : être responsable sans avoir choisi d’exister, poser la question du sens de son être sans pouvoir se fonder. La mort assumée comme la possibilité la plus intime est en même temps la révélation de l’inachèvement et de l’absurdité : la mort interrompt toujours une action en cours et manifeste ainsi l’absurdité de l’existence. Et Heidegger cite Shakespeare : « La vie est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot.»

Enfin, la mort est insurmontable et révèle ainsi avec force que l’être-là est jeté au monde pour rien, si ce n’est pour y mourir. Là réside la signification ultime de l’angoisse.

Par le souci et son angoisse de mort, se précisent donc les caractéristiques du paradoxe existentiel.

« Anticipation » de soi et « pouvoir-être » sont révélés par la mort comme possible et par le choix ouvert d’assumer ou de refuser cette mort. « Déréliction » et « déjà-existant » sont révélés par le fait que je suis mortel dès ma naissance et sans choix. « Chute » et « déchéance » sont révélées par le fait que la plupart des hommes ne « meurent » pas, mais disparaissent sans connaître le vrai sens de la mort.

Ainsi, la mort a son fondement dans le souci, et le souci est un perpétuel et ontologique être-pour-la-mort. L’être-là n’a donc pas de « fin » en tant que but et sens, il est « en raison de sa fin » : c’est la mort qui donne un sens au Dasein, à l’être-là.

C’est donc par la réflexion sur la mort, et par l’attitude face à la mort que, selon Heidegger, on peut définir l’authenticité et, par conséquent, l’être véritable de l’existant, « l’être de l’être-là », l’essence ontologique de l’existence.

L’anticipation de la mort n’est pas la réalisation de ce possible, c’est-à-dire le suicide. Elle réside dans une attente de ce possible, non pas attente inactive, mais conscience active du « néant » et de la « vacuité » de toutes les actions. L’attitude qui exprime le mieux cette attente active et lucide est l’amor fati, l’amour du destin, préconisé par les stoïciens et par Nietzsche. La finitude et l’impuissance peuvent en effet, par la conscience, se transformer en culpabilité, c’est-à-dire en acceptation de son « être-de-trop ». De là découle une « hyperpuissance », mais celle-ci s’accompagne de « tolérance » : l’existence authentique en commun consiste à laisser chacun être ce qu’il est.

L’authenticité n’est pas seulement l’assomption de l’être-pour-la-mort, elle est aussi existence authentique : comme telle, elle est « l’existence résolue ». Elle est une « réponse à l’appel » du souci, une assomption ferme du « destin » (aussi bien celui de l’être-là singulier que du « peuple allemand »), et se fait ainsi « éveil » de la conscience morale et lucidité.

Plus précisément, « l’existence résolue » est acceptation silencieuse et angoissée de la culpabilité et de la vacuité. Cette acceptation s’exprime dans le fait de vivre sa propre « situation » à la lumière de la mort quotidienne. S’impose alors la nécessité perpétuelle du choix, de la remise en question, dans une perspective de tolérance et de liberté. Certes, cette « existence résolue », cette « décision résolue » sont des conquêtes précaires. Elles sont d’autant plus difficiles que, finalement, l’existence authentique de l’être-là, son être le plus profond et le plus proche de l’être, consistent en l’acceptation intégrale du néant et de la faute sans rémission possible.

L’être contre l’ipséité: le parti pris de la déchéance et de la mort

On voit donc que, chez Heidegger, la description de l’individu humain, aussi bien celle de sa nature propre que celle de sa place dans le monde et du sens de son existence, repose essentiellement sur la « banalité quotidienne ». C’est à partir de cette « existence moyenne » que Heidegger élabore sa philosophie dont les grandes lignes sont inscrites dans ces idées :

« oubli de l’être », « déréliction », « souci », « angoisse », « être-pour-la-mort ».

Mais la figure de l’existence humaine ainsi dessinée est tellement pesante et tragique qu’elle exige d’être solidement justifiée avant d’être retenue ou récusée. Or, la réflexion à laquelle nous sommes invités va découvrir les difficultés les plus graves.

La première difficulté concerne le rapport que Heidegger établit entre l’être et l’étant. Si les mots du langage de Heidegger ont un sens, l’être est à la fois affirmé comme ce qui englobe ou dépasse l’étant singulier, comme ce qui le fonde et comme ce qui, en cet étant, en constitue le noyau, le cœur ou « l’essence » : l’être est l’être de l’étant, c’est-à-dire son essence. Or, dans le même temps, l’être est affirmé comme ce qu’il y a « de plus caché et de plus obscur ». En outre, l’évidence intérieure du cogito est récusée par Heidegger, la phénoménologie est remplacée par l’herméneutique, et l’ipséité, c’est-à-dire la conscience de sa propre identité comme sujet en première personne, ne vient à l’individu que par le monde. La question est donc celle-ci : comment, dans ces conditions d’obscurité de l’être et de non-évidence de la conscience, Heidegger peut-il affirmer quoi que ce soit de l’être ? Comment peut-il affirmer que l’être est l’essence de l’étant, puisqu’il ne connaît ni l’être (obscur en soi) ni le sujet qui pourrait le connaître (cogito sans certitude) ? Comment Heidegger sait-il tout ce qu’il sait à propos de l’être ?

Cette difficulté résulte d’une position archaïque du problème de la connaissance : Heidegger oppose encore l’être, seul vrai et absolu, au phénomène, simplement apparent, oublieux et trompeur. L’opposition de l’être et du phénomène inspire Platon, Kant et Schopenhauer, mais elle est déjà mise en doute par Hegel et, avec Husserl, elle ne résiste pas à l’examen. Heidegger n’est pas phénoménologue, il est en régression par rapport à la pensée phénoménologique de Husserl ou de Sartre.

En réalité, nous sommes en présence d’affirmations sans preuves, dont le climat et le sens implicite sont théologiques.

De cette inaccessibilité d’un être, qui est non seulement « caché » mais « oublié », va découler une seconde difficulté : comment Heidegger peut-il s’efforcer de construire une ontologie, alors qu’il sépare radicalement l’être en tant que tel et l’etant (fût-il l’homme comme être-là) ? Comment une ontologie non dogmatique serait-elle possible, dès lors que l’évidence phénoménologique est rejetée et que l’être est ce qui n’apparaît pas ?

La vérité est que, n’ayant aucun moyen gnoséologique de connaître l’être, Heidegger va nous en présenter un ersatz, c’est-à-dire un substitut. Ce qu’il affirme être une ontologie est en réalité une théorie de la vie du Dasein comme « banalité quotidienne ». Mais cette description de la vie banale pose deux problèmes fondamentaux qui vont affaiblir encore cette impossible ontologie.

D’abord il s’agit d’une morale, alors que Heidegger présente explicitement son analyse comme étant une ontologie et non pas une morale. Pourtant, toute la description de la vie quotidienne tourne autour de l’opposition entre la vie inauthentique (qui est déréliction, chute, déchéance comme le montrent le pragmatisme et l’anonymat) et l’existence authentique (qui est, à travers le souci, la conscience de l’angoisse et l’assomption de l’être-pour-la-mort). Mais sur quels critères repose cette opposition ? Le parti-pris moral est d’autant plus contradictoire dans la préférence qu’il donne à ce qu’il croit être « l’authenticité », que l’étude de la banalité quotidienne (c’est-à-dire « l’inauthenticité ») a été explicitement fondée par Heidegger sur l’analyse des « existentiaux » (« préoccupation », « sollicitude » et « souci »), ces existentiaux permettant d’accéder à l’essence de « l’existence ». Ainsi, Heidegger présente comme « ontologiques » le souci, la sollicitude et la préoccupation : mais s’ils sont « ontologiques », comment seraient-ils « inauthentiques » ?

D’autre part, comment l’appel de l’être pourrait-il être le critère de l’authenticité si l’être est inconnaissable ? Et si l’être est caché et d’abord inconnu, comment peut-on savoir que la chute dans l’anonymat est oubli de l’être, et que la conscience de la déréliction avec son angoisse est un existential qui révèle l’être ?

En réalité, nous sommes bien en présence d’une « morale », et non pas d’une « ontologie ». Mais, dans cette morale à prétention ontologique, ni l’être n’est décrit pour lui-même (puisqu’on lui a substitué une étude morale de la déchéance et de l’authenticité), ni la morale n’est justifiée, puisqu’elle postule un être distinct de l’être-là, un être qui est censé la fonder mais qui est inaccessible, indicible autrement que par la poésie de Hölderlin, et dogmatiquement affirmé derrière la seule description ayant un contenu : la description même de la banalité, simultanément élevée au niveau supérieur d’un « existential » et condamnée comme chute dans l’inauthentique.

Nous disions que la description de la vie quotidienne pose deux problèmes qui affaiblissent « l’ontologie » heideggerienne : nous venons d’examiner la première de ces difficultés en montrant que cette ontologie, déjà difficile en droit (puisque l’être est « caché »), est en outre impossible, impraticable en fait : Heidegger n’écrit pas une ontologie mais une morale.

La seconde difficulté réside en cette morale elle-même : sans véritable fondement ontolo-gique, elle reste arbitraire : les définitions de l’authenticité et de l’inauthenticité ne sont ici appuyées sur aucun critère. Il y a plus grave : à la décision arbitraire qui définit sans fondement ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas, s’ajoute l’arbitraire d’une morale de l’authenticité qui n’a pas défini la morale elle-même.

Aucune justification n’est donnée de la décision de définir des actions meilleures que d’autres.

Aucune justification n’est donnée du choix de l’authenticité contre l’inauthenticite.

Ainsi l’ontologie heideggerienne n’est qu’une morale. Mais, pas plus que l’ontologie, la morale heideggerienne n’est justifiée comme morale et comme choix de la morale. Enfin, le contenu même de cette morale est arbitraire puisque l’auteur décide de ce qui est authentique (la vie pour la mort) et de ce qui ne l’est pas (les réalisations techniques, le choix d’une culture, la conversion).

Après les difficultés internes, attachées à l’ontologie, c’est-à-dire en fait à la morale heideggerienne comme description de la banalité quotidienne, nous sommes conduits à examiner une nouvelle difficulté. Sortant du système pour nous situer dans la perspective d’une critique externe, nous devons mettre en cause la pertinence de la description de la vie quotidienne, la pertinence de cette description qui fonde et synthétise toute la doctrine heideggerienne.

Notons d’abord que Heidegger opère un choix, c’est-à-dire une sélection du domaine de l’être-là qu’il se propose d’étudier. Il souhaite retenir « ce qui apparaît de prime abord », et il retient : la banalité de la vie quotidienne comme existence moyenne.

Mais sur quoi se fonde ce choix ? En admettant qu’il faille décrire des expériences significatives pour accéder à « l’essence de l’existence », pourquoi ces expériences seraient-elles constituées par les contenus les plus ordinaires et non par les contenus exceptionnels ? L’expérience de l’amour extrême, ou de l’admiration esthétique extraordinaire, ou de la joie rare de la création, ou du courage exceptionnel, ou de la découverte éblouie de certains êtres, ou de certaines œuvres, ou de certains lieux, pourquoi ces expériences uniques de l’unique seraient-elle moins expressives ou moins significatives de l’existence humaine ?

L’arbitraire du choix heideggerien des « existentiaux » (terme en fait aussi obscur et confus chez Heidegger que « l’être » ou « l’étant »), l’arbitraire de ce choix n’entraîne pas seulement l’ignorance de l’exceptionnel au bénéfice de la banalité, mais encore la gratuité de la description même de cette « banalité quotidienne ».

Sur quelles preuves, en effet, s’appuie l’auteur pour affirmer que la totalité de la vie quotidienne des gens ordinaires correspond aux descriptions qu’il en donne ? Tous les individus ne réduisent pas leur existence à l’intérêt pratique; nombreux au contraire sont ceux qui donnent la plus grande place à leur vie affective faite d’amour, d’amitié, de rencontres, de conflits également : Heidegger ignore la vie du désir. la place de la technique n’est ni exclusive, ni nécessairement négative.

De même, tous les individus ne réduisent pas leur culture à une répétition mécanique des idéologies environnantes, anonymes et coercitives; nombreux au contraire sont ceux qui vivent intensément les idées qu’ils partagent avec un grand nombre, ou qui partagent avec joie et plaisir les activités caractéristiques d’une société donnée.

De même, tous les individus ne sont pas des bavards impénitents et inconsistants, ou des brailleurs de discours vides constitués comme simples appels et réponses à la violence pour masquer l’ennui, l’impuissance ou la peur de la mort : nombreux au contraire sont ceux qui, dans la parole quotidienne, s’efforcent non pas de transmettre un message mais d’exprimer une présence réciproque et chaleureuse. Nulle « fuite de la mort » dans ces bavardages heureux de compagnons, d’amis ou d’amants, de voisins ou de partenaires.

Tout cet arbitraire des descriptions de la vie quotidienne par Heidegger révèle, par son évidence même, son caractère tendancieux : ces descriptions sont sélectives parce qu’elles sont orientées. Heidegger exclut de ses descriptions de la vie quotidienne, aussi bien les grandes expériences exceptionnelles (que tous peuvent vivre) que les expériences ordinaires et fréquentes dont le contenu est positif, créateur ou joyeux. Et ce choix sélectif est motivé par la destination finale de la pensée de Heidegger : la mort.

En effet, toute la description de la banalité quotidienne, présentée comme le détour indispensable pour accéder à l’essence de l’existence individuelle, est destinée en réalité à justifier une vision pessimiste et tragique de cette existence. D’une part, l’humanité moyenne est décrite (avec mépris ?) comme déchue, inauthentique et coupable et, d’autre part, la seule issue qui lui soit offerte est de réaliser « son destin » en se destinant à la mort.

En vue de la réalisation entiere de cet être-pour-la-mort, le Dasein abandonné n’aurait d’autre ressource que d’« habiter le monde poétiquement » en « attendant le dieu qui vient », c’est-à-dire en lisant Hölderlin. Plus prosaïquement, Heidegger a participé au destin « du peuple allemand » en entendant « l’appel » de Hitler, en s’inscrivant au Parti nazi et, après la guerre, en « oubliant » de parler des camps de concentration, de l’holocauste et de la question de la responsabilité. Il semble bien que, en fait, « la décision résolue » se soit réduite, dans l’œuvre de Heidegger, à en appeler à la préparation de la mort et, dans sa vie, à oublier la mort des autres.

Mais une telle perspective tendancieuse, une telle « stratégie » de lecture partielle, ne saurait résister à l’évidence de la vérité, c’est-à-dire, ici, de l’existence quotidienne du plus grand nombre: les expériences de plénitude et de joie, la conscience du sens, le sentiment de la responsabilité et de la création sont aussi nombreux que les expériences négatives de l’inanité et du néant de la vie. La réalité prégnante du travail, de la souffrance ou de la société économique n’empêche pas, mais justifie au contraire, la lutte effective, simple et courageuse que les individualités « ordinaires » mènent pour la liberté et le bonheur du plus grand nombre.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Le bonheur négatif et l’extinction du désir (Schopenhauer, 1788-1860)

Après la plénitude rayonnante du spinozisme et son affirmation d’une félicité concrète accessible dans notre existence même, le kantisme et son scepticisme critique nous sont apparus comme une chute dans l’austérité tragique.

Pourtant, la doctrine de Kant reste encore comme malgré elle attachée à l’idée du bonheur: elle en diffère la réalisation, elle en spiritualise la définition, mais elle n’en conteste pas la pertinence : on l’a vu, pour lui, le bonheur comme souverain bien est désiré et désirable par tout être raisonnable fini.

Il en va tout autrement avec Schopenhauer. La critique radicale qu’il construit contre Kant ne conteste pas seulement le formalisme vide du devoir et la référence à la chose en soi, il conteste jusqu’à l’idée qu’un bonheur positif soit possible. Ce pessimisme radical est pourtant paradoxal puisque le propos philosophique de Schopenhauer est explicitement d’établir les conditions d’un accès à la délivrance et au salut, c’est-à-dire une morale concrète qui soit l’objectif unique et final de sa doctrine ontologique.

Comme les philosophes classiques, Schopenhauer cherche à définir un souverain bien, un Summum Bonum qui puisse valoir comme but suprême et constituer le fondement d’une sagesse. De plus (et cela semble rapprocher Schopenhauer de Spinoza), le philosophe allemand définit l’Absolu, ou Chose en soi, comme Vouloir-vivre, tandis que Spinoza place à la racine de tout être « l’effort pour persévérer dans son être ».

Sans qu’il soit possible ici d’approfondir la comparaison entre les philosophies de Spinoza et de Schopenhauer, nous devons au moins constater que, chez Spinoza, le Désir est certes l’essence de l’homme, mais non pas l’essence de la Substance, la Substance étant seule l’Absolu. Chez Schopenhauer, au contraire, si le désir est également l’essence de l’homme, il exprime en outre le mouvement même de l’absolu, ou Chose en soi qui est un seul Etre, uniquement défini comme Vouloir-vivre ou Volonté. Certes, à partir de là, Schopenhauer aurait pu élaborer une doctrine de l’affirmation de la vie et du caractère positif de la Volonté. Le philosophe a fait un autre choix, situé aux antipodes de cette possibilité: sa morale, on le sait, prône la négation du Vouloir-vivre et propose une forme de vie rigoureusement ascétique et le renoncement total à la recherche du bonheur. Ce n’est donc pas par ses conclusions, exclusivement négatives, que la doctrine de Schopenhauer peut nous intéresser, c’est par son rôle : elle fut le commencement de la philosophie tragique en Europe, et son influence fut telle qu’elle a constitué l’obstacle majeur à l’épanouissement et à la modernisation de la réflexion sur le bonheur. Si nous voulons surmonter cet obstacle, nous devons tenter de comprendre les raisons doctrinales de cette influence, avant d’en contester la validité et la cohérence. Cette tâche est d’autant plus urgente que l’on s’accorde en général à reconnaître le rôle de la pensée de Schopenhauer dans la formation de celle de Nietzsche (qui cependant critique fermement Schopenhauer), et qu’on pourrait trouver une telle incidence dans la pensée « tragique » d’un Heidegger, ce philosophe de la mort et de la déréliction comme déchéance, ou dans l’approche pessimiste du désir chez Freud, Sartre ou Lacan.

Il nous semble que l’influence considérable et ouvertement reconnue de l’œuvre de Schopenhauer tient au fait qu’elle véhicule une doctrine de la souffrance universelle, proche à la fois des religions chrétienne et bouddhiste, et qu’elle se présente pourtant comme une conception laïque. Cette doctrine ne heurte donc pas le sentiment populaire du caractère douloureux de la condition humaine, mais elle ne heurte pas non plus la culture européenne dominante : chrétienne en ses traditions fondamentales et en outre marquée, au début du XIX° siècle, par la découverte du pessimisme bouddhiste et de la sagesse indienne. Le prestige de Schopenhauer tient en même temps au fait qu’il propose une morale destinée précisément à surmonter cette souffrance, et que cette morale (violemment ascétique, négative et opposée au bonheur) ne heurte pas non plus l’opinion populaire accoutumée à considérer, avec le christianisme, que le mal réside dans la jouissance. C’est ce préjugé culturel que favorise la doctrine de Schopenhauer qui cite toujours, avec la plus grande admiration, des mystiques comme Madame Guyon ou Maître Eckhart. Pour combattre ce préjugé, nous devons mieux connaître cette philosophie qui a contribué à dresser de si nombreux barrages contre la pensée du bonheur.

1. La signification de l’ontologie et la théorie de la souffrance

Esquissons les grandes lignes de cette doctrine (développée dans Le Monde comme volonté et comme représentation).

Nous avons vu que la morale de Schopenhauer repose d’abord sur une ontologie moniste. Précisons cette idée. Pour Schopenhauer, qui reprend explicitement un ancien thème indien, le monde que nous percevons n’est qu’une illusion, Maya, recouvrant de son voile la réalité ultime, véritable et absolue. Cette illusion (le monde des objets) est produite par notre Intelligence, faculté qui se met au service de notre Volonté qui est en nous le Désir. Derrière cette illusion de l’Intelligence, l’intuition, dit Schopenhauer, peut saisir l’absolu véridique et un : la Chose en soi des métaphysiciens. Et cette Chose en soi est le Vouloir-vivre, ou Volonté, c’est-à-dire volonté de vivre. Ce Vouloir-vivre, selon Schopenhauer est aveugle, c’est-à-dire sans conscience et sans concept, c’est-à-dire sans but ni justification. Toute pensée, ou but, serait de l’ordre de l’Intelligence, mais celle-ci n’est qu’une faculté humaine et pragmatique. L’absolu, quant à lui, est pur Vouloir-vivre, c’est-à-dire génération éternelle, indéfinie et sans but. Ici, selon Clément Rosset (Schopenhauer; un philosophe de l’absurde et La Philosophie tragique) se trouve l’origine des philosophies modernes de l’absurde. Mais poursuivons.

Non seulement le Vouloir-vivre est aveugle, sans conscience et sans but, sans raison ni raison d’être, mais il est en outre nécessaire. Son déploiement dénué de sens est pourtant nécessaire et implacable. Et cet indestructible Vouloir-vivre s’exprime et s’incarne, ou plutôt se manifeste dans tous les mouvements vitaux qui constituent la nature. Électricité et forces physico-chimiques, mouvement de la vie à travers la génération des espèces et des individus, mouvement du désir dans la conscience humaine, tous ces éléments sont des manifestations d’un seul et immense Vouloir-vivre, force aveugle, cosmique et inéluctable, force qui emporte tout sur son passage et est capable de tout pour vivre, vivre encore et se reproduire indéfiniment. Si « tout homme est capable de graisser ses bottes avec la graisse du mort », sa victime, si les chiens sauvages dévorent vivantes les tortues qu’ils ont d’abord renversées sur le dos, c’est en raison du Vouloir-vivre aveugle et implacable dont ces actes cruels ne sont que la manifestation.

Comment cette vision cosmique d’un monde absurde, tragique et cruel, se répercute-t-elle sur la condition humaine ?

C’est ici qu’intervient, chez Schopenhauer, la doctrine de la souffrance.

L’élément fondamental qui commande cette souffrance et en explique la signification est ici le désir. Celui-ci est conçu comme une force aveugle et autonome, totalement distincte de la faculté de l’Intelligence. Il est en effet l’expression individuée du Vouloir-vivre ontologique et en soi. Le désir est donc commandé par une force qui dépasse son expression individuelle et qui se déploie comme sa cause transcendante, alors qu’en réalité elle en est la substance et l’être. Vouloir-vivre cosmique et multiplicité des désirs individuels sont en fait rigoureusement identiques : derrière la Maya, tout est un. Si le principe moral de la pitié, chez Schopenhauer, découle de cette unité (« Tat twam asi », dit une formule sanscrite reprise par le philosophe : « tu es cela »), en découle aussi la structure du désir : comme le Vouloir-vivre qu’il exprime, il est insatiable, aveugle et nécessaire. Son seul but est la reproduction indéfinie de son existence et la poursuite de son intérêt égoïste. Sur le plan empirique des phénomènes il ne peut donc en être autrement : le désir est en nous une force incoercible qui nous emporte ou, tout au moins, qui emporte la majorité des humains.

Pratiquement instinctif, mécanique et aveugle, c’est le désir qui est l’origine de toutes les souffrances. Malgré toutes les distorsions que Schopenhauer a pu faire subir au spinozisme et au bouddhisme, on comprend, par son exemple, que l’on ait pu rapprocher ces deux doctrines. Mais l’on comprend aussi que l’attitude du bouddhisme et de Schopenhauer à l’égard du désir, expression d’un Être cruel, et l’attitude de Spinoza à l’égard du désir, expression d’un mouvement vers la joie et la plénitude de l’Ètre, sont aux antipodes. Ce n’est pas l’aire geographique qui spécifie les doctrines, ce sont les choix culturels. Evoquons à ce propos la comparaison, développée par Schopenhauer, de sa propre doctrine avec celle de Spinoza qu’il accuse d’être « un optimiste » et un « Juif » (Le Monde comme volonté et comme

représentation, supplément au livre IV, L, Épiphilosophie, p. 1419). En effet, comme le dit Schopenhauer « la volonté [c’est-à-dire le Vouloir-vivre] doit se nourrir d’elle-même, puisque hors d’elle il n’y a rien et qu’elle est une volonté affamée. De là cette chasse, cette anxiété, et cette souffrance qui la caractérisent » (ibid., liv. II, § 28, p. 202). Et ce qui vaut pour le Vouloir-vivre universel et en soi, vaut pour le désir humain singulier qui en est l’expression. C’est pourquoi tous les êtres individuels sont en concurrence pour posséder cette part de matière qui rendra possible leur subsistance vitale. Et c’est pourquoi aussi, selon Schopenhauer, « nous ne pouvons les concevoir que dans un état de perpétuelle douleur » (liv. IV, §56 « La souffrance est le fond de toute vie », p. 392). « Tout désir naît d’un manque » (ibid.), c’est-à-dire d’un état qui ne nous satisfait pas et qui est donc source de souffrance tant qu’il dure. Mais lorsqu’est atteinte la satisfaction (moment sur lequel Schopenhauer ne s’arrête pas), celle-ci ne dure pas. Elle n’est que le point de départ d’un nouveau désir et donc, pense Schopenhauer, d’une nouvelle souffrance. Si la satisfaction surgit, c’est l’horreur : « Mais que la volonté vienne à manquer d’objet, qu’une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà la bête et l’homme tombés dans un vide épouvantable, dans l’ennui » (L. IV, §57 ;

« La vie humaine est la plus douloureuse forme de la vie. Elle va de la souffrance à l’ennui. Une seule consolation : la douleur n’est pas accidentelle, mais inévitable. De cette pensée peut naître la sérénité stoïque. », p. 394). Ainsi, l’individu humain (et tout être) est ballotté par son désir entre la souffrance et l’ennui. Tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur. Le désir est donc « cet effort incessant » qui est « comme une soif inextinguible ». Ainsi l’homme est-il « placé sur la terre, abandonné à lui-même, incertain de tout, excepté de ses besoins et de sa misère » (p. 395).

2 La conversion et la délivrance

La condition humaine, pour Schopenhauer, est donc tout entière souffrance. C’est à partir de ce point de départ que nous allons pouvoir comprendre la véritable nature de la morale qu’il propose, c’est-à-dire la véritable nature du souverain bien qu’elle permettrait d’atteindre.

Schopenhauer définit lui-même ce souverain bien comme « résignation absolue » (liv. IV, § 68, p. 493). Il s’agit ainsi d’accéder à un état de « délivrance », comme dit la sagesse indienne ou bouddhiste, et le chemin de cet accès est constitué par ce que Schopenhauer nomme une « conversion ». Précisons le contenu de ces deux moments, étroitement liés. La délivrance consiste ici dans la « suppression […] totale, la négation du vouloir, le néant véritable de toute volonté, bref, cet état unique où tout désir s’arrête et se tait, ou se trouve le seul contentement qui ne risque pas de passer, cet état qui seul délivre de tout… » (8 65, p. 456). Seul ce renoncement total à tout désir est « le remède radical et unique à la maladie, tandis que tous les autres biens sont purs palliatifs de simples calmants » (ibid.).

Le bien véritable, qui était pour Spinoza la joie souveraine et parfaite à laquelle accède le Désir conduit par la raison et atteignant l’être, est au contraire pour Schopenhauer l’absence de tout désir, l’arrêt de la vie et le « néant véritable ». Si toute souffrance vient du désir, il convient de supprimer le désir pour supprimer la souffrance. Mais, en prononçant ce décret, Schopenhauer ne s’avise pas du fait que la souffrance pourrait bien provenir non de l’essence du désir, mais de sa passivité contingente, issue quant à elle de l’ignorance et de l’imagination. Nous reviendrons plus loin sur cette critique de la conception schopenhauérienne de la

souffrance.

Auparavant nous devons préciser la nature de la « conversion », puisque c’est celle-ci qui est censée conduire à la délivrance.

La « conversion » est la transformation radicale de tout l’être qui renonce au désirs par le choix de l’ascétisme le plus rigoureux. Schopenhauer se félicite d’avoir formulé pour la première fois « l’essence profonde de la sainteté, de l’abnégation, de la guerre à mort faite à l’égoïsme, de l’ascétisme enfin » (§ 68, p. 481). Il s’agit de « la négation de la Volonté de vivre quand une connaissance entière de toute son essence opère sur elle comme un sédatif de la volition » (ibid.). Pauvreté, privations, souffrances, abandon de toute propriété, recherche intentionnelle de ce qui déplaît et contrarie, tortures volontaires sont les manifestations de cet anéantissement de soi et de ce nihilisme passif dont Schopenhauer se fait le défenseur. Conversion et délivrance se rejoignent puisque la première est la décision de renoncer à la vie et aux désirs, tandis que la seconde est cet état sans désirs où l’individu a anéanti le Vouloir-vivre en lui. « Tel est le cours des choses le plus désirable : c’est l’euthanasie de la volonté »

(p. 456). Ce but final se concrétise déjà, pour Schopenhauer, par « une chasteté volontaire et parfaite » (ibid.) et lui permet d’écrire : « Je puis bien ici invoquer un passage du Veda :  » De même que dans ce monde les enfants affamés se pressent autour de leur mère, de même tous les êtres attendent l’holocauste sacré ». » (§ 68 « De la négation du Vouloir-vivre », p. 478).

On se souvient que, pour Schopenhauer, la vie est une « maladie » (p. 456), et que son remède radical est « l’extinction du désir », le nirvana. On s’aperçoit maintenant qu’il faut aller plus loin : Schopenhauer n’est pas loin de penser que « ce but de l’existence » qu’est « la conversion totale » (p. 1413) devrait permettre d’envisager la destruction même de tout l’univers phénoménal (p. 478).

* * *

Nous sommes en mesure, maintenant, de comprendre le sens que Schopenhauer confère au terme de bonheur. Tout d’abord il pense qu’« une joie secrète accompagne cette affliction » qui découle de la « disparition lente du vouloir » (p. 497). Cette « joie » n’est évidemment pas une plénitude positive : elle est « résignation » en tant que « délivrance » et « salut ».

Elle résulte donc d’une connaissance et n’a plus aucun rapport avec ce que l’on appelle couramment le « bonheur ». Pour Schopenhauer, celui-ci est purement « négatif […] la satisfaction, le contentement ne sauraient être qu’une délivrance à l’égard d’une douleur, d’un besoin » (liv. IV, § 58, p. 403 sqq.). Nous ne pouvons connaître qu’indirectement la satisfaction et la jouissance, en faisant appel au souvenir de la souffrance et de la privation passives qu’elles ont chassées.

Si Schopenhauer n’accorde aucune positivité à l’expérience empirique de la satisfaction, à laquelle il réduit le bonheur, il n’accorde pas pour autant une quelconque plénitude à la délivrance finale ni au salut qui constituent sa morale. Car ce salut n’est que négation du vouloir et, du point de vue affectif, marche vers le néant. Du point de vue de l’intelligence, cette délivrance résulte d’une conversion de la connaissance, c’est-à-dire d’une connaissance de l’essence véritable des choses, connaissance dénuée de tout contenu concret qui pourrait constituer une joie positive. En effet, il s’agit alors d’une contemplation. « Dans une telle contemplation, la chose particulière devient d’un seul coup l’idée de son espèce, l’individu devient sujet connaissant pur » (liv. III, § 34, p. 232).

Schopenhauer n’hésite pas ici à se référer encore à Spinoza et à citer minutieusement Ethique V (31, Sc.), ainsi que Ethique II (40, Sc. 2). Quel que soit le degré d’exactitude de son interprétation, il importe de noter que Schopenhauer s’autorise de Spinoza pour affirmer et mettre en évidence l’existence d’un « sujet pur ». Si Spinoza montrait bien que ce sujet est en même temps un Désir et une joie, Schopenhauer ampute le sujet de son désir. Et pourtant il revendique explicitement l’ultime conclusion spinoziste : ce sujet de la connaissance révèle sa propre éternité. L’individu, en s’élevant à cette contemplation, réalise l’identité de la Volonté dans l’objet et dans l’individu. Le monde et l’individu se « confondent ensemble » car ils ne sont que la « volonté qui se connaît elle-même »

(§ 34, p. 233). Mais alors « celui qui sent tout cela », comment pourrait-il, en contradiction avec l’immortelle nature, se croire absolument « périssable »?

La sagesse préconisée par Schopenhauer est donc l’accès à la conscience de l’éternité par la connaissance contemplative dépouillée de tout désir et exercée par un sujet pur. Et cette sagesse s’acquiert selon l’auteur par la voie de la souffrance : celle du monde, que l’on connaît, et celle du sujet lui-même, qui l’éprouve. La délivrance ultime n’est donc pas un bonheur; elle est au contraire un « bien absolu » en tant que, par la voie de l’épreuve personnelle, ou par celle du « sort », elle s’oppose à toute forme de satisfaction. En unissant étroitement le « quiétisme, c’est-à-dire le renoncement à tout vouloir, l’ascétisme, c’est-à-dire la mortification préméditée de la volonté propre, et le mysticisme, c’est-à-dire la conscience de l’identité de son être propre avec celui de toues choses ou avec l’essence du monde » (Suppl. au liv. IV, XLVIII « Théorie de la négation du Vouloir-vivre », p. 1382), la morale de Schopenhauer est selon ses propres termes « assez visiblement dirigée vers la destruction de notre bonheur » (XLIX

« L’ordre de la grâce », p. 1412).

Ainsi, non seulement le bonheur n’est pour Schopenhauer rien de positif, mais il semble bien qu’il soit en outre comme l’incarnation du mal et comme le « péché originel » à dénoncer et à combattre. Nous sommes donc en présence d’une étrange doctrine qui, à l’inverse exact de celle de Spinoza, se donne comme non religieuse et se constitue en réalité comme une religion mystique de la douleur. « La vie se présente alors comme une opération purificative où le bain purifiant est la douleur » (p. 1413).

3. Examen critique de quelques contradictions

Il est temps pour nous de soumettre une telle doctrine à un examen critique. Pour accroître la rigueur de cet examen, nous nous bornerons à esquisser une critique interne.

La pensée de Schopenhauer nous paraît d’abord partielle et tendancieuse. Comme si elle était tout entière commandée par le désir d’établir le caractère désespéré de la condition humaine cf. Le Monde comme volonté et comme représentation, liv. IV, § 70, p. 511 ; ce paragraphe est le pénultième de l’ouvrage qui en comporte 71), les descriptions qu’elle opère du désir sont toujours consacrées à un aspect de manque et de souffrance, et jamais à un aspect positif de satisfaction et de plénitude.

Or cet aspect positif est essentiel et non pas secondaire ou accidentel. Si l’individu ne pouvait jamais se remémorer une expérience de joie ou de satisfaction, il ne pourrait jamais non plus l’anticiper, et ne pourrait donc pas même désirer. Il ne pourrait se constituer comme mouvement dynamique vers un avenir de jouissance (fût-elle intellectuelle, affective ou esthétique, et non pas seulement attachée aux besoins) s’il n’était en mesure d’évoquer implicitement une jouissance déjà effectivement vécue dans le passé. C’est donc par la plénitude et par son contentement que le désir se meut lui-même et se rend capable d’éprouver la joie de la satisfaction ou la tristesse de l’insatisfaction. Ainsi en rejetant hors de sa vue la joie et l’allégresse de l’amour ou de l’œuvre accomplie par exemple, Schopenhauer ne donne qu’une vision partielle de la vie du désir, et cette vision est partielle parce qu’elle est partiale. Elle est orientée a priori par ce qu’elle veut démontrer et n’hésite pas, pour ce faire, à amputer la réalité de l’élément même qui lui donne son sens. Car sans l’expérience du désir comblé, non seulement le désir ne saurait se porter vers l’avenir, mais il serait incapable d’éprouver la moindre souffrance. Celle-ci provient bien d’un manque ou d’une destruction, mais il s’agit précisément du manque et de la destruction de la joie, du plaisir ou de la satisfaction.

Tronquée de la partie qui lui donnerait seule un sens, la description schopenhauérienne du désir est donc tout simplement fausse.

Cette doctrine n’est pas seulement fausse parce qu’elle est partielle, elle est également fausse parce qu’elle est contradictoire. C’est l’ensemble même de la doctrine et de l’ontologie schopenhauérienne qui interdit de comprendre la morale que propose l’auteur, parce qu’elle en interdit la possibilité même. La « rédemption » par la douleur d’abord, et par la négation du Vouloir-vivre ensuite, est tout simplement impossible à réaliser dans le système du Vouloir-vivre.

La première contradiction réside dans l’affirmation simultanée d’un monde en soi nécessaire (Le Vouloir-vivre inéluctable) et d’une négation du Vouloir-vivre en l’homme. Le recours à l’opposition de l’absolu et du phénomène n’est qu’un leurre puisque, on l’a vu, Schopenhauer affirme l’identité ontologique de la volonté et de l’individu. En fait, Schopenhauer réintroduit subrepticement un dualisme entre le monde de la vie, et le sujet pur, mais son système interdit que ce sujet puisse nier le Vouloir (en lui et dans le monde) puisque ce Vouloir-vivre aveugle et vital est l’essence nécessaire de toute chose et donc de l’individu lui-même.

Une deuxième contradiction va découler de cette affirmation (non pertinente ici) selon laquelle la contemplation peut « délivrer » l’in-dividu, c’est-à-dire annihiler le désir en lui. Cette deuxième contradiction réside dans le recours à l’intelligence. C’est en effet l’intelligence (ainsi nommée par l’auteur) qui peut seule déployer une connaissance et, en saisissant la vérité du monde, délivrer l’individu de ce désir qui est la cause de toute douleur. Mais Schopenhauer affirme contradictoirement que le Vouloir-vivre est, comme Volonté, étranger à l’Intelligence. Celle-ci (selon une inspiration kantienne ouvertement revendiquée) n’est qu’un instrument phénoménal qui pose illusoirement l’idée d’objet et de causalité; par rapport au désir, elle ne peut que lui fournir des buts et des fins, puisque le désir est une force vitale sans concept. Ce qui est alors contradictoire est de proposer une philosophie contemplative, œuvre de l’intelligence, pour combattre un désir qui n’a en fait aucun rapport à l’intelligence.

Comment le désir comprendrait-il les injonctions de l’intelligence, lui qui n’est, dans le système, que pure volonté aveugle ?

Cette contradiction est aggravée par le fait que ce que l’intelligence prétend imposer au désir est son propre anéantissement, alors que l’essence du désir est la reproduction perpétuelle de son mouvement. Ici encore, pour masquer une insurmontable contradiction, Schopenhauer introduit subrepticement un dualisme : il ne s’agit plus de l’opposition (pourtant impossible) entre la chose en soi et l’individu qui veut la nier et la détruire, il s’agit de l’opposition, au sein de cet individu, entre un désir aveugle et une intelligence libératrice. Cette opposition est à la fois impossible et nécessaire dans le système de Schopenhauer. Impossible : désir et volonté sont la seule essence vraie des choses ; l’intelligence, n’étant qu’un outil qui pose la multiplicité des individus là où n’existe qu’un seul grand être, ne saurait donc avoir une efficacité ontologique en s’opposant à l’être. Nécessaire : cette opposition dualiste de deux facultés est pourtant indispensable, puisque seule l’intelligence peut, par la connaissance, libérer l’individu de sa souffrance en annihilant son désir et son vouloir. En fait le schopenhauérisme est l’éloge spiritualiste d’un ascétisme opposé au monde et à la vie, mais cet éloge prétend se déployer dans un système où le monde (qui n’est pourtant que ma représentation phénoménale) est conçu comme pur mouvement nécessaire et inéluctable de la vie, c’est-à-dire de la Volonté sans Intelligence.

Nous entrevoyons dès lors une troisième contradiction : il s’agit de l’affirmation de la connaissance possible de l’absolu (le Vouloir-vivre est la chose en soi, cosmique et ontolo-gique) et de l’affirmation simultanée de la fonction purement phénoménale de l’intelligence. Celle-ci n’est que la source formelle et illusoire de la notion d’individu et de la notion de causalité. Elle n’atteint donc que la Maya. Comment pourrait-elle connaître l’absolu, si elle n’est que forme vide au service du désir ? La contradiction est d’autant plus grave que l’œuvre de Schopenhauer est évidemment le fruit de l’intelligence, c’est-à-dire de la réflexion de l’auteur.

Son recours fréquent à l’intuition n’est lui aussi qu’une solution de circonstance dès lors que cette intuition métaphysique reste fort mal définie, et ne fait qu’ouvrir la voie à de nouvelles contradictions : si l’intuition connaît l’absolu (comme le dit Schopenhauer) et si la volonté et l’individu sont identiques (comme l’affirme l’auteur), il faut conclure que dans le Vouloir-vivre réside une possibilité de conscience de soi qui est une intuition capable de connaître et de délivrer, c’est-à-dire de nier le Vouloir-vivre ; mais si le Vouloir-vivre comme absolu non phénoménal pouvait s’intuitionner pour se délivrer de lui-même, il faudrait qu’il vise sa propre des-truction. Or nous avons vu que, dans le système de Schopenhauer, c’est le contraire qui est vrai : le Vouloir-vivre vise sa perpétuation, il est éternel, et seul le philosophe schopenhauérien aspire, comme on l’a vu, à la destruction et à l’anéantissement de ce Vouloir-vivre.

4 La question de la contemplation et l’exercice de la philosophie

Toutes ces contradictions mettent en évidence la signification de la pensée de Schopenhauer. Sur la base d’un système confus et contradictoire du triple point de vue moral, psychologique et ontologique, Schopenhauer défend une visée irréalisable : la destruction de l’essence vitale du monde par la seule pensée d’un sujet pur, sujet qui n’est pourtant que « l’incarnation » de ce monde vital.

Ce qu’il est finalement impossible de comprendre, dans le système de Schopenhauer, c’est l’existence même de l’entreprise philosophique conçue comme une contemplation. L’auteur affirme à l’évidence la supériorité de la vie contemplative sur la vie du désir tel qu’il l’entend. Mais cette supériorité est en réalité une préférabilité, et il est clair que, pour Schopenhauer, le philosophe préfère la connaissance à la vitalité : mais cette préférence est un désir, et Schopenhauer combat pour la diffusion de ses idées. Or un tel désir n’a pas de place dans son système : le désir, quel qu’il soit, est le péché originel. Ce que Schopenhauer semble ignorer c’est que la vie philosophique est une vie de désir et une vie désirable qui se situe bien au-delà des dialectiques empiriques de la satiété et de l’insatisfaction, et qui sait parfaitement intégrer le désir de vivre en connaissant et le désir de connaître en vivant. Chez Schopenhauer la vie contemplative est dénuée de toute épaisseur existentielle : si elle est située hors du désir, on ne comprend pas qu’elle puisse être aimée, désirée et préférée à toute autre forme de vie, comme le font pourtant tous les mystiques et tous les ascètes malgré leurs déclarations sublimes et spiritualistes. Il semble bien que chez eux, comme chez Schopenhauer, l’intention fondamentale soit non seulement de combattre et de réprimer les désirs charnels mais encore de détruire l’existence même du monde matériel dans son ensemble. À ce qu’ils croient être l’illusion des sens, ils ajoutent l’illusion réelle de pouvoir subsister seuls, vertueux, purs et désincarnés, dans un univers fantomatique qui émergerait des ruines de « l’holocauste sacré ». En vérité, il conviendrait de parler, avec Hegel critiquant le moralisme, d’un « délire de la présomption ».

Ainsi, le détournement du monisme spinoziste et la résurgence du monisme catastrophique de l’Inde n’ont permis que de mettre en évidence le caractère inévitable de la question du bonheur face au problème de la souffrance. On ne dépasse pas cette souffrance par une métaphysique de la douleur mais par une réflexion qui garde constamment présente à l’esprit l’idée spinoziste selon laquelle la béatitude, c’est-à-dire la joie issue de la délivrance et du salut, n’est pas la récompense d’une vertu ascétique mais la vertu elle-même, en tant qu’elle est véritable, c’est-à-dire affirmation cohérente et réfléchie de la vie et de la joie. Et cette éthique eudémoniste n’est elle-même possible que si l’on se souvient aussi que « personne ne peut désirer être heureux, bien agir et bien vivre, qu’il ne désire en même temps être, agir et vivre, c’est-à-dire exister en acte » (Spinoza, Ethique, IV, 21). »

Robert Misrahi , « Qu’est-ce que l’éthique?

https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782200016432-qu-est-ce-que-l-ethique-robert-Misrahi

Kant (1724-1804)

Le travail de l’entendement et le durcissement du dualisme

Ce qui opposait Rousseau et les « philosophes » était, on s’en souvient, une conception de l’individu. En première analyse, les philosophes insistaient sur le rôle de la raison et de la connaissance, fondant ainsi l’optimisme scientifique du « siècle des Lumières » ; Rousseau privilégiait le cœur, la conscience et le bonheur, fondant ainsi une véritable philosophie de l’existence. Il semblait n’y avoir là qu’une différence d’accent et de perspective puisque Rousseau souhaitait aussi fonder la société sur une nouvelle rationalité, tandis que les philosophes recherchaient aussi les conditions du plaisir et du bonheur. En réalité, une seconde analyse révèle une opposition radicale entre les deux perspectives : pour les « philosophes » la connaissance de l’homme et la construction de la morale sociale devaient se soumettre au déterminisme : l’homme est une machine et les lois sociales et morales doivent être du même ordre que les lois du comportement ou du fonctionnement des organismes. L’homme est un déterminisme et le progrès vers le bonheur s’obtient par la connaissance de ce déterminisme. Pour Rousseau, au contraire, l’homme est liberté. C’est celle-ci qui peut utiliser la raison, mais raison et liberté sont au service de la jouissance existentielle et, par conséquent, de l’individu comme intériorité. C’est sur cette libre intériorité que se fonde alors la morale : celle-ci est le sentiment immédiat d’autrui, le fait de souffrir de sa souffrance et de se réjouir de sa joie. Mais pitié, amour et bonheur seraient impossibles sans la liberté, ils sont la forme concrète de la liberté.

Ce sont ces deux mouvements de pensées qui définissent le XVIIIe siècle dans une sorte de tension et de conflit, et ce sont ces deux mêmes mouvements dont la philosophie de Kant va tenter de faire la synthèse. L’influence de Rousseau sur Kant, notamment à travers la Profession de foi du vicaire savoyard, fut considérable ; mais la conscience des progrès et du travail de la science fut, chez Kant, non moins considérable. Une opposition semblait donc devoir s’instaurer, opposition douloureuse entre la certitude du déterminisme scientifique et la certitude de la conscience de la liberté. La sortie hors de cette opposition fut constituée par ce que Kant lui-même appelle un réveil : c’est le scepticisme de Hume qui réveilla Kant de son « sommeil dogmatique ». Et c’est à la fois contre le dogmatisme et pour la science déterministe, contre le déterminisme et pour la liberté de la conscience que Kant allait construire toute sa doctrine, définie comme « criticisme », et constituée comme théorie du sujet transcendantal.

En quoi consiste cette doctrine kantienne du sujet ?

Kant consacre son effort principal à l’élaboration d’une théorie de la connaissance : elle est développée dans la Critique de la raison pure (1781, seconde édition, importante par sa Préface : 1787). Mais cette élaboration répond à une triple tâche : établir l’impossibilité d’une connaissance véritable de l’absolu par l’esprit humain; montrer que cette connaissance ne peut dépasser le monde sensible tout en étant valable dans ce monde; et enfin ménager la possibilité d’une place pour la liberté et pour une future morale. Nous allons voir que ces trois tâches, qui se réalisent par l’élaboration d’une théorie de la connaissance, se déploient par là même comme une théorie du sujet « transcendantal ».

Pour Kant, il importe avant toute chose de poser l’idéalité de l’espace et du temps. Contre tous les philosophes sensualistes, de Locke à Condillac et Hume, Kant pense que la connaissance des objets n’est pas le fruit des sensations, et que l’espace et le temps ne sont pas le résultat des impressions externes ou internes. Espace et temps ne sont pas le résultat des perceptions sensibles, mais leurs conditions de possibilité.

Cette critique, cette démarche qui, au-delà de l’évidence sensible, remonte en arrière vers les conditions (logiques ou intuitives) de cette évidence, constituent proprement le « criticisme ». À ce premier stade de l’analyse (appelée « esthétique transcendantale ») les conditions de possibilité de la perception sont constituées par « les formes a priori de la sensibilité ». Espace et temps ne sont que des « formes », des écrans ou des cadres grâce auxquels et à travers lesquels les diverses sources sont saisies et mises en forme. Espace et temps sont des intuitions, c’est-à-dire des opérations immédiates de la conscience, ces opérations étant à la fois passives et conditionnantes. C’est le sujet qui commence à être décrit. Mais il s’agit d’un sujet théorique: il ne s’agit pas d’une conscience de soi (par exemple, expérience de l’espace ou du temps). Le sujet, pour Kant, n’est pas une donnée d’expérience interne, mais le fruit d’un raisonnement épistémologique : pour comprendre que le « divers » soit unifié et toujours saisi dans un seul espace et un seul temps (ceux d’Euclide et de Newton), il faut supposer cette activité d’un sujet. On dira qu’il s’agit d’un « sujet transcendantal » parce qu’il est déduit, et parce qu’il est la condition de possibilité de la connaissance, et d’abord de la connaissance sensible.

Mais en même temps qu’on a là une sorte d’épistémologie (théorie de la science) on a une métaphysique (théorie de l’être en tant qu’être). En effet, la critique de l’espace et du temps est en même temps une critique de la métaphysique traditionnelle : le monde absolu (l’Être) n’est pas constitué par l’espace ni par le temps, la connaissance sensible « constitue » ceux-ci comme des idéalités et, en organisant les impressions spatio-temporelles, elle manque ou n’atteint en rien l’objet x qui est l’origine réelle de la diversité sensible. Kant rassemble ces premiers résultats en opposant radicalement le monde des noumenes (ou Absolu) et le monde des phénomènes (ou Apparences). Reprenant les termes du dualisme platonicien, il oppose le noumène (du grec noumenon, ce qui est pensé) au phénomène (de phanomenai, apparaître), comme Platon opposait le monde intelligible et absolu des Idées au monde sensible, simplement apparent et passager. Mais, tandis que, pour Platon, la philosophie pouvait accéder à la connaissance des Idées, c’est-à-dire de l’absolu, pour Kant, la métaphysique doit renoncer à la connaissance de la Chose-en-soi, ou absolu, ou Être suprême : on doit seulement y « croire », grâce à la moralité que nous retrouverons plus loin (Kant affirme clairement : « j’ai substitué la croyance à la connaissance »).

Chez Kant, le dualisme métaphysique est radical : l’homme ne peut connaître l’absolu.

C’est que la connaissance est œuvre de l’entendement (non de la raison, qu’on retrouvera). Or, l’entendement n’est rien d’autre que la mise en relation logique des données sensibles de l’espace et du temps. Mais, comme celles-ci sont simplement des formes a priori, internes au sujet humain, leur simple mise en relation ne permet pas de dépasser le plan des phénomènes, c’est-à-dire le monde sensible.

Mais comment s’opère cette mise en relation qui est une sorte de seconde mise en forme ? La connaissance (c’est-à-dire la science, mais aussi pour Kant la simple perception) utilise ici les « concepts purs de l’entendement » ou catégories. Ce sont les cadres logiques, c’est-à-dire plus précisément les conditions logiques de la possibilité même de tout jugement. Il existe selon Kant douze catégories de l’entendement. Quatre groupes de trois formes se répartissent selon le tableau des catégories :

• Catégories de quantité : unité, pluralité, totalite.

• Catégories de qualité : réalité, négation, limitation.

• Catégories de relation : inhérence, causalité, communauté.

• Catégories de modalité : possibilité, existence, nécessité.

Conditions de tout jugement théorique, c’est-à-dire relatif à la connaissance empirique des phénomènes, ces catégories sont donc les conditions de la science. Elles ne résultent pas de l’action du monde sur l’esprit mais de l’action de l’esprit sur le monde. Elles sont en effet les conditions mêmes de la pensée : elles sont d’une part principes nécessaires, c’est-à-dire universels et a priori, valables pour tout esprit humain avant même que la science n’existe, et conditions de cette science; et elles sont, d’autre part, les conditions même de « l’expérience ». Les catégories sont les formes selon lesquelles la science et les jugements vrais se constituent, mais elles sont aussi en même temps les conditions de possibilité qui, en organisant le divers de l’espace et du temps, constituent un monde de l’expérience qui est le monde empirique de la perception, c’est-à-dire le monde phénoménal.

Les formes a priori de l’intuition (espace et temps) et les concepts purs de l’entendement (catégories) sont présentés et « déduits » par Kant comme s’il s’agissait de cadres formels statiques, mais ils correspondent en réalité à une véritable activité constituante. Aussi bien l’espace et le temps, comme intuitions de la succession ou de la simultanéité, que les jugements de réalité (ou de possibilité) concernant un ou plusieurs objets selon leur mode d’être, leur nombre et leur mode d’action, sont des opérations actives qui construisent à la fois le monde phénoménal et la science des phénomenes. Et Kant l’affirme avec force : tout jugement est une synthèse. Certes, il insiste sur le caractère donné, c’est-à-dire « a priori » des jugements nécessaires (qui sont des synthèses inéluctables et non construites, comme le postulat d’Euclide). Mais ces jugements nécessaires mettent des éléments en relation, et c’est cette relation synthétique qui nous permet de parler d’activité.

Mais Kant emploie un autre vocabulaire qui va lui permettre de rassembler tous ces résultats, en fixant clairement sa doctrine du sujet. Pour lui, la conditions même de l’appréhension d’un jugement à travers la multiplicité et la diversité des éléments qui le compose est la « synthèse originaire de l’aperception ». Or, cette synthèse est opérée par le « sujet transcendantal ». Il s’agit de l’Ego transcendantal.

D’abord il s’agit d’un sujet, c’est-à-dire d’un acte d’identité opéré par un être identique : « tout jugement doit pouvoir être accompagné de la représentation le », c’est-à-dire d’une affirmation d’identité en première personne. Ensuite, il ne s’agit pas d’une intuition personnelle, intérieure ou existentielle, comme chez Descartes, Spinoza ou Rousseau : il s’agit d’une représentation, c’est-à-dire d’un concept déduit qui doit pouvoir accompagner tout jugement pour le rendre possible et cohérent. L’Ego est alors transcendantal : il désigne une opération originaire de synthèse logique, mais cette activité originaire est déduite indirectement par le philosophe à partir de sa réflexion sur la science et l’expérience. L’Ego transcendantal est la simple condition de possibilité de la perception et de la science, en tant que, comme activité de synthèse originaire, il est la mise en œuvre et comme l’animation des formes de la sensibilité et des catégories de l’entendement.

Mais cet Ego, ce sujet, n’est pas lui-même une connaissance. On ne connaît que par entendement, c’est-à-dire par intuition et concept. « Sans intuition (d’espace et de temps) les concepts sont vides » dit Kant, et « sans concepts les intuitions sont aveugles ». Mais l’Ego n’est ni un concept ni une intuition : on ne le saisit qu’indirectement. Comme « sens externe », l’Ego rend possible la perception du monde et de l’espace, mais il n’est pas lui-même un objet du monde. Comme « sens interne », il permet la perception intérieure du temps, mais celui-ci n’est qu’une forme qui permet seulement d’affirmer l’hypothèse « psychologique » et anthropologique de « l’âme ». Mais celle-ci n’est pas l’Ego : elle en est la perception interne à travers la forme du temps, c’est-à-dire un simple « phénomène »; ce phénomène est intérieur au lieu d’être extérieur, il n’en reste pas moins une simple apparence. « L’âme » n’est pas l’Ego, mais cet Ego, comme sujet transcendantal est le fruit d’un raisonnement épistémologique, il est une condition universelle de toute connaissance en tant qu’il est censé opérer la synthèse originaire fondant tout jugement, mais il n’est ni l’objet d’une expérience empirique, ni l’objet d’une intuition métaphysique. Il n’est que le principe formel qui rend possible la mise en œuvre de toutes les formes possibles de la connaissance empirique. L’Ego, chez Kant, n’est donc pas l’objet d’une experience existentielle; mais il n’est non plus l’objet possible d’une connaissance. Il est comme un point aveugle qui rendrait possible tous les regards.

Au terme de cette théorie de la connaissance, nous pouvons commencer à saisir la signification du kantisme. Selon les propres termes de Kant, on voit s’opérer ici une véritable « révolution copernicienne » : ce n’est plus le sujet qui, pour le connaître, tourne autour de l’objet et en dépend, c’est au contraire l’objet qui, dans la connaissance, tourne autour du sujet et dépend de ce sujet, désormais central et constituant. Ainsi, le « criticisme », comme recherche critique des conditions encore inaperçues de toute connaissance, est la mise en évidence du monde caché des principes conditionnant le monde apparent des phénomènes. Ce criticisme est certes une révolution gnoséologique, mais il est aussi un dualisme métaphysique : si le monde est certain dans son ordre, celui-ci reste empirique et phénoménal, tandis que le monde nouménal et absolu reste inconnaissable et situé à la fois au-delà du monde empirique et au-delà de l’Ego transcendantal. Ainsi, Kant peut-il se réclamer à la fois d’un « réalisme empirique » (le monde apparent, constitué par nous, existe comme il apparaît dans la science) et d’un « idéalisme transcendantal » (le monde absolu n’est pas connaissable autrement que par les « idées », c’est-à-dire le rassemblement hypothétique de toutes les conditions de l’être, et l’ensemble du monde empirique n’est qu’un « phénomène », ce qui apparaît après la constitution de l’expérience par l’Ego transcendantal).

Face à ce dualisme ontologique, quelle est la position réelle du sujet, c’est-à-dire de cet Ego qui, condition de toute connaissance, n’est pas accessible à la connaissance ? Qu’en est-il, en particulier, de sa liberté, face à la nécessité des catégories, et à l’insurmontable déterminisme de la science et du monde phénoménal ?

C’est par sa philosophie pratique, c’est-à-dire sa morale, que Kant va tenter de répondre à cette question de la liberté.

Tout se passe (dans la Critique de la raison pratique, 1788) comme si le dualisme ontologique, qui opposait le noumène et le phénomène dans la théorie de la connaissance, allait permettre, dans la théorie de l’action, de sauver la liberté tout en conservant le déterminisme. Le monde empirique est régi par les lois nécessaires du déterminisme, tandis que le monde nouménal est le lieu où se déploie la liberté.

Précisons.

Dans le monde empirique l’homme est soumis aux lois de la nature aussi bien en tant qu’il est un corps qu’en tant qu’il est une « âme », c’est-à-dire le système des inclinations et des désirs qui constituent son affectivité et qui poursuivent leurs plaisirs et leurs intérêts. Comme intériorité et comme extériorité, l’homme est un être naturel qui obéit à des lois nécessaires et qui est ainsi objet de l’anthropologie et de la psychologie. Les passions humaines (et par conséquent les actions) appartiennent donc au domaine de la causalité, et leur connaissance est du ressort de la science. L’homme est un être de la nature qui, phénomène lui aussi, est semblable à tout autre phénomène. Ainsi est sauvegardée l’inspiration scientiste et déterministe du XVIIIe siècle sensualiste.

Mais, chez Kant, le dualisme ontologique ajoutera à cette inspiration empiriste une dimension spiritualiste qui permettra de sauver également la liberté. Pour Kant, en effet, l’homme appartient à deux mondes : le monde empirique lui impose ses lois et sa causalité, mais le monde nouménal lui ouvre la possibilité d’une action libre. La liberté n’est pas une connaissance du monde nouménal (on se souvient que celui-ci n’est pas connaissable) mais l’expérience par laquelle on connaît qu’un tel monde existe.

C’est par sa liberté que l’homme découvre qu’il appartient au monde intelligible et nouménal, c’est-à-dire à ce monde dont il ne sait pas ce qu’il est mais dont il est certain qu’il est : la liberté est « ratio cognoscendi » de l’absolu, c’est-à-dire manière de le saisir et de le poser, valant comme seule « connaissance » possible.

Mais comment se donne ou se présente la liberté ? Quel est le domaine où elle se déploie, quelle est son œuvre et son efficacité ? En d’autres termes, quel est son rapport au sujet?

Il convient de toujours se souvenir que le kantisme est un formalisme, celui-ci ayant plusieurs acceptions et plusieurs fonctions : forme du jugement par les catégories et les intuitions sensibles, forme de l’action, par la morale et la liberté.

Celle-ci, en effet, n’est pas pour Kant une expérience du sujet transcendantal, puisque cet Ego n’est pas une intuition. La liberté n’est pas non plus une expérience du « sens interne » puisque celui-ci est soumis à la forme sensible du temps et par conséquent au déterminisme empirique. Les inclinations et les désirs sont soumis aux lois de l’intérêt et du plaisir et, par conséquent, à la causalité rigoureuse. La liberté, n’étant ni une expérience de l’Ego ni une expérience du sens interne, n’appartient donc ni au domaine de l’entendement, c’est-à-dire à la « faculté de connaître », ni au domaine de l’affectivité, c’est-à-dire à la « faculté de désirer ». Ni connaissance ni désir, où se situe dont la liberté kantienne ?

Elle réside dans la faculté de vouloir, c’est-à-dire dans la volonté.

L’homme est un être double : chose anthropologique et personne nouménale. Et cet être double est constitué de trois facultés : faculté de connaître, faculté de désirer et faculté de vou-loir. Seule cette dernière faculté relie l’homme à l’absolu nouménal : c’est par la volonté que l’homme est un être libre, spirituel et intelli-gible. Mais on doit préciser : la liberté de la volonté n’est pas la contingence (l’imprévisibili-té) d’un acte de l’Ego ou du sens interne, elle n’est pas la contingence ou l’énergie d’une expérience intérieure; elle n’est rien d’autre que la forme autonome d’une action. La volonté libre réside dans l’autonomie de l’action.

Mais comment faut-il entendre cette autonomie, dès lors qu’elle n’est ni une connaissance ou la conséquence d’une connaissance, ni un désir ou la connaissance d’un désir ?

C’est en définissant la conception qu’il se fait de la morale que Kant va préciser cette doctrine de la liberté comme autonomie. Par là même s’enrichira sa théorie du sujet

Dès l’abord de la question (dans les Fondements de la metaphysique des mœurs ou la Critique de la raison pratique), Kant affirme que la moralité ne saurait résider dans un contenu : le contenu d’une action est le désir qui la porte et l’intérêt qu’elle poursuit. Tout contenu se réfère aux inclinations et par conséquent à la poursuite du bonheur : pour Kant, la moralité ne doit pas poursuivre le bonheur, car celui-ci est à la fois particulier, intéressé et anthropologique. Il est d’ordre empirique et n’élève « l’agent moral » ni au-dessus des lois de la causalité, ni au-dessus de l’affectivité égoiste. L’agent moral doit seulement chercher à se « rendre digne du bonheur » et non pas à accéder directement au bonheur.

C’est ici qu’intervient la définition plus précise de la morale kantienne, c’est-à-dire la définition de cette autonomie de l’action qui constitue la liberté.

Pour Kant l’action est morale lorsqu’elle découle non pas d’un désir ou d’un intérêt, c’est-à-dire d’un contenu eudémoniste, mais d’une intention pure, c’est-à-dire de l’intention d’agir sans motifs affectifs. C’est la « pureté de l’intention » qui définira l’action méritante et par conséquent morale.

Mais quand donc l’action et l’intention sont-elles « pures » ? Lorsque l’agent n’a pas d’autre souci que d’agir par « respect pour la loi morale », c’est-à-dire par « devoir ». L’autonomie de l’action sera la forme d’une action dont le motif n’est pas un contenu affectif, une inclination ou un désir, mais la seule intention d’agir par devoir.

Mais comment agir par devoir et reconnaître son devoir puisque celui-ci n’est définissable par aucun contenu, et puisque le souci du respect de la loi morale découle exclusivement d’une évidence intérieure, non de l’entendement mais de la raison, évidence elle aussi formelle ? L’impératif catégorique (« Tu dois ») est cette évidence qu’on trouve « au fond du coeur » (comme la voûte étoilée au-dessus de nos têtes est l’évidence de la vérité et de la connaissance par entendement). Certes, le « Tu dois » est vide et forme : il demande qu’on agisse seulement par devoir mais il ne définit pas le devoir. Celui-ci est seulement la forme obligatoire d’une action qui découle non d’une causalité psychologique, mais d’une autonomie rationnelle. Comment dès lors reconnaître le devoir et l’instaurer comme action autonome ?

Kant répond par la doctrine des trois maximes. Il s’agit d’agir toujours comme si la maxime de notre action devait être une règle universelle. Il s’agit ensuite de toujours considérer autrui dans son humanité comme une fin et jamais comme un moyen. Il s’agit enfin d’agir toujours selon sa propre volonté autonome. Par l’application de ces trois maximes qui se réfèrent à la volonté, à l’universalité de l’action et au respect d’autrui comme fin, l’agent moral décide en effet par lui-même de la forme de son action.

Libéré des motivations empiriques, l’agent moral se réfère à une instance originale : la « raison ». Il y a là un élément fondamental de la théorie du sujet chez Kant.

C’est la raison en effet (et non plus l’entendement) qui se donne ainsi sa propre loi : en reconnaissant l’impératif catégorique, en posant ainsi comme règle de son action le seul respect de la loi morale (le « Tu dois ») présente dans l’évidence du cœur, l’agent moral met en œuvre et sa raison et son autonomie. Il se libère des « impératifs hypothétiques » qui l’enchaînent à la dépendance des fins par rapport à leurs moyens (qui deviennent impératifs) et décide lui-même de ne se soumettre qu’à sa propre loi, qui est, d’ailleurs, loi universelle du désintéressement absolu.

Cette morale de l’autonomie rationnelle, obtenue par le souci exclusif de l’accomplissement du devoir et non par la poursuite de fins particulières, nous permet de mieux saisir maintenant la figure du moi et la conception du sujet, telles qu’on les trouve chez Kant.

L’individu est d’abord un être anthropologique constitué d’un corps et d’un sens interne soumis aux lois de la causalité. Ce sens interne est un « moi », c’est-à-dire le système affectif des inclinations et des désirs qui poursuivent égoïstement leur intérêt et leur bonheur. C’est la « faculté de désirer » qui anime tout ce système à la fois naturel, immoral et déterminé.

La moralité exige, selon Kant, que la première place soit au contraire conférée soit à la « faculté de connaître » (l’entendement qui fonde la science et la perception), soit à la « faculté de vouloir ».

Le sujet n’est pas seulement l’Ego transcendantal (qui soutient les formes de l’intuition et les catégories ou concepts purs de l’entendement), c’est-à-dire le sujet de la connaissance par entendement et sensation. Il est aussi l’agent moral qui déploie une faculte de vouloir éclairée non plus par l’entendement, mais par la Raison.

Kant n’oppose plus le corps et l’âme, mais d’un côté le corps, le sens interne et la faculté de désirer, qui constituent le moi, et de l’autre l’entendement et la raison, c’est-à-dire la faculté de connaître et la volonté comme raison, qui constituent le sujet. Celui-ci est donc, limitativement, activité de connaissance, comme sujet transcendantal, et action pratique, comme agent moral.

Mais il n’existe aucune expérience intuitive ni du sujet transcendantal, puisqu’il est pure possibilité de représentation, ni de sujet moral, puisqu’il est pure forme de l’obéissance à la Loi morale sans motivation concrète.

On peut dire cependant que l’Ego transcendantal déploie l’activité d’entendement (connaître l’expérience par concepts), tandis que le sujet moral déploie l’activité pratique du devoir, c’est-à-dire l’activité de la Raison.

Celle-ci est ambigué. Elle est pure forme, mais également « intérêt » spirituel pour les grandes questions, fussent-elles des apories insolubles (comme le commencement du temps ou la création du monde). Selon Kant, il existe un « désir de la raison », c’est-à-dire un désir d’absolu et d’inconditionnel qui, sans pouvoir aboutir à une connaissance du monde métaphysique, nous situe cependant de plain-pied avec l’absolu et avec notre destination finale.

C’est ainsi que, en remplaçant la connaissance par la croyance, le sujet rationnel affirmera, mu par son désir rationnel : d’abord l’existence de Dieu, ensuite l’immortalité de l’âme, et enfin la liberté de la volonté. Ce sont des postulats car il ne s’agit pas de vérités démontrables. Mais ils ont une fonction d’une importance considérable : ils répondent, à leur manière, au désir d’immortalité qui habite chaque esprit, ainsi qu’à son désir de bonheur : l’existence de Dieu est affirmée car lui seul pourrait faire la synthèse (quasiment impossible ici-bas) entre le bonheur et la vertu, c’est-à-dire le plaisir et le devoir, si radicalement antithétiques dans l’existence empirique. La vertu ayant rendu le sujet digne du bonheur, Dieu pourra éventuellement réaliser la synthèse suprême dont l’agent moral ne saurait que se rapprocher asymptotiquement au cours de sa vie. Enfin, puisque la liberté est la condition de possibilité de la responsabilité et donc de l’imputabilité de nos fautes et de nos actions, nous devons la poser comme troisième postulat, bien qu’elle ne fasse l’objet ni d’une expérience, ni d’une connaissance dans ce monde du déterminisme qu’est notre monde phénoménal.

Et certes ce dernier postulat est comme une croyance paradoxale. Il est la condition de validité de toute la morale du devoir et de l’autonomie formelle, bien qu’il s’oppose en apparence à la doctrine du « mal radical ». Il existe un mal originel qui est le péché, et qui révèle que la liberté humaine ne saurait être qu’une « liberté pour le mal ». Mais l’affirmation de la moralité et de l’obligation nous contraint de poser à la fois la doctrine du péché originel comme libre choix, et de la liberté rationnelle comme responsabilité entière dans un monde et en des sujets totalement déterminés.

Les difficultés doctrinales du dualisme kantien

La contradiction manifeste, où se jette ainsi la doctrine kantienne de la liberté, nous incite à nous interroger: il n’est pas certain que Kant ait réussi la synthèse qu’il se proposait d’opérer entre déterminisme et liberté. En fait, cette synthèse est rendue impossible par la doctrine même de Kant, et plus précisément par la conception dualiste de l’individu humain.

C’est en effet la relation interne de la conscience avec elle-même qui est rendue obscure, sinon même impossible, par la théorie de l’Ego transcendantal.

On ne comprend pas comment ce Je peut être en relation avec le « sens interne » puisque celui-là n’est jamais une intuition (une expérience intérieure évidente) tandis que celui-ci est toujours une intuition des inclinations à travers la forme du temps. Cette impossibilité empirique de la conscience du Je par lui-même, impossibilité pourtant accompagnée du sens interne, c’est-à-dire de la conscience des inclinations, résulte d’un dualisme radical. Celui-ci oppose un sujet de la connaissance qui n’est que le fruit d’une déduction, à une personne psychologique qui n’est qu’une conscience affective, celle des désirs et des inclinations. Ainsi, le sujet s’oppose-t-il au moi. Le fossé est infranchissable puisque le moi n’est jamais un acte de connaissance, mais un déterminisme égoïste, tandis que le sujet n’est jamais un acte de désir, mais un principe abstrait de la connaissance, la position d’une identité formelle au cœur de tout jugement. En fait, ce sujet est vide, tandis que le moi est aveugle.

On ne peut même pas dire que le sujet transcendantal est porteur de la liberté tandis que le moi est déploiement du déterminisme : en effet, l’Ego, principe de synthèse rendant possible les jugements, n’est pas une conscience de liberté mais la condition abstraite des catégories, c’est-à-dire de la nécessité de la connaissance. En revanche, le moi égoiste est effectivement déterminé : c’est l’anthropologie qui l’affirme, et cela à bon droit (selon Kant) puisque la loi de la causalité est la condition de toute connaissance et de toute science et, par conséquent, la condition de la « psychologie ». Celle-ci, pour Kant, ne saurait être qu’empiriste et donc déterministe.

On pourrait penser que « l’âme », quant à elle, est libre. Il n’en est rien. « L’âme » est un postulat, celui-là même qui est posé par la raison dans son « intérêt » pour l’absolu, et son « désir » d’immortalité. Cette immortalité est un postulat explicitement posé comme tel par Kant : aucune connaissance n’en est possible puisqu’elle est fruit d’une croyance, et aucune expérience de la liberté ne découle de ce postulat. On l’a vu, la liberté n’est objet ni d’une expérience ni d’une connaissance, mais seulement le fruit d’une déduction indirecte : la liberté est la « ratio essendi », la condition de possibilité du devoir, tandis que celui-ci, comme impératif catégorique est la ratio cognoscendi » de la liberté.

On le voit, le dualisme sujet-moi, qui était destiné à rendre possible la synthèse liberté-déterminisme, aboutit en fait à un résultat contraire : la liberté n’est jamais, ni dans le Je ni dans le moi, un objet d’expérience. Cette expérience, qu’elle soit externe (science et perception) ou interne (les désirs), est toujours le lieu du déterminisme, tandis que le sujet, étant seulement condition de cette expérience, n’est jamais expérience de la liberté et du vouloir libre, mais connaissance des objets ou des affects.

Ainsi le dualisme psychologique n’oppose pas, ici, l’âme et le corps, mais d’un côté le sujet connaissant, et de l’autre le corps (extérieur) et l’affectivité (intérieure). En fait, ce dualisme oppose un Ego totalement abstrait, et un moi, psycho-physiologique, certes concret, mais totalement déterminé.

Comme dans la tradition platonicienne, cependant, le dualisme psychologique reproduit et reconduit un dualisme ontologique. Chez Kant, celui-ci oppose le sujet transcendantal et toute l’expérience (externe et interne) à un monde transcendant, c’est-à-dire à un objet x.

Mais cet objet n’est pas connaissable, puisque toute connaissance dépend du sujet, lequel déploie des formes a priori et des catégories nécessaires qui réorganisent la diversité du monde et la chose-en-soi mais ne les expriment pas dans leur être et leur essence.

Ici aussi se produit une insurmontable contradiction au sein du système kantien : comment le sujet peut-il affirmer l’existence d’un absolu, d’une chose-en-soi, s’il est contraint de ne connaître le réel qu’à travers ses propres catégories ? En fait, la coupure qui opposait le sujet et le moi, reproduit la coupure qui oppose ici l’absolu au monde empirique, c’est-à-dire le noumène au phénomène.

Tout se passe donc comme si le sujet s’opposait au moi, comme le noumène inconnaissable s’oppose au phénomène. Le sujet est comme le noumène du moi : le noumène, mais aussi le sujet transcendantal sont inconnaissables mais indispensables à la connaissance, tandis que le phénomène comme le moi sont connaissables comme apparences et comme systèmes déterminés.

De ces deux dualismes (l’ontologique et le psychologique) la liberté est absente.

Or Kant souhaite à la fois sauver l’existence de l’absolu et celle de la liberté. Croyant avoir établi l’absolu comme noumène, inconnaissable mais certain, il va s’efforcer d’établir une liberté, elle aussi inconnaissable mais certaine. Ce sera la tâche de la philosophie pratique, ou morale : mais les contradictions et les obscurités qui vont s’accumuler rendront cette tâche impossible.

La première contradiction de la morale kantienne réside dans ce que Hegel (dans la Phénoménologie de l’esprit, 1807) appellera « l’équivoque » de la morale. Kant préconise en effet une morale qu’il définit de telle sorte qu’elle est en fait impossible et impraticable selon le contenu même de la doctrine : il n’est pas certain, dit Kant, qu’une seule action faite par le seul sentiment du devoir ait jamais pu être accomplie. L’intention en devrait être pure, c’est-à-dire dépouillée de tout intérêt; or toute action est le résultat de désirs intéressés au bonheur. Ainsi, l’agent n’est vertueux que s’il accomplit une action dont on dit par ailleurs qu’elle est impossible.

Cette contradiction concerne le fondement même de la morale kantienne. Mais elle atteint aussi sa signification. Puisque seule importe la forme de l’action (l’obéissance au devoir) quel que soit son contenu, et puisqu’il est avéré qu’un contenu désintéressé est inaccessible, il apparaît que la préoccupation essentielle de l’agent moral (et surtout de Kant lui-même) est l’estime de soi et non pas le résultat de l’action.

Mais cette estime consiste à se considérer comme « digne du bonheur » : nous sommes dès lors en présence d’un amour de soi qui n’ose pas dire son nom. La vertu recherche le bonheur en feignant d’y renoncer, puisqu’elle poursuit à la fois le « mérite » en renonçant à ses désirs, et le bonheur futur en poursuivant dès maintenant le mérite. La moralité apparaît donc à la fois comme un narcissisme et comme un calcul intéressé. L’agent moral, chez Kant, est plus soucieux de sa propre « pureté », c’est-à-dire de son propre salut, que du résultat concret de ses actions. La contradiction réside cette fois non plus dans l’équivoque du devoir à la fois « obligatoire » et impossible, mais dans l’ambiguïté d’une recherche morale où autrui devrait être une « fin » et qui se renverse en amour de soi, celui-ci étant toujours coupable dans une telle morale idéaliste du désintéressement. Pour cette morale la vertu réside essentiellement dans l’obéissance à la « loi morale », c’est-à-dire dans l’obéissance : mais une telle vertu est contradictoire parce qu’elle prône le désintéressement alors qu’elle se soucie de son mérite, et aussi parce qu’elle prône un altruisme dont elle dit qu’il n’est pas possible et dont elle affirme que les contenus (le bonheur des autres) lui paraissent moins importants que sa propre pureté.

Hegel, mais aussi Schopenhauer ou Péguy, ont bien fait la critique de cette « belle âme » : soucieuse de pureté, la belle âme, c’est-à-dire l’agent moral qui se veut pur et admirable, refuse toutes les réserves ou toutes les interprétations concrètes de la Loi qui en affecterait la pureté. Ces interprétations neuves et singulières (telles la décision de mentir à la police pour cacher un fugitif) sont tenues par Kant pour d’intolérables compromissions, mais comme l’action est impossible sans qu’y prennent part le désir et les intérêts des uns ou des autres, la belle âme devrait refuser d’agir si elle était cohérente. L’agent moral a les mains pures, mais il n’a pas de mains, disait Péguy.

La signification de la morale kantienne est donc bien paradoxale : cette morale qui voudrait mettre en œuvre une « raison pratique » aboutit à l’impossibilité de l’action : d’une part toute action est intéressée (au désespoir de l’agent moral qui déplore l’irréalité du devoir), et d’autre part il convient de s’abstenir d’agir chaque fois que la pureté des intentions n’est pas certaine. Comme en fait cette pureté est impossible (comme le confirme aux yeux de Kant, la doctrine du « mal radical »), il apparaît que, étrangement, la moralité kantienne, c’est-à-dire sa théorie de l’action, fait plutôt penser à une doctrine du non-agir.

La moralité kantienne n’est pas seulement impossible, ambiguë et contradictoire, elle est en outre difficilement utilisable.

C’est la doctrine elle-même qui impose de reconnaître cette vérité. On sait en effet que l’impératif commande une forme, non un contenu. C’est dire que le moraliste n’indiquera jamais en quelle action réside le devoir : il préconise seulement qu’on agisse par devoir, c’est-à-dire toujours en fonction d’une obéissance obligatoire et dans la perspective d’une universalisation possible. Le moraliste ne propose pas même son propre choix concret puisqu’il affirme que tous, toujours, doivent simplement respecter la loi morale, quels que soient les contenus éventuels des actions. Le résultat de ce formalisme et de ce rigorisme est que l’action vertueuse est difficilement réalisable (comme on vient de le voir) et que, en outre, si l’agent moral se convainquait pourtant de la nécessité d’agir, il ne pourrait trouver aucun secours ni aucune inspiration concrète dans la doctrine kantienne puisque celle-ci se refuse explicitement à traiter des contenus, c’est-à-dire des désirs et des inclinations qui motivent les actes concrets.

Il apparaît donc maintenant que la moralité est non seulement impossible et ambiguë parce qu’elle est contradictoire dans les termes, mais elle est également abstraite et inutilisable parce qu’elle se veut elle-même formelle (comme pure obéissance morale) et rigoriste (comme exigence inconditionnelle d’universalité).

Concrètement cela signifie que dans l’action, le moi individuel est laissé à son désarroi et à son incertitude quant au contenu précis du devoir. Kant est obscurément conscient de l’insuffisance de cette abstraction (« tu dois », c’est tout), puisqu’il propose des « maximes » qui permettront, croit-il, de définir concrètement les actions qui découleront de la décision d’obéir au devoir. Mais, en fait, l’abstraction reste entière en vertu de la maxime de l’universalisation : si une action doit, avant d’être décidée, être envisagée comme l’action possible de tout individu, alors l’incertitude gagnera toute l’action et toute la moralité : une action universalisable ne se rencontrera jamais, ou toutes les actions seront contradictoires lorsqu’elles seront généralisées.

Faut-il combattre un agresseur au risque de le tuer ? Certainement pas : mais alors les agresseurs et les meurtriers deviendront le genre humain qui se détruira lui-même. Si le mal et la violence n’existaient pas, on pourrait valider la règle de l’universalisation : mais l’hypothèse suppose le problème moral résolu.

Or ce problème moral se pose toujours en des circonstances concrètes et en des situations singulières : les solutions, les diverses possibilités d’action, les différentes issues envisageables ne sauraient dont être définies par des maximes universelles. Dans la réalité concrète une armée conquérante et une armée defensive ne sont pas dans la même situation et n’ont pas la même signification ni les mêmes visées. C’est donc par une simple abstraction idéaliste qu’on se référerait à la maxime du respect universel de la vie : on aboutirait en fait à l’inaction et, par conséquent, à la complicité équivoque avec les agresseurs, et cela au nom de la pureté de ceux qu’on agresse. La raison kantienne ici ne définit pas la structure réelle d’un sujet existant, elle désigne plutôt un a priori spiritualiste transcendant par rapport à la réalité effective.

Un autre fait révele cette morale du devoir comme une pure abstraction : c’est la référence à l’accomplissement du devoir par des protagonistes dont les actions sont les plus contraires. Les combattants des deux armées en guerre, dans notre exemple, en appellent tous au « devoir ». Tous travaillent à la mort des autres, mais avec la bonne conscience du devoir accompli. L’universel, ici, est toujours partiel : tous les citoyens doivent accomplir leur devoir, qui est de défendre la patrie, mais les citoyens bleus et les citoyens rouges ont une conception du devoir exactement inverse. La verité est que la référence au devoir est en fait toujours abstraite et qu’elle fonctionne toujours en réalité comme un leurre ou une trop facile justification.

L’origine de toutes ces abstractions et de toutes ces contradictions réside, au-delà du dualisme et comme son inspiration, en une conception peccative du désir et, par conséquent, du moi. Les puissances du moi, c’est-à-dire les inclinations, les désirs et les intérêts sont, aux yeux de Kant, coupables par elles-mêmes, puisqu’elles visent toutes la défense d’un intérêt et l’expérience d’un plaisir. Tout se passe donc, chez Kant, comme si le moi était cette partie affective de la personne par laquelle elle recherche le bonheur, mais par laquelle, ipso facto, elle se place en dehors de la moralité. La poursuite du bonheur par le moi rend donc indigne du bonheur un agent moral défini par sa seule raison.

Mais celle-ci, pure aspiration à l’absolu, manque autant son autonomie que le moi manque sa liberté et son bonheur : car en cherchant à se rendre digne du bonheur, en se privant de sa poursuite concrète, la raison semble postuler à la fois que le bonheur est une valeur (puisqu’il faut s’en rendre digne) et n’est pas une valeur (puisqu’il ne doit pas inspirer l’ac-tion). Outre cette contradiction, la raison pro-duit, ici, non sa liberté autonome mais sa dépendance, puisqu’elle s’interdit de poursuivre un bien qu’elle désire cependant pour une autre vie après la mort physique du corps. Elle s’interdit de poursuivre ce qui est en réalité pour elle le bien suprême, puisque la tâche de ce Dieu postulé par cette même raison est précisément de réaliser la synthèse (impossible à l’homme seul) entre le plaisir et le devoir, c’est-à-dire entre le bonheur et la vertu.

Si le moi, toujours intéressé, est coupable par essence, sa vertu ne saurait provenir que d’une seconde instance, c’est-à-dire d’un autre aspect de la personne humaine, qui est la raison. Elle est le substitut kantien de l’ancien concept d’âme. Mais nous venons de voir qu’elle suscite une morale contradictoire et ambiguë reposant sur des faits arbitrairement affirmés (l’impératif catégorique est pour Kant un « fait de raison »), ou sur des postulats explicitement posés comme tels (existence de Dieu, immortalité de l’âme, liberté de la volonté). Mais c’est une bien étrange faculté que cette « raison » qui ne peut rien connaître et qui procède par affirmations et postulats : en fait, elle n’est pas une faculté de connaître, mais la « croyance » qui inspire toute l’action obéissant à une loi vide dont toute la vertu est de contraindre.

La vérité est que, loin de rendre possible l’autonomie du sujet, cette raison soumet au contraire le sujet à la croyance dans un Absolu inconnaissable, fondement de l’Être et source éventuelle d’un salut dans l’autre monde pour ceux qui, dans ce monde-ci, auraient su croire et obéir. La morale kantienne n’est si pleine de contradictions que parce qu’elle est un dualisme qui oppose une volonté, n’accédant à la pureté que par sa forme vide, à un moi empirique, intéressé par son essence même et donc toujours coupable. Mais ce dualisme n’est lui-même que l’expression d’une doctrine religieuse et métaphysique qui ne s’avoue pas comme telle. Et cette doctrine n’est peut-être elle-même, comme le dit Constantin Brunner dans Spinoza contre Kant, que l’élaboration intellectualiste des croyances populaires attachées aux idéals les plus dogmatiques et aux consolations les plus trompeuses.

Si bien que, à la fin, les abstractions de la morale kantienne révelent à la fois la méconnaissance de la liberté d’un sujet qui est simultanément pouvoir de connaître et pouvoir d’agir, et la valeur d’une personne qui est simultanément validité du désir et affirmation d’autrui. Il faudra attendre le XXe siècle pour avoir quelque chance d’apercevoir une authentique synthèse, non pas seulement entre le bonheur et la vertu, ou entre la liberté et de déterminisme, mais aussi et surtout entre le sujet et le moi, c’est-à-dire le sujet et son désir.

Conclusion

Quoi qu’il en soit, nous devons insister sur la valeur considérable de l’apport kantien. C’est grâce à la philosophie de Kant que se met en place une conscience explicite du pouvoir constituant du sujet. Si le problème de la relation entre le suiet et le moi ne trouve pas encore sa solution chez Kant, il n’en reste pas moins vrai que c’est à Kant que l’on doit l’affirmation inaugurale d’un sujet, c’est-à-dire d’une conscience qui est à la fois constituante – donc fondatrice -, autonome – donc libre.

Robert Misrahi – « Les figures du moi et la question du sujet depuis la renaissance. »

Kant avec Lacan

Illustration: Kim Loan Domingoh

Auparavant, nous devons faire la critique d’une autre opposition de l’institution et du désir, celle qui les affronte comme le « bien »› et le « mal ». Par cette antinomie, on accède à la forme la plus extrême de l’artifice, c’est-à-dire à la réification absolue de la puissance sociale, réification qui fait découler toute affirmation de valeur d’une action constitutive et répressive du groupe social considéré comme une entité en soi. Et pourtant c’est encore ce que l’on observe fort souvent dans la culture contemporaine.

A partir de divers travaux de psychanalystes contemporains, s’est diffusée dans la littérature analytique et philosophique (ainsi que dans les media) l’idée selon laquelle la morale serait essentiellement définissable comme obéissance à la Loi tandis que le principe et l’expérience du plaisir situeraient l’individu hors du champ de l’éthique : dans une zone neutre, ou « mauvaise », champ du mal et de la transgression, transgression de cette Loi précisément. 

Dans la culture contemporaine, on observe à cet égard d’étranges rencontres : Lacan, Bataille, Sade et Kant (mais bien entendu aussi Blanchot et Klossowski) vont se rejoindre pour constituer peu à peu un tissu culturel qui vaut en réalité comme doctrine « morale » et qui repose tout entier sur l’affirmation du caractère peccateur du plaisir et du caractère moral de la Loi. En outre, du bien au mal, il y aurait (pour Bataille ou Klossowski) cet unique passage : la transgression. Et celle-ci fonderait la force principale de l’érotisme et sa définition essentielle. L’extrême plaisir serait l’extrême transgression, c’est-à-dire le mal extrême; opposé à ce mal, on ne pourrait rencontrer et définir le bien et le juste que comme la Loi, c’est-à-dire à lafois la Loi morale et l’Institution. Mais l’on songe surtout, dans cette perspective, à la Moralité. Considérons par exemple le texte de Lacan intitulé « Kant avec Sade », et que nous évoquions plus haut. 

Curieusement, l’accent de cette étude porte sur le comparaison (originale, il est vrai) entre le tournant historique que représente l’œuvre de Sade et sa base implicite (rendue évidente par rétroaction) que représente l’œuvre de Kant. L’analyste écrivain met bien en évidence l’idée première de Sade (trouver le plaisir dans la souffrance) et il la retrouve dans l’œuvre antérieure de Kant. Chez celui-ci, en effet, la morale est identifiée au principe universel représenté par la Loi, et celle-ci a pour fonction de combattre et de nier les inclinations égoïstes, c’est-à-dire de refouler le plaisir. De même chez Sade le principe suprême du plaisir (possibilité de l’usage de tout corps par tous) vaut comme une Loi qui (dans un gouvernement révolutionnaire) doit pouvoir s’imposer aux autres individus qui devront sacrifier pour le sujet leur plaisir privé, Chez Sade comme chez Kant, « la morale » repose donc sur l’opposition radicale de la Loi et du Plaisir non refoulé. Plus précisément, la reprise de cette opposition par Sade fonctionne (aux yeux de Lacan) comme le révélateur de l’attitude profonde de Kant : celle-ci consiste en effet dans cette satisfaction morale que l’individu est censé trouver en humiliant son plaisir, en souffrant de le combattre pour le soumettre à l’hégémonie de la Loi, comme Loi Morale. Mais, comme nous le disions, cet accent porté sur la comparaison Sade-Kant peut paraître étrange : en effet, on n’y met jamais en question la définition kantienne de la morale. Celle-ci est toujours conçue comme la répression du plaisir par la Loi. Ici, le prestige et l’autorité de Kant dans le domaine moral restent entiers et intouchables. Tout se passe, sous la plume de l’écrivain analyste, comme si Kant avait dit le dernier mot en philosophie morale et comme si, à critiquer la morale de Kant, on critiquait la morale même. Pour Lacan, comme pour Max Weber ou Freud, la morale, c’est le kantisme. Et de ce fait, dans cet article sur Sade et Kant, tout se passe (croyons-nous) comme si la morale ne pouvait recevoir qu’une seule définition et comme si elle pouvait se réduire à une seule formulation, celles de Kant précisément. Il semble donc que, à travers même la critique que l’on formule de la morale kantienne, la seule conception que l’on puisse avoir aujourd’hui de la morale soit précisément cette doctrine de la Loi opposée au plaisir comme dans une alternative. Dans le Séminaire Encore, Lacan affirme que l’amour est amoral. Il se situerait dans un mouvement de l’âme qui le révèle précisément comme « amoral ». Ne discutons pas ici la question des jeux de langage : chaque auteur choisit sa voie (et sa voix) pour dire ce qu’il a à dire remarquons plutôt qu’ils convient d’établir un lien dans la psychanalyse lacanienne entre la négation que l’amour soit moral, et l’affirmation que la morale est proprement définie par la doctrine kantienne. Il y a cohérence entre ces deux affirmations, dès lors qu’on rappelle la doctrine kantienne et ce qu’en retient la psychanalyse : l’action morale se situe du côté de la volonté universelle et elle se constitue comme ce qui nie les inclinations, l’égoïsme, et les intérêts affectifs et particuliers. En termes plus simples, qui expriment fort bien en effet et l’inspiration kantienne et l’inspiration fondamentale d’une certaine psychanalyse, on dira que c’est par essence que la morale consiste dans l’opposition de la Loi et du Plaisir (nous reviendrons plus loin sur ce lieu d’essence entre le désir et la Loi). C’est ici que l’article « Kant avec Sade » nous livrera toute sa signification. L’auteur veut y établir que la doctrine sadienne est la manifestation de la vérité de la doctrine de Kant, puisque dans ces deux doctrines s’exprime en réalité la volonté universelle et impérative de réprimer tous les intérêts particuliers. Pour sa démonstration, l’auteur se réfère d’abord au texte de Sade « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » et, notamment, à cette maxime : « J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l’exercerai sans qu’aucune limite ne m’arrête dans le caprice des exactions que j’ai le goût d’y assouvir…» C’est cette maxime qui permet à Lacan, à propos de Kant, d’affirmer: « Seulement, à force de dire du bien, ça aboutit à Kant, ou la moralité avoue ce qu’elle est. C’est ce que j’ai cru devoir avancer dans un article Kant avec Sade – elle avoue qu’elle est Sade, la moralité.» Quant à la sexualité en général, Lacan en affirme ceci, quelques lignes plus haut, à propos du pervers : « Il y a chez eux une subversion de la conduite appuyée sur un savoir-faire, lequel est lié à un savoir, au savoir de la nature des choses, il y a un embrayage direct de la conduite sexuelle sur ce qui est sa vérité, à savoir son amoralité.» La doctrine est claire : la sexualité non refoulée, c’est-à-dire le plaisir spontané, réside en un autre lieu que la moralité, c’est-à-dire en dehors de la Loi. Le plaisir et la Loi doivent d’ailleurs s’opposer ainsi puisque, on le sait, le « passage au symbolique » est à ce prix. La « castration » est d’ailleurs la désignation symbolique de ce sacrifice du plaisir que l’individu doit effectuer pour accéder au langage, c’est-à-dire à l’universel, c’est-à-dire à la Loi. La civilisation, ici, n’est plus considérée (à la façon de Marcuse ou de Freud) comme l’ensemble de la culture et des institutions, mais seulement et essentiellement comme la moralité : or cette moralité est toujours définie comme Loi et, aussi intériorisée soit-elle, elle est toujours destinée à s’opposer à la pulsion et au plaisir spontané, c’est-à-dire à l’individualité concrète. Nous avons montré, dans le chapitre précédent, combien cette opposition est artificielle et inopérante, lorsqu’on cherche la manifestation dans le réel. Nous voulions seulement montrer ici, par la référence à Lacan, que la pensée la plus récente rencontre les mêmes problèmes et les mêmes difficultés à les résoudre : au vrai, on ne le tente même pas. Car on ne sait pas, chez Lacan, ce qu’en fin de compte il convient de faire. Ce n’est sans doute pas l’objet de la psychanalyse de répondre à cette question. Mais, entre cette évidence et l’impossibilité de choisir précisément entre le plaisir spontané et la Loi, il y a une distance importante. Cette distance s’atténuerait si l’on pouvait affirmer clairement que, chez Lacan, on opte pour la Loi (condition du langage), tandis que, par exemple, chez Reich (que nous étudierons plus loin), on opte pour le plaisir, condition de l’équilibre et du bonheur. Mais cette clarification nous laisserait dans le domaine de l’abstrait, puisque l’opposition du plaisir et de la Loi ne correspond pas à la réalité, et ne recouvre pas toutes les possibilités logiques et existentielles du rapport entre ces deux concepts. 

On peut en effet rencontrer les cas suivants : 

a) le plaisir peut fonder la Loi, et s’y retrouver (par exemple les congés payés) ; 

b) la Loi peut fonder le le plaisir et s’y retrouver (par exemple les obligations scolaires) ; 

d) la Loi peut se déployer contre le plaisir (répression); 

e) le plaisir peut se déployer à côté de la Loi, sans s’y opposer (par exemple le plaisir poétique) ni s’y réduire ; 

f) la Loi peut se déployer à côté du plaisir, sans s’y opposer (par exemple la législation routière). 

c) le plaisir peut se développer contre la Loi (transgression); 

La culture contemporaine (y compris Jacques Lacan) se consacre à l’analyse de certains cas seulement, en ignorant tous les autres cas de figure possibles, et en s’interdisant par conséquent de travailler à la construction d’une éthique utilisable. On trouve certes chez Lacan l’affirmation réitérée d’un lien entre le désir et la Loi mais la conception de ce lien ne nous paraît pas fondée, et elle confirme de surcroît la critique générale que nous faisons des doctrines qui, aujourd’hui, opposent le bonheur et la Loi. Examinons ces points. Lacan n’oppose pas comme chez Kant la loi morale et le déploiement d’un désir de jouissance qui existerait dans un autre champ que le champ moral. Il faut aller plus loin : reconnaître que le désir est constitué par la Loi elle-même et qu’il y a entre eux un lien d’essence : « Freud nous révèle que c’est grâce au Nom du Père que l’homme ne reste pas attaché au service sexuel de la mère, que l’agression contre le Père est au principe de la Loi, et que la Loi est au service du désir par l’interdiction de l’inceste. » C’est la Loi elle-même qui institue le désir comme tel : « L’inconscient montre que le désir est accroché à l’interdit, que la crise de l’Œdipe est déterminante pour la maturation sexuelle elle-même. » La psychanalyse lacanienne établit donc bien un lien d’essence entre le désir et la loi, puisque la définition de celle-ci est d’être un interdit (une crainte de castration, une prohibition), tandis que le désir se constitue de cet interdit qui le frappe. « Le désir est désir, désir de l’Autre, avons-nous dit, soit soumis à la Loi. » Et encore : « La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir. » Le lien est clairement établi entre le désir et la loi mais de quel lien s’agit-il sinon de celui-là même que nous avons observé jusqu’ici comme opposition et répression ? « C’est donc ‘assomption de la castration qui crée le manque dont s’institue le désir. » L’opposition ne concerne certes pas deux entités déjà là qui seraient le désir d’un côté et la loi de l’autre elle se donne plutôt comme le déchirement interne (« la refente du sujet ») par lequel le désir se constitue d’être interdit et refoulé, d’avoir subi l’interdit et le refoulement. 

En fait, nous retrouvons le schéma que nous avons critiqué dans ce chapitre : le désir doit être réprimé par un interdit dénommé Loi pour se constituer comme désir. Ce qu’apporte Lacan, c’est l’idée que la Loi, comme menace de castration (et par conséquent répression), n’est pas d’origine sociale mais d’origine subjective : « Car le gibet n’est pas la Loi, ni ne peut être ici par elle voituré. Il n’y a de fourgon que de la police, laquelle peut bien être l’État, comme on le dit du côté de Hegel. Mais la Loi est autre chose comme on le sait depuis Antigone. » C’est cette « autre chose » que nous ne comprenons pas, ou dont nous voyons plutôt qu’elle n’est en rien établie. Comme Lacan, qui, contre Kant, pense qu’une « voix intérieure » ne fonde pas vraiment une Loi morale et une universalité rationnelle, nous pensons que l’angoisse éprouvée devant la Loi menaçante ne fonde en rien cette menace de castration comme loi, mais la révèle seulement comme fait. C’est ce passage de l’angoisse (celle que métaphorise, selon Lacan, le lézard qui « dans la détresse » se tranche la queue) à la Loi (qui aurait prestige, autorité et pouvoir) qui reste obscur chez Lacan. Comment justifier que « l’Agression contre le Père est au principe de la Loi », comment comprendre le passage de la pulsion menaçante et menacée à un sentiment moral où l’interdit constitue simultanément et la Loi et le Désir, où la Loi se fait simultanément interdit respecté et désir respectueux ? Le fondement de la doctrine reste à nos yeux obscur. Il s’éclairerait, croyons-nous, par un examen plus approfondi du pessimisme de Lacan : se révélerait d’ailleurs non un véritable fondement, mais plutôt une signification philosophique, une attitude éthique, fort éloignées certes de nos propres options, mais suffisamment stimulantes pour « donner à penser », comme aurait dit Heidegger. Pour Jacques Lacan (et sans doute sur la base de son expérience clinique de la névrose), le désir prend tout son sens (c’est-à-dire son « peu de sens ») d’un signifiant qui le symbolise comme inaccessible : à propos d’un rêve de caviar évoqué par Freud, Lacan précise : « Le désir, s’il est signifié comme insatisfait, l’est par le signifiant : caviar, en tant que le signifiant le symbolise comme inaccessible, mais (…) dès lors qu’il se glisse comme désir dans le caviar, le désir du caviar est sa métonymie : rendue nécessaire par le manque à être où il se tient (…) (là) se produit le peu de sens qui s’avère au fondement du désir (…) le vrai de cette apparence est que le désir est la métonymie du manque à être. » Là se donne la signification ultime de la doctrine : le désir se soutient du manque, et se constitue même en réalité comme un vide : « La couleur sexuelle (de la libido) si formellement maintenue par Freud comme inscrite au plus intime de sa nature est couleur-de-vide : suspendue dans la lumière d’une béance. » Et ce vide qui caractérise le désir s’avère être, comme essence même du désir, l’image de l’impossible : « Cette béance est celle que le désir rencontre aux limites que lui impose le principe dit ironiquement du plaisir, pour être renvoyé à une réalité qui, elle, on peut le dire, n’est ici que champ de la praxis. C’est de ce champ justement que le freudisme coupe un désir dont le principe se trouve essentiellement dans des impossibilités. » On pourrait compléter la description de la doctrine en évoquant le fait que le phallus n’y est qu’un signifiant symbolique que personne n’a vraiment et qui, posé fantastiquement par le désir, le représente sans le constituer le désir n’a son vrai lieu que dans le rêve ou le fantasme ; la satisfaction du besoin n’est qu’un leurre, le désir ne se situe qu’entre le besoin et la demande ; le sujet « a à trouver la structure constituante de son désir dans la même béance ouverte par l’effet des signifiants chez ceux qui viennent pour lui à à représenter l’Autre, en tant que sa demande leur est assujettie ». La signification d’ensemble de tous ces faits n’est pas douteuse : le désir n’est, dans le sujet, que la présence béante de son manque à être, de son manque d’être, de son angoisse face au peu de sens et à l’impossible : « Si le désir est la métonymie du manque à être, le Moi est la métonymie du désir.» L’intention globale de la doctrine s’éclaire bien maintenant : c’est par sa structure même que le désir se donne comme le tragique ultime qui n’a pas à être fondé puisqu’il fonde le tout du sujet comme pure référence au Vide, à l’impossible et au néant. 

Le tragique chez Lacan n’est pas le résultat d’une dialectique externe entre la société et la pulsion (comme le suggèrent les doctrines de Freud et de Marcuse prises dans leur littéralité), mais le sens même du désir, le sens du désir même. Mais ce n’est là, pensons-nous, qu’une des descriptions possibles de la sexualité telle qu’elle est vécue dans la névrose, description qui ne s’autorise que de l’identification entière du désir et de la loi, à quoi s’ajoute la définition de celle-ci comme pur interdit sexuel. Cette description laisse la discussion ouverte, puisqu’on ne voit pas comment une angoisse de castration (fût-elle symbolique) aurait le pouvoir d’engendrer une loi, c’est-à-dire un exigible à signification morale et universelle. Quoi qu’il en soit, l’œuvre de Lacan, avec celle de Heidegger (et, dans une moindre mesure, celle de Sartre), est l’une des plus remarquables réflexions sur le tragique que notre temps ait suscitées. Et l’on peut ici se souvenir : Cesare Pavese, par exemple, n’a-t-il pas illustré, par son suicide, comment le vide sexuel, l’impuissance peut être parfois tragiquement vécue ? Mais n’est-il pas vrai, également, que Pavese eut à faire aux communistes et à leur inquisition ? Qui dira jamais, en ce cas, d’où vient le tragique ? Du manque à être sexué, ou du manque à être social ? De l’impuissance ou de la solitude ? Du désir comme castration ou de la solitude comme loi Et pourquoi tous ne se suicident-ils pas Observons que, à lier de l’intérieur le désir-béance et la loi-interdit, Lacan a marqué le tragique d’un poinçon particulièrement acéré; mais observons aussi que, en ayant ainsi intégré ce désir et cette loi, il a certes évité la schématisation sociologique grossière, il n’en a pas moins voulu condamner avec la même rigueur que Freud l’illusoire prétention au bonheur. En ceci, cette pensée est encore plus austère que celle de Kant et de Sade. Chez Lacan, la Loi ne se borne pas comme chez Kant à interdire le bonheur visé par les pulsions et les sentiments, c’est-à-dire le désir ; elle ne se borne pas même, comme chez Sade, à imposer de poursuivre le bonheur dans la souffrance des Autres. Beaucoup plus rigoriste et austère, la Loi chez Lacan constitue le désir lui-même comme l’impossibilité de la la satisfaction vraie et par conséquent du bonheur. Le tragique, ici, comme exil du sujet loin du bonheur et de l’être, ne provient d’aucune autre instance que du sujet lui-même. C’est là une option philosophique et un système ouvert d’interprétation, mais non pas une vérité universelle. Nous savons bien que Lacan n’aurait pas retenu l’objection, mais il reste que l’on voudrait savoir ce qu’il en est, en tout cela, de la liberté. Le moi, le sujet ou le désir sont posés comme métonymie du manque à être partir de l’interdit œdipien : mais cet interdit remonte à l’enfance. Joue-t-il son rôle de la même manière et dans le même climat, en tous et définitivement ? Et qui joue ce rôle du censeur quand on a exclu la Société et l’État ? Il y là un paradoxe : la doctrine de Lacan exprime non seulement une option sur le sujet, mais peut-être aussi, malgré l’apparence, sur la société. Parce que nombreux sont les patients, les praticiens et les théoriciens qui s’y reconnaissent, elle exprime peut-être aussi le fonctionnement même de la société où elle se déploie. La question de la liberté reste dès lors entière ; tout sujet de cette société est-il nécessairement et définitivement marqué au sceau de l’Impossible et au poinçon du tragique ? Tous sont-ils interdits de désir et pour toujours ? S’il veut dépasser cet impossible où on l’enferme, une seule issue reste ouverte au désir lorsqu’il est décrit en termes quasi nécessaires de béance, de castration et d’interdit : la transgression de la Loi, fut-elle d’origine interne. Obtiendrons-nous ici une lumière et une voie nouvelles qui, au-delà de l’interdit, nous conduiraient vers quelque chose d’autre qui pourrait valoir comme un bonheur, comme une liberté, ou au moins comme leur annonce sympathisante ?

(Robert MISRAHI : Ethique, politique, bonheur)

PREMIÈRE PARTIE Les alternatives artificielles dans la détermination et l’interprétation des fins / B. LE DÉSIR OU L’INSTITUTION / 3 Le Plaisir ou la Loi.

La transgression selon Georges Bataille : l’impasse

Illustration: [MASSON] — BATAILLE, Georges (1897-1962). Le Mort. [Paris:] Au vent d’Arles, [1964]

Avec ce dernier concept de transgression, l'impasse est en fait totale ; car, si la simple opposition entre la pulsion et l'institution (fût-elle définie comme scission interne), ou entre le plaisir et la loi, ne permet pas de construire des valeurs (incapable qu'elle est de répondre à la question de la liberté et à celle du préférable dans l'action), la référence à la transgression, quant à elle, limite radicalement et le choix pratique et la position théorique du problème de l'action. En effet, si la transgression est tenue pour l'acte fondamental d'une éthique de la souveraineté (comme c'est le cas chez Georges Bataille, par exemple), on devra poser au préalable un système de valeurs conçues comme le bien et l'on définira les actions issues de la transgression comme étant le mal : l'idée même de transgression suppose l'affirmation préalable d'un bien, ou de quelque chose qui soit tenu pour tel. Dans ces conditions, le contenu de ces valeurs sera donné d'avance ; le système du bien sera accepté et défini tel qu'il est proposé dans le contexte éthico-social où va s'effectuer la transgression, puisque, ce qui importe ici, c'est la transgression et non pas le bien. Le résultat paradoxal de cette attitude est qu'une philosophie de l'excès et de la transgression, dont les contenus concrets sont l'érotisme et l'ivresse, repose tout entière sur l'acceptation implicite d'une éthique du bien, conçu comme chasteté et raison. Sartre n'a pas eu de mal à montrer que la doctrine latente de Bataille est un mysticisme de la souffrance, qui repose sur le dégoût du corps en même temps que sur l'« érotisme » et le « supplice ». Car une telle érotisation de l'interdit accompagnée d'angoisse, de vomissure et de mort repose sur une condamnation latente du corps par la morale. Comme le reconnaissent tous les sociologues, et Bataille lui-même comme sociologue, la transgression, si elle doit s'accompagner d'ivresse et d'angoisse, suppose une reconnaissance latente de la valeur transgressée, c'est-à-dire de la Loi. Le paradoxe réside en ceci qu'une éthique de la transgression est la reconnaissance tacite des valeurs morales traditionnelles et que le plaisir extrême y résulte seulement de la négation d'une loi dont par ailleurs on a besoin et qu'on reconnaît pour ce qu'elle est. C'est sur fond d'un christianisme de la chasteté (ou d'un interdit religieux plus archaïque) que l'on peut définir un plaisir érotique comme essentiellement constitué par la transgression. Ce paradoxe est en fait une vérité simple et triviale par rapport aux ambitions du héros de la transgression : c'est la vérité logique selon laquelle le plaisir de la transgression suppose dialectiquement (nous dirions réflexivement) la position inverse de la Loi transgressée; mais cette vérité simple, que la littérature érotico-mystique d'un Bataille ou d'un Klossowski tente de masquer, comporte, une fois reconnue, des conséquences considérables. L'affirmation fondamentale de l'érotisme de transgression résidait dans l'opposition radicale du désir et de la Loi. Notre analyse d'implication logique et existentielle a mis en évidence la vérité, qui est une affirmation toute contraire : en réalité, l'érotisme de trangression ne peut pas opposer le désir et la Loi, il affirme seulement qu'il les oppose. Cet érotisme n'est pas, comme il le prétend, la démonstration que le plaisir et la Loi s'opposent dans la réalité sociale banale, et que l'individu « souverain » est celui qui choisit l'excès contre la Loi : il est plutôt la démonstration inverse. Car, si un individu ne trouve son plaisir érotique que dans la transgression, c'est que le plaisir pour lui résulte non de la relation concrète et immédiate avec un autre individu, mais d'une relation dont la signification fondamentale est d'être une transgression : la Loi est donc la médiation tierce, symbolique et transcendante qui, dans cet érotisme, est la condition de surgissement du plaisir, pourvu seulement qu'elle soit renversée. Le plaisir provient donc ici non pas de l'ignorance de la Loi, ou de la constitution effective d'une nouvelle valeur ou d'une nouvelle loi, mais de la subversion excitante de la Loi. Cela signifie en clair que l'érotisme de transgression n'est qu'un érotisme de perversion. Ce terme n'exprime pas pour nous un jugement moral de condamnation (fût-il masqué); il exprime seulement cette vérité que la transgression ne se situe pas, comme on le croit trop souvent, dans un domaine de plaisir qui serait l'au-delà de la Loi et qui commencerait au-delà d'une frontière délimitant deux régions dont l'une (dépassée) serait celle de la Loi et dont l'autre (enivrante) serait celle du plaisir, ces deux régions étant radicalement différentes l'une de l'autre. Au contraire (et c'est ce qu'exprime le terme psychanalytique de « perversion »), la transgression n'est que l'opération de renversement de signe de la Loi : la perversion est cette inversion de signe qui de la Loi affirmée fait une Loi niée et qui fait résider le plaisir dans cette inversion même. Mais, dans cette subversion perverse, on n'a pas réellement opposé le plaisir et la Loi, on a au contraire affirmé entre eux un lien interne d'implication inverse. Le plaisir et la Loi sont ici liés par leur essence même. A bien considérer ce fait, on doit conclure que la mystique de la transgression est beaucoup plus conformiste qu'elle ne le laisse croire : elle prend les lois et les idéologies pour simplement les renverser au lieu de réellement les dépasser. Sur le plan pratique, ce conformisme conduit en réalité au maintien des lois et des normes qu'on dit devoir être transgressées : c'est en réalité une impasse. Par ce terme d'impasse, nous ne prononçons pas un jugement moral sur la tradition et la modernité. Non que nous choisissions la tradition (c'est le contraire qui sera vrai) ; mais nous ne disposons pas encore des valeurs et des critères qui nous permettraient d'apprécier un système de fins. Tout au plus disposons-nous de l'idée de la plus haute finalité : le bonheur. Mais nous ne disposons encore d'aucune connaissance affirmative qui nous permettrait de reconnaître si telle ou telle éthique (tradition ou modernité, passé ou avenir) est un auxiliaire ou un obstacle dans l'instauration d'une telle fin. Ce n'est donc pas parce que les morales de la transgression sont en fait traditionalistes, que nous les considérons comme une impasse : c'est parce qu'elles expriment l'arrêt de l'invention dans le domaine éthique. En effet, puisqu'une éthique de la transgression n'est que l'inversion de la Loi, elle se borne à agir dans le champ de cette Loi, choisissant seulement le signe de son action non le sens direct, mais le sens inverse. Cela revient concrètement à désigner cette Loi comme la seule source possible d'inspiration de l'action, c'est-à-dire comme la seule source des valeurs et des normes. La définition du bien, quant à elle, reste ce qu'elle est, dogmatiquement arrêtée. La souveraineté de transgression n'est donc qu'une pseudo-souveraineté puisqu'elle trouve déjà là, avant elle, les normes, les concepts et les valeurs de son jeu. Mais, ce faisant, elle reste sur le même terrain de jeu elle a seulement changé les signes, inversé les camps, mais elle n'a pas le moins du monde défini un nouveau jeu.

Sur le plan théorique, l'impasse de la transgression consiste en ceci qu'elle est incapable de proposer, de fournir ou de constituer une finalité de l'action réellement neuve. En outre, elle n'est pas même en mesure de justifier son choix, c'est-à-dire le primat du mal sur le bien et du signe négatif sur le signe positif. Les morales de la transgression s'enferment en effet dans un système statique où l'on se borne à inverser ce qui est donné, et à redistribuer les qualificatifs moraux dans le même champ et le même système. Comme la Loi dite répressive, l'érotisme de transgression ne connaît qu'une définition du plaisir, c'est l'orgasme coupable. Que l'un choisisse ce que l'autre interdit ne fait pas avancer d'un pas la problématique de l'action ni la recherche de nouvelles valeurs, ou d'une nouvelle conception du plaisir et de la joie. C'est pourquoi nous parlons d'impasse : nous rencontrons là un mur qui, si nous le prenions au sérieux, bloquerait notre marche et la recherche de nouveaux principes qui, au-delà de toutes les oppositions artificielles, permettraient de fonder réellement une éthique concrète et neuve du bonheur. Avant de fonder valablement cette éthique, nous devons évoquer un autre penseur qui, tout en se référant à Freud et à Marx (comme le fait Marcuse), opère en réalité un dépassement des positions traditionnelles de ces deux auteurs. Il s'agit de W. Reich dont la pensée permettrait en outre de critiquer les positions de Lacan et de Bataille, puisque c'est sur la base d'une conception non coupable de l'orgasme qu'il tente de construire une nouvelle morale, une nouvelle éthique de la sexualité.

(Robert MISRAHI : Ethique, politique, bonheur / PREMIÈRE PARTIE Les alternatives artificielles dans la détermination et l’interprétation des fins / B. LE DÉSIR OU L’INSTITUTION / 3-Le Plaisir ou la Loi / b. La transgression selon Georges Bataille : l’impasse